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I
REVUE 10
DES
DEUX MONDES
FRANÇOIS BULOZ. FONDATEUR
LXXIV ANNÉE. — CINQUIÈME PÉRIODE
TOME VINGT ET \Mt%
r* LIVRAISON
1" MAI 1904
PARIS
15, rue de rUniversité, 15
LONDRES
BAfLLU^lU: TINDALL k COX
K HOLA M m I HACUE-n'E & C*
01'LAtr & C*, %1. a«ho ik|. — BAVIO NUTTj 5T^ I^ng Acre, — A. SIECLE, 30, Linje ï^ircot
M1LSS0?Ï & C^ Ifl-lS, Wardûtir straet, W.
SAINT-PÉTERSBOURG, zLNSKfai.Na^ ïsociétê m. ô, wolfp. c. kîcker, viotxet.
MOSCOU, GAiTlEU, woLi'F. ODESSA, nois^KAU.
VARSOVIE, GiiBETioi^R Er woLrF, viollet. ATHÈNES, KiLSSO?f.
BRUXELLES, iîamxot, n, LEiiiitiUE irr i:". LIÈGEf J. bellkns,
LA HAYE, iJELlNFANTîi: Fiu:iti-^. ROME, nOiXA, loesciier,
TURIN« BoccA, CASANOVA. HILAN, «oc€,\, FLORENCE, vieussëux;
BERLIN p BROilKIIALiS, ASÏIEIU
LEJPZt6, SROCKIJAUSp A. TWlirmEYER, LE SOt'OTER, MAX RCBE,
VIENNE. BHOCKIIAUS, G. FHHUC, GEROLD ET e^ BUCAREST, &011J&CQKK ET G*"*
STOCKHOLW, «:. fhïtze, GENÈVE, m. mm.
MAORIO, CAitïE VILLE. BARCELONE, veuda^leil LISBONNE, ïlODRiGLiES.
BUENÛS-AYRÊS, C. M, iOLY Y c^ LA HAVANE, migiel alouoa.
MEW^VÛRK, CUlïlSTKHN, BRENTANO, SAMPEftS, STECilEllT, TUË II^TERNAÎIONAL fSEWS C*.
BOSTON, CARLSCUOE«QÔF, TliE NEW ENGLAN» NKWS C°.
iiUÉiHi
ITTTÉRATURE FRANÇAISE JÎT ÉTRANGE
HISTOIRE, POLITIQUE, PHILOSOPHIE, VOYAGES, SCI»'^'
LIVRAISON DU 1^' MAI 190
1. — UN DIVORCE, PREMIÈRB PARTIE, par M. Paul «^
l'Académie française.
IL - LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. — LE MAK.i£.u..
IIL - MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CAÏl
11. le comte d'HaussonvIlle, de l'Ac'^'^'^'*^*''^ 1
IV. -ERNEST CUKTIUS, D'APRÈS SA CORRESPO^"*"
M. A* Bossert*
V. — LE RETOUR DE VARENNES (JUIN 1791). - IL LE RElui
par M* G« lienôtre*
VI. — LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE ET L'OPINION EUROPiî.iî.i
par M. René l»lnon*
VIL - REVUE MUSICALE. — IMPRESSIONS GRÉGORIENNES u.
ROME, par M. Camille Bellaigue.
VIII. — CHRONIQUE DE LA QUINZAINE, HISTOIRE POLITIQUE,
il* Vranci» Cbariues*
IX. — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
LA REVUE DES DEUX MONDES
PUBLIERA DANS SES PROCHAINES LIVRAISONS
La Princesse d'Erminges, par M. MARCEL PRÉVOST. — Au-dessu»
rAbîme, par TH. BENTZON. — Monsieur Chambalot, par M. PAUL ' '^
— Le Prisme, par MM. PAUL ET VICTOR MARGUERITTE. — L'Isol.^,
M. RENÉ BAZIN, de TAcadémie française. — Glaire, par M. le vice
E.-M. DE VOGUÉ, de rAcadémie française.
Toute b*aduction ou reproduction des travaux de la
REVUE DES DEUX MONDES
est interdite dans les publications périodiques de la trance et de l'étranger
y compris la Suède, la Norvège et la Hollande,
REVUE
DKS
DEUX MONDES
LXXIV- ANNÉE. — CINQUIÈME PÉRIODE
T03ÎE XXI> — l" MAI 1904* 4'
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REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXIV ANNÉE — CINQUIÈME PÉRIODE
TOME VINGT ET UNIÈME
^ .y
PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
RUE DE l'université, 15
1904
UN DIVORCE
PREMliaS PARTIE
t. — L*1HPASSE
Quand M"' Albert Darras eut tourné la me de Vaugirard
pour entrer dans la rue Servandoni, l'aspect sévère de cet étroit
couloir do vieilles maisons, si voisin pourtant do la rue du
Luxembourg où elle habitait, augmenta encore son appréhension.
Ses courses Tavaient fait passer là des centaines de fois^ sans
qu^elle observât jamais le triste aspect de ce coin de Paris, qui,
tout d'un coup^ et dans la disposition d'esprit où elle était, la
saisit de surprise. Elle s'arrêta une minute pour regarder le
délabrement des façades tassées^ affaissées sur elles-mêmes, la
solitude du mince trottoir sans promeneurs, presque sans bou-
tiques, le haul mur gris de Saint-Sulpice, au londj et» sur ce
décor de silence, la pesée d'un ciel froid de mars, tendu et noir.
Si près d'oser une démarche grave, qui risquait do bouleverser
son existence intime, cette femme tourmentée sentit de nou-
veau faiblir une résolution, bien réfléchie pourtant et nourrie
pendant tant de jours, à traveri> tant de luttes secri^tes ! Un der-
nier combat passa sur son visage, qui demeurait, à quarante ans
passés, joli encore par la finesse préservée des traits, la délica-
tesse intacte du teint, un Je ne sais quoi de frémissant qui trahis-
sait une sensibilité restée vive et neuve* Même en proie au
&OUCÎ qui la contractait, cette phjsioDoniic n'avait pas son âge.
6 REVUE DES DEUX MONDES.
La taille mince, la démarche alerte, le port souple de la tète
s'accordaient avec cet air de jeunesse que démentaient à peine
les fils d'argent mêlés à l'or des cheveux et le cercle bleuâtre
des paupières, comme meurtries de lassitude. Mais si les insom-
nies et les inquiétudes avaient cerné ces grands yeux d'un brun
doux, elles n'en avaient pas terni l'éclat velouté qui donnait une
grâce plus prenante encore à la beauté blonde de cette femme.
Qu'elle eût d'ailleurs la conscience et l'entente de cette beauté,
l'élégance, efTacée à la fois et soulignée, de sa mise le révélait.
Visiblement, elle avait voulu obtenir un savant effet d'harmonies
sobres et chaudes. Une touffe de violettes de Parme relevait son
chapeau de loutre, sa jaquette de la même fourrure retombait
sur une jupe de drap couleur pensée. Certaines toilettes, à Paris,
par le fini de leur détail et la ligne de leur ensemble, classent
une femme aussi certainement qu'un officier son uniforme et ses
gîdons. Depuis les bracelets qui luisaient sur ses poignets au
bord du manchon, jusqu'aux fines chaussures apparues sous la
jupe à longs plissés, tout chez Gabrielle Darras dénonçait une
personne de la haute bourgeoisie française, de cette classe à la
fois comblée et discrète, où se perpétue, malgré l'envahissement
de l'exotisme, le goût traditionnel de notre pays. Hélas I si le
caractère un peu paré de cette toilette décelait chez celle qui
l'avait combinée un désir de plaire et de garder son rang, trop
naturel, — la suite de cette histoire le démontrera, — dans une
situation anormale, cette coquetterie et cet orgueil appartenaient
déjà au passé, comme aussi les années de bonheur qui avaient
pu seules lui conserver si longtemps cette fleur de jeunesse dans
son automne commençante. Le présent, c'était l'anxiété qui l'im-
mobilisait sur le pavé de la vieille rue. C'était l'hésitation der-
nière avant une visite, peut-être irréparable pour son repos.
C'était la détresse d'une agonie morale, arrivée à une période
aiguë, et qui, soudain, se résolut dans une détermination violente.
M™' Darras esquissa un geste d'impatience révoltée, elle se ré^
péta à mi-voix, comme pour suggestionner sa défaillante énergie,
ces mots de volonté :
— Demain rien n'aura changé, rien, rien, rien... A quoi bon
attendre?
Et, d'un pas devenu maintenant ferme, elle commença d'aller,
la tête levée, regardant les numéros les uns après les autres
jusqu'à celui de la maison qu'elle cherchait et dont la vétusté la
i
tJN DIVORCE. 7
fit de nouveau frissonner. Cette bâtisse, orientée vers le Nord et
sinistre ment humide, datait d'une époque où la rue, habitée long-
temps par le fossoyeur de Saint-Sulpice, s'appelait encore rue
des Fossoyeurs. Rien n'avait changé depuis cent ans dans cette
construction édifiée, en deux fois, lors du Directoire, puis sous
l'Empire, sur les débris de quelque jardin de couvent, par un de
ces entrepreneurs au rabais qui foisonnèrent alors. Ils n'avaient
à leur service, grâce à l'universel désarroi des guerres, (fae de
mauvais apprentis sans éducation technique. Aussi ceux de leurs
ouvrages que la réfection du Paris moderne a épargnés, offrent-
ils des exemplaires minables de maçonnerie gâchée et d*igno-
rante architecture. L'ensemble de cette maison-ci se composait
d'un premier corps de logis, haut de deux étages, que des ailes en
retour rattachaient à une sorte d'hôtel à fronton, édifié évidem-
ment en premier lieu et que décorait une prétentieuse rangée de
bustes copiés sur l'antique : un Antinous, un Apollon, une
Diane. Des X en fer affleuraient partout sur le crépi lézardé,
les murs ne tenant plus que par la force des clefs. La disposition
actuelle des bâtimens en faisait une petite cité, desservie par des
escaliers distincts. Ils prenaient leur point de départ sur une cour
pavée, au centre de laquelle l'industrie du concierge avait amé-
nagé un fanta^ique jardinet. Des arbustes plantés à même des
bacs pouasaient, dans cette atmosphère sans soleil, un maigre
feuillage. Des récipîens de métal, jadis bidons de pétrole ou
boites à conserves, étaient là, garnis de terre. Des plantes grim-
pantes devaient en surgir, puis s'enlacer à un treillis de bois et
de fil de fer érigé en une petite tonnelle. L'ingénieux personnage
était justement occupé à compliquer encore ce rustique appareil
lorsque M"^ Albert Darras, après avoir vainement frappé au car-
reau de la loge vide, poussa la porte à claire-voie qui séparait la
voûte et la cour. A l'appel du timbre, le jardinier amateur tourna
la tète, sans d'ailleurs se déranger de sa besogne, et sa voix se fit
presque brutale pour répondre à la question de la visiteuse,
formulée d'un accent étouffé : ^
— Monsieur l'abbé Euvrard est-il chez lui?...
— Je n'en sais rien... Le pîus sûr est que vous montiez y voir.
L'esealier & gauche, au second étage, la porte à droite. Vous ne
pouv^ pas vous tromper... Sonnez fort. C'est un grand savant,
i ce qu'on dit, et les grands savans sont toujours dans la lune...
La rudesse de cet homme prouvait simplement qu'il gérait
8 REVUE DES DEUX MONDES.
un immeuble peuplé de petits locataires trop nombreux et rece-
vait peu de pourboires. M"' Albert Darras en rougit comme
d'un affront personnel. Quoique sa démarche auprès du vieux
prêtre, peu considéré de son concierge, ne fût en aucune façon
compromettante, elle la faisait pourtant à Tinsu de tout son
entourage, notamment de son mari. Il lui sembla, dans son re-
mords de son action clandestine, que le regard insolent du rustre
interprétait sa présence ici d'une manière insultante. Ce fut donc
en se hâtant et baissant la tête qu'elle s'engagea par la porte
indiquée, dans la cage d'un pauvre escalier de bois sans tapis,
aux marches bien souillées, bien déjetées. Si elle avait été ca-
pable de réflexions pareilles, à cette minute, elle eût été frappée
du contraste entre ce misérable gîte où s'était réfugié celui qu'elle
cherchait et Tendroit où elle était allée le demander quelques
jours auparavant. Rendons dès maintenant au Père Euvrard
Tappellation à laquelle lui donne droit sa qualité d'Oratorien. Il
figurait sous ce titre, sur l'ilnnt/atre de l'Institut, comme membre
libre de l'Académie des Sciences, avant les abominables mesures
de 1903 contre les congrégations. Son adresse était alors au n^ 4
du quai des Gélestins, dans ce débris du magnifique hôtel Fieu-
bet, construit par Mansart, et dont son ordre avait fait le collège
Massillon. Qu'un mathématicien illustre, au bord de la vieillesse,
doive quitter sa communauté, son paisible cabinet d'études et se
réfugier dans un pauvre logement, pour y vivre chétivement, de
ses jetons et de quelques travaux mal payés, cela juge un ré-
gime et un pays. Mais quand bien même M""* Darras eût réalisé
dans sa vérité le petit drame que représentaient pour ce prêtre,
ce bouleversement de ses innocentes habitudes, cette nécessité
de parer aux besoins de l'existence matérielle, cette séparation
surtout d'avec ses frères, peut-être cette épreuve lui eût-elle paru
moralement légère, comparée à la tragédie de foyer où elle se
sentait à la veille de s'engager. Cette visite rue Servandoni n'en
constituait qu'un épisode. Cette tragédie n'était que latente, et
déjà la terreur des conflits futurs agitait si fortement les nerfs
de cette femme, qu'arrivée sur le palier de ce second étage, et
quand elle eut sonné à la porte à droite, suivant les instructions
du concierge, elle dut s'appuyer à la rampe. Des pas se rappro-
chaient, venant de l'intérieur. Us lui retentissaient physiquement
dùis le cœur. C'étaient ceux du prêtre, qui demeura, une seconde,
interloqué, la porte une fois ouverte, devant cette visite înat-
i
UN DIVORCE. 9
tendue. Le coup de sonnette Tavait surpris au tableau noir, et
qui travaillait. Il tenait encore à la main un morceau de craie
blanche. Sa soutane défraîchie, sa barbe de trois jours, les ailes
trop longues de sa chevelure roussàtre, à peine grisonnante
k soixante ans, dénonçaient Tincurie du savant pour qui le
monde extérieur et sa propre personne existent très peu. Avec
cela, une très petite taille, un torse exigu, et un visage rose,
presque poupin, lui auraient donné un air vaguement comique,
n'eût été la noble coupe de son front perpendiculaire et rayé de
rides droites, — un de ces fronts que Lavater appelait « scru-
tateurs, » — n'eût été surtout Textraordinaire beauté de ses yeux
bleus. Leurs prunelles gaies gardaient la fraîcheur et la transpa-
rence de celles d'un enfant. Le regard, volontiers étonné, expri-
mait à cet instant Tahurissement à demi somnambulique d'un
géomètre que la chimère du calcul vient d'emporter à mille lieues
sur ses puissantes ailes. Comme M""* Darras se taisait, déconte-
nancée de son côté devant une apparition par trop différente de
l'image qu'elle s'était faite du célèbre Oratorien, il rompit le pre-
mier le silence :
— Vous devez vous être trompée de porte, madame, dit-il
simplement.
— Non, fit-elle, vous êtes bien M. Euvrard, le révérend Père.
Euvrard?... Et, sans lui laisser le temps de répondre autrement
que par un signe : — Mon Père, insista-t-elle, je vous demande
de me recevoir. Je viens à vous sans recommandation, parce que
j'ai^ entendu vanter si souvent votre grand esprit et votre grand
cœur, et j'ai tant besoin d'un appui!...
En parlant de la sorte, elle s'était avancée dans l'étroit cou-
loir. Le prêtre obéit presque machinalement à la suggestion qui
émanait de ce geste. Il introduisit l'inconnue dans le réduit qui
lui servait de bibliothèque. Sa physionomie ne put toutefois
dissimuler une contrariété qui ne venait pas simplement de sa
méditation interrompue. La toilette de cette femme et sa beauté,
son énervement et son insistance, lui donnaient l'idée qu'il avait
devant lui une personne du monde, prise dans quelque aventure
de passion. Homme d'étude et de cabinet, ayant à peine exercé
le ministère depuis qu'à sa sortie de TEcole polytechnique il
était entré en religion, la perspective de jouer un rôle de con-
seiller dans une histoire si étrangère au train accoutumé de sa
pensée le désorientait déjà. Cependant comme il était prêtre, et
i-
10 REVUE DES DEUX MONDES.
bon prêtre, ce manque de charité lui fit honte. Il avait eu, pour
débarrasser de ses papiers son unicpie fauteuil, un mouvement de
véritable impatience, qu'il justifia de son mieux. Il rejeta cette
gêne sur Tétat de désordre où se trouvait la pièce. Son déména-
gement remontait à deux semaines, et il n'avait pas encore rangé
ses livres, posés par tas sur les planches de bois blanc qui gar-
nissaient les murs, entre des liasses de notes et des cartons. Un
tapis d'occasion couvrait une partie du carreau. Quatre chaises
de paille, un bureau d'angle, un prie-Dieu achevaient le mobi-
lier de cette cellule. Deux fenêtres Téclairaient, auxquelles le
savant avait cloué de ses mains et de guingois des rideaux de
vitrage achetés tout faits et trop courts. Le marbre de la cheminée
sans feu supportait, près d*une lampe à esprit-de-vin, une casse-
role, un filtre en terre et les débris du déjeuner : deux œufs à la
coque et une tasse de café. L'hôte de ce pauvre campement pré-
parait lui-même ses repas, avec un stoïcisme dont témoignait le
tableau noir posé sur son chevalet entre les croisées et couvert
de griffonnages cabalistiques, son opium intellectuel. Il les mon-
trait du geste tout en avançant le siège, et il disait :
— Je rougis, madame, de vous recevoir dans un taudis
pareil. Mais, puisque vous connaissez mon nom, vous savez que
je suis un proscrit. Il paraît que je faisais courir un danger à
l'État en traçant ces formules dans une maison où d'autres Pères
travaillaient l'histoire, l'archéologie et l'hébreu ! Espérons que
ce pauvre État est sauvé maintenant... — Il rit de cette innocente
épigramme, son unique vengeance contre ses persécuteurs. Puis,
ses propres paroles l'ayant, par une naturelle association, ra-
mené à sa première idée. — Quelques-uns, parmi ces Pères,
s'occupaient aussi de direction. Ils s'en occupent encore. Peut-
être vaudrait-il mieux que je vous indique l'adresse de l'un
d'entre eux. Si vous avez un conseil pratique à demander, un
géomètre n'est guère qualifié pour vous le donner. Notre science ...»
— C'est précisément votre réputation de savant, interrompit
M"' Darras, qui m'a déterminée à cette démarche... Je vous ai
dit que j'avais souvent entendu parler de vous, par mon mari
d'abord. 11 est un ancien élève de TÉcole polytechnique, conmie
vous, paraît-il... Certes, il n'est pas suspect de partialité envers
l'habit que vous portez. A cause de cela, je vous demanderai de
ne pas vous dire mon nom. Ses collègues et lui tiennent vos ou-
vrages dans une telle estime I... Et puis, vous avez eu le fils d'une
UN DIVORCE. 11
de mes amies comme élève à Juilly. Je savais votre grande intel-
ligence par mon mari. J'ai su par elle votre grande bonté...
Quand j'ai cherché un prêtre auquel m'adresser dans une heure
solennelle de ma vie, votre nom m'est venu à la pensée, pour ce
double motif. Ma situation est si exceptionnelle que j'ai redouté
un ecclésiastique ordinaire et son étroitesse d'esprit. Il y en a
tant qui semblent n'avoir comme idéal que d'éloigner les âmes
de Dieu!...
— Je suis à votre disposition, madame, répondit TOratorien.
Vous n'avez pas à me dire votre nom. Je préfère même l'igno-
rer... L'énigmatique dernière phrase de sa singulière interlo-
cutrice avait confirmé ses soupçons. Persuadé qu'il allait rece-
voir la confidence d'un remords en voie de repentir, le prêtre
acheva de se réveiller dans le mathématicien. La profonde phrase
de l'apôtre : Omnibus omnia facius sum (1), sera toujours la de-
vise d'un cœur véritablement sacerdotal. M"*' Darras vit une
expression d'une gravité attentive remplacer, sur ce masque sou-
dain transformé, le désarroi un peu falot qui Tavait déconcertée.
Ces yeux bleus, que voilait tout à l'heure un nuage de distrac-
tion, se fixèrent sur elle avec une précision singulière, et l'ac-
ocût du prêtre prit l'autorité, indulgente à la fois et impérative,
du médecin au chevet du malade, pour ajouter : -r- Je vous le
répète cependant, je suis moins qualifié qu'un de ces ecclésias-
tiques que vous avez tort d'appeler ordinaires et qui sont de vieux
praticiens de la vie. Mais, puisque vous réclamez mes faibles
lumières, qu'y a-t-il?...
— Il y a, mon Père, et dans cette voix de femme frémissait
la sincérité doulofireuse d'un être qui se prépare à mettre à nu
uue plaie de sa conscience, gardée longtemps secrète, il y a
que je suis tourmentée depuis des semaines, des mois, par un
besoin de me rapprocher de Dieu qui est devenu, ces temps-ci,
une véritable souffrance. J'ai été très pieuse quand j'étais jeune.
Puis, j'ai cesâé dfe l'être. Jai eu des doutes. Il m'a semblé que
je ne croyais plus. Voici douze ans que je ne pratique pas... Je
dis qu'il m'a semblé, car je n'ai jamais méconnu la bienfaisance
de la religion. La preuve en est qu'ayant eu une fille, j'ai voulu
qu'elle fût baptisée. Ce n'a pas été sans lutte... L'enfant a grandi.
Elle a onze ans. Elle va faire sa première communion...
(1) Cor, I, IX- 22. « Je me suis fait toutes «ortes de choses pour toutes sortes de
gens. •
REVUE DES DEUX MONDES.
Elle s^arrêta, comme si, arrivée à un ordre d'idées plus intime,
elle ne trouvait pas bien ses mots. Cet embarras, le caractère de
ce début, si détourné, si hésitant, le rapport entre la naissance
de Fenfant et la date où la mère s'était éloignée des sacremens,
autant d'indices qui se raccordaient trop bien à l'hypothèse déjà
construite dans l'esprit de M. Euvrard. Cette femme était mariée.
Elle l'avait dit elle-même. Elle avait commis une faute. Son
enfant n'était pas du mari. Son allusion aux prêtres qui éloi-
gnaient les âmes de Dieu venait sans doute d'avoir rencontré
un confesseur trop sévère. M. Euvrard se crut habile en essayant
de lui faciliter le pénible aveu :
— Votre fille vous devra le salut de son âme, dit-il, et
d'avoir sauvé une âme efface bien des fautes, surtout quand ces
fautes peuvent avoir eu, sinon pour excuse, au moins pour expli-
cation, un entraînement. Reprenez courage, madame...
 mesure qu'il parlait, une rougeur montait aux joues de l'in-
connue. Le pauvre Oratorien se sentit rougir lui-même. A
Téclair de fierté allumé dans le regard de sa visiteuse, il venait
de comprendre qu'il se trompait sur le caractère de sa démarche.
Non. Elle n'était pas l'héroïne repentante d'une banale histoire
d'adultère, et il l'écoutait, qui continuait sa confidence, d'une
voix rendue ferme, maintenant, par la révolte contre le soupçon :
— Non, mon Père, non. Je n'ai pas à me reprocher ce que
vous croyez. Je suis une honnête femme. Si j'ai cessé de prati-
quer, je n'ai pas à rougir du motif. Je n'ai pas commis une faute.
J'ai été loyale, toujours. Je n'avais pas de remords d'être hors
de l'Église. J'étais tranquille avec ma conscience, je vous l'ai
dit : j'avais perdu la foi... Cette foi dormait. Elle s'est réveillée
au contact de la foi de ma fille. C'est là ce qui m'amène...
Comment s'est accompli ce travail? Je ne le sais pas moi-même.
C'a été ime suite d'événemens très ordinaires. Quand Jeanne a
dû aller au catéchisme, je Ty ai accompagnée, dans cette petite
chapelle souterraine de Saint-Sulpice, au bout de votre rue, où
j'étais venue, à son âge. Toutes mes émotions d'alors, je me
suis mise à les revivre dans les siennes. Je l'ai vue aussi fervente
que je l'avais été, son esprit s'ouvrir aux idées religieuses, comme
le mien alors, l'amour de Dieu s'emparer d'elle, comme de moi
autrefois. Est-ce mon enfance qui m'est remontée au cœur? Est-
ce autre chose? Je vous répète que je ne sais pas... J'avais re-
commencé d'aller à la messCi à cause de Jeanne, pour la forme.
UN DIVORCE. 13
J'ai recommencé d'y prier. Cela ma prise d'abord comme un re-
gret. Je me suis abandonnée à ce sentiment du passé qui nous
tait aimer à revoir les endroits où nous habitions jeunes, à ren-
contrer des parens perdus de vue, d'anciens amis. Une heure est
venue, où j'ai compris que ce passé, c'était le présent. J'ai senti
Dieu. J'ai senti mon âme. Oui, il y a un Dieu, et qui nous écoute.
Nous avons une âme, et qui émane de lui, qui vit de lui.. . Ces deux
évidences se sont imposées à moi, toujours plus claires, toujours
plus puissantes, rien qu'en faisant répéter sa prière à ma fille,
chaque matin et chaque soir. Je l'écoutais prononcer ces mots :
Notre PèrCj et je lisais dans le fond de son être. J'y voyais la foi
absolue dans, la bonté de ce Père céleste. Je me disais alors»
j'étais bien obligée de me dire : si ce cœur, tout pureté, tout
tendresse, tout sincérité, était trompé dans cette confiance, rien
n'aurait de sens ici-bas. Est-ce possible? La vie serait un hor-
rible cauchemar, si des élans comme celui de cette enfant vers
son Créateur n'étaient qu'un mensonge. La mère en moi s'est
rendue à cette lumière... Oh! ce travail ne s'est pas accompli
sans combats. Les raisonnemens qui m'avaient été donnés contre
la religion se sont levés. Aucun n'a tenu contre cette voix de
ma fille parlant au bon Dieu. Pourquoi essayer de discuter quand
on sent, quand une réalité est là devant vous, vraie comme vous-
même, comme l'air que vous respirez, comme les objets que
vous touchez? J'ai Cfm de nouveau. Je n'ai plus lutté contre un
sentiment d'autant plus fort qu'il m'associait davantage à l'inti-
mité de mon enfant, à toutes les émotions de sa piété grandis-
sante. Plus j'ai partagé ces émotions, plus j'ai aimé mon enfant
et aussi plus j'ai cru. Vous n'imaginez pas quelle ardeur d'amour
cette approche de sa première communion suscite en elle,
comme sa sensibilité et son intelligence en sont exaltées, illu-
minées, à quels miracles de perfection quotidienne j'assiste dans
ce jeune cœur. C'est Dieu que je regarde agir en elle, et agir
aussi en moi... Mais ce n'est pas pour vous raconter par le
détail cette transformation de mes pensées que je suis ici, mon
Père. Je vous en ai assez dit pour que vous compreniez à travers
quoi j'ai passé, et comment je suis arrivée à ce désir où se ré-
sume tout le reste : Jeanne va faire sa première communion
dans trois semaines, je voudrais communier avec elle.
— Vous n'avez pas seulement sauvé l'âme de votre fille,
répondit le prêtre, vous avez sauvé la vôtre, madame. Ne
a REVUE DES DEUX MONDES.
soyez pas troUblëe d'être restéfe si longtemps loin de Dieu. Vous
Tavez appelé le bon Dieu, et vous avez eu raison. Il ne demande
qu'à pardonner. Le cœur de Notre-Seigneur est toujours là. Vous
avez encore raison de croire qu'il agit en vous. C'est lui qui vous
a conduite, d'heure en heure, jusqu'à celle-ci, soyez-én sûre.
Vous voulez communier. C'est si simple 1 Je suis prêt à recevoir
votre confession, quand vous le désirerez... dès maintenant...
^Le digne homme avait parlé d'un ton attendri où perçait un
regret de sa première mépHse. Ce récit avait éveillé en lui un
séntitliérit très particulier. S'il avait les défauts que comporte
l'esprit abstrait des géomètres, il en avait les vertus, entre autres
cette puissance de mysticisme dont s'accompagne ;souvent le
génie mathématique, témoin un Pascal, un Leibnitz, un Newton,
et, de nos jours, un Cauchy, un Puiseux, un Hermîtte. Un effort
lui avait été nécessaire quand il appréhendait l'aveu d'une his-
toire d'amour. Son intérêt, au contraire, était surexcité au plus
haut point par cette confidence, très peu intellectuelle, très dé-
pourvue de rigueur logique ; mais il y avait vu, tout comme la
mère de Jeanne, le mystérieux dialogue de Dieu et d'une âme.
Il lui semblait bien qu'un des élémens du problème n'était pas
clair. Du jour où cette âme avait cru de nouveau, pourquoi
n'êtait-elle pas allée aussitôt aux sacreiïiens? Pourquoi ce délai?
Pourquoi ce trouble dans ce retour? L'énergie de l'inconnue à
proclamer son honnêteté ne permettait pas de supposer un secret
coupable. M. Euvrard ne se doutait pas qu'il allait lui-même,
dans une minute, et par son seul caractère de prêtre, représenter
l'iuvincible obstacle dressé devant cette femme sur cette route du
retour, et il l'écoiitaît, avec un étonnement bien vite mêlé d'épou-
vante, lui répondre, en reprenant une de ses dernières phrases :
— Non, mon Père, ce n'est pas si simple. Il faut que vous en
sachiez davantage, et que je vous aie appris qui je suis et pour-
quoi vous me voyez si émue. Je suis mariée, je vous l'ai dit déjà.
Je dois ajouter que c'est mon second mariage, et que mon pre-
mier mari vit toujours.
— Alors, interrogea le prêtre, après un silence, vous êtes
divorcée et remariée?...
— Oui, dit-elle.
— Et votre fille?
— Ma fifle est née de mon second mariage.
— Vous êtes divorcée et remariée, répéta M. Euvrard, et,
J
UN DIVORCE. IIJ,
comme se parlant à lui-même : Pauvre femme ! Je comprends
tout... Puis, revenant à elle :. — Non. Ce n'est p^s simple. Vous
ne pouvez pas comnmnieF, vivant comme vous vivez. Je ne dois .
pas même recevoir votre confession. Je ne pourrais pas vous
donner Tabsolu^tion...
Il avait pronopcé ces (Jerniers mots avec un visage et d'une
voi^x où n'hésitait plus la timiijUté du sav^t dérangé (ians sa
méditation, oU ne frémissait plus la pitié d'un vieillard ému par
une confidence douUuireuse. l^e. religieui^ édictait, au nom de sa
foi, une sentence sans appel, {ondée sur une règle indiscutable.
La physionomie anxieuse de M"*' Parras s'était contractée davan-
ta^ en écoutant cet arrét^ sans exprimer cependant de si^rprise.
Eue esquissa seulement un geste plus découragé pour répliquer :
— Je connaissais d'avance votre réponse, mpn Pèi;e. Elle m'a
déjà été faite. Vous l'avez deviné, j'imagine, à l'une de mes
phrases : je me suis adressée une première fois à un autre prêtre.
11 n^'a arrêtée aussitôt, comme vous. Je connais d'av^ce aussi la
condition que vous allez m'imposer : quitter mon mari. Laissez-
moi vous répéter ce que j'ai 4it à ce prêtre... Il y a treize aos,
j'en avais vingt-neuf. J'étais la plus malheureuse des femmes.
L'homme à qui ma famille m'avait mariée, et dont j'avais dû nie
séparer, venait de demander et d'obtenir que cette séparation fût
convertie en divorce. Il s'était remarié. Je restais seule au
monde avec un fils de neuf fms. Les tribunaux me l'avaient donné.
Comment l'élever ? Comment tenir tête aux difficultés que le di-
vorce crée autour d'une femme même lorsqu'elle a le ^pn droit
pour elle? C'est alors qu'un autre homme, que j'avais con^u chez
mes parens, sans trop le remarquer, et perdu de vue depuis mon
mariage, trouva le moyen de rentrer dans ma vie. J's^ppris qu'il
m avait aimée jeune fille, sans se déclarer. U était pauvre alors.
J'étais riche. Il ne s'était pas m^rié, à cause de moi. Il avait tra-
vaillé pour me conquérir q^and j'étais libre, pour m'oublier
quand je ne Tétais plus. Je l'étc^is de nouveau, il reparaissait. Il
avait de la fortune, maintenant, une brillante position, la possi-
bilité d'épouser qui lui plairait. Il restait fidèle à son premier sen-
timent, et il me demandait ma main. J'ai accepté ce dévoue-
ment, et, depuis ce jour, je n'ai pas rencontré en lui une défail-
lance. Il a été pour moi le meilleur des maris, pour mon fils le
meilleur des pères... Fût-ce au prix de mon salut éternel, je ne
le quitterai jamais, jamais...
16 REVUE DES DEUX MONDES.
— Je ne comprends pas bien alors ce que vous attendez de
moi, répondit M. Euvrard, ni de quel appui vous avez besoin,
pour me servir de vos propres termes. Vous êtes assez au courant
des lois de l'Église pour le savoir : votre second mariage ne
compte pas à ses yeux, il ne pourra jamais compter. En le con-
tractant, vous avez rompu avec elle. Vous prétendez persévérer
dans cette rupture, et, en même temps, vous parlez de reprendre
ime vie religieuse, de participer aux sacremens?... Il y a là
une contradiction si évidemment irréductible qu'elle ne vous a
pas échappé. Vous voudriez être tout ensemble dans l'Église et
hors de l'Eglise. C'est un problème sans solution.
— Il en a une, mon père, interrompit M"' Darras. L'énergie
de son affirmation prouvait quelle importance elle attachait
à cette partie de leur entretien. Le sang revenait à ses joues. Ses
yeux brillaient, et elle insistait : — Oui, il y a une solution.
Elle ne peut être acceptée que par un prêtre à l'esprit large,
très large. C'est pour cela que je suis venue vous la soumettre,
à vous... Mon second mariage ne compte pas aux yeux de
rÉglise. Vous me le dites, et je le sais. Vous ajoutez qu'il ne
pourra jamais compter. Sans doute, tant que le premier sub-
sistera. Mais si ce premier était cassé? L'Église n'admet pas le
divorce. Soit. Mais elle admet l'annulation. Il y a treize ans,
lorsque j'ai entrevu la possibilité de ce second mariage, j'ai pensé
à m'adresser à Rome. Je ne Tai pas fait. Mon futur époux y ré-
pugnait, et moi-même j'avais si peu de foi!... Est-il trop tard
aujourd'hui? Puisque l'Église m'impose de me soumettre à ses
lois, elle me doit de m'en donner les moyens. Les motifs que
j'aurais allégués à cette époque, je les alléguerai. Us n'ont rien
perdu de leur force. Je vous ai dit que mes parent m'avaient
mariée. S'ils ne m'ont pas contrainte, au sens matériel du mot,
il n'en est pas moins vrai que leur pression a influencé ma vo-
lonté. Je n'ai donc pas agi en pleine liberté. Dans tous les cas,
je n'ai certainement pas su qui j'épousais. Si je l'avais su, je
serais morte plutôt que de subir cette abominable union. Entre
mon premier mari et moi, il ne s'est agi ni d'un désaccord d'hu-
meur, — j'ai tout supporté de ses défauts de caractère, c'était le
père de mon fils, — ni d'une infidélité. Il m'a trompée, et j'ai par-
donné... Je n'ai pu ni supporter, ni pardonner le vice le plus
abject, le plus dégradant pour des personnes de notre classe. Cet
homme buvait, et l'ivresse le rendait furieux. Cinq années du-
UN DIVORCE. 17
rant, à cause de mon iils^ j'ai subi d'horribles scènes où les
menaces et les brutalités n'étaient pas le pire dégoût. Je n'ai
trouvé la force de me sauver que le jour où ma vie et celle de
l'enfant ont été en danger. Il m'avait frappée, moi, avec ime telle
violence que j'ai mis des semaines à m'en remettre, et il avait
voulu le frapper, lui!... Je vous le demande, mon Père, avais-je
consenti à épouser un fou, et un fou méchant? N'y a-t-ii pas là
de quoi faire casser un mariage où mes parens et moi avons été
trompés?... Mon Père, si je m'engage à la demander, cette an-
nulation , que je ne peux pas ne pas obtenir, si je vous affirme
que je ferai tout pour décider mon second mari à m'y autoriser,
si je vous promets que, d*ici là, tout en demeurant sous son
toit, je vivrai auprès de lui comme une sœur auprès d'un frère,
ne voudrez-vous pas me considérer comme réconciliée avec
rÉglise? Ne pourrai- je pas me confesser et communier avec ma
fille, une fois dû moins, cette seule fois?...
— Non, dit rOratorien, en secouant sa tète avec une mélancolie
où la pitié l'emportait de nouveau sur la sévérité : — Vous ne
pourrez pas. Aucun prêtre ne saurait se prêter à un compromis
qui ne reposerait d'ailleurs sur rien de réel. Les prétextes que
vous venez d'articuler ne permettraient même pas d'introduire
une demande d'annulation. Vous paraissez croire, madame,
comme beaucoup de gens du monde, que Rome a le pouvoir de
dénouer le lien conjugal. Elle ne l'a pas. Rome reconnaît qu'il
y a des mariages nuls, quand ces mariages sont vraiment nuls,
c'est-à--dire quand certaines conditions nécessaires à la validité
du contrat conjugal n'ont pas été remplies. Ces conditions, elle
les a déterminées et définies, avec une précision qui ne laisse
aucune place à l'équivoque. Consultez un ouvrage quelconque
de théologie morale. Vous y verrez que votre cas ne rentre dans
aucun des types prévus. Vous même convenez que votre ma-
riage a été suffisamment libre, quand vous dites que, si vous
aviez connu l'affreux vice de votre mari, vous ne l'auriez pas
épousé. Donc, il y a eu consentement. Vous vous indignez
contre ce vice; je vous accorde qu'il est détestable, qu'il est
hideux. Il ne constitue pas une erreur sur la personne. Il con-
stitue une épreuve. Quand l'Église a béni votre mariage, elle ne
vous a pas promis qu'elle vous exempterait des épreuves. Si
celle-là était trop dure, vous aviez la séparation, que l'Église a
toujours autorisée. Mais elle n'autorise que la séparation. Faire
TOME XXI. — i904. 2
18' REVUE DES DEUX MONDES.
davantage,, ce serait désobéir au précepte, si nettemeut formulé
dans rÉvangile et qui défend les seconds mariages, du vivant du
premier conjoint. Comprise comme vous la comprenez, l'annu-
lation ne serait ^u'un divorce hypocrite. L'Église n'a pas de ces
complaisancesw Quand elle marie deux êtres, elle enregistre bien
un contrat, mais irrévocable, puisqu'il se double d'un sacrement.
INTespérez pas échapper par cette porte. Elle est fermée...
— Que faire alors?....s'écriaM"''Darras, en joignant les mains,
dans un geste de détresse : — Est-ce possible que Dieu, — elle
appuya sur ce mot avec une infinie douleur, — m'ordonne
d'abandonner mon foyer, de briser le cœur d'un homme que
j'aime et qui m'aime, de laisser ma fille, car mon mari ne n^e la
donnerait pus, et il aurait la loi pour lui? Sinon, pctô de vie re-
ligieuse, l'interdiction absolue de m 'agenouiller à côté de ma
chère enfant, dans une heure solennelle de sa jeunesse, pour
participer ensemble au même saint mystère; pas de pardon!...
Est-ce possible, je vous le redemande, mon Père, que la loi
humaine ait plus de justice, plus de charité que la loi divine?
Car enfin, quand j'étais si malheureuse, l'ayant si peu mérité,
l'une m'a permis de refaire ma destinée, loyalement, honnête-
ment. L'autre exige que je la défasse à nouveau. A peine si elle
consent à ne pas m'emprisonner dans un haïssable passé, et elle
m'interdit de le réparer... Ahl monsieur Euvrard, comment
voulez-vous, qu'à constater cette différence de procédés, tant d'ob-
jections que j'ai entendues si souvent ne me reviennent pas?
Cette renaissance de ma foi ancienne, suscitée par le contact avec
la piété de ma fille, s'abolit, s'efface. Le doute me reprend. J'en
ai tant souffert après ma visite à l'autre prêtre ! Je me dis que les
adversaires de l'Eglise ont raison, qu'elle est un instrument de com-
pression et de mort, que le progrès s'accomplit sans elle et contre
elle, qu'en la regrettant comme je le fais, avec une telle nostalgie,
je suis la dupe d'un mirage, et que la vérité n'est pas là!...
— Ne parlez pas ainsi!... dit vivement TOratorien. D'un geste
instinctif, sa vieille main s'était posée sur le bras de son interlo-
cutrice, pour l'arrêter dans son blasphème. — Ne pensez pas
ainsi, surtout. Ne jugez pas Dieu. Ce serait commettre le péché
contre l'Esprit, le seul qui ne sera pas pardonné... Vous repro-
chez à la loi de l'Église sur le mariage de manquer de justice
et de charité? çontinua-t-il. Permettez-moi une comparaison
très vulgaire, mais très nette. Un bateau se trouve devant un
UN DIVORCE. 19
port où Fun des passagers voudrait aborder. Il y va pour lui des
plus hauts intérêts moraux et matériels, de revoir un père mou-
rant, par exemple, d'assister à un procès d'où dépend tout l'avenir
des siens. Que sais-je?... Des cas de peste se sont produits sur
le bateau. Les autorités de la ville interdisent le débarquement,
par crainte de la contagion. Serait-il juste, serait-il charitable,
de céder aux supplications du voyageur, au risque de contaminer
une cité de cent mille hdbitans? Évidemment non. Voilà donc
une circonstance où la justice, où la charité exigent le sacrifice
de l'intérêt individuel à Tintérêt général. Ce principe domine
toute la société. Entre deux mesures, dont l'une est certaine-
ment utile à l'ensemble et pénible à tel individu, l'autre agréable
à cet individu et nuisible à l'ensemble, la justice et la charité
veulent que la première prédomine. C'est la question qu'il faut
se poser à propos de toute institution, pour en mesurer la valeur.
Posez-la pour le matiage indissoluble. Que répond la raison? Que
la société se compose de familles et que, tant valent ces familles
tant vaut la société. Considérez maintenant ce que le mariage
indissoluble apporte de chances de santé à la famille : — chances
de réflexion sérieuse avant l'engagement, puisqu'il est irré-
vocable, — chances de cohésion plus étroite entre les ancêtres,
les parens et les enfans, puisque la lignée comporte moins d'élé-
mens hétérogènes, — chances d'unité dans l'esprit des membres
et de suite dans la tradition. Ce mariage est le plus fort agent de
cette fixité des mœurs, en dehors de laquelle tout n'est qu'anarchie
et fièvre éternelle. Que répond l'histoire, après la raison? Elle
démontre qu'en effet toutes les civilisations supérieures ont
tendu à la monogamie. Or le divorce n'est pas de la mono-
gamie, c'est de la polygamie successive. Je ne veux pas vous
faire un cours de sociologie. Savez-vous pourtant ce qu'établit
la statistique? Dans les pays où le divorce existe, le chiffre des
criminels, des fous, des suicides est proportionnellement décuple
chez les divorcés. Donc, pour une personne qui, comme vous et
quelques autres, préserve dans le divorce toutes les délicatesses
de son esprit et de son cœur, la majorité les y a perdues. Ré-
glementer la société en vue d'une minorité de dégénérés pro-
bables, c'est chercher sa norme dans ce qui doit rester son déchet.
Vous appelez cela un progrès (1). La Science l'appelle une ré-
(1) Deux illustres exemples, celui de Molière et de Stendhal, autoriseraient
l'auteur à mettre ici en note : c'est un prêtre qui parle. Il préfère indiquer aux
20 REVUE DES DEUX MONDES.
gression...Nous venons de nous mettre, remarquez-le, au point
de vue de l'observation pure. J'ai voulu ainsi vous faire toucher
au doigt ridentîté absolue entre la loi de TÉglise et la loi de la
réalité, entre l'enseignement de Texpérience et celui de la Révé-
lation. Dans son effort pour durer, la nature sociale aboutit pré-
cisément à la règle dont la religion a fait un dogme. A la lu-
mière de ces idées, comprenez la gravité de la faute que vous
avez commise en profitant du criminel article qu'ont introduit
dans notre Code les pires ennemis de Tordre social, les destruc-
teurs de ia famille. Vous vous êtes associée à cette œuvre
d'ébranlement, dans la mesure où vous l'avez pu. Vous avez sa-
crifié la société à votre bonheur individuel. Vous avez, votre
second mari et vous^ constitué, dans votre humble sphère, un
type de foyer anarchique, d'autant plus funeste que vous y avez
donné l'exemple, par vos vertus, de la décence dans l'irrégula-
rité, d'une apparence d'ordre dans le désordre. C'est là ce qui
rend si coupables les égaremens des âmes qui ont reçu et gardé
de très beaux dons. Leur noblesse native les suit, même dans
leurs erreurs. Elles y tombent sans s'y avilir. En dissimulant
la laideur du mal, elles le propagent plus dangereusement. Ne
cherchez pas ailleurs la raison des difficultés extrêmes que vous
rencontrez dans votre effort de retour. Mesurez la grandeur de
votre faute à ces difficultés et remerciez Dieu de ne vous avoir
pas éprouvés davantage, vous et les vôtres... Il n'y a pas vingt
ans que cette détestable loi du divorce a été votée, et si vous
saviez combien de tragédies je l'ai déjà vue produire, moi qui
confesse si peu; dans quelles catastrophes j'ai vu sombrer des
ménages comme le vôtre, qui n'ont pas compris cette évidence,
partout empreinte cependant : toute liberté contraire aux lois
de la nature engendre une servitude, tout devoir abandonné un
malheur. J'ai vu des haines fratricides entre les enfans du pre-
mier et du second lit, des pères et des mères jugés et condamnés
par leurs fils et leurs filles, ici des heurts meurtriers entre le
beau-père et son beau-fils, là entre la seconde femme et la fille
lecteurs curieux de ces problèmes une brochure publiée l'an dernier par M. le pro-
fesseur Enrico Morselli : Per la polemica sul divorzio (Gènes, Fratelli Carlini). Ils
y verront la thèse du Père Euvrard soutenue, avec chiffres à l'appui, par un positi-
viste déclaré. Cette brochure précise d'une manière remarquable l'attitude prise
par les vrais savans italiens en regard de la loi du divorce, considérée par eux,
au nom de l'expérience incontestable de la criminalité, comme, , dangereuse et
rétrograde.
vn divorce:* SI
du mari, ailleurs la jalousie du pa&sé, d'un passé rendu si vîvaut
par rexislence du premier mari, suppliciant le second mari, ail-
leurs des luttes horribles entre ce premier mari et son ancienne
femme autour des maladies de leur enfant, ou, une fois grandi,
de ses passions, de ses folies de jeune homme, de son mariage,
si c'est une fille. Que sais-je?.,. Et je ne vous parle pas de cette
rancœur, q'iotidiennement renouvelée, contre la malveillance,
avouée ou cachée, hypocrite ou sincère, qu'importe, d'un monde
où, malgré tout, le respect de 1 union chrétienne demeure intact.
Ah! quelles misères!... Votre lot naura pas été le pire, car il
s accompagne d'une grande grâce, puisque vous avez retrouvé
la foi. Si vous la méconnaissiez jamais, cette grâce, c'est alors
qu'il faudrait trembler. L'action vengeresse de Dieu ici-bas ne
s'accomplit point par des événemens extraordinaires. La logique
de nos fautes y suffit. Elle comporte une partie nécessaire et
inévitable, une partie accidentelle et comme flexible, que la
Providence peut nous épargner. Voilà pourquoi je vous ai parlé
comme je viens de le faire, afin que vous ne pensic^z plus jamais
comme je vous aï vu penser tout â Lheure* J*ai eu trop peur
pour vous!.,.
Toutes sortes de senti mens avaient agité M"" Darras tandis
qu'elle écoutait ce véritable réquisitoire, dont chaque phrase
rhumiliaît dans ce second mariage contracté jadis avec tant
d'hésitations, mais si sérieusement et où elle avait concentré sa
fierté sentimentale. Chacune aussi allait frapper en elle une
touche douloureuse. Ce qui n'était qu'idée pour le théologien qui
lui parlait, était pour la catholique, divorcée et remariée, une
réalité si vivante, si saignante ! Ce langage presque scientifique
où le professeur et lapologiste transparaissaient, involontaire-
ment, lavait impressionnée à une étrange profondeur, en lui
remémorant d'innombrables conversations tenues devant elle par
son mari. Elle retrouvait, mises au service de convictions si op-
posées, des façons de s'exprimer si pareilles, dues k la discipline
identique reçue rue Descartes, C'avait été un malaise de plus que
ce rappel, à cette minute, de Thomme dont elle portait le noui,
11 aurait été si cruellement surpris de la voir en tête à tête avec
ce prêtre, écoutant, sans protester, de telles maximes, subissant
une influence si contraire h runité morale de leur ménage ! Lui-
même lui avait vanté la supériorité d'esprit de M. Euvrard,
iàns soupçonner que ces éloges adressés au talent mathématique
22 REVUE DES DEUX MONDES.
du membre de l'Institut, contribueraient, dans un moment de
crise, à augmenter son autorité sur une femme qui n'avait jamais
appuyé ses besoins religieux que de raisons sentimentales. Pour
la première fois, un savant et qu'elle connaissait comme supé-
rieur, lui en fournissait d'intellectuelles. En même temps, quel-
ques termes échappés à la véhémence du religieux : — dégénérés^
déchet y — Tavaient froissée, presque indignée. De tant d'émo-
tions diverses, une seule dominait quand TOratorien eut achevé
son long discours. Il venait, conduit par la seule rigueur de sa
doctrine, d'énoncer le pronostic le plus capable de bouleverser
ce cœur inquiet, où la piété renaissante avait commencé d'éveiller
de secrets, d'invincibles remords. Depuis longtemps déjà^ la
crainte d'une expiation suspendue sur ces douze années d'un
bonheur qu'elle n'osait plus croire légitime, hantait, obsédait
M"' Darras. Cette appréhension constante, et la volonté de s'y
soustraire, étaient pour beaucoup dans son passionné désir de se
réconcilier avec l'Eglise, auprès et sous la protection de sa fille.
Quand son interlocuteur avait fait une allusion aux épreuves
dont client son mari pouvaient être frappés, elte avait frissonné.
Ce saisissement s'était accru avec l'insistance du prêtre. Le hasard
avait voulu que l'une des catastrophes mentionnées par lui fût
précisément celle que la divorcée redoutait le plus, d'après des
indices trop justifiés. — ^Le récit auquel cette scène sert de prologue
n'est que l'histoire de ce malheur. — Cet accord entre sa plus se-
crète anxiété et certaines paroles de M. Euvrard, lui avait infligé
une trop vive sensation d'un avertissement prophétique, pour
qu elle gardât la force de discuter. A quoi bon d'ailleurs, après une
réponse à sa demande, qui ne laissait aucune place à l'espoir?
— Je ne peux pas raisonner contre vous, mon Père, finit-elle
par dire. Je ne suis qu'une ignorante... J'étais venue implorer
de vous, comme prêtre, un secours que vous me refusez. Votre
décision me semble bien dure, mais je l'accepte. Vous l'avez
appuyée sur des motifs qui s'imposaient à mon intelligence pen-
dait que vous me parliez, tout en me déchirant l'âme. Une autre
fois, si vous me permettez de revenir, je saurai peut-être for-
muler des objections que je ne vois pas maintenant avec mon
esprit. Je les sens avec mon cœur... Je voudrais, avant de prendre
congé, vous poser ime question encore... Vous m'avez dit que
j'étais une exception dans le divorce. Je ne le crois pas. Si votre
jugement sur moi est trop indulgent, il a cependant un sens. Il
UN DIVORCE. ' 23
prouve que vous admettez des différences entre les façons de
vivre des femmes qui se remarient. A vos yeux, elles ne sont
pas toutes également éloignées de ce que vous considérez comme
la droite voie. Il doit y avoir des degrés aussi dans la rupture
avec l'Église. Vous me dites que la réconciliation absolue que
j'avais rêvée n'est pas possible. Si je ne peux pas avoir une vie
religieuse complète, suis-je condamnée à ne pas en avoir du
tout? N'y a-Wl pas un moyen terme entre cet abandon de mon
foyer que vous m'ordonnez pour m'admettre aux sacremens, et
l'incrédulité totale où j ai vécu si longtemps? Puisque ce retour
à la foi qui m'a conduit ici est, de votre propre aveu, une grande
grâce, ne pouvez-vous pas m'indiquer un moyen d'y répondre à
la portée de ma faiblesse?... Enfin, mon Père, c'est une conclu-
sion pratique que je vous demande de vouloir bien donner à
notre entretien.
— Je ne vous ai pas ordonné d'abandonner votre foyer, rec-
tifia M. Euvrard, du moins en ce moment. Vous voudriez le
faire, que je vous demanderais de réfléchir. C'est la preuve que
l'on ne sort pas si aisément de certains chemins. Vous avez une
fille et dont l'éducation religieuse serait compromise, si vous
quittiez votre mari. Où est l'obligation la plus profonde? Je ne
prendrais pas sur moi de trancher cette difficulté. Je ne l'ai pas
tranchée. Je vous ai dit, me rangeant sur ce point, et d'une ma-
nière absolue, à un avis qui vous paraissait trop sévère : l'approche
des sacremens vous est défendue dans vos conditions actuelles
d'existence... Néanmoins il est très vrai que ces conditions, si
fausses soient-elles, comportent des devoirs. Les remplir, c'est
toujours, dans un certain sens, mériter. Vous avez mérité, en
assurant jusqu'ici à votre fille cette éducation religieuse. Vous
avez mérité, en n'oubliant pas, dans votre second mariage, vos
obligations envers votre fils. Vous mériterez, chaque fois qu'ayant
à subir quelque épreuve vous l'offrirez à Dieu, surtout quand
cette épreuve se rattachera à ce second mariage, ainsi le chagrin
qui vous serrera le cœur quand, le jour de cette première com-
munion, vous verrez d'autres mères aller à la sainte table, et vous
non. Vous pouvez mériter, toujours dans le même sens, par des
aumônes, par des privations, par une observance plus rigoureuse
de certains préceptes de l'Église, les maigres et les jeûnes, par
exemple. J'ai compris que votre second mari était très éloigné,
luiy beaucoup plus éloigné que vous ne Tavez jamais été...
^^^'Tî^r
24 REVUE DES DEUX MONDES.
Vous mériteriez surtout, si vous parveniez à le ramener...
— Ne me demandez pas cela, mon Père ! s'écria M"* Darras,
dont les traits s'étaient soudain comme décomposés. Elle répéta :
Ne me le demandez pas ! Pour essayer de mériter, comme
vous dites, rien ne me coûtera, dans le progranmie que vous me
tracez. Parler de questions religieuses à mon mari, en lui mon-
trant ma vraie manière de penser, je ne le pourrais pas. Songez,
mon Père : tous mes troubles autour de la première communion
de ma fille, il ne les soupçonne même pas. J'ai mis tant de soin
à les lui cacher I II en souffrirait trop.
— Il a pourtant consenti que sa fille fût baptisée? dit
M. Euvrard.
— J'avais mis cette condition à notre mariage, répondit
M""* Darras, que nos enfans seraient catholiques. Il a tenu sa pa-
role, — c'est un si honnête homme, — mais avec quelle révolte
intérieure, contre ce qu'il considère comme une misérable super-
stition! Lui, qui s'occupe des moindres détails quand il s'agit
de la petite, il me voit la conduire à la messe, au catéchisme,
sans jamais me poser la moindre question. Cette partie de* la vie
de sa fille n'existe pas pour lui. Quant à moi, il est persuadé
qu'en élevant notre enfant ainsi, je cède à un préjugé senti-
mental. Il le pardonne à la faiblesse féminine. Il m'aime, et il
croit que dans le fond de ma conscience je suis en communauté
d'idées avec lui. Il a tant tenu à ce que nos deux pensées n'en
fissent qu'une. C'a été ainsi bien longtemps. Non, je n'aurais pas
la force de lui apprendre que c'est fini...
— Alors, interrogea le prêtre avec un peu d'hésitation, vous
ne lui avez pas dit que vous veniez chez moi?...
— Chez vous? Non... fit-elle, avec un accent de terreur à cette
seule idée.
— Et quand vous rentrerez, vous ne lui raconterez pas cette
visite?
— Non, répéta-t-elle.
— Il faudra pourtant que vous lui en parliez, dit l'Oratorien.
Il répéta : — Oui, il le faudra. Pour vous d'abord, pour votre
propre dignité. Vous ne pouvez pas avoir fait ime démarche si
grave, et vous en taire à cet homme qui est le père de votre fille,
dont vous portez le nom, sous le toit de qui vous vivez. Ce serait
un mensonge par omission, par trop contraire à ce programme
du moindre devoir que nous tracions ensemble tout à l'heure...
j:
UN DIVORCE. 25
n le faudra, pour moi aussi. Vous ne voudrez pas que je me sois
prêté à une visite clandestine. Vous m'avez dit qu'auprès devons,
l'on savait mon nom, que ce nom était même prononcé avec sym-
pathie. Ce sera un motif pour que Ton trouve votre démarche
moins extraordinaire. Et vous prendrez cette occasion pour cesser
un silence, qui est très coupable, avec la foi que vous avez.
L'apôtre Ta dit : // faut croire de cœur pour obtenir la justice^ et
confesser de bouche ce que Von croit pour obtenir le salut.
— Non, dit M"' Darras pour la troisième fois, en secouant sa
tête, avec accablement. Je ne le ferai pas... Mon Père, continuâ-
t-elle, en mettant dans sa voix une supplication, vous avez com-
pris que je ne pouvais pas quitter mon mari, ne fût-ce qu'à cause
de ma fille. Lui faire connaître la crise que je traverse, ainsi,
sans préparation, ce serait risquer de tant l'irriter I Peut-être
s'opposerait-il à la dévotion de l'enfant dans l'avenir, une fois la
première communion faite. Il ne s'est pas engagé à la laissçr de-
venir pieuse... Et puis, moi-même, je redouterais trop, pour ma
propre foi, certaines discussions. Je les aurais affrontées, appuyée
sur les sacremens. J'y étais prête, puisque je voulais demander
à mon mari qu'il autorisât ma démarche à Rome. Sans les sacre-
mens, avec une vie religieuse si mutilée, si incomplète, je n'au-
rai pas la force.
— Mettez-y le temps qui sera nécessaire, repartit M. Euvrard,
mais ayez la ferme volonté d'arriver à une explication qui ne
laisse, au père de votre enfant, aucun doute sur votre état moral ;
c'est votre strict devoir, même humainement.
— Je vous demande de me laisser réÛéchir à tout cela, mon
Père... dit-elle en se levant, et, presque tremblante. Vous m'auto-
risez à revenir, n'est-ce pas? Quoique notre conversation n'ait
pas correspondu à mon espérance, elle m'a soulagé d'un poids
si lourd, de ce silence dont j'étouffais!...
— Je serai toujours heureux de vous revoir, reprit TOrato-
rien, que cette timide et pressante question avait troublé visible-
ment ; DOMtis je vous ai dit que je ne pouvais pas me prêter à des
visites clandestines. Revenez, quand on le saura chez vous.
— Et d'ici là?... interrogea-t-elle.
— D'ici là, je prierai pour que vous ayez commencé à
remplir, dans la mesure permise par la prudence, votre devoir
de franchise...
•— Alors, adieu, mon Père, dit-elle. Je vous reste quand
26 REVUE DES DEUX MONDES.
même très reconnaissante de m'avoir donné une de vos heures
dont je sais tout le prix...
Elle avdt eu, pour prononcer cette formule de remerciement,
la voix assourdie d'une femme qui se retient pour ne pas éclater
en sanglots. Cette émotion gagna le prêtre. Il essaya de corriger
ce que sa dernière réponse avait pu avoir de dur, en lui disant,
après qu'ils eurent marché tous deux jusqu'au seuil de la porte
d'entrée :
— Adieu? Non. Au revoir, mon enfant, et bientôt.
— Adieu... répéta M""* Darras, et elle commença de descendre
sans se retourner l'étroit escalier de la pauvre maison. Le Père
Euvrard demeura sur le palier une seconde, comme s'il se pré-
parait à la rappeler. Puis, la réflexion l'emporta sur le sentiment,
et il referma sa porte, pour rentrer seul dans TasiJe de science
où la visiteuse inconnue venait de lui révéler, sans lui dire son
nom, un drame intime d une si poignante intensité. Une expo-
sition radicale entre d^ux consciences d'époux est toujours pé-
nible. Ëlie devient infiniment douloureuse, quand elle porte sur
ces problèmes religieux qui ont fait de tous temps, et continue-
ront de faire, à travers les siècles, le fond dernier de la vie de
l'âme. Cette opposition est tragique, quand ces époux sont dans
le divorce, qu'ils n'ont pas cessé de se chérir et que le réveil de
la foi chez l'un d'eux lui donne le remords quotidien de cet
lamour, sans le détruire. Que pensera l'autre? Avec quelle révolte
il constatera ce lent, ce meurtrier empoisonnement de leur
commun bonheur ! Si c'est la femme que la nostalgie de l'Église
reprend de la sorte, ei que le mari professe à l'égard de la re-
ligion, non pas TindifiFérence d'im sceptique, mais l'hostilité rai-
sonnée d'un systématique, quel conflit! Quoique M°*' Darras,
— pour parler le langage familier au Père Euvrard, — ne lui
eût dessiné que le <( schéma » de sa vie sentimentale, elle en
avait assez dit pour que toutes les possibilités de malheur qui
menaçaient son foyer eussent apparu à TOratorien. Elle était
piurtie depuis longtemps qu'il en frémissait encore. En vain le ta-
bleau noir, dressé sur le chevalet, l'invi tait-il à se replonger dans
la sereine atmosphère des spéculations mathématiques. L'esprit
du savant était ailleurs, à suivre l'inconnue dans sa rwitrée chez
elle, auprès de son mari, à qui elle était si attachée et dont elle
avait si peuri Pourquoi ? Sans aucun doute cet homme était pos-
sédé de cette haine contre l'Église, bien singulière dans un âge
UN DIVORCE. 27
de large culture intellectuelley et pourtant bien fréquente. Vic-
time lui-môme de cette haine, TOratorien éprouva tout à coup
on étrange sentiment de Tunité profonde qui solidarise les unes
avec les autres les destinées les plus différentes dans une môme
paWe. Le heurt qui devait inévitablement se produire entre ce
mari et cette femme n'était qu'un épisode, comme son exil hors
de aa communauté, du duel engagé dans la France actuelle entre
deux formes de pensées, deux civilisations, deux mondes. Cette
vision se fit intense dans cette tête de mathématicien, habitué à
représenter des files innombrables d'événemens dans le raccourci
de ses formules, si intense qu'au, moment où il se décida à con-
tinuer son travail interrompu, le mot qu'il se prononçait inté-
rieurement pour résumer son impression de cet entretien, n'était
plus comme tout à l'heure : « Pauvre femme ! » Il se disait :
« Pauvre pays ! » et pendant quelques instans la craie hésita
eatre ses doigts é
IIw — LB BBAU-PÈRB
Elle eût tremblé bien dava,ntage, jusqu'à ne pouvoir tracer
les chifires indifférens des formules, cette vieille et vénérable
main, si la seconde vue du savant et du croyant eût été plus
perspicace encore. Sa pitié se serait émue de nouveau, et plus
profondément, à constater que la divergence religieuse entre le
mari et la femme, sentie par celle-ci avec tant d'appréhension,
n'était qu'un des élémens du désastre qui menaçait, dans ce. mo^
meait même, ce foyer posé à faux. Sa théorie de la vie, qui lui
montrait sous 1- apparent hasarddesévénemens une mathématique
secrète d'équitable répartition, n en eût été que trop fortifiée. Ce
ménage touchait en eÂet à une crise, pour bien des raisons qui
se découvriront au fur et à mesure. Il est permis de dire dès
maintenant qu'elles étaient toutes, ou bien issues du funeste prin-
cipe du divorce, ou bien multipliées par lui. M"* Darras n'en
percevait distinctement cp'une : celle qui l'atteignait dans son
cœur, vis-àrvis de sa fille, et dans sa foi retrouvée. Cet après-
midi ne devait pas finir sans la mettre en présence d'un autre
danger qu'elle prévoyait depuis des mois, mais sa prescience de-
meurait volontairement obscure, vague, inavouée. Nous savons
tous combien est vrai le proverbe où le peuple a ramassé tant
d expériences : « Un chagrin n'arrive jamais seul. » Puis,.,
28 REVUE DES DEUX MONDES.
il s'agit de nous, et par la plus étrange illusion, nous considérons
au contraire, qu'une grande peine est une garantie contre d'autres^
comme si le sort n'avait, contre chaque individu, qu'une somme
fixe de rigueur à dépenser. Il n'en est rien. La nature, toujours
une sous la variété de ses phénomènes, emploie dans l'ordre
moral et dans Tordre physique des procédés tout pareils. Lors-
qu'une maladie résulte, non pas d'un accident, mais de cette
disposition générale qui constitue une diathèse, ses accidens se
manifestent, non pas sur un point de l'organisme, mais sur plu-
sieurs. Il en va de même du malheur, quand il dérive, non pas
de telle ou telle circonstance, mais d'un état. Il s'ingénie à nous
atteindre dans les manifestations les plus diverses de notre per-
sonne. Les misères se pressent, se succèdent. Une contrariété en
suit une autre. Aucune entreprise ne nous réussit. Toutes les
hypothèses hostiles se réalisent. Nous parlons alors de malchance,
de fatalité. Regardons-y de plus près. Nous reconnaîtrons un effet
constant à une cause constante : la méconnaissance prolongée de
quelque grande loi. Mais quelles rébellions avant d^ recevoir cet
enseignement ! Que d'efforts pour nous convaincre, sous Timmi-
nence de certains coups, que nous ne serons pas frappés, que
nous ne méritons pas de l'être, que notre dette de larmes est
payée ! Cet étrange préjugé soutenait M"" Darras depuis des mois;
il lui permettait de fixer sans trop de crainte certains points
noirs apparus sur l'horizon de sa destinée. De jour en jour, elle
se sentait plus menacée, et elle s'obstinait, elle s'acharnait à se
démontrer que, de ces menaces où sa conscience de chrétienne
malgré elle reconnaissait l'annonce d'une expiation, celles-là se
réaliseraient uniquement qui l'atteindraient seule. Bien fragile
assurance I La preuve en avait été sa terreur, quand M. Euvrard
énumérait les catastrophes dont il avait vu tant de divorcés être
les victimes. Un autre témoignage était le discours intérieur
qu'elle se tenait à elle-même, au sortir de cet entretien. La décep-
tion si douloureuse de sa démarche manquée y occupait moins
de place que les craintes soulevées, ou mieux renouvelées en
elle par une des allusions du prêtre, qui l'avait touchée au vif de
ses craintes secrètes. Elle allait, du pas d'une femme qui n'a plus
d'hésitation. A peine si la gêne de Tarrivée Tavait reprise en re-
traversant la cour, oîi le concierge-jardinier dressait toujours
son pittoresque édicule. L'avait-il seulement regardée ? Et tout
de suite elle s'était retrouvée sur le trottoir de la rue Servandoni
i
UN DIVORCE. 29
dont elle avait aim^, cette fois, la solitude et le silence. Elle avait
pu se convaincre, d'un seul coup d'œil, que sa sortie de la vieille
maison ne serait pas épiée. Cinq minutes plus tard elle était dahs
la me de Vaugirard, et par le jardin du Luxembourg, elle gagnait
la rue du même nom où elle habitait. Rassurée sur toutes les
indiscrétions, elle s'attardait dans les allées, et elle laissait courir
ses pensées. L'entretien qu'elle venait d'avoir se prolongeait dans
son esprit. Elle discutait mentalement avec M. Euvrard, comme
si l'ascétique silhouette du religieux eût été là, cheminant auprès
d'elle :
« Au revoir? Il a dit : au revoir... avait-elle commencé
par se répéter, aussitôt la porte franchie. On se souvient que ces
dernières paroles du prêtre avaient été accompagnées de cette
appellation, particulièrement touchante pour celle qu'il quittait
amsi: « Mon enfant... » Il ne se fût pas servi d'un autre terme,
s'il l'eût admise à cette confession dont elle nourrissait la chimé-
rique espérance, quand elle suivait ce chemin en sens inverse,
une heure auparavant. Elle se l'était dit et redit cet « Au re-
voir?... » comme une question qui ne faisait pourtant pas doute
dans sa pensée, et elle y avait répondu de nouveau tout bas,
comme elle avait fait réellement tout haut : — Non. Non. Non.
Je ne le reverrai pas... Jamais je ne parlerai de cette visite à
Albert. Jamais... Je ne supporterais pas l'expression de ses yeux
pendant qu'il m'écouterait. Nous avons déjeuné ensemble ce
matin. Il m'a interrogée sur les projets de ma journée, avec tant
de confiance, tant de tendresse, comme toujours; etje me suis tue
de cette démarche que j'avais décidée pourtant !... Je le connais.
11 la saurait, cette démarche, qu'il ne me ferait pas un reproche...
Mais quelle ombre sur son visage ! Quelle peine dans son cœur!...
Non... Cela ne sera pas... Lui-même, M. Euvrard m'aurait dé-
fendu de parler, si j'avais eu le droit de tout lui apprendre. Car
enfin, que m'a-t-il dit ? Que je pouvais mériter, même hors de
l'Église, en remplissant mes devoirs. Quels devoirs? Celui de
mère, d'abord et je l'ai, envers mon fils aussi bien qu'envers ma
fille Hé bien! Ce devoir envers mon fils en ce moment exige
que j'évite tout ce qui diminuerait mon empire sur mon mari...
M. Euvrard s'en rend compte pourtant, que des situations comme
la mienne donnent si aisément lieu à de grandes difficultés !
Quand il a parlé dé ces heurts meurtriers entre beau-père et
beau-fils, il m'a fait mal. Une seconde, j'ai vu Albert et Lucien
30 REVUE DES DEUX MONDES.
en face l'un de Tautre, et se haïssant... — Cette évocation des
deux hommes dans cette attitude de lutte, correspondait chez
réponse et chez la mère à tant de pressentimens, à tant d'obser-
vations aussi, qu'elle repoussa cette image avec une tension de
son être qui la fit instinctivement marcher plus vite, comme
pour fuir. Elle ferma les yeux, en secouant sa tête ; et de nouveau
elle se répéta : — Non, ce ne sera pas. Dieu ne permettra pas
que cela soit. Il me punit tant déjà, en m'écartant de lui. Ce
jour de la première communion de Jeanne me sera si dur,
quand il devrait m'être si doux I Cette souffrance-là, je l'accep-
terai, je Toffrirai, comme ce prêtre vient de me l'ordonner. l\ n'y
aura que moi de frappée, pas eux, pas eux ! Ce serait trop cruel.
Rien que de m'imaginer qu'ils s'aimaient moins, comme il m'est
arrivé, à tant de reprises, cette année, quel supplice I Et ce
n'étaient que des imaginations... C'est étrange pourtfimt, comme
on est tenté de croire vrais les événemens dont on, a peur ! Cette
seule petite phrase de M. Euvrard a suffi pour me rendre, en uae
seconde, toute l'angoisse de ces appréhensions. Si je l'avais
arrêté, à ce moment-là, pour les lui dire, ne m'aurait-il pas con-
seillé de tout faire pour qu'Albert et Lucien ne cessent jamais
de s'aimer en moi, au cas où ils devraient, un jour, être profon-
dément divisés?... Divisés? Quelle chimère!... D'où le seraient-
ils ? Ils pensent d une même façon sur toutes choses : en reli-
gion, en politique. Je n'ai que trop laissé Albert élever cet
enfant d'après ses idées... Pouvais-je agir autrement? Ai-je été
coupable? Je pensais comme eux, moi aussi, ou je le croyais.
J'étais sincère. Dieu le sait. Il ne m'en punira pas. Je suis asse?
malheureuse déjà de ne pouvoir obtenir ce qu'obtiennent d|^
femmes qui ont plus péché que moi... Celles qui ont eu des
amants se confessent, elles communient. Et moi, non^ Est-ce
juste?... Mais je ne veux plus discuter. Je veux obéir à M. Euvrard
sur ce point, accepter, offrir cette peine à Dieu, pour n'en pas
avoir d'autres et de pires... Quand je songe qu'il y a des familles,
cependant, qui n'ont qu'une foi, où la mère, le père, le frère, la
soeur, font la prière ensemble, le soir, vont à Téglise ensemble...
Moi, je dois me taire à mon mari de cette visite innocente. Si
je rencontrais Lucien maintenant, qu'il me demandât d'où je
viens et que je le lui disse, il ne me comprendrait pas. Quand
Jeanne verra les autres mères communier et pas la sienne, les
autres pères à l'Église et pas le sien, il me faudra trouver un
^
tJN DIVORCE. 31
mensonge pour qtie cette pativre petite âme ne soit pas troublée.. ;
Ah! M. Euvrard a trop raison. Quelle misère !... »
Ceè pensées n'étaient que le résidu de conscience déposé par
de si nombreuses impressions et de si petites, que M""' Darras
n'auwiit pu dire, par exemple, à quel moment précis s'étaient
forméô ceè doutéô, qualifiés par elle d'Imaginatifs, sur la bonne
entente de son mari et de son fils, pas plus qu'elle ne savait la
date exacte oti les croyances de sa jeunesse lui étaient revenues à
la chaleur de la pi^té de sa fille. Trop de détails de son existence
intime étaient ré^més et ramassés dans ces quelques idées. Elle
s^ était absorbée au point de ne plus savoir exactement où elle
était. EBe s'était promenée dans le jardin sans presque s'en
rendre compte. Bile en sortit de même, et, de se retrouver me
An Luxembourg, devant sa porte, lui fut comme un étonnement,
le réveil libérateur d'un rêve pénible. Cette maison, n'était-ce
pas les longues années de son bonbeur rpndues présentes et
dressées devant elle? Albert Darras avait fait construire ce petit
hôtd à l'époque même de leur mariage et sur des plans arrêtés
en commun. Dans leur passionné désir, lui, de tout effacer
dn passé de la jeune femme, elle, d'assurer à son second foyer
on caractère plhis définitif encore, ils avaient voulu une demeure
qtri n'etft appartenu qu'à eux, et d'où ils ne s'en iraient qu'à leur
mort. Ils avaient choisirai quartier éloigné de celui des Champs-
Elysées oïl elle avait logé précédemment. Gabrielle le compre-
nait trop bien : sa vie nouvelle comportait une rupture absolue
avec son ancien milieu, et elle caressait l'idée d'une retraite, dont
son mari d'ailleurs n'a^'ûît pas voulu. Le petit boursier de l'École
Polytechnique qui n'avait pas osé cfemander la main de M"' Ga-
brielle Nouet, — c'était le nom de jeune tille de M"*' Darras, —
occupait maintenant une place d'ingénieur-conseil dans une des
banques les plus importantes de Paris, le Grand-Comptoir, aux
appohitemens %xes de vingt mille francs par an. Sa participation
aux bénéfices lui en valaient trente autres mille. Celle qu^il
épousait, possédait de son chef quarante mille francs de rente.
Leur ménage étaît assez riche pour faire figure partout, et Darras
avait tenu à ce qu'il fît vraiment figure. La façade élégante de
l'hôtel, avec sa porte cochère pour l'entrée des voitures, et les
hautes fenêtres de son rez-de-chaussée, disait les projets de
grandes réceptions, caressés par l'ingénieur. Des sentimens très
complexes l'avaient poussé dans cette voie, si contraire, sem-
32
REVUE DES DEUX MONDES.
blait-ily et à son éducation toute professionnelle et à son carac-
tère. Albert Darras était amoureux et fier de la beauté de Gabrielle,
voilà un de ces sentimeas. Un autre était sa ferveur politique.
Profondément attaché aux idées de la faction alors au pouvoir,
il avait désiré que sa femme et lui jouassent leur r6le dans le
haut monde républicain. On sait que toute une société de bour-
geois riches et de grands fonctionnaires s'est ainsi formée à
Paris, depuis trente ans. On lui a souvent reproché d'avoir les
mêmes mœurs frivoles, les mêmes goûts de plaisir, les mêmes
habitudes de dépense que la société véritable. On ignore que
quelques-uns parmi ces Jacobins nantis ont étalé du luxe et tenu
des salons, — par devoir I On entend bien qu'il ne s'agit là que
des membres naïfs du plus corrompu et du plus déshonoré des
partis. Ils ont cru donner au régime les prestiges d'un système
installé. Darras avait été du nombre, avec d'autant plus de com-
plaisance qu'il instituait ainsi une lutte secrète entre les deux
mondes où sa Gabrielle avait vécu auparavant : celui de la magis-
trature encore conservatrice, — M. Nouet était mort conseiller à
la Cour de cassation, — et celui de la noblesse à racines terriennes :
ce premier mari dont la pauvre femme avait raconté la brutale
goujaterie à M. Euvrard, avec tant de révolte après des années,
appartenait très authentiquement, quoique indigne, à une bonne
famille du Languedoc, celle des comtes de Ghambault. Ces di-
verses influences s'étaient manifestées chez Darras, âpre tempé-
rament de plébéien, fils de plébéien, dont la pièce maîtresse était
la volonté, par un effort incessamment renouvelé pour accroître
sans cesse sa fortune. C'était accroître le luxe de Gabrielle. Ce
dévouement infatigable, si prodigue en gâteries et doublé d'une
sollicitude si constamment tendre, s'évoqua dans la pensée de
celle qui en avait été le constant objet, sur le seuil de cette demeure.
Ses émotions d'épouse passèrent du coup au premier plan de sa
sensibilité. Il se fit dans son cœur un mouvement de retour vers
cette intimité dont sa visite chez l'Oratorien et les méditations
consécutives avaient été comme un reniement, et, redevenue
celle qui, tout à l'heure se rebellait, au nom du bonheur recon-
quis, contre l'inflexibilité de la loi catholique, elle se dit :
— Non, ce n'est pas possible. Ce n'est pas vrai. Dieu ne serait
pas Dieu, s'il nous condamnait, Albert et moi, pour nous être
aimés comme nous nous sommes aimés... Je viens de traverser
un cauchemar. Je ne reverrai plus ce prêtre. Avec ses manières
I
UN DIVOBCE. 33
douces et son air de bonté, il est pire que l'autre. Si TÉglise
était ce qu'ils la font, elle ne serait pas celle de TÉvangile. Non,
je n'ai pas fait le mal. Non, cet amour si loyal, si fidèle, n'est pas
maudit. Je veux m'y enfermer, en vivre de nouveau tout entière,
et qu'il me suffise, comme si longtemps. Je le veux...
Elle ne s'était pas plutôt prononcé ces paroles de fermeté
qu'une impression, produite par un détail de Tordre le plus
humble, lui prouva combien elle était peu capable de fixer sa
sensibilité malade dans une résolution stable. Il lui suffit, la
porte à peine ouverte et sitôt entrée dans le vestibule, d'aper-
cevoir le chapeau, le pardessus et les gants de son mari, rangés
sur la table avec le soin méticuleux qu'il apportait à ses moindres
actions. Il était sorti à ime heure, après avoir déjeuné avec elle,
il se rendait à son bureau, d'où il ne partait jamais avant cinq
heures. Or, il en était trois et demie ! A travers le tumulte de ses
pensées contradictoires, Gabrielle n'avait pas prévu cela : elle
allait se retrouver en face d'Albert, encore vibrante d'émotions
qu'elle devait à tout prix lui cacher, et sans avoir eu le temps de
se reprendre vraiment! Elle ne songea pas à se demander la
cause de cette rentrée inattendue. L'idée que, dans une minute
peut-être, elle rencontrerait son regard, qu'elle subirait ses ques-
tions sur l'emploi de cette première partie de l'après-midi, la
bouleversa au point que sa voix tremblait un peu, pour ques-
tionner le domestique :
— Il y a longtemps que monsieur est là?...
— Dix minutes, madame, répondit cet homme.
— S'il m'avait vue sortir de la rue Servandoni, tout de
même?... se dit-elle. S'il m'avait abordée et interrogée, qu'aurais-
je pu répondre? Que vais-je répondre, quand il verra mon
trouble? S'il s'en aperçoit, comment le lui expliquer, sans éveiller
sa défiance? Il lira dans mes yeux que je lui mens...
Dans ce ménage, dont l'intimité avait été si complète durant
tant d'années, celui des deux époux qui rentrait le second, avait
l'habitude de passer aussitôt chez l'autre. Le premier étage de
lliôtel, réservé à eux deux, était distribué de telle manière
qu'ils s'entendaient presque inévitablement aller et venir. Il se
composait de cinq pièces : une vaste chambre à coucher, un
vaste cabinet de toilette pour elle, pour lui une chambre où il
s'habillait et où il pouvait, au besoin, dormir sur un canapé
TOXB m. — 1904. 3
3i REVUE ©ES DEUX MONDES.
transformable, un petit salon, et, à côté une bibliothèque-fumoir,
où le mari se tenait toujours quand il était seul. Le grand esca-
lier de bois, tout garni de tapisseries et de plantes vertes, abou-
tissait à un large palier ouvert, décoré en antichambre et 6ur
lequel ouvraient les différentes pièces. Gabrielle s'y arrêta, le
cœur battant... Albert était là, derrière une de ces portes. Peut-
6tre savait-il déjà sa présence par son coup de sonnette. Iliallait
paraître... Puis, comme la porte ne s'ouvrait pas,* elle voulut
profiter de ce répit pour mettre un peu de temps encore entre
son émotion et cette entrevue. La pensée lui vint de monter au
second étage, réservé à ses enfans, pour embrasser d'abord sa
fille, qui devait être occupée à ses devoirs, dans la salle d'études.
La mère avait obtenu du père, qui aurait voulu envoyer Jeanne
dans ua lycée de jeimes filles, que l'enfant travaillât à la mai*
son, sous la surveillance d'une institutrice. Il avait seulement
.précisé la direction de ce travail : elle suivrait le même pro-
gramme qu'au lycée. Un professeur d'un des grands collèges de
la rive gauche la faisait composer tous les huit jours avec la
classe qui eût dû être la sienne. Là se bornait l'ingérence du libre
penseur passionné dans ime éducation qu'il abandonnait à sa
femme, sur un point essentiel; il l'avait promis. Il était très rare
qu'il parût dans la salle d'études. Aussi M"* Darras fut-elle très
étonnée, quand, arrivée au second étage, et devant cette nouvelle
porte, elle entendit la voix de son mari. Il avait eu ta même
fantaisie qu'elle, et, à peine rentré, il était monté chez leur fille.
Croyant reculer le moment de le revoir, Gabrielle l'avait avancé.
Mais, le revoir auprès de l'enfant, c'était posséder, dès l'abord,
un terrain de causerie, c'était éviter ce trouble des premières
paroles, dont elle avait redouté les révélations. D'ailleurs, une
inquiétude nouvelle surgit en elle, qui, du coup, paralysa l'autre.
— Elle se rappelait que ce jour-ci, le vendredi, était pour Jeanne
son jour d'analyse, celui où elle devait résumer, la plume en main,
la leçon du catéchisme écoutée la veille. Quel motif Albert avait-il
eu de venir dans la salle d'études, précisément aujourd'hui ?
Quand elle eut ouvert la porte sans frapper, elle put voir
que son mari tenait en effet entre les mains la feuille de papier
sur laquelle Jeanne avait commencé d'écrire. La baie vitrée qui
servait de fenAtrp éclairait d'une même lumière les visages du
père et de l'enfant l'un penché près de l'autre. La mère de-
meura saisie à cette seconde d'une ressemblance qui n'était pas
i
UN DIVORCE. 35
toujours si complète. La nervosité de la petite fille se reconnais-
sait à ce signe : sa physionomie si mobile s'était instinctivement
modelée sur celle de son père, tant cette présence insolite lui
donnait d'émotion. L'ingénieur était un homme de quarante-
sept ans, jadis très brun, comme en témoignait sa moustache
demeurée toute noire, tandis que ses cheveux, coupés militaire-
ment en brosse, étaient tout blancs. Les méplats bistrés de son
profil presque aigu laissaient deviner une ossature forte, celle
d'une race de montagnards, et la flamme sombre des yeux, la
maigreur sèche de toute la silhouette, le teint mat, disaient que
068 montagnards étaient du Midi. Il y avait de l'Arabe dans la
coupe de cette figure busquée, et dans ce corps souple aux extré-
mités très fines. La famille des Darras vient, originairement, de
Sisteron. Cette vieille ville forte est très éloignée de la mer. Mais
la Provence, — le nom d'une de ses chaînes, celle des Maures
le rappelle encore, — a tellement subi d'incursions sarrasines,
que l'on y rencontre partout de ces masques auxquels le burnous
et le turban manquent seuls pour que le Bédouin apparaisse
dans le civilisé. Peut-être l'ardeur de fanatisme qui faisait des
incrédulités mêmes d'Albert Darras une religion à rebours, déce-
lait-elle, autant que ses traits, cet atavisme antique. Peut-être
aussi avait-il hérité les passions d'un ancêtre mêlé aux guerres
de la Ligue, qui furent terribles dans ce coin de France. De
semblables hypothèses sont si hasardées que l'on ose à peine les
énoncer. Elles dominent pourtant toutes les portions incon-
scientes de notre être, les plus profondes et les plus effectives.
Jeanne avait ces mêmes yeux brûlans et une chevelure noire à
reflets presque bleus. Un sang du Nord, celui de sa mère, cou-
rait sous sa peau transparente en ondes claires, qui, fouetté par
la timidité, mettait à ses joues une pourpre rose. Les Nouet sont
des bourgeois du Perche. Toute sa force était tendue à dissimuler
un trouble que trahissait le battement de ses paupières aux longs
cils. Le père, d'un doigt délié d'homme de cabinet, suivait,
ligne par ligne, le devoir de la petite fille, et il énonçait des re-
marques dont le caractère aurait dû rassurer M"' Darras, — elles
ne portaient que sur des détails d'un ordre matériel :
— 11 faut prendre garde à ne pas faire tes u comme des n, et
tes n comme des ti, disait-il. Regarde, dans les mots : absohi-
/ion, ici, et, là, surnaturel , il est impossible de distinguer ces
deux lettres l'une de l'autre. Jugez- vous même, Fraulein.
^ tpl
36 REVUE DES DEUX MONDES.
Et il tendait la copie à une personne qui se tenait debout
derrière Jeanne, et dont la lourde tête carrée, les cheveux d'un
blond clair, les prunelles bleues, le regard patient accusaient
Torigine germanique. M"* Mina Schultze, visiblement aussi in-
timidée que son élève, répondait à l'observation du père avec
l'accent que l'on devine :
— C'est que Jeanne écrit beaucoup d'allemand, /monsieur
Darras, et vous savez comme nos u ressemblent à nos n...
L'entrée de M*** Darras eut pour effet d'éclairer* à la fois la
physionomie de la pauvre gouvernante et celle de la petite fille.
Le mari, lui, ne put dissimuler une certaine gêne. Il répugnait à
cet homme, aussi loyal qu'il était sectaire, de paraître surveiller
une instruction religieuse qu'il s'était engagé h respecter. La
phrase par laquelle il accueillit la nouvelle venue fut comme un
geste de protestation contre ce soupçon :
— J'étais monté pour demander h Jeanne si elle savait à quel
moment tu rentrei*ais ...
— Et j'ai dit à papa, fit la petite fille, que tu ne pouvais pas
beaucoup tarder, puisque tu nous avais prêté la voiture, à Ma-
demoiselle et h moi. Son précoce instinct Tavertissait-il qu'il
fallait s'associer à l'explication que son père avait donnée de sa
visite? Celui-ci lui caressa la joue, comme pour la remercier de
son aide, tandis que la mère, par un sentiment non moins naturel
et pour montrer qu'elle n'avait rien à cacher dans l'enseignement
donné à sa fille, répondait h son mari :
— Tu as pris cette occasion pour regarder un peu ses de-
voirs. J'en suis bien contente. Tu auras pu constater ses progrès
dans la rédaction.
— Oui, dit sèchement le père. Et, se levant : Puisque tu es
là, ma chère amie, nous allons la laisser continuer son travail.
Je la retiens depuis plus d'un quart d'heure. C'est trop...
— Ohl j'ai bien le temps! s'écria Jeanne. Je suis au courant
de tous mes devoirs...
— Quand il s'agit de sa diligence^ insista la gouvernante, elle
expédie bien vite le reste pour se rendre plus libre. C'est le tra-
vail qu'elle préfère. ^
La maladroite Fraidein embrassait la petite fille en pronon-
çant cet éloge. Elle ne s aperçut pas que sa remarque sur les
tendances pieuses de son élève [avait mis une ombre dtms
*^' Jles yeux du père, et dans ceux de la mère une angoisse. Ni l'un
)
UN DIVORCE. 37
ni l'autre ne répondit, mais h, peine furent-ils hors de la
chambre, sur l'escalier qui les ramenait k leur étage, que le mari
prit prétexte de cette imprudente phrase. L'emploi du terme ec-
clésiastique, synonyme d'analyse dans certains catéchismes, l'avait
encore irrité. Il avait eu cette sensation, toujours douloureuse
pour lui, d'un monde h, côté de son monde. L'honneur l'obligeait
d'y laisser grandir sa fille :
— Tu as bien vu, commença-t-il, en revenant sur sa justifi-
cation de tout à l'heure, que je ne faisais à Jeanne aucune re-
marque sur le fonds même de son travail... Et pourtant!... Je
t'ai promis. Un engagement pris ne se discute plus. Il se tient.
Mab je continue à penser que j'avais raison dans mes objections,
lorsque tu m'as demandé cette promesse, avant notre mariage.
On n'aperçoit dans la pratique religieuse qu'une mécanique
commode d'habitudes morales. On l'adopte, par routine, et aussi
parce que l'on prévoit, pour plus tard, des difficultés dans
rétablissement d'une jeune fille élevée hors de toute église. On
ne saisit pas d'abord les inconvéniens de ce compromis... Et
puis, on risque de développer dans une nature trop nerveuse le
dangereux penchant au mysticisme. Tu as entendu M"* Schultze.
Tu vois comme le goût des émotions religieuses grandit déjà
dans la sensibilité de la petite... Ce que je t'en dis n'est pas un
reproche, c'est une invitation à veiller. Ne permets pas qu'elle
aille trop loin de ce côté. Avertis cette bonne M"' Schultze.
Puisque nous voulions une Allemande pour Jeanne, nous au-
rions eu intérêt à la choisir protestante. Elle eût plus facile-
ment servi de contrepoids... Mais, encore une fois, ce n'est pas
ttû reproche. Songe seulement h l'avenir et aux luttes que nous
pourrions avoir à soutenir, si, pensant, nous, comme nous pen-
sons, Jeanne, un jour, s'exaltait par trop dans ce sens.
— M"* Schultze a exagéré... répondit M"* Darras. Son cœur
avait battu, quand Albert avait prononcé ce « nous : » Téqui-
voque sur laquelle leur ménage posait depuis tant de jours s'y
résumait toute. Qu'il lui avait souvent parlé de la sorte, ces der-
niers temps ! et toujours la terreur de la discussion immédiate
avait paralysé en elle la force d"affirmation. Elle s'était tue,
ou bien elle avait détourné la conversation, comme elle fit cette
fois encore : — Jeanne n'est pas plus soigneuse pour ce travail-
là que pour les autres, continua-t-elle, mais c'est le seul où elle
compose avec des petites filles Qu'elle connaît. Son amour-
3 s REVUE DES DEUX MONDES.
propre en est surei^cité... D'ordinaire, quand elle employait ces
subterfuges pour échapper à un entretien vrai, elle éprouvait ce
mélange de soulagement et de honte, si particulier à la timi-
dité. En ce moment, elle était trop près de sa ^^site au Père
Euvrard. Les mots de Tapôtre qu'il avait cités : confesser de
bouche ce que ton croit... résonnèrent soudain dans sa pensée.
Un remords la poignit, auquel succéda un saisissement de sur-
prise effrayée, à écouter Albert lui répondre :
— Tu dois avoir raison, tu suis Jeanne de plus près que moi...
D'ailleurs, fondées ou non, mes craintes sur ce point regardent
l'avenir, au lieu que j'ai à te parler de choses très importantes,
qui intéressent le présent... Prépare-toi à avoir du courage, ma
bien chère amie, tout ton courage. Si je suis rentré de meilleure
heure qu'à l'habitude, et si j'ai désiré te voir aussitôt, c'est qu'un
fait extrêmement grave se produit. J'ai considéré qu'il était de
mon devoir que tu en fusses informée aussitôt et par moi. Je
viens d'avoir, avec Lucien, à mon bureau, une explication de la
dernière violence.
— Avec Lucien?... répéta la mère. Ils étaient entrés dans le
cabinet de travail d'Albert. Elle se laissa tomber sur un fau-
teuil, en tremblant soudain de tout son corps. Que cette révéla-
tion de la difficulté le plus redoutée se produisît h cette seconde,
après les paroles entendues rue Servandoni et ses propres ré-
flexions, ce n'était qu'une coïncidence due au hasard. Mais
comment n'y eût-elle pas vu le prélude de cette expiation qu'elle
avait tant voulu conjurer? Et si elle avait tort, en percevant
comme l'acte spécial d'une volonté particulière, un événement
qui n'était que la logique de sa vie, pour reprendre la formule
du prêtre géomètre, n'avait-elle pas raison de trembler devant la
mise en train de cette inévitable et mystérieuse puissance, qui
tire tous les effets de toutes les causes, et qui nous punit de
toutes nos erreurs par le simple jeu de leurs conséquences?
— Oui, avec Lucien, avait repris Albert. Très maître de ses
nerfs d'habitude, par nature et par discipline, il était, lui aussi,
dans un état d agitation qu'il ne dominait pas. Au lieu de s'as-
seoir à côté de sa femme, pour la calmer, comme il eût fait en
tout autre occurrence, il allait et venait dans la chambre, sans
même regarder Gabrielle. 11 ne voyait plus que sa pensée. Le
décor de cette pièce tapissée de li^Tes, sans aucun autre objet
d'art qu'un grand portrait de M"** Darras, en pied, par le peintre
•UN DIVORCE. 39
attitré du high life opportuniste «t radical, le fade mais délicat
Maxime Fauriel, révélait les deux seules passions qu'eût jamais
connues le Polytechnicien : sa femme et ses idées. Un ordre mi-
nutieux régnait sur les rayons et sur le large bureau. L'acte
d'accusation dressé contre le beau-fils par le beau-père prenait
une autorité extraordinaire dans ce cadre d'objets familiers où
se devinait, partout empreinte, l'intransigeante rigueur d'un ca-
ractère absolument strict, incapable d'un à peu près dansrles cir^
constances petites ou grandes. Même dans cet instant de criée
aiguë, ce besoin de netteté le poursuivait et il essayait d'or-
donner sa confidence : — Pour que tu saisisses bien la situation,
continuait-il, dans toute sa vérité, il faut que je te mette au cou-
rant d'une histoire dont j'avais espéré ne jamais te parler... Et,
5ur un geste d'étonnement de Gabrielle : — Tu vas comprendre
pourquoi... Lorsque tu as consenti à m'épouser, je savais com-
bien tu avais souffert. Je me suis donné ma parole que je répa-
rerais ce que je pouvais réparer de ta vie passée, et tu connais
mon grand principe : se tenir à tout prix toutes les paroles que
l'on se donne. C'est notre religion, à nous qui passons pour n'en
pas avoir; c'est la plus belle de toutes, la seule vraie, celle de la
conscience. Tu avais un fils. J'ai pris vis-à-vis de moi-même l'en-
gagement de toujours agir avec lui comme s'il était aussi le
mien. Cet engagement, je l'ai rempli. Je n'y ai pas eu de mérite.
J'aurais aimé cet enfant pour cette seule raison qu'il était à toi.
Je l'ai aimé parce qu'il était lui. Si, comme je le pense profondé-
ment, les convictions sont le tout de l'homme, je peux vraiment
l'appeler mon fils. C'est moi qui lui ai donné les siennes, qui lui
ai façonné ses manières de sentir, ses doctrines, sa volonté... Du
moins, je le croyais... rectifia-t-il, avec une amertume singulière.
Tout cela est pour t'expliquer que, mis en présence d'un grave
parti à prendre à son endroit, je m'en sois tu vis-à-vis de toi. Je
me suis demandé : Comment se comporterait un vrai père ? Je
me suis reconnu le droit d'en assumer toutes les responsabi-
lités, avec tous les devoirs. J'ai voulu t'éviter, te sachant si
tendre, les contre-coups d'une lutte dont je ne prévoyais pas
l'issue, je l'avoue. Pardonne-moi de t'avoir caché ce secret, ma
chère femme. C'est le premier. J'ai tant redouté que d'y être
mêlée réveillât en toi de très tristes souvenirs !... Je t'ai dit sou-
vent, et je n'ai pas changé d'avis : l'homme est ce que le fait son
éducation. La théorie de l'hérédité toute-puissante n'est qu'un
40 REVUE DES DEUX MONDES.
reste de cette vaste injustice organisée qui fut l'Église... Mais
le préjugé est si enraciné que les esprits les plus résolument ra-
tionnels en sont infestés. C'est ainsi que, moi-même, j'ai toujours
tremblé de retrouver dans Lucien la trace de certaines ressem-
blances morales. Je t'avais trop vue obsédée de cette crainte.
J'ai désiré t'en épargner le retour... Je te devais cette explication
d'un silence que je suis obligé de rompre... Me comprends-tu et
me pardonnes-tu?...
— Je comprends que tu m'aimes et que tu as toutes les dé-
licatesses, répondit M""* Darras. Cette allusion h son premier
mari l'avait fait tressaillir. Elle implora : — Mais j'ai peur...
Que s'est-il donc passé? Qu'a fait Lucien? Parle vite...
— Te voilà tout émue, ma pauvre Gabrielle, dit Albert, et
comme j'ai tant craint de te voir!... Reprends-toi. Nous avons à
envisager une difficulté sérieuse, très sérieuse, avec réflexion.
Par conséquent, soyons calmes, et appuyons-nous sur des faits...
L'origine de la scène qui vient d'éclater entre Lucien et moi,
continua-t-il après nn silence, remonte à Tété dernier. C'est
alors, tu t'en souviens, qu'il a commencé d'être moins assidu aux
repas ici. Tu t'en es inquiétée. J'ai essayé de calmer tes inquié-
tudes. Je t'ai rappelé qu'il avait vingt-trois ans, qu'aux Sciences
politiques et à l'Ecole de droit, il rencontrait beaucoup de gar-
çons de son âge absolument libres; une comparaison entre leur
indépendance et un assujettissement même très affectueux ris-
quait de nous laliéner. Je pensais tout ce que* je t'ai dit. Je ne t'ai
pas dit tout ce que je pensais. Ces absences de plus en plus fré-
quentes m'inquiétaient autant que toi, et surtout le changement
de son humeur. Je le voyais qui se désintéressait de notre vie,
de toi, de moi, de sa sœur. Il était de corps avec nous, quand
il y était, mais son esprit était ailleurs. Je n'ai pas hésité sur le
motif. Il n'y a qu une influence de femme qui puisse transformer
ainsi un jeune homme et si vite...
— Tu crois qu'il est amoureux? demanda la mère. Un sou-
lagement que Darras n'observa pas se peignit sur son visage
tendu d'anxiété. Que le désaccord survenu entre son mari et son
fils eût pour cause un écart de conduite de ce djBrnier, ce n'était
qu'im ennui. Les plus pures des femmes ont une secrète indul-
gence pour ces égaremens. Celle-ci ne redoutait véritablement
que les conflits qui intéressaient les relations de famille insti-
tuées par son second mariage. Elle ajouta : — Moi aussi, en le
UN DIVORCE. 41
Toyant se détacher de la maison, car je Tai bien remarqué, je
m'étais fait mes idées... Et, avec un peu d'hésitation : — J'ap-
préhendais une autre influence... Je craignais qu'il ne vit beau-
coup M. de Chambault. ,
— Il ne te ferait pas cela... répondit vivement le second mari.
De ce côté du moins je suis tranquille. J'ai le bénéfice de la
loyauté avec laquelle je l'ai fait juge entre nous et cet homme,
quand il a eu ses dix-huit ans. Il a lu l'arrêt de séparation et les
plaidoiries. Il est armé contre cette influence-là, en admettant, ce
que je ne crois guère vraisemblable, qu'elle voulût s'exercer. Pour-
quoi maintenant?... Non. Il est amoureux, et d'une femme dont
il 7 a tout à craindre, tout, entends-tu... Mais je reprends la
suite des faits. Le voyant donc changer et soupçonnant la cause,
j'ai essayé de l'interroger sur ses sorties continuelles, — sans
les lui reprocher, bien entendu, — sur les camarades qu'il fré-
queutait, sur ses soirées et leur emploi. Je l'ai trouvé noué, crête,
le cœur fermé. Ce retrait devant mon affection ne me permettait
pas le doute. Il sait mes principes et que je n'admets pas le
commode proverbe : Il faut que jeunesse se passe. Ces relâche-
mens de conscience sont la honte des pays catholiques. C'est la
commodité du confessionnal qui les a produits. Quand on con-
sidère la personne humaine comme sacrée, au contraire, on a
l'horreur de cet égoïste et dégradant abus d'autrui que représente
la débauche. Il y a deux ans, lorsque Lucien est parti pour le
service, nous avons touché ce point. J'ai eu la joie de constater
qu'il pensait exactement comme moi. Lorsqu'il est revenu, de
même, l'affreuse atmosphère de la caserne ne l'avait pas gâté...
11 m'était si ouvert alors, si transparent jusqu'au fond du cœur!...
Du jour où il s'est fermé, j'ai compris qu'il me cachait un sen-
timent dont il rougissait... J'en ai conclu qu'il était tombé, lui
aussi, comme tant d'autres...
— C'est à ce moment-là que tu aurais dû m'avertir, dit
M" Darras. La petite phrase de son mari contre le confessionnal
avait de nouveau attiré sur ses lèvres une protestation. Celte
plainte qu'elle n'avait pas osé proférer passait dans ce reproche
et aussi sa tendresse pour les deux hommes, dont le conflit allait
tant la faire souffrir. — Une mère, continua-t-elle, obtient de
son fils des aveux qu'il refuse même à un père. Il m'aurait
parlé. Vos caractères ne se seraient pas heurtés... Ah! mon
Albert! Tu as cru m'épargner une douleur. Il n'y en a pas de
42 REVUE DES DEUX MOINES.
pire : savoir que vous avez échangé des mots de dispute, toi et
lui, lui et toi...
— Les choses en seraient au même point, répondit Albert
Darras, et tu en aurais souffert plus tôt... D'ailleurs, je n'avais
que des présomptions, fondées sur des raisonnemens invéri-
fiés, et invérifiables. Lucien t'aurait parlé, dis-tu? Non. Tu te
serais butée h un parti pris, dont j'ai l'explication aujourd'hui.
Va, cette créature l'a bien conquis, et il aurait défendu son
secret, même contre toi. C'est un hasard qui m'a mis sur la trace.
Il y a près de huit mois que je soupçonne cette intrigue, et je
n'ai de faits positifs que depuis six semaines. C'était dans la se-
conde quinzaine de janvier, le jour où j'ai déjeuné chez Huard.
Tu te rappelles que je suis parti plus tôt. Pour marcher un peu,
j'avais pris le plus long et passé par l'Odéon, pour y donner un
coup d'oeil aux livres nouveaux. J'étais rue Racine, en train de
me diriger sans me presser vers la rue Thénard, où demeure
mon ami. Je savais que sa leçon à Polytechnique ne finit qu'à
midi. J'avais donc le temps... Tout à coup, sur le trottoir opposé,
je vois s'approcher un jeune homme, dans lequel je reconnais
Lucien qui accompagnait une jeune femme. Il était si complè-
tement absorbé par cet entretien qu'il ne me remarqua point.
Ils s'arrêtent tous deux devant la porte d'une petite crémerie
qui était déjà là de mon temps. Ils font mine de se séparer. La
femme ouvre la porte, et semble l'inviter à entrer. Lucien re-
garde sa montre, puis, haussant un peu les épaules, il entre.
J'hésitai un instant à rebrousser chemin, pour ne pas paraître
l'avoir suivi. Après réflexion, je traversai la rue. J'arrivai devant
le restaurant et je regardai à travers le carreau. La jeune femme
et Lucien étaient assis à côté l'un de l'autre, dans l'angle d'une
table, en train de déplier leurs serviettes tout en continuant de
causer. Si j'avais gardé des doutes sur la cause de son change-
ment d'habitudes, je les aurais perdus à constater l'expression
passionnée de son regard. Il ne la quittait littéralement pas des
yeux. Il était de profil, et elle de face. Je distinguais donc par le
(menu les traits de la jeune iemme. Je serais injuste si je ne
reconnaissais pas qu'elle n'a aucunement l'air d'une fille. Elle
était vêtue avec une grande simplicité, mais aussi une grande
propreté, d'une robe d'un drap couleur gris de fer. Elle avait
accroché son chapeau au-dessus d'elle. Elle a des cheveux châ-
tains qu'elle porte relevés sur le front et noués par derrière en
UN DIVORCE. 43
une grosse natte courte, à la façon des pensionnaires, quoiqu'elle
ait bien vingt-cinq ans, sinon davantage. Elle est mince, assez
petite, avec des traits d'une extrême délicatesse, presque trop
menus, et des prunelles très brunes sur un teint pâle. Ces yeux
se tournèrent par hasard de mon côté, à un moment donné. Elle
vit que je la regardais, mais sans paraître s'en soucier le moins
du monde. Ses yeux se fixèrent sur moi avec une indifférence
glacée, qui n'était pourtant pas de l'effronterie. Ce regard fit plier
le mien et je m'en allai. J'appréhendai qu'elle n'avertît Lucien,
et, quoique cette rencontre fût due au seul hasard, il m'eût été
insupportable qu'il me surprit dans une attitude qui semblait dé-
noncer un espionnage...
— De toi à lui, un espionnage! interjeta M"** Darras; n'as-tu
pas sur lui tous les droits d'un père? Tu me le disais toi-même,
tout à l'heure. Quand un père cherche à savoir qui fréquente son
fils, ce n'est plus de l'espionnage, c'est de la surveillance...
— Je t'ai dit que je le considérais, moi, comme mon fils, rec-
tifia Albert Darras. Mais il faut regarder la vérité bien en face,
c'a toujours été ma grande maxime... Lui... Et avec un vi-
sible effort : — Hé bien! lui ne me considère pas comme son
père. 11 était un grand garçon déjà quand nous nous sommes
mariés. Tu as oublié tes propres inquiétudes devant son hostilité
d'enfant, et avec quelle prudence j'ai dû l'apprivoiser. J'y ai
réussi, sans jamais me dissimuler que c'était là un travail un
peu artificiel, un peu fragile. J'ai trop constaté aujourd'hui
combien j'avais raison.
* — Pauvre ami!... fit Gabrielle, qui ajouta, en joignant les
mains : Mon Dieu ! nous avons déjà tant payé pour notre
bonheur!...
Le second mari ne pouvait pas comprendre la signification
vraie de ce geste et de cette exclamation, cri instinctif d'une
prière échappée à la terreur superstitieuse, qui grandissait dans la
femme divorcée, depuis le début de cet entretien. Il était tout à
son récit, qu'il continua :
— C'est pour ce motif que je m'étais arrêté devant son si-
lence, quand je n'avais encore que des soupçons. Cette fois et
après cette rencontre, je tenais un élément plus précis. La phy-
sionomie de cette jeune femme m'avait laissé sous une impression
de réel malaise. Ce n'était pas la fille vulgaire du Quartier Latin
qui peut ne représenter qu'une aventure dégradante, mais passa-
44 RE\nUE DES DEUX MONDES.
gère... Bref, je me décidai à une enquête dont j'avais le devoir
comme ton mari. Oui, comme ton mari. Je suis de ceux, tu le
sais, qui prennent très au sérieux ces articles du Code dont la lec-
ture donne au mariage civil, dans une salle de mairie, une so-
lennité pour moi plus grande que les vaines pompes de l'Église.
Le mari doit protection à sa femme, — protection physique,
protection morale. Je te devais de te défendre contre le danger
moral dont tu pouvais être menacée dans ton fils. Tout devoir
suppose le droit de Taccomplir. J'avais donc le droit d'employer
tous les moyens honnêtes pour apprendre toute la vérité d'abord.
Du moment que Lucien se montrait en public avec cette femme,
d'autres que inoi les avaient rencontrés. Sa liaison était certai-
nement connue de ses camarades. Je pris le parti d'en avoir le
cœur net, et, tout de suite, en m'adressant précisément à Huard,
dont le fils aussi fait son droit. Trente ans d'une amitié qui a
commencé avant l'École m'assuraient qu'il ferait pour moi -ce
que j'aurais fait pour lui. Je lui confiai donc mes inquiétudes,
quand nous fûmes seuls, après notre déjeûner, et je lui demandai
d'interroger franchement son garçon. Il me promit d'agir et le
jour même. 11 ne put pas me donner de renseignement précis,
mais ce qu'il me rapportait était gros de conséquences. Tu vas
en juger. Le jeune homme manifesta une répugnance à répondre
sur Lucien, qui prouvait la gravité de la situation, et, — tu seras
étonnée autant que je l'ai été moi-môme, — Ernest Huard abrita
sa prétendue ignorance sous ce prétexte que l'autre passait main-
tenant ses matinées dans les hôpitaux, ses après-midi aux cours
de médecine ou au Muséum, et ne venait presque jamais plus- à.
l'École de droit ! Ernest s'en étant montré surpris un jour qu'ils
s'étaient rencontrés, Lucien lui avait annoncé son intention pro-
bable de changer de carrière et de se faire médecin.
— Se faire médecin?... répéta la mère. Et il ne nous en a ja-
mais parlé ! Quelle folie, quand avec sa fortune et l'appui de tes
amis, sa carrière aux Affaires étrangères est toute tracée, si fa-
cile, si belle. Bouteiller n'attend que son examen pour le prendre
dans son ambassade !... Médecin? mais c'est toutes ses études à
recommencer !... D'ailleurs, je ne saisis pas quel rapport il peut
y avoir entre cette aberration et la femme qui te préoccupe?...
— J'y arrive... reprit Albert Darras. Tout comme toi, au pre-
mier moment je n'ai pas démêlé lattache entre cette baroque
idc^e et la passion dont je le croyais possédé. Pourtant le fait qu'il
UN DIVORCE. 45
eût entrepris des études médicales en se cachant de nous à ce
degré, me faisait soupçonner que la personne du restaurant
n'était pas étrangère à cette résolution.. Je me décidai, avant
de pousser plus loin l'enquête indirecte, à surveiller moi-même
celte crémerie de la rue Racine, à l'heure où je les avais vus y
entrer. Je constatai que Lucien, qui manque un déjeuner ici sur
deux, se retrouvait là constamment avec cette inconnue. Ils y
occupaient le même angle de table, qui leur était évidemment
réservé. Ils y mangeaient, assis l'un h côté de l'autre, comme
je les avais vus la première fois, ou plutôt, elle y mangeait. Car
pour lui, si superficielle que fût, par prudence, mon observation,
elle suffisait, — son attitude restait toujours celle de la pre-
mière fois : à peine s'il touchait aux .plats qui lui étaient servis.
Il ne faisait que la regarder et comment ! Quand je fus bien sûr
qu'ils étaient deux des habitués de l'endroit, je pris le parti d'y
entrer moi-même, en leur absence, je questionnai le garçon que
j'avais vu leur apporter leur repas. Il ne fit aucune difficulté à
me répondre. J'appris ainsi que la jeune fille était une étudiante
en médecine, du nom de M"* Planât. .. Tout s'éclairait. Les séances
à l'hôpital et aux cours de la Faculté s'expliquaient de deux ma-
nières : ou bien elles fournissaient à Lucien un prétexte h ne pas
quitter cette fille dont il était amoureux, ou bien, il pensait de
bonne foi à se faire vraiment médecin, par une aberration, comme
lu viens de qualifier sa conduite, peut-être pire. 11 y a eu, ces
Icmps-ci, plusieurs exemples de mariages entre étudians hommes
et étudians femmes, ayant passé leurs examens, et qui se sont
établis ensemble, exerçant tous deux la profession de docteurs...
^ Cette fille voudrait se faire épouser?,., s'écria M"* Darras,
et elle prit la main de son mari dans ses mains, du geste de quel-
qu'un qui implore un appui : — Ne me cache rien, continuâ-
t-elle; tu en as parlé à Lucien? Il te l'a dit?..,
— J'ai parlé en effet de cette femme à Lucien, répondit
Albert Darras, en se dégageant. Il voulait garder tout son sang-
froid pour ce qui lui restait à dire : — Mais tranquillise -toi. S'il
* pu penser à ce mariage, il n'y pense plus à. l'heure présente.
Mais moi aussi, ce fut ma première idée. Elle suffisait pour
qu'il me fût impossible d'en rester là. Je n'aurais pas, remarque
bien, d'objection radicale à ce que Lucien prit une tout autre
voie que celle où^nous l'avions engagé, si j'étais assuré qu'il
obéit à une vocation raisonnée et définitive. Je n'en aurais pas
46 REVUE DES DEUX MONDES.
non plus à ce qu'il épousât une jeune fille qui eût fait son droit
ou sa médecine, si c'était une honnête fille et que j'en eusse la
certitude. L'égalité entre les sexes me parait un principe juste.
Je ne doute pas que, dans l'avenir, le nombre des femmes-avo-
cats et des femmes-médecins n'aille en se multipliant. Des
témoins dignes de foi m'ont affirmé que ce progrès s'accomplit
déjà. W^^ Planât pouvait être une des étudiantes que l'on m'a
décrites, sérieuses, pures, qui se préparent un gagne-pain indé-
pendant, et savent se faire respecter de leurs camarades mas-
culins par une irréprochable tenue. Ce pouvait être, au contraire,
une intrigante. Lucien sera riche. Il est naïf et généreux. Quelle
proie toute désignée pour une aventurière ! Nous avons au Grand
Comptoir deux anciens agens de la sûreté, spécialement affectés
aux enquêtes d'ordre intime. Tantôt c'est un commis suspect
qu'il s'agit de surveiller, tantôt un capitaliste, qui vient offrir
une affaire, et sur la moralité duquel nous voulons nous édifier.
Tantôt... Mais peu importe ces détails. Ce qui importe, c'est l'in-
discutable exactitude des dossiers que nous ont toujours pro-
curés ces hommes. Après réflexion, je me décidai à mettre l'un
d'eux en campagne. En quinze jours, il a recueilli les renseigne-
mens que voici sur cette M"* Planât, Berthe Planât, pour lui
donner tout son nom. Cette fille a vingt-six ans, c'est-à-dire trois
ans de plus que Lucien> Elle est orpheline de père et de mère.
Le père était un capitaine d'infanterie. Les Planât sont des
bourgeois de la ville de Thiers, dans le Puy-de-Dôme. Berthe
a perdu ses parens très jeune. Elle a été élevée par un oncle,
ancien greffier à Clermont-Ferrand. Elle a passé ses deux bacca-
lauréats devant la Faculté de cette ville. A la suite de ce
succès, elle est venue à Paris, sous le prétexte d'y faire, non
pas sa médecine, mais son droit. En réalité, elle y a vécu ma-
ritalement, pendant plusieurs mois, avec un jeune homme qu'elle
avait connu à Clermont, un nommé Etienne Méjan. Ce Méjan
est aujourd'hui une espèce de personnage excentrique qui se
produit dans les cercles littéraires du Quartier Latin. Il écri-
vaille, débite des vers, donne des conférences. A cette époque il
était censé étudier le droit, lui aussi. De ce Méjan, Berthe Planât
a eu un enfant, un garçon, qu'elle a gardé après leur séparation
et qu'elle fait élever à Moret, près de Fontainebleau. Cette gros-
sesse avait interrompu ses i^ludes, pas assez tôt sans doute, pour
qu'elle ne fût pas remarquée. D'ailleurs, à cette époque, elle ne
UN DIVORCE. 47
s'était pas cachée de sa liaison. Encore une fois, Méjan et elle
vivaient dans le méine logement. Les camarades de son amant la
connaissaient. Est-ce pour ce motif, afin de changer de milieu?
est-ce par simple caprice ? Elle a quitté le droit pour étudier la
médecine, après cette naissance. Elle parait d'ailleurs réussir
dans ses nouvelles études. Elle a passé plusieurs examens con-
venablem^it et ses professeurs en font cas. Entre cette liaison
avec Méjan et la rencontre avec Lucien, quatre ans se sont donc
écoulés. Â--t-elle eu d'autres aventures?... Jolie, libre, sans scru-
pul^y avec ce passé, c'est très probable. Toutefois, mon infor-
mateur n'a pu tirer la chose au clair. En revanche, la passion
de Lucien pour elle ne fait doute pour aucune des personnes qui
les connaissent, trè& peu, car ils évitent les autres étudians le
plus qu'ils peuvent. Il n'y a paa de jour où ils ne se voient. Elle
le reçoit chez elle, dans sa chambre, rue RoUin, 24. Ils fré-
quentent le même cabinet de lecture. Ils se promènent toujours
ensemble. Ils mangent ensemble. Il ûe nous aurait pas qu'il vi-
vrait avec elle, entièrement, comme l'autre, j'en ai la conviction...
— Lui, si fier, si délicat! Est-ce possible?... gémit la mère.
Et il n'a pas honte de venir m'embrasser, d'embrasser sa sœur,
sortant des caresses de cette fille?... Et tu veux que je [ne croie
pas à l'hérédité?... Élevé comme il l'a été, avec ton exemple,
avec notre tendresse, mais la seule pensée de ce Méjan devrait lui.
faire horreur, si...
— Il ne savait rien... interrompit Albert. De nouveau la
vivacité de sa parole prouvait combien, dans ces instans d'une
explication très grave, le point le plus sensible de son cœur
était celui auquel sa femme venait de toucher encore. Il insista :
— Non. Il ne savait rten. Que cette fille ait même pu, dans le
Quartier Latin, lui dissimuler ce passé, cette hypocrisie la juge.
C'est moi, entends-tu, c'est moi qui lui ai appris le nom de ce
Méjan, la liaison avec M^^^ Planât, la naissance de l'enfant, tout
enfin. C'est dans le sursaut affolé de sa révolte contre cette honte
soudain découverte qu'il m'a dit des mots que, certes, je n'aurais
jamais cru entendre de sa bouche. Pourtant, j'aime mieux cela.
Oui, j'aime mieux qu'il ait senti violemment que bassement...
Je n ai pas douté une minute d'ailleurs qu'il en fût ainsi. Quand
j'ai su qui était cette Berthe Planât, j'ai été persuadé que Lu-
cien, lui, ignorait tout. Raison de plus pour agir vite et Tarra-
cher aussitôt à une intimité dangereuse. Le sim^ple énoncé (]e la
48 REVUE DES DEUX MONDES.
vérité devait y suffire. Je me décidai donc à la lui dire, et à
avoir avec lui une explication complète. Je me rendais bien
compte que s'il ignorait réellement tout, comme j'en étais per-
suadé, j'allais exécuter une véritable opération chirurgicale, et
guérir ce malheureux, en le torturant. La pitié et la sagesse
m'ordonnaient d'avoir un remède tout prêt. Il n'y en a qu'un
pour des passions de cet ordre : l'absence. Il fallait que Lucien
quittât Paris, pour un certain temps. Un heureux hasard voulut
que j'apprisse, il y a quelques jours, le départ prochain de mon
collègue Delaître. 11 se sent fatigué. Il a demandé un congé, et
le conseil l'envoie faire le tour du monde par l'Amérique, le
Japon, les Indes, l'Egypte. Il examinera nos succursales d'outre-
mer par la même occasion. Il voudrait emmener quelqu'un pour
lui servir de compagnon plus encore que de secrétaire. C'était
une chance unique. J'ai parlé de Lucien à Delaître. Je l'ai trouvé
ravi de mes ouvertures. Il ne restait qu'à parler à Lucien lui-
même. Je me suis dit qu'avant de prononcer le nom de
M"* Planât, le mieux était de lui offrir simplement la facilité
de ce beau voyage. S'il acceptait, tenté par l'occasion, ce serait
le signe d'abord qu'il était moins pris que je ne supposais. Ce
serait, surtout, l'absence assurée, par suite la guérison, sans que
j'eusse à trancher au vif de ses illusions. S'il refusait, j'aurais
un prétexte immédiat pour l'attaquer sur les motifs de ce refus.
Je lui dirais alors ce que je savais de sa conduite et le reste...
Ainsi ai-je fait. Ce matin, je me suis arrangé pour me trouver
sur son passage, en bas, comme il se préparait à. sortir. Je lui
ai demandé de venir à mon bureau, vers une heure et demie,
parce que j'avais à l'entretenir d'une affaire très sérieuse. J'ai
vu que le choix de Tendroit l'étonnait. Je lui en ai donné
comme raison mes occupations de la matinée, qui ne me per-
mettaient pas un quart d'heure de loisir, et mon désir que
cette conversation restât tout à fait entre nous. Ma vraie raison
était que mon bureau confine à celui de Delaître. Je voulais pro-
fiter de ce voisinage, au besoin, pour les mettre en présence et
les engager l'un vis-à-vis de l'autre, définitivement. Lucien n'a
pas été ma dupe. A ses yeux, j'ai compris qu'il se savait deviné.
Il n'est de nouveau pas rentré pour le déjeuner. J'en ai conclu
qu'il était allé rue Racine se concerter avec sa complice... Quand
je suis arrivé à mon bureau, il m'y avait devancé. La conversa-
tion s'est engagée entre nous sur le ton, déférent mais surveillé
UN DIVORCB* 49
de sa part, affectueux mais prudent de la mienne, qui est le
nôtre depuis cette année. Dès la minute où j'ai prononcé le mot
de voyage, je l'ai senti se contracter. Sa voix s'est faite brève,
son geste nerveux. Il a refusé net. Il était cassant dans ce refus,
mais très correct encore... Je lui ai dit .alors ce que je devais lui
dire. Il en sait à présent autant que toi sur M"* Planât... De
quelle manière cet enfant égaré a pu accueillir cette révélation,
ce qu'il a pu me répondre, ne me le demande pas. J'ai vécu là
les minutes les plus cruelles de mon existence... Je ne lui en
veux pas, je tiens à te le dire tout de suite. Je ne lui en voudrai
jamais, quoi qu'il me fasse. Il est ton fils... D'ailleurs, s'il s'est
oublié jusqu'à me manquer gravement, à moi, ton mari, à moi
qui l'ai élevé, qui l'ai tant aimé, qui l'aime tant, c'est qu'il ne se
comiaissait plus. Pendant cette heure, il n'a réellement pas été^
responsable. Je l'ai vu, devant moi, littéralement fou, se débat-
tant contre l'évidence. Il me sait tellement incapable de lui
mentir, tellement incapable aussi d'accuser quelqu'un sans des
preuves certaines ! Oui, il était fou de chagrin, d'étonnement,
de colère. C'est une grande comédienne que cette femme, pour
l'avoir abusé ainsi... Et je le plaignais! Je puis t'en donner ma
parole, je n'ai pas cessé de le plaindre durant cette lamen-
table scène. C'est maintenant surtout que je le plains. Pense
qu'il est parti pour aller chercher des preuves de lïnnocence de
cette malheureuse!... Des preuves? Hélas! Je lui ai nommé
Méjan. Je lui ai dit l'endroit où était l'enfant... Il ne les trouvera
que trop, ces preuves, et, au lieu de revenir exiger que je lui
demande pardon, comme il m'en a menacé, sous peine de ne
jamais nous revoir, c'est lui qui reviendra me demander pardon,
mais dans quel état, le pauvre enfant!...
— C'est moi, sa mère, qui t'aurai demandé pardon pour lui,
d'abord... s'écria M""' Darras, en serrant son mari dans ses bras
avec passion : — Il t'a insulté ! Il t'a menacé ! Toi, mon ami, mon
amour, ma vie!... Mais tu as raison, c'est un pauvre enfant...
Quand il va être convaincu que tu lui as dit la vérité, comme il
souffrira ! Âh ! tu le connais bien. Oui, il reviendra. Il voudra te
parler, et il n'osera pas... Tu me laisseras le voir la première et lui
répéter combien tu es resté bon pour lui, même après sa faute !...
Elle éclata en sanglots, et, se serrant plus étroitement contre son
mari, elle gémissait: — Ah ! Ne m'en veuille pas... Je devrais le
juger si sévèrement !... mais c'est mon fils^ mon pauvre fils !...
TOME xii. — 1904. 4
50 REVUE DES DEUX MONDES.
— Ma chère Gabrielle!... dit Albert Darras, en la pressant
lui aussi dans ses bras. Voilà justement ce que je voulais te
demander, de te consacrer entièrement à lui dans la crise liiorale
qu'il va traverser, de n'être plus que mère... Je te le laissais en-
Wdre tout à l'heure, j'ai senti, dans ma conversation avec Lucien,
qu'il me manquait vis-à-vis de lui cette autorité du sang, que
tu auras, toi... Je suis sûre de ton cœur. Je viens encore de le
constater, tu nous aimes tous deux comme tu sais aimer, si déli-
catement, si profondément. Il ne faut pas que tu aies jamais à
choisir entre nous... Tu vas donc t'occuper de lui. Tu me le
ramèneras, rien qu'en le ramenante toi... Peut-être le voyage
au(|nel j'avais pensé ne conviendrait-il pas en ce moment. Lucien
aura besoin de plus de gâteries. Tu t'en irais avec lui en Italie, par
exemjde, s'il le faut. L'unique affaire, c'est que nous le sauvions
de cette femme, qui a trop savamment manœuvré pour n'avoir
pas des intentions très suspectes. Elle est du moins démasquée,
c'est un premier point et le plus important peut-être...
— Si elle ne l'était pas, cependant?... dit la mère. Oui, insista-
t-elle, sur un geste de son mari, si elle arrivait à lui persuader
qu'elle a été calomniée ?
— Elle ne le pourra pas, répondit Darras. Méjan existe.
Je te répète que je l'ai nommé. L'enfant existe. Lucien sait où.
il est. Comment veux4u que cette fille l'empêche de contrôler
par lui-même ce que je lui ai dit?...
— Si pourtant elle l'en empêche ?...
— Je m'adresserai au ministère de l'Intérieur, alors, reprit
Albert. Tu sais que j'y ai des amis dévoués. Je me procurerai
des pièces administratives, s'il le faut, devant l'évidence des-
quelles rien ne tiendra...
— Et s'il l'aime assez pour passer outre, même à celte honte ?. ..
— Lui? Ne calomnie pas ton fils, Gabrielle. On a pu le trom-
per, précisément parce qu'il est toute noblesse, toute générosité.
Mais, le corrompre, mais Tavilir, cela jamais, jamais...
— Ah ! mon Albert, c'est toi qui es si noble, si généreux,
dit-elle en lui prenant la main cette fois et la baisant, d'un mou-
vement si rapide qu'il ne put s'y dérober. Tu le défends. Ah !
merci!...
— Je ne suis ni noble, ni généreux, répondit-il. C'est bien
plus simple, je t'aime. Nous n'avons qu'une âme, qu'un cceur.
Comment veux-tu que je trouve en moi pour ton fils d'autres
UN DIVORCE. 51
sentimens que les tiens... C'est d'être uni à toi par cette intimité
absolue, totale, qui me rend facile de lui pardonner... Je lui en
ai voulu, ces temps-ci, c'est vrai. Sais-tu de quoi? D'être la
cause que je gardais, à part moi, le secret de mes soupçons. Oui,
cela m'a bien coûté de me iaire, d'avoir des pensées que je ne te
disais pas. Tu les connais toutes h présent, et c'est quand même
une grande douceur... ^ - ^
Il l'embrassait de nouveau, en prononçant ces paroles, qui
firent si mal à la pauvre femme qu'elle en aurait crié. Elle les
écoutait, et elle avait encore la robe qu'elle avait passée pour
aller chez le Père Euvrard, il y avait trois heures, au moment
où son mari engageait avec son fils cette explication violente et
douloureuse, et pour qui, sinon pour elle? Le remords du secret
qu'elle gardait h l'égard de cet homme si confiant,' si loyal, sur
tout un ordre de ses sentimens et le plus intime, la saisit sou-
dain avec une force extrême. Le courage de parler s'éveilla en
elle. Sa bouche s'ouvrit pour l'aveu. Elle commença : — Écoute,
Albert... Tout d'un coup, et dans l'éclair d'une intuition paraly-
sante, elle aperçut les conséquences immédiates de cet aveu, si
elle l'achevait maintenant : cet homme touché soudain dans ses
convictions les plus chères, son étonnement, sa souffrance, un
déchirement entre eux et une désunion, quand ils avaient tant
besoin de se rapprocher dans ime action commune. Il ne s'agis-
sait plus d'eux seulement. Il s'agissait de Lucien. EUe se sentit
la prisonnière de ce silence derrière lequel ses timidités s'étaient
abritées si longtemps, et comme il répétait : — Qu'y a-t-il ?. .. Que
veux-tu me dire?... elle se tapit contre lui en jetant cette suppli-
cation énigmatique : — Mon ami, promets-moi que tu ne m'ai-
meras jamais moins, quoi qu'il arrive...
— Et que peut-il arriver, interrogea-t-il encore, unis comme
nous sommes ?
— Je ne sais pas... gémit-elle. Tu vois bien comme l'épreuve
surgit sans qu'on l'attende 1 Est-ce que nous soupçonnions, voici
un an, que Lucien nous donnerait ce chagrin?... Que fait-il? Où
est-il? Que je voudrais l'avoir là, déjà l...
Paul Bourget.
{La deuxième parité au prochain numéro.)
LES
TRANSFORMATIONS DU MAROC
LE MAKHZEN
Il n'est point d'expression, dont on use plus souvent que le
terme de « makhzen, » en traitant des choses marocaines ; il n'en,
est aucune dont on ignore davantage le sens exact. On sait que
le makbzen est le gouvernement du Maroc : en quoi consiste ce
gouvernement, quel est son véritable caractère, autant de points
restés obscurs, car jusqu'ici très peu d'Européens ont été mis
en mesure d'observer le fonctionnement de l'État chérifien. Le
hasard d'un long séjour à Fez m'a permis d'étudier de très près
l'institution makhzénienne ; et je crois qu'il importe d'en bien
préciser le caractère, au moment où le Maroc va sortir de son
isolement antérieur, pour se rattacher plus étroitement à l'em-
pire français du Nord-Ouest africain. Je voudrais donc> faire
l'élude de la collectivité bizarre qui domine l'anarchie maro-
caine, afin de montrer la façon dont le pouvoir central est exercé
par le makbzen en face de l'éparpillemént des tribus. Les rensei-
gnemens historiques ont été puisés dans les ouvrages des anna-
listes marocains, notamment dans le Nozhel-Eihadi, VEUardje-
man, et VIstiqsa; les indications relatives à l'organisation et à
l'activité du makhzen, m'ont été fournies avec beaucoup de com-
plaisance par des personnages autorisés.
I
Dans son fonctionnement actuel, le makhzen est une création
moderne. Toutefois^ dès que le Maroc parvint à dégager son
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 53
individualité au milieu du monde musulman» appanirenl les
caractères fondamentaux du gouvernement marocain* Après la
dynastie chérilienne primitive, ce fut la force qui donna le pou-
voir et en assura la durée. Une tribu puissante, ou une secte
fanatisée, émergeait brusquement, s'imposait à rémiettement des
tribus, installait sa puissance militaire au centre de TEmpire et
se maintenait aussi longtemps qu'elle réussissait à contenir ses
dissensions intestines ou les prétentions rivales... Le groupe-
ment, ainsi favorisé, gouvernait par droit de conquête, frappait
d'impôts la plaine soumise, et se bornait à envisager Tinipéné-
trable montagne conmic pays de capitulation. Ainsi se précisaient
la distinction entre le bled-el-makàzen et le bled-es-siba et, dans
le pays makhzen lui-même, la superposition fie la fraction pri-
^^légiée, fournissant un concours militaire, à la masse dominée,
payant Timpôt, en signe d'allégeance. Un semblable gouverne-
ment n'exigeait pas de ressorts compliqués : au sommet, le caïd
de la tribu ou le chef de la secte, qui devenait Témir; les contri-
bules ou les affiliés composaient l'armée; les principaux cheikhs
ou mokaddems formaient le conseil du souverain.
Avec l'avènement des nouvelles dynasties chérifiennes, les
conditions changèrent, et le système primitif ne se trouva plus
applicable au régime nouveau. Pour les élever au pouvoir, les
Chorfa n'avaient eu derrière eux ni tribu, ni secte, donc point
d'armée déjà constituée en vue de les soutenir. Au début du
XVI* siècle y c'était la naissante autorité des zaouïas qui avait
provoqué le mouvement de renaissance islamique, dont les Saa-
diens furent l'émanation. Ils n'avaient donc auprès d'eux que
quelques bandes, venues du Sous, avec lesquelles ils passèrent
l'Atlas. Pour se créer des ressources, se constituer une cour ot
une armée, les Saadiens furent naturellement amenés à prendre
modèle sur les Turcs, qui étaient en train d'organiser leur récent
établissement en Algérie, en appuyant la faible milice otto-
mane par des colonies militaires indigènes, des tribus makhzen,
exemptées d'impôts en échange du service. Ce fut l'inQuence
turque qui présida à l'organisation saadienne. Le sultan mili-
taire Ahmed-el-Mansour appela des instructeurs turcs et forma
le gros de son armée aveô des corps de renégats, de Maures
aodalous, de nègres et de Turcs. Cependant, pour donner sa-
tisfaction à l'élément arabe, il y incorpora également les troupes
venues du Sous et un groupe de Chéraga. Les tribus bédouines
54 REVUE DES DEUX MONDES.
de la région d'Oudjda-Tlemcen sont englobées par les Marocains
sous le nom de Chéraga (Orientaux) ; les Saadiens réunirent ainsi
les gens de TEst, refoulés au Maroc par la conquête turque. De
là prirent naissance les deux premières tribus makhzen.
Quand, avec la seconde moitié du xvn« siècle, les chorfa
Alaouites, ont définitivement réussi à implanter la dynastie ac-
tuelle, il se trouve que Moulay er-Rechid, marchant vers la capi-
tale du Nord, rattache à sa cause plusieurs fractions orientales ;
celles-ci viennent fournir aux Chéraga un nouvel appoint et le
groupe entier est installé dans la boucle du Seboû, jusqu'au con-
fluent de Toued Ouargha. C'est là que les Chéraga ont prospéré;
ils y demeurent encore, la tribu makhzen la plus rapprochée de
Fez. Le grand Moulay-Ismaïl, qui régna de 1672 à 1727, déve-
loppa ces premiers germes du makhzen. Pour créer une institu-
tion purement marocaine, il posa, avec les Bouakhar et les
Oudaïa, les fondemens solides qui ont maintenu jusqu'à ce jour
l'autorité des Chorfa du Tafilelt.
Dès le début de son règne, un personnage de sa suite lui avait
signalé le registre contenant les effectifs des troupes noires,
formées par les Saadiens. Ainsi fut suggérée à Moulay-Ismaïl
l'idée d'instituer le corps des Abid (esclaves). Par ses ordres,
14 000 nègres furent promptement réunis, et il en sortit la tribu
des Bouakhar. Leur descendance servit au recrutement de la puis-
sante armée, grâce à laquelle Moulay-Ismaïl parvint à tenir tout
le Maroc. A sa mort, le registre des Abid comptait 150 000 hommes.
Or, un marabout du Djebel ayant envoyé à Moulay-Ismaïl un
précieux exemplaire du livre d'Abou Abdallah-el-Bokhari, qui fut
l'auteur du recueil le plus célèbre de Hadith, le sultan fit cadeau
du livre saint à ses Abid. Depuis lors, ils furent nommés Abid-
el'Bokhariy ou plus simplement Bouakhar, c'est-à-dire les ser-
viteurs du livre de Bokhari, car l'exemplaire envoyé du Djebel est
devenu leur talisman; il est encore confié à leur garde et les
accompagne dans toutes leurs expéditions.
Le corps des Oudaïa dut aux femmes sa constitution et sa
fortune : la mère de Moulay-Ismaïl appartenait à cette tribu et
lui-même, lors de son expédition au Sous, épousa la fille d'un
cheikh M'gharfi, Khénatsa-bent-Bekkar, qui devint la mère de
Moulay- Abdallah. Les membres de cette tribu favorisée arri-
vèrent du Sahara, par groupes successifs. Il en vint de tous
les points de la montagne et jusque du Tafilelt. Les gens d'Ehl-
r
LES TRANSFORMATIONS^DU MAROC. 85
Souss premiers compagnons des Saadiens, se joignirent à leurs
frères nouveaux venus ; si bien que Tensemble des Oudaïa, avec
ses trois fractions, le Ehl-Souss, les M'ghrafa et les Oudaïa pro-
preOient dits/ fut établi dans la plaine du Saïs, dans les murs
de Fez-el-Djedid et dans le massif montagneux ^détaché du
Zerhoun, entre le Sais et les Béni-Hasen.
A peine Moulay-Ismaïl fut-il mort, qu'Abid et Oudaïa, de-
Tenus les deux groupemens les plus puissans de TEmpire, s'ar-
rogèrent Tautorité, et troublèrent le pays. Les Oudaïa se con-
tentèrent de piller leurs voisins et de terroriser la ville de Fez;
les Abid prirent l'attitude de prétoriens, distributeurs du pou*
voir, commencèrent à faire et à défaire les sultans. La prudence
de Moulay-Ismaïl avait relégué au Tafilelt le plus grand nombre
de ses cinquante-quatre fils; dans cette inépuisable réserve, les
Bouakhar choisirent, à tour de rôle, des princes à leur conve-
nance, pour les élever au trône et les renvoyer ensuite aux oasis
sacrées, après une éphémère souveraineté. L*un d'eux, Moulay-
Àbdallah, fut plus tenace que les autres; détrôné six fois de suite,
il sut toujours reconquérir le pouvoir et, quand il mourut, il
était sultan. Rattaché par sa mère aux Oudaïa, il finit, en 1745,
par les intéresser à sa cause en les jetant, avec les Chéraga,
contre les Abid. Sidi Mobammed-ben- Abdallah, qui monta sur
le trône en 1757, se sentit les coudées plus franches. Ce prince
avait passé, comme khalifa à Marrakech, la dernière année de
la vie de son père, et les circonstances lui permirent de se rat-
tacher étroitement certaines tribus du Sud. Chassé de Marrakech
par les Rahamna, il trouva appui chez les Abda et les Ahmar;
avec la mobilité d'esprit coutumière aux tribus marocaines, les
Rahamna eux-mêmes se hâtèrent de revenir à Sidi Mohammed
et contribuèrent à assurer son retour; deux petites tribus, origi-
naires du Souss, les Menahba et les Harbil, installées sur les ver-
sans des Djébilet, à quelques heures de Marrakech, complétèrent
les forces dévouées au nouveau sultan. Dans ces conditions,
Sidi Mohammed se trouvait plus fort vis-à-vis des Oudaïa et des
Abid. Il put sévèrement réprimer leur insubordination d'habitude,
et chaque acte répréhensible de leur part entraîna la déportation
de la fraction coupable. En 1775, les Bouakhar exaspérés se
révoltèrent une dernière fois. Vaincus par les Oudaïa, les Abid
se virent disséminés par tout le pays. Leur puissance d'antan fut
définitivement brisée. Mais on s'aperçut bien vite qu'avec eux
56 REVUE DES DEUX MONDES.
disparaissait Tarmée marocaine, telle qu'elle était constituée à
l'époque, et Sidi Mohammed reconstitua lui-même un corps
d'Abid, qui se maintient encore à Mékinez.
Débarrassés de leurs rivaux, les Oudaïa devinrent, à leur
tour, prépondérans, par conséquent, insupportables. En 1824,
Moulay Abderrahman ayant ordonné l'arrestation de leurs caïds,
Fez-el-Djedid se souleva; le souverain s'enfuit à Mékinez, auprès
des Abid, et il fallut un siège de quarante jours pour reprendre
la capitale. Chacune des trois fractions reçut une destination
spéciale : les gens d'Ehl-Sous furent transportés à Rabat, les
M'ghafra dans les environs de Marrakech ; quant aux Oudaïa
proprement dits, expédiés tout d'abord à Larache, ils furent
ramenés près de Fez, sur les bords de l'oued Mekkes, où ils
demeurent encore. La fraction des Oudaïa, déportée dans le
Haouz, fut installée, à peu de distance de Marrakech, sur le
territoire des Chérarda. Ceux-ci sont un groupe arabe, originaire
du Sahara, à. peu près composé des mêmes élémens, qui avaient
suivi la fortune des Saadiens et contribué plus tard à former le
guich des Oudaïa. Au milieu du xviii* siècle, le cheikh Abou-el-
Abbès-ech-Chéradi devint un marabout distingué. Son fils exploita
la baraka paternelle, réunit des affiliés et bâtit une zaouïa, qui
groupa autour d'elle toute la tribu des Chérarda. Le petit-fils, Sidi
el-Mehdi, se développa à tel point que Zaouiet-ech-Chéradi,
devenue la plus importante du Haouz, commença à inquiéter le
makhzen. Une première expédition envoyée contre elle fut
repoussée; mais une nouvelle tentative donna la victoire au
makhzen, et la zaouïa finit par être détruite, Sidi El-Mehdi s'en-
fuit au Sahara, sa famille fut reléguée à Mékinez, et les Chérarda
se virent transporter en masse dans le pays montagneux, situé
entre le Zerhoun et le Sebou, à la place des Oudaïa, qui occu-
pèrent dorénavant leurs territoires du Haouz.
Le déclassement des Oudaïa dura plusieurs années; puis sur-
vint la fâcheuse expérience dlsly, et surtout l'on s'aperçut que la
réduction exagérée du nombre des tribus makhzen préparait les
voies à la résurrection des Bouakhar. Aussi les Oudaïa furent-ils
rétablis dans leurs anciens privilèges par Moulay-Abd-er-Rahman
et les Chérarda eux-mêmes constitués en tribu de guich. Enfin
Moulay-el-rHassan jugea opportun de reconstituer, à Fez-el-
Djedid, le guich d'Ehl-Sous, qu'il composa de gens du Sous et
de Filala émigrés, avec un faible appoint de Djébala.
LES TRANSFORMATTOISS DU MAROC. 57
Ainsi, par une évolution lente, se trouva peu à peu constitué
le système actuel du makhzen, pour se substituer, sous les dy-
nasties chérifiennes, à Tancienne domination d'une secte ou d'une
tribu. Longtemps, il resta douteux si quelqu'une des nouvelles
tribus makhzen ne parviendrait pas à la prépondérance eu s'im-
posant aux autres et au sultan lui-même. Il fallut un siècle et
demi de luttes, pour dissocier ces tribus trop favorisées, les
opposer entre elle^, réduire leurs prétentions réciproques et les
amener à leur état présent, qui les équilibre, en les groupant
docilement autour du pouvoir central. ...
Les quatre tribus makhzen fondamentales sont donc les Ché-
raga, les Bouakhar, les Oudaïa et les Chérarda. Les Chéraga, les
Chérarda et les Oudaïa de Foued Mekkes sont réunis autour de
Fez; le guich d'Ehl-Sous occupe Fez-el-Djedid, les Bouakhar
garnissent Mékinez; une fraction des Oudaïa couvre Rabat, Enfin,
outre la fraction des Oudaïa installée dans le Haouz, cinq tribus
quasi-makhzen, les Rahamna, Ahmar, Abda, Menahha et Harbil
protègent Marrakech; Fez-el-Djedid, Mékinez, les kasbahs de
Marrakech et de Rabat sont makhzen; il en est de même de
Larache et de Tanger; avec sa banlieue, le Fahs. Ces deux villes
avaient été reconquises, à la fin du xvn« siècle, sur les Anglais
et les Espagnols, grâce au concours de moudjahidin^ volon-
taires pour la guerre sainte, recrutés dans toute la région. Quand
ces places eurent été évacuées par les infidèles, elles furent
repeuplées de Riffains et de Djébala, et la population fut con-
stituée en guich.
Il va sans dire que les tribus makhzen possèdent une organi-
sation différente de celle des autres tribus. Ce sont, en fait» des
colonies militaires, dont tous les membres sont gens makhzen
et restent, leur vie entière, à la disposition du souverain; en
échange de cette servitude, ils vivent de la terre que la munifi-
cence de la dynastie a attribuée à leurs ancêtres, sont exemptés
d'impôts, et ont une chance, beaucoup plus rare dans les autres
tribus, de parvenir aux premiers rangs de l'État.
Le gouverneur des villes makhzen est un pacha de guich,
c'est-à-dire un gouverneur militaire. Celui de Mékinez est le
pacha des Bouakhar; celui de Fez-el-Djedid commande, en même
temps, le guich d'Ehl-Sous. Tandis que Chérarda et Oudaïa sont
répartis entre plusieurs caïds, les Chéraga possèdent un pacha
unique. Pour ces tribus spéciales, la division administrative est
58 REVUE DES DEUX AI0NDE8.
une division militaire : la fraction devient le raha^ qui devrait
fournir un contingent permanent de 500 hommes, dont le caïd-er-
raha est, en môme temps, le chef. Le caïd-er-raha dispose de
cinq caïds-el-mia, chefs de cent hommes, qui, à leur tour, ont
chacun sous leurs ordres quatre mokaddems; le simple soldat,
faisant partie du contingent, porte le nom de mokhazni. En prin-
cipe, tout le contingent doit être présent dans la ville dont il re-
lève, y reçoit la mouna avec une solde mensuelle, rateb.
Ghéraga, Oudaia et Chérarda ont naturellement à remplir le
premier devoir de toute tribu makhzen, qui consiste à fournir le
guich. Ce contingent est proportionnel au nombre de rahas que
renferme chaque tribu; il est recruté parmi les familles plus
spécialement makhzen, qui servent héréditairement, et devrait
toujours être au complet. En fait, les obligations militaires des
tribus makhzen se sont de plus en plus relâchées, «t il est rare
que chaque tribu entretienne à la fois plus de 4 ou 500 mo*
khaznis. LesOudaïa sont répartis entre trois fractions: surToued
Mekkes, à Rabat et dans le Haouz; les Ghéraga en comprennent
cinq, portant les noms des tribus orientales, dont ils ont été
formés : Oùled-Djamaft, Hamyan, Béni-Amer, Béni-Senouss, et
Sejjaâ; les Chérarda sept, désignées d'après leur origine saha-
rienne : Ouled-Delim, Teqena, Chebanat, Zerara, etc. Mais la
population entière de ces tribus ne fait point partie du guich;
chaque raha se borne à fournir l'effectif voulu ; le reste demeure
libre, sans recevoir aucune solde; il constitue la réserve du
guich, destinée à fournir des hommes, en cas de besoin, si une
famille militaire venait à disparaître, s'il plaisait au sultan de
former quelque corps nouveau, — enfin s'il importait d'envoyer
un petit groupe de gens sûrs pour garder un point de l'Empire.
Dans ce cas, les autorités tirent au sort les familles qui seront
dorénavant appelées au service immédiat du makhzen.
En revanche, nul n'échappe au service parmi les Bouakhar
ni dans le guich d'Ehl-Sous; pris, dès l'origine, en nombre dé-
terminé, il en a été tenu un registre, qui est entre les mains
de leurs gouverneurs. Tous, sans exception, sont à la disposition
immédiate du makhzen, dont ils reçoivent la mouna et le rateb.
Les Bouakhar sont aujourd'hui bien déchus de leur gloire passée;
mais ils restent affectés, par privilège, à certains emplois de
cour; ils envahissent les corporations du Palais et fournissent
un petit corps de pages, les chouirdety affectés au service mUm
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 59
rieur du Dar-el-makhzeD. Les cinq tribus quasi-makhzen du
Haouz ne participent pas à tant de complications, ni, du reste,
aux faveurs qu'elles impliquent. Elles paient la naïba comme les
autres tribus soumises et leur administration n'a rien de parti-
culier. Les Abda, Ahmar, Rahamna, Menahba et Hàrbil se dis-
tinguent seulement en ce que chacune de ces tribus envoie à
Marrakech un contingent de mokhaznis et fournit, en outre, à la
cour un petit corps de msakhrin; le tout est accompagné de deux
caïds-er-raha, que le caïd de la tribu choisit généralement parmi
ses proches. Ces mokhaznis et ces msakhrin deviennent du coup
gens makhzen; ils se distinguent de leurs contribules, en ce qu'ils
6ont exemptés d'impôts, et reçoivent lamouna et le rateb.
II
Les contingens fournis par le guich forment le fondement
solide de l'autorité chérifienne. Bien que le mot de makhzen
soit plus particulièrement appliqué au gouvernement impérial,
il est exact de dire qu'il comprend toute la collectivité dominant
ainsi l'Empire, depuis le simple mokhazni jusqu'au sultan lui-
môme. Cette collectivité ne cherche pas à dissimuler l'origine
violente, ni l'allure impérieuse de son autorité. Son chef su-
prême, le sultan, est un chef de guerre en même temps qu'un
chérif couronné ; s'il a été porté au pouvoir par le prestige reli-
gieux de sa famille et par la baraka dont il est titulaire, c'est la
force qui doit le maintenir contre les chorfa rivaiix, empressés
à faire valoir une baraka concurrente, ou contre les imposteurs,
toujours prêts à exploiter la crédulité populaire. C'est accom-
pagné de toute l'armée que le makhzen se déplace périodique-
ment du nord au sud de l'Empire, entre Féz et Marrakech, sui-
vant la ligne d'étapes traditionnelle de Mékinez et de Rabat;
c'est dans le même appareil guerrier qu'il se dirige, vers les ré-
gions excentriques, pour faire manifestation immédiate d'exis-
tence sur les points menacés d'agitation. Dans les capitales im-
périales, le gouvernement ne se mêle pas à la population; il
vit à part dans un Dar-el-makhzen, qui forme le centre de la
kasbah.
Le personnel makhzénien se compose d'un double élément :
Tan permanent, l'autre temporaire. L'élément permanent est,
comme on Ta vu, formé par les trbus de guich. L'élément tem-
60 REVUE DES DEUX MONDES.
poraire comprend des individus, venus des villes ou des tribus,
dont le makhzen a recherché le concours et qui lui sont rattachés
pour la durée des fonctions à. eux confiées. Ce sont gens qui,
n'étant pas nés makhzen, le deviennent pour une période déter-
minée de leur vie, due aux hasards de leur carrière. Tels sont
les caïds et les cheikhs des tribus, les oumana chargés des ser-
vices financiers et les secrétaires, appelés, pour Télégancev de
leur plume, à tenir la correspondance administrative. C'est ainsi
qu'aux groupes, privilégiés par la naissance, se rattachent tous
ceux qui émergent de la masse marocaine, soit par leur situation
territoriale, soit par leur richesse, soit par leur intelligence.
En règle générale, c'est toujours aux plus grands propriétaires
que reviendront les charges de caïds et de cheikhs; lesnégocians
les plus riches deviendront les oumana; et l'élite des étudians
de Karaouiyin aura quelque chance d'entrer comme secrétaires
au makhzen. Ceux qui réussissent à s'élever de la masse maro-
caine ne sont donc point repoussés de parti pris. Mais, en réa-
lité, s'il n'y a pas de gens en place dans sa famille, il est très
difficile à un Marocain de parvenir aux honneurs, et chaque gé-
nération ne compte qu'une infime proportion de nouveaux venus.
Quoique les caïds des tribus île soient pas héréditaires, ils sont
choisis cependant parmi les membres des deux ou trois familles
les mieux placées de la région ; dans l'armée, les gradés sont le
plus souvent fils de gradés d'un rang égal; pour les services
financiers, les fils d'oumana succèdent naturellement à leurs
pères; et, comine secrétaires au makhzen, on choisit de préférence
les fils d'anciens secrétaires, en négligeant un peu la production
annuelle des médersas. Si bien qu'à côté de la caste des gens
makhzen par la naissance, il a pu se constituer celle des gens
makhzen par la fonction.
L'organisation d'une armée nationale et permanente fut le
premier coup porté au privilège exclusif des tribus makhzen.
Ces tribus fournissaient, en effet, la force armée des sultans, et
c'était pour cette raison même qu'on les avait déclarées makhzen.
Comme les Turcs d'Alger avaient promptement cessé d'être une
menace pour le Maroc, l'armée makhzen, sous sa forme primi-
tive, suffisait h son office, qui consistait à contenir les tribus.
La conquête française en Algérie, partant, l'apparition d'un danger
extérieur, imposa la recherche d'un nouveau système militaire.
L'expérience d'Isly démontra l'impuissance de la vieille armée;
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 61
»
et l'approche des chrétiens permit à Moulay-Abd-er-Rahman de
faire sentir à ses peuples la nécessité d'une armée nationale,
dans laquelle seraient incorporés, de façon permanente, les con-
tingens de toutes les tribus soumises. Dès lors, les mokhaznis
cessèrent de former Tarmée active et descendirent à leur rôle
actuel, qui en fait la garnison stable des villes makhzen et leur
attribue un service de gendarmerie. Les askar permanens et les
nouaîb temporaires, fournis par les tribus, devinrent la seule
force effective, employée dans les expéditions chérifiennes.
Malgré ce déclassement militaire, qui lés frappa au milieu du
xn* siècle, les tribus makhzen parvinrent, cependant, jusqu'à une
date très récente, à maintenir leur influence prépondérante dans
le gouvernement du Maroc. Leur place privilégiée, dans la garde
impériale et parmi les corporations du Palais, continuait à leur
réserver l'accès du souverain, dont ils dominaient les conseils; ef ,
jusqu'à la mort de Moulay-el-Hassan, qui s'appliqua strictement
à maintenir les traditions de sa dynastie, les principaux person-
nages makhzen étaient, en règle générale, issus des tribus
de guich. Le goût de réformes qui, depuis trois ans, s'est emparé
de Moulay-abd-el-Aziz, son mépris pour les usages reçus, ont été
le dernier coup porté à ce qui restait de l'antique prépondérance
des tribus makhzen ; après avbir été privées de l'avantage exclusif
de donner des soldats au sultan, elles sont en train de perdre le
privilège qu'elles conservaient encore de fournir les principaux
membres du gouvernement. A l'heure actuelle, les secrétaires et
les oumana envahissent le makhzen, au point que les gens issus
des tribus de guich n'y sont plus que l'exception. A vrai dire,
cette transformation est née des circonstances, autant que dé la
fantaisie du prince; elle .résulte de la complication des affaires
administratives, de l'importance croissante des questions écono-
miques, pour lesquelles ne suffisait plus le bénéfice de la nais-
sance et qui exigeaient des spécialistes. Si bien que la réunion
des fonctionnaires formant, en réalité, le cabinet marocain, se
compose aujourd'hui de trois, secrétaires, de quatre oumana et
de deux mokhaznis seulement.
Cette poussée de secrétaires et d'oumana, parvenant au pou-
voir pour s'y substituer aux mokhaznis, introduit au makhzen
un esprit nouveau. Auparavant l'autorité revenait à des person-
nages, à la fois militaires et campagnards, élevés, avec leurs « con-
tribules, » au-dessus de la masse arabe ou arabisée de la plaine
62 REVUE DES DEUX MONDES.
•
mais aussi bédouins que les gens des tribus non privilégiées,
d'une culture restreinte, et disposés à envisager la force comme
la ressource principale de TÉtat. C'était un gouvernement mili-
tariste, où dominait Tinfluence d'une sorte de noblesse rurale.
Avec les secrétaires, qui sont des savans, et les oumana, qui sont
des négocians, s'ouvre le régime des plus instruits et des plus
riches; et le Maroc voit poindre l'aurore d'un gouvernement
d'intellectuels. Or la plupart de ces secrétaires et la totalité de
ces oumana appartiennent à la population maure, dont le centre
principal est Fez et qui essaime également à Rabat, Salé et
Tétouan ; ce sont gens raffinés et cultivés, jouissant de la civili-
sation des villes citadines, hadhariya^ et, affectant un mépris
profond à l'égard des bédouins de la campagne ; ils se considèrent
volontiers comme d'une essence supérieure et forment entre eux
une oligarchie bourgeoise assez analogue à celle qui s'était con-
stituée, au moyen âge, dans les grandes cités commerçantes de
l'Europe. Ces secrétaires et ces oumana doivent à leur origine
des goûts paisibles ; ils sont mieux préparés au maniement des
affaires et portés à considérer la politique comme un moyen plus
efficace que la guerre. Avec eux pénètre au makhzen la haute
bourgeoisie des villes maures, ce qui assure la prépondérance
de Fez. •
III
Autour du sultan, se groupent les deux services du makhzen,
le service de cour et le service d'État. Le siège de ces services
est'le Dar-el-makhzen, qui sert de résidence au souverain. Celui
de Fez est situé en plein milieu de Fez-el-Djedid ; et ses murs
élevés forment une masse rectangulaire au centre de la ville
makhzen. Conformément à la division des services qu'il abrite,
il comprend deux parties distinctes, réunies par un simple pas-
sage, qui fait communiquer le palais du sultan avec celui du
gouvernement. Chacune des deux enceintes a son entrée propre.
L'organisation de la cour marocaine est fort compliquée, et
son personnel se trouve réparti entre un certain nombre de cor-
porations, hanta, dont les unes sont affectées aux services inté-
rieurs, les autres aux services extérieurs du palais. La corpo-
ration la plus rapprochée du souverain est celle des fraXguia^ ou
gens de la tente, qui, en campagne, sont chargés de Vafrag ché-
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 63
rifien et, dans les villes, veillent aux portes de l'habitation im-
périale. Ce sont les gardes du corps ; ils sont nombreux, plus de
cinq cents, recrutés parmi les Bouakhar et relevant d'un caïd-er-
raha, choisi dans la tribu.
Le chambellan — hagib — est le chef des quatre corporations,
préposées au service intérieur du palais, à savoir les moualin-
el-oudhou, les moualin-etlaïy les moualin-el-frach et les moualin-
essejada. Les deux premières de ces corporations sont composées
d'esclaves nègres de choix. Les moualin-el-oudhou — gens des
ablutions — sont les huissiers du cabinet impérial : il en existe
une cinquantaine, sous les ordres d'un khalifa désigné par le
hagib, et il était d'usage que le hagib lui-même fût choisi parmi
eux. Ce hagib était donc l'esclave de confiance, le favori du
maître, qui l'élevait à son intimité, et, en signe de dépendance,
il devait toujours rester pieds nus devant le souverain. Les moua-
lin-ettaT, gens du thé, sont également des esclaves nègres, une
dizaine environ, dirigés par un khalifa du hagib; ils préparent,
dans une pièce à eux réservée, tout ce qui est nécessaire pour le
thé impérial. Quelques-uns, qui sont les moualin-el-ma^ gens de
l'eau , doivent se procurer et distiller l'eau puisée à des sources
désignées; ils remettent l'eau ou le thé requis aux négresses
affectées aux appartemens privés du monarque.
Le» raoualin-el-frach, gens du lit, au nombre d'une vingtaine,
appartiennent à des familles choisies parmi les tribus makhzen,
et auxquelles cet office revient héréditairement. Ils sont préposés
à l'arrangement du bureau ou de la tente du sultan ; quand
celui-ci se rend le vendredi à la mosquée, ils lui portent son
tapis de prière. Il est d'usage que le hagib fasse, de droit, partie
de cette corporation et en devienne le chef.
Les moualin-essejada, gens de la natte, sont les gentils-
hommes de la chambre, recrutés en général parmi les chorfa de
la dynastie régnante ou les caïds en disponibilité. A tour de rôle,
chacun d'eux a son jour de service ; ils sont porteurs de la natte
de prière, qu'ils étendent à terre, aux heures rituelles et selon
la direction voulue, dans la pièce où se trouve le sultan. A cette
corporation, se rattache le petit groupe des moqqetin, muezzins
chargés de calculer et d'annoncer les heures de prière.
Tandis que le hagib, avec ces quatre corporations, assure le ser-
vice intérieur du palais, la direction des services extérieurs relève
du Caîd-el-méchouar. Ce grand dignitaire peut appartenir à une
64 REVUE DES DEUX MONDES.
tribu quelconque, le plus souvent à celle des Bouakhar ; mais il
est choisi parmi les officiers du corps des msakhrin, qui for-
ment la garde impériale. La' première corporation, relevant du
Caïd-el-Méchouar, est la hanta des moualin-erroua y gens de
Técurie, esclaves nègres, affectés aux écuries impériales. Ces
écuries renferment un grand nombre de chevaux et de mules. Il
y en a toujours deux ou trois cents, réunis à la disposition du
souverain, et sur lesquels sont prélevés les cadeaux de chevaux,
coutumiers au Maroc. Pour le dressage, ces chevaux sont confiés
au petit groupe des écuyers, siésa^ au nombre d'une dizaine et
indifféremment choisis dans toutes les tribus makhzen.
Deux corps de cavalerie, les mchaouris et les msakhrin^ sont
organisés pour le service du palais. Les premiers, qui sont en-
viron cinq cents, sont recrutés dans toutes les tribus et placés
sous les ordres du caïd-el-méchouar ; ib font métier d'estafettes,
attendant, au Dar-el-makbzen, les ordres souverains. Les msakhrin
sont trois mille et forment la garde impériale. Gommé tels, ils
ne se séparent point du sultan; en campagne, ils placent leurs
tentes autour du campement chérifien, et, en cas de péril, as-
surent la sécurité du mattre. Chaque tribu makhzen ou quasi-
makhzen, y compris les guichs de Tanger et de Larache, doit
fournir son contingent de msakhrin, avec un caîd-er-raha pour
le commander; le corps entier a pour chefs directs la réunion de
ces caïds-er-raha et relève du seul ministre de la guerre.
Ce sont ces cavaliers d'élite, alignés derrière leurs étendards,
qui donnent si grand air aux apparitions chérifiennes. A côté
d'eux, dans les grandes occasions, apparaissent les titulaires de
certaines charges de cour ; les moualin-el-mekhala (gens du fu-
sil), les motialin-essekin (gens du sabre), les moualin-el-frada
(gens du pistolet), les mo'oalwreUmahaffa (gens de la litière);
qui, recrutés le plus souvent parmi les fils de caïds ou les caïds
en disponibilité, forment, sous la direction du caïd el-méchouar,
l'escorte immédiate du souverain. Il en est de même du mouM-
meddol qui porte le parasol aux côtés du sultan, et des nizar-
ffuia, qui le précèdent avec leurs lances; ces dernières fonctions
sont considérées comme héréditaires dans quelques familles
makhzen. Les gens, qui marchent au-devant du sultan, en agi-
tant des mousselines pour chasser les mouches, sont des esclaves
nègrçs, pris dans le hanta des moualin-erroua.
Les fonctionnaires civils affectés au service d'Élat se réu-
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 65
nissent chaque matin, pour installer la makhzénia dans la partie
du Dar-el-makhzen, qui leur est spécialement réservée. Une
fois faite la prière de l'aube, vizirs et secrétaires s'acheminent
sur leurs mules vers le Dar-el-makhzen : leurs montures sali>-
gnent dans le méchouar, tandis qu'eux-mêmes, franchissant la
porte principale et les passages d'accès, pénètrent dans une grande
cour, qui est le centre de la makhzénia. La disposition en est
uniforme, car le gouvernement de l'empire doit toujours se re-
trouver dans un local identique, soit dans une cour oblongue,
sur les côtés de laquelle s'ouvrent, précédées d'une colonnade,
uue série de chambres, qui sont les beniqas des ministres. Tout
au fond, au premier étage et prenant jour sur un balcon, la
Koubbet-en'Nasr (pavillon de la Victoire), qui renferme le cabinet
de travail du souverain et où il accède directement du Palais par
un corridor intérieur. Cette cour unique réunit tous les dépar-
temens ministériels, où aboutissent les afifaîres du Maroc entier.
Jusqu'à ui^e date récente, il suffisait, pour manier cet appa-
reil politique, d'un vizir et de quelques secrétaires; ils étaient
sept en tout, sous le règne de Moulay-abd-er-Rahman ; mais,
dans ces derniers temps, les questions se sont compliquées, la
makhzénia s'est développée outre mesure, et elle comporte dé-
sormais un véritable ministère, avec un personnel de quelque
quatre-vingts secrétaires. Les principaux ministres sont mainte-
nant appelés vizirs par courtoisie; en fait, le seul d entre eux
qui ait droit à ce titre est le grand vizir, l'ouztr, le ministre de
rintérieur. En principe, ce personnage est le véritable chef du
gouvernement, l'homme d'État auquel incombe le soin redou-
table de maintenir les divisions des tribus, afin d'assurer la su-
prématie du makhzen. L'ouzir devient, de ce fait, le grand maître
de toute Fadministration marocaine.
A côté des fonctions prépondérantes de louzir, les autres
ministres ne pouvaient plus être, dans le passé, que d'assez
minces personnages. La politique extérieure revient à Votizir-el-
bahr (le ministre de la mer). C'est lui qui assure les rapports
du Maroc avec les Puissances. Comme le corps diplomatique ré-
side à Tanger, fort loin du makhzen, le contact s'établit par
l'intermédiaire d'un naià-es-suUan, installé dans cette ville et qui
devient, pour la circonstance, le khalifa du ministre des Affaires
étrangères. Vallef (le payeur) remplit les fonctions de ministre
de la Guerre; il n'était primitivement que l'intendant, chargé de
TOMB zxi. — 1904. 5
66 REVUE DES DEUX MONDES.
la solde et de Pentretien des troupes; il s'est peu à peu substitué
au sultan pour devenir le chef réel de l'armée. Vamin-el-
oumana est le chef du corps desoumana, choisis parmi les familles
de négocians enrichis, à qui sont confiées, dans tout le pays, les
fonctions d'ordre économique ; car on a jugé qu'ils auraient, à la
fois, plus d'expérience pour les remplir et une fortune suffisante
pour garantir la sincérité de leur gestion. L'amin-el-oumana tient
en mains tout le service financier et se trouve être le ministre des
Finances. Auprès de l'amin-el-oumana figurent trois hauts fonc-
tionnaires, dont les beniqas distinctes relèvent du département
des Finances; l'un, Vamin-ed'dekhel, l'amin des rentrées, perçoit
les revenus, et les verse au Trésor; le second, Vamin-ech-chkaray
l'amin des dépenses, puise dans le même Trésor afin de régler les
dettes du makhzen; le dernier, Vamin-el-fisab , l'amin des
comptes, contrôle la comptabilité transmise au makhzen par les
oumana, en fonctions dans tout lempire, et fait office de Cour
des comptes. L'ouzir, l'ouzir-el-bahr, l'allef et l'amin-el-oumana
sont les quatre principaux vizirs, dont l'influence domine les
conseils du gouvernement. Il existe cependant un autre fonc-
tionnaire, doté d'une beniqa spéciale et qui peut être considéré
comme le ministre de la Justice ; c'est Vouzir-ech-chikayaty le mi-
nistre des Réclamations... Toutes réclamations, adressées au
makhzen par les caïds ou les tribus, aboutissent à ce personnage,
qui les répartit entre les juridictions compétentes. Les plaignans,
qui encombrent le Dar-el-makhzen, aux heures de makhzénia,
ont accès auprès de ce ministre, créé tout exprès pour entendre
leurs doléances.
Bien que la fonction de hagib, en tant que chef des services
intérieurs du palais, soit une charge de Cour plutôt qu'une
charge d'État, le chambellan n'en dispose pas moins, lui aussi/
d'une beniqa, dans laquelle il procède à l'ordonnancement des
dépenses de la Cour. Il devient, à ce titre, ministre de la Maison
impériale. Le caïd-el-méchouar, chef des services extérieurs de la
Cour, ne possède point de beniqa propre; il est néanmoins consi-
déré comme un des grands fonctionnaires du makhzen ; dans les
solennités, il remplit l'office de maître des cérémonies; c'est lui
qui remet en mains propres la correspondance adressée au sou-
verain et introduit auprès de lui les caïds, ayant obtenu la fa-
veur d'une audience ; c'est également lui qui se charge de les
arrêter, quand ils ont encouru la diagràce chérifienne.
LES TRANSFORMATIONS DU M-AROG. 67
Chacune des neuf beniqas qui s'ouvrent sur la cour inté-
rieure du Dar-el-makhzen, représente donc un département
ministériel ; ce sont de grandes pièces, complètement nues, avec
des nattes et des tapis étendus sur le sol. Vizirs et secrétaires y
arrivent un feutre plié sous le bras et s'accroupissent à la place
accoutumée; le ministre a, devant lui, un petit bureau, conte-
nant un encrier, des plumes et du papier; les* secrétaires, moins
{avorisés, doivent tirer tout le nécessaire de leur propre chkara.
n n'y a point de tables, et tout le monde écrit sur sa main; le
seul gros meuble de la beniqa est un casier, consacré aux ar-
chives, où le secrétaire archiviste empile les registres destinés à
la copie des minutes et des lettres reçues, qui sont groupées par
dossiers, enveloppées dans des étoffes à ramages. Le vizir se place
au fond et au milieu de la pièce ; les secrétaires s'alignent à sa
droite et à sa gauche, selon une stricte hiérarchie, qui détermine
leur avancement de gaucho à droite, au fur et à mesure des va-
cance ; les deux premiers secrétaires, de droite et de gauche,
sont les fonctionnaires les plus importans du département. Dans
la beniqa du grand vizir, ce sont les deux directeurs du Midi et
du Nord, celui de droite traitant les affaires du Haouz, celui de
gauche celles du Gharb ; les autres secrétaires ne s'occupent pas
d'affaires déterminées : on les emploie, selon leurs aptitudes, à
tel ou tel compartiment de la littérature administrative. Ainsi
s'accomplit la correspondance officielle de la beniqa, qui contient
des ordres à exécuter et doit être soumise à la signature impé-
riale; la correspondance particulière, dans laquelle le ministre
fournit aux caïds des renseignemens ou des indications, est
confiée à trois ou quatre secrétaires, qui s'accroupissent au-de-
vant du grand homme et sont appelés les secrétaires d'en face,
en réalité le cabinet du vizir.
Selon son importance, chaque beniqa dispose d'un nombre
plus ou moins grand de secrétaires. Le grand vizir est le plus
eatouré ; car sa correspondance est abondante ; il doit constam-
ment envoyer en mission des agens de sa confiance, pour toutes
les affaires délicates à régler dans les provinces. Son personnel
ne contient pas moins d'une trentaine d'employés ; la beniqa de
Tamin-el-oumana est aussi très peuplée ; Tallef a une dizaine de
secrétaires, le ministre des Affaires étrangères un personnel un
peu moindre. Chaque ministre a droit de proposition dans sa be-
niqa propre et choisit son monde avec l'agrément du sultan. Il
68 REVITE DES DEUX MONDES.
est libre de prendre son bien où il le trouve, dans les villes ou
dans les tribus, parmi les tolba les plus renommés de Karaouiyin
ou parmi les jeunes gens qui se sont distingués, comme secré-
taires, auprès de quelque gouverneur ; en fait, les vizirs ont une
tendance très prononcée à préférer les candidats dont les pères
étaient déjà au service. De plus, la plupart des secrétaires sont
gens de Fez, plus rarement de Marrakech, de Rabat ou de Té-
touan. Â peine les tribus fournissent-elles, de-ci,de-là, quelque
individualité favorisée, tel le deuxième secrétaire actuel du grand
vizir. Si el-Ârbi-el-Has'snaoui, qui est des Béni-Hasen.
IV
La tradition veut que le hagib soit le premier arrivé au Dar-
el-makbzen pour faire avec le souverain la prière matinale. Dès
que le sultan a pris place dans la Koubbet-en-Nasr, pour vaquer
aux affaires de l'État, les moualin-el-oudhou s'alignent en face
de lui, prêts à obéir aux indications du maître, et un fraïgui s'en
va, dans chaque beniqa, aviser de la présence chérifienne ; car il
n'est pas permis aux vizirs de solliciter audience, et ils doivent
attendre l'appel impérial. Si le sultan veut s'entretenir avec un
de ses ministres, il se borne à prononcer le nom de celui d'entre
eux qu'il désire voir; un moul-el-oudhou s'empresse pour le
ramener au plus vite. Le vizir traite de ses affaires avec le sou-
verain, répond à ses questions et lui soumet les lettres rédigées
dans sa beniqa. Le sultan relit exactement la correspondance,
et, pour indiquer son assentiment, marque au crayon un trait
arrondi, à l'extrémité de la dernière ligne de chaque lettre. Dès
lors, la missive peut être revêtue par le hagib du cachet impé
ri al et expédiée à son adresse.
Naguère, le fonctionnement de la makhzénia était soumis aux
règles les plus strictes. Moulay-el-Hassan avait le sentiment de
l'autorité ; il s'intéressait aux affaires, prétendait les diriger lui-
même et contrôler l'activité de ses vizirs. Chacun d'eux devait
rester à sa place, sans pouvoir empiéter sur le domaine du voi-
sin; le grand vizir était le premier ministre effectif, et il était
rare que la place n'en fût pas occupée par celui dont la voix était
prépondérante dans les conseils de l'État. Moulay-el-Hassan
avait des amis, mais point de favoris. Les heures de service
étaient nettement établies au I)ar-cl-makhzcn ; vizirs et secré-
LES TnANSFORMÂTiONS DU MAROC. 69
taires devaient y rester de six à dix heures du malin et de trois
heures au magbreb; ils ne chômaient que les jeudis, la matinée
da vendredi et lors des trois grandes fêtes religieuses. Chaque
jour, sans exception, tous les ministres étaient appelés par le
sultan, selon un roulement régulier. Sous ce régime, le makhzcu
était très fort, car le sultan concentrait réellement entre ses
mains toutes les forces de l'État ; un vizir n avait à s'occuper que
de ce qui concernait sa beniqa propre, et il en était responsable
vis-à-vis du maître. Pour\ni que celui-ci fût satisfait de ses ser-
vices, le vizir était libre de se payer à son gré sur le dos de
ses administrés et de suppléer ainsi à la pénurie de ses appoin-
temens.
L'avènement aux affaires de Moulay-abd-el-Aziz a bouleversé
ces vieilles habitudes de gouvernement autoritaire et patriar-
cal, et l'on vit poindre brusquement, dans le vieil édifice du
makhzen, certains germes de gouvernement constitutionnel.
Le nouveau régime établit un projet de réformes fiscales, qui
proposait d'un seul coup l'abolition de tous les privilèges, —
négligeant le fondement historique du makhzen, dont Texistenco
même est liée au maintien de groupes privilégiés. Sous l'empii-o
de ces influences novatrices, la conception d'une responsabilité
collective, d'une sorte de conseil des ministres, se fit jour au sein
du gouvernement marocain ; désormais, à la fui de la maklizéuia,
les vizirs se réunissent dans la beniqa du grand vizir, pour y
tenir le medjlis ou kourlih ; chacun d'eux y apporte les affaires
importantes de son département et les soumet à la décision do
tous. Enfin, les fonctionnaires se virent atti*ibuer des appointe-
mens fixes et se lièrent, en échange, par les sermens les plus
solennels, garans de leur future intégrité.
Par malheur, le jeune souverain, qui inaugurait ainsi au
makhzen le règne de la vertu, n'avait lui-mômc aucun goût pour
les affaires. Timide et nonchalant, il ne fait plus à la Koubbct-
en-Nasr que de courtes apparitions, et la makhzéiiia tout entière
s'est docilement conformée aux allures du maître: vizirs et secré-
taires se sont attribué un supplément de congé Iicbdomadaire:
le vendredi est devenu jour de complet chômage au uiùine titre
que le jeudi. Les heures de service ont été écourtées : on ne re-
monte plus au Dar-el-makhzen pendant l'après-midi^ en revanche,
on prolonge le travail du matin jusqu'à complet achèvement de
la besogne journalière, et les vizirs restent chez eux à la disposi-
70 REVUE DES DEUX MONDES.
tion du sultan, qui, en cas d'affaires urgentes ou d'incidens
imprévus, les convoque à une heure quelconque du jour ou de
la nuit.
L^er et impulsif, Moulay-abd-el-Aziz dédaigna la société per-
mise de son hagib pour s'entourer de favoris, participant à «es
distractions européennes. L'un d'eux. Si el-Mehdi-el-Menehbi,
fut introduit parmi les vizirs, comme ministre de la Guerre ; et
sa situation même auprès du sultan lui valut dans les conseils
du gouvernement une prépondérante influence. Désormais, il
n'est plus tenu compte du roulement traditionnel selon lequel
tous les ministres étaient journellement appelés auprès du souve-
rain : certains demeurent constamment aux côtés du prince et se
trouvent mieux en mesure de faire prévaloir leurs avis ; d'autres
ne reçoivent que des convocations intermittentes. Le grand vizir
a perdu sa situation prédominante, et, peu à peu, tous les fils du
gouvernement se sont rattachés entre les mains du favori. Les
vizirs écartés ont pris des allures boudeuses, et, au lieu de se
cantonner daps leur département spécial, ils recherchent, dans
l'ensemble des affaires du makhzen, selon que leur intérêt les y
pousse, le moyen de saisir la faveur souveraine... Sous le règne
de Moulay-el-Hassan et la régence de Ba-Ahmed, il y avait donc
un makhzen très fort, makhzen d'employés, appelés à servir une
politique dont le sultan, puis le grand vizir, étaient les direc-
teurs effectifs; avec Moulay-abd-el-Aziz, s'est formé un makhzen
très faible, makhzen de politiciens, intriguant les uns contre les
autres.
Les intrigues présentes du makhzen sont fort délicates, et
exigent d'infinis détours : il n'y a guère de chef d'État qui, par
sa nature même, soit plus difficile à manier, pour ses ministres^
que le sultan du Maroc. Si celui-ci ne peut se targuer d'un pou-
voir absolu dans ses États, il le possède du moins dans son
makhzen. Les événemens actuels ont abondamment démontré
qu'au cas où les allures chérifiennes viennent à froisser le sen-
timent public, il suffit aux tribus d'y répondre par une agitation
généralisée, développant dans tout le pays une force d'inertie
latente, interrompant du coup la marche du gouvernement. En
revanche, le personnel makzénien parait désarmé à l'égard du
souverain. Les croy€uices religieuses, spéciales au Maghreb, ne
lui permettent point, comme dans le reste de l'Islam, de suppri-
mer par la violence le chérif couronné ; d'autre part, l'incerti-
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 71
tude quant aux intentions des successeurs possibles et la crainte
de tomber de mal en pire sont faites pour écarter, chez les prin-
cipaux vizirs, toute idée de déposition.
Dans ces conditions, l'autocratie souveraine ne connaît pas
de limites au sein du makhzen, et les vizirs, qui représentent
la classe des privilégiés, sont fort empêchés de parler nettement
à un homme dont le moindre mécontentement pourrait en-
traîner leur ruine. Pendant deux ans, ils ont laissé le champ
libre à Moulay-abd-el-Aziz et à ses favoris, les encourageant par
leur silence, et se bornant dans la mesure du possible à limiter
Texcès du mal. Jamais ils ne se risqueraient à heurter de front
l'impulsivité du prince, soit par un avis trop péremptoire, soit
même par une information trop brusquement présentée. Il leur
convient mieux de prendre leur sujet par la douceur ; et il leur
fallut de longs mois avant de l'initier aux dangereuses réalités
de la présente agitation. Prudemment ils attendirent le moment
propice, avant de saper l'influence des favoris, et faire écarter du
Dar-el-makhzen les aventuriers européens qui s'y multipliaient.
Ce fut une œuvre de patience, effectuée petit à petit, par des al*-
lusions sans cesse renaissantes, en entourant le sultan des objur-
gations de chorfa et d'oulémas, qui n'avaient rien à craindre de
sa colère, en lui soumettant des traductions d'articles opportuns^
publiés dans les^ journaux d'Europe, et en s'abritant derrière le
langage des agens étrangers en mission auprès du makhzen.
Les principales beniqas se trouvent, à l'heure actuelle,
occupées par les personnages suivans :
Grand vizir :' Si Feddoul-Gharnit.
Ministre des Affaires étrangères : Si Âbdelkérim-ben-Sliman«
Ministre de la Guerre : Si el-Mehdi-el-Menehbi.
Ministre des Finances : Cheikh Tazi.
Amin des Recettes : El Hadj-el-Mehdi-Lahlo.
Amin des Comptes : El Hadj-Mohammed-Benounna.
Amin des Dépenses et chambellan : Si Ahmed-er-Reqina.
Ministre des Réclamations : Si el-Mehdi-Gharnit.
Caîd-el-médhouar : Si Driss-ben-Yaïch.
La composition de ce cabinet marocain est typique du nou-
veau makhzen ; elle fait bien ressortir la place respective prise
par les divers élémens qui participent au gouvernement du
Maroc, et le rôle prépondérant joué par l'hérédité dans la dési-
g9ation aux plus hautes fonctions de l'État. Parmi ces neuf
72 REVUE DES DEUX MONDES.
grands dignitaires , Tallef et le caïd-el-méchouar sont seuls issus
de tribus makhzen ; Si el-Mehdi est venu des Menahba, Tune des
tribus quasi-makhzen du Haouz, Si Driss-ben-Yaïch des Boua-
khar. Il est, en effet, naturel que le soin de l'armée reste confié
à un membre de la caste militaire, et, pour Toffice de maKredes
cérémonies, il a été de tradition constante, à la Cour chérifienne,
de considérer un nègre bokhari comme particulièrement déco-
ratif. Le grand vizir, le ministre des Affaires étrangles et* celui
des Réclamations sortent des secrétaires du makhzen ; ils occupent
les trois beniqas exigeant plus particulièrement des lettrés ou
des savans. Les quatre départemens financiers reviennent, comme
de juste, à des oumana. Parmi eux, Tamin-ed-dekhel, Si Ahmed-
er-Reqina, est un amin de Tétouan; il remplit, en même temps,
les fonctions de hagib, par une dérogation aux anciens usages,
qui réservaient le poste de chambellan aux esclaves nègres du
Palais.
Parmi les détenteurs actuels des diverses beniqas, il n'en
est aucun qui puisse être considéré comme arrivé par ses seules
forces aux premiers rangs du makhzen : tous appartiennent à
des familles parvenues depuis plus ou moins longtemps aux
honneurs ou à la fortune, et leur carrière à tous s'est déve-
loppée, dès le début, dans l'entourage des grands. Si FeddouU
Gharnit est né à Fez, d'une vieille famille maure, originaire
de Grenade, émigrée d'Espagne au xvu* siècle, lors du der-
nier exode de sa race. Son père fut vizir sous Moulay-abd-er-
Rahman; élevé avec MouIay-el-Hassan à la cour de Sidi Moham-
med, il s'établit une intimité d'enfance entre Si Feddoul et le
futur sultan. Sous le règne de Moulay-el-Hassan, Si Feddoul
devint ministre des Affaires étrangères; écarté des affaires par
Ba-Ahmed, il y est, revenu depuis deux ans, comme grand vizir.
Si Abdelkérim-ben-Sliman est également issu de Maures do
Grenade; le goût des négresses, si fréquent au Maroc, a intro-
duit dans sa famille une forte proportion de sang noir. Son père
était mohtaseb de Fez, son frère aîné secrétaire au makhzen; ce
dernier fut assez influent pour introduire Si Abdelkérim auprès
de Ba-Ahmed. Le tout-puissant vizir s'intéressa au jeune mulâtre,
dont il fit son secrétaire d'en face, en le prenant pour intermé-
diaire auprès des missions étrangères de passage à la Cour. Si
Abdelkérim était, en même temps, chargé de donner quelques
leçons à Moulay-abd-el-Aziz; après la mort de Ba-Ahmed, il se
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 73
trouva naturellement appelé à recueillir, dans sa succession, le
ministère des Affaires étrangères. Les Ouled-Ettazi sont répartis
entre Fez et Rabat; le père de Cheikh Tazi était un gros négo-
ciant de Fez, quifutamin des douanes; son frère Si Tahar devint
unin-ech-chkara; un de ses parens, Si Âbdesselam, de Rabat,
ministre des Finances. Tandis que ses proches pénétraient ainsi
dans Içs beniqas du makhzen. Cheikh Tazi s'installait à Man-
chester, pour le commerce des cotonnades ; il revint au Maroc^
comme administrateur des douanes à Saffi; Ba-Âhmed l'appela à
la Cour, en qualité d'amin-ech-chkara ; lors du remaniement qui
suivit la mort du régent, il fut nommé ministre des Finances.
Le père de Si Driss-ben-Yaïch était déjà caïd-el-méchouar; lui-
même, avant d'obtenir cette charge, avait été gouverneur d'Oudjda
et de Tétouan. Le ministre des Réclamations, Si el-Mehdi-Ghai-
nit, personnage assez effacé, doit sa beniqa à l'influence de son
frère, le grand vizir. De tous, le seul qui puisse, jusqu'à un cer-
tain point, passer pour un parvenu, est Si el-Mehdi-el-Menehbi ;
pourtant, son père et son frère furent caïds de la modeste tribu
des Menahba; il le devint, à son tour, après avoir servi dans
les corporations intérieures du Palais; en fait, c'était le mo-
khazni de confiance de Ba-Ahmed; il vivait dans la maison du
régent, il se trouva le premier à porter au sultan la nouvelle de
sa mort; un coup de fortune saisit alors le jeime mokhazni pour
l'installer dans la beniqa de lallef et en faire le principal favori
du mattre.
Les bouleversemens du makhzen, provoqués par la poussée
impétueuse de MouIay-abd-el-Aziz et de ses favoris, la faculté
laissée aux vizirs de devenir les inspirateurs et non plus seule-
ment les instrumens de la politique chérifienne, ont relégué au
second plan la personnalité, jadis prépondérante, du grand vizir,
en attribuant les premiers rôles aux ministres de la Guerre et des
Affaires étrangères, Si el-Mehdi-cl-Menehbi et Si Abdelkérim-
ben-Sliman.
Si Feddoul n'était point homme à afflrmer son personnage
dans le chaos d'idées et d'incidens qui ont marqué les dernières
années. C'est un petit vieillard septuagénaire, déjà paralysé d'un
côté, vieilli dans les menues intrigues du makhzen, plein de
finesse, de scepticisme et d'esprit. Il avait obtenu la plus haute
charge de l'État, grâce à l'influence de Si el-Mehdi-el-Menehbi,
qui voulait se débarrasser des remontrances de son prédécesseur
74 REVUE DEft DEUX MONDES.
et mettre en sa place un homme assez effacé et discret pour ne
point contrecarrer auprès du maître l'action du favori. Si Fed-
doul se plia sans résistance à ce rôle peu flatteur ; il ne se
manifeste de temps à autre que par des critiques timides et
désabusées. Néanmoins, à le fréquenter, on ne saurait mécon-
naître le charme réel de sa personne : sa figure est fine, enca-
drée d'une barbe blanche très soignée; ses vétemens sont faits
de tissus délicats et d'une extrême blancheur ; la rezza démesurée,
que lui permet sa grandeur, est enroulée avec minutie; il est
de ces vieillards menus et raffinés, qui se répandent en anec-
dotes sur le passé avec d'autant plus d'abondance qu'ils con-
naissent l'agrément de leur esprit. Bien qu'il n'ait jamais quitté
son pays, il soupçonne assez de l'Europe pour savoir présenter
les choses marocaines sous l'angle qui convient à ses visiteurs
étrangers. Si Feddoul appartient à cette école d'hommes d'État^
charmans, cultivés, indifférens et résignés, qui se produisent
spontanément, à l'heure de la décomposition des États musul-
mans, et dont notre génération a connu les derniers débris, à
Constantinople ou au Caire.
Il fallait des esprits plus jeunes, des caractères mieux trempés
pour s'emparer de la direction du makhzen, au moment où la
pénétration européenne se présentait à lui avec une vigueur inac-
coutumée et trouvait un allié inattendu en Moulay-abd-el-Âziz.
L'accident de l'occupation du Touat par les troupes françaises
paraît avoir déterminé l'inévitable^ crise. Nous avons été portés
à voir, dans ce développement nécessaire de la politique algé-
rienne, un acte naturel, n'affectant en aucune façon l'intégrité
marocaine, puisque les oasis se trouvaient placées à l'extrémité
du bled-es-siba, et que les caïd». du makhzen n'y exerçaient pas
la moindre autorité de fait. Ce sont là raisons politiques, qui
n'ont guère de valeur au Maghreb. La possession du Touat im-
portait, en effet, très peu à l'équilibre matériel de l'Empire; mais
on vit, dans notre action, une agression contre une terre d'Islam,
une atteinte portée au patrimoine des musulmsms et la menace
d'un prochain avenir. Il n'en fallait pas davantage pour boule-
verser la conscience marocaine, l'inciter à la guerre sainte, et
tendre, à Vextrêmc, le lien fragile unissant les tribus à un sultan
qui se montrait impuissant à défendre contre les infidèles les
intérêts religieux du pays, par conséquent à remplir la tâche
traditionnelle des dynasties chérifiennes. L'ébranlement fut si
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 75
profond et les gens du makhzen eurent un tel sentiment de Taf-
faiblissement de TÉtat qu'ils furent unanimes à concevoir la
nécessité d'un nouveau système et l'urgence de réformes indispen-
sables, aptes à rétablir la situation compromise. Afin de recher-
cher des conseils et des moyens d'action, Si el-Mehdi-el-Menehbi
et Si Âbdelkérim-ben-Sliman furent, en juin 1901, envoyés
comme ambassadeurs à Londres et à Paris: depuis lors, la car-
rière politique de ces deux vizirs fut déterminée par les consé-
quences de leur voyage.
Sî el-Mehdi n'a que trente-trois ans; il n'avait pas encore
atteint la trentaine qu'il s'était déjà élevé aux premiers rangs de
rÉtat. Chef de l'armée par ses fonctions d'allef, chef réel de
l'administration ,^grâce à la faveur du sultan, entouré de cliens et
de flatteurs, disposant de la richesse et de la puissance, fastueux
dans ses allures. Si el-Mehdi n'avait connu que les ^ourires de la
fortune. Confiant dans sa jeunesse et dans son étoile, il n'était
point disposé à prévoir les obstacles ; si bien que le jeime sultan
et le jeune favori étaient également préparés à écouter les sug-
gestions les plus hardies. D'autre part, la médiocre origine et la
croissance rapide de Si el-Mehdi avaient causé quelque scandale
dans le personnel makhzénien, qui le traitait en parvenu, et il
devait être agréable à un tel homme, dégagé de toute tradition
de famille, de faire prévaloir un plan de réformes, propre à ré-
duire l'orgueil de la caste privilégiée. A Londres, Si el-Mehdi fut
entretenu dans des théories séduisantes, qui envisageaient la
cohésion de l'Empire par l'accroissement du makhzen, l'appel de
l'intelligence et du capital européens, en un mot la formation
d'un État musulman, unifié sous l'égide internationale, comme
barrière infranchissable aux ambitions françaises. De retour au
Maroc, l'allef se mit au travail, avec le con^cours empressé de son
maître; la fête européenne battit son plein au Dar-el-makhzen,
on s'y entoura d'aventuriers étrangers, on parla d'emprunts et de
chemins de fer. Avec une inconcevable légèreté, Si el-Mehdi se
fit le metteur en scène de toute cette fantasmagorie : il était
aimable, cherchait à plaire, on se sentait volontiers attiré par
cet Arabe, assez gr^pd. dç taille, ïnai?» chéjtif et malingre, aux
allures souples et «m.peu-féaiiaiiies^.doat la jeunesse se laissait
accabler par les amertumes de l'absolu pouvoir. Il publiait son
goût des choses de TEurope, disait les inoubliables souvenirs
que lui avait laissés son unique voyage et son regret de ne con-
76 REA'UB DES DEUX MONDES.
naître ni le français ni l'anglais. Sa table était bien servie : sa
maison, quoiqu'un peu trop neuve et un peu trop riche, formait
un merveilleux ensemble de céramiques multicolores, de plâtres
fouillés et de boiseries peintes. Mais le Maroc était peu propice
à celle ivTesse d'innovations... Si Ton avait peu agi, on avait
beaucoup parlé, et le bruit fit apparaître Bou-Hamara dans les
montagnes berbères. Rappelé à la réalité et à ses fonctions
austères de ministre de la Guerre, Si el-Mehdi paya bravement
de sa personne; il fit preuve de courage et d'énergie, entraîna sa
mahalla récalcitrante à travers le Djebel ; mais sa chance pre-
mière Tavait abandonné; sa fortune s'enli/a avec l'insuccès pro-
longé (1).
Si Abdolkérim-ben-Sliman a dépassé la cinquantaine, si bien
que son âge, son passé et ses traditions le préservaient des aven-
tures. Le résultat de son ambassade à Paris fut la conclusion du
protocole du 20 juillet 1901, augmenté par les accords complé-
mentaires des 20 avril et 7 mai 1902, qui fixèrent définitivement
la frontière entre l'Algérie et le Maroc, afin d'y prévenir toute
cause future de conflit: Topinion française y vit, à juste titre, un
premier essai de coopération franco-marocaine et l'inauguration
d'une politique nouvelle de pénétration pacifique au Maroc.
De son côté. Si Abdelkérim espérait sans doute avoir constitué
un tampon efficdce, à la faveur duquel le Maroc pourrait se dé-
fendre contre la rapide transformation européenne, préconisée
par la diplomatie anglaise et procéder, par ses seules forces et
selon ses propres traditions, aux réformes nécessaires. Si Abdel-
kérim a rapporté de sou voyage une sympathie réelle pour notre
pays et nos idées. 11 prétend môme que son court séjour en France
l'a imprégné des principes de la Révolution, autant qu'ils étaient
compatibles avec sou double caractère de Marocain et de musul-
man. L'idée d'égalité aurait fait de lui le plus ardent propagateur
du Tertib, qui cherchait à unifier le Maroc par l'abolition de privi-
lèges séculaires; et, malgré son goût conservateur, il a toujours
(!) Quand, à. la un iroctobre, le makhzen, arrêté, depuis plusieurs mois, de-
vant la montugne des TsouJ, dut reprendre piteusement la route de Fez, ce fut,
parmi les vizirs, un lolle d'indignation contre Si el-Medhi, rendu responsable de
tous les embarras de l'État. Le sultan lui-même parut abandonner son favori, qui,
découragé, sollicita i'autorisation d'entreprendre le pèlerinage de La Mecque. Si el-
Mehdi a quitté Tanger dans la seconde quinzaine de décembre, traversant toute la
Méditerranée pour se rendre aux villes saintes de l'Arabie. On assure qu'il vient
d'être rappelé au Maroc par ordre chérifien.
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 77
été le premier à appuyer les petites mesures humanitaires que
1 on suggérait parfois à MouIay-abd-el-Aziz.
Si Abdelkérim est un mulâtre, assez foncé de couleur; sa
barbe commence à grisonner, les traits un peu épais de son
visage restent jeunes et il n'a pas encore pris d'embonpoint. Son
accueil est aimable et souriant, ses vètemens soignés sans re-
cherche d'élégance; sa maison est grande, sans excès d'orue-
mens ; il donne l'impression d'un homme sérieux et utile, en-
têté dans ses vues, retgrs dans la discussion, mais loyal en
affaires et plein du sentiment de sa responsabilité. Son langage
est rempli d'expressions religieuses, et il termine volontiers ses
discours par la formule de résignation à la volonté divine : tt U
n'y a de force et de puissance qu'en Dieu ! » Il est si strict dans
ses pratiques qu'il n'hésite pas à quitter ses hôtes pour faire
exactement sa prière aux heures prescrites; il s'entoure volon-
tiers de chorfa et d'oulémas; et, dans l'intérieur de sa maison,
sont appendus aux murs, par dévotion particulière, ces longs
cierges de cire brune, que les musulmsuis ont coutume de dé-
poser sur le tombeau des marabouts. Relégué au second plan^
critiqué dans son œuvre sur la frontière algérienne. Si Abdel-
kérim dut ronger son frein, en assistant sans mot dire au
triomphe de Si el-Mehdi-el-Menehbi età l'éclosion d'une politique
qu'il considérait comme désastreuse pour le makhzen. L'appari*
tion de Bou-Hamara permit au ministre des Affaires étrangères
de rentrer en scène, et les progrès de l'agitateur donnèrent plus
d'autorité à ses conseils (1).
Bien que Si el-Mehdi ait paru travailler dans l'intérêt anglais
et Si Abdelkérim dans celui de la France, il faut se garder de
(l) L'éloignement de Si el-Mehdi-el-Menehbi marqua le triomphe de Si Abdel-
kérim, qni en profita pour introduire au makhzen deux de ses plus fldéles amis.
Si Mohammed-el-Guebbas fut rappelé d'Alger, où il était installé comme commis-
saire marocain pour l'exécution des accords, et devint minisire de Ja Gut^rre :
el-Hadj-Mohammed-el-Moqri entra dans la beniqa de l'amin des dépcn>iPâ> rendue
▼acaatepar l'absence prolongée de Si Ahmed-er-Reqina, envoyé 'à Oudidn, Mai^ le
triomphe de Si Abdelkérim fut de courte durée. — Débarrassé de la meoace jnvmé-
diatc de Bou-Hamara, le sultan revint rapidement à ses habitudes antérieures ; il
rappela à Fez toute la bande européenne, prit pour favori el-Hadj-Ouiar-et-Tft)ti.
dont le frère Cheikh Taxi, ministre des Fmances, fui en mesure de saisu^ Ja ilire^--
tion du makhzen.
78 REVUE DES DEUX MONDES.
toute illusion sur leurs sentimens intimes à Tégard de TEurope.
Bons musulmans, purs Marocains, ils sont, avant tout, retenus
par le lien solide qui réunit entre eux les personnages makhzen.
C'est, en effet, chose curieuse combien forte est l'empreinte
makhzen chez ceux qui se rattachent, de près ou de loin, au gou-
vernement du Maroc. Pour mieux s'imposer au pays dont il
est issu, le personnel makhzénien a adopté des usages, des
façons de penser, des préjugés, des attitudes, des traditions, une
politique, un vêtement, jusqu'à un style, qui doivent le différen-
cier du commun et mieux marquer sa séparation d'avec la masse
gouvernée. Il en résulte que la classe privilégiée est la seule dis-
ciplinée au milieu de l'anarchie marocaine ; elle acquiert, de ce
chef, une cohésion qui assure son autorité.
L'existence même que doivent mener la plupart des gens
makhzen les déracine, les coupe de tout contact avec leur tribu
ou leur ville d'origine, pour les rattacher exclusivement à l'insti-
tution dont ils dépendent. Le gros du makhzen, formé de la Cour,
du gouvernement et de l'armée, est concentré autour du sultan
et devient nomade comme lui ; — la vie se passe sous la tente,
ou bien, par intervalles inégaux, dans une des villes impériales ;
d'où mobilité constante, sans attaches nulle part. L'horizon se ré-
trécît, et les gens makhzen n'ont plus d'yeux que pour cette
collectivité puissante, maltresse de leur situation et de leur for-
tune. L'indolence et la résignation facilitent cet abandon des
individus : ils sont déchargés de toute préoccupation d'entretien,
du soin de se loger et de se nourrir, maintenus sous l'impres-
sion qu'ils appartiennent corps et âme au makhzen et qu'ils ne
sauraient échapper à son formidable pouvoir. C'est un engrenage
irrésistible, dans lequel, dès le début de sa carrière, est saisie
la jeunesse makhzen; elle n'a chance de développement que
par le patronage de quelqu'un des grands ; si bien que son prin-
cipal effort tend à pénétrer, puis à plaire dans la beniqa ou
devant la porte d'un personnage influent. A peu près débarrassé
de tout souci matériel, l'individu makhzen peut contempler, sans
excès d'envie, le faste des puissans, installés dans les plus belles
maisons des villes impériales; il se console, en pensant que ces
splendeurs sont précaires et que le caprice du maître pèse égàle-
/nent sur les grands et sur les petits.
L'avidité du makhzen prépare sournoisement la ruine de ceux
des caïds et des oumana, considérés comme trop puissans ou trop
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 79
riches. La disgrâce chérifienne entraîne l'arrestation des plus
illustres, leur déportation à Larache, Rabat, Mogador, surtout
à Tétouan, la conflscation des biens, la dispersion de la famille,
la mise en vente des esclaves. L'un des Djamaï est enfermé,
depuis dix ans, dans la prison de Tétouan; le prédécesseur du
grand vizir actuel, El-Hadj-Mokhtar, relégué à Mékinez; il est
gratifié d'une petite pension et vit de ses leçons dans une mosquée
de la ville. Si el-Abbès-ben-Daoud, qui fut gouverneur de Mar-
rakech, se traîne péniblement derrière le makbzen pour solliciter
un retour en grâce. A l'heure de la mort, ceux-là mêmes qui
ont réussi, leur vie durant, à se maintenir aux premiers rangs
de l'État, ne sauraient échapper aux rigueurs du régime maKhzé-
nien ; leurs biens sont séquestrés et l'arbitraire souverain désigna
la part de succession abandonnée à leurs enfans. Il y a^ à fëz
et à Marrakech, plusieurs magnifiques jardins qui sont délaisèéè
et des palais qui menacent ruine ; c'est la dépouille des morts ou
des disgraciés, de Ba-Ahmed, des Djamaï, de Ben-Daoud, qui,
devenue la proie du makbzen, témoigne, par son délabrement,
du néant des grandeurs marocaines.
Malgré l'âpreté d'un tel système, les gens qui en font partie,
ressentent une extrême fierté d'appartenir au makbzen ; ils se
savent les membres d'un corps privilégié, et la conscience d'un
tel avantage leur fait oublier leur misère. Il en résulte un état
d'esprit spécial qui caractérise le monde makbzen. Associés au
pouvoir, ils se considèrent volontiers comme l'élite sociale du
pays. La supériorité de leur institution les pénètre à tel point
(ju'ils ne sauraient douter de sa toute-puissance ; les événemens
actuels ont révélé une classe gouvernementale, qui ne voulait
jamais perdre confiance en elle-même et dont l'optimisme irré-
ductible était à l'épreuve des plus graves échecs. Pénétrés d'une
idée commune, tous les gens makbzen sont prêts à juger les
choses sous le même jour, et il s'établit parmi eux une incroyable
discipline d'opinion. De la makhzénia journalière se dégage une
opinion makbzen, une façon de présenter les nouvelles et d'en
envisager les conséquences, qui tend à s'imposer à l'opinion du
pays.
Il existe un costume makhzen, avec un caftan aux larges
manches et une farad jia^ c'est-à-dire une chemise de linge fin, se
boutonnant jusqu'au cou, au travers de laquelle transparait le
drap du caftan. Naguère, les gens makhzen s'abstenaient de
80 REVUE DES DEUX MONDES.
raser, au-dessus des oreilles,' deux grosses touffes de cheveux,
qui leur donnaient le plus féroce aspect; cet usage est mainte-
nant abandonné au vulgaire des mokhaznis.
Les règles de la vie religieuse permettent ég-alement aux
gens makhzen de se singulariser; et ils ne peuvent pas appartenir
aux mêmes confréries que le commun des mortels. Suivant
l'exemple de Ba-Ahmed, qui jugeait utile à sa politique de con-
cilier les influences sahariennes, la plupart se sont affiliés & la
confrérie du Chérif Ma-el-Â\'nin, établi à Chenguit, entre le Draa
et la Seguiet-el-Hamra. On dit Moulay-abd-el-Aziz lui-même affilié
à cette confrérie, qui, en dehors du makhzen, compte fort peu
d'adeptes au Nord de T Atlas.
A part les vizirs, qui disposent de belles maisons et que
leur situation oblige à un certain train d'existence, le personnel
înakhzénien, sous l'influence des déménagemens multiples que
nécessitent les déplacemens de la cour, est contraint de mener
Une vie très simple. Il y a plus de luxe et de raffinement dans
la société maure que du côté makhzen. D'autre part, les tribus
privilégiées ayant été le point de départ de l'institution gouver-
nementale, les coutumes bédouines ont prévalu au sein du
makhzen ; les femmes makhzen se coiffent du foulard, et non
point du hantouz des femmes de Fez; on use, dans ce milieu, non
point du pur arabe des villes hadhariya, mais d'un dialecte cam-
pagnard, qui fait la joie des Maures, toujours enclins à l'oppo-
sition et prompts à mettre en parallèle leur propre culture avec
la grossièreté du makhzen.
Si le langage usité au makhzen est d'une pureté contestable,
le style employé pour la correspondance administrative est d'une
extrême correction, et inspiré de l'arabe le plus littéraire. Même
à l'époque où la plupart des fonctionnaires sortaient des tribus
makhzen, on avait soin de choisir un lettré pour grand vizir;
plus récemment, l'introduction de l'élément maure a assuré le
recrutement d'un personnel de secrétaires, d'une culture délicate
et raffinée. Il s'est ainsi formé un style makhzen, d'une allure
légèrement condescendante, comme il convient à une aussi ma-
jestueuse institution, avec des tournures particulières, des formes
de discussion et même un vocabulaire spécial, qui, à défaut de
mots arabes appropriés, fait de larges emprunts à la langue
espagnole.
Ce n'est pas seulement la correspondance qui est soumise,
r
LES TRANSFORarrnOlCS pu «AROC. 81
dans le makhzen, à des règles très strictes. Il n'y a pas un détail
de la vie qui échappe à la qaïda; et ce protocole, dont la moindre
violation fait scandale, contribue pour beaucoup à maintenir
la sévère discipline du personnel makbzénicn, en donnant à
ses principaux membres une réelle apparence d'autorité, au
regard des Marocains aussi bien que des étrangers. Les rapports
entre gens makbzen sont soumis à de minutieux usages. Chacun
sait d'avance quelles visites il doit rendre, quelles invitations,
gnels cadeaux il doit faire ou recevoir, quelles félicitations il
doit apporter pour les fêtes de famille, circoncisions, ou mariages,
({uelles formules de politesse ou quelles courtoisies il doit em-
ployer dans son langage et dans ses lettres. En abordant les
grands de ce monde, on observe la façon dont il faut leur baiser
la main ou Tépaule, et Ton n'aurait garde de s'adresser à un
vizir, sans le saluer de son titre de feqthy qui veut dire docteur
ou savant. Dominés par leur grandeur, les vizirs sont tenus à
nne extrême réserve; ils attendent chez eux les visiteurs qu'il
leur convient d'admettre, mais ils ne sauraient rendre aucune
visite.
Parmi la cohue nomade qui forme le makhzen, le temps a fait
émerger un certain nombre de grandes familles, qui, depuis des
générations, ne se séparent point de la Cour et, par une sorte de
privilège héréditaire, y fournissent des candidats aux plus hautes
fonctions. Certaines de ces familles sont particulièrement distin-
guées. Les ancêtres du pacha actuel des Ghéraga, Ould-Ba-
Mobammed-ech-Chergui, figurent depuis deux siècles à la tête
de cette tribu makhzen, depuis qu'une fille de leur famille, ayant
épousé Moulay-Abdallah, est devenue la mère du sultan Sidi
Mohammed. Le gouverneur de Fez, Si Abd-er-Rahman-ben-Abdes-
sadok, est un RifiTain du guich de Tanger, dont les ancêtres des-
cendirent de la montagne pour diriger la guerre sainte contre
les Anglais, possesseurs de la ville; depuis la reprise de Tanger,
à la fin du xvu* siècle, les Abdessadok sont devenus les plus
importans personnages du Nord du pays. Plusieurs générations
de Ben-Daoud ont fourni des gouverneurs à la ville de Marra-
kech. Chez les Bouakhar, il y a quelques familles considé-
rables : les Knichech sont de père en fils pachas de Mékinez; les
Ben-Yaïch se succèdent comme caïds-el-méchouar. Le nom de
Ba-Ahmed illustre les corporations d'esclaves nègres. Depuis sa
reconstitution, le guicU d'Ehl-Sous appartient aux Faradji, et
TOME XXÎ. — 1904- 6
82 REVUE DES DEUX MONDES.
c'est un Ould-Faradji qui est, en ce moment, gouverneur de
Fez-el-Djedid. Les Djamaï, les Kerdoudi, les Mesfiouî, les Ghar-
nit, les Ben-Driss, les Bouhacherin et les Ben*Sliman se sont dis-
tingués parmi les secrétaires du makhzen, et ce sont eux qui ont
fourni les principaux vizirs depuis le règne de Moulay-abd-er>
Rahman.
VI
Dans ces grandes familles se conservent précieusement les
traditions politiques et les procédés de gouvernement qui ont
maintenu jusqu'à ce jour l'autorité makhzénienne ; car la poli-
tique makhzen est chose trop délicate et trop compliquée pour
être le fait du grand nombre. En réalité, l'empire du Maroc est
ime fédération vague, englobant un grand nombre de tribus ou
de fractions, parfois minuscules. Chacun de ces organismes pos-
sède sa constitution propre ; chacun se montre, avant tout, jaloux
de son indépendance et souhaite, afin de la conserver, le main-
tien d'une anarchie propice. Il n'existe que deux liens suscep-
tibles de réunir entre eux ces atomes divergens et de provoquer,
par leur réunion, la constitution d'un État : un lien religieux,
né des croyances musulmanes spéciales au Maghreb, qui fait
accepter aux tribus l'influence des zaouïas, l'action collective des
choiïa, des marabouts et des oulémas, et l'autorité suprême du
chérif couronné ; un lien politique, créé par le développement
historique du makhzen, qui superpose un pouvoir central à
Téparpillement des groupes locaux. L'utilisation prudente de
ce double lien permet le gouvernement du Maroc. Mais la force
centrifuge y est si puissante que le gouvernement doit se borner
au maniement des organes essentiels, éviter toute intervention
directe dans les affaires des tribus, et faire de son administrjation
une véritable diplomatie.
Si les tribus avaient un sentiment quelconque de cohésion, et
parvenaient à s'entendre entre elles, le makhzen cesserait d'exister
par le fait même : le fondement de la politique makhzen consiste
donc à les diviser, à éterniser entre elles les querelles héréditaires
et à exercer, dans chacune d'elles, le maximum d'autorité com-
patible avec les circonstances. Le makhzen écrase et pressure
les faibles; il garde certains égards vis-à-vis de ceux qui sont
capables de résistance: il néglige prudemment les forts. Les
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 83
villes et les plaines exposées aux coups du pouvoir central,
obligées de subir ses exigences, doivent lui fournir les ressources
militaires et fiscales, destinées à contenir la montagne inacces-
sible. Le double fait de payer l'impôt et d'envoyer un contingent
caractérise donc le bled-el-makhzen, par opposition au bled-es-.
siba, qui garde ses hommes et son argent. Certaines tribus sont
constamment soumises; certaines autres vivent, au contraire,
dans ime perpétuelle insoumission; il en existe bon nombre,
sur les premières pentes de la montagne, qui demeurent dans
une situation intermédiaire , apportent ou retiennent leur sou-
mission, selon les circonstances ou la force du makhzen. C'est
dans ces régions indécises que le sultan peut, de temps à autre,
lancer quelques expéditions lucratives et exercer, grftce à son
armée, une action intermittente. Développer le bled-el-makhzen
jusqu'à ses limites extrêmes et réduire dans la mesure du pos-
sible le bled-es-siba, a toujours été le but de la politique makhzen,
et les plus grands souverains du Maroc ont été ceux qui ont su
obtenir l'impôt du plus grand nombre de tribus.
En dehors de l'impôt et du contingent, le makhzen ne peut
pas avoir de grandes exigences. Il ne demande aux tribus que
d'assurer, sur leur territoire, la sécurité du passage et les laisse se
gouverner à leur guise; elles n'ont pas de routes à entretenir,
pas de travaux publics à exécuter; le principe de la responsa-
bilité collective leur garantit à elles-mêmes une police suffi-
samment efficace. En fait de fonctionnaires, le makhzen se borne
à nommer les cadis, les gouverneurs des villes et les caïds des
tribus. Comme la population des villes est plus malléable, il est
souvent indifférent de leur attribuer un gouverneur quelconque ;
il en est de même des tribus modestes, dont il importe peu de
ménager les convenances, ou bien de celles qui viennent d'être
réduites, et qu'il s'agit de maintenir sous une vigoureuse auto-
rité. Dans la plupart des tribus de la plaine soumise, les caïds
sont choisis parmi les contribules; parfois quelque ancien
fflchaouri, issu de la tribu, que son séjour à la Cour a imprégné
des idées makhzen; le plus souvent de grands propriétaires, dont
les familles détiennent cette dignité depuis plusieurs générations.
Cependant la désignation ne saurait être tout à fait arbitraire, et
le makhzen doit, au préalable, s'assurer de Tassentiment de la
tribu; autrement la kasbah du nouveau caïd risquerait d'être
pillée par ses administrés, puis une délégation se hâterait vers
84 REVUE DES DEUX MONDES.
la Cour, pour se réfugier dans quelque koubba et réclamer un
nouveau choix. Le caid, une fois nommé par le makhzen et
agréé par les siens, devient un potentat dans sa tribu, où il
exerce le même pouvoir absolu que le sultan dans TEmpire;
c'est lui qui désigne ses cheikhs, répartit Timpôt, et recrute le
contingent; c'est lui seul que connaît le makhzen pour l'accom-
plissement des obligations de la tribu, et c'est avec lui que
s'ouvrent une correspondance et une comptabilité.
Le soin de cette correspondance et de cette comptabilité avec
les tribus revient à la bureaucratie makhzénienne, qui remplit
les diverses beniqas. La correspondance est considérable; car,
môme dans les parties les plus reculées du bled-es-siba, il n'est
pas de tribu qui ne soit en rapport avec le makhzen. Bien que
résolues à se soustraire à son autorité, elles tiennent toutes à
garder un contact avec lui et à ne point se détacher complète-
ment d'un pouvoir musulman, qui maintient, aux yeux des étran-
gers infidèles, le symbole de l'unité impériale. Ce souci ne s'est
jamais mieux manifesté qu'au cours de la présente agitation, où
il n'est pas une des tribus rebelles qui, tout en le combattant
par les armes, ait interrompu ses négociations avec le makhzen.
La comptabilité est naturellement plus limitée, car on ne peut
entrer en compte qu'avec les tribus soumises.
Les obligations fiscales de ces tribus sont consignées dans un
registre, qui fut établi lors de la réorganisation de l'impôt par
les Saadiens; il contient, pour chaque tribu, le relevé des chefs
de famille propriétaires, c'est-à-dire le nombre des unités impo-
sables, calculé par tentes, par feux, par fusils ou par étendards,
selon les régions. Le prince Almohade Yacoub-el-Mansour avait
été le premier à percevoir les deux impôts coraniques, l'achour
et le zekkat; quant à la naïba, c'était, en principe, un impôt
supplémentaire, destiné à parer aux frais extraordinaires de la
guerre, que les Almohades et les Mérinides avaient déjà com-
mencé de percevoir. Quand le premier Saadien entreprit la lutte
contre les Portugais, il demanda une contribution aux gens du
Sous, et chacun d'eux dut apporter un dirham. Fort de ce précé-
dent, lors de la constitution actuelle du makhzen, ce fut la naïba
qui dut fournir des ressources permanentes pour les dépenses
militaires. Elle reçut alors son nom et sa forme définitive. Im-
posée d'abord à tous, en nature, puis en espèces, elle fut prompte-
ment épargnée aux groupes privilégiés : la dispense d'impôt, dont
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 85
les chorfa bénéficiaient déjà, sous les Mérinides, en vertu de
dahirs nominatifs, fut étendue aux tribus makhzen, et les diverses
zaouîas obtinrent successivement la môme faveur. La naïba con-
tinue à peser sur la plèbe, taillable à merci, des tribus non pri-
vilégiées; c'est devenu un impôt fort arbitraire dans sa percep-
tion et dont le makhzen exige le paiement, quand il le juge à
propos^ soit qu'il le réclame de toutes à propos d'une expédition
chéri/ienne, soit qu'il l'impose à une tribu isolée, en punition
de quelque méfait. La naïba, dont l'unité, prévue au registre,
peut être doublée selon les besoins de l'État, se paie en nature ou
en espèces ; la dalra est la contribution en argent, la koulfa l'ap-
port de bêtes de somme, paille, orge et bœufs pour la fabrication
de la viande conservée. La naïba est intermittente et doit être
acquittée en sus de l'achour et du zekkat, qui sont annuellement
perçus •
En outre du registre fiscal, le makhzen détient un registre
des obligations militaires, dont l'idée première remonte à
Moplay-Sliman, qui se mit à envisager la réforme de son armée,
lors de la dispersion dos Bouakhar. Ce furent Moulay-abd-er-
Rahman et ses successeurs qui donnèrent à ce registre sa forme
actuelle. Il contient la liste de toutes les tribus soumises et le
contingent que chacune d'entre elles est en mesure de fournir,
en fantassins et en cavaliers. Les fantassins sont destinés au re-
crutement de l'armée permanente, les cavaliers sont les nouaïb,
convoqués dans le seul cas de harka^ par appel chérifien.
Chaque caïd reçoit une copie des registres fiscaux et mili-
taires, en ce qui concerne les obligations de sa propre tribu, et
il est responsable vis-à-vis du makhzen de la façon dont elle les
remplit. C'est un principe de la politique makhzen de faire en
sorte que le compte de chaque caïd reste débiteur, en argent et
en hommes ; on pense influer ainsi sur leur docilité, par la con-
stante menace du règlement de l'arriéré. Le makhzen cherche,
d'ailleurs, à laisser aux tribus le moins de ressources possible, de
peur qu'elles ne les emploient à l'achat de chevaux et d'armes,
car il est de règle, au Maroc, que la révolte y soit la conséquence
de la prospérité. Si quelque caïd s'attardait trop dans ses obliga-
tions, ou faisait mine d'indépendance, le pouvoir central com-
mencerait à s'inquiéter de son attitude. Il n'est pas d'usage que
les chefs des tribus entretiennent des représentans auprès du
sultan. A moins qu'ils ne soient appelés à la Cour, soit en cas de
86 REVUE DES DEUX MONDES.
harka, où tous doivent accourir à la tête de leurs nouaïb, soit sur
une convocation individuelle, c'est par correspondance que le
makhzen traite d'affaires avec eux. S'il s'agit d'une question insi-
gnifiante, la lettre est apportée de la capitale par un des msakhrin ;
renvoi d'un mchaouri comporte déjà une missive plus importante ;
dans un cas sérieux, on déplace même un des moualin-el-mekhala
(gens du fusil) qui figurent, dans l'entourage du sultan, parmi
les officiers de la couronne. Si l'on veut faire une tentative de
conciliation, le grand vizir dépêche un secrétaire de sa beniqa;
s'il s'agit, au contraire, de donner un dernier avertissement, on
envoie un caïd-er-raha avec quelques soldats, qui s'installent
comme de véritables garnisaires. Tous les envoyés du makhzen
sont porteurs d'un papier officiel, qui mentionne le motif de
leur venue et le chifiFre de la commission, — sokhra, — que devra
leur payer l'intéressé. Si les affaires se compliquent, si la puis-
sance du caïd devient trop dangereuse, ou sa résistance trop ma-
nifeste, il ne reste plus au makhzen qu'à employer les grands
moyens : en pays soumis, il provoque des compétitions parmi les
contribules du coupable, divise son territoire entre plusieurs
caïds, le destitue ou l'emprisonne. Vis-à-vis des tribus qui frisent
l'insoumission, il doit prendre son temps, attendre l'occasion
propice, puis risquer une expédition militaire, qui, après avoir
infligé un châtiment exemplaire au groupe récalcitrant, fera
rentrer, du même coup, l'arriéré des impôts.
S'il n'est point de gouvernement dont l'organisme paraisse
plus simple que celui du Maroc, il n'en est pas non plus dont le
maniement soit plus compliqué. C'est un véritable groupement
de petits États autonomes, à l'égard desquels le makhzen doit
procéder, selon une diplomatie appropriée à chacun d'entre eux.
Pour réussir dans sa tâche, il lui faut acquérir, par la concession
de certains privilèges, le concours des principales influences;
concours militaire des tribus makhzen, concours administratif
des caïds, concours religieux des chorfa et des zaouïas ; encore
doit-il s'employer sans cesse à contenir ses associés privilégiés,
de peur de se trouver quelque jour à leur merci» Si le makhzen
demande aux tribus de satisfaire à quelques obligations limitées,
c'est à seule fin d'assurer son existence, et son ambition ne va
pas au delà de développer dans l'Empire un système fiscal et un
système militaire.
Malgré son étendue, sa population et ses richesses natu-
LES TRÂNSFOEMATIONB DU MAROC. 87
relies, le Maroc est, financièrement, Tétat le plus faible qui se
puisse concevoir. Pour répondre aux usages locaux, le makhzen
est obligé d'accepter, en nature, une part considérable des im*"
pots, si bien qu'il est facilement à court de numéraire, tout en
disposant d'un excès de ressources pour fournir la mouna ou des
cadeaux. D'autre part, sauf pour la naïba, qui apparaît bisto-
riquement comme tme conséquence de la conquête du pays par
le groupe dominant, et qui constitue, d'ailleurs, une rentrée
extraordinaire en vue de la dépense extraordinaire des expédi-
tions militaires, il n'est pas loisible au makhzen d'établir à son
gré de nouvelles taxes. Le pays soumis paie volontiers les deux
impôts coraniques, l'achour et le zekkat, puisqu'ils résultent d'un
devoir religieux. L'idée féodale le réconcilie avec l'obligation de
la hédia, c'est-à-dire de l'hommage, en espèces et en nature, ap-
porté par les vassaux au seigneur. suzerain, à l'occasion des trois
grandes fêtes religieuses. Les superstitions du Maghreb font
également admettre la légitimité de ziaras, qu'apportent les caïds
au cbérif couronné, lors de leurs visites à la Cour, et qui re-
viennent, non point au Trésor public, mais à la bourse particu-
lière des sultans. Le makhzen peut également toucher le revenu
de SOS immeubles, comme tout autre propriétaire foncier, et
percevoir des droits de douane, parce qu'ils affectent le commerce
étranger, sans peser directement sur les musulmans. Mais c'est à
cela que se bornent les recettes légitimes de l'État et sa faculté
d'imposer les gens. Les mostafad ou contributions indirectes,
qui comportent aujourd'hui les droits de portes et de marchés,
les monopoles du soufre, du kif et du tabac à priser, sont d'insti-
tation moderne, et la population ne s'y prête point sans diffi-
cultés. Quand, pour la première fois, au xviu® siècle, Sidi
Mohammed-ben-Abdallah essaya d'établir le meks (c'est ainsi
que l'on nomme tout impôt non coranique), en taxant, à Fez,
les balances des marchés au beurre et aux huiles, — taxe bien
minime, puisque son revenu annuel ne devait pas dépasser
3000 metkals, — les Fasis crièrent à l'hérésie, et le sultan dut
interroger les oulémas de la ville, quant à la légitimité de la
taxation. Ceux-ci rendirent un fetoua^ reconnaissant au souverain
la faculté d'exiger des droits supplémentaires, s'il ne disposait pas
de ressources suffisantes pour l'entretien de son armée : c'est en
vertu de ce fetoua propice qu'un début timide de contributions
indirectes et de monopoles a pu être tenté au Maroc.
88 EEYUE DES DEUX MONDES.
Pour modestes qu'ils soient, les services financiers jouissent
d'une assez sérieuse organisation. Ils sont confiés au corps des
oumana, qui a été institué sous le règne de Moulay-Sliman,
lorsque le makhzen, renonçant au monopole du commerce exté-
rieur, qui existait à son profit, se décida à établir des douanes
dans les ports ouverts. D'abord, ces oumana furent exclusive-
ment recrutés parmi les négocians de Tétouan, Salé et Rabat; à
la fin du règj^e de Moulay-abd-er-Rahman, on s'adressa aussi
aux gens de Fez, qui acquirent promptement la prépondérance
parmi les agens fiscaux du makhzen. Chaque année, une liste
est dressée par le ministre des finances, contenant les noms
des commerçans établis dans les quatre villes favorisées et sus-
ceptibles de remplir les fonctions d'amin; c'est d'après cette
liste que sont pourvus les divers postes, au fur et à mesure des
vacances; il est d'usage de ne point laisser un amin en place au
delà de deux ou trois ans. Avec la complication croissante de la
comptabilité et des services, il a fallu instituer toute une variété
d'oumana. Ceux des douanes, installés dans les ports ouverts,
perçoivent les droits d'exportation et d'importation; comme ils
détiennent la majeure partie des espèces recouvrées par le Trésor,
le makhzen en fait ses banquiers, tire sur eux pour ses paiemens
et leur demande, en cas de besoin, des envois de fonds. Les
oumana-el-mostafad ont été placés dans toutes les \411es comme
receveurs des contributions indirectes, depuis que ces taxes ont
été généralisées et développées par Sidi Mohammed-ben-abd-er-
Rahman, après la guerre de 1860 avec l'Espagne. Pour Tachour
et le zekkat, les évaluations sont effectuées par les soins des
oumana-el'kers (administrateurs des impôts), qui sont le plus
souvent de grands propriétaires, exerçant leurs fonctions de
père en fils et disposant de circonscriptions fort étendues ; leurs
agens parcourent le pays lors de la moisson et procèdent dans les
tribus à l'estimation de la récolte; cela fait, chaque caïd devient
responsable de la quantité due par ses administrés, au titre de
l'achour, qui, selon les usages de la tribu ou les exigences du
makhzen, doit être payé en argent ou apporté en nature au mers
le plus prochain, contenant les silos de l'État. Quant au zekkat,
il est toujours acquitté en espèces, en proportion du bétail pos-
sédé par chaque tribu.
Dans les ports, la douane constitue une caisse publique, ren-
fermant des fonds d'État. Dans l'intérieur, le Trésor dispose, à
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 89
Fez, Mékinez et Marrakech, de trois ôi/W-ma/, placés dans la
kasbah, sous la garde du pacha de guich. A chacun d'eux est
attaché un amin-essayer, chargé d'effectuer les paîemens, sauf à
Fez, OÙ cet office est confié à un conseil de trois oumana, formant
le Dar-AddeyeL Les impôts perçus en nature aboutissent aux
magasins généraux du makhzen, qui sont placés, dans les trois
villes précitées, sous la surveillance d'aumana-el-mers.
Quel que soit le service dont il est chargé, chaque amin est
tenu d'envoyer au makhzen. en double exemplaire, un état heb-
domadaire de ses recettes et son bilan mensuel ; dans les sept
jours qui suivent la fin du mois, l'amin doit avoir dressé et ex-
pédié à la Cour le compte détaillé de lexercice du mois écoulé.
En outré, au moment de quitter leurs fonctions, les oumana se
présentent au makhzen, avec un compte général de leur ges-
tion, afin qu'il leur en soit donné décharge. Un exemplaire des
états ainsi fournis est remis au sultan et communiqué par lui au
contrôle de la beniqa spéciale faisant office de Cour des
comptes; l'autre est retenu par le ministre des Finances, qui le
fait transcrire sur un grand livre, tenu constamment à jour et
marquant ainsi, en recettes et en dépenses, la situation exacte du
Trésor. On voit que les oumana ont apporté dans la comptabi-
lité publique les habitudes régulières des maisons de commerce,
dont ils sont issus; mais ils n'ont pas cherché à dégager des
règles propres aux finances de l'Etat; ils ne dressent pas de bud^
get et ne se règlent par aucune prévision de dépenses. Aussi le
système financier du makhzen se trouva-t-il excellent, tant que
l'État fut géré avec une traditionnelle économie, distribuant li-
béralement les produits en nature tirés de l'impôt, mais réser-
vant les espèces pour les besoins éventuels. Quand vinrent les
réformes coûteuses et les fantaisies de Moulay-abd-el-Aziz, elles
bouleversèrent du premier coup tous les comptes de l'État : pour
donner des traitemens aux fonctionnaires et acquitter les com-
mandes chérifiennes, il fallut beaucoup d'argent comptant, et il
était impossible de s'en procurer, en proportion suffisante, avec
des revenus qui ne paraissent pas dépasser un total d'une vingt
taine de millions, dont la moitié environ fournie par les
douanes.
L'expérience actuelle a révélé que le système militaire n'était
pas beaucoup plus apte que le système financier à supporter les
soubresauts imprimés par le jeune sultan t la politique makh-
90 REVUE DES DEUX MONDES.
zénienne ; et que, s'il suffisait à exercer, sur certams3)omt8, une
répression locale, il ne pouvait contenir une agitation étendue,
provoquée par les erreurs du souverain. Seul, le guich reste
efficace. En fournissant la garde impériale et la garnison des
villes makhzen, il garantit l'existence du gouvernement maro^
cain et le préserve contre toute agression des tribus, qui se
savent impuissantes devant des murailles ou des canons. Quelque
universelle que devienne l'agitation, elle peut déborder sur tout
le pays, le transformer en bled-es-siba; mais, tant que subsis-
tera le guicb, il y aura un sultan et un makbzen, inattaquables
à l'abri des villes impériales ou dans l'enceinte du campement
chérifien.
Si la défensive est ainsi assurée pour le makhzen contre ses
sujets récalcitrans, l'offensive est moins bien organisée. Elle ap-
partient à Tarmée permanente et aux contingens nouaïb. La plu-
part des tribus du pays makhzen, y compris les tribus privi-
légiées, consentent à maintenir sous les armes un certain nombre
d'hommes ; si bien que chaque tribu possède un tabor, portant
son nom, qui se compose des askar, désignés pour le service
parmi les contribules ; — les tribus du Haouz et des Diara de
l'Atlas fournissent ainsi leur tabor à l'armée chérifienne ; quant
à celles du Gharb, quelques-unes refusent encore de se prêter à
cette obligation. En dehors des tabors de tribus, il s'est égale-
ment constitué plusieurs tabors de volontaires, en majorité
originaires du Sous, qui sont recrutés par quelques caïds renom-
més et prennent le nom de leur chef; le plus connu de ces tabors
est celui des Harraba, qui est un bataillon modèle, d'environ
2500 hommes, formé par le caïd sir Harry Mac-Lean. Chaque
tabor est commandé par un caïd-er-raha, qui dispose de caïds-
el-mia comme officiers subalternes et de mokaddems comme
sous-officiers; un amin spécial sert de payeur au régiment.
L'effectif de chaque tabor est infiniment variable : celui des
tabors de volontaires peut être à peu près maintenu par la re-
cherche de nouveaux engagemens ; la chose ne va pas de môme
pour les tabors des tribus, qu'on évite de mécontenter en risquant
auprès d'elles un appel de recrues. Il en résulte que les tabors de
tribus peuvent être nombreux à l'arrivée d'un nouveau contin-
gent; mais peu à peu les désertions y accroissent les vides et ils
finissent ptu* ne plus compter que quelques askar, si même ils
ne disparaissent pas tout entiers. Le soldat marocain est né dé-
I
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 91
serteur; ses goûts d'indépendance l'écartant des drapeaux, et il y
est tacitement encouragé par ses propres officiers, qui préfèrent
se réserver la solde de leurs hommes. Les askar sont uniformé-
ment vêtus d'un large pantalon de cotonnade bleue et d'une
Teste rouge ; leur coifiPure est une simple chéchia ; ils sont armés
de fasUs Gras et Martini ; il va sans dire qu'au premier besoin
d'ai^genty ils s'empressent de battre monnaie avec leur arme-
ment et leur équipement. Tous ces tabors, qui sont le gros de
l'armée chérifienne, et représentent nominalement une vingtaine
de mille hommes, forment l'infanterie ; les plus imporians sont
complétés par un petit escadron de cavaliers ou par une section
de mitrailleuses. Il s'y joint quelques batteries d'artillerie, ma-
nœavrées par plusieurs centaines d'artilleurs, iubjia^ recrutés
parmi les quatre tribus makhzen, avec un certain appoint de
?olontaires, et instruits par la mission militaire française. Les
eanons en service sont de toutes provenances, mais la plupart ont
été mis hors d'usage par l'incurie marocaine. Depuis un an,
Moulay-abd-el-Aziz a entrepris de se constituer une cavalerie,
avec des Chaouya, des Abda, des Doukkala, et aussi des volon-
taires; en tout, 7 ou 800 hommes, dont il a confié l'instruction à
la mission militaire française et à un major anglais, appelé pour
la circonstance.
Ces forces d'infanterie, d'artillerie et de cavalerie, qui sont
toute l'armée permanente, doivent rester auprès du makhzen;
quelques détachemens sont cependant répartis, comme garnison,
sur plusieurs points du pays ; il en existe à Mékinez, à Tanger et
à Ouazzan ; un tabor entier réside au Tafilelt ; un autre à Tiznit,
dans le Sous ; en temps normal, la garnison d'Oudjda doit être re-
liée à Fez par une série de postes, qui occupent les kasbahs de
Miknasa, de Messoun et d'Ayoun-Sidi-Mellouk ; ces postes ont
été naturellement enlevés par les rebelles, dès le début de la pré-
sente agitation. La garnison des ports est assurée par des tabors
locaux, appuyés de quelques artilleurs.
Le makhzen dispose de cette armée, pour la lancer, en cas
de besoin, contre les tribus récalcitrantes, et exiger la rentrée des
impôts arriérés. Les askar se jettent sur la tribu désignée, y
font main basse sur la volaille et le bétail, brûlent les villages,
coupent quelques têtes et se retirent, après que le makhzen a
obtenu satisfaction par l'intermédiaire des chorfa locaux. Quand
û s'agit d'une expédition plus importante et que Ton s'attend à
92 REVUE DE8 DEUX MONDES.
une sérieuse résistance, le makhzen convocfue une harka et
joint à son infanterie permanente la cavalerie des nouaïb, dont
chaque tribu lui fournit un contingent. Bien qu'ils ne reçoivent
pas les leçons d'instructeurs européens, les nouaïb passent pour
la seule force solide, dont le makhzen puisse disposer en cam-
pagne, et ils montreraient, à lâcher pied au premier coup de
feu, un moindre penchant que les askar. Âskar et nouaïb avaient
suffi jusqu'ici à remplir leur tâche et à assurer peu ou prou le
fonctionnement du gouvernement marocain; les événemens de
l'an passé ont montré qu'ils ne pouvaient réduire une insurrec-
tion généralisée parmi les tribus et que leur efficacité ne dépas-
sait point les résistances locales.
Il faut, d'ailleurs, reconnaître que les brusques réformes
entreprises par Moulay-abd-el-Aziz étaient faites pour décou-
rager les meilleures volontés parmi les soutiens ordinaires du
makhzen ; et Ton a vu, dans ces derniers temps, ce phénomène
extraordinaire du personnel makhzénien, — vizirs et caïds en
tète, — employé à défendre le makhzen, puisque c'était sa
raison d'être, mais faisant, au fond du cœur, des vœux ardens
pour le succès de Bou-Hamara et bénissant le ciel de leur avoir
suscité un adversaire aussi opportun. Les fantaisies européennes
et les gaspillages du jeune sultan ont contribué pour une bonne
part à ce mouvement de désaiïection ; il a été surtout provoqué
par le projet de réforme fiscale, qui, faisant table rase du passé,
prétendait abolir d'un seul coup tous les privilèges. En sep-
tembre 1901, une circulaire annonça que « Notre maître (Dieu
le glorifie !) avait reçu de Dieu la joie de pouvoir tourner son
attention vers les mesures à prendre, afin d*améIiorer le sort de
ses sujets bien gardés, couper court aux sources d'injustice et
d'arbitraire... » Ces mesures comportaient le tertib, c'est-à-dire
une réforme fiscale, supprimant les anciens impôts coraniques
et les remplaçant par une taxe sur les terres arables, les arbres
fruitiers et le bétail. La taxe devait être fixe et applicable à tous,
selon un tarif annexé au projet. Des oumana et des adoul étaient
désignés pour parcourir tout le pays, y faire l'évaluation de
la matière imposable, et être ensuite chargés des perceptions
et des paiemens. Quant aux caïds, ils recevraient à l'avenir un
salaire du makhzen, s'élevant, selon leur rang, de 2 douros 1/2 à
10 douros par jour; ils ne seraient plus autorisés à percevoir des
sujets de Sa Majesté Ghérifienne « la moindre rognure d'ongle, »
r
LES TRANSFORMATIONS DU MAROC. 93
et leur rdie devrait se borner h prêter main-forte aux agens du
fisc.
Ce malencontreux projet, si simple en apparence, qui devait
apporter au Trésor un ^supplément de ressources et introduire
aa Maroc le règne de la justice, témoignait d'une prodigieuse
inexpérience ; il contenait en lui-même le bouleversement du
makiizen et les germes de la présente agitation ; — de fait, il
n'était pas un Marocain qu'il n'atteignit dans ses croyances ou
dans ses intérêts. La plupart des tribus soumises, qui en eussent
pa éprouver quelque soulagement, y virent surtout une atteinte
à leurs convictions religieuses par la suppression des impôts
coraniques, et elles se méfièrent d'une suggestion étrangère;
cela suffit pour agiter la montagne et y faire prêcher la guerre
sainte contre le sultan réprouvé. Dans la plaine, les tribus se
sentirent plus dégagées u l'égard de leurs caïds, dont les attri-
butions fiscales constituaient naguère le revenu principal et la
principale autorité; si bien que les caïds, ainsi réduits à la por-
tion congrue, se virent privés de l'influence dont ils se servaient
à la fois pour piller leurs administrés et soutenir le makhzen.
Les privilégiés s'indignèrent. A quoi bon désormais appartenir à
une tribu de guich, et vouer, de père en fils, sa vie à la défense
du makhzen, si l'on avait à payer les taxes comme une simple
tribu naïba? Les chorfa, soumis à l'impôt comme le commun
des mortels, ressentirent cette ofTense faite au sang du Prophète
et mirent plus .de négligence à concilier les tribus au profit
d un gouvernement aussi mal élevé. Tous les fonctionnaires,
— caïds et oumana, les vizirs eux-mêmes, — envisagèrent avec
répugnance un régime qui leur attribuait des salaires mesquins et
tarissait leurs anciennes sources de richesses. Du reste, les res-
sources du Trésor étaient trop faibles pour assurer des appoin-
tenaens convenables à tous les employés du makhzen; le trouble
financier se trouva encore accru par le fait que, l'ancien système
ayant été abrogé avant que le nouveau eût pris sa forme défini-
tive, les tribus ont, depuis deux ans, cessé de payer tout impôt.
Le tertib avait donc eu, comme résultat immédiat, de fausser les
ressorts constitutifs du makhzen, d'en détruire le système finan-
cier, et de provoquer une agitation qui démontrait l'insuffisance
de son système militaire.
Or, une crise aussi grave a pu être abordée par un makhzen
qui étaiti depuis nombre d'années, en transformation et que le
94 REVUE DES DEUX MONDES.
caractère du sultan régnant avait particulièrement affaibli ; pour-
tant, grâce au prestige et à la force de ses traditions, il a pu
subsister, il subsiste, et il est bien probable qu'il sera de force
à subsister longtemps encore. C'est en^se cramponnant à son
makhzen que Moulay-abd-el-Aziz a réussi à se maintenir contre
la réprobation de tout son peuple. Il est bors de doute que le
makhzen est faible dans ses manifestations d'autorité, battu en
brèche de toutes parts par l'anarchie marocaine; mais, s'il est
limité dans son action, il est assuré dans son existence par la
considération involontaire dont l'entourent les tribus et par le
sentiment inconscient qu'elles ont de son utilité. Toutes pro-
portions gardées, le makhzen peut être compté au nombre de
ces vénérables institutions comme on en citerait quelques-
imes en Europe, qui, |fortes de leur passé et de leur poli-
tique, se sentent nécessaires et irremplaçables, supportent les
secousses les plus dangereuses avec sérénité, et résistent aisé-
ment aux plus terribles chocs. L'expérience actuelle est bien
faite pour démontrer une fois de plus la solidité de l'édifice
makhzénien, et, jusqu'à nouvel ordre, il est impossible de con-
cevoir sans lui le gouvernement du Maroc.
MADAME DE MAINTENON
ET
MADAME DE CAYLUS
« Le samedi au soir, 15 avril, veille de la Quasimodoj mou-
rut à Saint-Cyr la célèbre et fatale M"*' de Maintenons Quel
bruit cet événement en Europe s'il fût arrivé quelques années
plus tôt I On rignora peut-être à Versailles qui en est si proche ;
a peine en parla-t-on à Paris. On s'est tant étendu sur cette
femme trop et si malheureusement fameuse, à l'occasion de la
mort du Roi, qu'il ne reste rien à en dire que depuis cette époque.
Elle a tant, si puissamment et si funestement figuré pendant
trente-cinq années, sans la moindre lacune, que tout, jusqu'à ses
dernières années de retraite, en est curieux. » Après avoir ainsi
insulté une dernière fois celle qu'il a poursuivie de sa haine,
Saint-Simon ne peut s'empêcher de lui rendre un involontaire
hommage. « Elle se retira à Saint-Gyr au moment même de la
mort du Roi, et eut le bon sens de s'y réputer morte au monde,
et de n'avoir jamais mis le pied hors de la clôture de cette mai-
son. Elle ne voulut y voir personne du dehors, sans exception
qae du très petit nombre dont on va parler, rien demander ni
recommandera personne, ni se mêler de rien où son nompùtètre
mêlé (1). » Et il continue, en entrant dans d'assez longs détails,
parfois inexacts^ sur la vie de M"** de Maintenon. Mai^ il a raison
de dire que ces années de retraite sont curieuses. Elles sont peu
(!) Saint-Simon. Édition Chéniel de 1858, t. XVII, p. 184
96 REVUE DES DEUX MONDES.
connues. Ceux-là mêmes qui savent, et le nombre n'en est peut-
être pas très grand, que M""' de Maintenon survécut de quatre
années à Louis XIV, croient assez volontiers qu'elle était tombée
dans une sorte d'enfance, et le récit, souvent reproduit, qu'on
trouve dans Saint-Simon de la visite que lui fît le tsar Pierre
le Grand, où, Tayant trouvée coucbée, il l'aurait contemplée,
sans mot dire, comme un objet de curiosité, n'a pas peu contri-
bué à fixer cette légende. La vérité, c'est qu'elle demeura, au
contraire, maîtresse de toutes ses facultés jusqu'à la fin, ne ces-
sant de témoigner aux personnes qu'elle continuait d'aimer la
même affection, et de prendre à certaines affaires le même intérêt.
Des documens qu'on peut presque considérer comme iné-
dits (1) vont nous permettre de la faire revivre sous les yeux de
nos lecteurs durant cette dernière période de sa vie. Depuis le
lendemain de sa retraite à Saint-Cyr, elle entretint avec sa cé-
lèbre nièce, la comtesse de Caylus, un commerce suivi de lettres
qui sont presque des journaux. On y voit quelles étaient ses occu-
pations et ses préoccupations quotidiennes: on y trouve des juge-
mens, marqués au coin du bon sens, sur les bommes et sur les
choses. La tête, on le sent, est restée bonne, et, jusqu'au bout,
elle a mérité l'hommage que lui adressait Louis XIV lorsqu'il
l'appelait : « Votre Solidité-. »
Cet échange de correspondance nous donnera aussi l'occa-
sion de montrer l'aimable nièce de M"' de Maintenon sous un
jour assez nouveau. De même, avons-nous dit dans une précé-
dente étude sur M"" de Maintenon (2), qu'il y a des personnes qui
apparaissent à la postérité toujours vieilles, et M""^ de Maintenon
est du nombre, de même il y en a qui lui apparaissent toujours
jeunes, et M"' de Caylus est du nombre également. Nous avons
quelque peine à nous la représenter avec d'autres traiis que ceux
sous lesquels elle se montre dans ses SoMt?enîr^, c'est-à-dire mêlée
à tout le mouvement de la cour de Louis XIV, à l'époque encore
(1) Nous avons eu entre les mains deux gros volumes contenant en original ou
en copie la Gorrrespondance de M"** de Maintenon et de M"* de Caylus, dont une
partie seulement a été publiée, inexactement, par La Deaumelle. Le volume qui
contient la copie des lettres de M»* de Maintenon nous a été obligeamment prêté
par les héritiers de Lavallée. La garde du volume porte la mention suivante : « Ce
livre est à M"* d'Àumale. » Le volume qui contient les originaux des lettres de
M** de Caylus provient des Archives de Mouchy, que M. le duc de Mouchy nous a
libéralement ouvertes.
(2) Vovez la Revue du 15 décembre 1901.
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CAYLUS. 97
heureuse et brillante. M"* de Caylus subit cependant l'inévitable
loi de nature. Elle vieillit, pas très tard à la vérité, puisqu'elle
ne survécut que de dix années à M"' de Maintenon el mourut
à cinquante-huit ans. Mais depuis la mort de Louis XIV, c*cst-à-
dire depuis quatorze ans déjà, elle vivait dans la retraite à Paris,
absorbée dans des préoccupations fort différentes de celles qui
avaient rempli sa jeunesse, alors que' Téclat trop giand d'une
conduite irrégulière l'avait fait bannir d'une cour cependant peu
sévère; mère passionnée de deux enfans dont, avant tout, elle
avait à cœur la fortune et l'avenir; mère de rÉglise aus^i,. vi-
vant d'une vie pieuse, et prenant parti avec ardeur dans les dis-
sensions qui déchiraient alors l'épiscopat. Avant de tirer de cette
double correspondance ce qu'elle peut contenir d'intéressant au
point de vue de l'histoire de M*' de Maintenon elle-même, nous
voudrions montrer M"' do Caylus dans cette seconde phase de sa
Aie, après avoir brièvement rappelé combien différens furent ses
débuts. Nous croyons qu'elle y apparaîtra encore revêtue de
quelques charmes, et d'ailleurs le repentir, lorsqu'il est sincère,
et lorsqu'il a devancé VLge où le péché serait devenu impos-
sible, ne scmble-t-il pas ajouter parfois quelque chose aux
grâces d'une femme?
I
Marthe-Marguerite le Valois de ViJIette de Mursay naquit,
le 17 avril 1671 (et non pas 1673 comme le disent ia plupart
des notices), au château de Mursay dont j'ai, en écrivant, une gra-
vure et une description sous les yeux. Ce château, qui venait
d'Âgrippa d'Aubigné, Tarri ère-grand-père de Marthe- Marguerite,
était une vieille gentilhommière « assise en un marécage qu'un
coteau abrupt domine, circonscrit par la Sèvre et par un
rameau qui s'en détache pour la rejoindre presque aussitôt...
A Imtérieur les pièces vastes et nues exhalent comme un par-
him froid d'austérité huguenote. Quelques immenses r:hemi-
nées ont gardé leurs vieilles plaques de fonte écussonnées aux
trois croissans et ajix trois roses des Villette (1). »
Dans ce châjeau. M"' de Maintenon avait passé les premières
années de' son enfance. C'était là que la marquise de Villette,
(!j Françoiêê d'Aubigné, par M. Henri Gelin, p. 38.
Ton ixt. — 1904. 7
98 REVUE DES DEUX MONDES.
liOuise-Arthc'îmîse d'Aubigné, celle que le vieux huguenot appelait
iK son unique, » bien qu'il eût d'autres filles, Tavait emmenée à
•peine âgée de quelques jours. M"* de Maintenon, qui chérissait la
mémoire de cette tante, avait également conservé une grande pré-
dilection pour ce château de Mursay, où elle avait passé quelques
heureuses aimées, avant les épreuves qui marquèrent sa jeu-
nesse. Lorsque, étant encore M*"* Scarron, elle ramena le Duc du
Maine de Barèges, elle se complut à y passer quelques jours
pour y revoir les membres de sa famille, et lorsque, quelques
années plus tard, elle devint propriétaire de Maintenon, dont les
fossés sont alimentés par Teau de TEure, comme ceux de Mursay
le sont par Teau de la Sèvre, elle aimait à trouver quelque res-
semblance entre le château où s'était écoulée son enfance et celui
où elle pensait mourir, bien que, à en juger du moins par la
gravure, il y ait loin de la vieille gentilhommière du Poitou
à la belle demeure des Noailles.
Le père de Marthe-Marguerite, Philippe le Valois, marquis
de Villette, fut un rude homme, digne petit-fils de cet Agrippa
d'Aubigné dont les huguenots d'autrefois ont voulu faire un
saint, et qui tenait bien un peu du reître. Après avoir servi
dans l'armée de terre, voyant que l'encombrement de la car-
rière lui enlevait toute chance de faire son chemin, il prit son
parti de passer dans l'armée de mer, où l'on manquait au contraire
d'officiers, et il y obtint un avancement rapide. Il devint bientôt
chef d'escadre, et a laissé le récit de ses campagnes dans des
Mémoires sobres et vigoureux. Huguenot, connue son grand-
père, il fut dur à convertir, alors que toute la noblesse protes-
tante s'empressait à abjurer Terreur, et, quand il se résolut à
embrasser la religion catholique, il paraît bien que ce fut avec
une entière sincérité et sans arrière-pensée, car au Roi, qui lui
en fit compliment, il répondit assez sèchement « que c'était la
seule occasion de sa vie où il n'eût pas eu pour objet de plaire
à Sa Majesté. » Comme son grand-père, il avait conservé sur le
tard le cœur inflammable, car, de môme que d'Aubigné, âgé de
soixant(i et onze ans, se remaria avec Renée Burlamachi, de même
Villette, ayant perdu, en 1691, sa femme, Anne de Châteauneuf,
la mère de Marthe-Marguerite, se remaria, à soixante-trois ans
avec Glaire Deschamps de Marcilly, une ancienne élève de Saînt-
Cyr, âgée de vingt ans, qui avait tenu dans Esther le rôle de
Zarès. La belle-mère était plus jeune que la belle-fille de quatre
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE. CAYLUS. 99
ans, ce qui ne devait pa& les empêcher de vivre bien ensemble
jusqu'au jour où la marquise de Villette, fort charmante et sé-
duisante personne, épousa l'ancien ministre Bolingbroke, et alla
vivre à Londres, où elle tint une place brillante dans la société
anglaise.
La petite Marthe-Marguerite ne passa au château de Mursay
que les années de sa première enfance. Elle avait neuf ans quand
M** de Maintenon profita de l'absence de M. de Villette, retenu
à la mer, pour ourdir un complot avec une de leurs parentes
communes, M"* de Fontmort, qui avait passé si souvent de la reli-
gion prétendue réformée à la catholique, et de la catholique à
la prétendue réformée, que Constant d'Aubigné, le père de M"* de
Maintenon, disait assez plaisamment ; « Dieu lui-même, qui sait
tout, ne sait pas de quelle religion est ma cousine. » Le ré-
sultat de ce complot fut de faire partir Marthe-Marguerite de
Mursay, à Tinsu de sa mère, qui était cependant catholique,* et 3e
l'amener à Saint-Germain en compagnie de deux cousines à elles,
également huguenotes. Là, on entreprit leur conversion & toutes
trois. Les deux cousines opposèrent une résistance « infiniment
glorieuse au calvinisme, » dit M"*' de Caylus dans ses Souvenirs.
Quant à elle, on sait en quels termes plaisans elle a raconté sa
propre conversion. « Je pleurai d'abord beaucoup, mais je
trouvai le lendemain la messe du Roi si belle que je consentis
à me faire catholique, à condition que je l'entendrois tous les
jours et qu'on me garantiroit du fouet. C'est là toute la contro-
verse qu'on employa et la seule abjuration que je fis (1). »
Cet enlèvement d'une fillette de neuf ans, et cette conversion
opérée à l'insu des parens, contre la volonté formelle de l'un
d'eux, ont été fort reprochés à M*' de Maintenon. Nous n'entre-
prendrons point de la défendre. Nous ferons seulement observer
qu'elle usait, vis-à-vis de son cousin germain, exactement du
même procédé dont la sœur de son père avait usé vis-à-vis
d'elle-même, alors que celle-ci, ayant reçu d'une parente pauvre
la charge d'une enfant baptisée catholique, elle ne s'était fait
aucun scrupule de l'élever dans une religion différente de celle
de sa mère, car on sait que M""* de Maintenon était demeurée
huguenote jusqu'à treize ans. En ce temps-là, les droits des
parens n'étaient guère respectés. Le sort-ils beaucoup plus au-
(1) Souvenirs. Édition Raunié, p. 23*
100 RlErVUE DES DEUX MONDES.
jourdhui, que, sous prétexte du droit de l'enfant, on enlève aux
parens celui de les confier aux maîtres de leur choix?
La jeune Marthe-Marguerite fut donc élevée, non seulement
sous les yeux de M""^ de Maintenon, mais par elle, avec un soin
dont M"' de Caylus se loue dans ses Souvenirs : « Ma journée
étoit remplie par des maîtres, la lecture et des amusemens hon-
nêtes et réglés. On cultivoît ma mémoire par des vers qu'on me
faisoit apprendre par cœur, et la nécessité de rendre compte de
ma lecture ou d'un sermon, si j'en avois entendu, me forçoit à y
donner de l'attention. Il falloit encore que j'écrivisse tous les
jours une lettre à quelqu'un de ma famille, ou à tel autre que je
voulois choisir, et que je la portasse les soirs à M"** de Maintenon,
qui Tapprouvoit ou la corrigeoit, suivant qu'elle était bien ou
mal. En un mot, elle n'oublioit rien de ce qui pouvoit former ma
raison et cultiver mon esprit (1). »
Il ne suffisait pas de bien élever la jeune fille; il fallait encore
la bien marier. Il se présenta beaucoup de partis et des plus sor-
tables, entre autres le marquis, depuis duc de Boufflers, le futur
défenseur de Lille, qui, militaire plein d'honneur, mais habile
courtisan, ne croisait pas inutile de s'assurer la protection de la
grande favorite en épousant sa nièce. M"' de Maintenon refusa
ce parti comme trop brillant pour une personne de sa famille. Elle
aurait pu, ainsi que le dit spirituellement Sainte-Beuve, « ne pas
faire payer à sa nièce les frais de sa vertu, » d'autant plus qu'avec
les années ses scrupules s'évanouirent, et qu'elle ne repoussa
nullement les avances des Noailles, lorsqu'ils recherchèrent pour
leur fils, le comte d'Ayen, la main de son autre nièce. M**' d'Au-
bigné. Elle aurait pu, tout au moins, faire pour elle un meilleur
choix que celui de Jean-Aimé de Tubières, comte de Caylus.
Assurément, il était de grande naissance, appartenant à la même
famille que Caylus, le menin de Henri 111, qui périt dans un duel
tragique. Mais il n'avait que cela pour lui. De ce maiî dont elle
eut beaucoup à souffrir. M""' de Caylus a eu le bon goût de ne
rien dire. C'est par Saint-Simon et par d'autres encore que nous
savons qu'il était toujours « blasé et hébété de vin et d'eau-de-vie. »
C'était de plus un prodigue, et il avait fort mauvais caractère.
Dès le lendemain de ce mariage qu'elle avait fait, on voit M"' de
Maintenon intervenant dans les affaires du ménage et cherchant
(1) Souvenirs» p. 25.
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CATLUS. 101
à excuser la conduite du mari auprès de sa propre mère, la mar-
quise de Caylus, qui était la fille du maréchal Fabert. « Je meurs
de peur, lui écrit-elle, que le voyage que monsieur votre fils fait
àEstemay ne vous déplaise. Il assure que non et veut fortement
ce qu'il veut. Je vous en demande pardon pour lui, et je vous
conjure d'excuser son âge et peut-être les mauvais conseils que
Ton lui donne. Il en trouveroit de bons dans sa famille et dans
celle de sa femme s'il vouloit y prendre un peu confiance. Il
faut espérer que cela viendra, et cependant, Madame, je vous
supplie de croire que je voudrois pouvoir réparer toutes leurs
fautes (1). » A quelque temps de là, elle intervient encore, mais
cette fois dans l'intérêt de sa nièce, qne son mari, criblé de
dettes de son côté, laissait sans argent. « Enfin, Madame, j'ai vu
M. l'abbé de Laurière pour faire plaisir à monsieur votre fils et
pour tâcher, par des voies douces, à le conduire à ce que nous
voulons de lui, qui est qu'il vive en honnête homme... Je vous
supplie d'ordonner k M. Mestre de m'envoyer le mémoire des
dettes de la comtesse de Caylus, car il faut savoir à quoi s'en
tenir et régler lavenir. Elle est sans un sou et sans une robe.
J'ai prié monsieur son mari de me faire touclier son argent afin
de le ménager moi-même, ayant de la peine à la voir dans l'état
où elle est (2). »
Les « voies douces » n'ayant pas réussi avec le comte de
Caylus, on eut recours à d'autres procédés, et celui qu'on employa
fut de le forcer à retourner à son régiment et de le tenir toujours
à l'armée, où, du reste, il fit assez bien son chemin, car il devint
lieutenant généi-al. Il s'accommodait très bien de cette vie mili-
taire, à la condition qu'on le laissât boire tout son saoul. Quant à
M** de Caylus, qui n'avait pas vingt ans, elle cessa de demeurer
avec sa belle-mère, comme elle avait fait jusque-là, et s'en revint
à la Cour, où M""^ de Maint^on la mit sous la surveillance de
son amie particulière. M"** de Montchevreuil, une de ces personnes
dont on a dit spirituellement que « le diable les envoie dans le
monde pour dégoûter de la vertu. » C'était une sorte de duègne
acariâtre, à laquelle M""" de Maintenon elle-même reprochait
parfois d'être trop dévote et de détourner ainsi les autres, son
mari en particulier, des pratiques religieuses. Â la façon dont
(1) BU)liotbèqn6 nationale. Manuscrits français 15199.
(2) Jf-« de Maintenon d*aprè9 sa Correspondance authentique ^ par M. Geffroy,
1 1, p. 183.
102 REVUE DES DEUX MONDES.
M"* de Caylus parle de M"' de Montchevreuil, on sent la rancune
qu'elle avait gardée de cette surveillance : « C'était, dit-elle, une
femme de mérite, si Ton borne Tidée du mérite à n'avoir point
de galanteries ; d'ailleurs froide et sèche dans le commerce, d'une
figure triste, d'un esprit au-dessous du médiocre . et d'un zèle
capable de dégoûter les plus dévots de la piété (1). » Surveiller, à
la cour de Louis XIV, une aussi jeune femme était chose plus dif-
ficile encore que de conduire les filles d'honneur de la Dauphine,
dont M"* de Montchevreuil était gouvernante, surtout quand la
jeune femme était de celles dont la beauté, le charme, l'esprit
attirent tous les regards. « Les jeux et les ris brilloient à l'envi
autour d'elle, dit l'abbé de Choisy dans ses Mémoires, Son esprit
étoit plus aimable encore que son visage; on n'avoit pas le
temps de respirer ni de s'ennuyer quand elle étoit quelque part.
Toutes les Ghampmeslés du monde n'avoient point ces tons
ravissans qu'elle laissoit échapper en déclamant, et si sa gaieté
naturelle lui eût permis de retrancher certains petits airs un peu
coquets que toute son innocence ne pouvoit pas justifier, c'eût
été une personne toute accomplie (2). »
Le témoignage de Saint-Simon n'est pas moins favorable.
c( Jamais un visage si spirituel, si touchant, si parlant, jamais
une fraîcheur pareille, jamais tant de grâces ni plus d'esprit,
jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais une créature plus
séduisante (3). » Tant de charmes dans la personne, tant d'éclat
dans l'esprit, relevés par une pointe de coquetterie, ne pou-
vaient demeurer sous le boisseau à une cour comme celle de
Louis XIV, alors surtout qu'un peu imprudemment peut-être,
M"* de Maintenon l'avait produite sur le théâtre de Saint-Cyr,
où elle joua successivement tous les rôles à'Esiher. Elle joua
même trop bien, car son jeu, comme le dit l'abbé de Choisy
faisait penser à celui de la Champmeslé, et bientôt elle fut re-
tranchée du nombre des actrices. « Elle faisoit trop bien : elle
étoit trop touchante, écrivait M"* de Sévigné à sa fille; on ne
veut que la simplicité toute pure de ces petites âmes innocentes. »
Un peu d"innocence, au moins suivant M"' de Sévigné,
manquait donc à M"* de Caylus, durant ces années de 1689 à
1696 où elle brillait à Versailles. Elle y brillait même avec
(1) Souvenirs, p. 91.
(2) Mémoires de l'abbé de Choisy. Édition de 1888, t. I, p. 191.
(3) Saint-Simon. Édition Boislisle, t. XII, p. 328.
MADAME DE MAIMTENON ETT MADAME DE GATLUS. 103
trop d'éclat, car une disgrâce en fut la suite. Quelles furent les
véritables causes de cette disgrâce ? Il ne faudrait pas trop s'en
rapporter à ce que raconte M°* de Caylus elle-même. A Ten
croire, elle aurait eu Timprudence, malgré les conseils de M"' de
Haintenon, de se lier d*une façon trop intime avec la Duchesse
de Bourbon, cette fille de M""' de Montespan qui avait hérité
sinon tout à fait de la beauté triomphante de sa mère, bien qu'elle
eût une belle taille, un beau teint et de Tagrément, du moins de
son esprit et de sa méchanceté. M"*' de Caylus eut Fimprudence,
suivant ses propres expressions, « de se livrer entièrement à
elle. )> En particulier, pendant le siège de Namur, alors que le
Roi et toutes les princesses, ainsi que M"^"" de Maintenon, étaient
à Tarmée, et M""* de Caylus reléguée au contraire à Saint-Ger-
main, sous la férule de M"* de Montchevreuil , elle aurait eu
l'imprudence, un jour qu'elle faisait visite à la Duchesse do
Bourbon retenue à Versailles par une grossesse, de se livrer à
quelques plaisanteries sur M"' de Montchevreuil et sa dévo-
tion outrée, plaisanteries auxquelles, il faut en convenir, celle-ci
prêtait fort si elle répondait à ce portrait de Saint-Simon : « Une
longue créature sèche et livide à boire dans une ornière, jaune
comme un coing, avec un rire niais qui montrait de lon-
gues dents de cheval, dévote, empesée, embéguiùée, qui ne
parloit que par monosyllabes, avec un air dur, sec, sévère, qui
se radoucissoit par un effort de charité; toujours austère et sen-
tencieuse, et, si elle eât eu quelque esprit, tout à fait propre à
épouser Rhadamante (1). » Fort imprudemment aussi la Duchesse
de Bourbon répéta les propo.s.de M"" de Caylus dans une lettre
qui passa sous les yeux du Roi. « On regarda ces plaisanteries
qui m*avoient paru fort innocentes comme très criminelles, con-
tinue M** de Caylus. On y trouva de Timpiété, et elles disposè-
rent les esprits à recevoir les impressions désavantageuses qui
me firent enfin quitter la Cour pour quelque temps. Ainsi M"* de
Maintenon avoit eu raison de m'avertir qu'il n'y avoit rien de
bon à gagner avec ces gens-là (2). »
L'explication est ingénieuse et habilement présentée, mais
elle se peut difficilement accepter, car le siège de Namur est de
1692, et ce fut en 1696 seulement que l'appartement dont M"* de
Caylus avait la jouissance à Versailles lui fut retiré. Dangeau est
(1) Saint-Simon. Édition Boislisie, t. VI, p. 587.
(2) Souvenirs, p. 170.
104 REVUE DES DEUX MONDES.
formel sur ce point. Il y eut donc autre chose. Il y eut, sachons
en convenir, Tcclat poussé trop loin d'une liaison avec Villeroy.
Lorsqu'on pénètre dans Tintimité d'un temps, on peut arriver
à porter sur les personnages qui y ont fait ligure un jugement
quelque peu différent de celui qu'a porté Thistoire. L'histoire a
été sévère pour Villeroy. Elle voit en lui le type du courtisan
qui fait usage de sa faveur pour se pousser aux emplois les plus
élevés, et qui se montre incapable de les remplir. Au point de
vue militaire, sa ridicule aventure de Crémone, où il se laissa
prendre, et sa déroute à Rumillies l'ont fait classer parmi les
généraux les plus incapables de cette fin du règne. Au point
de vue moral, sa courtisanerie envers Louis XIV, et, plus tard
envers Louis XV, n est pas pour le réhabiliter. Mais, quand on y
regarde d'un peu plus près, on comprend qu'il ait pu tenir une
grande et longue place dans la vie d'une femme comme M"* de
Caylus, bien qu'il eût vingt-sept ans de plus qu'elle, étant né en
1744. D'abord, il était très beau. Dans sa jeunesse, on l'appelait /e
Charmanty et, pour être de nature très noble et d esprit fa*ès fin,
certaines femmes n'en demeurent pas moins sensibles à ce genre
de séduction. AP' de La Fayette, qui connaissait bien son sexe,
pour expliquer le sentiment qui entraine la princesse de Clèves
vers le Duc de Nemours, répète à plusieurs reprises que « ce
prince était admirablement bien fait, » et M"* de Sévigné,
toujours mordante, raille l'impression que les belles jambes du
héros produisent sur la chaste héroïne. De plus, Villeroy
jouissait d'une réputation de bravoure très méritée. Il avait
servi sous les plus grands capitaines, Condé, Turenne, Luxem-
bourg; il s'était distingué au passage du Rhin, au siège de
Besançon où il avait été blessé, à Steinkerque où il avait joué
de Tépée conmie un simple officier, à Nerwinde où il avait conduit
une charge brillante; et, à l'époque où il entra en relations avec
M"' de Caylus, il n'avait pas encore subi les mésaventures mili-
taires qui devaient montrer à nu son incapacité. 11 était homme
à bonnes fortunes, ayant été du dernier bien avec les femmes les
plus en vue du temps, la Comtesse de Soissons, la duchesse de
Ventadour. Dans tout cela il y avait de quoi attirer sur lui l'atten-
tion d'une toute jeqne femme qui débutait à la Cour. Saint-Simon,
qui le déteste, *ilxt que « c'étoit un homme fait exprès pour pré-
sider à un bal, pour être le juge d'un carrousel, et, s'il avoit eu
de la voix, pour chanter à l'Opéra les rôles de rois et de héros,
r
MADME DE MAINTENON ET MADAME DE CAYLUS. 105
fort propre aussi à donuer les modes et rien de plus. » Sous ces
sarcasmes, on devine qu'il y avait chez Vilieroy de l'aptitude na-
turelle aux exercices du corps, de l'élégance et du goût. Cela
non plus n'est point pour déplaire aux femmes, et quand nous
anrons ajouté qu'il était serviable, sûr dans les procédés, fidèle
dans les relations, nous finirons par voir en lui un galant homme
bien doué, digne d'estime, dont le principal tort fut de se prendre
pour un Catinat ou un Villars, mais qui n'était pas indigne
d'occuper le cœur d'une femme.
Reconnaissons aussi qu'il aurait fallu à M"" de Caylus une
singulière vertu pour résister à un aussi séduisant personnage
lorsqu'il commença de s'occuper d'elle. Elle avait peu ou point
de mari, point de protecteur, et la surveillance de M"" de Mont-
chevreuil était plutôt faite pour l'exaspérer. Si haut qu'elle levât
les yeux, elle ne voyait que des exemples faits pour l'ébranler. Le
temps des grandes favorites royales était passé, mais les prin-
cesses légitimées, filles de Louis XIV, ne donnaient guère un
exemple différent de celui que leurs mères avaient donné. La
Princesse de Conti, fille de M"' de La Vallière, avait eu pour
amant M. de Clermont; la Duchesse de Bourbon, fille do M""' de
Montespan, avait le Prince de Conti. Leurs' dames d'honneur ou
d'atour ne laissaient pas que d'avoir aussi leurs faiblesses, tout
comme, autrefois, les filles d'honneur de la reine Marie-Thérèse:
et M*' de Main tenon avait beau faire, Tair de la Cour n'était pus
très différent de celui qu'on y respirait, lors de la première repré-
sentation de ce ballet de Psyché où l'un des personnages chantait,
devant un roi jeune et amoureux :
Est-on sage.
Dans le bel â^e,
Est-on sage
De n'aimer pas ?
Que sans cesse
L*on se presse
De goûter les plaisirs ici-bas.
La sagesse
De la jeunesse.
C'est de savoir jouir de ses appas.
Ne nous étonnons donc pas si M"" de Caylus, malgré l'édu-
cation que lui avait donnée M"' de Maintenon, fut sage à la mode
de Psyché, Mais Vilieroy était un homme trop compromettant et
106 REVUE DES DEUX MONDES.
trop en vue pour qu'une liaison avec lui pût passer inaperçue.
Or, par malheur pour M"*' de Caylus, si le fond des choses
n'était guère changé, et si le diable n'y perdait rien, depuis le
règne de M""' de Maintenon, on tenait davantage aux apparences,
et M*"* de Caylus mit les apparences contre elle. Saint-Simon
parle a des saillies trop publiques » de sa conduite. Elle fut com-
promise dans une aventure dont nous ne savons pas le détail,
car il ne nous la conte pas, mais à laquelle, par une réunion
piquante, se trouva également mêlée une des filles de la duègne
qui avait été chargée de veiller sur elle. La nièce de M** de
Maintenon et la fille de M""* de Montchevreuil donnant, toutes
les deux en même temps, lieu à scandale, c'était trop ! Il fallait
faire un exemple, et M"' de Caylus fut renvoyée de la Cour.
Force lui fut de se réinstaller à Paris, dans l'hôtel qu'elle
avait habité avec son mari, rue de Yaugirard. Là elle mena
pendant quelques années une existence libre, élégante, voluptueuse
même, si Ton veut bien attacher à ce mot un sens un peu noble.
Elle donnait à jouer, bien qu'elle ne fût pas toujours en état « de
soutenir son jeu, » et aussi à souper, car, encore mieux que le
jeu, elle aimait la table, où, dit le même Saint-Simon, « elle étoit
charmante. » C'est ce que confirme un troisième portrait d'elle
qui la peint manifestement à cette époque de sa vie, et. que nous
empruntons encore à un abbé, car aux abbés, comme aux maré>
chaux, M"* de Caylus paraît avoir eu le don de plaire. L'abbé
Gédoyn (un abbé qui avait été bien avec Ninon), faisant un jour
une lecture à l'Académie française sur Vurbaniié, désignait
M°" de Caylus en remarquant que « de toutes les personnes qu'il
avait connues, il n'en étoit aucune qui rendit d'une manière si
vive ce qu'il entendoit par ce mot, » et il complétait sa lecture
par un portrait (1) où elle était louée en ces termes :
« Dès qu'on avoit fait connaissance avec elle, on quittoit sans
y penser ses maîtresses, parce qu'elles commençoient à plaire
moins, et il étoit difficile de vivre dans sa société sans devenir
son ami et son amant... Après avoir admiré la droiture de son
bon sens dans les conversations sérieuses, si on se mettoit à
table, elle en devenoit aussitôt la déesse. Alors elle me faisoit
(1) Le portrait qu'on trouve dans les Œuvres diverses de l'abbé Gédoyn (Édi-
tion de 1745, p. 229) n'est pas de l'abbé lui-même, mais de Rémond, qui fut intro-
ducteur des ambassadeurs sous la Régence. N'oublions pas, en lisant ce portrait,
qu'on disait autrefois amant comme nous disons aujourd'hui amoureux.
MADAME DE MAINT6N0N ET MADAME DE GATLUS. 107
i
souvenir de l'Hélène d'Homère. Ce poète, pour faire connaître les
effets de sa beauté et de son esprit/feint qu'elle jetoit dans le vin
une plante rare qu'elle avoit rapportée d'Egypte, et dont la vertu
faisoit oublier tous les déplaisirs qu'on avoit jamais eus. M"* de
Caylus menoit plus loin qu'Hélène. Elle répandoit une joie si
douce et si vive, un goût de volupté si noble et si élégant, dans
l'âme de ses convives, que tous les caractères paraissoient ai-
mables et heureux, tant est surprenante la force ou plutôt la
magie d'une femme qui possède de véritables charmes. »
A ces soupers, bien qu'il fût converti, assistait quelquefois
Racine, qui n'oubliait pas d'avoir écrit pour elle le prologue de
la Piété à'Esther, Il aurait pu s'y rencontrer avec La Fare,
l'un des plus fins et des plus appréciés dans cette petite coterie
de voluptueux qui se groupait autour des Vendôme. La Fare
ne parle point d'elle dans ses Mémoires, mais il lui adressait
ces vers souvent cités :
n'abandonnant à la tristesse,
Sans espérances, sans désirs,
Je regrettais les sensibles plaisirs
Dont la douceur enchanta ma jeunesse.
Alors j'aperçQs dans les airs
L'enfant maître de l'Univers
Qui, plein d'une joie inhumaine,
Me dit en souriant : « Tircis, ne te plains plus,
ie vais mettre fin à ta peine :
Je te promets un regard de Caylus. n
Une jeune femme élevée sous Taile de M"^ de iviamienon, a
laquelle cette tante austère s*était fait fort « d'apprendre à lire,
à écrire, à travailler et à prier Dieu (1), » et gui avait respiré Tair
de Saint-Gyr, ne pouvait mener longtemps une existence de
cette nature sans trouble de conscience. Le xvu« siècle a été
celui des grands entraînemens, mais aussi celui des grandes pé-
nitences, et il en était, à la Cour même, dont M"* de Caylus avait pu
être témoin. C'était aussi le siècle des grands directeurs, de ces
prfttres, amis d^ âmes, intelligens de leurs besoins, surtout des
âmes de femmes, qui savaient prendre sur elles une influence
puissante, 0oit qu'ils fussent assez heureux pour les préserver de
(1) M"« de Mainlenon cf«»-A« sa Correspondance, nu fUenUque, t. I, p 126. Lettre
M marmiifl dt Viltetlc.
108 REVUE DES DEUX MONDES.
tout mal, soît qu'ils parvinssent, en pleine période de jeunesse
et d'ardeur, à les arracher à Tamour. Dans quelques jolies pages
aur la direction des âmes au x\n^ siècle, M.Caro a marqué à mer-
veille le rôle de ces prêtres « confidens non pas seulement des
fautes, mais des peines secrètes et des troubles, sachant à chacune
de CCS âmes diversement blessées parler son langage, scruter,
sonder sa plaie de Tœil et de la main, la traiter avec des mena-
gemens infinis, avec un art plein à la fois de délicatesse et de pré-
cision. » L'inQuence que ces directeurs prenaient dans des vies
de femmes était parfois si grande que Taustère Nicole y voyait
quelque danger : « Il y a, disait-il, une galanterie spirituelle aussi
bien qu'une sensuelle, et, si Ton n'y prend garde, le commerce
avec les femmes s'y termine d'ordinaire. » D'ordinaire peut-être,
et encore est-ce beaucoup dire, mais assurément pas toujours,
car il en fut de sévères. Quelques-uns d'entre eux ont laissé un
nom, même dans les lettres : Bourdaloue, Duguet, Nicolelui-même,
sans parler de Fénelon. D'autres sont moins connus, bien que
leur renommée, à l'époque, n'ait pas été moindre. Tel, en particu-
lier, le Père de La Tour, sous l'influence duquel tomba M""* de
Caylus.
Celui-ci n'était ni un crasseux ni un barbichety comme dit
Saint-Simon, quand il parle des Sulpiciens et des Lazaristes. Il
sortait au contraire d'une bonne famille originaire du Bugey.Son
père avait été écuyer de la Grande Mademoiselle ; lui-même avait
compté au nombre ded pages qu'elle entretenait dans sa petite
cour. Donc, il possédait sur les autres directeurs cette supériorité
d'avoir appartenu à ce monde au milieu duquel vivaient ses pé-
nitentes, et d'avoir lui- même vécu de leur vie, car, à la cour de
la Grande Mademoiselle, à £u ou au Luxembourg, quand il
était jeune, il avait dû en voir de toutes les couleurs. « G'étoit,
dit Saint-Simon, un grand homme, bien fait, d'un visage
agréable, mais imposant, fort connu par son esprit liant, mais
ferme, adroit, mais fort, par ses sermons, par se& directions. » Le
Père de La Tour, tout Oratorien qu'il fût devenu, était conmie on
voit, demeuré homme du monde. Par là s'explique son succès, et
le grand nombre des Tourettes^ comme on appelait ses pénitentes.
11 en avait enlevé quelques-unes à Bourdaloue lui-même. Son
urbanité plaisait, et, conmie l'urbanité était aussi, d'après l'abbé
Gédoyn, le liait distinctif de M"*' de Caylus, ce dut être ce ca-
raclèrc commun qui l'attira vers ce directeur, et qui la soumit &
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CATLUS. 109
son autorité. Il la tira de cette vie molle et dissipée. Peu à peu, tl
obtint d'elle de renoncer au jeu, à la table, à la société de La
Fare, et, ce qui dut être plus difficile, à celle de Vîlleroy. Sa con-
version alla-t-elle aussi loin que le dit Saint-Simon? Est-il vrai que
la prière continuelle et les bonnes œuvres remplissaient tout son
temps, que le jeûne était son exercice ordinaire, et que sa vie
n'était qu'un enchaînement sans intervalle de prières et de péni-
tence? Nous n avons point de raison d'en douter, sinon que Saint-
Simon, dans ses récits, et lors môme que la malveillance ne
régare point, pousse toujours les choses à l'exagération et à l'ou-
trance. Quoi qu'il en soit, il est certain que* la conversion de
M"* de Caylus fut sincère et complète.
Il semble que cette conversion aurait dû plaire à M"** de
Maintenon, et réconcilier la tante avec la nièce. Il n'en fut rien.
M J'aurois été ravie, écrivait-elle au cardinal de Noailles, si je
Tavois vue simple, estimant la piété partout, lisant tout ce qui
est bon, sans prétention, et se tenant môme à la plus grande sim-
plicité, qui est ce qui convient à notre sexe; mais il n'y en a plus
depuis ces nouveautés. Elles portent Torguoil avec elles. Il faut
des livres faits exprès. Il faut de belles traductions. Je ne sais
comment les conducteurs de ces femmes-là, par politique môme,
ne les tiennent pas plus humiliées, car leur décision marque
trop clairement qu'elles soutiennent un parti (1). »
NP' de Maintenon mettait ainsi, non sans finesse, le doigt
sur le défaut de quelques-unes de ces directions qu'inspirait
l'esprit de Port-Royal. Il est certain que ces directeurs impri-
maient à Tâme de leurs pénitentes toutes les vertus chrétiennes,
une seule exceptée : l'humilité, et comment l'auraient-ils fait si
eax-mômes en manquaient totalement, et s'ils substituaient leur
propre infaillibilité à celle de Rome? Le Père de La Tour n'ap-
partenait cependant pas à Port-Royal, puisqu'il était supérieur
général deTOratoire. Mais l'Oratoire était suspect de jansénisme,
et le Père de La Tour lui-même devait, quelques années plus tard,
s'élever vivement contre la bulle Unigenitus.Ov, on sait l'horreur
mstinctive de Louis XIV pour les nouveautés, quelles qu'elles
fassent, jansénisme ou quiétisme, et en particulier de quel tort
irréparable était à ses yeux l'accusation de jansénisme portée
contre quelque seigneur ou quelque femme de la Cour. En pér-
il) if** d€ Maintenon d'après ia Correspondance authentique, t. II, p. 15.
110 -- " REVUE, DES DEUX MONDES.
sonne avisée, M"" de Maintenon dut craindre que cette accusa-
tion ne perdit à jamais une nièce dont elle n'avait cessé de sou-
haiter la rentrée en grâce, car sans doute, par son influence,
la permission de revenir à la Cour avait été accordée à M"' de
Çàylus, dès 1699, et ce fut elle qui refusa (1). De là, peut-être,
la mauvaise humeur qui perce dans cette lettre au cardinal de
Noailles, comme dans une autre qu'elle adressait peu de temps
après à M"" de Caylus elle-même: « Il est inutile de vous sou-
venir de ce que je vous ai écrit, si vous n'en changez point de
conduite. On m'a dit que vous ne vous portiez pas bien; vous pé-
rirez par les charlaiaus. Je voudrois que vous aimassiez en tout
les choses simples (2). »
M""' de Caylus continuant, malgré ces conseils, à ne pas aimer
les choses simples, c'est-à-dire à suivre une direction janséniste,
au moins par l'esprit, M""* de Maintenon crut devoir intervenir
d'une façon plus efficace. Par quel procédé? Dangeau va nous
le dire. c< Le Roi, dit son Journal du 5 janvier 1705, a donné quatre
mille francs de pension à M""* de Caylus. Elle en avoit déjà six
mille. On a souhaité d'elle qu'elle ne fût plus sous la direction
du Père de la Tour, et elle a pris un directeur qui n'est point
de l'Oratoire. » Ce changement de directeur avait donc donné
lieu à une sorte de marchandage, bien que le Père de La Tour
lui-même semble y avoir acquiescé, car M""® de Maintenon, dans
une lettre à M""* de Caylus, le loue de sa « sage réponse » et re-
connaît qu'il « est sage en tout, » tout en souhaitant « qu'il ne fût
pas à la tête d'une congrégation d'où sortent tant de maximes
suspectes (3). » On voudrait croire, pour M"* de Caylus elle-même,
que ce ne fut pas la raison décisive. Mais ce changement de
directeur eut-il dans sa vie des conséquences aussi fâcheuses que
Saint-Simon s'est plu à le raconter? Est-il vrai qu'elle revint au
jeu, à la table, et même à Villeroy, et que « cet inconvénient ne
parut rien aux yeux du Roi et de M""' de Maintenon, en com-
paraison de celui de se sanctifier sous la conduite d'un jansé-
niste? M Nous en doutons quelque peu, et nous croyons Saint-
Simon fort capable d'avoir sacrifié la vérité au plaisir de lancer
ce trait contre (c la maladie anti-janséniste » de M""* de Maintenon.
Quoi qu'il en soit, le sacrifice du Père de La Tour ne suffit pas
(1) Voir les Mémoires de Sourches, t. VI, p. 137.
(2) Correspondance générale, t. IV, p. 23t.
(3] Ibid,, t. V, p. 319
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CAYLUS.
m
pour rétablir des relations affectueuses entre la tante et la nièoe.
Il fallut encore un heureux événement, la mort de M. de Gaylus,
(c qui fit plaisir à tout le monde, » dit Saint-Simon, et qui
survint à Bruxelles, en novembre 1704. Par un assez piquant
hasard, ce fut Villeroy, alors commandant en Flandre, qui
lui rendit les derniers soins. M""* de.Maintenon l'en remerciait
daus une lettre où ^elle lui laissait ^cependant entendre qu'elle
n'était point « la dupe » de ces soins. « Dieu veuille lui faire misé-
rieoMé', ajoute-t-elle ; le monde n'en a pas pour lui (1). » Elle
négligea cependant d'écrire à M"' de Caylus h propos de cette
mort, et, comme celle-ci s'en plaignait dans une lettre où ell^.
demandait manifestement à rentrer en grâce, elle lui répoja?
dait assez sèchement : « Nous ne devons pas être aux compU-?
mens. Je suis si malade et si vieille que, depuis quelque, temj)s,
je me réduis aux lettres nécessaires, et je n'en fais plus pa^^
bienséance seulement. Du reste, qu'est-ce que cette dépendance
que vous voulez de moi? Vous êtes en âge, et, de plus, en pos^
session de vous bien conduire. Que voulez-vous changer la veillq
de ma mort? Il est vrai que vous m'auriez été d'une grande
consolation, si vous vous étiez tournée de façon que j'eusse
pu avoir un grand commerce avec vous, ce qui ne se peut que
par la conformité des sentimens. Cependant, Madame, je vouft
verrai quand vous voudrez venir passer un dimanche à Saint*
Cyr. Adieu, ma chère nièce , j'ai cru qu'il falloit vous appeler
ainsi, pour que vous ne me crussiez pas fâchée contre vous (2). »
La nièce aurait pu s'y méprendre, en effet, ainsi qu'au ton d'une
seconde lettre, un peu plus amicale cependant, où, quelques mois
après. M"* de Maintenon ne lui laisse rien ignorer des bruits qui
courent sur elle : <( Je n'ai rien h vous dire de nouveau, mais
le déchaînement n'est pas cessé. Vous n'avez jamais été dévote
que par politique ; vous ne pensez plus qu'à vous remarier. Voilà
sur quoi l'on brode tous les jours quelque chose de nouveau.
N'en soyez point en peine, ma chère nièce; votre conduite, s'il
plait à Dieu, forcera vos ennemis à se taire, et vous établira une
réputation qui vaut mieux que tous les trésors (3). »
La conduite de M""' de Caylus finit cependant par désarmer
M"* de Maintenon, car, à la fin de cette même année 1705,
(!) ¥•• de Maintenon d'après sa Correspondance- authentiquer t II, p. 38.
(2) Ibid,, t. II, p. 39.
(3) Ibid,, i. U, p. 42.
REVUE DES DEUX MONDES.
elle lui adressait une lettre, pleine, il faut le reconnaître, des
plus. sages et des plus affectueux conseils, bien qu'empreinte
encore d'une certaine méfiance. « Je suis ravie, ma chère nièce,
de vous avoir fait plaisir. J'aurois hésité entre vos enfans et vous,
parce que c'est eux qui sont présentement plus mal dans leurs
affaires que vous. Mais j'ai compté sur votre vertu et sur votre
tendresse qui me font espérer que vous serez toujours bonne
mère, et que vous ne serez pas assez folle pour vous remarier.
Vivez en paix, ma chère nièce ; ne reprenez point le monde ; choi-
sissez un certain nombre d'amis pour quelque société particulière.
Voyez peu d'hommes, et que ce peu soient d'honnêtes gens. Vivez
k la vieille mode. Ayez toujours une fille qui- travaille dans votre
^ftmbre quand vous serez avec un homme. Méfiez-vous des plus
sages. Méfiez- vous de vous-même. Croyez une personne qui a de
l'expérience et qui vous aime. Vous êtes encore jeune et belle.
Au nom de Dieu, ne vous commettez pas, et ne commettez pas
les autres. Servez Dieu sans cabale. Ne vous entêtez de rien.
Suivez la voie commune. Ne vous élevez point; soyez simple, et
pardonnez à ma tendresse cette petite instruction (1). »
L'ancienne pénitente du Père de La Tour prit en bonne part la
petite instruction, et, depuis cette fin de l'année 1705, l'harmonie
et la tendresse semblent avoir régné entre elles deux. M"* de
Maintenon la charge de ses courses et de ses achats de toilette.
Elle se plaint que M""* de Caylus lui envoie des étoffes trop élé-
gantes, dont elle se refuse « à parer son vieux corps. » Elle en
demande d'autres plus séantes à son âge. « Il n'est pas possible
que je sois la seule vieille dans le monde. » Elle l'exhorte à l'éco-
nomie, et s'inquiète maternellement des dépenses de toilette aux-
quelles l'entraînera le retour à Versailles.
M"** de Caylus, son deuil terminé, y reparut en effet au com-
mencement de 1707. Elle y vint d'abord incognito, mais, le Roi
ayant demandé à M"""" de Maintenon pourquoi elle se cachait
puisqu'elle n'avait pas été chassée de la Cour, mais s'en était
retirée volontairement, elle s'enhardit à y paraître publiquement.
M°* de Maintenon hésita cependant assez longtemps à lui faire
rendre un appartement à Versailles, bien que la princesse des
Ursins, qui était demeurée en relation amicale et en correspon-
dance avec M"° de Caylus, l'en pressât : « Vous aurez beau dire,
(!) Correspondance générale, t. V, p. 46.
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CATLUS. 113
Madame, écrivait-elle à M"' de Mainlenon, vous ne me per-
suaderez point que vous fassiez bien de ne pas faire donner un
appartement à M""* de Caylus, et de ne la pas garder toujours
auprès de vous. Vous trouverez en elle des ressources infinies,
personne n'ayant plus d'esprit et n'étant plus amusante, sans
aucune malice. Comptez-vous qu'une telle compagnie ne soit pas
bonne dans votre chambre, et que cela n'amusât pas le Roi, qui
n'en recevrait d'ailleurs aucun embarras, puisqu'elle est aussi
secrète que discrète? Vous me reprocherez peut-être, Madame,
que je l'aime trop. Je vous reprocherai que vous ne l'aimez pas
assez (i). »
(c Sans aucune malice » est peut-être beaucoup dire, car M*^* de
Caylus avait l'esprit railleur, et ce serait, à en croire du 'moins
Saint-Simon, pour s'être moquée du Roi qu'elle serait tombée en
disgrâce, autant que pour s'être laissé trop ^ouvertement aimer
par Villeroy. Quoi qu'il en soit. M"* de Maintenon, à qui la prin-
cesse des Ursins reprochait dans une autre lettre « de se montrer
trop indifférente pour ses proches, » se laissa fléchir, et elle obtint
pour M"** de Caylus un appartement à Versailles. Elle le
meubla même, mais sans beaucoup de munificence, d'après son
propre témoignage : « Le meuble de votre cabinet sera à tout
jamais une preuve de mon avarice ou de ma modération, lui écri-
vait-elle. Il est assez vilain, mais je trouve un grand mérite dans
la modestie (2). » Le mobilier importait peu. Ce qui importait,
c'était de ne plus paraître en exil et en pénitence. Le Roi s'était
montré bienveillant et affable en son accueil. Il alla même plus
loin. Un jour, jour de gloire, il conduisit M"** de Caylus à
Trianon et lui en fit les honneurs. La rentrée en grâce était
complète. Il fallait bien que la conversion et l'abandon du Père
de La Tour servissent à quelque chose.
II
A l'époque où M°** de Caylus reparaissait ainsi à la Cour, elle
avait trente-six ans. Elle avait conservé sa beauté, mais perdu sa
taille. Elle avait renoncé à toute coquetterie, ne mettait presque
jamais de corps (nous disons aujourd'hui corset), et prenait du
tabac, au désespoir de la princesse des Ursins qui ne le pouvait
(i) Lettres de i/"* de Maintenon à la princesse des Ursins, t. IV, p. 110.
(2) Bibliothèque nationale. Manuscrits français, 1199.
TOMB XXI. — 1904 8
114 REVUE DES DEUX MONDES.
souffrir, « même à ce joli nez, » et qui voulait croire que son
directeur lui avait ordonné d'en prendre pour la rendre moins
aimable. Elle s'installait dans cetto vie nouvelle en personne plus
âgée que son âge, car elle avait à peine dépassé quarante ans
que M""' de Maintenon la dépeint déjà « comme la plus jolie
vieille qui se puisse imaginer. » Mais son esprit et le charme de
son commerce demeuraient entiei's. Elle sut se rendre agréable
à la Duchesse de Bourgogne qui l'admit dans sa familiarité. Le
Roi, qui la redoutait autrefois, se prit de goût pour elle, et il lui
en donna des témoignages si publics que des couplets malicieux
circulèrent où le nom de M"® de Caylus était associé à celui du
Roi, et de nouveau à celui de Villeroy :
Monsieur le duc de Villeroy,
Sçavez-vous l'aventure
De Caylus et de notre Roi
Dont un chacun murmure (1).
Dans le couplet suivant, Villeroy assure qu'il n'y a rien de
vrai dans ce qu'on murmure, et, comme Louis XIV avait alors
soixante et onze ans, on peut tenir l'assurance pour bonne. M*^"" de
Caylus avait donc renoué aussi avec Villeroy, qui avait dépassé
de quelques années la soixantaine, et la familiarité de leur com-
merce était assez notoire pour que le bruit courût d'un mariage
secret entre eux. Mais elle avait renoué aussi avec le Père de La
Tour, et nous devons croire qu'il y veillait, car il ne passait
point pour un directeur indulgent. Il y eut de la part de M*^* de
Caylus quelque mérite à se remettre sous cette direction ; elle
y compromettait sa faveur. Lorsqu'il s'agit, en 1711, de constituer
la maison de la Duchesse de Berry, M"« de Caylus avait souhaité
d'obtenir la charge de dame d'à tour de la jeune princesse. Cette
charge lui fut refusée, de même que la charge de dame d'hon-
neur l'avait été à M™® de Lesdiguières, parce que « des gens
alertes, » intéressés à les écarter l'une et l'autre, avaient découvert
« une direction intime du Père de La Tour. » « Il faut, ajoutait
M"' de Maintenon dans une lettre au duc do Noailles, que ce
Père soit bien aimable s'il peut consoler de telles pertes (2). »
Il fallait que M""** de Caylus fût bien aimable aussi pour que sa
(1) Bibllothècnie nationale. Le Chansonnier français. Les couplefs sont de 1710.
^2) Af-* de Maintenon d*après sa CotTcspondance authentique, t. 11, p. 247.
MADAME. DE MAIKTEP<ON ET MADAME DE CATLUS. 11 !î
faveur auprès du Roi et de M*"' de Maintenon ue fût pas ébranlée
par cette récidive. Cette faveur fut au comble jusqu'à la fin du
règne, et rien ne vint plus troubler les relations de la tante et de
la nièce. Elle faisait partie de la petite société que M""" de
Maintenon elle-même appelait sa Cabale et qui se composait,
entre autres, de la duchesse de Noailles, également sa nièce, de
la maïquise de Dangeau, de la marquise de Lévis et de quelques
autres encore. M""* de Maintenon se délassait dans leur société de
la contrainte qu'elle était obligée de s'imposer durant les longues
heures que le Roi passait dans son appartement; parfois elle se
réfugiait dans celui de M"' de Caylus pour y goûter un peu de
solitude et de repos. Elle célébrait en petits vers les charmes
des dames qui composaient sa Cabale, et voici le couplet qu'elle
consacrait à M*^* de Caylus (1) :
De Caylus le beau visage
N'est pas le plus grand trésor;
Son humeur Tant mieux que Ter
Quand on sait en faire usage.
Son commerce est délicieux
Et remporte sur ses yeux.
M""' de Caylus lui adressait des vers également, ou plutôt, en
lui envoyant un bouquet, elle adaptait à son adresse des vers
de Marot.
^ Du plus simple bouquet on estimoit Thommage
Au bon vieux temps, car tel étoit Tusage;
Et pour certain en tous lieux on tenoit,
Si qu'un bouquet donné d'amour profonde,
C'étoit donner toute la terre ronde,
Car seulement au cœur on se prenoit.
Elle continuait en joignant au bouquet l'offre de son cœur<
Un cœur au moins est chose plus solide
Au tribunal où la raison décide.
Vous connaissez le mien, vous savez ce qu'il vaut,
l'ose le dire, il est tout comme il vous le faut,
Respectueux, tendre, et fidèle,
Pour vous se sentant chaque jour '
Une inclination nouvelle,
Pour vous quiétiste en amour.
Des plus constans, des plus sincères,
Un ^rai cœur en un mot du bon temps de nos pères (^).
(1) Souvenirs sur Af— de Maintenon^ t. I, p. 172.
(2) Jàid., p. 175.
116 REVUE DES DEUX « MONDES.
Les relatîons^pistolaires entre M"* de Main tenon et M°* de
Caylus ne se bornaient pas à Tenvoi de petits vers. Une véri-
table correspondance s'échangeait, de l'appartement de M"* de
Caylus, où M"** de Maintenon ne pouvait venir se reposer aussi
souvent qu'elle l'aurait souhaité, à celui de M""** de Maintenon, où
M"' de Caylus n'était pas adinise aussi souvent qu'elle le deman-
dait, car aux heures, où le Roi y travaillait avec quelqu'un de ses
ministres, personne. n'y pouvait plus pénétrer. Cette correspon-
dance a été conservée. Elle est pleine de charme. Il est impos-
sible de déployer plus de grâce et de gentillesse que ne le fait
M"* de Caylus, dans ses protestations de dévouement et de ser-
vice. « Je m'offre de tout mon cœur, dit-elle, sans considérer que
je suis née offerte. » Et dans une autre lettre : « Pour moi, ma
chère tante, je ne vous offre point ce qui est autant à vous que je
suis, et je serois bien malheureureuse si vous croyiez que j'eusse
un plus grand plaisir (1). » Dans une autre encore : « Je réfléchis
sur votre semaine, et ne saurois la trouver bien ordonnée qu'il
n'y ait un peu plus de la petite nièce. Pourquoi n'en pas vou-
loir quelquefois avec la petite famille? Elle seroit aussi hébétée
au jeu que vous la voudriez ; elle travailleroit si sagement ; elle
écouteroitou feroit la lecture avec tant de plaisir; enfin (et c'est
peut-ôtre bien là la meilleure raison pour la faire recevoir}, elle
partiroit au moindre signe. Si vous voulez la laisser au monde,
elle vous assure sans hypocrisie qu'elle retrouvera -pour lui
encore plus de temps qu'il ne lui en faut. Elle ne voit après tout
que les Cabales qu'elle voit assez avec vous, ou ces maréchaux
de France qui ne la charment pas au point de ne pouvoir s'en
passer. Elle craint les ministres ; elle n'aime point les princesses.
Si c'est le repos que vous lui voulez, elle n'en trouve qu'avec
vous. Si c'est sa santé, elle y trouve son régime et sa commodité;
en un mot, elle trouve tout avec vous et rien sans vous. Après ce
sincère exposé, ordonnez, mais non pas en Néron (2). »
Est-il vrai que M"** de Caylus préférât la société de M"' de
Maintenon à celle des maréchaux de France /entendez Villeroy)?
N'y a-t-il pas quelque exagération dans Texpression de ces senti-
mens? Cela est possible. Si M"' de Caylus était « née offerte, » elle
était aussi née coquette. Or, la coquetterie, chez certaines femmes,
ne passe jamais. Elle ne fait que >changer de forme et surtout
(1) Archives de Mouchy.
(2) Souvenirs, p. 223.
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CAYLUS. 117
d'objet. Elles veulent plaire à tous et à tout prix. M"' de Caylus
voulait plaire à M"' de Mainteuon, et elle y réussissait. Les lettres
ou plutôt les petits billets que celle-ci lui adresse en réponse
sont courts, mais affectueux. Nous citerons celui-ci : « Il n'y aura
aucun sermon à Saint-Cyr, mais bien une grand'messe à neuf
heures et demie, un poulet au coin du feu, des vêpres à trois
heures, et un retour ici à cinq, le tout à votre service, ingrate (1) ! »
Un simple poulet entre grand'messe et vêpres ! Le temps n'était
plus des soupers de la rue de Vaugirard, mais, au coin du feu
comme à table. M""* de Caylus était toujours charmante, et
M** de Maintenon le reconnaissait dans une lettre à la princesse
des Ursins. « Il est vrai que je m'accommode mieux avec M"" de
Caylus qu'autrefois, parce qu'elle me paroît revenue de l'entête-
ment qu'elle avoit pour le jansénisme, étant difficile de se
trouver agréablement avec ceux qui pensent différemment que
nous. Son visage est toujours aussi gracieux^ maiselle a une
taille qui la défigure fort. Du reste, je ne vois point ici de femme
aussi raisonnable qu'elle (2). »
Telle nous apparaît M"** de Caylus, à cette époque de sa vie,
et nous aimons mieux en juger d'après ces documens authen-
tiques que d'après les dires de Saint-Simon, suivant lequel, « quand
elle étoit dans la société de Madame la Duchesse, elle déploroit la
tristesse dans laquelle sa jeunesse s'étoit passée, dont elle faisoit
mille contes sur elle-même, en se moquant de toutes ses pratiques
de dévotion. » Après avoir raconté « qu'elle se fit une cour, les
matins, des généraux, des ministres, et de la plupart des impor-
tans de la Cour; par ricochet de M""' de Maintenon, » il va
jusqu'à dire: « Au fond, elle se moquoil d'eux tous (3). »
L'année qui précéda la mort de Louis XIV, un changement
survînt dans la vie de M"* de Caylus. Pour une raison que nous
ignorons, elle souhaita de quitter son appartement à Versailles.
Elle obtint un brevet de logement au Luxembourg, dont, peu après
la mort de Louis XIV, la jouissance fut concédée à la Duchesse
de Berry. M"* de Caylus parait dans l'enthousiasme de sa nou-
velle résidence : « Mon habitation est commode, jolie, solitaire
et si séparée que je no crois pas que je puisse jamais m'aperce-
voir du voisinage. J'entends dès le matin le chant des coqs et le
(1) ColUclion Morrisson, t. IV, p. 31.
(2) Lettres de Af"* de Maintenon à la Princesse des Ursins, t. (I, p. 103.
(3) Saint-Simon. Édition Boislisie, t. XIV, p. 229.
118 REVUE DES DEUX MOICDES.
son des cloches de plusieurs petits couvens qui invitent à prier
Dieu. » Et dans une autre lettre : « C'est un délice que de se
lever matin. Je regarde par la fenêtre tout mon empire et je
m'enorgueillis de voir sous mes lois douze poules, un coq, huit
poussins, une cave que je traduis en laiterie, une vache qui pait
à l'entrée du grand jardin par une tolérance qui ne sera pas de
longue durée. Je n'ose prier M""* de Berry de souffrir ma vache.
Hélas ! c'est bien assez qu'elle me souffre. » Elle y attendait la
visite de ses enfans, qui commençaient à lui donner du souci.
Elle y espérait celle de M""* de Main tenon. « Ne vous verrai-je
point, ma chère tante? Est-il aussi triste d'être nièce que d'être
mère (1) ? » Mais elle ne devait jamais l'y voir. Il y avait très peu
de temps que M'^'' de Caylus était installée au Luxembourg, lors-
qu'un bien autre changement survenait dans l'existence de
M"** de Main tenon. Louis XIV mourait, et M"* de Maintenon se
réfugiait à Saint-Gyr d'où elle ne devait plus sortir.
III
Transportons-nous maintenant du Luxembourg à Saint-Cyr,
et voyons de quelle vie va vivre, dans la vieille abbaye, du-
rant les quatre années qui lui restaient à passer sur terre, celle
qui lavait fondée. Décrivons d'abord son appartement, d'après
Manseau, l'intendant de Saint-Cyr : « Sa chambre, où il y a un
grand lit avec une housse de serge de Londres bleue, doublée
de taffetas d'Angleterre de même couleur, des pommes fort
vives de plumes et d'aigrettes, une table, un miroir, huit
fauteuils, six plians, quatre petits tabourets; son cabinet où il
y a un lit de repos, six fauteuils, une pile de six carreaux, six
tabourets de différente hauteur, deux tables et deux miroirs
conmie lesprécédens. » Cet appartement avait pour M"' de Main-
tenon l'inconvénient d'être à trois cent trente pas de la chapelle,
et, comme elle se rendait à la messe tous les jours, malgré les
médecins (« Je ne sais pourquoi, disait-elle, les médecins ont la
messe en aversion »), ce long chemin à parcourir ne laissait pas de
la fatiguer. Mais elle tenait à cet appartement parce qu'il était
de plain-pied avec les cours où jouaient les élèves, ce qui lui
permettait de se mêler à leurs récréations. Pendant quatre ans,
(1) Souvenirs, p. 255-256.
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CAYLUS. 119
elle D^en bougea, sauf quelques courses dans le village de Sainte
Cyr, pour aller voir des pauvres. Elle y menait la vie la plus
simple. Elle avait changé jusqu'à son régime personnel, ne vou-
lait pas introduire à Saint-Cyr « le délice du chocolat, » et donné
la plupart de ses hardes à M""* de Gaylus. Il est tout à fait faux,
comme le dit Saint-Simon, qu'elle eût conservé au dehors, « un
maitre d'hôtel, un valet de chambre, des gens pour l'office et la
cuisine, un carrosse, un attelage de sept ou huit chevaux et un
ou deux de selle, » qu'elle aurait nourris, bétes et gens, aux dé-
pens de Saint-Gyr. Elle avait au contraire vendu son carrosse et
renvoyé ses gens avec une précipitation qui ne laissa pas d'être
hlâmée, car quelques-uns se prétendirent réduits à la mendicité.
EUe ne conserva qu'un cuisinier, ancien marmiton à Versailles,
on maître d'hôtel et deux laquais qui devaient surtout lui servir
de messagers, pour sa correspondance avec M"** de Caylus. Cette
correspondance va devenir l'unique intérêt de sa vie. C'est par
les lettres de M"* de Caylus qu'elle saura ce qui se passe au
dehors, et elle répondra à ces lettres par des journaux écrits
presque au jour le jour, et que porteront à M"* de Caylus tantôt
Etienne et Lauuay qu'elle avait gardés à son service, tantôt le
boulanger Petin. M"* de Caylus lui répondait par le même
moyen, car toutes deux se méfiaient , non sans avoir pour cela
de bonnes raisons, de l'ordinaire. Il ne nous reste plus qu'à feuil-
leter leur correspondance, où nous allons voir se refléter quel-^
ques-ons des principaux événemens qui marquèrent les pre-
mières années de la Régence, et où nous surprendrons le
jugement, toujours discret et sagace, de M'^Me Main tenon sur ces
événemens.
La première lettre adressée par M"'* de Maintenon à M"* de
Caylus est datée du H septembre, c'est-à-dire onze jours après
la mort du Roi. Durant ce mois de septembre, elle lui écrit jus-
qu'à cinq fois. Pas une seule fois elle no prononce le nom de
Louis XIV ; à peine fait-elle allusion à cette mort récente et au
chagrin qu'elle aurait dû, ce semble, ressentir de la perte de celui
auprès duquel elle avait passé tant d'années. Ce n'est qu'à la fin
d'octobre qu'ayant reçu, pour la première fois, la visite de
Villeroy, elle s'attendrit à ce souvenir. « Je vis hier M. le maréchal
de Villeroy, plus pathétique que je ne l'ai jamais vu. Il pleura
beaucoup avec moi, et je pleurai si bien que je ne suis pas remise
de la nuit ou'il m'a fait passer. » L'année suivante^ elle écrit encore:
120 REVUE DES DEUX MONDES.
« Le petit mot de M. de Dangcau ma fait plaisir. Je n'en ai point
de plus grand que d'être en commun avec ceux qui ont aimé le
Roi ; il en coûte quelques larmes, mais elles sont plus douces que
d'entendre parler de l'ingratitude des courtisans. » Et c'est tout,
dans une correspondance de quatre ans. Est-ce à dire qu'elle
neût point aimé le Roi? Non, mais la fidélité du souvenir n'allait
pas chez elle jusqu'au regret. Elle avait le sentiment d'avoir
rempli sa tâche vis-à-vis de lui. Elle lui avait fait une \'îeillesse
digne, et l'avait préservé des égaremens qui auraient pu la désho-
norer. Elle l'avait confirmé dans les pratiques de la religion.
Elle l'avait vu mourir en chrétien pénitent; c'était le but qu'elle
s'était toujours proposé : « Avez-vous su, écrivait-çUe à une an-
cienne religieuse de Saint-Gyr, dans quelle disposition le Roi est
mort? Tous les gens de bien ne doutent pas de son salut. Je n'ai
plus qu'à penser au mien (1). »
L'impression dominante qu'on devine chez elle durant les
premiers mois est celle du soulagement. Elle était excédée,
harassée de cette vie de Cour qui ne lui laissait pas une heure
de liberté. Elle n'aspire qu'au repos et à la solitude. Elle en
sent le besoin physique et moral. Elle veut vivre dans la retraite
et que cette retraite ne soit point troublée. C'est à M"' de Caylus
elle-même qu'elle s'adresse pour se défendre contre l'invasion
des visites. Elle avait d'abord consenti à recevoir les évêques,
mais bientôt elle regrette de s'être embarquée dans cette distinc-
tion. Quant aux princesses qui ont l'honnêteté de demander à
la venir voir, elle ne veut point eu entendre parler. Elle ne con-
sent pas davantage à recevoir les dames composant son ancienne
Cabale, Elle ne répond même point aux choses obligeantes que
ces dames lui font dire, voulant « oublier tout et être oubliée. »
Elle écarte, autant qu'elle le peut, sa nièce la duchesse de
Noailles, avec laquelle ses relations paraissent singulièrement
refroidies, et quant à la petite nièce à qui elle écrit presque
tous les jours, dont les lettres font son plaisir et le seul qu'elle
désire, elle ne s'en défend pas moins contre ses trop fréquentes
visites. Quand celle-ci vient la voir, elle la renvoie presque ru-
dement, sauf à lui en demander pardon le lendemain : « Il faut
au moins que la brutalité que je vous montrai hier m'attire au-
jourd'hui votre confiance pour les douceurs que je vais vous dire,
(1) Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 440.
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CAYLUS. 121
Je me trouvois fort bien avec vous quand je vous proposai de
vous en aller, et je ne pus vous dire adieu sans larmes qui étoient
toutes de tendresses pour vous. Ceci s'adresse à. vous deux.
[M"«» de Dangeau avait accompagné M"* de Caylus.] Vous n'étiez
pas à la Ménagerie que je songeai à vous écrire, et je voulois
répondre à une grande lettre que j 'a vois reçue de vous ce matin,
mais, en la relisant, je trouvai que je vous avois dit tout ce
que je voulois vous écrire, et par une grande modération je
remets à aujourd'hui. » M""" de Caylus insiste cependant pour
que ces visites soient plus fréquentes, et comime M"*' de Main-
tenon voudrait au contraire les réduire à deux ou trois par an,
c'est entre elles le sujet d'une discussion et l'occasion d'une lettre
où M"® de Maintenon marque fermement sa volonté : « Ne
voyez-vous pas que vos voyages excitent les autres à faire de
môme? Vous ô^tes trop raisonnable pour ne pas voir qu'il ne con-
vient pas à une personne retirée, et par de si bonnes raisons, de
passer sa vie à concerter des rendez- vous... En vérité, ma chère
nièce, je ne saurois croire que vous ne renonçassiez de bon cœur
au plaisir que vous avez de me voir si vous pouviez comprendre
ce cjue je souffre des visites que je reçois. Elles sont mauvaises
à mon salut, à ma santé, à mon repos, à ma conduite. Les con-
versations ne sont pas agréables ; on entend toujours recom-
mencer ce qu'on vouloit ignorer, et les nuits sont cruelles. ^>
Quelque résolution qu'elle déploie pour maintenir cette bar-
rière autour d'elle, il était cependant deux personnes (en plus
de M"* de Caylus) par qui elle la voyait franchir sans trop de
déplaisir. C'étaient Villeroy et la mai*quise de Dangeau.
La manière dont Villeroy se comporta envers M"* de Main-
tenon dépuis la mort de Louis XIV achève de justifier ce brevet
de galant homme que nous lui avons décerné à propos de ses
relations avec M"* de Caylus. Gouverneur du jeune Roi en
crédit auprès du Régent, il témoigna une invariable fidélité à
celle qui avait été la compagne des dernières années de son
vieux maître. Assez fréquemment il la venait voir, et il no
semble pas qu'elle se soit défendue contre des visites où tous
deux se plaisaient à revenir sur le passé et où ils mêlaient leurs
larmes. Souvent aussi il lui écrivait « des lettres d'un style plus
tragique que celui de Racine et passant même Longepierre. »
Parfois, elle lui répondait par do petits billets très courts, mais
affectueux, de ce ton un peu mélancolique et désabusé qui avait
122 REVUE DES DEUX MONDES.
toujours été le sien : « Quelque peu que je sois, Monsieur, je
sens bien que je vous manque, et j^en suis bien fâchée. Je vous
assure que vous n'avez point plus d'envie de m'ouvrir votre cœur
que je n'en ai de vous entendre. Nous ne pouvons plus avoir du
plaisir. Il faut se consoler de la faible consolation de se plaindre
avec ceux qui pensent et qui sentent comme vous. » Et dans une
autre lettre : « Adieu, Monsieur le Maréchal : consolez-vous par
le bonheur de celui que vous regrettez. » C'est Louis XIV qu'elle
Veut dire, dont le bonheur éternel ne lui inspire aucun doute (1).
Le nom de Villeroy revient fréquemment dans les lettres de
M"** de Main tenon à M""* de Caylus. Elle ne s'efiFarouche point de
l'intimité qui continuait de régner entre sa nièce et celui pour
qui elle s'était autrefois compromise. Elle trouve tout naturel
que Villeroy ait sollicité le Régent en faveur de M"* de Caylus,
sans même en avoir averti cette dernière, et cela «lui rappelle le
procédé dont il usa vis-à-vis d'elle-même, lorsque, « dans sa jeu-
nesse, il sollicita en sa faveur une pension de la Reine mère sans
l'avoir avertie... » Elle trouve qu'il pourrait faire davantage en-
encore, prêter plus souvent à M"" de Caylus son carrosse ou ses
gens. Il pourrait même la nourrir. Elle ne verrait aucun inconvé-
nient à ce que sa nièce vienne s'installer à Versailles, à l'hôtel
Villeroy, d'où une litière du maréchal la conduirait facilement à
Saint-Cyr. Elle lui recommande seulement de ne pas coucher
dans la chambre où est morte, quelques années auparavant, la
duchesse.
La marquise d« Dangeau est une de ces femmes, en beaucoup
plus grand nombre qu'on ne croît au xvii' et au xvin« sièele, qui
vécurent dans le monde et à la Cour sans que l'ombre d'une mé-
disance ait jamais effleuré leur réputation. C'est une tendance
qu'on a toujours, qu'il s'agisse du passé ou du présent, de juger
d'un temps et d'une société par les femmes qui font parler d'elles
et non point par celles dont on ne parle pas. La marquise de
Dangeau fût demeurée au nombre des femmes dont on ne par-
lerait point si la situation occupée par son mari à la Cour et sur-
tout le précieux Journal qu'il a laissé n'avaient donné à son nom
une notoriété d'une nature particulière. Dangeau avait quarante-
huit ans lorsqu'il l'épousa, voulant faire oublier, par l'éclat de
cette alliance, celle qu'il avait conclue seize ans auparavant lors-
(1) Philobiblon Society, t. XIII, p. 60 et 62. Ce recueil contient 56 lettres de
M""* de Maintenon au maréchal de Villeroy, publiées par lady Louise RnlgUiy.
MADAME DE MAINTENON ET M)^T>AME DE CAYLUS. 123
qu'il épousa la fille de Morin dit le Juif y dont l'autre fille avait
épousé le maréchal d'Estrées, car en ce temps-là> tout comme de
Bos jours, les partisans trouvaient à bien marier leurs filles. La
nouvelle M"* de Dangeau, qui avait vingt-deux ans, était de la
maison de Bavière, mais d'une branche qu'un mariage moi^na-
tique avait réduite à porter le titre de comtesse de Lowenstein.
Chanoinesse d'un chapitre en Bavière, ce qui lui donnait le droit
« d'être appelée Madame et de porter un ruban couleur de feu,
comme les hommes portent le cordon bleu, » elle avait été amenée
en France par son oncle, le cardinal de Furstenberg. La Dauphine,
qui elle-même était Bavière, l'avait prise pour fille d'honneur,
et avait donné son consentement au mariage. Mais quand elle
apprit qu'elle avait été mariée sous le nom de Sophie de Ba-
vière, et qu'elle avait signé ainsi au contrat, elle entra dans une
fureur qui fit peur h Louis XIV lui-même. Pour la désarmer,
il consentit à ce que l'acte de mariage que la Dauphine s'était
fait apporter, et qu'elle avait commencé à brûler, fût supprimé et
remplacé par un autre où la prétendue Sophie de Bavière serait
qualifiée Lowenstein. A ce prix, elle accorda son pardon. C'était
là, pour la nouvelle marquise de Dangeau, un début dans la vie
assez pénible. La faveur dont elle fut bien vite environnée dut le
lui faire oublier
Les contemporains sont unanimes à célébrer la grâce et à
faire l'éloge de la vertu de M""' de Dangeau. « Elle étoit belle
conmie les anges, dit l'abbé de Choisy, dans une jeunesse riante,
une taille fine, les yeux bleus et brillans, le teint admirable, les
cheveux du plus beau blond du monde , un air engageant, mo-
deste et spirituel. Elle avoit eu une fort bonne conduite dans
une place fort glissante (celle de fille d'honneur), et les petites
fautes de ses compagnes n'avoient pas peu contribué à faire valoir
son mérite (1). » « Jolie et vertueuse comme les anges, dit de son
eêté SaintrSimon, une figure de déesse dans les airs ; douce, bonne
d'un bon esprit et dont la bonté lui tenoit lieu d'étendue (2), » Et
ailleurs : « Jolie comme le jour et faite conmie une nymphe,
avec toutes les grâces de l'esprit et du corps. » Il n'est pas jus-
qu'à la sévère princesse Palatine, qui n'ait été désarmée par
tant de grâces : « M""^ de Dangeau, dit-elle dans sa Gorrespon-
(1) Mémoires de Vabbé de Choisy, édition de i888, t. I, p. i93.
(2J Saint-Simon, éoition BoisUsle, addition au Journal de Dangeau, i. I, p. 316.
124 REVUE DES DEUX MONDES,
dance (1), » est une bien vertueuse et bien honnête femme qui
est estimée de tout le monde... Elle vit fort bien avec son mari^
comme s'il était non seulement son égal, mais de meilleure con-
dition qu'elle. » La Palatine ne lui reconnaît qu'un défaut, c'est
de tenir la Vieille ordw*e pour une dame pieuée, tandis qu'elle
est un diable. « Mais c'est, ajoute-t-elle, l'effet de son bon cœur;
elle ne veut ni ne peut penser du mal d'une dame qui l'a aimée
de tout temps et s'est bien conduite à son égard. »
M"' de Dangeau [demeura de tout temps en effet en grande
faveur auprès de M"' de Maintenon. Elle fut une des rares per-
sonnes qui pénétrèrent dans son intimité sans appartenir àsafamille
ou sans être fille de quelqu'une de ses amies de jeunesse. D'assez
fréquentes lettres s'échangeaient entre elles (2). Les lettres de
M""' de Maintenon, qui ont été publiées, témoignent de la haute
faveur où M"** de Dangeau était arrivée. Dans une de ces lettres
elle la presse d'accepter une invitation à ces Marlys si recherchés,
et, pour l'y attirer, elle lui promet qu'on passera par-d€ssus ses
manies. « Vous y trouverez votre santé, vos plaisirs, votre gaieté.
On vous souffrira avec tous vos défauts : robe de ouate, écharpe,
bonnets, serviettes sur la tête, ce sont tous ceux que je vous
connais. Cette chambre est blanche comme vous, et sèche comme
moi. »
La mort de Louis XIV porta une sensible atteinte à la situa-
tion de Dangeau. Il n'était plus rien et se retira dans l'hôtel
qu'il s'était fait construire à Paris, rue de Bourbon. Peu de temps
après, il eut une attaque d'apoplexie. Il en releva, mais demeura
infirme. Sa femme le soigna admirablement; en même temps
elle s'efforçait de l'amener à des habitudes de piété plus exactes.
Du courtisan, ancien huguenot, elle voulait faire un pénitent à la
façi)n de Port-Royal. M"' de Maintenon ne l'en détourne pas,
mais, avec ce bon sens et cette mesure qui étaient sa qualité do-
minante, elle tempère un peu le zèle de M"" de Dangeau. « Je
crains, lui écrivait-elle, que vous ne rebutiez M. de Dangeau;
vous êtes austère, et vous ne comprenez point assez la force de
(1) Édition Jœglé, t. II, p. 260 et 288.
(2) Les lettres deM"«de Maintenon à M"* de Dangeau se trouvent [dans la Corres-
pondance ffénér aie ^ dans Af"* de Maintenon d'après sa Correspondance authentiqua et
dans le Catalogue de la Collection Morrisson. Les lettres de M** de Dangeau à
M-* de Maintenon font partie de la riche collection des Archives de Mouchy. Il
nous a été permis d'en prendre connaissance. Elles n'ont rien de remarquable et
confirment ce que Saint-Simon dit du peu d'étendue de son esprit.
MADAME DE MAINTEXON ET MADAME DE CATLU8. A25
rhabitude. » Et une autre fois : « Vous n'en ferez jamais un soli-
taire. N^êtes-vous pas heureuse de le voir un bon chrétien. »
Malgré ses quatre-vingts ans et ses deux attaques d'apoplexie,
Dangeau ne s'accommodait point en effet de la solitude. Le con-
sciencieux annaliste qui a tenu son journal jusqu'à trois semaines
a\ant sa mort aimait encore à voir du monde et à savoir les
nouvelles. M''* de Dangeau, qui était un peu entêtée de jansé-
nisme, aurait souhaité pour lui et pour elle une existence plus
fermée. Dans une véritable lettre de 'direction, car elle resta
directrice jusqu'au bout, M°* de Maintenon s'applique à lui dé-
montrer que cette existence est plus méritoire que celle qu'elle
souhaitait de mener (i).
«... Tant que Dieu vous conservera M. de Dangeau, vous ne
pouvez changer de vie. Vous êtes d'autant mieux que vous n'êtes
pas à votre aise, et c'est ainsi que Dieu nous veut. J'ai ouï dire
à des saints, que lorsqu'on souffre, tout est fait. Vous voudriez
être réglée dans vos journées comme les religieux de la Trappe,
et Dieu veut que vous fassiez bonne chère, en souffrant les
contradictions qui se trouvent dans les familles les plus raison-
nables. Vous voudriez faire le catéchisme à Avon, et Dieu veut
que présentement vous pratiquiez les vertus chrétiennes, au lieu
den instruire les autres. Il veut que vous amusiez un mari
infirme, que vous souteniez des enfans qui pourroient s'échapper,
et vous devez. Madame, travailler à l'ouvrage qu'il vous donne
avec une grande paix et tranquillité. Vous voudriez être fervente
et ne pas perdre la présence de Dieu, et Dieu veut que vous
soyez dans la sécheresse ; il se contente de votre fidélité à vivre
en bonne chrétienne et à renoncer à cette sécheresse. Quand
vous changerez d'état, il vous demandera autre chose, let vous
serez dans ce temps-là bien étonnée si vous vous trquvez inté-
rieurement éloignée de Dieu, ennuyée de la solitude et de
toutes les pratiques de piété : on peut arranger la conduite
extérieure, mais il n'est pas de même de l'intérieure; on ne pense
pas comme on voudroit penser, et je vous assure, Madame, avec
la confiance qui est entre nous, qu'il s'en faut de beaucoup que
je sois aussi contente de ma dévotion, que je l'étois à Versailles,
et que j'étois plus occupée de Dieu à nos comédies que je ne le
suis dans le chœur de Saint-Cyr. »
(1) Catalogne Morrisson, t. IV, p. lOi,
126 BEVUE DES DEUX MONDES.
Ce goût de M"' de Maintenon pour la solitude ne Tempêche
pas, au bout de quelques mois surtout, de témoigner quelque désir
d*être instruite de ce qui se passe au dehors. « Il est vrai, écrit-
elle, que je ne puis être indifférente sur l'état des affaires géné-
rales. J'étois accoutumée à en être occupée. » Et dans une autre
lettre: « Quel malheur d'être sensible au bien public et particu-
lier! Mais change-t-on dès qu'on est en retraite? » Aussi sent-on
peu à peu se glisser dans sa vie un ennemi contre lequel il lui
faut lutter : Tennui : « Rien n'est ennuyeux comme ces visites qui
filent; on s'ennuie moins quand on n'attend personne, » et dans
une autre lettre : « Je me porte très bien et fais mon possible
pour m'amuser : vous n'êtes guère plus gaie où vous êtes, et
j'en suis bien fâchée. » Elle prêche en effet M"' de Caylus contre
la tristesse : « Surmontez- vous là-dessus, ma chèrn nièce, la
tristesse n'est bonne ni pour ce monde ici, ni pour l'autre. » Mais,
à certains jours, elle-même semble s'y abandonner. « Ne vous
inquiétez pas de moi. Qu'ai- je à faire de meilleur <pe de lan-
guir. » Apprenant la maladie d'une personne à qui elle faisait
parvenir depuis longtemps des secours, elle va jusqu'à dire:
« Je plains M"** de Barneval si elles perdent leur mère. Je ne
puis plaindre ceux qui meurent. »
Si les occupations lui manquaient, les préoccupations ne lui
manquaient pas. D'abord les préoccupations financières. Person-
nellement, elle ne possédait rien que Maintenon, dont le revenu
était mince. Elle n'avait rien mis de côté, et quand elle arriva à
Saint-Cyr, elle n'avait pas de quoi payer le deuil de ses domes-
tiques. Le Régent lui avait bien promis de lui conserver les
48000 livres de pension que lui servait, le Roi, sur lesquels elle
avait abandonné 15000 livres à M"' de Caylus. Mais cette pen-
sion lui serait-elle exactement payée? Elle s'en inquiète, non pour
elle-même, qui n'a pas de besoins, mais pour les malheureux sans
nombre qui vivaient de ses aumônes et de ses pensions, pour les
couvens pauvres auxquels elle envoyait des subsides tirés de sa
cassette particulière ou de celle du Roi, et pour lesquels elle
craint de ne plus rien obtenir étant « timide à demander. » Son
« imbécillité sur les affaires » l'effraye, car, dit-elle, » vous savez
que je ne vivois pas pour moi et je ne sais déjà plus où j'en suis. »
Elle tremble aussi pour Saint-Cyr, ayant appvis qu'en plein con-
seil de Régence,. l'intendant des finances, Fagon, fils de l'ancien
médecin du Roi, aurait dit\qu'avec l'argent que coûtait Saint-
.n^'
•V'.'
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CAYLUS.
127
Cyr, on ferait vivre un régiment. Saînt-Cyr ne fut cependant pas
supprimé, mais il semble bien qu'au bout de deux ou trois ans,
la pieuse maison ait souffert « de la rareté de Targent. » La fon^
datrice elle-même paraît avoir presqpie connu la gêne ; à un cer-
tain moment, elle n'a plus que six louis devant elle. Gomme
Tordinaire de Saint-Cyr ne lui convient pas, elle fait venir de
Maintenon des produits de la basse-cour, qu'elle partage avec
M""* de Caylus. Dans son oisiveté, ces questions de basse-cour
deviennent pour elle une véritable préoccupation. Elle y apporte
même un certain amour-propre de propriétaire, et se plaint que
M"' de Caylus ait « commis n certain veau qu'elle lui a envoyé
00 certains dindons, en les donnant k manger à des amis sans
s'être au préalable assurée qu'ils étaient assez tendrts et « mor-
tifiés. » Vient un moment où les produits de la basse-cour font
défaut. Elle s'en plaint. On lui répond que la saison ne produit
plus. » Autrefois, dit-elle, je ne m'aperce vois pas de ces diffé-
rences. » Cette basse-cour qui l'avait intéressée pendant un temps
finit par lui donner de l'ennui. Les produits en sont mauvais.
Ses gens la volent. Elle prend son parti d'y renoncer. « Les
plaisirs les plus innocens, dit-elle, tournent en dégoût. » « Que de
dégoût on trouve en tout ! » écrivait-elle au duc de Noailles au
lendemain d'une représentation à'Athalie où la duchesse de
Bourgogne s'était montrée capricieuse. A peu de chose près,
les mots sont les mêmes. Des personnes et des choses, elle s'est
toujours dégoûtée facilement.
M"* de Caylus nous apparaît dans ses lettres en proie aux
mêmes anxiétés, et d'une façon encore plus aiguë Elle aussi ne
vit que de pensions. Ces pensions lui seront-elles conservées?
Seront-elles réduites, comme le sont en ce moment celles de
beaucoup d'autres ? Elle a tout lieu de le craindre, car elle ne
se sent plus en crédit. « Ce qui nous rend sans ressources, dit-
elle, c'est que nous sommes un nombre de gens, honnêtes gens à
la vérité, pleins de probité, d'honneur, mais de la vieille Cour,
mais bons à rien. » Aussi s'épuise-t-elie en sollicitations auprès
de ses anciens amis qui sont encore en place, Villeroy, Noailles,
Uarcourt. Elle demande audience au Régent, à la duchesse de
Berry qui la traite honnêtement, mais elle en sort « trempée de
sueur » et dans une agitation « qu'il est plus aisé de comprendre
que d'exprimer. » Ses pensions no sont cependant pas suppri-
mées, mais elle souffre aussi de la rareté de l'argent. Personne
128 REVUE DES DEUX MONDES.
ne paye, et dans peu, elle sera réduite à vivre « du lait de sa vache
et des œufs de ses poples. » Ces anxiétés et ces privations lui
sont d'autant plus sensibles qu'elle n est pas seule à les ressentir,
car elle voudrait faire une vie et un intérieur agréables à ses deux
enfans qu'elle héberge : son philosophe et son Brindi.
Le philosophe était son fils aîné, celui qui devait devenir
plus tard membre de TAcadémie des Inscriptions, et qui fut le
premier des antiquaires et des collectionneurs hommes du monde.
Brindi, auquel M"* de Main tenon avait donné le surnom d'un
petit paysan d'Avon, était le second. Ses relations avec ses deux
fils et les soucis qu'ils lui causent tiennent une grande place dans
la correspondance de M"' de Caylus. Dans cette seconde phase
de sa vie c'est l'amour maternel qui l'emporte chez elle sur tout
autre sentiment. « Que je suis mère, ma chère tante ! c'est-à-
dire que je suis folle ! que je suis déraisonnable et que je serai
malheureuse ! » Et M"* de Maintenon de lui répondre : « Vous
savez que j'ai le malheur de connaître tous les sentimens des
mères. » Ce qui agitait autrefois M™' de Caylus c'était d'obtenir
pour son fils un régiment, et elle sollicitait Louis XIV par Tin-
termédiaire de Desmaretz. Ce qui l'agite aujourd'hui, c'est de lui
faire vendre ce régiment au meilleur compte, car il a pris le
dégoût du métier militaire. Elle-même y trouvera son avan-
tage, car elle aura « 40 000 francs de dettes de moins et 20 000 écus
de plus. » Le duc de Noailles s'est chargé de l'affaire. Il y trouve
d'abord certaines difficultés, et M™* de Caylus, croyant la vente
manqùée, termine pieusement une lettre par ces deux vers :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous mette en repos.
La chose finit cependant par se faire, et son philosophe, son
mélancolique vient s'établir avec elle dans le petit h^tel de la
rue de Vaugirard. Elle se loue beaucoup de lui. « Toutes les
vertus morales sont dans ce petit garçon, écrit-elle à M""' de
Maintenon, à la réserve de la piété qu'il faut espérer toujours ;
en attendant, c'est une compagnie fort agréable que j'ai avec
moi. » Et M""" de Maintenon lui répond : « Un très honnête homme
ne me paroit pas loin de Dieu ; il n'auroit qu'à le prendre pour
l'objet et la fin de tout ce qu'il fait, car il n'est point nécessaire
d'être toujours à l'église. » Quant à Brindi, qu'elle appelle aussi
MADABIE DE MAINTENON ET MADAME DE CATLUS. 129
le chevalier et qui servait dans Tarmée de mer, il donne à sa mère
moins de satisfaction. Il est un peu joueur, un peu prodigue, un
peu débauché. Il se fait de fâcheuses affaires; aussi est-elle tou-
jours inquiète sur son compte. « Le chevalier n'a point encore
fait de sottise qui soit venue à ma connaissance. Je vis sur cela
comme il faudroit vivre sur tout, au jour le jour. » M"' de
Maintenon est moins sévère qu'elle. « Vous savez bien, écrit-elle
à M"* de Caylus, que j'ai toujours eu de l'inclination pour le che-
valier. Les vauriens ne me déplaisent pas toujours, pourvu qu'ils
n'aillent pas jusqu'au vice et au manquement d'honneur. » Le
chevalier n'alla jamais jusque-là. Sa mère jugea cependant
prudent de lui faire quitter Paris pour retourner à son bord.
A peine est-il parti qu'elle le regrette et qu'elle pleure.
Sauf ces agitations maternelles, M"' de Caylus menait une
vie tranquille, et cette vie n'avait rien qui lui déplût. Voici
comme elle la décrit : « Je me lève, c'est-à-dire je m'éveille à
huit heures; je prie Dieu dans mon lit; j'y fais ma lecture et
ensuite mon petit déjeuner ; quand je me sens vigoureuse, je
vais à la messe, et, quand j'en suis revenue, j'écris, si j ai à écrire,
et je donne vogue à mes affaires... Je dîne, je soupe seule ou
avec mon fils. Pour l'ordinaire, après mon diner, mon fils et
moi, nous jouons ensemble au trictrac. Je cause avec lui; je
travaille ; il me fait la lecture ; sur les quatre ou cinq heures, il
me vient du monde, quelquefois trop; à huit heures, tout part; je
demeure dans la solitude. » Cependant elle ne pouvait se défendre
de donner encore quelquefois à souper, et M""* de Maintenon se
reprochait de l'induire en tentation, en lui enyoyant des produits
de la basse-cour de Maintenon. « Votre lettre, lui écrit-elle, m'a
fait sentir deux mou vemens très différens : le premier a été
quelque joie du succès de mon veau, et qu'il fût mangé par de
si honnêtes gens, sentiment assez noble ; celui qui l'a suivi ne
l'est pas tant ; j'ai pensé que ce que je fais pour vous épargner de
l'argent vous fournit le prétexte de tenir table, ce qui a toujours
été votre folie. » On peut, tout en étant devenue dévote, demeurer
un peu gourmande. C'était peut-être le cas de M"** de Caylus.
Des sentimens plus nobles, pour reprendre l'expression de
M"* de Maintenon, que des préoccupations d'argent ou de basse-
cour agitent cependant la tante et la nièce. Dans la corres-
pondance de M"' de Maintenon en particulier, on trouve le
reflet des événemens petits et grands qui marquent ces premières
ToiiK XXI. -^ 1904. 9
130
REVUE DES DEUX MONDES.
années de la Régence. Elle n'a point de parti pris contre le Ré-
gent, et rend justice aux efforts qu'il fait pour triompher des dif-
ficultés dont le vieux Roi lui avait laissé le lourd héritage. « Je
ne suis point ennemie de M. le Duc d'Orléans, » dit-elle. Mais elle
parle avec détachement des affaires générales, finances, traités,
guerres, comme ny portant plus qu'un médiocre intérêt. Une
seule chose la passionne, les affaires de TÉgUse.
Il n'est pas besoin de rappeler l'état lamentable dans lequel
se trouvait alors l'Église de France. En provoquant de la part
de Clément XI la promulgation de la bulle Unigenitus^ Louis XIY
avait cru mettre un terme aux divisions qui la déchiraient depuis
qu'un certain nombre d'évèques s'étaient avisés, après quinze ans
écoulés, de dénoncer le mandement par lequel le cardinal de
Noailles, archevêque de Paris, avait autrefois donné son appro-
bation au livre des Réflexions morales sur le Nouveau Testament
du Père Quesnel. II n'y avait pas réussi. Si, à l'assemblée qui
s'était tenue en 1714, quarante évêques avaient accepté la Bulle,
ou conmie on disait alors, la Constitution, huit d'entre eux, à la
tête desquels était le cardinal de Noailles, avaient déclaré ne
pouvoir s'y soumettre, et si, pliant sous l'impérieuse volonté du
Roi, le Parlement de Paris, ainsi que ;la Sorbonne, avait con-
senti à enregistrer la Bulle, l'opinion de la majorité des parle-
mentaires et des docteurs n'en demeurait pas moins hostile à cette
intervention de l'autorité pontificale, qu'ils jugeaient contraire
aux libertés de l'Église gallicane. La mort du Roi avait rendu
courage aux opposans, et le Duc d'Orléans avait paru se ranger
de leur côté en appelant le cardinal de Noailles à la tète du
Conseil de conscience. Seize évêques, dont celui d'Auxerre, oncle
de M"** de Caylus, adressaient une lettre publique au Régent où
ils lui demandaient de provoquer de la part du Pape des expli-
cations sur sa Bulle. Quatre d'entre eux allaient même plus loin,
et rédigeaient, devant un notaire au Châtelet, un appel au futur
Concile, qu'ils faisaient signifier au Pape par un huissier. Le Par-
lement de Paris et quelques parlemens de province prenaient
ouvertement parti contre le Pape, en ordonnant la suppression
des mandemens de certains évêques qui se prononçaient avec
véhémence en faveur de la Constitution et menaçaient les oppo-
sans d'excommunication. Les docteurs en Sorbonne, les simples
prêtres donnaient leur avis; cinquante-deux curés de Paris
écrivaient au cardinal de Noailles pour lui dire que, s'il
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CAYLUS. 13i
acceptait la Dulle, ils auraient le regret de ne pouvoir lui obéir*
A Paris et même en province, Topinion publique était favorable
aux opposans. La populace s'en mêlait et déchirait aux portes
des églises les mandemens des prélats favorables à la Gonsti"
tutioD. La confusion, l'anarchie étaient partout.
M"»» de Main tenon suit avec ardeur toutes ces péripéties, mais,
au milieu de ce désordre, son sens droit n'hésite pas. Elle se
prononce avec vivacité contre ce qu'elle appelle le parti, c'est-<à-
dire contre le jansénisme renaissant. En cela elle demeure âdèle
aux répugnances du vieux Roi, contre la politique duquel cette
renaissance du jansénisme lui parait une revanche. Elle est tout
entière du côté des cardinaux de Rohan et de Bissy, que Louis XIV
avait chargés de pacifier l'Église, et qui n'avaient ni l'un ni
l'autre lautorité morale et la supériorité intellectuelle qu'il
aurait fallu pour cela. Quant au cardinal de Noailles, elle semble
avoir tout à fait oublié son ancien attachement pour lui, et qu'elle*
mémo l'avait fait archevêque de Paris. Mais elle s'élève bien au-
dessus de ces querelles des personnes. Elle discerne clairement
le péril dont ces divisions menacent dans l'avenir l'Église do
France. Les prévisions les plus sombres reviennent à chaque
instant sous sa plume. A plusieurs reprises elle parle de la
probabilité d'un schisme. Elle ne se trompait que de peu d'an-
nées, car tous ceux qui ont étudié l'histoire du clergé sous lan-
cien régime sont d'accord pour dire que le jansénisme a préparé
inconsciemment la Constitution civile de 1792, et que les évè-
ques opposans ont été les précurseurs des évêques jureurs. Dans
une matière d'importance moindre, elle fait preuve d*une égale
sagacité, lorsque, parlant de certaines mesures vexatoires que le
cardinal de Noailles avait cru pouvoir prendre contre les Jé-
suites, elle dit : c< Les Jésuites sont accoutumés aux révolutions.
Ils se tireront de celle-ci comme des autres. »
Au milieu de ces controverses, M°><' de Maintenon avait la
satisfaction de se trouver d'accord avec M»° de Caylus, bien
revenue de son ancienne tendresse pour les jansénistes. « Dieu
veuille récompenser votre changement, lui écrit M°*® de Main-
tenon, car vous soutenez présentement la foi que vous avez
combattue. Vous êtes plus vive que moi. » En effet, M"« de Caylus
n'est pas moins préoccupée des affaires de l'Église que M""* de
Maintenon, ni moins animée contre le cardinal de Noailies.
« Est-il possible, écritr-elle en parlant du cardinal de Rohan, que
132 REVUE DES DEUX MONDES.
[
celui-là soit nôtre, tandis que Tautre... il faut se taire! » M"' de
Maintenon se réjouit de leur entente^ « car la conformité des
sentimens augmente bien l'amitié » et cette conformité « la con-
sole sur M°>* de Dangeau. » Le jansénisme avait en effet quelque
peu séduit M"'*' de Dangeau, comme il avait séduit, en ce temps,
par son austérité beaucoup de nobles âmes, ce qui est son hon-
neur et son excuse. Voici en quels termes M"« de Maintenon
rend compte d'une explication qu'elles avaient eue ensemble à
Saint-Gyr même : « Elle me fit le matin un long éclaircissement
sur le jansénisme dans lequel elle me montra tout ce que j'avais
cru voir en elle. Il n'y a point de jansénistes. C'est un prétexte
pour persécuter les plus honnêtes gens ; leurs mœurs sont res-
pectables ; tout ce que nous appelons le bon parti voulait plaire
au Roi par intérêt. » Mais cette dispute ne les éloigne pas l'une
de l'autre, bien au contraire. « N'allez pas croire que les disputes
dont je vous ai rendu compte aient mis la moindre froideur entre
M"® de Dangeau et moi. Je lui répondis, ce me semble, avec
beaucoup de douceur sur le jansénisme, et Iqs instances qu'elle
me fit pour demeurer ici quelquefois étaient accompagnées de
tant de tendresses qu'il faudrait être plus brutale qu'un cheval
pour n'en être pas touchée. Je le suis plus que je ne puis vous le
dire, et je ne comprends pas même qu'on puisse avoir tant de
goût et d'amitié pour une personne qui ne peut plus être qu'un
objet de pitié, de dégoût et de tristesse ; » et elle conclut : « Il
faut bien souffrir que chacun pense à sa mode. » Ainsi l'âge et
l'expérience l'avaient rendue humble et tolérante; ce n'est pas
le fait de toutes les femmes de quatre-vingts ans.
M"* de Maintenon avait encore un autre sujet de préoccupa-
tions auquel son cœur était particulièrement sensible, c'était les
épreuves par lesquelles passait alors celui qu'elle appelle « mon
Duc du Maine. » Ce fruit d'un double adultère, comme dit Saint-
Simon, expiait alors assez durement la faveur quelque peu scan-
daleuse dont il avait été l'objet. Légitimé deux ans après sa
naissance, revêtu successivement des charges de cour les plus
importantes, reconnu habile à succéder à la couronne, investi
par le testament de Louis XIV d'une autorité sur la personne
du jeune Roi qui contre-balançait celle du Régent, il se voyait
dépouiller, J'une après l'autre, de toutes les faveurs dont il avait
été comblé. Non seulement le Parlement avait cassé les dispo-
.fiitions du tesUtnicaxt de Louis XIV qui le concernaient^ mais les
r
MADAME DE MAUITENON ET MADAME DE CATLU8. 133
princes du sang avaient introduit contre lui une requête tendant
à ce qu'il fût déchu du rang auquel il avait été élevé, et ramené
à celai que lui assignait sa qualité de bâtard. Toujours faible, le
R%ent hésitait entre donner cours à des mesures qui atteignaient
par contre-coup jusqu'à sa propre femme, sœur du Duc du Maine,
on bien opposer résistance à la haine du Duc de Bourbon, qui
avouait lui-même éprouver, lorsqu'il voyait le Duc du Maine, le
sentiment de répulsion qu'on éprouve lorsqu'on voit certaines
bétes. M"* de Maintenon prend sa part de toutes ces épreuves,
et en suit les péripéties. Le repos auquel elle aspire en est
troablé. Elle voudrait que le Duc du Maine lui témoignât moins
d'affection. « Je porterois bien plus aisément l'ingratitude des
ODS et l'oubli de tous que je ne tkis l'amitié qu'on me témoigne,
et ce prince redouble la sienne pour moi, de manière que je me
retrouve dans le monde par l'intérêt que je prends à un certain
nombre de gens, toujours prête à pleurer leurs peines, sans par-
tager leurs plaisirs. » Le Duc du Maine, qui n'était pas dépourvu
de certaines qualités de cœur, était en effet demeuré tendrement
attaché k celle qui avait pris soin de son enfance. Souvent il
Tient la voir à Saint-Gyr. Au retour d'un séjour qu'il avait fait
à Rambouillet chez son frère, le Comte de Toulouse, il lui amène
ses nombreux enfans, comme il les amènerait voir une grand -
mère. Ces visites du Duc du Maine sont les seules dont M""* de
Miintenon ne se plaigne pas. Mais ce dont elle se plaint, c'est de
Tétat d'agitation où la maintient l'arrivée incessante de lettres
ou de nouvelles le concernant : « Est-il vrai que votre avocat de
Toulouse soit un fou qui donne de mauvais conseils à nos princes?
n est impossible, ma chère nièce, que ma bouteille soit fermée.
On a des amis auxquels on s'intéresse. Ces lettres entrent partout
et excitent quelque curiosité sur les sujets qui en valent la peine.
Tout cela trouble et attriste au point que je voudrois retourner à
TAmérique, mais mon âge s'y oppose. »
Le Duc du Maine paraît, à travers les lettres de M"' de Main-
tenon, avoir supporté avec sagesse et dignité l'humiliation que
le Parlement lui infligea en cassant l'édit royal par lequel il avait
été élevé à la dignité de prince du sang. Mais M"' de Slàintenon,
toujours sagace, redoute Tinfluence que pourra exercer sur lui
b Duchesse du Maine. « M. le Duc du Maine ne me parle que
de sagesse pour lui et pour tout ce qui l'environne, mais je ne
pense pas quon puisse réduira madame sa», femme à ne rien
134 REVUE^'BBS DEUX MONDES.
dire. » Ce fut en effet sous l'influence de sa toute petite, mais im-
périeuse femme, que le Duc du Maine s'engagea dans la conspi-
ration de Cellamare, dont la découverte amena son arrestation,
le 29 décembre 1718. Nous pouvons supposer l'émotion et le
chagrin que celte arrestation causèrent à M"''* de Maintenon,
mais nous n'en avons pas le témoignage écrit. La correspon-
dance de M"' de Maintenon avec M"' de Caylus s'arrête malheu-
reusement avant cette date. Sa dernière lettre est du 27 juin 1718.
Nous ignorons quelles causes mirent fin à cette correspondance.
En tout cas, ce ne fut pas un refroidissement entre la tante et
la nièce, car la dernière lettre de M""* de Maintenon se termine
par ces mots : « Adieu, ma chère nièce ; vous êtes véritablement
trop aimable pour vous montrer à ceux qui veulent tout quitter. i>
A la fin de 1718, M"^ de Caylus tomba malade, et, lorsqu'elle
fut convalescente, peut-être se trouva-t-elle trop faible pour
écrire de longues lettres hebdomadaires. Peut-être la même rai-
son fit-elle tomber la plume des mains de M"""* de Maintenon, car
sa faiblesse physique allait croissant, et elle disait que la pensée
des lettres qu'elle avait à écrire Tétoufifait. Mais la tête restait
bonne. Ses dernières lettres sont les plus clairvoyantes. Aucun
des dangers qui menacent la France ne lui échappe. Elle en
prévoit à bref délai « le renversement, » et déjà elle croit voir
dans Paris « des barricades. » Comme elle a prévu le schisme,
elle prévoyait aussi la Révolution, et c'est par ces paroles pro*
phétiques que se clôt, ou peu s'en faut, l'intéressant recueil de
ses lettres où, jusqu'à la veille de sa mort, on la retrouve telle
qu'elle s'était montrée toute sa vie : judicieuse, mesurée, par-
fois un peu sèche dans la forme, mais, au fond, sensible et triste.
Le 15 avril 1719, avec calme et sérénité, elle rendait son àme à
Dieu.
M"* de Caylus lui survécut dix ans. Elle précéda de quelques
mois dans la tombe M""* de Dangeau et Villeroy. Jusqu'à la fin,
elle demeura en relations assez intimes avec le Duc du Maine
auquel, en 1727, elle eut même la singulière idée de conseiller,
alors qu'il n y avait pas huit ans qu'il était sorti de prison, de s'es-
sayer à capter la confiance du jeune Roi et à jouer un rôle poli-
tique. Le Duc du Maine, dans une lettre qui a été retrouvée, lui
répond avec beaucoup de sagesse, et, après l'avoir remerciée des
sentimens favorables qu'elle a sucés presque avec le lait auprès
d'une personne dont, la mémoire lui sera toujours chère et res-
MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE CAYLUS. 135
pectable et qui lui font naître sur son coiiipte des idées trop flat-
teuses, il lui fait observer avec raison qu'il a quarante ans de plus
que le Roi, et qu41 doit considérer comme un miracle, « avec une
telle disproportion d'âge, qu'il veuille bien le souffrir auprès
de lui sans le prendre pour un vieux fol (1). » Toute convertie et
dévote que fût devenue M"' de Caylus, elle était encore un peu
du monde, et peut-être la pensée de jouer auprès du Duc du
Maine ce rôle de conseillère et d'Égérie qu'elle avait vu jouer à
M°' de Main tenon auprès de Louis XIV Tavait-elle un instant
tentée. Elle vivait cependant d'une vie de plus en plus retirée,
entourée surtout des amis de son fils le philosophe^ qui lui tint
jusqu'au bout tendre compagnie. Ce fut sur la demande de ce
fils qu'elle écrivît ou plutôt dicta les Souvenirs qui ont fait vivre
son nom. A chaque page,conmie il était naturel, il y est questioji
de M"'^ de Maintenon. Disons-le, il y a un certain contraste entre
le ton des Souvenirs et celui des lettres. La façon dont M"* de
Caylus parle de cette tante, à laquelle elle devait tant, n'est pas
exempte d'un peu de sécheresse et même d'irrévérence. Après
avoir raconté et démenti, il est vrai, « ce qui s'était dit sur Vil-
larceau, » elle rapporte cependant ce propos spirituel de M"' de
Lassay à son mari qui se portait garant de la vertu de M"** de
Maintenon : « Gomment faites-vous, Monsieur, pour être si sûr
de ces choses-là? » Et elle se borne à ajouter : « Pour moi, il me
suffit d'être persuadée de la fausseté des bruits désavantageux
qui ont couru et d'en avoir assez dit pour montrer que je ne les
ignore pas. » Il semble que la petite nièce qui, dans ses lettres, se
montre si humble et si câline aurait pu soit ne pas rapporter le
propos, soit mettre un peu plus de chaleur à se dire persuadée.
M"' de Caylus était très oubliée quand elle mourut, le 15 avril
1729. Ni Buvat, ni Barbier, qui, dans leurs journaux de la Régence,
parlent de tant de morts insignifiantes, ne font mention de la
sienne. Seul le Mercure dit : « En ce mois mourut M""' la com-
tesse de Caylus, personne infiniment distinguée. Sa mort laisse
des regrets (2). » Ces regrets se traduisent dans le portrait que
nous avons cité : « La douleur et la mort nous l'ont enlevée dans
le temps que ses vertus augmentoient et que ses agrémens ne
diminuoient pas. Elle seule, dans cet événement funeste, a con-
servé la fermeté d'une belle âme et cette douceur céleste qui
(i) Souvenirs de Madame de Caylus, Introduction, p. 20.
(2) Mercure de France, année 1729.
136 REVUE DES DEUX MONDES.
avoit charmé en elle dans tout le cours de sa vie. Nons ne la
verrons plus, mais nous Taimerons, nous la regretterons tou-
jours, et, au lieu de fleurs, nous répandrons des larmes sur un si
cher et si précieux tombeau. »
A cet éloge un peu ampoulé et qui sent son zvin* siècle, nous
préférons cette lettre touchante et simple que son fils adressait
à un de ses amis, Tabbé Conty : « Connaissant vos sentimens
comme je les connais, mon cher abbé, je n'ai point été étonné
de la lettre touchée et touchante que vous m'avez écrite sur le
plus grand malheur de ma vie. J'ai éprouvé en la lisant une
douleur aussi déraisonnable en un sens que celle du premier
moment, et je vous assure que, dans celui où je vous écris, je
suis pénétré et accablé de mon malheur. Plus je vais et plus je
sens la perte que j'ai faite. Le détail journalier de cette privation
est un état affreux, et je me livre au triste plaisir de m'affliger
avec vous. Je ne sais plus vivre... Â tout ce que le commerce le
plus aimable peut avoir de séduisant, à toute la volupté et la
paresse qu'il entrainoit à sa suite, succède une solitude affreuse.
Paris est un désert pour moi. » M"* de Caylus méritait ces re-
grets, et l'on comprendra que, dans cette étude sur deux femmes
dont il a été tant parlé, nous nous soyons efforcé, après avoir
fait revivre en Tune la recluse de Saint-Cyr, de peindre surtout
dans l'autre la petite nièce et la tendre mère.
Haussonville.
I-
ERNEST CURTIUS
D'APRÈS SA CORRESPONDANCE
Ernest Gurtius est connu du monde savant par ses fouilles
d'Olympie et par tout l'ensemble de ses recherches archéolor
giques. Il a conquis le grand public par son Histoire grecque,
où Térudition se dissimule sous la simplicité du style, et qu'une
lK)nne traduction, celle de M. Bouché-Leclercq, a rendue acces-
sible aux lecteurs français. Dans le cercle plus étroit de ses col-
lègues, de ses amis, de ses élèves, il se faisait aimer par ce qu il y
avait de généreux et d'expansif dans sa nature. S'agissait-il dPe
porter la parole dans une occasion solennelle, dans une séance
de rentrée ou de clôture, dans une fête commémorative, il était
l'homme désigné d'avance. Il avait le don du développement
él^ant et facile, l'art de renouveler et de rafraîchir un sujet que
l'on croyait banal, et il a laissé des modèles d'éloquence acadé-
mique et universitaire. Son 'fils nous donne aujourd'hui sa cor-
respondance, en l'accompagnant d'une très courte introduction
et,çà et là, de quelques notes succinctes (1). Par une réserve qu'il
est permis de regretter, sans qu'on soit en droit de la lui re-
procher, il s'est effacé complètement derrière l'homme qu'il a
Toolu faire connaître. Quelques indications sommaires sur les
événemens auxquels les lettres font allusion, sur les personnes à
qui elles sont adressées, n'auraient pas été inutiles; mais tel
qu'il nous est donné, ce recueil, qui s'étend sur un espace de
(1} Emsl Curtitu, ein Lebensbild in Briefen, herausgegeben von Friedrich Cur-
iias, Berlin, 1903. — Nous remercions M. Frédéric Gurtius des renseignemens
coa^émentaires qu'il a bien youIu nous donner. sur les correspondons de son
138 REVUE DES DEUX MONDES.
soixante-six ans, est intéressant en lui-même; il nous offre
limage d'un savant qui n'a pas dédaigné d'être un écrivain et
qui a puisé Tatticisme à la bonne source.
I
Les Curtius étaient une vieille famille patricienne de la ville
libre de Lubeck, autrefois le chef-lieu de la Ligue hanséatique.
Celui par qui elle a été illustrée reproduisait dans ses traits, au
dire d'un homme qui Ta beaucoup fréquenté (1), le type des an-
ciens Saxons, riverains de la Baltique et de la mer du Nord : les
cheveux blonds, les yeux d'un bleu pâle, les sourcils abondans,
le front haut, le profil accentué, les lèvres minces. Une expres-
sion de franchise et de bienveillance, d'affabilité prévenante et
de bonté ingénue, était répandue sur toute la figure^ surtout
dans la jeunesse. On pouvait dire que l'homme qui regardait
ainsi dans le monde ne ferait jamais rien qui ne fût à l'honneur
de son nom et pour le bien de ses semblables.
La ville de Lubeck est bâtie en dos d'âne sur une presqu'île,
entre deux cours d'eau, la Trave et la Wakenitz, qui se réu-
nissent dans le port. Elle n'a plus retrouvé sa population d'autre-
fois, qui est évaluée à près de cent mille âmes ; mais ses portes
massives, ses hauts pignons, ses clochers et ses tourelles lui
donnent encore un air pittoresque, et son hôtel de ville, avec la
grande salle où se tenaient les diètes de la Hanse, témoigne de
sa gloire passée. Longtemps habituée à se défendre contre des
voisins jaloux, elle a gardé son individualité, même au temps où
elle a dû se fondre dans l'unité germanique. « Nous avons tou-
jours considéré comme un bonheur pour nous, dit Ernest Cur-
tius, d'avoir été élevés au sein d'une cité qui était notre patrie
restreinte, et d'avoir grandi au milieu des monuraens du passé.
N'assistant que de loin à la poussée du monde moderne, mais
prêtant une oreille attentive aux traditions des ancêtres, nous
avons pu recueillir en nous, sans trouble, les enseignemens que
nous offraient la maison et l'école, et en faire la nourriture de
notre esprit (2). »
Le père était syndic de la ville, chargé de la direction des
affaires extérieures et de l'administration des écoles. C'était un
(1) Le fils du peintre Gurlitt {EHnnerungen an Ernst Curtius. Berlin, 1902).
(2) Notice sur George Curtius : AUerthum und Gegenwart, 3» volume.
ERNEST CURTIUS. 139
magistrat actif et intègre, aussi ponctuel dans le gouvernement
de sa famille que dans l'accomplissement de ses fonctions pu-
bliques; de plus, ami des arts et des lettres, dont il donna de
bonne heure le goût à ses quatre fils. Les artistes de passage,
on qui travaillaient pour le compte de la municipalité, surtout
pour la décoration des églises, étaient ses hôtes. Il avait sa maison
dans la ville haute, dans la partie supérieure de la Pischstrasse^
MB des rues qui descendent vers la Trave. Dans le bas de la
même rue, non loin du port, se trouvait le presbytère de TÉglise
rétonnée, la demeure du pasteur Jean Geibel, père du poète
Emmanuel Geibel. Celui-ci, né en 1815, avait un an de moins
qu'Ernest Curtius. Les deux jeunes gens se rencontraient à
Técole, à la salle de gymnastique, à la promenade. « C'est dans
nos dernières années d'école, raconte Ernest Curtius, que nous
derinmes amis intimes. Geibel se fit admettre dans une société
dont je faisais partie, où Ton s'exerçait à discourir et où Ton
disputait bravement. C'était une bonne tradition dans notre gym-
nase de Lubeck de ne pas viser à une universalité de connais-
fiuices qui étouffe de jeunes esprits. On ménageait, on suscitait
la personnalité, et nous avions beaucoup de loisir. L'amour de
ia poésie était un lien entre Geibel et moi. La manière intelli-
gente dont notre professeur Âckermann nous faisait lire les
ël^aques latins et nous incitait à versifier nous-mêmes dans
leur langue eut une influence décisive sur notre goût. Nous
comprenions mieux ensuite Goethe et Uhland. Je me rappelle en-
core avec une véritable joie les soirées où nous sortions ensemble
des mes étroites bordées de hauts pignons, pour gagner les épais
ombrages des remparts. Nous avions derrière nous les clochers
des vieilles églises; devant nous, le regard s'étendait sur les prés
si les forêts, et nous nous redisions les vers que nous venions de
lire(l). »
Les deux pères, le syndic Curtius et le pasteur Geibel, avaient
traTersé ensemble des temps difficiles, et la communauté du
danger avait cimenté leur amitié. En 1806, la ville libre voulu'
rester neutre dans la lutte entre Napoléon^ et la Prusse. Mais
Blacher, ramenant dans le Nord un débris de l'armée prus-
sienne échappé du désastre d'Iéna, entra dans Lubeck. Il ne
put s'y établir, car, dès le lendemain, la ville fut prise d'assaut
(1) Erinnerungen an Emanuel Geibel : Alterlhum und Gegenwart, 3* volume.
140 REVUE DES DEUX MONDES.
par UD corps français. Les églises furent converties en ambu-
lances. Le jour où elles furent rendues au culte, le pasteur
Geibel prononça un sermon « sur la nécessité d'abjurer la vie
impie. » En 1813, quand toute l'Allemagne se souleva, ce fut lui
qui bénit sur la place du marché les drapeaux distribués aux
volontaires; et quand, deux mois après, les Français rentrèrent
dans la ville, le pasteur et le syndic durent se réfugier dans le
camp suédois. « On ne pouvait pas, dit Ernest Curtius, pré-
senter le pasteur Geibel comme un modèle à imiter, quand il
fondait en larmes dans sa chaire ; mais on avait, en le considé-
rant, l'impression d'un homme tout plein de ses idées, et sa con-
viction était si absolue qu'elle finissait par s'imposer et qu'elle
faisait taire la contradiction ou la raillerie. »
L'influence du pasteur Geibel faillit un instant attirer Ernest
Curtius vers la carrière théologique, où était déjà entré son frère
atné. « Le plus bel emploi de la vie, dit-il dans une de ses pre-
mières lettres, est d'enseigner, que ce soit devant un groupe
d'élèves, ou devant une communauté chrétienne, ou devant des
païens. » Il faisait cette réflexion quand il était encore au gym-
nase de Lubeck. Il ne songea jamais sérieusement à convertir les
païens, et il renonça aussi à l'apostolat intérieur, quoique ses
convictions chrétiennes demeurassent intactes jusqu'à la fin de sa
vie. Un autre culte, celui de l'antiquité classique, détermina le
choix de sa carrière, et ce choix était conforme à ses vraies apti-
tudes. Le fond de sa nature était l'amour de la science, échauffé
par un souffle de poésie. « Que dis-tu, écrit-il à la môme époque
à son frère Théodore, qui faisait ses études à l'Université de Goet-
tingue, que dis-tu de la résolution que j'ai prise de m'adonner
entièrement aux lettres anciennes? Quelle source de pures jouis-
sances, de jouissances divines! Quel enseignement, quelle joie
de pénétrer dans l'esprit de l'antiquité, de savourer tout ce que
ses monumens ont de beau I Tout se réunit pour rendre cette
étude attrayante. Même les sciences auxiliaires, l'archéologie et
l'histoire, deviennent une nourriture pour l'âme. Mais les Muses
ne sont pas toujours d'humeur accommodante* elles ne sourient
pas au premier venu. Il faut, par des efforts persévérans, gagner
un point de vue élevé, d'où l'on puisse soutenir leur approche
et le feu de leur regard. »
Il n'avait que quinze ans et demi quand il écrivait ces lignes.
Il était déjà mûr pour l'université. Cependant ce ne fut que deux
ERNEST CDRTIUS. iH
ans après, en 1833, qu'il alla à Bonn. A partir de ce moment, il
rend exactement compte à son père des cours qu'il suit et des
lectures qu'il fait. Il se partage entre les langues anciennes, l'ar-
chéologie, la philosophie et même la théologie. Il écrit, à la fin
de sa première année : « Je lis chaque jour une page d'Homère. »
Dans une autre série de lettres, il raconte à sa cousine Victo-
rine Boissonnet ses divertissemens d'étudiant et ses distractions
mondaines (1) ; car, ici comme à Lubeck, les loisirs font partie
du programme des études. « Il est bon de jeter de temps en
temps sa gourme, lui écrit-il un jour, sans quoi l'on succom-
berait sous le poids de la science. » Et il ajoute très sensé-
ment : « Par le temps qui court, on risque plutôt de trop
apprendre que d'apprendre trop peu : le trop peu se rattrape
toujours, mais le trop est une charge dont on ne se débarrasse
jamais. »
C'est une excellente habitude chez les étudians allemands de
suivre successivement plusieurs universités ; ils échappent ainsi
aux inconvéniens d'une direction exclusive. Au mois d'oc-
tobre i834, Gurtius se rendit à Gœttingue. Ce n'étaient plus les
sites pittoresques des bords du Rhin, faisant diversion à la salle
de cours, mais la cité grave, « à l'air vénérable, même un peu
vieillote et pédante. » On pourrait se la représenter, ajoute-t-il,
sous la figure « d'un savant poudré, que rien n'irrite tant que de
voir des jeunes gens suivre un autre chemin que le sentier où il
a piétiné pendant des années à la sueur de son front. » Ce fut
cependant à Gœttingue qu'il rencontra le premier homme qui
ait marqué une trace profonde sur sa jeimesse, Otfried Muller.
A Bonn, Welcker avait su l'intéresser à l'archéologie, Brandis
à la philosophie ancienne : chez Otfried Muller, il ne trouva pas
seulement un guide pour telle ou telle étude spéciale, mais un
esprit parent du sien dans la totalité de ses aptitudes natives, et
ayant sur lui la supériorité d'ime science acquise. « Entendre
Multer une fois par jour, écrit-il à son père, c'est un profit inesti-
mable; il est incomparable comme professeur. Il enchante par la
clarté de ses développemens, par la grâce et la> vivacité de son
débit, par l'abondance et la solidité de son savoir, et on le suit
avec enthousiasme dans les domaines scientifiques qu'il féconde
(1) Victorine Boissonnet était d'origine française par son père, qui tenait un
commerce de vins, d'abord à Pétersbourg, ensuite à Lubeck, où il épousa la belle-
sœur du syndic Gurtius.
142 HEVUC DES DEUX MONDES.
et qu'il anime. L'ancienne philologie se traînait, inerte et vide,
d'une génération de savans à l'autre ; c'était une masse incohé-
rente et encombrante de détails. Mais il ne s'agit plus simple-
ment, aujourd'hui, de transmettre h l'avenir le capital que nous a
légué le passé, en l'augmentant de quelques acquisitions nou-
velles. La science actuelle a transformé cet agrégat de notices en
un tout homogène et vivant ; elle est remontée aux sources; elle
les a interrogées autrement : et, paimi ceux qui lui ont montré
la voie, MuUer est au premier rang. »
Lorsqu'on parle d'un homme en ces termes, c'est qu'on a
reconnu un maître. A Berlin, où Gurtius passa la dernière année
de son stage xmiversitaire, il connut encore des spécialistes de
premier ordre, mais il ne ressentit plus une inQuence aussi pro-
fonde. Sur la liste qu'il dressa pour son père, on remarque les
noms du germaniste Lachmann, du philosophe Erdmann, de
l'helléniste Bœckh.
En somme, tous ses efforts, pendant ces années d'études ob
sa vocation se dessine, sont dirigés vers la science philologique,
telle que les meilleurs interprètes de l'antiquité la comprenaient
dès la fin du xvm" siècle, cette science que Wolf définissait déjà
comme « l'ensemble de toutes les connaissances qui peuvent
nous mettre en rapport avec les anciens. » Ernest Gurtius dira
bientôt, dans un de ces discours scolaires où il excellait^ un
discours où il traite de la Philologie comme médiatrice des
sciences : « La philologie ne souffre dans son domaine aucune
des barrières qui séparent la littérature de la politique, la reli-
gion de la jurisprudence. Chaque pas qu'elle fait dans les rues
de Rome ou d'Athènes lui rappelle les relations les plus diverses
de la vie humaine. Elle ne peut passer devant un autel sans
méditer sur l'histoire de la conscience religieuse ; elle ne peut
assister aux délibérations d'une assemblée populaire, aux déci-
sions d'un conseil juridique, sans vouloir connaître aussi les dis-
positions du droit moderne. Il faut qu'à force d'observation et
d'expérience, elle produise devant nos yeux l'image d'un certain
état de société. L'histoire de l'antiquité ne doit pas nous appa-
raître comme un défilé d'ombres chinoises, mais comme un
drame dont les personnages sont des hommes en chair et en os.
Aussi rien n'est-il plus funeste aux études philologiques que l'air
renfermé du cabinet de travail où se cloître le spécialiste, et rien
ne leur est plus salutaire que la vue étendue des choses humaines^
EBNE8T CURTIUS. 143
Un bon philologue doit pouvoir dk^e avec le poète ancien : « Rien
de ce qui est humain ne m'est étranger (1). n
II
En 1836, Brandis, que Curtius avait eu pour professeur à
Bonn, fut appelé, en qualité de lecteur, auprès du roi de Grèce
Othon I*', et il emmena son ancien élève, alors &gé de vingt-
deux ans, pour lui confier Tinstruction de ses deux fils aînés. Un
voyage en Grèce, à cette époque, était une affaire longue et
incommode, surtout lorsqu'on partait du cœur de TAllemagne.
Les voyageurs se donnèrent rendez- vous à Francfort, où ils mon-
tèrent dans une calèche couverte à trois sièges, Curtius avec ses
deux élèves sur le siège de devant, ensuite M""*^ Brandis accom-
pagnée d'une parente, M^^* Ida Hengstenberg (2), tout au fond, le
professeur avec la cuisinière, et, derrière et au-dessus, une telle
montagne de bagages qu'on avait quelquefois de la peine à entrer
par la grande porte des hôtels. Au reste, dit Curtius, a la voi-
ture est confortable, et elle marche assez doucement pour qu'on
puisse lire à son aise. Le matin, on lit d'abord un chapitre de la
Bible, puis on chante un cantique; M"* Ida a une très belle
voix. Une grande partie de la journée est consacrée à apprendre
l'italien. » On s'était mis en route dans les premiers jours de
janvier; vers le milieu de février, on arriva à Ancône, d'oti par-
tait alors le bateau de Corinthe. La fin du voyage se fit à cheval,
le long de la c6te qui contourne le golfe d'Égine.
La première lettre d'Athènes est datée du 17 mars 1837. A
l'enchantement des souvenirs classiques s'ajoutait l'ivresse d'un
printemps méridional. « Certains villages do TAttique, écrit
Curtius au retour d'une excursion au Pcntélique, sont d'une
beauté incomparable. Tout fleurit à la fois. Les habitans sont
étendus par terre devant leurs maisons. Au-dessus de la verdure
éclatante des arbres s'étend le ciel d'un bleu pur et profond. »
Quand vient la saison chaude, la vie en plein air est bornée aux
heures du soir. « C'est alors la promenade générale. Les Grecs
(1) Alierthum und Gegenwartf {** volume.
(2) Ida HengKtenberg était hi sœur d'Eraest-Wilhelm Hengstenberg, professeur
à la Faculté de théologie de Berlin, qu'on a défini n le plus orthodoxe des savans
et le plus sayant des orthodoxes. » Elle se maria l'année suivante, à Athènes,
arec le consul générai des Pays-Bas.
144 REVUB DES DEUX MONDES.
flânent autour de la ville avec une certaine démarche d'une gra-
vité nonchalante, ou ils 8*assoient dans la rue devant les cafés.
D'autres se réunissent pour des jeux, ordinairement très simples:
on parie, par exemple, à qui lancera le plus loin de lourdes
pierres. Mais toujours on les voit par groupes, vêtus de costumes
variés, et dans des attitudes pittoresques. Ils semblent jouir de
la vie avec une certaine placidité réfléchie, qu'on chercherait
Vainement dans nos régions du Nord. C'est ainsi que je me figure
Les anciens, et c'est pourquoi j'aime à me mêler à ces groupes
ambulans. A cela s'ajoutent des couchers de soleil où le rouge
(eu passe au bleu profond à travers toutes les nuances de l'arc-
en^ciel. C'est un spectacle qu'on ne saurait décrire, surtout quand
la ligne des montagnes se détache sur un fond d'or. C'est alors
aussi rheure où les campagnards retournent à leurs villages avec
leurs chevaux et leurs ânes ; ils sont vêtus de manteaux de laine
blanche, qui flottent sur leur taille martiale. Des groupes plus
nombreux stationnent autour des fontaines ; les uns lavent des
étoffes, d'autres font boire les chevaux, les ^es ou les chameaux,
d'autres encore viennent simplement pour bavarder. Ainsi l'œil
est occupé de tous les côtés, sans parler des charmes du paysage. »
11 n'y a qu'une seule ombre au tableau: Curtius remarque avec
déplaisir que le nom allemand n'est pas en grand honneur parmi
les indigènes, tandis que le français est la seconde langue du
pays; dans les cercles distingués, ajoute-t-il, on pourrait se
croire à Paris.
Ses fonctions de précepteur ne lui pesaient pas ; il enseignait
et il apprenait, le tout sans ennui. « Je prends mes élèves dès
sept heures du matin, écrit-il; à huit heures, on déjeune; à midi,
toutes les leçons sont finies ; elles me laissent sans fatigue, et
me donnent à moi-même l'occasion de m'instruire. Le reste du
jour m'appartient; je vais voir les temples, les marbres, les in-
jBcriptions. » Il suit les fouilles du Parthénon : « Les architectes
sont mes aiais; je les accompagne dans leurs travaux; j'apprends
à connaître maintes particularités qui n'ont pas encore été remar -
quées. Autant le Parthénon frappe par sa simplicité dans une vue
d'ensemble, autant, lorsqu'on le considère de près, il étonne par
lexactitude minutieuse avec laquelle tous les 4étails sont com-
binés. » L'idée d'une description de la Grèce, expliquant l'his-
toire par la géographie, surgit dès lors dans son esprit et l'ac-
compagne dans ses excursions. Dès le mois d'octobre 1837, il
ERNEST CUBTIU8. 145
visite une première fois la région de Mycènes avec le géographe
Ritter. Six mois après, il retourne* dans le Péloponèse, ayant
pour compagnons le comte Baudissin, connu par ses traductions
de Molière et de Shakspeare, et un architecte mexicain. Il parcourt
aussi, avec ses élèves, les petites Cyclades, voisines d'Athènes,
Géos, Andros, Délos. Enfin, il s'adjoint à un architecte allemand,
chargé de préparer les fouilles de Delphes. On peut suivre, dans
ses lettres à son père, le détail de ses promenades à travers le
continent grec et les iles, et se rendre compte du genre d'intérêt
qu'il y trouve. Tout en notant les aspects pittoresques qu'il
rencontre, que ce soit le pittoresque d'un paysage ou celui de
la vie et des mœurs, c'est surtout la Grèce d'autrefois qu'il
cherche à ressusciter devant ses yeux. Il se passionne pour cette
idée, et son imagination finit par s y absorber tout entière. Il est
heureux de chaque découverte qu'il fait, de celles qu'il voit faire
autour de lui, de celles qu'il pressent et dont il jouit par avance.
Tout en lisant avec ses élèves Homère, Hérodote et Thucy-
dide, il s'exerçait pour son compte à traduire des fragmens des
poètes grecs, en employant leurs formes métriques. Il commença,
au retour de sa première excursion à Mycènes, une Electre^ qu'il
reprit plusieurs fois, et qu'il ne termina jamais. Au mois de
juin 1838, il fut rejoint par son ami d'enfance Emmanuel Geibel,
qui entra comme précepteur dans la maison de l'ambassadeur
de Russie. Ils s'associèrent pour des exercices poétiques, traduc-
tions ou imitations, qu'on lisait devant la famille Brandis, ou
m6me devant le roi et la reine (1). Ils firent ensemble cette prome-
nade dans les grandes Cyclades qu'ils ont célébrée l'un et l'autre
en vers, et que Gurtius a racontée deux fois, d'abord dans ses
lettres, ensuite dans la notice biographique qu'il a consacrée à
son ami. G'est cette promenade aussi qui lui a donné l'idée de
son opuscule sur l'histoire ancienne et moderne de Tile de
Naxos. a Quel spectacle sublime, dit-il au commencement de
cet opuscule, qu'un voyage à travers la mer Egée ! Aussi loin
que l'œil peut atteindre, les lignes aiguës et grandioses des mon-
tagnes surgissent du sein des eaux; elles se rapprochent et
s'éloignent, formant des groupes variés. Quelle que soit la hau-
teur du soleil, la mer et les côtes se revêtent de couleurs à la
fois étincelan tes et douces. Des bateaux et des barques vont pai-
(1) ns eu publièrent un choix : Klassische Siudien von Emanuel Geibel und
Emst Gurtius, Bonn, 1840.
TOME XXI. — 190i. 40
i46 REVUE DES DEUX MONDES.
siblement d'une lie à l'autre, et des dauphins leur font cortàge
comme une troupe d'amis. Quel que soit le jour, quel que soit
le vent, un port hospitalier est prêt à recevoir le voyageur. Il
n'a besoin ni de carte ni de boussole. A quelque endroit qu'il
aborde, il entend des voix amies qui l'appellent. Chaque lie
garde les vestiges de ses dieux et de ses héros. Des chants an*
tiques s'élèvent du fond de l'âme; on sent Homère comme un
vivant. On s'émeut au souvenir des malheurs d'Ulysse, lorsqu'on
entend bruire autour de la coque du navire les flots de la mer qui
fut le théâtre de ses aventures (1). »
Geibel s'était démis de ses fonctions, d'ailleurs geu agréables,
auprès de l'ambassadeur de Russie ; il quitta la Grèce à la fin du
mois d'avril 1840. La famille Brandis avait, elle aussi, dès le mois
d'octobre 1839, repris le chemin de l'Allemagne. Curtius resta,
pour attendre l'arrivée d'Otfried Muller, qui l'avait initié autre*
fois aux études antiques, et à qui maintenant il pouvait être
utile à son tour par sa connaissance des localités et de la langue
moderne. Muller arriva en effet, peu de temps avant le départ
de Geibel, accompagné d'un dessinateur que lui avait adjoint le
gouvernement hanovrien, et de Gustave-Adolphe Schœll, alors
privat'docent à l'Académie des beaux-arts de Berlin, plus tard
bibliothécaire à Weimar, et qui se fit connaître par d'utiles tra-
vaux sur le théâtre grec et par des publications intéressantes
sur Goethe. Curtius traversa encore une fois avec eux le Pélo-
ponèse. Puis ils firent ensemble, pendant les mois les plus chauds
de l'année, et à travers des régions en partie marécageuses, ce
voyage en Béotie et en Phocide jusqu'à Delphes, qui devait avoir
une fin tragiqpie. Le jour, on relevait des inscriptions, qu'on clas-
sait et complétait le soir. Muller se forçait au travail, malgré la
langueur dont il se sentait envahi. Au retour, il ne put rester à
cheval que soutenu par ses compagnons et, à la fin, porté dans
leurs bras. Il arriva ainsi jusqu'à Kasa, l'ancien bourg d'Éleu-
thères, où une voiture que le roi Othon avait envoyée au-devant
de lui le reprit pour le ramener à Athènes. 11 expira trois jours
après, le 1" août 1840. « A vrai dire, écrit Curtius, la fièvre qui
le minait était la fièvre du travail. L'étude était chez lui ime
passion dont il n'était pas maître... 11 s'obstinait, malgré mes
pressantes supplications, à offrir aux ardeurs du soleil sa tète
(1) NaxoSf dans Allerihum und Gegenwart^ 3* volume.
ehkjest curtïus. 147
Tvne, qu'il disait être de fer. » Otfried MuUer méditait une histoire
de la civilisation grecque sous toutes ses faces, politique, litté-
TÙre, artistique, philosophique, à laquelle il voulait associer
Curtius pour la partie géographique et descriptive : Gurtius re-
prit l'idée de son maître, et Texéouta sur un plan plus restreint.
Il quitta la Grèce à la (in de Tannée, s'arrôta encore quatre
mois à Rome, et regagna TAllemagne par Venise et le Tyrol. Il
partit d'Athènes comme, un demi-siècle aupar avant) Goethe était
parti de Rome : il lui sembla que sa vraie patrie était derrière
lui. « On peut s'en aller d'ici d'un cœur léger, écrit-il à Victorine
Boissonnet, et reprendre gaiement sa place sur le bateau à va-
peur, quand on n'est venu que pour une simple visite, qu'on n'a
fait que recueillir en passant des impressions plus ou moins
agréables, et surtout quand on n'a vécu que dans la Grèce mo-
derne, image grimaçante de la civilisation européenne. Mais celui
goi a passé ici près de quatre années, et quelles années! celui
qui a éprouvé ici des joies et des douleurs, qui a parcouru les
montagnes et les vallées et sillonné les mers, suivant fidèlement
les traces des anciens temps, afin de reconnaître le caractère que
le pays a imprimé à l'histoire et l'histoire au pays, celui qui
s'est attaché ainsi de cœur et d'âme à la terre et à ses habitans,
tu lui pardonneras s'il ne monte qu'en pleurant sur le bateau
qui doit le ramener. » A Rome, il est déjà frappé et presque
choqué de l'intrusion de la vie moderne qui s'installe bruyam-
ment sur les débris du monde ancien. Mais que sera-ce quand il
aura remis le pied sur la terre allemande et qu'il se trouvera face
à face avec « la prose de la bière? » « Je fus pris d'une sorte d'an*-
goisse, écrit-il, la première fois que j'entrai dans une brasserie
et que je vis cette longue file de petites tables, garnies de con*-
vives à l'air grave, fumant leurs courtes pipes et buvant dans de
grands pots, comme si Dieu ne les avait créés que pour cela. » Il
ferma les yeux sur ce qui l'environnait, et garda au fond de son
âme <c ses souvenirs helléniques, clairs ruisseaux qui devaient
circuler désormais à travers son champ philologique et le main-
tenir frais et vert, d
in
Au mois de mai 18t1, il rentrait à Lubeck. Au printemps
suivant, il fut attaché au gymnase Joachimsthal à Berlin, et, deux
148 IKEVUE DES DEUX MONDES.
ans après, «yam StiDi les épreuves réglementaires, il débuta dans
renseignement supérieur comme privat-docent. C'était l'époque
où Fart allemand, après s'être abreuvé de romantisme à la suite
des littérateurs et des philosophes, revenait insensiblement à la
source antique. Berlin se décorait de colonnades et de portiques,
qui juraient avec ses toits pointus et son ciel brumeux. Le dif-
ficile problème d'adapter le style ancien à la vie moderne, ce
problème qui n'a été complètement résolu que par les artistes
de la Renaissance, était la pierre d'achoppement de l'école nou-
velle. Il fallait, en effet, dans une combinaison de ce genre,
moins de science que de goût, et peut-être, avant tout, une im-
pulsion première et originale, indépendante de tout esprit d'imi-
talion, et retenant par elle-même Timitation dans de justes li*
mites. Curtius, ressemblant en cela à Winckelmann, avait l'âme
remplie de l'idéal grec; il ne voyait rien au delà, et il en par-
lait sur le ton persuasif de l'homme qui défend ses plus chers
intérêts. Une conférence qu'il fit à l'Académie de chant, le
10 février 1844, charma son auditoire; et dans cet auditoire se
trouvait la princesse royale Augusta, qui cherchait alors un
précepteur pour son fils, le prince Frédéric-Guillaume, âgé de
douze ans et demi, plus tard empereur sous le nom de Frédé-
ric m.
Un ami de Curtius, dans une lettre que l'éditeur a bien fait
de joindre à la correspondance, rend compte de la conférence
sur un ton légèrement humoristique. Le sujet était l'Acropole
d'Athènes. « D'abord, dans le premier embarras, l'orateur recou-
rait souvent à son manuscrit pour trouver l'expression juste;
mais peu à peu son débit devint plus libre. Enfin il poussa de
côté l'importun papier, et alors seulement se déploya toute la
force de son discours. Toute l'assemblée fut sous le charme. Pas
le moindre chuchotement des Berlinoises, ordinairement si ba-
vardes, n'interrompit le silence. On écoutait, on admirait. Tantôt
il décrivait avec les tours les plus aimables le cortège des Pana-
thénées, tantôt il expliquait par les rapprochemens les plus in-
génieux la haute destination des monumens de l'architecture
grecque, ou il faisait comprendre la beauté plastique de la déesse,
comme elle était sortie de l'imagination de Phidias. Bref, la
pierre inerte s'animait, et l'Acropole se dressait devant les yeux
comme une apparition vivante... La princesse royale de Prusse
fit venir aussitôt le professeur Lachmann, pjDur avoir de lui
ERNEST CURTIUS. .149
des renseignemens circonstanciés sur cet intéressant jeune
homme (1). »
Quelque temps après, le général von Unruh vint offrir à
Curtius de se charger de l'instruction du jeune prince dont il
était le gouverneur militaire. Il paraît que le choix de la prin-
cesse Augusta avait d'abord rencontré quelque résistance à la
Cour. Curtius n'était-il pas originaire d'une ville libre? On lui
supposait donc des opinions, sinon républicaines, du moins peu
en harmonie avec l'esprit d'une royauté qui se prétendait de droit
divin. Au fond, Curtius n'était ni républicain ni monarchiste :
toute sa politique remontait à la Grèce en passant par Rome,
comme celle de Bossuet était tirée de l'Écriture sainte. Plus tard^
dans un de ces discours d'apparat où il excellait, il mettra les
victoires de la Prusse sous l'égide de Pallas Athéné, et il com-
parera la lignée des Hohenzollern aux Pélopides d'Argos, aux
Cadméens de Thèbes, aux Tarquins de Rome. « C'étaient tous
des immigrés, et, comme tels, ils étaient plus aptes au gouver-
nement que des indigènes : une race d'immigrés pouvait seule
considérer le gouvernement comme une obligation, comme une
fonction à laquelle il leur était impossible de se soustraire (2). »
Pour le moment, il ne consulte que sa conscience de patriote
et de savant. Lui est-il permis d'abandonner brusquement la
carrière dans laquelle il vient de débuter et pour laquelle il se
sent fait? D'un autre côté, est-il bien l'homme qu'il faut pour
l'emploi qu'on lui propose ? Enfin, après avoir beaucoup hésité,
et après qu'on lui a promis que son travail personnel ne sera
point entravé, il « passe le Rubicon ». « Ce qu'on veut, écrit-il
à son père, c'est un homme qui suive le prince pas & pas, et qui
en même temps, par ses goûts scientifiques, exerce sur lui une
action bienfaisante. Le prince est une nature tendre, pleine
d'abandon, s'attachant facilement, mais capable de mouvemens
passionnés. La question de savoir comment il sera dirigé et en-
touré jusqu'à sa dix-huitième année est de la plus haute impor-
tance. On imagine difficilement une tâche plus élevée; mais il
semble aussi qu'on n'ait pas le droit de s'y soustraire, lorsqu'on
(1) L'auteur de la lettre, le diplomate Rurd de Schlœzer, était le fils du consul
général de Russie à Lubeck, et s'occupait d'études orientales à Berlin. La lettre
est adressée à Théodore Curtius, le second frère d'Ernest.
(2) Die Entwickelung des preussischen Staats nach den Analogien der alien
Gtschichte : AUertkum und Gegenwart, 2* volume.
150 REVUE DES DEUX MONDES.
ne l'a pas sollicitée et qu'on ne se sent pas tout à fait incapable
de la remplir. »
Puis, peu à peu, à mesure que son élève s*ouvre à lui et
s attache à lui, il arrête son plan d'éducation. Un jeune prince
n'a pas l'occasion de s'instruire à l'école du monde; une barrière
le sépare du reste des hommes : il faut que celui qui a la charge
de le conduire lève cette barrière et, en le faisant profiter de sa
propre expérience, le remette en contact avec le monde. « Pour
le moment, tout savoir spécial est chose accessoire; mais éveiller
son esprit, appeler à la vie ce qui est en lui, lui faire com-
prendre quels germes sont déposés dans une âme immortelle,
c'est à cela que je vise, et, à moins que tout ne me trompe, il
sent déjà venir à lui comme le souffle d'une brise matinale. Le
général et moi, nous sommes comme la première et la seconde
Chambre, chargées de veiller au développement d'une nation,
chacune à son point de vue. Le général, avec toutes les vieilles
prétentions de la sainte légitimité, dit : « Il faut qu'un prince
sache ceci et sache cela. » Moi, je dis: « Il faut d'abord qu'il
sache ce que c'est que savoir ; qu'il ait la force de vouloir ce qui
est bon, qu'il ait passé par cette gymnastique de l'esprit qui dis-
tingue l'homme développé de l'homme encore enveloppé en lui-
même. Il faut d'abord qu'il soit un homme complet; ensuite, je
veux bien qu'il devienne un prince brandebourgeois selon les
statuts de la maison de Hohenzollern. » Cette éducation libre,
continue Curtius, cette éducation qui se propose avant tout de
stimuler les facultés, inspire encore quelques doutes. La mère,
selon l'habitude des femmes de s'attacher au détail, s'inquiète
de ce que son fils ignore encore ceci ou cela. Comme si cela im-
portait ! Heureusement, on ne me contrarie pas dans l'essentiel.
Je console la mère, je persuade le général, et mon royal enfant
fleurit dans la liberté de l'esprit. »
Les doutes qu'il appréhendait se dissipèrent promptement.
Ils ne furent jamais bien sérieux chez la mère, qui avait puisé
son libéralisme dans les traditions de la maison de Saxe-Weimar,
dont elle était issue. Le 3 novembre 1845, un an après l'entrée
en fonction de Curtius, elle lui écrivit une lettre où elle lui disait
qu'elle considérait cet anniversaire comme celui de la seconde
naissance de son fils. Puis ce fut le tour du précepteur, qui pour-
tant n'était pas sujet aux illusions, de s'applaudir du succès de
son enseignement. « Je prévois avec certitude, écrit-il à son
ERNEST CURTIU8. 4SI
père le 26 décembre 1848, que les qualités du jeune prince, la
pureté et la noblesse de ses intentions, sa franche religiosité,
son amour de ce qui est grand et beau, son empire sur lui-même,
son tact naturel et son esprit de justice, la simplicité bourgeoise
de ses manières, le don de gagner les cœurs par un regard, par
une parole, je prévois que toutes ces qualités ne seront pas
perdues pour le peuple qu'il sera un jour appelé à gouverner.
Je suis persuadé aussi qu'il saura supporter avec résignation
toute infortune, même imméritée. »
Ces mots sont écrits à la fin de cette année 1848 où le sang
coula dans les rues de Berlin, et où le prince royal de Prusse,
considéré comme Tàme du parti militaire et absolutiste, fut
obligé de s'expatrier pour calmer les ressentimens populaires.
En 1850, la princesse Augusta commit une nouvelle infraction à
l'étiquette de cour, en envoyant son fils faire ses études, comme
un fils de bourgeois, à l'université de Bonn. Pour tout autre
que Gurtius, c'eût été la fin de son préceptorat. Mais le précep-
teur était devenu un ami. Gurtius fut une des dernières personnes
que Frédéric III appela auprès de lui, en 1888, au moment de
quitter Berlin pour aller mourir à San-Remo. « Il m'a cordiale-
ment embrassé, écrit-il. Son attitude est merveilleuse. Un mé-
lange saisissant de noblesse et de mansuétude est empreint sur
ses traits ; mais la conversation est pénible ; les mots qu'il trace
hâtivement avec son crayon sont difficiles à lire. »
IV
C'est à son élève que Gurtius dédia le premier volume de son
Histoire grecque. Une lettre qu'il lui avait écrite auparavant indi-
quait le caractère de l'ouvrage et la manière dont l'auteur enten-
dait la science historique: « G*est un livre qui n'est pas fait
pour les savans, mais pour tous ceux qui ont le sens de l'his-
toire, un livre sans remarques, sans bribes de grec et de latin. Il
contient les mêmes matières que j*eus un jour l'honneur de vous
présenter. Vous ne serez donc pas étonné que je vous demande la
permission de vous le dédier, en témoignage de mon fidèle atta-
chement. J'y ai mis ce que j'ai de meilleur, et à qui l'ofi'rirais-
je plutôt qu'à vous? Vous prêtiez une attention bienveillante
aux parties que je vous en exposais : j'espère que vous voudrez
bien accepter le tout, et que l'intérêt que vous y prendrez ne
1S2 REVUE DES DEUX MONDES.
sera pas uniquement dû au souvenir de votre ancien maître. »
Ce premier volume se présentait, en effet, sans aucxme de
ces notes critiques où l'auteur montre qu'il n'a rien avancé que
sur preuves, ^t où il réfute victorieusement les opinions con-
traires. Les deux volumes suivans furent accompagnés d'un petit
nombre de remarques rejetées discrètement sur les dernières
pages. Mais un ouvrage dépouillé de tout appareil scientifique,
et qui n'en contenait pas moins de grandes nouveautés, ne pou-
vait manquer de scandaliser les érudits. Plus tard, au moment
de publier la cinquième édition, Gurtius disait, dans une lettre à
Jacques Bernays: « Les savans de profession font la grimace
devant mon Histoire, mais le succès me console de leurs dédains.
Nos bons savans allemands secouent les épaules, quand un livre
est lisible et que la sueur ne perle pas sur le front de l'auteur.
J'ai la conscience de n'avoir épargné aucune peine, mais je me
suis fait un devoir de ne pas étaler mon travail. J'ai voulu faire
un livre que tout bomme vraiment cultivé puisse lire d'un
bout à l'autre. L'abîme qui sépare encore les savans des laïques
est un reste fâcheux de barbarie. »
Les nouveautés se trouvaient surtout dans le premier volume.
On sait que Curtius s'est efforcé de réagir contre l'opinion, alors
courante, d'après laquelle la civilisation grecque aurait été abso-
lument autonome et autochtone, sans lien avec ce qui l'avait
précédée, et sans rapports sensibles et déterminans avec ce qui
l'entourait. Il lui donne pour berceau, non pas le continent grec,
mais la mer Egée, « la mer hospitalière, » et l'Asie Mineure,
« ce pont jeté entre l'Orient et l'Occident. » Il admet même, à
l'origine de l'histoire grecque, une civilisation semi-asiatique,
ayant son siège sur les côtes de l'ionie, de la Lydie et de la
Phrygie, une civilisation multiple et variée dans ses formes, et
déjà arrivée à sa complète maturité, au moment où la Grèce
européenne commence à se civiliser. Le monde d'Homère n'est
pas, selon lui, un monde dans l'enfance, mais un monde tout
fait, déjà même presque évanoui, et dont le souvenir se perpétue
dans la poésie. C'est surtout dans les lettres d'Ernest Curtius à
son plus jeune frère George, linguiste et grammairien distingué,
qu'on peut suivre les progrès de son travail et voir son plan se
fixer peu à peu. Le 8 janvier 1835, il lui écrit :
« Il faut que je donne un aperçu de la civilisation grecque,
telle qu'elle se présente dans Homère, et telle qu'elle est attestée
ERMEST CURTIUS. 153
par de très anciens monumens. Il s'agit donc de dégager le
contenu historique de VIliade et de VOdyssée. Mais où trouver
ici un terrain solide? On peut bien se dire d'une manière géné-
rale qu'un monde aussi achevé, aussi cohérent, aussi concret
que celui d'Homère n'est ni une pure tradition légendaire ni une
fiction gratuite. La muse d'Homère est enfant de Mnémosyne.Le
sentiment qui traverse toute la poésie d'Homère, c'est que les
temps antiques sont révolus. C^est pour cela que les traits des
anciens héros sont reproduits aussi fidèlement que possible, et
c'est pour cela qu'Homère est malgré tout un document histo-
rique. Mais, d'un autre côté, la poésie d'Homère s'élève dans un
monde idéal où elle se transfigure, où les dieux et les hommeâ
conversent familièrement ensemble, et où le terrain manque
sous nos pieds. Combien, dès lors, il est difficile de se faire une
idée des modifications qu'a subies la matière épique I
ce Le monde d'Homère n'est pas uniforme : c'est encore ce qui
augmente âmes yeux sa vraisemblance historique. On vit autre-
ment à Argos qu'à Ithaque, sur la côte orientale que sur la côte
occidentale de la Grèce, et il faut bien que cette différence repose
sur une tradition authentique. C'est une particularité du peuple
grec d'avoir su amalgamer la poésie et l'histoire, et c'est pour
cela que les légendes grecques sont bien plus « substantielles »
que les légendes italiques.
« Il m'arriva un jour, comme élève de seconde, de parler
dans une dissertation de « l'art consommé d'Homère. » Le pro-
fesseur Ackermann me biffa ces mots d'un gros trait de plume,
et écrivit au-dessus : « C'est plutôt le manque d'art. » Gela me
fâcha, car j'avais le sentiment très vif et très net qu'il était ab-
surde de dire qu'Homère manquait d'art. Plus j'avançai en ftge,
plos il me parut ridicule de parler d' « enfance » à propos
d'Homère. Et il en est de même du monde dans lequel vivent
les héros d'Homère. On ne cesse de dire et d'imprimer que
c'est un monde primitif, un commencement, une aurore, tandis
qu'il est, au contraire, complètement formé, poussé en pleine
sève et arrivé à sa parfaite maturité. S'il lui manque quelque
chose, c'est précisément la simplicité primitive dans les rap-
ports des hommes entre eux et dans leurs rapports avec les
dieux.
« Les dieux et les héros ont déjà été tant chantés et de tant
do façons, qu il ne reste à peu près rien de la théologie primi-
154 REVUE DES DEUX MONDES.
tive. On sait à peine devant quels dieux ces héros pliaient les
genoux et à quoi ils croyaient.
« Le véritable hellénisme n'est pas encore né, du moins dans
Tart plastique. L'art est asservi au luxe, comme en Asie; il vise
à l'éclat extérieur. Le bouclier d'Achille est une exception, qui
présage un développement futur. La civilisation qui se reflète
dans Homère est celle des peuples maritimes de l'Asie Mineure,
échelonnés depuis la merde Chypre jusqu'à la Propontide. Cette
civilisation, au temps d'Homère, avait déjà passé le moment de
son apogée. Ce n'est qu'avec les tribus helléniques descendues
du Pinde qu'une nouvelle vie s'annonce et que commence l'his-
toire grecque proprement dite. Cet Homère est un thème éter-
nellement inépuisable. On ne l'aura jamais assez approfondi ; nul
esprit cultivé ne peut se soustraire à son influence, et, en fin de
compte, chacun a son Homère, comme chacun a sa Bible. »
Pour Ernest Gurtius, l'imagination était une auxiliaire indis-
pensable de la science historique ; il aurait volontiers dit avec
Michelet que l'histoire est une résurrection. En même temps
qu'il replaçait devant ses yeux et devant les yeux de ses lecteurs
le riche développement de la civilisation grecque, il cherchait à
reconnaître et à fixer avec précision les lieux qui en avaient été
le théâtre. Ses études topographiques sur Athènes et ses Inscrip-
tions de Delphes avaient été le résultat de son premier voyage.
Au printemps de 1862, il revint à Athènes avec un groupe
d'archéologues et d'architectes, et, au retour, il publia sept cartes
nouvelles sur l'ancienne configuration de la ville. En 1871, il
parcourut les régions maritimes de l'Asie Mineure, et il visita
la Troade, « cet éternel champ de bataille, aujourd'hui le théâtre
d'une lutte paisible entre deux monticules, qui prétendent chacun
à l'honneur d'avoir porté l'antique citadelle de Priam (1). » Il
monta, « l'âme pleine de pressentimens, » sur la colline de Bou-
narbachi, au moment même où Schliemann, à deux lieues de là,
commençait à retourner le sol d'où il devait retirer les restes de
plusieurs cités superposées. Enfin, en 1874, Curtius commença
ses fouilles d'Olympie, qui lui firent faire trois voyages encore,
(i) Bin Ausflug nach Kleinasien : Aller thum und Geifenwart^ 2* volume.
r
ERNEST CURTIUS, 155
et qui furent le dernier et le plus considérable de ses travaux
arcliéologiques, La relation de Pausanias à la naain» il recon-
stitua peu à peuy avec tous ses accessoires, la carrière où s'ezer-
^t la jeunesse grecque, et, au milieu des palais, des temples,
des portiques qu'il remit au jour, ses collaborateurs lui érigèrent
un monument « comme au dernier vainqueur des jeux olvm-
piques. »
En 1856, il avait été appelé à la chaire que son maître Otfried
MuUer avait occupée autrefois à Goettingue, et qui avait passé
ensuite à Charles-Frédéric Hermann, « un brave et honnête
savant, d'une érudition vaste et massive. » Goettingue lui avait
paru d'abord une ville pédante et vieillote. Il s'habitua peu à peu
à fermer les yeux sur de petits ridicules, en raison des avantages
sérieux qui les compensaient, a Goettingue me devient si cher,
écrit- il en 1861, que je tremble à l'idée de le quitter. Il y a bien
ici, comme partout, des petitesses, des étroitesses; mais on y
trouve, en somme, tout ce qu'un homme peut souhaiter dans la
vie. On y jouit d'une liberté exquise ; on est compris, encouragé,
soutenu; on est déchargé des soins de l'existence quotidienne ; on
est en rapport avec toutes les régions de la patrie allemande, et
les environs immédiats offrent des retraites champêtres où l'on
se délasse de l'écrivasserie. » Et, deux ans après, quand Lepsius
lui parle de la possibilité d'un retour & Berlin, il répond : a Les
indications que vous voulez bien me donner me font en ce mo-
ment une étrange impression. Quel homme, qui ne serait pas
voué par sa fonction à une activité toute matérielle, voudrait
échanger un terrain neutre et intime comme notre Goettingue
contre Berlin? »
Une seule chose lui manquait à Goettingue : les collections
artistiques. Aussi, quand la chaire de son autre maître Bœckh
devint vacante, en 1867, il répondit à l'appel de l'université de
Berlin. Il demanda seulement que la direction du musée archéo-
logique fût comprise dans les attributions du professeur d'ar-
chéologie. Il voulait que ses élèves fussent introduits dans la
connaissance de l'antiquité par la même voie qu'il avait suivie
autrefois ; que l'enseignement théorique fût constamment secondé
et vivifié par la vue des monumens de l'art. Les études antiques,
telles qu'il les comprenait, ne devaient pas être seulement une
spécialité de premier ordre dans les programmes universitaires ;
elles devaient répandre leufl lumière sur toutes les parties de
156 REVUE DES DEUX MONDES.
l'enseignement, faire pénétrer partout un esprit de clarté et de
méthode, de noblesse et de désintéressement. « Le monde mo-
derne, dit-il dans un de ses discours, s'est transformé au contact
du monde ancien. Il y a des peuples dont on peut étudier l'his-
toire, sa vie durant, sans cesser d*ètre ce qu'on était ; mais on ne
saurait se plonger dans l'étude de l'art grec sans éprouver en
soi-même une renaissance (1). » Il considérait l'hellénisme et le
christianisme comme les deux fondemens de la culture moderne.
« Ils proviennent, dit-il ailleurs, de deux peuples anciens qui,
ayant perdu leur existence matérielle, ont légué leur âme à l'hu-
manité. Ils ont encore cela de commun, qu'ils semblent par
momens déchoir dans la considération des hommes ; ils ressem-
blent à ces fleuves de la Grèce qui, descendus de la montagne,
disparaissent dans un gouffre, continuent quelque temps leur
marche obscure sous une couche de calcaire desséché, puis re-
jaillissent soudain comme d'une source nouvelle et font naître
autour d'eux une végétation abondante (2). »
Ernest Curtius mourut le 11 juillet 1896. Il ne cessa d'en-
seigner que pendant les derniers mois de sa vie. Dans un dis-
cours familier qu'il prononça devant un groupe d'amis, le
2 septembre 1893, aux bains de Gastein, pour le quatre-vingt-
neuvième anniversaire de sa naissance, il jette un regard en
arrière sur sa jeunesse et son &ge mûr. « Les carrières des
hommes sont de deux sortes, dit-il ; les uns suivent une ligne
droite qui leur ouvre un horizon de plus en plus vaste ; les
autres rencontrent des obstacles et sont jetés d'un chemin dans
un autre: j'ai toujours marché dans la même direction. » Il rap-
pelle ensuite que, tout jeune, il a puisé le goût des lettres grec-
ques aux conversations de son père, qu'il s'y est fortifié sous la
direction d'Otfried MuUer et de Bœckh, qu'il a pu cueillir les
meilleurs fruits de leurs leçons sur le sol même de la Grèce, et
qu'enfin il lui a été donné, conme faveur suprême, de continuer
leur enseignement dans deux universités et de faire à son tour
des disciples. Ainsi, ajoute-t-il, tout a été harmonieusement
combiné dans sa vie pour une fin unique, comme si une Provi-
dence spéciale avait veillé sur lui.
A. BOSSERT.
(1) Daa Mittleramt der Philologie : Allerlhum und Gegenwarlf 1" volume.
(2) Die BUrgschaflen der Zukunft : AUerthum und Gegenwart, 3* yolume.
LE
RETOUR DE YARENNES
JUIN 1791
II (1)
LE RETOUR
Jusqu'à Boureuilles, qui est à une demi-lieue de Varennes, on
courut presque, tant on se sentait talonné par les soldats de
Bouille; on voyait, de l'autre côté de TAire, fourmiller, sur le
coteau de Cheppy, les casques brillans des dragons.
D'un bout à l'autre du cortège qui entraînait la voiture royale,
s'éleva tout à coup un cri de terreur. Les voilà! Quelques cava-
liers dévalaient en effet, vers la rivière, un officier en tète (2),
et en tentaient le passage : on les aperçut s'efforçant inutilement
de mettre à l'eau leurs chevaux, cherchant un gué, évoluant dans
les moissons. Si l'idée leur venait de gagner, à cinquante toises
de là, le village de Boureuilles, où la route passe sur la rive
droite de la rivière, aucun obstacle ne les séparerait plus des
patriotes, et c'était la rencontre tant redoutée. Il y eut une demi-
heure d'angoisse affolée ; on vit les cavaliers se rallier, observer
longtemps, de loin, la marche des paysans et se replier enfin vers
(1) Voyci la Revue du 15 avril.
(2) C'était le filB de Bouille. Deuxième procèa^verbal de Varennes.
i58 REVUE DES DEUX MONDES.
le gros du corps, autour du hameau qui porte le nom prédestiné
de Ratantout.
Quatre mille hommes (1), dont plus de deux cents étaient
montés, un millier de femmes et d'enfans escortaient la berline;
leur piétinement soulevait une nuée de poussière : ils allaient
vite. Après une heure de marche, pendant laquelle on avait par-
couru plus d'une lieue et demie, la tète de la colonne fit halte;
elle venait de heurter, sortant du village de Neuvilly, un esca-
dron de dragons dont le premier aspect avait causé quelqpie
panique : ce n'était pas l'ennemi pourtant, c'était du renfort : les
soldats de Damas, qui, la veille, à Clermont, avaient fait dé*
fection.
Après avoir fraternisé et bu toute la nuit avec les bourgeois,
ils s'étaient donné pour chef un de leurs bas-officiers, M. de
Soumie, et ils accompagnaient la garde nationale et le conseil du
district, venus de Clermont à la rencontre du Roi.
Devillay (2), le président du district, s'approcha de la ber-
line : par la vitre ouverte, il aperçut, gris de poussière, étouf-
fant de chaleur, Louis XVI, qu'il salua au nom du directoire de
Clermont ; la Reine et ses enfans paraissaient malades et épuisés
de fatigue (3). Devillay commença une harangue, « témoignant
à Leurs Majestés les sentimens des citoyens et les alarmes
qu'avait répandues la seule idée de leur départ. » Le Roi répondit
simplement :
— « Mon intention n'était pas de sortir de France ; » et il se
renfonça dans la berline. Les Clermontois prirent place autour
de la voiture à côté des municipaux de Varennes et, les dragons
formant l'arrière-garde, on se remit en route.
A dix heures du matin, le cortège atteignait les premières
maisons de Clermont : la nouvelle du retour du Roi s'était pro-
pagée dans toute la région, et « plus de six mille hommes »
encombraient l'unique rue du bourg. La berline poussiéreuse
passa au petit pas des chevaux ; tout le monde voulait voir : on
se poussait, on applaudissait, on criait : Vive la nation!
Les Varennois étaient acclamés, ils paraissaient consternés
(i) Second procès-verbal de la municipalité de Varennes, Le rapport du direc-
toire de Clermont à TAssemblée dit : « La voiture était escortée de plus de
6 000 hommes de garde nationale et d'une foule de gens de tout &ge et de tout
sexe. » Archives parlementaires, XXVII, 482.
(2) Archives parlementaires, {'• série, XXVII, 480.
(3) Louis XVI, le marquis de Bouille, par l'abbé Gabriel.
^
LE RETOUR DE VARENNES, 459
de leur triomphe; le bruit se répandait en effet que les soldats
de Bouille s'étaient emparés de Varennes et que la ville était
en flammes.
A l'hôtel de ville, courte halte. Sauce remet à son collègue
de Glermont le passeport, au nom de la baronne de Korff, uti-
lisé par la famille royale ; il le prie de faire parvenir cette pièce à
l'Assemblée nationale ; quant à lui, il est excédé ; Varennes, d'ail-
leurs, est, dit-on, au pillage; il y a laissé femme et enfans; il a
grand'hâte de s'en retourner.
Et, toujours grave, on le voit reprendre avec quelques-uns
des municipaux varennois le chemin de sa bourgade; ils al-
longent le pas, la mine triste, anxieux du désastre qui les attend
chez eux et avec, au cœur, peut-être, l'appréhension d'avoir mal
agi. Ils ont livré le Roi à la Révolution; ils l'ont compris à
l'allégresse brutale des six mille patriotes entassés à Glermont,
à l'insolence de ce cri de : Vive la nation I dont on s'obstine à
souffleter les captifs.
Mais le conseil du district de Glermont, en organisant l'es-
corte royale, vient d'en éliminer tous les gradés, comme indignes
de commander des dragons libres (1). C'est Signémont qui, seul,
va diriger jusqu à Sainte-Menehould le cortège, paysans indis-
ciplinés ou soldats grisés de leur insoumission. On dit qu'en
voyant parader cet officier sur un grand cheval qu'il s'est procuré,
Madame Elisabeth, montrant la croix de Saint-Louis qu'il porte
sur son habit, dit au Roi : « avec une expression de pitié in-
dignée. — Voilà, mon frère, un homme auquel vous donnez
du pain (2) I »
Et Ton repart, toujours au pas; la chaleur est lourde et la
route dure : à chaque tournant du chemin, au croisement du
moindre sentier, des marcheurs se débandent sous prétexte d'une
halte à l'ombre, les traînards s'égaillent sous bois et ne repa-
raissent plus. En revanche, arrivent sans cesse de nouvelles
recrues (3) : la chaussée est bordée d'une double haie de paysans,
d'enfans, de femmes qui, entraînés, se mêlent à la troupe, la
suivent pendant quelque cent toises, et s'arrêtent, remplacés par
(1) Lettre des administrateurs du district de Glermont au directoire du départe-
ment de la Meuse. Louis XVI, le marquis de Bouille^ par l'abbé Gabriel, p. 311.
(2) Propos recueilli par Tabbé Gabriel. Voir Louis XVI, le marquis de Bouille,
p. 306.
(3) « Pendant le retour, les dragons marchent mêlés à la foule qui couvre la
route, les champs et les prairies : on les salue du cri de : Vive messieurs ùs dragons 1 »
160 REVUE DES DEUX MONDES.
d'autres ; de très loin on voit venir cette cohue, qui passe bruyante,
suante, avinée; c'est à peine si on peut apercevoir la berline, tant
elle est serrée de près, entourée, prisonnière. La voici, vitres
baissées, embrumée d'un nimbe de poussière, où l'on devine le
visage congestionné du Roi, le front révolté de la Reine, les atti-
tudes accablées des enfans, et cet abaissement exalte la lâcheté
populaire : tes gens jouent des coudes, bousculent, s'accrochent
à la portière, regardent, bouche bée, avec une insultante fami-
liarité, et, quand ils ont bien vu, ils crachent aux captifs la seule
injure qu'ils connaissent : Vive la nation I
Près de trois heures pour faire trois lieues; à midi et demi
seulement, le formidable cortège parvenait à la ferme de Verte-
voie et s'engageait sur la pente rapide qui dévale vers Sainte-
Menehould.
La plaine de Champagne apparaissait calcinée sous le soleil.
Déjà montait de la vallée l'immense bourdonnement d'une mul-
titude surchauffée, le roulement des tambours et les sonneries
des cloches.
Après la nuit d'angoisse, la ville de Sainte-Menehould, depuis
l'aube, fermentait : à quatre heures du matin, on avait vu repa-
raître Drouet et Guillaume (1); par eux, on avait su les faits de
Varennes ; peu après, passait Mangin, portant à Paris la nouvelle
de l'arrestation ; puis des courriers se succédèrent, annonçant le
retour. Toute la contrée, pour voir le Roi, descendait vers Sainte-
Menehould; du côté de Ch&lons, les estafettes continuellement
accouraient, venant aux informations; même la garde nationale
de cette ville s'était entassée sur quatre chariots et avait fait
la route en poste (2). L'événement prenait l'allure d'une gi-
gantesque partie de plaisir : en prévision de l'affluence, les
ménagères de Sainte-Menehould avaient cuit du pain toute
(1) « Il était quatre heures, quand les sieurs Drouet et Guillaume, reparaissant
au milieu de nous... » Extrait du registre des délibérations du Conseil municipal de
la ville de Sainte-Sienehould, « De retour à Sainte-Menehould, le lendemain à trois
heures du matin, Drouet et Guillaume annoncent... •Mémoire tendant à établir les
droits qu*ont à la reconnaissance de la nation les habitans de Sainte-Menehould..,
Foumel, VÊvénement de Varennes, pièce justificative^ p. 3T7.
(2; État des dépenses occasionnées dans le département de la Marne par le pas-
sage du Roi et de la famille royale.
Aux sieurs Chanoine, Fouet, Loyer, Subet et Quillet, pour leurs frais de poste
du voyage qu'ils ont fait & Sainte-Menehould à la tête des gardes nationales de
Gh&lons, 58 fr. 10.
Au sieur Lance, pour voiture par lui fournie aux officiers et autres qui ont été
k la rencontre du Roi, il8 fr.
#f:
LE RETOUR DE VARENNES. 161
la nuit; on dressait des tables le long des maisons; quinze
mille (1) hommes formaient, depuis la porte des Bois jnsqu'à
THôtel de Ville, une haie si compacte et si désordonnée qu'entre
leurs rangs restait à peine la place de circuler.
A l'angle du chemin des Basses-Terres le maire, Dupin, et le
premier officier municipal, de Liège, se présentèrent à la por-
tière de la voiture, qui s'arrêta.
Le Roi, l'air endormi, pencha la tète, et, aussitôt, le maire
débita un discours « sur les alarmes que Sa Majesté avait cau-
sées à la nation en écoutant des conseillers indignes de son estime
et que condamnait son propre cœur. » Les royalidtes trouvèrent
ia leçon déplacée ; les patriotes la jugèrent fade ; le Roi, timi-
dement, répondit : « Qu'on s'était bien trompé sur ses intentions,
qu'il n'avait en vue que le bonheur du peuple; » et la berline,
précédée du maire, reprenant sa marche vers la maison com-
mune, passa devant la poste aux chevaux, où, moins de vingt
heures auparavant, elle avait relayé. Le Roi regarda curieuse-
ment ; l'attention de la Reii^e, assise à gauche, dans le fond de la
voiture, fut attirée par un spectateur qui, placé en face de la
poste, et se haussant dans la cohue, la salua d'un grand coup de
ehapeau : cet homme, très ému, était vêtu simplement, mais
décoré de la croix de Saint-Louis; il portait deux pistolets dans
sa ceinture et un fusil passé sur l'épaule, à la grenadière.
Quelques pas plus loin était l'auberge du Soleil cTOr; au seuil se
tenaient quelques dragons désarmés, en veste d'écurie; puis la
berline, tournant à droite, s'arrêta entre les lions de pierre qui
gardent le perron de l'Hôtel de Ville.
Dans la salle du rez-de-chaussée, une table de cinq couverts
était dressée : le maire y conduisit la famille royale (2). Le Roi,
couvert de sueur, semblait harassé ; les robes de toile de la Reine
et de Madame Elisabeth étaient grises de poussière; Madame
Royale se tenait à peine ; le Dauphin dormait sur sa chaise (3) ; on
s'mstalla pourtant, en silence; le corps Municipal et les notables,
debout, servaient respectueusement Leurs Majestés; le Roi but du
bouilk)n dans une écueUe d'argent, qui lui fut présentée par
l'aubergiste Paillette, du Soleil dOr (4). Le repas était d ailleurs
(1) ProeèS'Vérbal de la municipalité de Sainte-Menehould,
(2) Buirette, Histoire de Sainte-Menehould et Procès-verbaux de la municipalité.
(3) Renseignemens particuliers.
(4) Paillette, en mémoire du passage du Roi, fit graver sur cette écuelle cette
îOMi XXI. — 1904. il
162 REVUE' DES DEUX MONDES.
délicat et copieux (1); vers la fin, seulement, on causa: de la
chaleur, de la fatigue, de la route parcourue, de celle à faire ;
comme toutes les fois qu'il parlait sans contrainte et sans timi-
dité, le Roi séduisit par sa bonhomie et sa résignation ; la Reine
imposait davantage, tnais ello plaisait à ces bourgeois, pères de
famille pour la plupart, par les soins qu'elle prenait de son fils;
il n'avait pas été déshabillé depuis quarante heures, et elle redou-
tait pour lui la chaleur écrasante d'un après-midi passé dans la
berline. Le maire offrit l'hospitalité de sa maison, la Reine
accepta aussitôt ; on remit le départ à l'aube du lendemain.
Mais, au dehors, la foule impatiente se lassait: venue pour
voir, elle réclamait à grands cris son Roi : docilement, Louis XVI
se laissa conduire au premier étage. Marie- Antoinette le suivit,
tenant son fils dans ses bras : le maire ouvrit une fenêtre ; le
Roi se montra d'abord, puis la Reine et le Dauphin ; un grand
cri de : Vive la Nation/ répondit à leur complaisance.
Le grand carré long de la place semblait pavé de tètes ; les
chapeaux s'agitaient, les mains se levaient, tous les yeux étaient
braqués sur le balcon où le Roi, dans son travestissement, avec
son habit brun et son chapeau galonné^ semblable à ceux que
portaient les domestiques, saluait de la main, l'air satisfait.
Et, tout à coup, l'ardente curiosité de la foule se changea en
colère, une clameur indignée roula jusqu'aux extrémités de la
place : on venait de voir les palefreniers de la poste pousser la
berline vers les remises et, tout de suite, la nouvelle avait couru
que le Roi ne partirait que demain. Nous sommes trahis! On
attend Bouille! criaient les meneurs ; et les bourgeois répétaient :
Nous sommes trahis! A Châlons! A Chdlons! pensant déjà voir
se ruer sur la ville, sabre au clair et mousquetons chargés, toute
la cavalerie dont on disait la forêt pleine.
— Eh bien ! partons, fit le Roi, déjà résigné.
Et, comme il allait reprendre l'escalier, il vit, derrière ime
grille communiquant de l'Hôtel de Ville à la geôle, des détenus
qui regardaient; il tira de sa poche dix louis, auxquels la Reine
inscription : A Sainle-Menehould, Louis XVI, ramené piHsonnier de Varennes, a pris
un bouillon dans celte écuelle, le 21 fsic; juin 1791. Cette écuelle appartenait en
1891 à M— Colson, Annales de V enregistrement, 1891. Article de M. Tansserat.
(1) État des dépenses:
• A la municipalité de Sainte-Menehould, et municipalités voisines, pour dé-
penses du repas de la famille royale, leur suite, la garde nationale, et approvi-
sionnement de munitions de guerre, 3691 livres, il s. 5 d. »
LB BETOUR DE TARENNES.
163
en ajouta cinq, chargea le maire de distribuer cette somme aux
prisonniers, et descendit, pensif, dans la salle du déjeuner, oti
il attendit, sans plus mot dire, que les voitures fussent avancées.
La foule, que semblait rendre plus, acharnée chacune des
concessions de ses victimes, devenait injurieuse, féroce. Au
moment où la berline, démarrant, s'engagea dans la; rue de la
Grande-Auche, il y eut une bousculade. Signémont avait cédé à
Bayon le commandement de la cohue ; les Varennois, -^ sauf
une trentaine, qui ?ans doute n'avaient rien à, perdre, — venaient
de lâcher pied, anxieux de savoir ce qui se passait chez eux; les
milices du Clermontois et les « dragons patriotes » ne se sou-
ciaient pas d'aller plus loin ; l'escorte se formait donc de nou-
veaux venus, d'autant plus farouches argousins qu'ils n'avaient
rien risqué à l'arrestation, carriers, bûcherons de la forêt, mar-
nerons de la plaine, pouilleux de Champagne, villageois sordides
et misérables, mentons rasés, lèvres minces, regards sournois,
Tair chétif, armés de vieux mousquets et de serfouettes.
Le départ s'efTectua sous l'ardent soleil de trois heures,
parmi cette horde qui buvait depuis le matin ; ce n'était plus un
cortège, mais un tourbillon, d'un aspect tel que les magistrats
de Ch&lons, venus en poste, pour recevoir le Roi aux confins du
département, et se heurtant à cette cohue qui débouchait des
portes de Sainte-Menehould, rebroussèrent chemin, sans des-
cendre de voiture, et sans avoir môme aperçu la voiture royale,
retenue dans une bagarre à l'entrée de la Grande-Auche.
Là, contre la maison formant l'angle de la rue de l'Abreuvoir,
on reconnut, à cheval cette fois, le chevalier de Saint-Louis,
l'homme aux pistolets, qui à l'entrée de la ville, devant la
maison d& poste, avait salué la Reine. Il était visiblement très
excité ; et, pour protester contre l'insultante gouailleric des
paysans, il détacha le fusil qu'il portait sur l'épaule et présenta
les armes. Le Roi l'aperçut et salua.
Le gentilhomme, se frayant le chemin d'Une ruade, prit les
devons par la rue des Capucins et vint se poster au delà du pont,
à l'angle du quai de l'Hôpital. Quand la voiture passa, il s'efforça
de lancer son cheval à travers la foule qui le repoussait à coups
de gourdin : au milieu du faubourg, pourtant, il parvint à s appro-
cher d^assez près pour saluer de nouveau le Roi, en déclinant son
nom et son titre : on l'entendit crier dans le bruit qu'il était a le
comte de Dampierre, qu'il avait ^épousé M-^* de Ségur^ parente
i64 REVUE DES DEUX MONDES.
du ministre et nièce de M'. d'AUonville... » On ne sait si le Roi
l'entendit ; mais; l'escorte le hua et s'efforça de le désarçonner.
Poussant son cheval, il se fait place, et tirant en l'air un coup
de fusil, il s'éloigne au galop sur la levée d'un pré-marais,
appelé l'étang du Rupt : des paysans font feu sur lui, — sans
l'atteindre ; — mais son cheval glisse sur le gazon glaiseux, il
roule dans un fossé où, vite, il est rejoint, fusillé à bout portant,
rompu à coups de gourdin, défiguré à coups de pioche : scène
presque inaperçue parmi les chants et les huées de la foule en
joie ; le Roi pourtant entendit la fusillade et s'informa :
— Ce n'est rien, rqpondit quelqu'un, c'est un fou qu'on tuel
Dampierre n'était pas mort encore les meurtriers le sair
sirent par le collet de l'habit, et le traînèrent, hurlant de dou
leur, vers la route, pour l'achever sous la voiture royale : à cin-
quante pas du grand chemin, arrêtés par un fossé étroit et prof ondt
ils y laissèrent rouler le moribond qu'on acheva' d'une derjiièrq
décharge. ~
Au premier village, Dammartin-la-Planchette, les assassins
faillirent s'égorger pour le partage des armes, et du cheval de
leur victime : ils avaient, dit-on, laissé sur le cadavre une chaîne
d'or et cinquante louis qui furent retrouvés au moment de
l'inhumation (1).
Le cortège n'avait pas été arrêté, il avançait lentement sous
l'implacable soleil, en débandade lamentable d'hommes exténués,
traînant la jambe. Trois heures après le départ de Sainte-.
Menehould, on arrivait à Auvê : les paysans, planfés sur le bord
de la route, regardaient passer .cette cohue piétinante, dans un
tumulte de cris et de chansons bbscènes. Ceux qui entouraient
la I.crlintî interpellaient grossièrement le Roi et la Reine, qu'on
:i|iercevait dans la poussière, affaissés, mornes, impassibles.
Le village traversé, on reprit la marche par la vaste plaine :
an Neuf-Bellay, un hameau de trois maisons, avant Tilloy, vers
(i) Une chose, véritablement étonnante sur certains points, c'est l'infidélité des
souvenirs des spectateurs mêmes du drame. Ainsi M*!** de Tourzel place avant l'ar-
rivée & Sainte-Mf'neljould l'assassinat de M. de Dampierre. « Lorsque le Roi, dit-
c!]l% passa sur une chaussée entre Clermont et Sainte- Menehould, nous entendîmes
tirer des coups de fusil et nous vîmes courir dans la prairie une foule de gardes
nationaux. Le Roi demanda ce qui se passait. « Rien, lui répondit-on, c'est im fou
qu'on tue '. «• Et nous sûmes, peu après, que c'était M. de Dampierre, gentilhonmie
de Clerroont.., que son empressement à chercher à approcher de la voitur* d« 6a
Majesté a^ait rendu suspect & la garde nationale. »
^^"^
LE RETOUR DE VARENNES. 165
sept heures, on rencontra MM. Plaiet, membre du Directoire du
département de la Marne, et Roze, procureur général-syndic de
Ghftlons, qui saluèrent respectueusement Leurs Majestés : ils
trouvèrent la famille royale « dans un accablement dont on ne
pouvait se faire une idée. » Au Pont de Somme-Vesle, courte
halte pour le relais : l'escorte, depuis l'arrivée des magistrats
chftlonnais, s'était quelque peu disciplinée : la garde nationale
encadrait la voiture : les Varennois qui comptaient suivre jusqu'à
Paris, avaient, aux postes, réquisitionné des chariots : le cortège
s'étendait maintenant sur un long espace, avec l'allure d'un con-
voi de guerre. Les traînards, à demi, ivres, formaient l'arrière-
garde; quand on passa, la nuit tombée, au pied de Notre-Dame
de rÉpine,ils cassèrent, à coups de pierres, les vitres du presby-
tère (1).
A mesure qu'on approchait de Chàlons^ l'escorte se grossissait
de tous les curieux accourus pour voir ; la route était bordée de
cavaliers, de gens entassés dans des carrioles, de piétons qui re-
gardaient défiler avec ébahissëment cette troupe étrange : quatre
ou cinq mille hommes environ (2), dont un tiers à peine portaient
un uniforme. Jamais souverain n'avait fait, dans une de ses
« bonnes villes, » semblable entrée.
Au rond-point où les allées Saint-Jean bifurquent avec la
route royale, à l'endroit qu'on appelait alors la Fourche, un dé-
tachement de gendarmerie était posté et prit la tête du cortège,
qui s'engagea sous les allées afin d'éviter le long parcours par
l'intérieur de la ville. 11 était plus de onze heures du soir.
La garde nationale de Vitry-le-François , celle de tous les
bourgs et villages du district étaient massées sous les arbres, jus-
qu'à la porte Dauphine; on ne distinguait rien dans l'intérieur de
la berline, mais, sur le siège se tenaient, immobiles et hués
depuis le matin, les trois gardes du corps, dans leur livrée jaune ;
la milice, la fouie, se taisaient au passage du Roi, mais, quand
paraissaient les Varennois, très en goguette, on criait : Bravo!
Vive Varenrtes! vive la Nation!
A la porte Dauphme, la berline s'arrêta. En 1770, sur les
mtaies pavés, avait fait halte la voiture de la jeune archidu-
chesse Marie-Antoinette, venant en France pour être reine. C'est
(1) • An sieur curé de l'Épine, pour réparations des croisées du presbytère, cas-
sées par les gardes nationales lors du passage du Kol, 39 livres. » État dn dépêmêâ.
(t) Profiàê»P0rbal Uf Cê qui f^u/ poMrf à CMlonê* . ' V
166 REVUE DES DEUX HONDES.
en son honneur que la haute et noble arche de pierre avait éttf
élevée, et Ton lisait encore, à la lueur des lampions dont, ce
soir-là, son entablement était garni, l'inscription gravée vingt et
un ans auparavant : — Persiet œtema ut amor. « Que ce monu-
ment dure autant que notre amour! »
Sous la porte, le corps municipal harangua le Roi ; puis, pré-
cédant la voiture, entre deux haies de gardes nationaux, il marcha
vers la Nouvelle Intendance, à deux cents pas de là, ob des ap-
partemens étaient préparés (1).
Marie- Antoinette, en arrivant de Vienne, avait, jadis, logé dans
ce palais, un des plus siomptueux spécimens de ce charmant
style français de la fin du xviii* siècle : solide portail à colonnes,
superbement écussonné ; hautes fenêtres à petites vitres, décorées,
au tympan, d'une élégante guirlande de pierre ; vaste cour d'une
régularité magnifique, avec ses trois façades d'une seule archi-
tecture, terminées *par une balustrade italienne. La berline,
malgré la cohue, pénétra dans la cour : au seuil des salons du
rez-de-chaussée, illuminés en fête, de jeunes Chàlonnaises
présentèrent à la Reine des corbeilles remplies de bouquets (2),
et s'offrirent respectueusement à la servir : le Roi dut, malgré
l'heure tardive, recevoir officiellement les membres de l'adminis-
tration du département, le tribunal du district, le corps des of-
ficiers de la garde citoyenne et de la gendarmerie (3). Puis, à
une heure du matin, on servit le souper (4), auquel assistèrent
tous les corps administratifs, hiérarchiquement rangés autour
de la table. A deux heures seulement, il fut loisible à la famille
royale de gagner les appartemens du premier étage, où l'on avait
disposé les chambres à coucher.
Pour la première fois depuis leur sortie des Tuileries, les fu-
gitifs trouvaient des lits. Aucun d'eux pourtant ne se coucha : la
réception chaleureuse des Châlonnais, les sentimens royalistes
non dissimulés des autorités et particulièrement du maire Chorez
(1) État des dépenses occasionnées dans le département de la Marne pour le
passage du Roi.
« À la femme d'Ogny pour avoir fait préparer les appartemens de Tlntendance
pour l'arrivée de la famille royale, 12 livres.
« Au sieur Machet, tapissier, la somme de 75 livres, pom: meubles fournis dans
les appartemens de la famille royale. »
(2) Mémoires de Af"»* de TourzeU
{3) Procès'-verbal de ce qui s*est passé à Chdlons.
\k) m Au éieur Deuillin, traiteur, pour le souper du Roi et de la famille royale,
400 livres. » État des dépenses.
LE RETOUR DE VARENNE8. 167
et de Roze, le procureur du département (1), avaient fait germer
une illusion folie dans les esprits : le Roi resta sur pied jusqu'au
matin, la Reine et Madame Elisabeth veillaient de leur côté.
On tint, dans ces hauts et vastes salons dont les fenêtres prennent
vue sur les opulens ombrages du cours d'Ormesson, des conci-
liabules fiévreux. Allait-on tenter de séjourner à Chàlons, « de
s'y entourer de forces défensives » et d'y rallier, comme en un
camp retranché, tous les royalistes de France? Le commandant
général de la gendarmerie escomptait l'arrivée de la garde na-
tionale de Reims : si cette troupe, solidement armée et équipée,
partageait les sentimens des Ghàlonnais, « on pouvait se flatter
de la possibilité de garder le Roi, parce qu'on se renforcerait
incessamment de tout ce qu'il y avait de bons Français dans la
banlieue (2). »
On étudia même le projet insensé de rétrograder jusqu'à
Montmédy. Les gardes nationaux de Chàlons offraient de com-
poser au Roi une escorte d'honneur et ne demandaient, pour
se transformer en un corps de cavalerie, que l'autorisation
d'employer les chevaux des gardes du corps, restés en dépôt à
Chàlons depuis le licenciement. D'autres suppliaient le Roi de
quitter immédiatement la ville, et de rejoindre à franc-étrier
l'armée de Bouille. Dans la chambre où dormait le Dauphin et
qui est la dernière à l'angle sud de la façade donnant sur le jar-
din, s'ouvrait dans la cloison un escalier secret par lequel on
pourrait, sans être vu des sentinelles, sortir de l'Intendance et se
perdre sous les arbres du Cours (3). ~ '
Mais Louis XVI se refusait à fuir seul : il préférait gagner du
temps, et il fut convenu que, pour laisser à « ses bons Rémois, »
dont il attendait merveilles, le temps d'arriver, il séjournerait le
plus longtemps possible à Chàlons.
Il se coucha au jour : vers neuf heures et demie, il était
éveillé par l'annonce de l'arrivée des « bons Rémois. » C'était
un ramassis de « mauvais sujets » recrutés dans les usines, ayant
(1) Cborez faillit ôtre écharpé, le jour' même, en raison de ses sentimens roya-
listes. Il fat obligé de fuir et de se cacher. Roze périt sur Téchafaud, à Paris en
4794.
(2) Précis historique du comte de Vaîori.
(3) Cet escalier qui existe encore, permet de reconnaître la chambre qu'occupa
le Dauphin. M"* deTourzel dit simplement : « Ils lui montrèrent un escalier dérobé
qui était dans la chambre où couchait Mgr le Dauphin et qu'il était impossible de
découTrir, quand on ne le connaissait pas. »
168 REVUE DES DEUX MONDES.
marché toute la nuit, gris de fatigue, de chaleur et de vin.
Tenus à distance du palais, ils vociféraient des menaces et exi-
.geaient le départ immédiat de la famille royale qu'ils s'étaient
engagés à ramener à Reims, pour la donner en spectacle à la
population (1).
Le Roi répondit docilement « qu'il allait s'habiller, qu'il
irait à l'office — ce jeudi 23 était le jour de la Fête-Dieu — et
partirait, selon le désir du peuple, aussitôt après son dîner (2). »
A dix heures, en effet, il sortait de son appartement, et se
rendait à la messe : au seuil des salons, sur le palier de Tesca-
lier, les gardes nationaux et les archers de la ville faisaient la
haie, présentant les armes (3); dans la chapelle de l'Intendance,
à mi-étage de l'aile gauche, l'abbé Chalier, curé de Notre-Dame,
se disposa à officier (4).
Les premières prières ne sont pas terminées qu'un grand tu-
muUbe s élève dans la cour du palais ; les Rémois sont parvenus à
forcer les sentinelles ; ils se poussent dans le vestibule et dans le
bel escalier de pierre, à rampe de fer doré, qui conduit à la cha-
pelle ; ils clament à plein gosier que : « Capet est assez gras pour
ce qu'on en veut faire ; » qu'ils se chargent « de confectionner
des cocardes avec les boyaux de Louis et d'Antoinette, et des
ceintures avec leurs peaux; » — d'autres demandent « leurs
cœurs et leurs foies » pour les cuire et les manger (5).
Les municipaux chftlonnais parviennent à apaiser ces force-
nés, et la messe se poursuit ; mais, quelques instans plus tard, un
grand bruit de vitres cassées (6) et des « cris effrayans » mettent
tout le palais en émoi. Cette fois, on affirme que Capet est en-
levé, que les troupes ennemies approchent, que Bouille est aux
(!) « La garde nationale de Reims, arrivée, a manifesté le projet de faire passer
le Roi et sa famille par Reims pour retourner à Paris.
« Dans le même temps, on a semé dans le public des bruits inquiétans, en sup-
posant aux corps administratifs l'intention de faire rester le Roi à Ch&lons la jour-
née entière pour en favoriser l'enlèvement ou la fuite. » (Procès-verbal de ce qtU
s'est passé à Chdlons.)
(2) Ibid,
(3) « Aux archers de la ville de Chàlons pour journée et nuit par eux passées lors
de l'arrestation du Roi, 36 livres. »» État des dépenses.
W Cette chapelle, quoique désaffectée, n'a pas été modifiée, c'est une petite
pièce avec un renfoncement en forme d'alcôve, contenant l'autel et lambrissé,
l>lanc et or, de belles boiseries Louis XV.
(o) Retation de Moustier,
(6) « Au sieur Mathieu, vitrier, la somme de 13 livres pour carreaux cassés à
rintendaaG^ lors du passage du Roi. » État des dépenses.
i
m
LE RETOUR DE VÀRENNES.
169
portes de la ville. Il faut interrompre l'office. Une fenêtre s'ou-
vre, le Roi parait, une formidable clameur l'accueille. D'un
geste, il demande le silence, et déclare « qu'aussitôt les voi-
tures prêtes, il partira. » Du haut des balcons, cette cour,
aux lignes si calmes et si nobles, semble une chaudière en
ébullition : de la voûte, sous l'aile droite, qui conduit aux re-
mises, une cohue traîne la berline ; heurtée, poussée, presque
portée, elle vient buter jau perron de gauche, elle se trouve
aussitôt attelée; la famille royale, sans prendre le temps de
toucher au repas que les cuisiniers ont préparé en hâte, s'y jette
sous la protection de quelques officiers et des membres de la
municipalité (1); il est midi quand la voiture royale sort de
l'Intendance et s'enfonce dans l'intérieur de la ville : une garde
montée l'escorte et lui ouvre un passage dans les rues étroites
qui vont à l'Hôtel de Ville et dans la rue de Marne par où l'on
sort de Châlons.
On avait fait comprendre aux terribles Rémois que le détour
par leur ville était impraticable, et on s'engagea sur la route
d'Épemay ; la garde citoyenne chàlonnaise et celle de Vitry-le-
François encadraient la berline et tenaient à distance la bande
assoiffée et mugissante qui s'acharnait à la suivre : jusqu'à Ma-
tougues, un certain ordre disciplina le cortège : là, un exprès
accouru de Ghàlons apporta la nouvelle que la ville était au pfl-
lage ; « une multitude effrénée a envahi la maison commune,
lardé le maire à coups de pique, et mis à sac les magasins d'ap-
provisionnement (2). » 11 faut courir, porter secours, arrêter
l'émeute : les gardes nationaux font demi-tour et reprennent en
hâte le chemin de Ghàlons, abandonnant la famille royale à la
garde des Rémois...
Ce fut la plus rude étape de son calvaire : les quatre longues
heures qu'on employa à franchir les cinq lieues qui séparent
Matougues d'Épemay comptèrent, certainement, parmi les plus
cruelles du voyage. Le peu qu'on en connaît est à peine croyable :
(1) « La Reine et ses deux enfans, Madame Elisabeth, M-* de Tourzel et les femmes
de la suite, se sont remises entre les bras des généreux citoyens qui composaient
la garde intérieure de l'kôtel, et qui les rassuraient de leur loyauté et de leur cou-
rage en leur promettant secours et assistance, au péril de leur vie.
« Le Roi, la famille royale et leur suite sont entrés dans le salon où leur dîner
avait été préporé à la hâte, mais l'émotion dans laquelle ils se trouvaient ne leur
a pas permis de rien prendre. » Procès-verbal de ce qui s'esi passé, etc.
(2) Procès-verbal de ce qui s'est passé à Châlons,
170'
REVUE DES DEUX MONDES.
h ChouîUy, tout le village, averti de rapproche du Roi, se
porta en masse à sa rencontre : un peu avant quatre heures,
on aperçut la berline descendant la rampe de la Haute-Borne,
jusqu'à l'entrée du bourg, vis-à-vis de la rue des Grès, où
elle s'arrêta ; le soleil était brûlant ; voyageurs et équipage fai-
saient pitié ; les paysans de Chouilly virent avec horreur les
misérables qui entouraient la voiture menacer du poing les pri-
sonniers et cracher à la figure du Roi ; nul n'osa protester.
Louis XVI restait impassible ; la Reine et Madame Elisabeth
pleuraient de rage et d'indignation (1).
Quand le cortège s'éloigna, les gens de Chouilly gardaient
l'impression que le Roi et la Reine ne parviendraient pas jusqu'à
Paris : quelques-uns suivirent jusqu'à Épernay, où l'on s'arrêta
à cinq heures, pour se rafraîchir, ou plutôt, comme l'écrivait
pompeusement un Sparnassien de ce temps-là, — « pour avaler
à longs traits la coupe de l'amertume. » Le faubourg de la Folie
n'existait pas ; et, dès les premières maisons de la rue de Châ-
lons, on stationna devant V Hôtel de Rohan où le dîner était com-
mandé ; la presse était telle devant l'auberge qu'il fallut presque
livrer bataille pour creuser aux prisonniers un chemin dans
la foule : la portière s'ouvrit; ils passèrent sous les imprécations
et les huées; bras tendus, piques menaçantes, haches levées, un
tonnerre de hurlemens et d'injures : la garde nationale de Pierry,
village voisin d'Épernay, dégageait l'entrée de l'hôtel, mais nul
endiguement ne pouvait tenir contre la formidable poussée de la
foule, qui se rua dans la cour, entraînant pêle-mêle dans son
écrasement la garde et la famille royale... Le Dauphin, qu'un des
gardes du corps soulevait au-dessus du remous, n'apercevant
plus ses parens,se mit à pousser des cris : l'officier de la garde
de Pierry, — c'était le fils de Cazotte, — lui tendit ses bras et
l'enfant s'y jeta en pleurant : Cazotte eut la joue mouillée de ses
larmes ; il porta le petit prince dans une chambre où s'était ré-
fugiée la Reine. Elle embrassa son fils, le consola ; la robe de
Marie-Antoinette avait été déchirée dans la bagarre et elle cher-
chait tant bien que mal à se rajuster : Cazotte parvint à trouver
et à ramener la fille de Thôte, M*^' Vallée, « jeune personne de
la plus jolie figure, » qui, toute rougissante, et les yeux pleins de
pleurs, recousit la jupe de toile de la Reine.
(1) Élude historique de Chouilly, par M. l'abbé Barré, p. 227.
LE BETOUR DR VARENNES. 171
Dans une salle voisine, le Roi s'épongeait^ entouré des muni'
cipaux et des administrateurs ; il était hîarassé de fatigue et noir
de poussière : « Voilà ce que Ton gagne à voyager,» insinua l'un
des Sparnassiens qui se trouvaient là.
Une espèce de conversation s'ensuivit : Louis XVI répéta
« que son intention n'était pas de sortir de France, mais qu'il
ne pouvait plus rester à Paris, où sa famille était en danger (1). »
— Oh ! que si fait, monsieur, vous le pouviez, dit un des
interlocuteurs.
Le Roi le regarda et se tut.
Le dtner fut servi dans une salle du rez-de-chaussée, dont les
deux fenêtres ouvraient sur la cour, pleine d'une foule d'abord
hurlante, mais que la calme résignation des dîneurs désarmait
peu à peu...
— Ils ont pourtant l'air bien bon, dit une voix.
C'était l'impression unanime de ceux qui pouvaient appro^
cher les captifs (2); mais la cohue, restée sous la voûte et dans
la rue, se grisait complaisamment de fables stupides, dont four*
nissaientlefondla phénoménale gloutonnerie du Roi et l'effrontée
coquetterie de la Reine. Aussi, quand, au bout d'une heure, le
repas terminé, on dut traverser de nouveau cette populace
exaspérée, le passage ne fut-il pas sans danger; chacim des
voyageurs rejoignit la berline encadré dans un groupe de gardes
nationaux se tenant par le bras ; M'^* de Tourzel, que portait
presque le jeune Cazotte, fut hissée à peu près évanouie à sa
banquette. Quand la Reine parut sur le marchepied, une femme
lui jeta cet adieu :
— Allez, ma petite, on vous en fera voir bien d'autres !
Et l'on n'y faillit pas : dès la sortie d'Épernay, le rude cal-
vaire recommença, l'escorte n'avait pour chef que Bayon, qui,
depuis Sainte-Menehould, ne quittait pas « ses prisonniers (3). »
Mais son autorité était nulle : nulle aussi, celle de M. Roze, pro
cureur général de la Marne, qui accompagnait la famille royale
jusqu'aux limites du département ; les quelques Varennois obs-
tinés que la loujgueur du chemin n'avait pas rebutés, traînés
en charrette en tête du cortège, se contentaient de recevoir les
ovations et lés bravos. La meute rémoise était donc maltresse et
(1) Journal de Louis XVI et de son peuple,
(2) Partie de plaisir, etc.
(3) Le Babillard, la Feuille du jour. Mercure universel, etc.
172 REVUE DES DEUX MONDES.
en profitait: elle venait d'enlever, en passant à Vauciennes, le
curé de l'endroit, qu'on avait lié sur le cheval d'un gendarme et
qu on se promettîiit « d'étriper sous les yeux de Capet et de sa
nichée : » les Sparnassiens qui suivirent la berline jusqu'à la
croisée du chemin de Mardeuil gardèrent, comme les gens de
Chouilly, la conviction que les captifs « n'arriveraient pas jusqu'à
Paris. »
Paris, cependant, depuis deux jours, s'étonnait lui-même de
sa sagesse. Sans crainte, dès les premières heures, sur les effets de
l'événement, rassuré à l'idée que la retraite du Roi, qu'on aurait
pu croire perpétrée comme une tragédie, n'était qu'une esca-
pade sans portée et qu'aucune calamité publique n'en allait ré-
sulter, le peuple en prit promptement son parti. Avec cette mo-
bilité dont il ne se dément jamais, il passa de la panique à la
colère et de la colère aux goguenardises. Durant Taprès-midi du 21,
on vit des gi*oupes gouailleurs, parcourant les rues, arrachant
aux panonceaux des notaires les emblèmes royaux, grattant les
fleurs de lys aux devantures des coiffeurs, déchirant les por-
traits du Roi et de la Reine à l'étalage des marchands d'estampes.
Des plaisans forcèrent un chapelier, nommé Louis, à biffer de son
enseigne son propre nom. On criait : « lia été perdu un rot et une
reine,.. Récompense honnête à qui ne les retrouvera pas, » Nul
doute que la foule ne fût incitée à ces amusemens subversifs
par des provocateurs avisés... L'idée révolutionnaire pénétra
sous cette forme dans bien des esprits simples, réfractaires depuis
deux ans aux théories politiques.
La malveillance s'amalgamait également aux bourdes tradi-
tionnelles qu'en semblables circonstances l'ineptie populaire
absorbe si gloutonnement. On ne savait rien des détails de
l'évasion, sinon ceci, qu'on se répétait comme certain : que le
Roi était saoul et qu'on avait été obligé de le porter à quatre dans
la berline. Il y avait aussi une lettre de la Reine qu'une lin-
gère, la femme de Flandre, avait surprise chez M°* de Roche-
chouart et communiquée au cabinet des recherches. Marie-
Antoinette, s'adressant au Prince de Coiidé, s'exprimait ainsi :
« Mon ami, ne faites aucune attention au décret lancé contre
vous par l'assemblée de cochons. Nous apprendrons à faire
remuer ces crapauds et ces grenouilles; voici la façon dont notre
gros partira... » Suivait Texposé d'un projet de fuite, vers un
LE RETOUR DE» VARENNES. 173
château ''que le prince de Groy possédait à la frontière du Hai-
naut (1).
C'était l'avis général. Le public, prenant les probabilités pour
des certitudes, croyait unanimement que la famille royale avait
^agné la frontière du Nord. On précisait même certains points.
Un voiturier, Claude Tapon, avait reconnu le Roi, « descendu de
voiture pour faire ses besoins, » sur la route de Senlis à Yau-
derlan (2). On disait que, sorti des Tuileries par le fameux sou-
terrain^ la famille royale « avait descendu la Seine jusqu'à
Saint-Ouen, dans un bateau bien armé, » et gagné la ïorêt do
Compiègne, où l'attendait, en manière d'escorte, tout le régiment
du Royal Suédois, commandé par le comte de Fersen(3). Ces ima-
ginations étaient un lénitif pour la curiosité publique. Mais, en
réalité, on ne connaissait rien. Trente heures après la constata-
tion du départ de Louis XVI, l'Assemblée nationale ni qui que ce
soit dans Paris ne disait ou ne savait encore par où le Roi et sa
famille étaient sortis des Tuileries, dans quelle voiture ils étaient
partis, ni quelle route ils avaient suivie (4).
Cette annulation subite du pouvoir royal, que l'immense ma-
JQrité considérait encore comme étant Tûme et la vie de la
France^ causait une impression d'anéantissement, de léthargie,
de vide, qui se dégage de tous les récits comme de tous les articles
de journaux. « Rien, toujours rien : » c'est le mot dont s'entre-
saluaient les Parisiens pendant les deux longues journées du 21 et
du 22 juin. Aux premiers rapports fantaisistes, signalant Tarres-
tation du Roi à Meaux, à Senlis, à Yalencicnnes, sur la côte
d'Honfleur, succédait une ignorance absolue du lieu où il s'était
retiré ; chaque heure écoulée ajoutait à Timpatience et au mys-
tère. Sur un point, tous s'accordaient : c'est que les fugitifs avaient
eu largement le temps de gagner la frontière, et c'est de l'étranger
qu'on attendait la signification des conditions qu'ils allaient sans
nul doute imposer à la Révolution.
Le même cauchemar d'incertitude et d'anxiété obsédait
l'Assemblée, déclarée en permanence. Sa dignité exigeait de la
tenue et,* afin de bien montrer au monde qu'un vulgaire inci-
dent politique, tel que la disparition de TËxécutif, ne primait
(1) Archives nationales. DXXIX ^ ^b.
(2) Archives du greffe de la Cour d'Orléans ci pièce citée par Dimbenet.
(3) Le BabUlard.
(4) Lettre signée Saint-Priet, adresi^ée à M** de Saint-PHct. conseillère d'ttat à
Montpellier, Paris, le 22 juin 1791. Archives nationales, DXXIX, ^- «^ u« 20385.
174 REVUE DES DEUX MONDES.
pas, pour elle, les intérêts sacrés de l'humanité, elle avait, le
premier émoi calmé, repris la discussion du Code pénal, entamée
depuis un mois.
L'occasion était séduisante, pour ces préconiseurs de Caton,
d'àfifecter le stoïcisme; désireux de faire preuve d'une fermeté
antique, on les vit, bien sages sur leurs chaises curules, feindre
d'écouter le rapporteur, Le Peletier Saint-Fargeau, proposant la
rédaction des articles 6 et 7 de la première section du titre 11,
qui furent votés sans discussion; mais la contrainte ne dura
que quelques minutes ; l'attention était ailleurs : à chaque porte
qui s'ouvrait, à chaque mouvement qui se faisait dans la salle,
tons les esprits s'échappaient, tous les yeux interrogeaient :
— A*t-on des nouvelles? Sont-ils repris?
Une seule préoccupation accaparait les pensées; au^i, quand
on' annonça M. de Laporte, intendant de la liste civile, que l'As-
semblée avait mandé par décret, Le Peletier Saint-Fargeau et le
Code pénal sombrèrent-ils sous un flux d'impérieuse curiosité. On
savait Laporte très avant dans la confiance de Louis XVI, et on
venait d'apprendre que, le matin, dès huit heures, il s'était rendu
chez Duport, ministre de la Justice, afin de lui remettre un mé-
moire écrit <c tout entier de la main du Roi, » que Duport n'avait
pas accepté. On avait bien des raisons de croire que, par cette
déclaration, Louis XVI faisait connaître les motifs de son départ,
le lieu de sa retraite et ses revendications politiques.
Dès que le président Beauhamais eut proposé à l'Assemblée
d'entendre M. de Laporte, il y eut sur tous les bancs une explo-
sion de soulagement: « Oui! oui! qu'il entre! » Aussitôt la por-
tière de velours vert s'entr'ouvrit et, entre deux huissiers, l'in-
tendant de la liste civile parut à la barre. C'était un homme de
cinquante ans, d'une correction froide, à mine hautaine. Il salua,
et Beauhamais lui donna aussitôt la parole.
— Ce matin, dit Laporte, en aflfectant de ne s'adresser
qu'au président, ce matin, à huit heures, on m'a apporté un
paquet de la part du Roi. J'ai ouvert le paquet; j'y ai trouvé un
billet du Roi et un mémoire assez long écrit de la main de Sa
Majesté...
11 s'était rendu aussitôt, ajouta-t-il, chez le ministre de la Jus-
tice, qui lui avait conseillé d'aller de préférence trouver le prési-
dent de l'Assemblée; alors il conta, d'un ton de familiarité un
peu dédaigneuse, comment, ignorant l'adresse de Beauhamais,
LE RETOUR DE VARENNES.
175
il l'avait cherclié d'abord rue Neuve-des-Matliurins (1), puis rue
des Petits-Augustins, où il avait appris^ du portier, que le pré-
sident venait de sortir. Laporte avait pris le parti de rentrer
chez soi, se promettant de n'en plus bouger de la journée; c'est
là que l'avait touché le décret de l'Assemblée nationale.
Les députés frémissaient d'impatience en écoutant ces prolé-
gomènes dont la simplicité contrastait avec la grandeur des
événeméns. Beauharnais posa la question qui brûlait toutes les
lèvres.
— Êtes-vous porteur du mémoire?
— Il n'est pas sorti de ma poche, répondit Laporte.
— Par qui vous a-t-il été remis?
— A huit heures ce matin, par un domestique qui est attaché
à r^partement du premier valet de chambre du Roi (2).
La majesté royale exerçait encore tant de prestige que nul
n'osait demander la lecture de ce mémoire; tous avaient pour-
tant un grand souci de le connaître : on regardait Laporte comme
s'il eût porté la foudre et, tout en souhaitant qu'elle éclatât,
nul ne voulait assumer la responsabilité du moi qui allait pro-
voquer la détonation. Le président lui-même, qui, ce jour-là,
montra tant de dignité et une si noble présence d'esprit (3), ne sô
déterminait pas à poser la question décisive : il temporisait.
— Connaissez-vous, demanda-i-il à Laporte, le nom du
domestique qui vous a remis le paquet?
Et l'intendant, à la façon un peu ironique d'un homme étonné
qu'on ne lui demande, en semblable circonstance, que le nom
d'un valet, répliqua :
— Je l'ignore, mais il serait facile de le savoir, si l'Assemblée
en donnait l'ordre.
— Lisez le mémoire ! insinuèrent quelques voix anonymes...
Mais Beauharnais, de nouveau, esquiva, s'adressant à Laporte :
— Avez-vous le billet du Roi ? dit-il.
— Oui, monsieur le président.
Un silence embarrassé suivit. Que faire? Devait-on céder à
la curiosité, et exiger la communication de l'écrit royal ? Valait-
(1) C'est là qu'était l'hôtel de Beauharnais, dont la façade existe encore, dans
la cour du n** 32 de la rue des Mathurins, et porte sur une table de marbre le
mots : Hôtel de Beauharnais,
(5) Archives parlementaires , {'• série, XXVII, séance du 21 juin 1791.
(3) Mémoires de Barère, 1. 1, p. 322.
176 HEVUE DBS DEUX MONDES.
fi mieux, au contraire, iguorer cette malheureuse déclaration,
conçue peut-être de manière à défier la représentation nationale,
à luceuler à quelque coup d'État? Laporte, impassible, le ter-
rible papier en poche, attendait: toute l'Assemblée trépignait
au bord de ce Rubicon. Ce fut Charles de Lameth qui, le pre*
mîer, bravement, se lança.
— Il faut lire le mémoire, dit-il.
Aussitôt des cris s'élevèrent: « La lecture! — Non! non! »
— Il est possible, continua Lameth, que ce mémoire, écrit
de la main du Roi, contienne des choses fort importantes; je
crois qu'il doit être lu dans l'Assemblée nationale.
Un applaudissement presque général accueillit la proposition;
par un dernier scrupule, Beauhamais demanda :
— Quelqu'un s'oppose-t-il à la lecture?
— Non ! non !
— Voulez-vous bien, monsieur de Laporte, remettre sur le
bureau le mémoire du Roi ?
L'intendant traversa la piste, monta jusqu'à la table ovale, et
tira de sa poche un assez fort cahier de papier noué d*une
faveur bleu pâle, qu'il remit à Régnier, l'un des secrétaires:
Quant au billet, à lui personnellement adressé par le Roi, il
demanda que la lecture n'en fût pas publique. Une discussion,
sur ce point, s'engagea. Beauhamais transmit à l'Assemblée le
vœu de Laporte, et l'on convint, en dépit de quelque opposition,
que, le billet étant la propriété de l'intendant, devait lui être
remis. La rumeur que l'incident avait soulevée cessa brusque-
ment quand on vit Régnier, se levant, s apprêter à lire le mes-
sage royal.
C'est dans le plus absolu silence qu'il commença :
— Déclaration du Roi adressée à tous les Français, à sa sortie
cù' Paris...
— Permettez, interrompit Gaultier-Biauzat, député de Cler-
TTiont-Ferrand. Permettez, ce mémoire est-il signé de la main du
Roi?
Dans l'explosion d'impatience qui accueillit cette interrup-
tion, Régnier répondit affirmativement.
— C'est un piège que l'on vous tend, insista Biaurat, vous
tombez de piège en piège !
Un toile générai le fit taire; il se rassit et Régnier recom-
mença *
lE RETOUR DE VARENNES. 177
' Déclaration du Roi adressée à tous les Français, à sa sortie
de Paris.
Et, sans arrêt ni pause, il donna lecture de ce long devoir,
écrit sur un mode monotone, et assez semblable à un prône.
A mesure que s*égrenait cette suite de maladroites récrimi-
nations, Tançoisse étouffante qui, dès les premiers mots, avait
étreint l'Assemblée se dissipait progressivement. Les partis
s'observaient; des regards chargés de haine s'échangeaient des
royalistes atterrés aux « avancés » exultant d'une joie contenue.
Pourtant l'impression dominante était une sorte de gêne, l'étonne-
ment déçu de gens qui, les nerfs tendus, attendent un formi-
dable coup de tonnerre et ne perçoivent que la détonation grêle
d'un pistolet d'enfant. Le paragraphe où le Roi se plaignait « du
manque de commodités dans ses appartemens » fut écouté avec
irne réserve humiliée; des rumeurs coururent quand passèrent
ses doléances sur la modicité de la liste civile, — vingt-cinq mil-
Lons, insuffisans « à la ^splendeur de la maison qu'il doit entre-
tenir pour faire honneur à la dignité de la couronne de France. »
Jamais ne s'était affirmé davantage le malentendu de la Révo-
lution : ces bourgeois qui avaient tant gagné aux réformes
effectuées ne pardonnaient pas une plainte à celui qu'ils avaient
dépouillé et dont la situation leur semblait, de bonne foi, encore
aussi enviable que, sincèrement, il la jugeait, lui, avilie.
La lecture se prolongea pendant une heure. Une seule inter-
ruption: quand vint l'allusion à « la diminution des ressources
de la cassette royale pour le soulagement des malheureux, » une
voix de gauche cria :
— ... des malheureux courtisans!
Le message, au reste, ne formulait que des rancunes : pas
une menace, pas une indication des projets du Roi ni des moyens
qu'il comptait employer pour reconquérir son royaume; et, de
son silence, son départ prenait l'allure d'une démission, de la
fugue d'un employé mécontent du régime de son bureau. Avant
môme que Régnier eût terminé sa lecture, toute l'Assemblée,
complètement rassurée, respirait à l'aise ; rien de tragique ne
pouvait venir d'un tel adversaire, et c'est avec un facile courage
que, dédaigneusement, sur la proposition de l'abbé Grégoire, les
députés passèrent à l'ordre du jour. On reprit la discussion du
Code pénal, pour la forme, car, dès les premiers mots, des voix
réclamèrent une heure de rep<>s La séance, suspendue à quatre
TOMi XXI. — 1904. 42
178 REVUE DES DEUX MONDES.
heures et demie, durait, sans interruption, depuis neuf heures du
matin.
Les députés, par groupes, se dispersèrent dans les buvettes et
les restaurans de la terrasse du Manège et du jardin des Feuil-
lans : beaucoup profitèrent de cet entr'acte pour « prendre l'air
de Paris. » La ville conservait un calme stupéfiant: le peuple
semblait être en fête (1) : on connaissait déjà le texte de la
doléance royale, on en discutait avec une sorte de pitié, on atten-
dait de savoir, « où s'était envolé Voiseau ; » toutes les préoccu-
pations se résumaient en cette seule curiosité. La conduite de
l'Assemblée nationale était d'ailleurs grandement admirée, et si
la déconvenue de La Fayette était un peu persiflée, on n'avait que
des acclamations et des bravos pour les officiers suisses qui, leur
major général, le vieux d'Affry, à leur tête, étaient venus, dans
la journée, prêter à l'Assemblée serment de fidélité et de dévoue-
ment. La soirée s'annonçait donc des plus tranquilles lorsque, à
six heures, la séance, au Manège, fut reprise sous la présidence
provisoire de Dauchy. _^
"^ L'Assemblée se retrouvait, comme au moment où elle s'était
séparée, très embarrassée d'occuper son temps : aucune nouvelle
des fugitifs, nul soupçon de la route qu'ils avaient prise ; il fallut
donc attendre les événemens, ce qui n'était point facile dans
cette réunion d'hommes que l'impatience enfiévrait et que pou-
vait dévoyer une proposition intempestive échappée à la pré-
somption de quelque casse-cou.
La chose faillit arriver, dès la reprise, sur une phrase mala-
droite de Regnaud, mettant en cause les ambassadeurs des puis-
sances étrangères ; la discussion s'envenima et, bien vite, il fal-
lut en revenir au Code pénal, que l'Assemblée continuait à
absorber par petites doses, en manière de parégorique.
On somnolait sur l'article 9, quand surgit l'aubaine d'un
intermède militaire. A la barre parut Rochambeau, poudré à
frimas, très sanglé dans sa tenue d'officier général: il va, sur
Tordre du ministre, prendre le commandement de l'armée du
Nord et jure solennellement « d'être soumis aux décrets de
l'Assemblée et de verser son sang pour la défense de la patrie. »
Des acclamations, des bravos, des battemens de mains répondent
(1) Mémoires de Barëre. I. 321.
LE RETOUR DE VARENWES. 179
à son serment; derrière lui paraissent d'autres officiers, MM. de
Grillon, La Fayette, de Rostaing, d'Ëlbecq : tous jurent fidélité à
la nation, obéissance à T Assemblée; l'enthousiasme grandit; les
dépotés sont debout ; des gradins on voit, un par un, descendre
ceux des législateurs qui occupent des emplois dans l'armée :
Montesquieu, d'Aiguillon, de Menou, de Glermont d'Amboise,
d'Arenberg, de Custine, de Praslin, de Tracy, de La Tour-Mau-
bourg, et celui-ci, qui les domine tous de sa haute taille, jure, au
nom de ses collègues, de garder la môme fidélité. Charles de
Lameth, qui, lui aussi, a l'honneur de commander un régiment,
propose qu'une nouvelle formule de serment soit décrétée, que
tous les militaires de l'Assemblée soient invités à le prêter, sous
peine de déchéance ; sa harangue reflète l'inquiétude qu'en vain
chacun s'efforce de dissimuler, l'angoisse du lendemain menaçant :
^ Dans vingt-quatre heures, dit-il, le royaume peut être eh
feu: nous pouvons avoir Tennemi sur les bras...
Et révocation de ce danger tacitement redouté fait courir sur
tonte l'Assemblée un frisson patriotique. Pendant plus d'une
demi-heure, c'est une efl'usion de sentimens chevaleresques ; un
échange de sermens, de congratulations, qui se termine par la
présentation d'un projet de décret transformant en armée active
et soldée les gardes nationales du royaume, jusqu'à ce que le
danger de l'État n'exige plus des citoyens un service extraordi-
naire; c'est une dépense quotidienne de trois cent mille livres ;^
cent dix millions par an... ; mais l'enthousiasme est à Tordre du
jour et les 11 articles du décret sont votés d'un bloc et sans dis-
cussion, ce qui permet néanmoins de ne pas avoir recours au
Code pénal pour occuper T Assemblée en attendant des nouvelles.
A neuf heures du soir, rien encore ; à onze heures, rien tou-
jours ; le président consulte ses collègues et suspend la séance
pour une heure.
Les rues étaient illuminées (1). La foule avait sa gaité des
dimanches : à l'Opéra, on avait fait salle comble avec Castor et
Polbix; le théâtre de la Nation avait donné Brutus et le Legs (2) ;
bien des gens, — les plus hardis, — quittaient leurs quartiers,
poussaient jusqu'aux barrières, ou venaient rôder autour de
l'Assemblée pour recueillir des informations. La plupart res-
ttieot i»^demment au seuil de leurs portes, dans l'appréhension
(1) Modeste Récit de ce qui s'est passé.,.
(2) La Feuille du jour.
180 REVUE DES DEUX MONDES.
vague d'un danger, d'une irruption soudaine des Âutricliiens dans
Paris. La population, d'un accord tacite, était résolue à. veiller
toute la nuit, dans l'expectative des événemens, tant la curiosité
était grande de savoir si les fugitifs seraient rejoints avant la
frontière ; mais, vers minuit, quand les lampions s'éteignirent,
on commença à se décourager, les badauds rentrèrent chez eux,
les portes se fermèrent, la ville s'endormit comme à l'ordinaire :
il ny eut ni plus de patrouilles, ni plus de bruits : seule, conmie
une sentinelle vigilante, l'Assemblée s'obstina dans sa perma-
nence. Aux cafés du Manège, sous les arbres des Feuillans et
des Capucins, les députés soupaient, prenaient le frais, calcu-
laient les probabilités de l'arrestation et l'heure probable où la
nouvelle en parviendrait.
A' minuit, ils rentrèrent en séance. Cette fois, ils n'avaient
plus rien à se dire et nul n'eut le courage de sortir le Code pénal .
Merle, un des secrétaires, donna lecture du procès-verbal de la
séance du jour, procès-verbal discuté, repris, corrigé, et finale-
ment renvoyé aux commissaires rédacteurs. On tua de la sorte
une heure ; les gradins se vidaient ; ceux des législateurs qui
s'entêtaient restaient silencieux ; ils subirent une nouvelle lec-
ture, celle du procès-verbal de la séance du 20, puis on revint à
celui du jour, qui fut de nouveau entendu, discuté mollement,
expédié à l'impression. Un député de l'Ile de France et des
Indes-Orientales, Monneron, profita de la lassitude générale
pour étudier le régime des marchandises importées de Mada-
gascar aux Indes, et de leurs conditions douanières: il fut
écouté sans passion. Afin de le faire taire, il fallut réclamer
l'ordre du jour ; le Code pénal allait reparaître, quand le prési-
dent, charitablement, suspendit la séance. 11 était ime heure et
demie : à trois heures, on le vit remonter au fauteuil. Qu'y a-t-il?
Est-ce la nouvelle?... Non, on ne sait rien encore.
La séance reprend : le petit jour blanchit les vélums du pla-
fond : les assistans se font rares ; les secrétaires eux-mêmes s'en-
dorment. La brièveté des procès- verbaux en fait foi : ils ne men-
tionnent, pour cette séance de l'aurore, qu'une intervention, celle
d'un M.' Lucas, député de Moulins, dont l'exaspération est mani-
feste: il a calculé que les courriers expédiés à la poursuite du
Roi ne mettront pas moins de quatre jours pour gagner la fron-
tière, et il demande s'il ne serait pas urgent d'essayer de moyens
plus expéditifs... Sa motion tombe dans la somnolence générale.
LE RETOUR DE VARENNES. 181
— Nous allons suspendre la séance, répond le président; —
et, comme quelqu'un s*informe à quelle heure il faudra revenir,
Beauharnais répond que « les nouvelles ^peuvent arriver dW
moment à l'autre et que, l'Assemblée étant en permanence, il ne
peut qu'interrompre la délibération. »
II était quatre heures du matin.
On se retrouva à neuf heures : Paris, lassé d'attendre, avait
repris sa physionomie habituelle : le château des Tuileries était
clos et gardé : dans la cour du Louvre, les ouvriers continuaient
la construction du grand reposoir pour la Fête-Dieu du lende-
main : les craintifs, étonnés de se retrouver indemnes, en ren-
daient grâce à l'Assemblée et ne manquaient pas de remarquer :
— « Nous n'avons pas de roi, et, pourtant, nous avons bien
dormi. » On restait persuadé, maintenant, que la famille royale
était parvenue à sortir de France : on s'étonnait môme que
depuis trente heures, on n'eût aucune certitude de son expatria-
tion : ce silence était inexplicable et bien des gens en tiraient,
non sans vraisemblance, des conséquences menaçantes.
A l'Assemblée, on est stupéfait de l'absence de nouvelles:
aucun des courriers expédiés la veille n'a reparu, aucun n'a fait
parvenir le moindre renseignement. Combien d'heures vont
s*écouIer dans cette ignorance ? A quoi occuper la permanence?
Lameth, dès le début de la séance, soulève au sujet des diamans
de la couronne un incident qui permet de constater que, non
seulement le Roi et la Reine n'ont rien distrait du trésor dont ils
ont la jouissance, mais qu'ils ont au contraire, avant leur départ,
renvoyé tous les joyaux restés à leur disposition. On passe en-
suite à l'organisation de la gendarmerie nationale ; mais la dis-
cussion languit, les députés n'écoutent que par désœuvrement ;
ils se réveillent pour acclamer et accepter l'invitation du curé
de Saint-Germain l'Auxerrois les conviant à suivre eu corps la
procession de la Fête-Dieu; puis on abandonne la gendarmerie
pour passer à la marine^ qu'on délaisse aussitôt pour aborder le
régime douanier des denrées coloniales : l'Assemblée est désem-
parée, distraite, énervée; c'est dans le bruit des conversations que
Roussillon, au nom du Comité d'agriculture, débite le texte des
trente-cinq articles du tarif des produits coloniaux : « — Seront
affranchis de tous droits, les bœufs, lards, beurres et saumons
salés, ainsi que les chandelles venant de l'étranger... »
Nul n'interrompt, personne n'écoute : il est midi, cl on est
182 REVUE DES DEUX MONDES.
toujours sans nouvelles. Les impatiens qui, continuellemenfy
s'enquièrent au comité des recherches en rapportent les infor-
mations les plus décoocertantes : le Roi est à Aulnai, près Paris,
dans la maison d'un brasseur royaliste, M. Acloque (1). Un ins-
tant plus tard, on apprend que la famille royale est arrivée
à Metz ; que le Comte d' Attois se prépare à passer la frontière à
la tète de quarante mille hommes ; « mais qu'il attendra le mois
d*août, pour ne pas soulever les paysans en saccageant les mois-
sons (2). » Vers une heure pourtant, le bruit persistant circule
qu'un courrier vient d'arriver à l'Hôtel de Ville, apportant la
nouvelle officielle de l'arrestation du Roi à Lille. Un huissier
dépêché rapporte une lettre de Bailly : « Le même bruit s'est
propagé à la municipalité conmie venant de l'Assemblée : l'ime
et l'autre versions sont également fausses (3). » Et la séance se
poursuit lamentablement morne. Tronchet présente longuement
un projet de décret sur « le cumul de la dlme avec le cham-
part, » bientôt abandonné pour la lecture de la formule du ser-
ment adoptée par le Comité mililaire ; ceci du moins intéresse:
on voit passer à la tribune tous ceux qui, à un titre quelconque,
font partie de l'armée, et aussi tous les chevaliers de Saint-
Louis : Beauharnais, le premier, prononce la formule et prête le
serment (4) ; chacun, après lui, monte les degrés, étend la main
et dit : c< Je le jure l » Une centaine de membres défilent ainsi,
très applaudis par leurs collègues ; et, l'intermède terminé, on
se voit, faute d'occupation, contraint d'en revenir « au cumul
de la dîme avec le champart. » A trois heures, la séance est sus-
pendue et reprise à cinq heures et demie. Rien, toujours : on
passe une heure à entendre un rapport sur l'exécution des droits
de traite, une heure à discuter le projet d'une adresse aux
Français.
(1) Archives du greffe de la Cour d'Orléans, 1~ édition, page 204.
(2) Ibidem, page 205.
(3) Bailly ajoute : « Le peuple, cependant, est persuadé de leur vérité et le Con-
seil général vient de prier tous les députés des sections qui se trouvaient à l'Hôtel
de Ville de retourner dans leurs quartiers et d'employer les moyens leâ plus
prompts pour faire revenir le peuple de son erreur. »
(4) En voici la formule : « Je jure d'employer les armes remises en mes mains
à la défense de la patrie et à maintenir contre tous les ennemis du dedans et du
dehors la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale. Je jure de mourir plutôt
que de souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangères, de
n'obéir qu'aux ordres qui seront donnés en conséquence des décrets de l'Assemblée
nationale. »
I
LE RETOUR DE VARENNES. 183
La lassitude, l'ennui, Timpatience, et plus encore le sentiment)
de son impuissance et de son inaction, désagrégeaient TAssem-
blée. Dauchy avait remplacé au fauteuil Beauhamais exténué,
dabroud avait remplacé Dauchy; à dix heures du soir, à bout
de résistance, lés législateurs obtenaient une nouvelle suspension
de séance et se dispersaient sous les tentes des restaurans établis
anx abords du Manège, chez Royen, au café du Perron, au gla*
cier des Feuillans, chez Pascal. Quelques députés seulement de*
mearaient, effondrés sur les banquettes, dans la salle vide, mal
éclairée par quatre lustres (1), garnis de bougies semblables à
des ciei^es, et qui faisaient, aux angles et sous les tribunes, de
grandes ombres tragiques...
Tout à coup, un bruit de foule piétinante roule dans les cou-
loirs de planches; une rumeur monte, puis des cris : Le Roi est
pris! Le Roi est pris! Par toutes les portes brusquement poussées,
les députés rentrent, en grand émoi, dans la salle : on s'agite,
on enjambe les gradins, on s'interpelle de la piste aux galeries
publiques. Il est arrêté! Le président Ghabroud, en hâte, esca-
lade sa tribune. Dans le groupe qui s'agite au pied de Testrade,
on aperçoit deux courriers, qui, poussés, bousculés, portés,
émergent un inslant, couverts de poussière, étourdis, hagards,
déposent des papiers sur la table des secrétaires, et disparaissent
aussitôt, entraînés par la cohue, tandis qu'on applaudit et qu'on
acclame. Le silence, brusquement, se fait. Le président est de-
iMmt : toutes les têtes immobiles, toutes les bouches béantes,
tous les regards sont tournés vers lui.
— Je viens de recevoir, dit-il, un paquet contenant plusieurs
pièces dont je vais donner lecture à l'Assemblée. Avant de com-
mencer cette lecture, je supplie d'écouter dans le plus grand si-
lice et je demande aux tribunes de ne donner aucun signe
d'approbation ou d'improbation.
Déjà un des secrétaires s'est levé, un papier à la main et lit :
— Lettre des officiers municipaux de Varennes: « Messieurs,
lians Talarme où nous nous trouvons, nous autorisons M. Man-
gin, chirurgien à Varennes, à partir sur-le-champ pour prévenir
l'Assemblée nationale que Sa Majesté est ici et pour la supplier
de nous tracer la marche que nous devons tenir, ce 21 juin 1791.
— Les officiers municipaux de Varennes. »
(i) Brette, Le local d€8 oêsemblées parlementaires.
184 REVUE DES DEUX MONDES.
Où, Varennes? On s'informe : en Argonne, du côté de Verdun,
à dix lieues de la frontière. Ce cri de détresse, cet appel angoissé
parvenant de cette bourgade au nom inconnu, le sentiment des
périls: qui la menacent, des incidens tragiques qui peut-être Font
ensanglantée depuis vingt-quatre heures que la lettre a été
écrite, Timpossibilité de lui envoyer des secours immédiats, les
appréhensions, la stupeur, l'imprévu grandissent encore Tévéne-
ment qui vient de s'ajouter, conmie un émouvant chapitre, au
roman de la Révolution. Une sorte d'attendrissement détend
l'Assemblée, tandis que se poursuit la lecture ! C'est maintenant
le procès-verbal des incidens de Saînte-Menehould, le passage de
la berline, le désarmement des dragons, la copie des ordres de
Bouille sur le cantonnement des troupes, enfin, cette adresse de
la municipalité de Clermont-en-Argonne, qui sonne comme un
tocsin et met un frisson dans tous les cœurs :
« Des personnes de la plus haute considération viennent
d'être arrêtées à Varennes ; cette ville et celle de Glêrmont sont
garnies de troupes, et les gardes nationales de Clermont les ont
empêchées de sortir de la ville. Mais vite, à notre secours!
D'autres troupes sont sur le point d'arriver. La patrie est en
danger. Les dragons sont patriotes, venez sans perdre de
temps. »
' L'Assemblée tout entière est soulevée ; voilà donc la cata-
strophe redoutée ; c'est la guerre civile ; à cette même heure, les
paysans d'Argonne bataillent contre l'armée royale ! Les proposi-
tions s'entre-choquent : « La destitution de Bouille! — La clôture
des barrières ! — L'état de siège ! » — Dans le bruit, Chabroud
quitte la présidence; d'Audie le remplace et Suspend la séance à
onze heures du soir : elle est reprise à minuit : l'Assemblée est
calme, presque silencieuse, absorbée : un mot de Toûlongeon a
produit ce miracle : « Nous sommes, a-t-il dit, au moment le plus
pénible peut-être et le plus solennel que l'histoire ait jamais
consacré dans les fastes d'une nation!... » et l'on décrète à l'una-
nimité que « les mesures les plus pressantes et les plus actives
seront prises pour protéger la personne du Roi, de l'héritier pré-
somptif de la couronne et des autres membres de la famille
royale; pour l'exécution de ces dispositions, MM. LaTour-Mau-
bourg, Pétion et Bamave se rendront à Varennes et autres lieux
où il serait nécessaire de se transporter avec le titre et le carac-
tère de commissaires de l'Assemblée nationale; ils seront accom-
LE RETOUR DE VARENNES. 185
pagnés de M. Dumas, adjudant général de l'armée, chargé
d'exécuter leurs ordres...
Les trois membres désignés descendent des gradins, saluent
le président et quittent aussitôt la salle : on applaudit. Le choix
des commissaires était unanimement approuvé : Barnave, élo-
quent, fin et chaleureux ; La Tour-Maubourg, élégant, de belle
mine, royaliste libéral; Pétîon, très populaire, robuste et beau,
avancé d'opinions, chacun d'eux représentait une fraction du
parti dominant de l'Assemblée. Tous trois étaient jeunes, pleins
d'ardeur et d'ambition r Pétion, le plus âgé, n'avait pas trente-
huit ans, Barnave en avait trente.
Ils avaient quitté l'Assemblée à minuit et demi : deux heures
plus tard, Pétion se faisait annoncer chez La Tour-Maubourg, rue
Saint-Dominique, lieu fixé pour le rendez-vous. Barnave n'était
pas arrivé ; mais le ministre Duport et le général Lafayette se
trouvaient là, et aussi un député de Moulins, Tjacy. On causa.
Qu'allait-on faire du Roi ? — L'enfermera-t-on? disait l'uu. — Ré-
gnera-t-il? demandait l'autre? — Lui donnera-t-on un conseil? —
On tomba d'accord que « ce gros cochon-là était fort embarras-
sant ! » Lafayette « faisait des plaisanteries, ricanait. » Duport
gardait plus de réserve; Pétion, qui ne connaissait Maubourg que
de vue, se taisait, un peu méfiant. A quatre heures seulement,
Barnave parut; il faisait grand jour; on partit; les trois com-
missaires dans la même voiture, deux huissiers sur le siège, pas-
sèrent rue Thévenot pour prendre l'adjudant général Mathieu
Dumas. Paris était en rumeur; par le faubourg Saint-Martin, on
parvint à la barrière de la Villette ; là, court arrêt : la garde
nationale empêchait toute sortie et l'on vit le moment où les
députés seraient obligés de rétrograder en vertu du décret de
TAssemblée; pourtant, on s'expliqua, les grilles s'ouvrirent, et
la voiture se lança hors des barrières.
G. Lekôtrb*
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
ET
i;OPINION EUROPÉENNE
Les premières torpilles, qui, dans la nuit du 8 au 9 février,
trouèrent audacieusement la coque du Cesarevitch, du Revitsan
et du Palladay ne causèrent pas plus d'émoi à bord des bâtimens
russes qui dormaient, tranquilles sur leurs ancres, qu'elles ne
provoquèrent de stupeur dans les chancelleries européennes et
de surprise parmi les peuples. Et cependant, rarement guerre
est sortie plus fatalement de la situation géographique, poli-
tique et économique de deux grands pays; rarement conflit a
été annoncé plus longtemps d'avance et prédit avec plus de per-
sistance. Mais l'on ne croit en général qu'à ce qu'on désire : les
peuples et les hommes d'État se refusaient à voir les réalités
menaçantes la Russie elle-même avait foi en la paix, parce
qu'elle la voulait, et elle s'abstenait de préparatifs militaires ; le
Japon, plus résolu à combattre et plus intéressé à la victoire,
puisqu'il joue tout son avenir de grande puissance, était plus prêt
que son adversaire et a pu frapper les premiers coups.
La paix était à l'ordre du jour, en Europe, au moment où le
canon japonais a brutalement coupé la parole aux diplomates.
La paix était devenue le leitmotiv de tous les discours des chefs
de gouvernement, empereurs, rois ou présidens de Répu-
blique. Jamais, les luttes des partis, à l'intérieur de chaque État,
n'avaient été plus violentes; mais tous ou à peu près tous chan-
taient à leur tour, bien que sur des tons difFérens, l'hymne à la
paix bienfaisante. Si nous rappelons ces faits, ce n'est point pour
LA GUEBRE RUSSO-JAPONAISE. 187 ^
le plaisir très facile, et quelque peu injuste, de railler des espé-
rances si cruellement démenties; mais il est nécessaire de con-
stater que les tendances « pacifistes » é^ent réellement Tun des
traits caractéristiques de la vie politique de l'Europe en ces der-
niers mois. Le mouvement était presque général : il venait d'en
haut, des souverains et des gouvernemens, et il venait aussi d'en
bas, des peuples et des partis politiques. Le tsar Nicolas II, le
premier, avait donné l'exemple en provoquant la réunion de la
conférence de La Haye. Les rois suivaient à l'envi son exemple
et multipliaient les visites courtoises et les déclarations paci-
fiques; la Triplice et la Duplice n'étaient plus et môme, disait-on,
n'avaient jamais été que des combinaisons destinées à garantir
la paix; en tous cas, un réseau d'accords nouveaux, d'cceur
tentes » et de « rapprochemens, » tendait à prévenir toute cause
de conflits. Les cabinets échangeaient des « traités d'arbitrage; »
les parlementaires des divers pays se rendaient des visites et pré-
ludaient par des discours au règne de la fraternité des peuples
et de l'arbitrage obligatoire. Le mouvement était si général que
l'on ne voyait plus les symptômes contraires : l'âpreté des riva-
lités économiques, Tincoercible persistance des haines nationales,
et l'accroissement ininterrompu des budgets de la guerre et de
la marine. En même temps qu'il obtenait le haut patronage des
princes, le mouvement « pacifiste » plongeait ses racines jusque
dans l'instinct populaire, dans cet instinct primordial de conser-
vation personnelle qui, dans tous les pays où le service mili-
taire est obligatoire et universel, fait apparaître la guerre, non
seulem^it comme une catastrophe toujours redoutable lors-
qu'elle s'abat sur la patrie, mais encore conune un malheur prêt
à fondre sur le foyer de chaque citoyen, sur sa famille et sur lui-
même. A ces sentimens plus ou moins consciens, certains partis
politiques se chargèrent de donner un corps, et d'apporter, aux
timidités instinctives des hommes, l'excuse d'une théorie philo-
sophique et le prétexte d'une œuvre humanitaire.
Éclatant ainsi brusquement, dans un temps d'aspirations géné-
rales vers la paix, la première nouvelle du conflit russo-japo-
nais a produit dans le monde une profonde sensation; elle a
scandalisé les « pacifistes » comme un démenti à leurs espé-
rances ; elle a, du jour au lendemain, bouleversé tout le jeu de
la politique ; l'attention des peuples s'est tournée avec passion
vers le duel dont ils comprennent la décisive importance pour
188 REVUE DES DEUX MONDES.
leurs destinées à venir. L'extrême éloignement du champ de
bataille, les proportions de la guerre qui met en branle la puis-
sance de deux grands États dont Tun est européen; l'immense
chemin de fer k l'extrémité du(|uel le drame s'accomplit; ce
pays aux noms barbares qui n'ont jamais retenti dans notre
histoire et que nos lèvres s'accoutument mal à prononcer; ces
peuples sauvages, Mandchous et Mongols, qui jadis, avec VEm-
pereur inflexible (1), furent les conquérans du monde et qui,
tout à coup, réapparaissent sur la scène; le paysage même où
l'action va se dérouler, les trains qui roulent sur la glace et,
dans la nuit sans lune, le glissement silencieux des torpilleurs;
tout, les acteurs, l'enjeu et le cadre, contribue à grandir l'im-
pression saisissante que la guerre a produite dès la première
heure sur les populations européennes. Un conflit dans les
Balkans, cependant bien plus proches de nous, frapperait moins
les imaginations; là, dans ce domaine classique des complica-
tions diplomatiques, tout est prévu, escompté d'avance; là-bas,
au contraire, s'élabore un destin mystérieux dont le pressenti-
ment inquiète et passionne les spectateurs. L'énigme, indéchif-
frable pour nous, de l'âme jaune, ajoute à tout ce qui vient
d'Extrême-Orient quelque chose de ce frisson que l'homme
éprouve toujours en face des secrets qu'il ne peut pénétrer : les
Romains durent connaître un sentiment analogue en présence
des profondeurs insondées de la barbarie.
Suivre la trace de ces émotions dans les divers pays, chercher
quels échos les premiers combats ont éveillés dans l'âme popu-
laire, quels courans d'idées ou de sympathies ils ont suscités,
c'est ce qui, dans la crise actuelle, peut conduire à des constata-
tions intéressantes. C'est dans ces heures de surprise, avant que
gouvernans et gouvernés aient eu le temps de choisir leur rôle,
de composer leur visage et d'étudier leurs attitudes, que l'on
peut saisir sur le vif les transformations encore invisibles qui
s'élaborent dans l'épaisseur de la pâte sociale, et que se révèlent
les courans latens qui poussent les peuples vers les révolutions,
les précipitent vers la décadence ou les destinent à Thégémonie.
(1) Le Tchlnguiz-Rhan (Gengis Khan).
LA .GUERRE RUSSO-JÂPiDNAISE. 189
I
En présence d'une crise- comme la guerre russo-japonaîse, les
gouvememens, dans leur émoi, se préoccupent des intérêts dont
ils ont la garde et cherchent à deviner, avant de laisser voir leurs
sympathies, de quel côté penchera la victoire ; plus spontanées
et plus sincères sont les préférences des foules : c'est un sens
obscur de leurs intérêts, et surtout ce sont leurs instincts et leurs
passions qui les leur inspirent, bien plutôt que la raison logique.
Beaucoup plus que pour des réalités vivantes, les nations s'enthou-
siasment pour des fictions ou plutôt pour des réalités transfigu-
rées, qu'elles n'aperçoivent qu'à travers le prisme de leur ima-
gination. De même que ce qui nous séduit dans un roman, c'est
d'abord le reflet de nos propres idées, dans le drame de la
guerre, l'imagination populaire se projette elle-même sur chacun
des deux partis ; ils deviennent sans le savoir les champions des
ambitions, des rancunes, des conceptions religieuses ou polir
tiques qui constituent le patrimoine moral de chaque peuple.
Il en a été ainsi dans le conflit actuel; au milieu de l'ardente
mêlée des passions politiques, sociales et religieuses, il est apparu
comme un facteur nouveau, comme un élément décisif de suc-
cès dans les luttes engagées; c'est pourquoi, dès les premières
heures de la guerre, le monde s'est trouvé divisé en amis des
Russes et amis des Japonais. Comme les dieux du vieil Homère,
les idées, filles ailées de nos esprits, sont descendues elles-mêmes
dans l'arène, elles ont pris un corps et elles combattent avec le
parti de leur choix; vaincues avec lui, elles subiront avec lui le$
conséquences de la défaite.
Agir sur l'opinion, la solliciter lorsqu'elle est hésitante et,
lorsqu'elle s'est une fois déclarée, la confirmer dans ses préfé-
rences et, comme on dit en argot de presse, la chaufl'er, c'est la
raison d'être et l'objet de cette bataille de fausses nouvelles qui
se livre tous les jours dans les colonnes des journaux du monde
entier. Ce déluge de victoires apocryphes et de triomphes ima-
ginaires des flottes et des armées du Mikado n'est pas, conmie
on pourrait le croire, la distraction de quelques désœuvrés; il
décèle un plan dont l'exécution persistante fait assez voir le
but : déterminer des courans d'opinion favorables au Japon, jeter
le discrédit sur la Huisie et sur ses financesi foire croire k la
190 REVUE. DES DEUX MONDES.
force des armées nippones et leur préparer ainsi des succès réels^
Ces brillantes nouvelles, que les journaux nous apportent,
n'étaient pas destinées à séduire le public français, dont les pré-
férences sont connues et que Ton n'espère pas égarer, mais à.
entretenir et à stimuler l'enthousiasme des Anglais et des Améri-
cains, et peut-être, grâce à la pression de la volonté populaire, k
entraîner les gouvernemens à une intervention diplomatique ou
militaire. Les mêmes faits, appréciés par la presse des différens
pays ou des divers partis, subissent de tels maquillages qu'à peine
les peut-on reconnaître, si bien que l'on pourrait dire que les
événemens ne portent pas en eux-mêmes tout leur caractère et
toutes leurs conséquences; ce sont les commentaires qu'on en
fait qui leur donnent leur vrai sens et leur portée effective.
Pour les uns, par exemple, l'amiral Togo a « traîtreusement »
attaqué les vaisseaux russes et toute la responsabilité de la
guerre incombe aux Japonais; pour les autres, c'est le tsar qui,
tout en abusant son adversaire par une « comédie » pacifiste, n'a
cessé d'augmenter ses armemens et rendu ainsi la guerre inévi-
table. De même, à chaque engagement, les journaux décident, à
leur gré, du succès de chaque parti. Et c'est ainsi qu'en notre
temps d'information fié\Teuse, de reportage et d'indiscrétion,
jamais le public n'a été plus trompé, plus mystifié, et plus crédule.
Si l'on s'en tenait, pour juger les choses, aux apparences
extérieures et à une logique superficielle, on serait tenté de
croire qu'en Europe, les partis ou les hommes qui font profes-
sion d'être « pacifistes » auraient, dès la première nouvelle de
la surprise de Port-Arthur, manifesté leur indignation contre le
Japon, perturbateur de la paix, et témoigné toute leur sym-
pathie à l'initiateur du congrès de La Haye, au souverain qui
ambitionne de porter dans l'histoire le nom de « Tsar de la paix, »
et qui, jusqu'au dernier moment, garda une foi si robuste en la
possibilité d'éviter un conflit, que l'ennemi put surprendre ses
forces navales disséminées et confiantes. Mais, dans le domaine
de la politique, les raisonnemens trop simples sont rarement
exacts et la réalité échappe aux syllogismes; les idées n'appa-
raissent pas séparées les unes des autres comme des formules
abstraites; elles s'incarnent dans des partis, dans des nations ou
dans des individus ; comme certains métaux qui ont entre eux des
affinités et qui ne se rencontrent isolés les uns des autres que
dans le creuset du chimiste, de même, certaines idées de notre
ul guerre russo-japonaise. 191
temps se combinent plus volontiers avec certaines autres, et si
l'analyse peut les en séparer, ce n*est qu'en leur ôtant tout ce
qui fait leur réalité vivante. Il n'existe sans doute nulle part
im parti qui souhaite la guerre pour la guerre et qui n'applau-
dirait, si elle était possible, à la création d'un tribunal inter-
national assez puissant pour assurer dans tous les cas la paix
entre les nations civilisées, mais il n'en est pas moins vrai que
la propagande « pacifiste » a été, surtout dans ces dernières
années, l'œuvre des partis socialistes; que l'idée « pacifiste » se
trouve presque toujours en combinaison avec d'autres idées
qui sont généralement le socialisme collectiviste et révolution-
naire, Tinternationalisme et la haine de toute religion. Sans
doute, il n'est pas de l'essence du « socialisme, » si l'on prend
le mot dans son sens propre, d'être internationaliste, ni d'être
anti- religieux; mais, pratiquement, dans les « partis socialistes, »
ces différentes idées ne vont guère les unes sans les autres, u Le
socialisme, écrivait récemment M. Naquet, est intimement lié à
Télargissement des patries. Pour lui, nos patries actuelles sont
trop étroites et elles éclatent sous sa poussée. » Ce sont là d'ail-
leurs des faits assez connus, assez publics pour qu'il ne soit pas
besoin de les démontrer plus longuement.
Si les <c partis socialistes » étaient en réalité ce qu'ils vou-
draient faire accroire aux peuples qu'ils sont, c'est-à-dire avant
tout préoccupés de l'amélioration du sort des classes ouvrières,
ou encore s'ils étaient des partis constitués pour obtenir la coUec-
tivisation des moyens de production, leur sympathie aurait dû
dans le conflit actuel, aller à la Russie ; tout au moins auraient-
ils dû rester neutres. L'empire des tsars est une nation de pay-
sans, de- petits cultivateurs; la grande industrie y est de création
récente et elle n'occupe qu'une fraction relativement peu impor-
tante de la population; les ouvriers, dans les usines russes, ne
sont ni plus exploités, ni plus surmenés qu'en Allemagne, en
Angleterre ou en France ; peut-être même la comparaison serait-
elle souvent à l'avantage de la Russie. En outre, la communauté
de village, le mtr, ne réalise-t-elle pas un type de propriété col-
lective? Et enfin, si jamais, depuis un siècle, un acte accompli
par on souverain a pu être à bon droit qualifié de « socialiste, »
n'est-ce pas l'émancipation des serfs par l'ukase d^ Alexandre II
suivi des mesures qui les ont peu à peu aidés à devenir tenan-
ciers libres et petits propriétaires?
192 REVUE DES DEUX MONDES.
Que se passe-t-il, au contraire, au Japon ? Tous les voyageurs
qui Tout visité depuis qu'il jouit des « bienfaits » de la civilisa-
tion et qu'il- s'est donné une organisation « scientifique, » sont
d'accord pour constater que nulle part le régime du patronat
n'est plus dur, le travail plus exténuant et moins rémunéré, les
femmes et les enfans plus odieusement exploités. Le régime du
salariat y est devenu, dans toute la force du terme, un esclavage.
Invoquons sur ce point le témoignage d'un écrivain qui est loin
d'être hostile au « socialisme, » M. G. Weulersse; il a étudié de
près la vie industrielle et il se réfère, en outre, au curieux ou-
vrage de M. Saïto. « Peu de choses, au Japon, écrit M. Weu-
lersse, frappent l'étranger aussi vivement que l'effroyable gaspil-
lage du travail humain. La première décortiquerie de paddy est
pour lui un spectacle : cet homme au corps nu perlé de sueur,
qui, des heures durant, s'épuise à peser sur le grossier levier
pour soulever le lourd pilon; cette négligence parfaite de tout
ce qui pourrait épargner l'effort, c'est une révélation déjà de l'avi-
lissement où est tombée la main-d'œuvre. Et, pour l'avoir une
fois entendue, jamais il n'oubliera la triste chanson des tour-
neurs de moulin, qui font toute la journée le tour de leur ma-
nège étroit, comme les esclaves antiques I Dans un séjour de dix
jours à Kioto, je n'ai rencontré que quatre chevaux. Quelques
bœufs suffisent aux très gros charrois ; pour les transports un
peu moins lourds ou un peu plus pressés, on attelle des hommes,
— le nombre qu'il faut. Le tireur de kourouma est un privi-
légié, lui qui ne traîne jamais qu'une ou deux personnes (1)1» <
Les salaires, bien qu'ils aient augmenté dans ces dernières
années, sont restés très bas ; parmi les mécaniciens, très rares sont
ceux qui gagnent un yen à 1 yen 70 sèn par jour (2) ; leur salaire
moyen est de 1 fr. 50 à 3 francs. Et ce sont les ouvriers les mieux
payés! Les employeurs préfèrent d'ailleurs les femmes et les en-
fans, plus économiques. Des racoleurs parcourent les provinces,
embauchant hommes, femmes et enfans ; « les paysans pauvres
ne font guère difficulté de livrer leurs filles aux agens recruteurs
des grandes manufacturés, et ceux-ci d'ailleurs recourent, pour
décider les enfans et les pères, à d'odieuses tromperies; » ou bien
encore ils les « enlèvent subrepticement. » Arrivés & l'usine, ces
(1) 6. Weiilersse, le Japon cT aujourd'hui. (Armand Colin, 1904, in-16), p. 152.
— Cf. Salto Rashiro, la Protection ouvrière au Japon, Paris, Larose, 1900.
(2) Le yen vaut 2 fr. 55 et le sèn 0 fr. 0255.
Là guerre russo-japonaise. 193
malheureux ne trouvent ni la vie facile et agréable, ni le travail
aisé que rembaucheur leur a promis. L'usine devient, pour les
femmes surtout, une véritable prison ; elles y trouvent une pen-
sion et un logement, où elles sont livrées sans défense & tous les
abus du triick'Syslem; mal nourries, encore plus mal logées, elles
doivent abandonner une partie de leur maigre salaire que retient
le patron qui est en môme temps logeur. « Les chambres sont
misérables, écrit M. Weulersse, décrivant une de ces usines-
prisons, les femmes y sont entassées par dix, deux par couche ;
leurs couvertures, qu'elles remontent jusque sur la bouche pour
se garantir du vent qui pénètre par les carreaux déchirés, sont
crasseuses. Aucun secret : je me souviens de la honte qui me prit
quand, avec Tingénieur qui me servait de guide, j'entrai bruta-
lement, en faisant glisser la cloison, dans ces chambres ouvertes
presque comme un chenil ou une étable, et dont je surprenais les
locataires dans le déshabillé de leur toilette. Enfin, en sortant, je
remarque la porte-barrière, flanquée d'une sorte de corps de
garde. C'est le poste d'où chaque soir on surveille les mouve-
mens des pensionnaires. Car elles doivent toutes rentrer avant
huit heures du soir, et le travail finit à six : la pension est une
caserne I »
Contre une pareille exploitation, les pauvres mousmés n'ont
aucun moyen de résistance : c< la police n'hésite pas à les ramasser
et, si eUes n'ont pas achevé le temps fixé par le contrat qu'on leur a
extorqué, elle les ramène & l'usine comme elle ramène à la mai-
son de débauche leurs sœurs du Yochivara (1). » On exige des
ouvriers jusqu'à onze et douze heures de travail par jour sans
autre repos que deux jours par mois, et seulement du matin
au soir. « Dans toute l'année, cinq jours & peine de congé, au
premier de l'an, dont on a besoin pour réparer la machinerie.
Les nouvelles lois protectrices limitent la durée du travail des
femmes & douze heures I » Comme les ouvriers, elles travaillent
indifféremment de jour et de nuit, et cependant leurs salaires
sont dérisoires. Les plus habiles tisseuses d'Osaka n'arrivent à
gagner que de 35 à 40 sèn ; et la moyenne ne gagne que 18. Les
étonnantes coUeuses.d'étiquettes des allumetteries arrivent tout
juste à gagner 13 sèn dans leur journée. Dans les filatures de
coton, les femmes adultes gagnent de 26 & 80 sèn ; les hommes
(1) Quartier des prostituées à Tokio; celles-d, comme les ouvrières, sont la
plupart du temps Tendues par leurs parens.
TOMi UL — 1904. 13
194
REVUE DES DEUX MONDES.
gagnent juste le double. En moyenne, à travail similaire et sen*
ëiblement égal, les ouvrières sont payées un tiers ou moitié
moins que les ouvriers » Encore, comme pour ceux-ci, les
amendes viennent-elles souvent retrancher une bonne part du
&ain.
Quant aux enfans,on les emploie plus volontiers encore parce
qu'ils sont plus économiques ; dans les filatures, même lorsqu'ils
font le travail d'un ouvrier, on ne les paye que 8 à 10 sèn
par jour. Malgré la loi de 1902 qui interdit de faire commencer
r« apprentissage » avant onze ans, on prend souvent les enfans
à sept ans. « On les loge, on les nourrit, Dieu sait conmie ! On
leur fait donner tout le travail qu'ils peuvent ; et, pour tout sa-
laire, alors même qu'ils sont devenus des hommes, on les gra-
tifie de 3 yen par mois, 6 sous par jour ! »
Voilà, semble-t-il, quelques-unes des raisons qui devraient
éloigner de cet enfer des travailleurs les sympathies actives des
« partis socialistes » européens. Si de pareilles choses se pas-
saient en Russie, si Ton y attelait les hommes, si l'on y tolérait
un pareil gaspillage du travail humain, si la traite des ouvriers,
des femmes et des enfans s'y pratiquait aussi ouvertement, quels
articles virulens ne lirions-nous pas sur la « barbarie » de l'em-
pire moscovite I Mais non, c'est le Japon qui « tient le fiambeau
de la civilisation moderne ; » c est lui qui est « occidental, » lui
seul qui sïnspire des principes d'humanité et de justice (1)!
Enfin, si les « socialistes » d'Europe se désintéressent du sort
des travailleurs japonais, ne pourrait-il pas arriver que le triom-
phe des Japonais sur les Russes eût des conséquences dange-
reuses pour les ouvriers européens eux-mêmes ?
La concurrence du travail jaune, pour n'être pas le péril im-
(1) Le prince Rropotkine est un des rares révolutionnaires qui ne partagent pas ces
illusions. 11 a elposé son opinion dans une lettre au Soir (de Bruxelles, 26 février).
m Est-il désirable de voir un État aussi belliqueux et si plein de rêves impérialistes
que lo Japon s'établir en Mandchourie? Je ne le crois pas... Le Japon lui-même
y perdrait bientôt ce que sa civiUsation a eu d'attrayant. Fruit de siècles de paix,
celle-ci va vite disparaître sous l'uniforme européen, aux sons d'une méchante
traduction du God save tlie King !... N*ayant aucune sympathie pour les rêves de
conquête des faiseurs d'argent russes, je n'en ai pas non plus la moindre dose
pour les rêves de conquête des capitalistes et des féodaux du Japon modernisé.
Car ce n'est pas pour déverser le trop-plein de leur population que les classes di-
rigeantes du Japon rêvent de conquérir la Corée, la Mandchourie et... Pékin c'est
pour écouler des marchandises produites au moyen d'une exploitation odieuse des
femmes et des enfans, au sein d'une population agricole appauvrie ; c'est pour gou-
verner et s'enrichir à l'européenne l »
LA GUERRE HUSSO-JAPON AISE. 195
minent que l'on ^ parfois dépeint, est loin d*ètre cependant un
péril imaginaire. L'industrie japonaise, depuis quelques années,
ii'cst plus en progrès et sa production a presque cessé de s'ac-
croître, car, si la main-d'œuvre est à bon marché, elle reste de
très médiocre qualité et de faible rendement ; en sorte que le
travail nippon ne semble pas sur le point de devenir une cause
d'avilissement des salaires dans l'Europe occidentale : mais en
serait-il de môme si le Japon, victorieux des Russes et mattre du
Céleste-Empire, organisait le travail chinois et acclimatait en
Chine la civilisation industrielle et le régime du salariat? C'est
alors, sans doute, que les marchés d'Extrême-Orient se ferme-
raient à la production européenne et que l'exportation des pays
jamies envahirait toutes les contrées dont la clientèle fait actuel-
lement vivre les manufactures de l'Occident ; il serait surpre-*
nant qu'il n'en résultât pas un abaissement des salaires qui ne
trouverait de remède que danô les barrières d'un régime ultra-
protectionniste. Ce péril est si peu imaginaire que, depuis long-
temps déjà, les États-Unis et l'Australie ont pris des mesures
sévères pour défendre la main-d'œuvre blanche contre la concur-
rence du travail jaune ; tout récemment les travailleurs euro-
péens de la Colonie du Cap n'ont-ils pas, eux aussi, protesté
énergiquement contre l'introduction des coolies chinois dans'
les mines du Rand ? La victoire du Japon sur la Russie serait
le point de départ d'une ère nouvelle où la race jaune, sous'
l'impulsion des Nippons, adopterait tous les procédés et les
outils de notre civilisation ; il en résulterait pour l'Europe clés
perturbations économiques qui retarderaient singulièrement la
solution des grandes questions sociales.
Les hommes qui, dans les divers pays, conduisent ou inspi-
rent les « partis socialistes » n'ignorent pas ces périls ; mais leurs
préoccupations dominantes ne sont pas celles qui intéressent les
travailleurs. La crise actuelle révèle leurs véritables tendances :
avant d'être des « partis ouvriers, » ils sont des partis philoso-
phiques, ou pour mieux dire religieux. C'est un credo qu'ils
cherchent à substituer à un autre credo; c'est un ensemble de
doctrines en dehors desquelles .il ne saurait y avoir ni Vérité,
ni Justice, qu'ils prétendent imposer au monde : les questions
sociales et ouvrières ne sont qu'une partie accessoire de leur
programme; l'amélioration du sort des masses populaires ne
doit être, à leurs yeux, qu'une conséguence .de Ja reconstnujtion
196
REVUE DES DEUX MONDES.
complète de la société sur les ruines des anciennes religions, des
vieilles patries et des institutions mortes. Dans cette œuvre de
rapide et totale transformation , dans cette gigantesque entreprise
de palingénésie sociale, l'empire nippon leur apparaît comme
un précurseur et comme un allié. PTa-t-il pas donné, depuis
1868, l'exemple d'une société qui, par un acte de la volonté de
son gouvernement, s'inspirant des principes supérieurs de la
civilisation occidentale, s'est, en quelques années, métamor-
phosée en un État moderne ayant un parlement, une presse, un
ministère responsable, tout l'attirail compliqué de ce qu'on
nomme « la liberté politique » et doté aussi d'une industrie, de
machines perfectionnées, de canons et de cuirassés du meilleur
modèle ? Mais surtout, les Nippons n'ont-ils pas, au regard des
a socialistes, » l'avantage de n'être pas chrétiens, d'être presque
complètement détachés de toute croyance religieuse, de n avoir
pas à lutter contre les préjugés ataviques des vieilles religions,
et de pouvoir construire de toutes pièces une société nouvelle
d'après les principes de la « civilisation moderne » et les « lois
de la science ? » Dans la lutte qui met aux prises Russes et
Japonais, leur ardente sympathie va tout droit au Japon conmie
au représentant de la civilisation; son triomphe, dont ils ne
doutent pas, sera le triomphe de la raison éclairée par la science
contre l'obscurantisme, le triomphe de la civilisation moderne
contre le moyen âge, de la liberté des peuples contre l'absolu-
tisme des rois, de la Révolution contre la réaction. Dans l'espé-
rance des dirigeans du socialisme, le Japon est le bélier formi-
dable qui porte les premiers coups et commence d'ébranler la
forteresse où tous les préjugés qui enchaînaient l'humanité et
paralysaient son essor, résistent désespérément à l'assaut des
idées nouvelles. Comme le poignard de Louvel était « une idée
libérale, » les torpilles et les obus de l'amiral Togo sont des
idées révolutionnaires.
Que les théoriciens de la Révolution et les philosophes du
socialisme se fassent de la Russie et du Japon une image inexacte
et que la réalité ne corresponde guère à leurs conceptions, peu
importe au point de vue qui nous occupe; que la Russie et le
Japon, qui se battent pour des intérêts très précis et des ambi-
tions très définies, n'aient même pas conscience du rôle qu'on
leur attribue et des batailles d'idées dont ils sont les champions
involontaires, peu importe encore, car les illusions sont souvent
LA GUEBRE RUSSO-JAPONAISE. 197
des réalités vivantes, et c'est souvent pour des illusions que les
hommes se battent etx}u'ils meurent. La Russie n'est assurément
pas la puissance barbare que les journaux révolutionnaires et
internationalistes nous dépeignent, pas plus que le Japon n'est le
pays civilisé et scientifiquement organisé que l'on se figure ; mais,
en faisant de l'empire des tsars le champion de la résistance à
la Révolution, les socialistes restent fidèles à la vision générale
qui fut celle de Michelet et qui fait de l'histoire du monde celle
de la lutte de deux principes éternellement antagonistes, la
Liberté et la Fatalité, la lumière et les ténèbres, qui s'incarnent
l'on dans la Révolution, l'autre dans l'Église : c'est cette vision
dont bénéficie aujourd'hui le Japon et qui rend les partis inter-
nationalistes et socialistes solidaires de ses succès comme de ses
revers. « Depuis longtemps, écrivait déjà en 1849 un diplomate
russe, il n'y a plus en Europe que deux puissances réelles : la
Révolution et la Russie (1). » Le problème de l'avenir de l'Europe
se pose encore à peu près dans les mêmes termes aux yeux des
révolutionnaires d'aujourd'hui. Ils n'ont d'ailleurs jamais pénétré
l'âme profonde du peuple russe, ils ne connaissent de Timmense
empire que cette infime minorité révolutionnaire et cosmopolite
qui rêve de superposer à la Russie russe une Russie européenne
avec le régime, les idées et les mœurs des pays occidentaux. Du
Japon, ils ne voient que la façade modernisée et les apparences
révolutionnaii*es. Dès lors, entre les deux adversaires dont ils
choisissent l'un pour en faire le défenseur et le héraut de leurs
propres idées, leur sympathie n'hésite pas : ils sont pour le
Japon.
Dans leur campagne contre le tsarisme, les « partis socia-
listes » ont trouvé un précieux allié. Le régime d'exception au-
quel sont soumis les Juifs de Russie, les expulsions en masse
dont certains d'entre eux ont été victimes il y a quelques années,
les troubles récens de Kichinev et leur retentissement dans le
monde entier, ont ligué leurs coreligionnaires de tous les pays
contre la puissance moscovite; c'est contre elle aujourd'hui
qu'ib tournent leurs efforts dans une lutte qui ne prendra fin
que le jour où les Juifs russes jouiront, dans tout FEmpire,
(i) Mémoire politique, par P. de B. (Paul de Bpurgoing). Paris» Tmp. Gerdès.
Politiqae et moyens d'action de la Russie impartialement appréciés. Mémoire pré-
sesté à l'empereur Nicolas, depuis la Révolution de révrier,par un Russe, employé
sopéfieur des Affaires étrangères.
REVUE DES DEUX MONDES.
du droit commun à tous les régnicoles. Cette force que repré-
sente le « sémitisme » s'est, en ces dernières années, par suite
de diverses circonstances de la vie politique, presque toujours
trouvée en combinaison avec le socialisme internationaliste. La
Russie est, aujourd'hui, l'ennemi contre lequel, dans l'univers
«ntier, elle organise la lutte et dirige ses coups. Nous ne par-
lons pas, bimi entendu, des Israélites en tant qu'individus, —
benuGOup, notamment en France, font des vœux pour la cause
de la Russie, — mais seulement en tant qu'ils représentent des
intérêts de race soutenus par une formidable puissance finan-
cière internationale. Si l'on réfléchit à tout ce que représente
ftuJQurdfhui de puissance effective la force de l'argent, qui dis-
pose de la presse et, par elle, de l'opinion, et qui fournit des
armes aux partis révolutionnaires internationaux dans leur croi-
sade contre la Russie des tsars, l'on ne doutera pas qu'il n'y ait
ià, pour l'empire moscovite, un danger d'autant plus redoutable
que, victorieux ou vaincu, il peut le rencontrer devant lui, dis-
simulé sous divers déguisemens diplomatiques, lors du règle-
joient de compte général qui mettra fin à la guerre actuelle. Contre
cette coalition de toutes les forces internationales et révolution-
naires, ce ne sera pas trop, pour la Russie, du prestige de grands
suecès militaires et de toutes les ressources de sa diplomatie et
de ses alliances.
II
Nous avons montré comment « l'Église de la Révolution (1), »
sans hésiter, dès les premières heures de la guerre, s'est, par
Torgane de ses journaux et de ses pontifes, rangée sous les dra-
peaux des Nippons; elle ne s'est pas contentée d'exprimer des
^ CEUX platoniques pour le succès de leurs armes, mais elle leur a
apporté un utile concours en travaillant à ameuter la presse et
Topinion contre le « tsar knouteur » et en poussant les gouver-
nemens à favoriser le Japon, soit par une neutralité bienveil-
lante, soit môme par une aide effective. Pour faire contrepoids à
cette coalition de forces internationales nettement hostiles à la
Russie, aucune puissance équivalente ne se dresse au-dessus des
(1) L'expression est de Michelet: h Elle (la Révolution) n'adopta aucune Église...
Pourquoi? Cest qu'elle était une Église elle-môme. » Histoire de la Révolution fran-
çaiac. If^twae de 1868, 1, p. 11.
LA GUERRE RUSSO- JAPONAISE. 199
égoîsmes nationaux et de Témiettement des partis. L'Église
catholique, dans ce conflit qui n'intéresse aucune puissance
catholique, n'avait pas à prendre parti et ne s'est pas prononcée.
On aurait pu croire, au premier abord, qu'à part certaines excej^-
tions intéressées, la sympathie des nations européennes irait
naturellement à l'Européen contre l'Asiatique, au blanc contre
le jaune, au chrétien contre le non-chrétien ; il n'en â pas été
ainsi. Dans les divers grands États du monde civilisé, Tanarchit)
des consciences, les conflits économiques et les rivalités histo-
riques, ont créé, en présence de la guerre russo-japonaise, une
variété d'attitudes et de sentimens dont la diversité môme fait l'in-
térêt parce qu'elle est révélatrice des conceptions politiques et so-
ciales, des tendances, des souvenirs et des aspirations des peuples.
Le tsar Alexandre III, s'adressant un jour au prince Nicolas
de Monténégro, l'appelait « le seul ami de la Russie. » De fait,,
comme tous les puissans, la Russie a beaucoup de flatteurs,,
mais peu d'amis sincères ; avant que les manifestations sponta-
nées des deux peuples aient créé, entre les Français et les
Russes, des liens capables de survivre même au traité qui con
State et ratifie l'alliance des deux nations, la Russie ne pouvait
guère compter que sur des amitiés slaves. Tard venue dans
rhistoire de l'Europe, elle n y a pris sa place qu'en refoulant
d'un côté le germanisme et de l'autre l'islamisme; dans cette
doublé lutte, elle a amassé contre elle des rancunes historiques
que l'amitié des princes ne suffit pas à détruire, mais elle s'est
acquis, en libérant les Slaves des Balkans, des titres à une gra-
titude qui lui assurerait certains dévouemens si la reconnais-
sance, en politique, était aussi tenace que la haine.
Le conflit actuel n'a pas été l'occasion d'une manifestation
unanime de tous les Slaves ; le sentiment de la fraternité de race
s'est manifesté surtout chez ceux des membres de la grande
famille qui sont encore opprimés par des peuples ennemis ou
isolés au milieu de populations germaniques. Âvant-garde du
slavisme vers l'Occident, les Tchèques de Bohême et de Moravie,
en butte à l'hostilité constante et implacable des Allemands,
ont, dès Tes premiers jours de la guerre, biniyamment témoigné
de leurs ardentes sympathies pour les Russes. A Prague, pour
implorer les bénédictions du ciel sur les armes russes, une grande
cérémonie a été célébrée à l'église orthodoxe, en présence du
Conseil municipal et d'une foule immense débordant jusque sur
200, REVUE DES DEUX MONDES.
la grande place de THôtel-de-Ville ; à cette imposante manifes-
tation tchèque répondit, comme c'est la coutume, une violente
contre-manifestation germanique : les étudians Allemands, unis
aux socialistes, sifflèrent les cris et les chants des Tchèques ;
plusieurs jours durant, les troubles continuèrent, les AUeinands,
protégés par la police et la troupe, acclamant la Grande Alle-
magne, les Tchèques huant les emblèmes allemands et acclamant
la Russie. L'agitation de la Bohème eut son contre-coup dans
d'autres villes de l'Empire, à Linz, à Vienne notamment, où les
Allemands manifestèrent brutalement leur antipathie pour la
« race inférieure. »
Les Slaves du Sud^ Croates, Slovènes, Bosniaques, et ceux
des Balkans, se sont souvenus de leur parenté ethnique et ont,
en général, fait montre de sentimens a russophiles ; » les jour-
naux nous ont appris que le tsar, sans doute dans le dessein
d'affirmer la solidarité slave, avait accepté 500 volontaires bul-
gares et 500 Serbes. Cependant il est curieux de noter certaines
dissidences : les partis extrêmes, ceux qui espèrent obtenir par
une agitation révolutionnaire et de sanglantes insurrections
i'indépendance de la Macédoine et la libération définitive de
tous les peuples balkaniques, ont vu sans regret les Japonais
opérer sur les derrières de la Russie d'Europe une puissante
diversion qui éloignera ses forces du Danube et Tempèchera de
peser de toute son influence pour comprimer les ambitions im-
patientes et retarder l'échéance du suprême conflit. Que les
armées du tsar soient vaincues et sa puissance affaiblie, c'est
peut-être même le vœu que forment, sans presque oser se
l'avouer à eux-mêmes, ceux des Slaves du Danube qui redoutent
déjà, pour l'avenir de leurs nationalités, une protection trop
puissante. Le Balkan farà da se, c'est une devise que certains
partis, dans la péninsule, adopteraient volontiers, sans d'ailleurs
être plus assurés que les Italiens d'autrefois de la pouvoir réa-
liser.
Séparés des autres membres de la famille slave par des tra-
ditions religieuses et nationales et des souvenirs sanglans, les
Polonais auraient, naguère encore, cherché unanimement tous
les moyens de prouver leurs rancunes vivaces contre la Russie ;
mais les persécutions dont ils ont été l'objet en Posnanie, les
incidens de Wreschen et de Gnesen leur ont montré dans l'Alle-
mand un ennemi plus dangereux pour la persistance du sentiment
"W^-
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE. 201
national que le Russe, dont la domination, si abhorrée qu'elle ait
été, est du moins celle d'un peuple slave. La crise actuelle les a
trouvés hésitans et divisés : les uns, nombreux surtout, parmi
ceux qui ont quitté le vieux sol national, ont cru reconnaître
dans le Japon le vengeur toujours espéré; les autres, n'osant
attendre de l'avenir une résurrection de l'indépendance natio^
nale, estiment que les Polonais peuvent se faire une place comme
membres loyaux du grand empire russe et comme l'un des élé*
mens slaves de la monarchie austro-hongroise, tandis qu'ils
devront toujours soutenir la lutte séculaire contre le germa-
nisme envahissant. Ceux-là ont saisi l'occasion de la guerre pour
témoigner au tsar qu'ils ne sont pas des ennemis quand même
et qu'ils n'ont pas entièrement abjuré tout sentiment de fra-
ternité slave. »
En Hongrie, à mesure que disparaissent les hommes de la
génération que Paskevitch a rejetée, sanglante et meurtrie, aux
pieds du Habsbourg, la violence du sentiment anti-russe va s'at-
ténnant; la guerre vient de prouver qu*il est encore assez fort
pour provoquer, dans le public et dans la presse, des manifesta-
tions hostiles à la Russie et des vœux pour la victoire du Japon ;
un groupe d'étudians a même invoqué, afin de stimuler le zèle
des Magyars pour la cause nippone, une parenté de race, des affi-
nités touraniennes !
Une longue histoire, où l'unité nationale a été forgée de
toutes pièces par la puissance de la dynastie et la force du pou-
voir central, a rendu l'Allemand docile aux lois et naturellement
déférent à tout ce qui émane de l'État; nulle part, l'opinion
publique n'est moins frondeuse et ne se règle plus fidèlement sur
l'attitude officielle. Aussi est-il souvent malaisé de discerner
les tendances réelles et les préférences secrètes du peuple ; dans
le conflit actuel, cette difficulté est encore accrue du fait qu'entre
le Russe et le Japonais, les sympathies de l'Allemand ont réelle-
ment hésité à se déclarer. Un instinct de race, né du souvenir de
longs siècles de luttes, fait du Russe, champion du slavisme,
l'adversaire naturel de l'Allemand et du germanisme. Admira-
teurs intéressés et parfois exclusifs de la deutsche CuUur
qu'ils regardent comme la civilisation idéale, les Allemands ne
pardonnent pas aux Russes d'en méconnaître les bienfaits, de
l'avoir chassée des provinces baltiques et de la combattre en
Finlande ; la résistance des Polonais» de Posnanie à la ^^iHure
202 REVUE DES DEUX MONDES.
de la « race supérieure » leur parait encore un méfait du sla-
Tîsme ; tout bon Allemand a cru voir en rêve ce terrifiant avenir :
la tt civilisation germanique » écrasée sous la lourde botte du
Cosaque. L'expansion russe esf pour l'Allemand un péril
national ; elle lui apparaît plus menaçante encore depuis qu'il
sait les ambitions de l'Orient moscovite unies par un traité d'al-
liance aux revendications de TOccident françaia. Les orateurs et
les journaux de la Social-Démocratie ont pris à tâche de rajeunir
et de formuler ces défiances instinctives ; depuis longtemps, la
Russie autocratique est l'épou vantail du socialisme allemand ;
en 1891, Bebel, au Congrès d'Erfurt, s'écriait: « Si la Russie,
Vennemie de toute civilisation humaine, attaque l'Allemagne pour
la dépecer et l'anéantir, nous sommes autant et plus intéressés
qnB ceux qui gouvernent l'Allemagne et nous résisterons à
Tiigresseur. » Dès le début de la guerre actuelle, les chefs du
parti et leur organe ordinaire, le Vorwarts, se sont prononcés
nettement pour le Japon ; Kautsky, dans un violent article de la
Neue Zeity a expliqué que la démocratie allemande déteste dans
le tsarisme le rempart de tous les gouvernemens réactionnaires,
et souhaite de tout son cœur le triomphe des Japonais. D'une
victoire ae la Russie, les socialistes allemands redoutent à la fois
un redoublement de conservatisme et d'autoritarisme dans le
gouvernement intérieur de leur pays et le prétexte d'un nouvel
accroissement des armemens et du militarisme. Ainsi les plus
vieux instincts du peuple et les aspirations les plus nouvelles de
cette « Social-Démocratie » qui groupe non seulement les « socia-
listes » orthodoxes, mais tous les mécontens et tous ceux qui
travaillent à donner à l'Empire un gouvernement plus libéral ^et
à élargir larmure qui comprime la vie populaire, ont conspiré
pour faire naître et propager des sentimens de sympathie pour
[audacieux Japon qui ose s'attaquer au colosse slave et dont les
petits soldats, dressés et équipés à l'allemande, besognent si
hardiment contre l'ours moscovite.
Mais, en même temps qu'elle est idéaliste ou même révolu-
lîunnaire, l'AUemagno moderne, commerçante et industrielle, se
]>rooccupc du chilTre de ses exportations et de l'expansion de ses •
nationaux. Ses affiiires, en Extrême-Orient, se sont, en ces der-
niùres années, accrues si rapidement qu'elle a en partie supplanté
la Grande-Bretagne et qu'elle tient tête aux Ét^ts-Unis. Du con-
ili| actuel, elle a'cisl donc pus seulement spectatrice ; ses intérêts
LA GUERRE RUSSO-JAPONAÎSE. 203
y sont engagés et elle redoute dans le Japon le concurrent le
plus dangereux pour le développement de son négoce. 6'est ce
que les journaux conservateurs de l'Empire, et particulièrement
ceux des centres industriels etcommerçans, s'évertuent à expliquer
an public, qui d'ailleurs n'a pas oublié comment l'empereur
Guillaume II lui-même a naguère dénoncé le « péril jaune. »
Les Hamburger Nachrichteriy en particulier, ont pris une attitude
nettement anti-japonaise ; naguère ils s'étonnaient ironiquement
que la presse social-démocrate ne prît pas, contre les Nippons
oppresseurs, le parti de la Corée foulée et conquise et témoignât
son admiration sympathique au Japon, fidèle à son empereur
jusqu'à l'adoration, passionné pour la gloire des armes, nationa^
liste et militariste. Les préférences du grand journal hambour-
geois ne sont d'ailleurs nullement sentimentales ; il lui semble
que la guerre, quelle qu'en soit l'issue, ne peut être que nuisible
au commerce allemand ; le triomphe de la Russie serait suivi de
l'établissement d'une hégémonie russe sur toute la Chine du
Nord et peut-être de l'exclusion des marchandises allemandes ;
mais si, d'autre part, le Japon remportait la victoire, le « péril
Jaune » ne serait plus un simple fantôme, mais une réalité et la
concurrence japonaise deviendrait désastreuse pour l'exportation
allemande. Entre deux maux, la feuille allemande choisissant le
moindre, se prononce pour la Russie, et, en cela, elle représente
assez bien l'opinion moyenne qu'entre les vieilles antipathies de
race et la réalité pratique des intérêts, l'Allemagne industrielle et
commerçante a adoptée.
Pour trouver les traces du vieux levain de défiance hostile
contre le Slave, il faut pénétrer jusque dans l'intimité du senti-
ment populaire, car, à l'exception des feuilles de la « Social-
Démocratie, » presque tous les journaux se conforment aux inspi-
rations officielles. Le peuple allemand comprend ou devine que
ses intérêts nationaux sont gravement engagés dans le conflit
extrême-oriental dont les conséquences sont de nature à modifier
réquilibre des forces en Europe même. La position que chacune
des grandes puissances prendra, au moment décisif qui suivra la
pacification, décidera pour longtemps de la direction de sa poli-
tique ; l'Allemand souhaite pour sa patrie le rôle honorable et
profitable d'arbitre de la paix ; il a compris à demi-mot la tac-
tique de son gouvernement : un fait comme la remise à la police
russe d'un certain nombre de réfugiés, un discours comme celui
204 REVUE DES DEUX MONDES.
OÙ le comte de Bulow a parlé des unitiés « ataviques » de l'Al-
lemagne et de la Russie, ont par eux-tn6mes une signification
assez claire pour être entendue. L'Allemand tient à user de bons
procédés envers son voisin russe : le moment où la « double
alliance, » qui inquiète Topinion germanique, va subir l'épreuve
des événemens, où, en France, un parti, dont les chefs ont
prouvé maintes fois leur influence dans les conseils du gouverne-
ment, affiche l'intention de « détendre » l'alliance, peut sembler
favorable à TAUemand pour renouer aux dépens de notre pays
Imtimité des deux empires. Si la Russie l'emporte, l'Allemagne
tient à être avec elle dans le tournoi diplomatique final; &'il
advenait qu'elle soit vaincue en Extrême-Orient, elle garderait
une particulière gratitude à ceux qui, sans être ses alliés, au-
raient su, au moment critique, se montrer ses a^nis. Ainsi
s'expliquent un langage et des procédés qui déplaisent fort au cos-
mopolitisme révolutionnaire et qui sont qualifiés, dans CEuro-
péeriy de « politique demi-russe, bien étrangère et même opposée
à nos idées occidentales, n — Avec discipline, comme dans un
bataillon bien commandé, les journaux et l'opinion publique ont
suivi le mot d'ordre donné par le gouvernement; à l'intérêt
germanique, ils ont sacrifié, sans hésiter, les antipathies fon-
cières qui les éloignent naturellement des Russes. Une telle atti-
tude, dans un tel moment, dépote chez un peuple plus que de
la docilité, un véritable esprit politique.
Le premier mouvement de la presse et de l'opinion publique
en Italie a été favorable aux Japonais, et l'on pourrait peut-être
s'en étonner en songeant que l'Italie n'a aucun intérêt en Extrême-
Orient et que ses relations avec l'empire du Soleil-Levant n'ont
été marquées que par une insigne malveillance du gouverne-
ment du Mikado au moment où les Italiens manifestèrent des
velléités d'occuper la baie de San-Moun. Mais, dans ce peuple
intelligent, artiste, assimilateur, qui a su s'élever en quelques
années au rang de puissance avec qui l'on compte, peut-être
ritalien croit-il reconnaître quelques-unes H es qualités, et aussi
quelques-uns des défauts qui l'ont aidé lui-même à pousser
sa fortune. De ses longues luttes contre la maison d'Autriche,
ritalien, volontiers « libéral » et même révolutionnaire, a gardé
contre lautocratie, dont la Russie lui parait présenter le type
le plus odieux, une défiance instinctive qui s'est accrue de
toute la déception qu'a causée dans la péninsule l'ajournement
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE. 205
indéfini de la visite de Nicolas II. Ni le « rapprochement » avec
la France, ni les mécomptes finanéiers qui ont été la consé-
quence de l'agression japonaise et qui retardent la « conversion »
du 4 et demi pour 100, n'ont pu empêcher la première explo-
sion du sentiment populaire d'être « japonophile. » Mais le pays
qui a produit Machiavel et Gavour est trop accoutumé à faire
sortir de toutes les fluctuations de la politique les avantages
qu'elles peuvent lui offrir, pour ne pas se plier opportunément
aux circonstances; à mesure qu'à l'enthousiasme provoqué par
la surprise du 8 février, a succédé une appréciation plus froide
des chances de succès des deux adversaires, et surtout à mesure
que s'est exercée sur la presse l'action du pouvoir central, un
revirement s'est produit dans les journaux et dans l'opinion. De
manifestations sympathiques au Japon, l'Italie n'a aucun avan-
tage à attendre; en faisant montre, au contraire, de sentimens
russophiles, elle reste d'accord avec son fidèle allié l'empereur
allemand, et elle ne risque pas de froisser les sentimens de sa
nouvelle amie, la République française. Si la Russie remporte
une victoire complète, elle n'aura pas, finalement, d'admirateur
plus ardent que le peuple italien.
Les pays neutres, comme la Suisse et la Belgique, moins
directement intéressés dans le conflit, ont été en général favo-
rables au Japon dans la mesure où ils sont travaillés par les
forces internationales et révolutionnaires. En majorité protes-
tante, « libérale, » volontiers socialiste, admiratrice, parfois
jusqu'à la naïveté, même et surtout dans les pays de langue
française, de la « culture germanique, » asile des réfugiés poli-
tiques de tous les pays et spécialement des « oiseaux de passage »
venus de Russie^ cosmopolite par tradition et par nécessité, la
Suisse fait des vœux secrets pour le Japon; mais sa presse, pru-
dente et soucieuse de ne mécontenter aucun des hôtes qui font
la fortune de son industrie nationale, celle des hôtelleries,
préoccupée aussi, par un sentiment plus élevé, de respecter cette
neutralité qui est pour la Suisse une vocation et une obligation,
D*a laissé que rarement transparaître ces tendances. — En Bel-
gique, les socialistes et les doctrinaires imbus du « libéralisme »
anglais se sont montrés généralement antipathiques à la Russie;
dans le Peuple, M. le sénateur Edmond Picard a fait scandale
parmi ses coreligionnaires politiques, en montrant, avec sou
indépendance coulumière, les raisons solides qui feraient du
206 REVUE DES DEUX MONDES.
triomphe du Japon un péril européen. Mais, en général, les
socialistes, les internationalistes et les (( intellectuels » ont ma-
nifesté leurs préférences pour les Nippons. L'un des savans
belges les plus distingués disait à un rédacteur du Soir : « Les
japonais défendent en Asie la cause de la civilisation, du pro-
grès et de la liberté contre Texécrable régime moscovite. » On
ne remarque pas assez que ce sont généralement les « savans »
qui affirment le plus volontiers ce qu'ils ne sauraient prouver I
Chez nos voisins belges, gens réfléchis et d'esprit positif, les in-
térêts éconçmiques ont été, dans la crise actuelle, des conseillers
plus écoutés que l'esprit de système ou les visions humanitaires.
Le Japon est, pour l'industrie belge, notamment pour la verrerie,
un excellent client; quelques jours avant la guerre, une réunion
de grands industriels eut lieu sous la présidence du ministre
des Affaires étrangères et en présence du ministre du Japon ;
d'autre part, plusieurs des grandes puissances financières du
royaume ont des intérêts considérables en Russie et souhaitent
peut-être d'être chargées de la négociation de nouveaux emprunts :
sérieuses raisons, pour le gouvernement neutre de la Belgique,
de garder et d'imposer, dans la mesure de ses moyens, une neu-
tralité effective à l'opinion et à la presse elle-même.
Parmi les nations que l'offensive des Japonais a trouvées
d'avance rangées parmi les adversaires de la Russie, l'on nomme
souvent ensemble la Grande-Bretagne et les États-Unis; mais
ce serait faire fausse rouie que d'attribuer à des mobiles iden-
tiques une communauté de sentimens qui, elle-même, est moins
complète qu'elle ne le parait au premier abord. Chez les deux
branches de la famille anglo-saxonne, ni les préférences des
peuples n'ont été déterminées par les mêmes causes, ni les atti-
tudes des gouvernemens inspirées par les mêmes préoccupations
politiques.
En Angleterre, la presse et le public, presque sans exception ^
ont manifesté ime aversion profonde et spontanée pour la Russie
et des sympathies enthousiastes pour le Japon. La foule de
Londres et des grandes villes, la foule des soirs de Ladysmith
et de Mafeking, la foule des meetings impérialistes et des music-
hall, acclame le « cher petit Japon » et se délecte aux dépêches
sensationnelles, rédigées pour lui plaire, qui lui annoncent
quelque exploit des torpilleurs ou des cuirassés japonais. Pour
1p bourgeois ou l'ouvrier anglais, le Japonais est un. allié, un
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE. 207
ami et un élève : on lui a fait croire que le Japon était TAngle-
terre de rExtrôme-Orient, qu'il avait, conune elle, confié sa
fortune aux Océans et mis sa force et son espoir dans rindustrie
et le commerce. La plupart des vaisseaux de guerre et des canons
de Tamiral Togo sortent des usines britanniques, et l'Anglais suit
ivec passion une expérience navale où sont mis à l'épreuve les
moyens d'action et les méthodes de l'Amirauté. Jusque dans
Tattaque brusque, sans déclaration de guerre, l'impérialisme
du peuple des grandes villes a reconnu des procédés qu'il ne
réprouve pas et admiré une énergie qui le séduit. Mais surtout
le sens pratique du public anglais s'engoue du Utile Jap
parce qu'il voit en lui le champion intrépide des intérêts bri-
tanniques, assez hardi pour s'attaquer au géant que John BuU
redoute et respecte en même temps comme la seule puissance
capable d'imposer une limite à l'essor de son Empire. Jusque
dans ses accès de jingoïsme effréné, la foule anglaise reste
utilitaire et se laisse guider par son instinct national; on lui
a appris à haïr la Russie, on lui a montré le cosaque, coiffé^
de peau de mouton et la lance au poing, prêt à fondre, du
haut de l'Hindou-Kouch, sur l'empire des Indes, à descendre
?ers le golfe Persique, à ravir Pékin et Gonstantinople, à chasser
de l'Asie le drapeau de l'Union et à étouffer, de ses bras puisr
sans, la civilisation anglaise et le commerce impérial. Quand
Disraeli revint de Berlin, vainqueur sans combat de la Russie
épuisée par ses Aâctoires mêmes, et rapportant « la paix avec
Thonneur, » il fut le plus populaire des hommes d'État britan-
niques. Le rôle où Disraeli et Bismarck excellèrent, en 1879,
quand ils arrêtèrent les Russes aux portes de Stamboul, est, en
1904, dévolu aux flottes et aux armées nippones; à elles de
barrer aux Russes la route de Pékin : toute la sympathie inté*
ressée du peuple anglais les accompagne, et, si elles venaient à se
briser contre le colosse, l'opinion acclamerait le nouveau Beacons-
field qui saurait contenir et endiguer le débordement des Slaves
sur le Céleste-Empire. Cette hostilité passionnée du public, —
toat au moins de la foule qui n'obéit qu'à ses instincts et à ses
passions sans égard aux opportunités changeantes de la poli-
tique — rien, dans le conflit actuel, ne saurait lempêcher de se
manifester, chaque fois qu'elle en trouvera l'occasion, contre
a l'ennemi héréditaire. » Le Giobe résumait bien la force et les
raisons d'être de ces sentimens populaires quand il écrivait :
208 REVUE DES DEUX MONDES.
« Nous n'avons jamais dissimulé notre vive sympathie pour le
Japon, parce qu'il a été provoqué, parce qu'il est notre allié par
traité, parce que ses intérêts sont nos intérêts, parce que la con-
solidation de la domination russe en Mandchourie signifie la
ruine du commerce britannique en Extrême-Orient, et parce que
toute augmentation de la force de la Russie est une menace
pour notre empire des Indes. Nous ne dévierons pas de cette
ligne par crainte de porter ombrage aux amis de la Russie sur
le continent ou par condescendance pour les sentimens des puis-
sances continentales. »
Ces préférences déclarées de la masse du public britannique
sont à la fois un appui et une gêne pour le gouvernement : en
concluant son alliance avec le Mikado, il avait surtout l'ambition
de tenir en respect l'expansion russe en dressant, en face d'elle,
la menace de l'armée et de la flotte nippones : un perpétuel
tête-à-tête des deux adversaires, qui se montreraient les dents
sans jamais se mordre, eût été, pour la Grande-Bretagne, l'idéal;
elle s'est efforcée d'éviter un conflit auquel ni sa situation poli-
tique, ni l'état de ses finances ne lui permettent de prendre part;
n'ayant pu prévenir la guerre, elle en profite, cherchant à
supplanter Tinfluence russe h, Lhassa, cette Rome de l'Asie cen-
trale; mais la défaite des Russes ou l'écrasement des Nippons
seraient également funestes h, ses intérêts. Victorieux, le Japon
deviendrait le vrai maître de la Chine et des mers de l'Extrême-
Orient et en éliminerait, tout d'abord, l'influence anglaise ; éloi-
gnée du Pacifique, la Russie reporterait ses ambitions en Perse
et dans les Balkans d'où l'Angleterre a tout fait pour l'éloigner.
La défaite du Japon, d'autre part, serait d'abord pour l'Angle-
terre, son alliée, un échec moral; elle grandirait le prestige du
plus redoutable des rivaux de sa puissance; la Russie resterait
maîtresse de l'Asie orientale, dominerait à Pékin et en exclurait
l'influence et peut-être le commerce britannique. N'ayant pu
arrêter les adversaires au moment d'en venir aux mains, l'Angle-
terre a intérêt à ce qu'une guerre longue et sanglante les épuise
l'un et l'autre. Bien qu'elle sache qu'on ne refait pas deux fois
& une même nation le « coup » qui a réussi après San-Stefano
et que les Russes sont décidés à n'accepter aucune intervention,
elle espère que la lassitude des combattans et l'incertitude du
succès lui permettront néanmoins de faire entendre ses conseils
au moment de la pacification. C'est h, cette éventualité que le
LA GUERRE-^RUSSO-JAPONAISB. 209
gouvemement de Londres, uni par un traité d'alliance à Tun
des belligéranSy se prépare^ en observant une rigoureuse neutra-
lité et en esquissant une politique de bons procédés et de rappro-
chement avec la Russie ; il souhaite que la France, alliée de la
Russie, se prête & cette tactique et il espère réussir par ce moyen
à entretenir, en Extrême-Orient, un foyer de difficultés renais-
santes et dliostilité latente. Ainsi s'explique le revirement que
Ton constate dans les « sphères officielles » de Londres et que
la sagesse du roi et la prudence du gouvernement cherchent et
réussissent partiellement à imposer à l'opinion publique; mais les
foules anglaises et la presse elle-même sont moins dociles qu'on
ne le croit parfois aux suggestions du pouvoir; les succès discutés
et trop longtemps attendus des Nippons ont refroidi leur enthou-
siasme; mais elles n'attendent qu'une occasion pour manifester,
contre le Russe ennemi, leur incoercible défiance et leur haine
vivace.
L'Américain des États-Unis est, plus directement encore que
l'Anglais, intéressé aux affaires de l'Extrême-Asie : il est, ou il
prétend devenir, le dominateur du Pacifique et faire pénétrer ses
marchandises dans tous les pays riverains de son gigantesque
domaine. « Les affaires sont les affaires, » et les Yankees crai-
gnent qu'une extension de la puissance russe en Asie ne mette
obstacle à leur trafic. Ils veulent « la porte ouverte ; » la Russie
s'est engagée à ne point la fermer en Mandchourie; mab n'avait-
elle pas aussi promis d'évacuer la Mandchourie et notamment
Niou-Tchouang? L'Américain^ homme d'affaires avant d'être
homme d'État, ne se préoccupe que de l'avenir immédiat et
néglige les prévisions & longue échéance; il ne se demande pas
si la victoire des Nippons et l'établissement de leur hégémonie
dans la Chine du Nord ne seraient pas suivis de l'expulsion des
blancs du continent jaune et si la production industrielle du
Japon et d'une Chine japonaise ne serait pas la concurrence la
plus redoutable que le commerce des États-Unis puisse ren-
contrer; il suffit que la puissance russe lui apparaisse comme
une limitation actuelle de son activité pour qu'il penche du côté
des Japonais.
Mais le secret des bruyantes sympathies des Américains pour
le « cher petit Jap, » c'est dans leur caractère plus que dans
leurs intérêts qu'il faut le chercher. Le sens critique va rarement
de pair avec l'esprit d'entreprise et l'audace des initiatives heu-
TOME XZI. — 1904. 14
210 REVUE DES DEUX MONDES.
reuses; le Yankee sait vouloir et sait oser; il est prompt à l'en-
thousiasme, mais il est parfois la dupe de sa propre générosité
incomplètement informée. Naturellement porté à admirer les
autres dans la mesure où il croit voir en eux un reflet diminué
de sa propre image, il aime du Japon la hardiesse de ses initia-
tives, la rapidité de son essor économique, sa passion des nou-
veautés, son goût du self'helfy son penchant pour le bluffa son
nationalisme exclusif et jusqu'à la brutalité de ses procédés dé
politique extérieure. Conscient d*ôtre le plus libre des peuples,
fier de donner asile aux victimes de toutes les tyrannies, le
Yankee a horreur de l'autocratie russe, que sa presse lui dépeint
sous les couleurs les plus atroces ; Tàme américaine et Tâme
russe, séduisantes Tune et l'autre par certains de leurs aspects,
sont séparées par de profondes dissemblances : comment pour-
raient-elles se comprendre? D'esprit simpliste, le Yankee ne
s'arrête pas aux nuances et ne s'embarrasse pas des distinctions
où, en bon homme d'affaires, il n'a pas le loisir d'entrer. Pour
lui, « le Japon représente dans le conflit l'élément civilisé, le
principe libérai et moderne de développement national, la pro-
messe de progrès pacifique, La Russie incarne Tanachronisme
d'une organisation fondée sur le fanatisme et la force, sur
l'étranglement de la liberté et l'abaissement du peuple (1). »
Il faut d'ailleurs se garder de rendre la nation américaine
responsable des engouemens irraisonnés de la partie la plus
agitée et la plus bruyante de ia population de l'Union. Les Amé-
ricains de fraîche date sont ceux qui ont la prétention d'être les
plus « américains; » les nouveaux immigrés, ivres d'espace et
de liberté, sont, en général, ceux qui exagèrent jusqu'au ridicule
les qualités et les défauts du Yankee ; sur le continent améri-
cain, ils apportent et ils répandent leurs antipathies de race et
leurs préjugés ataviques. Les plus ardens partisans du Japon aux
États-Unis sont sans doute les Polonais, les Arméniens, les
Juifs, dont le nombre, l'influence et la fortune s'accroissent avec
une rapidité qui déconcerte les plus récens observateurs de la
vie américaine, et dont beaucoup sont originaires de Russie ; enfin»
les réfugiés russes, slaves ou finlandais, auxquels il faut encore
joindre les outlaws, les anarchistes de tous pays, tous ceux pour
qui les lois de leur patrie ont été ou ont paru trop sévères ou
(1) Correspondance américaine de l'Indépendance belge, 11 mars 1904.
LA GUERRE^.RUSSO-JAPONAISE. 211
trop injustes. C'est dans ce milieu, où les idées fermentent, où
les haines s'exaspèrent jusqu'à l'action, que les incidens de
Kichinev, dénaturés et amplifiés, ont soulevé tant d'émotion;
ce récit a fait frémir d'horreur le pays où la loi de Lynch
trouve de si fréquentes et si atroces applications, et a provoqué
^'indignation publique contre la Russie. Au contraire, d'autres
J'éfugiés, très nombreux aux États-Unis, ont manifesté cha-
leureusement leur sympathie pour les armées du tsar : ce sont
les Irlandais. Il leur suffit que l'empire nippon soit l'allié de
1 ^-Angleterre pour que tous leurs vœux aillent à ses adversaires;
ài New-York, des Irlandais ont tenu un grand meeting pour
f>:r^tester contre le langage anti-russe de la presse et pour dénoncer
*< l'hostilité voilée de M, Hay contre la Russie. » Ainsi, par une
f^^vanche inattendue, les peuples du vieux monde retrouvent
Aans la politique de cette Amérique, peuplée des victimes de
leurs injustices et des fugitifs de leurs révolutions, la trace et
en même temps la rançon de leurs intolérances. Quant aux Amé-
ricains de familles anciennement immigrées, ils se sont, en gé-
ïiéral, contentés de s'intéresser aux efforts du Japon comme^ il
envient h des commerçàus à Tégard d'un client avec qui ils font
330 millions de francs de commerce, tandis qu'avec son adver-
saire, leurs échanges ne se montent qu'à 150 millions (chiffres
de 1903). A mesure que le temps s'écoule et que le triomphe des
« Japs » se fait attendre |et devient plus douteux, le ton de la presse
yankee se fait plus modéré, plus correct, et dénote un souci réel
d'impartialité et le désir de garder une neutralité effective.
Le gouvernement, et surtout le président Roosevelt, préoc*
cupés des conséquences qu'une attitude partiale aurait pu pro-
duire, se sont gardés des entralnemens irréfléchis et se sont
efforcés d'imposer à tous le respect de la neutralité officiellement
proclamée. Le sentiment de la responsabilité est le meilleur
antidote contre un vague humanitarisme : le gouvernement des
États-Unis n'a pas suivi le mouvement qui portait la partie
bruyante du peuple vers les Japonais; il s'est contenté de donner
au sentiment populaire certaines satisfactions en affirmant, avec
quelque raideur, les droits du commerce des États-Unis ei>
Mandchourie et leur volonté de maintenir ouverts les ports où
leur exportation trouve d'importans débouchés. Nul doute que
les Américains, gens pratiques, ne s'applaudissent bientôt de la
prudence de 4eur gouvernement et qu'ils ne se rendent compte
212 REVUE DES DEUX MONDES.
que, pour Tavenir de leur négoce et de leur hégémonie dans le
Pacifique, le véritable rival est pour eux le Japonais, qu'ils
rencontrent aux Sandwich, aux Philippines et en Chine, et non
le Russe, qui ne prétend ni à régner sur les mers ni à dominer
toute la Chine.
III
Si Ton excepte quelques peuples slaves, dont aucun ne
forme une grande nation, nous avons vu presque partout, jus-
qu'ici, le sentiment populaire, européen ou américain, pencher
vers le Japon par aversion pour la Russie. Le peuple français,
au contraire, sans s'arrêter à de longs raisonnemens, s'est laissé
emporter par la force de son instinct national et a spontanément
manifesté sa solidarité avec le grand empire « ami et allié. » Il a
montré ainsi, une fois de plus, sur quelles solides assises de ré-
ciproque sympathie est fondée la politique franco-russe, qui s'ap-
puie sur tout ce qu'il y a d'essentiel et d'immuable dans le ca-
ractère français : c'est d'ailleurs à cette condition seulement que
peut être efficace et continue la politique extérieure d'une grande
démocratie qui entend maintenir son rang dans le monde, ne
pas mentir à ses glorieuses traditions et sauvegarder tous ses in-
térêts. L agression inattendue du 8 février, les torpilles et la
canonnade éclatant en pleine paix, alors que nos journaux
officieux se refusaient encore à croire à l'imminence des hosti-
lités, ont fait courir dans toute la France un long frémissement ;
le peuple, ainsi attaqué à Timproviste, n'était-ce pas celui que
le plus humble des Français sait être l'allié de son pays, celui
dont le souverain a échangé par deux fois avec le Président de la
République des visites d'amitié? Cette armée, dont le canon ré-
sonnait, n'était-ce pas celle que l'imagination populaire s'est re-
présentée, marchant à l'appel de la nôtre, pour effacer la honte
de l'année terrible et les blessures de la France démembrée? Un
frisson d'enthousiasme secoua la France : de l'école à la caserne
et de l'atelier aux salons mondains, un même sentiment fit vibrer
les cœurs ; on se précipita fiévreusement sur les journaux, on se
mit à épeler les cartes de ces pays lointains, à mesurer l'indé-
finie longueur du Transsibérien; dans nos collèges. Japonais
devint une injure, et nos écoliers, en jouant à la guerre, ne vou-
lurent être que « Russes. » A Paris, chez le marchand de vins.
I
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE. 213
ce club des quartiers populaires, la guerre est devenue l'unique
sujet de conversation et qui doute du succès des Russes est im-
pitoyablement « blagué; » souvent Tun de ces artisans parisiens,
parmi lesquels il se rencontré tant d'esprits naturellement fins
et distingués, se révèle stratégiste; tout en déjeunant et en bu-
vant sa chopine, il commente les nouvelles du jour et explique,
avec cette clarté et ce goût de la méthode qui est Tun des carac-
tères de notre peuple, la position des armées, le plan des gé-
néraux et Tissue certaine de la campagne; lui-même et presque
tous ses auditeurs tiennent pour les Russes : les contradicteurs
sont rares ; quand il s'en trouve, ce sont presque toujours des ou-
vriers de grandes usines, plus assidus à la Bourse du travail qu'^
latelier et endoctrinés par les professionnels de la politique.
La guerre russo-japonaise a permis, à la grande majorité des
Français de faire éclater ses sympathies spontanées pour la Russie ;
mais, pour une minorité ardente et qui n'est pas sans influence
dans les conseils du ministère, elle a été l'occasion de se séparer
nettement de l'opinion presque unanime de la nation et d'entre-
preadre, au nom de la logique révolutionnaire, une violente
campagne contre l'alliance franco-russe. Nous avons montré déjà
pourquoi les socialistes internationalistes de tous les pays ont
choisi le Japon pour champion de leurs idées. En France, le
mouvement de l'opinion publique a été si puissant que, même
dans les rangs « socialistes, » beaucoup, parmi ceux qui tien-
nent compte des faits, même lorsqu'ils paraissent en opposition
avec leurs doctrines, ont reconnu que, dans l'intérêt même de
la civilisation, la victoire du Japon pourrait avoir les consé-
quences les plus funestes, et ils sont tout au moins restés neutres.
Tout autre a été l'attitude de M. Jaurès et de ses amis : se fiant
à ce sentiment instinctif qui pousse les démocraties à redouter
la guerre, il a, dans son discours de Saint-Étienne, montré la
République entraînée, par une politique imprudente et anti-
démocratique, à faire la guerre pour le tsar et risquant d'entrer
en lutte avec l'Angleterre pour des intérêts qui ne sont pas les
siens; se servant habilement de la « déclaration » qui, en ré-
ponse au traité anglo-japonais, a paru étendre à l'Extrême-Orient
l'alliance restée jusqu'alors européenne, il a condamné en bloc
l'adliance elle-même et conclu que l'heure était venue de la « dé-
tendre. » Son discours a été l'acte le plus retentissant de toute
une campagne habilement conduite. Dans CEuropéen^ dans les
214 REVUE DES DEUX MONDES.
Annales de la Jeunesse laïque,, M. Naquet, ancien sénateur, Israé-
lite, ancien membre du « Comité national » boulangiste, socia-
liste, internationaliste et « père du divorce, » a» repris à son
compte le mot de Napoléon !«*' et mis l'Europe en face du dilemme :
républicaine ou cosaque; il a insisté sur Tincompatibilité d'une
politique républicaine et d'une alliance avec le tsar, et montré
dans le Japon le champion naturel du socialisme, de la raison et
du lalcisme. Déjà M. Weulersse, dans son intéressant livre, avait
signalé entre le Japon et nous des « affinités révolutionnaires ; »
le problème n'est-il pas, pour lui comme pour nous, de « fonder
une morale laïque? » Au-dessus de tous les autres, M. Gustave
Hervé s'est distingué par l'ardeur et la franchise de ses senti-
ments japonais; dans la Revue de renseignement primaire j où il
écrit hebdomadairement, il mène une campagne violente contre
la politique de M. Delcassé ou plutôt contre la politique voulue
par la France. Dans son article Pour le Japon, du 7 février,
il félicite les sujets du Mikado d'avoir « le goût des nouveautés
et toutes les curiosités de l'esprit moderne. » Il les loue de pos-
séder « de grandes fabriques et des usines géantes; » mais voici
la raison principale de ses prédilections : « Il n'y a peut-être
pas au monde un peuple aussi peu religieux et il n'y a pas au
monde, à coup sûr, une classe dirigeante qui fasse si ouverte-
ment profession de rationalisme et d'athéisme. » « Ce n'est pas au
Japon qu'on persécute les missionnaires catholiques ou protes-
tans : on se contente de leur rire au nez. » — Et, après avoir
constaté que, <( moralement, le Japon n'a aucune leçon à recevoir
de nous, » il conclut : « La haute finance d'Europe et les missions
sont anti-japonistes ; une double raison, jointe aux autres, pour
nous, d'être japonistes. » — Le 28 février et le 20 mars, M. Hervé
s'en prend directement à l'alliance franco-russe :
Crions par-dessus les loits que nous ne vçulons pas la guerre, sous
quelque prétexte que ce soit.
Crions que ralliance russe, qui a pour contrepoids la Tri pie- Alliance, ne
nous protège nullement contre l'Allemagne, que la rupture de ralHaoce
russe amènerait la rupture de la Triple-Alliance; qu'isolés en face de l'Alle-
magne, nous ne serions pas en plus mauvaise posture qu'unis à la Russie,
moins exposés aux coups de la Triple-Alliance.
Crions que l'alliance russe nous expose d'un moment à l'autre à une
guerre européenne.
Crions que nous voulons. connaître le texte 4u traité djalliance.
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE. 215
« Détendons TalHanoe franco-russe, » disait récemment Jaurès. Non, la
détendre n'est pas suffisant I
U faut la rompre et au plus tôti
A bas l'alliance russe I
Que M. le professeur Hervé ait de telles opinions et les appuie
d'argumens aussi inattendus, le fait est en vérité de peu d'impor*
tance. Mais ce qui est grave, c'est que ces opinions servent de
leading article à une Revue que lisent un grand nombre d'in*
stituteurs dont l'esprit critique est en général insuffisamment
armé et qui sont les éducateurs des enfans du peuple I...
Que d'ailleurs quelques sophismes puissent venir & bout de
faire prendre le change au bon sens national, c'est ce qu'il n'y a
pas lieu de redouter pour le moment M. Combes l'a compris;
il a bien promis que la France n'entreprendrait aucune guerre
sans l'assentiment des Chambres; mais lui, d'ordinaire si condes-
cendant aux suggestions de M. Jaurès, il a senti la nécessité de
se séparer ostensiblement, du moins sur le terrain de la poli*
tique extérieure, du brillant porte-parole du socialisme parle-
mentaire; dernièrement, le ministre des Affaires étrangères a
affirmé, lui aussi, avec force, que notre politique s'appuyait « sur
la base immuable de l'alliance russe. » Les théoriciens de l'in-
ternationalisme se sont heurtés à une vague de fond du sentiment
populaire, à laquelle ni le pompeux enchaînement des raison-
nemens spécieux, ni le fantôme des grandioses abstractions ne
sauraient faire obstacle; ce sont eux, s'ils s'obstinaient à vouloir
l'anèter, qui risqueraient d'être emportés par l'impétuosité du
flot. Cette fois, on peut le dire, c'est vraiment la nation qui a
imposé sa volonté à ses gouvemans.
Si désintéressés qu'ils soient, les vœux que la France forme
pour le succès complet des armées russes correspondent cepen-
dant à des intérêts matériels très précis. Notre pays n'a pour le
Japon aucun sentiment malveillant; il a contribué à l'initier à
la civilisation européenne, et il. a applaudi à son rapide essor;
mais les ambitions impatientes de l'impérialisme nippon lui ont
inspiré des craintes pour la sécurité de notre empire Indo-
Chinois : une défaite des Japonais en Mandchourie, terminant
mie guerre ruineuse pour eux, nous délivrerait pour de longues
années de toute inquiétude en Indo-Chine. La Russie victo-
rieuse, définitivement installée sur le Pacifique, aurait achevé sa
216 REVUE DES DEUX MONDES.
tâche en Extrême-Orient; elle pourrait reporter ses forces et son
attention sur TEurope, où tant de problèmes menacent de trou-
bler Téqui libre des puissances et la paix des peuples : et ceci
encore pourrait être, pour lalliée de la Russie, un heureux résul-
tat. Enfin, dans le règlement final des questions pendantes en
Extrême-Orient, celui-là aura voix prépondérante qui sera assuré
de Talliance de la Russie, si elle demeure victorieuse; cette
œuvre de pacification et de règlement des affaires chinoises, il
ne tient qu'à la France de l'accomplir; il suffit pour cela qu'elle
ne résiste pas aux impulsions du sentiment populaire et qu'elle
sache, comme en 1895, prendre franchement l'attitude que lui
imposent son honneur et son intérêt.
Ainsi la guerre russo-japonaise a déchaîné en France une
campagne contre l'alliance franco-russe, mab en même temps,
elle a démasqué les passions doctrinaires des « socialistes » in-
ternationalistes et elle les a mis en opposition flagrante avec le
sentiment national. En présence du conflit, l'esprit public s'est
ressaisi ; on a pu l'amuser quelque temps avec de belles théories,
mais il a suffi d'un incident pour lui rendre toute sa pénétrante
finesse et toute sa simplicité généreuse. Dans les moelles de notre
vieille race ardente et militaire, les nouvelles de la guerre ont
fait courir le frémissement des heures de bataille. Toute la
France a vibré au récit du combat et de la fin héroïque du
Varyag; et le fait que les marins du Pascal ont prêté assistance
aux survivans de cette course à la mort a plus contribué à en-
raciner l'alliance russe dans les cœurs français que tous les
articles de M. Hervé n'ont pu faire pour l'ébranler; tous les
sentimens ataviques de foi, d'amour de la gloire et d'esprit mi-
litaire qui constituent le fond solide de l'âme française se sont
réveillés au récit de quelques scènes d'une grandeur simple où
se révèle le caractère russe : le départ du général Kouropatkine,
sa visite à Moscou, au monastère de Saint-Serge, où lui fut
remise l'icône sainte qui accompagna jadis Dmitri Donskoî
quand il marcha contre les Mongols, et Pierre le Grand, quand
il triompha des Suédois. De tels actes, empreints d'une dignité
mâle, si éloignés des procédés par trop « américains » du bluff
japonais, ont ému notre peuple par ce qu'ils ont de profondé-
ment différent de nos mœurs d'aujourd'hui, et en même temps
de foncièrement conforme à ce génie traditionnel que l'on réus-
sira peut-être à tuer, mais que l'on ne saurait parvenir à trans-
LA GUERRE RUSSO- JAPONAISE. 217
fonner; les Français en ont gardé l'impression de la continuité
historique, si saisissante pour un peuple ballotté depuis plus d'un
siècle par le vent des révolutions et qui, à travers la multiplicité
des systèmes et la diversité des régimes, cherche à tâtons la loi
de sa vie et la raison d'être de son activité.
IV
(( Je suis, dit Méphistophélès à Faust, une partie de cette
force qui veut toujours le mal et fait toujours le bien. » La
guerre aurait-elle le droit de prendre pour elle cette définition
que, dans l'oeuvre de Gœthe, Tesprit du mal donne de lui-même,
c'est ce qu'au point de vue philosophique et moral, ces quelques
observations sur les répercussions de la guerre russo-japonaise
parmi les peuples neutres ne suffisent pas pour décider. Sur le
terrain pratique des faits, elles nous ont conduits cependant à
quelques résultats qui^ sans nous autoriser à des conclusions
générales, permettent du moins de mieux juger des conséquences
de la brusque apparition, dans la vie politique des grandes na-
tions civilisées, de cette visiteuse presque oubliée, la guerre.
Réveillé en sursaut par le bruit d'une bataille voisine, le
premier geste de tout homme est de penser à sa défense et de
pourvoir à sa sûreté. Les gouvernemens, à la nouvelle de cette
guerre qu'ils avaient en vain tenté de prévenir, ont eu un mou-
vement réflexe de même nature. Us ont compris que, pour être
assurés de la paix, il ne suffit pas de la souhaiter de tout son
cœur et qu'une volonté extérieure peut imposer la guerre même
aux États les plus déterminés à l'éviter. Aussi a-t-on vu, dès
qu'a éclaté le conflit d'Extrême-Orient, la Grande-Bretagne met-
tre en mouvement ses flottes et augmenter ses forces dans la
Méditerranée. L'Espagne elle-même arma, envoya des troupes
aux Baléares, aux Canaries, aux alentours de la baie d'Âlgésiras.
En France, on s'avisa subitement qu'il ne suffit peut-être pas,
pour sauvegarder tous les intérêts d'un grand pays, de mobiliser
les forces de l'État contre « la congrégation ; » on s'inquiéta des
escadres et des arsenaux ; on se mit à compter les tonnes de
charbon emmagasinées en Cochinchine et à Bizerte, et à hous-
piller M. Pelletan ; à y bien regarder, on s'apercevrait peut-être
que la fissure qui s'est un moment produite dans le « bloc »
ministériel, c'est le canon de Port-Arthur qui l'a ouverte. L'Eu-
218 REVUE DES DEUX MONDES.
rope est restée pacifique, mais elle retentit du bruit des armes;
dans les préoccupations des gouvernemens, la guerre a été réin-
troduite comme une réalité toujours vivante, toujours mena-
çante, et qu'il ne suffit pas de nier pour ïa supprimer; on con-
tinue à vouloir la paix, mais on la veut maintenant, suivant
Tadage antique, en préparant la guerre : et c'est une première
conséquence du conflit russo-japonais.
Si l'attitude des gouvernemens s'est trouvée modifiée, n'est-
il pas plus vrai encore de dire qu'il y a quelque chose de nou-
veau dans la mentalité des peuples ? Le canon, — cette réalité,
— a dissipé les fantômes, fait évanouir les rêves, et rendu ses
droits au bon sens. Les théoriciens et les porte-parole du « socia-
lisme, » de iy l'internationalisme » et du «pacifisme » ont dé-
passé la mesure et manqué le but qu'ils poursuivaient ; la géné-
rosité spécieuse de leurs doctrines et les portions de vérité
qu'elles contiennent ne suffisent plus, en présence de la guerre,
à dissimuler leurs conséquences périlleuses pour l'indépendance
et l'existence même des nations. De tout ce qui a été dit ou
écrit, en France surtout, par les chefs des partis révolution-
naires, à propos de la guerre russo-japonaise, il ressort qu'avant
d'apporter leur concours à la défense commune, les hommes de
ces partis réclameraient le droit d'entrer en discussion avec
l'État, de juger, dans la souveraineté de leur conscience indi-
viduelle, de la légitimité de la guerre et d'apprécier, sans appel,
à qui appartient la qualité d'agresseur. Entre cette conception
individualiste des droits de la conscience de<vchaque membre
d'une collectivité nationale et la conception sociale de ce môme
droit, l'antinomie est apparue radicale, irréductible; et c'est là,
sans doute, un autre service que la guerre actuelle nous aura
rendu.
L'évolution de l'opinion publique dans les divers pays du
monde civilisé, en ces dernières semaines, a montré encore
comment, sous l'influence des événemens d'Extrême-Orient, se
reforme peu à peu, dans la conscience des peuples, une notion
qui, en Europe, commençait à s'affaiblir et à s'effacer, celle d'un
ennemi extérieur menaçant de détruire leur civilisation et leur
vie même. Peu à peu, à mesure que les événemens se dérou-
lent, que le conflit prend de l'ampleur et menace de s'étendre
à la Chine, les foules, quelles qu'aient été leurs préférences
au premier moment, s'inquiètent des conséquences futures de
LA GUERRE RUS80 -JAPONAISE, 219
ce prodigieux bouleversement du inonde jaune. Les augures
peuvent se demander s'il y a un « péril jaune, » Topinion des
peuples y croit; elle redoute ces révolutions de l'Asie cjui ont
jadis jeté sur l'Occident les va^es successives des invasions
barbares ; elle constate que, chaque fois que l'Europe a pris con-
tact avec l'Extrême-Orient, il en est résulté de sanglans épi-
sodes et un progrès nouveau des « jaunes » dans la voie des
arméniens et dans la haine des « étrangers. » Quoi qu'on en
pense, le « péril jaune » apparaît, dès maintenant, dans l'ima-
gination des peuples, tiel que l'a représenté dans son fameux
dessin l'empereur Guillaume II : dans un décor d'incendie et de
carnage, les hordes japonaises et chinoises se répandent sur
l'Europe, foulant aux pieds les ruines de nos capitales, détrui-
sant nos civilisations a lémiées par toutes les jouissances du
luxe et corrompues par l'orgueil de l'esprit. Ainsi, peu à peu,
commence à se dégager cette idée que, même si un jour doit
venir (et ce jour ne semble pas proche) où les peuples euro-
péens cesseront d'être, les uns pour les autres, des ennemis et
même des rivaux économiques, il leur restera des luttes à souf-
ienir et ils verront encore se dresser devant eux, comme un péril
nouveau, l'homme jaune et l'homme noir. Le monde civilisé
s'est toujours organisé en face d'un adversaire et contre lui :
pour le monde romain, ce fut le « barbare ; » pour le monde
chrétien, ce fut l'Islam; il se pourrait que, pour les sociétés de
demain, l'adversaire fût le « jaune. » Ainsi réapparaît cette
notion nécessaire, sans laquelle les peuples ne se connaissent
pas eux-mêmes, de même que le « moi » ne prend conscience
de son être qu'en opposition avec le « non-moi : » l'ennemi.
Enfin, le bruit de la bataille a rendu plus sensible cette imr
pressionnante présence que les hommes s'efforcent toujours
d'oublier, sans laquelle rien de grand ne s'est jamais fait et ne
se fera sur la terre, qui engendre les sacrifices, les dévouemens
et les vertus, comme la douleur engendre la joie, qui enfin peut'
seule donner à la vie son vrai sens et son exacte valeur : la pré-
sence de la mort.
René Pinon.
REVUE MUSICALE
IMPRESSIONS GRÉGORIENNES DANS ROME
Avril a vn refleurir dans Rome une illustre mémoire. Saint Grégoire
a reçu dans sa patrie des honneurs extraordinaires qui ne sont au-
dessus ni de sa sainteté, ni de son génie. Le Souverain Pontife a^ait
convié les savans, les artistes, à venir glorifier un de ses plus admi-
rables prédécesseurs. Les politiques eux-mêmes, — si les politiques du
jour prenaient de semblables soucis, — auraient pu se joindre à nous
et saluer en saint Grégoire un incomparable conducteur des hommes
et des nations. Pie X a voulu plus encore, et que son hommage per-
sonnel résumât, surpassât tous les autres. Une messe pontificale gré-
gorienne, dans Saint-Pierre, a couronné les travaux du Congrès. Ce
furent de nobles fêtes : fêtes de science, d'art et de foi; fêtes latines
aussi et vraiment romaines. Saint Grégoire, — et son nom, qui signifie
vigilant, est synonyme de son titre, — ne fut-il pas, en quelque sorte,
le dernier des consuls, et le plus grand, puisqu'il mérita d^ôtre appelé
le consul de Dieu?
Durant des jours trop vite écoulés, nous n'avons entendu parler
que de lui; nous n'avons entendu chanter que selon lui. 11 a fait le
sujet de toutes les lectures et de tous les discours, de toutes les cause-
ries et de tous les débats, de toutes les pensées, de tons les souvenirs
voire de tous les rêves. On n'a pas même effleuré la question, —
traitée naguère par M. Gevaert et décidée par lui seul contre la tradi-
tion^ — de savoir si la revision et la coordination des mélodies litur-
giques sont l'œuvre de Grégoire le Grand ou de ses successeurs. Les
bénédictins n'ont donc pas eu besoin de produire une fois de plus,
REVUE MUSICALE. 221
pour la défense du pontife qui fut leur frère, des argumens qpi
semblent péremptoires. Ce n'est pas ici le lieu de les rappeler. Suivons
plutôt, en un pareil sujet, le conseil de Dante :
Lasàamolo stare e non parliamo a veto.
Sur d'autres points : détails d'interprétation et d'exécution, pro-
blèmes de paléographie, nuances de notation ou de rythme, certaines
dissidences, qui séparaient les érudits, ont paru s'atténuer. L'unani-
mité n'a pas été loin de s'établir et, comme le remarquait avec esprit
le président du Congrès, Mgr Duchesne, pas une fois, au cours des
discussions sur la mélodie grégorienne, l'harmonie ne fut troublée
entre les grégoriens.
Et puis, et surtout, dans une assemblée aussi nombreuse,' aussi
diverse, chacun a loué dignement celui que chacun, artiste ou théolo-
gien, professeur ou moine, peut réclamer comme sien. L'encyclique
Jtâcunda «one, publiée quelques jours avant les cérémonies commémo-
ratives, nous a donné de saint Grégoire un portrait vigoureux et dé-
licat. Pas un trait de cette complexe figure n'y était omis. On y recon-
naissait à chaque page le grand homme d'Ëtat et le pontife saint, le
docteur et le défenseur de l'Église, l'apôtre infatigable et le diplomate
consommé. On sait, — saint Grégoire Ta rappelé lui-môme, — ce
qu'était Rome à l'époque de son avènement : « Un vieux navire à demi
réduit en pièces, qui faisait eau de toutes parts et dont chaque jour,
sous l'assaut de la tempête, les planches pourries annonçaient en
gémissant le naufrage. » Cette nef en péril, saint Grégoire ne Va pas
remise à flot pour un moment, pour un siècle, mais pour toujours. Il
a sauvé Rome, et Fltalie avec elle, de calamités sans nombre : de
l'inondation, de la famine, de la peste, de l'invasion des Barbares;
tantôt de la tyrannie des empereurs de Byzance, tantôt de leur négli-
gence et de leur mépris. Avec la même ardeur et le même succès, il
défendit la foi contre les hérétiques, et, contre l'usurpation des
patriarches de Constantinople, il soutint la primauté du siège de
Pierre.
Son œuvre s'étend encore plus loin. L'ancienne humanité s'écrou*
lait : plutôt que d'essayer, — vainement, — d'en retarder la ruine,
il regarde vers l'humanité nouvelle et résout d'en assurer l'avenir. U
capte pour ainsi dire les forces ennemies et les fait servir à ses prodi-
gieux desseins. Par lui, l'Angleterre commence d'être chrétienne et
l'Espagne achève de le devenir. U noue avec le jeune royaume des
REVUB DBS DEUX HONDl^S.
Trancs des liens solides et doux. Sentant TOrient lui manquer, c'est
avec rOcddent qu*il refait le monde. Et treize années lui suffisent
pour le refaire, treize années d'une vie maladive, exténuée par les
travaux, les veilles, la pénitence, et toujours près de quitter le corps
chétif où la retenaient seuls le génie et la volonté.
I L'histoire nous fait connaître le grand homme, l'homme public.
Les œuvres de saint Grégoire : ses traités, sa correspondance, en
révèlent un autre, au cœur humble, mélancolique et suave, d'un
^ charme parfois douloureux et toujours exquis.
On sait qu'il tenta de se soustraire par la fuite à l'honneur du pon-
tificat, et comment il fut suivi, dénoncé, d'après la légende, par une
colonne de lumière qui trahit sa retraite, et ramené, — pleurant, — dans
Rome pour y régner, n ceignit la tiare avec tristesse, avec épouvante
même, et jamais il ne la porta sans anxiété, n écrivait après son élec-
tion : « J'ai perdu les joies profondes de mon repos. Je parais monter,
au dehors; je suis tombé, au dedans... Je m'efforçais tous les jours de
me tirer hors du monde, hors de la chair, pour voir spirituellement la
joie céleste. Ne désirant et ne redoutant rien sur la terre, j'étais, ce me
semble, au-dessus de tout. Mais l'orage de la tentation m'a jeté tout à
coup dans les alarmes et les frayeurs; car, encore que je -ne craigne
rien pour moi, je crains beaucoup pour ceux dont je suis chargé...
a Je suis tellement accablé de tristesse, mande-t-il au patrice
Narsès, qu'à peine puis-je parler; les ténèbres de la douleur assiègent
les yeux de mon âme : je ne vois rien que dé triste, et tout ce qu'on
croit m'ètre agréable me parait lamentable. Car je vois sans cesse de
quel comble de tranquillité je suis tombé et à quel comble d'embarras
j'ai dû monter (i). »
Parlant, dans une de nos réunions, des œuvres de saint Grégoire,
Mgr Duchesne assurait que la disparition des Dialogues, des Homélies,
de la Correspondance, ferait un vide sensible dans l'histoire de la civi-
lisation. Si de pareils soupirs et de tels gémissemens s'étaient perdus,
il manquerait peut-être aussi quelque chose à l'histoire de l'élégie
chrétienne et du lyrisme sacré.
Les souvenirs matériels de saint Grégoire ne sont pas nombreux à
Rome. Son iconographie ne compte que des images postérieures de
trop de siècles à sa vie. C'est une effigie assez banale et seulement
décorative, que la statue de Cordieri, dans une des chapelles du
Çœlius. Mais c'est une délicieuse figure, à la fois élégante et noble,
(1) Cité par Montàlembert dans les Moines d'Occident.
REVUE MUSICALE. 223
que Pintoricchio peignit à la voûte du chœur de Sainte-Marie du Peuple,
parmi les guirlandes et les arabesques d'or. Sous la Confession de
Saint-Pierre, dans les grottes vaticanes, asile de tant de merveilles, on
voit encore un saint Orégoire, sculpté par des mains florentines. Enfin,
sur les degrés de Tautel, devant le Saint-Sacrement, objet de rimumor-
telle Dispute, le docteur et le pontife, ayant à ses pieds son livre
des Moralia, siège sur le trône de marbre qu'on garde encore en son
église du Cœlius et dont les bras s'achevaient en têtes de lion.
A la porte de la sacristie de Saint-Pierre, — et cette place ne
messied pas à Tordonnateur de la liturgie, — un autel, que rien ne
distingue, recouvre les restes du grand Pape. Pendant les jours anni^
versaires, quelques cierges y brûlaient, fidèles, et, le matin de la
grand'messe pontificale, sur la modeste tombe de celui qui bientôt
allait être comme le patron ou le héros des cérémonies solennelles, je
me souviens d'une humble messe basse qui sonnait doucement.
S'il est un lieu dans Rome où se respire encore, pour ainsi dire,
l'âme de saint Grégoire, c'est le Cœlius. Ici fut sa maison natale; son
monastère, dédié à saint André, fut ici; une église, élevée à leur place,
porte son nom. Ici les envoyés du peuple vinrent le chercher et le
saisir, pour l'élever par force sur le glorieux et redoutable fatte. On
accède à l'église par la via San Gregorio, qui se détache du Colisée et
passe d'abord sous l'Arc de Constantin. Ce n*est point une rue, car des
maisons ne la bordent pas, mais plutôt, entre le Cœlius et le Palatin,
une allée déjeune verdure. Elle est presque déserte, par cette belle et
déjà chaude matinée d'avril. A peine si l'on y rencontre quelqu'une de
ces charrettes, peintes de couleurs vives, qui apportent de la cam-
pagne à la ville le vin des Castelli. Le paysan qui la conduit a relevé
sur sa tête, pour la défendre du soleil, une vieille capote arrondie en
berceau. Nous sommes au temps de Pâques : les chevaux portent à
leurs harnais des houppes de laine éclatantes ; le siège est garni de
rameaux d'olivier, de pécher, d'amandier, qui font au-dessus du dôme
de toile une autre voûte de feuillage et de fleurs. Une prairie monte
doucement au perron delà basilique. Transformée, hélas I et déformée
conmie tant d'autres, elle n'a gardé que ses colonnes et son pavé de
mosaïque. Mais, au fond, à droite, s'ouvre un petit oratoire dallé de
marbre et voûté d'or. Yoilà, taillé dans le marbre aussi, doré aussi par
le temps, le siège du pontife; la forme, la maëse et l'aplomb de cette
chaire primitive ont conservé quelque chose de la majesté romaine.
A l'opposé, la muraille se creuse en une sorte d'alcôve étroite et
grillée : « Ici, fatigué parles veilles et par un labeur incessant, Grégoire
;ii 9
^Pi^^
224 REVUE DES DEUX MONDES.
donnait on peu de repos à ses membres chétifs. « Modica memhra, »
dit Tinscription latine, et de ces deux mots le français ne peut rendre
la mélancolie et la débilité.
Une chapelle voisine renferme la table antique où le Pontife aimait
à rassembler douze pauvres et à les servir. Un jour, un treizième con-
vive, un ange, y vint s'asseoir. L'ange a disparu, mais des pauvres sont
encore là, couchés parmi les herbes. Heureusement les architectes et
les savans ont épargné jusqu'ici le CSoelius. n n'a souffert ni de l'édi-
lité, ni de l'archéologie. Encadrés dans la baie centrale du portique,
les deux palmiers de saint Bonaventure ajoutent leur grâce d'Orient
au paysage latin. La lumière et le silence enveloppent les jardins, les
vignes, les vergers, et sur la colline exquise, demeurée purement
romaine, on s'attend avoir revenir l'ombre du grand Romain.
L'Aventin est également resté digne de lui. Le collège de Saint-
Anselme, qu'y ont élevé les bénédictins, est peut-être le seul édifice
moderne qui ne déshonore pas les horizons de Rome, n les regarde,
il les domine, et, loin de les contredire, il s'accorde avec eux. Ici tout est
grégorien : non seulement, comme au Cœlius, le paysage : mais l'esprit,
le travail, les offices et les chants. Le dimanche de Pâques, à l'heure
où descend le soleil, nous entrâmes dans l'église. Elle est belle, simple
et forte, nue sans froideur et brillante sans omemens. Elle a, comme
les vieilles basiliques dont elle est imitée, un double rang de colonnes«
un plafond à poutres qui se croisent, un maître autel surmonté par un
de ces tabernacles de marbre, aux lignes droites et pures, dont les
baldaquins de style baroque ne sont que la caricature et comme la
contorsion.
Les moines chantèrent les vêpres de Pâques, puis le salut, et le
charme d'un chant que depuis longtemps nous n'avions pas entendu
ne tarda guère à nous reprendre. Comme il glissait, comme il se
répandait égal et doux, le chant grégorien, le « plain-chant, » sur
les surfaces planes et sur les marbres polis, sans compter qu'à la
sobriété de leur musique, les bénédictins savent assortir le reste du
cérémonial sacré 1 Des deux côtés de l'autel, ils n'avaient disposé que
peu de cierges et quelques gerbes légères; Jdais l'ordonnance en était
harmonieuse et des rapports subtils unissaient les lignes sonores avec
les lignes de flamme et les lignes de fleurs.
L'office prit peu de temps et fit peu de bruit. Le Bella prémuni
hostilia de VO Salutaris ne déchaîna pas les fureurs militaires par où,
dans les paroisses parisiennes, aux jours de fête, ces trois mots ont
coutume de se signaler. Le Tantum ergo ne fut que celui delà liturgie,
REVUE MUSICALE. 225
mais modulé J'allais dire modelé par des voix qui de la forme sonore
font presque une forme plastique, tant elles lui donnent de relief et de
perspective. Jamais soir de Pâques ne fut plus grave et plus doux, et,
sortant de la chapelle où venaient de s'accomplir des rites simples et
pnrs, devant la ville et la campagne qui s'étendaient sous nos yeux,
nous pûmes nous croire déjà sur la colline où Ton adorera le Père en
esprit et en vérité.
Jusqu'à la fin des fôtes grégoriennes, on ne lui rendit pas d'autres
hommages. A la Valicella comme à Saint-Grégoire, à Sainte-Marie
Majeure, au Latran ainsi qu'à Saint-Paul-hors-les-murs, messes,
Tépres, saints, il n'y eut d'office que dans le style grégorien. La mu-
sique à l'église ne fut que d'église, comme si les volontés du Pape
étaient non seulement publiées, mais obéies.
Elles reçurent à Saint-Pierre la consécration la plus éclatante.
L'effet d'une <r fonction » pontificale grégorienne, sous les gigan-
tesques voûtes, n'était pas d'avance assuré. En ces espaces infinis,
mille ou douze cents voix chantant ensemble risquaient de s'entendre
à peine, ou de se tiop entendre. On en pouvait craindre, autant que la
faiblesse, la violence ou la dureté. Le chant grégorien ne se prête pas,
ou du moins ne se prête pas toujours et tout entier, à ce qu'on
nomme, d'un mot trivial, mais expressif, une « exécution monstre. »
Quelques mélodies, les plus simples, comportent et réclament peut-
être ce genre d'interprétation. Les historiens de saint Grégoire nous
ont transmis le souvenir d'unissons, que le nombre de voix, ou plutôt
que les voix innombrables ont dû faire sublimes. C'est la Litania
uptiformis, qu'aux jours de la peste de 590, pénitente et suivant les
pas de son pontife, Rome tout entière psalmodia. C'est le Regina cœli,
chanté devant l'image, portée en procession, de la Vierge libérienne,
avec une telle ferveur que, suivant la légende, les anges descendant
du del y auraient répondu.
Mais, à côté de ses pièces faites pour le foule, il en est d'autres,
comme les Introity les Graduels, les Offertoires, qui veulent des inter-
prètes exercés et choisis. Par une heureuse fortune, celles-ci mêmes
n'ont rien perdu de leur beauté plus fragile. La multitude des voix n'a
pas forcé leur délicatesse, et, dans l'énorme vaisseau, leur parfum
léger ne s'est pas évanoui.
Fidèle le premier à l'esprit, et à l'esprit intégral, de ses propres
commandemens,le Souverain Pontife avait permis démêler à la messe
grégorienne im petit nombre de pièces polyphoniques : les unes
prises dans l'œuvre des anciens maîtres, les Gabrielli et les
TOMB XXI. — 1904. 13
226 REVUE DES DEUX MONDES.
Palestrina; une autre, la dernière et qui ne parut pas indigne des
précédentes, composée par don Lorenzo Perosi. Cela suffisait à rappe-
ler que le Motu proprio de Pie X est une loi de grâce ainsi que de
rigueur; elle définit l'esprit et le rôle de la musique moderne à l'église»
mais elle ne va pas jusqu'à la condamner. Et môme, en vertu d'un
ancien privilège, à l'entrée conmie à la sortie du cortège pontifical,
ainsi qu'au moment de l'élévation, les trompettes, les fameuses trom-
pettes d'argent, ont par trois fois sonné. Il est à souhaiter qu'elles son-
nent toujours; à Tinstant le plus mystérieux du sacrifice, quand toute
bouche humaine se tait, quand le prêtre même parle bas, il est beau
que leur appel héroïque jaillisse tout à coup de leurs lèvres de métal.
Il est encore plus désirable qu'elles sonnent autrement, c'est-à-dire
autre chose qu'une marche vulgaire ou qu'une cavatine de théâtre. Et
nous savons que, pour l'avenir, le Saint-Père y a déjà pourvu.
« Gregorius consul, » dit l'histoire. Un hymne de la liturgie dit
aussi « Gregorius prassuL » Comme à saint Grégoire lui-même, la pré-
séance appartint, dans la cérémonie de Saint-Pierre, au chant gré-
gorien. Il y parut sous tous ses aspects; il y manifesta toutes ses
beautés. Une fois encore, on s'aperçut que, par un retour commun aux
choses d'ici-bas, la plus vieille forme de la musique peut nous donner
les impressions que nous demandons, — parfois en vain, — à l'art le
plus nouveau. En un temps de polyphonie et d'orchestre à outrance,
le chant grégorien nous rend les délices, depuis longtemps perdues,
de la mélodie strictement homophone et vocale. Il restitue en quelque
sorte une catégorie de l'idéal sonore : l'unisson. Admirable par la
beauté des lignes, la mélodie grégorienne l'est également par la diver-
sité des modes ; elle l'est encore par un élément qui lui est propre,
par son rythme, dont la mesure moderne peut envier la liberté, voire
la fantaisie. Autant que mélodie, le chant grégorien est mélopée,
vocalise même, une vocalise délicieuse d'élégance, voire de caprice.
Enfin il est récitatif . Jamais la symétrie ni la carrure ne l'emprisonne
ou ne l'alourdit, a Un canto che parla; favellar in musica, » toutes les
définitions de la musique oratoire ou du discours musical se vérifient
et se réalisent en lui.
On a traité cet art de monotone. Est-il donc un état, un mouve*
ment religieux de l'âme qu'il ne soit capable d'exprimer? Il a pour do-
maine ce que dom Pothier nommait un jour très bien « la partie affec-
tive de la prière. » Autant que méditation, il est action, passion même,
et pas plus que de monotonie on ne saurait l'accuser de froideur et
d'insensibilité. Ceriaine séquence en l'honneur de saint Grégoire, su-
REVUE MUSICALE. 227
perbe d'éclat, d'enthousiasme, de lyrisme, a secoué cinquante mille
auditeurs d'un frisson et comme d'un transport sacré. « Ecinentes ^
iulcia celsaque, » y est-il dit, « nous chantons des choses douces et des
choses hautes. » C'est toute la définition de Tart grégorien. Une dou-
ceur céleste s'unit dans le verset « Justus germinahït sicut lilium », au
charme, pour ne pas dire au trouble tout moderne du rêve et de la
mélancolie. En vérité, je ne sais pas un effet ou, pour parler plus lar-
gement, pas un genre, pas un ordre de Texpression sentimentale où ne
puisse arriver la mélodie grégorienne. Elle y atteint par des moyens
dont la discrétion n'a d'égale que la sûreté. Sur les paroles capitales
du Credo : « Et homo factus est, » il a suffi que l'admirable coulée
sonore se fît un seul instant un peu plus suave, un peu plus lente,
pour qu'aux Incamatus les plus mystiques ou les plus pittoresques, à
celui d'un Bach ou d'un Beethoven, cinq ou six pauvres notes de plain-
chant n'eussent rien à envier. '
Musique monotone, répètent les ennemis de cette musique. D'au-
cuns ne craignent pas d'ajouter : musique protestante, et le second
reproche a de quoi mettre en joie les artistes et les historiens. On
n'avait pas encore assimilé saint Grégoire à Luther pour les condamner
ensemble, et jusqu'ici, lés caractères propres de l'art grégorien : la mé-
lodie, la vocalité et l'unisson, n'étaient pas regardés comme les signes
essentiels du génie musical allemand.
S'il est au contraire un art latin et classique, un art catholique
aussi, je veux dire universel, un art qui porte témoignage de l'anti-
quité, de la pureté, de l'unité de la foi, c'est le chant que, le matin du
11 avril, les voûtes vaticanes ont entendu. Ce jour-là fut de ceux que
n'oubliera pas l'histoire de l'art religieux. Pour la première fois peut-
être depuis des siècles, depuis la création de la polyphonie, un Pape a
célébré la messe pontificale à Saint-Pierre, suivant le rite, — nous ne
parlons que de musique, — et selon l'idéal grégorien. La noble basi-
lique a vu s'accomplir en elle une de ces étonnantes conciliations, une
de ces harmonies grandioses que Rome seule a le don de réaliser. Sous
les formes et comme sous les espèces d'une musique et d'une archi-
tecture qui dilTèrent l'une de l'autre au point de sembler d'abord
contraires et peut-être incompatibles, deux âges, deux âmes du chris-
tianisme, plutôt que de s'opposer, se sont fondues. Loin d'écraser les
simples mélodies ou de les engloutir, on eût dit que le dôme splendide
s'ouvrait au-dessus d'elles pour les attirer plus haut et pour les cou-
ronner. Alors entendre et voir fut une merveilleuse occasion de
penser. Alors les sons et les formes donnèrent à chacun de nous, avec
228 RLVUE DES DEUX MONDES.
une force, une acuité sans pareille, Tidée, le sentiment, presque la
sensation de ce fait extraordinaire : la tradition et la continuité de
r%1ise. L'ordre des temps chrétiens se développa tout entier, et quand,,
au moment de disparaître, le Pape laissa tomber sur des milliers de
fronts inclinés sa bénédiction dernière, il apparut vraiment comme le
Pontife, Pontifex, celui qui venait de jeter un pont mystérieux sur des
siècles d'art sacré.
Autant qu'un mémorial du passé, la messe pontificale fut un
signe, un gage de l'avenir. Dans son Motu proprio, le Saint-Père avait
donné le précepte ; il y a voulu joindre l'exemple. La cérémonie de
Saint-Pierre marque le passage, — qui ne s'est pas fait attendre, — de
la pensée à l'acte et du commandement à l'exécution. Rien n'a été
supprimé, ou seulement diminué, de la pompe et du décor, des évolu-
tions et des cortèges, des omemens et des mouvemens qui font de
Saint-Pierre, les jours de solennité pontificale, un corps vivant et ma-
gnifique, revêtu d'habits de fête. Mais, au centre de la basilique, devant
Tautel papal où ne brûlaient que les cierges rituels, et qui ne portait
pas une fleur, lorsque le Saint-Père entonna gravement les chants
liturgiques et que mille voix, graves conmie la sienne, lui répondirent
selon les modes liturgiques aussi, alors il fut évident qu'en ce corps
de marbre, l'âme n'était plus la même, et que dans la musique de la
prière, l'esprit de la prière venait de rentrer.
La messe peu à peu s'avançait. Les yeux baissés sur l'admirable
missel que peignirent pour lui, dans l'exU, nos moniales de Solesmes,
le Pape commençait la Préface. Le cardinal-diacre, qui l'assistait,
tourna pour lui la page du Sanctus, et le Saint-Père y vit une lyre d'or
où le Christ en croix est étendu. La miniature exquise et symbolique a
dû charmer et peut-être retenir un moment l'auguste regard. L'ait et
la foi ne pouvaient offrir de plus délicates actions de grâces au Pontife
dont la main ferme et douce a posé de nouveau sur la lyre l'image du
Crucifié.
Rome, 20 ayril 1904.
Camille Bellaiguk.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
30 aTïJ»
L'accueil qui a été fait à Rome et à Naples à M. le Président de la
République a produit en France une [heureuse irapressioa : il ne reste
plus rien désormais des nuages qui s'étaient élevés entre ta Fraoce
et l'Italie. Au fond, les deux pays n'ont sur aucim point du moade
des intérêts nécessairement en conflit, et la preuve en est qu*aussîtAt
qu'ils ont sincèrement voulu les concilier ils y sont parvenus s^ns
beaucoup de peine. Il faut rendre justice à la diplomatie des deux gou-
▼ernemens : c'est à elle que nous devons les résultats déjà obtenus.
Nous en sommes reconnalssans à M. Delcassé et à M. Barrère, pour
ne citer que les nôtres; mais nous savons aussi quels ont été, de
l'autre côté des Alpes, les bons ouvriers du rapprochement. Enfin le
roi Victor-Emmanuel et M. Loubet ont le droit de se dire Tuu à Tautre
qu'ils ont eu une part prépondérante dans le succès d'une poUtique
qu'ils ont voulue, préparée, et finalement consacrée.
n y a chez nous unanimité de sentimens à cet égard. On nous per-
mettra d'insister sur ce point, parce que les maladroites polémiques de
quelques-uns de nos journaux pourraient faire naître dans les esprits
quelque doute à ce sujet. Tout le monde en France se réjouit de voir
Tamitié de la France et de l'Italie renouée ; mais il faut bien avouer
que tout le monde ne le fait pas pour les mêmes moiils. La grande
majorité des Français ne voit qu'une chose dans le rapprochement, h
savoir le rapprochement lui-même ; mais d'autres se préoccupent seu-
lement des intérêts particuliers de leur parti, et on pourrait croire, à
les entendre ou à les lire, que le reste leur soit indiiïérent. Il faut
quon le sache de l'autre côté des Alpes, la France entière est en c«
230 REVUE DES DEUX MONDES.
moment d'accord avec son gouvernement. Sans doute il en serait au-
trement s*il était vrai qu*il y eût dans le voyage du Président de la
République ime intention offensante pour le Souverain Pontife. Beau-
coup de Français se demanderaient alors ce qu*a fait le Pape pour mé-
riter de noU*e part une semblable attitude, et ils auraient à exprimer
non seulement des réserves, mais des protestations légitimes. Nous
n'avons nullement à nous plaindre, et cela depuis longtemps, de le
politique du Saint-Siège à l'égard de la France, ni môme de son gou-
vernement. Dès lors,, comment admettre que M. le Président de la
République se soit proposé, en allant à Rome, d'ajouter quelque chose
aux tristesses du Saint-Père? Il n*a jamais eu l'intention qu'on lui
prête, et nous sommes convaincus que, si son voyage devait produire
sur l'esprit de Pie X la pénible impression qui cause tant de joie à
nos radicaux et à nos socialistes, il serait le premier à le regretter.
La vérité sur cette affaire est bien connue. Ce n'est pas M. le Pré-
sident de la République qui s'est refusé à faire une visite au Pape,
mais bien celui-ci qui a fait entendre qu'il ne pourrait pas s'y prêter.
S'il y avait là quelque chose de personnel au gouvernement de la
République et à son représentant officiel, nos radicaux socialistes
pourraient pour la première fois y relever un grief contre le Pape.
Mais il n'en est rien. Le Pape et le Président sont dominés l'un et
l'autre par une situation qu'ils n'ont point faite et dont ils subissent
les conséquences. Les deux prédécesseurs de Pie X ont établi une
règle à laquelle il croit devoir rester fidèle, et qui consiste à ne pas
recevoir au Vatican les chefs d'Ëtat catholiques venus à Rome comme
hôtes du roi d'itahe. Le Pape estime que, s'il accueillait un chef d'Ëtat
catholique venant du Quirinal, il paraîtrait reconnaître comme légi-
time rétablissement de la maison de Savoie à Rome, et c'est un
fait contre lequel il ne cesse pas de protester. Nous n'avons, quant k
nous, ni à nous associer à cette protestation, ni à la combattre. Nous
acceptons les faits accomplis depuis trente ans. Personne en France ne
rêve des restaurations auxquelles on a d'ailleurs cessé de croire. Cela
étant, il y a quelque chose d'un peu puéril dans la satisfaction bruyante
que manifeste chez nous la presse radicale-socialiste au sujet de la
visite que M. Loubet n'a pas faite à PieX. M. Loubet n'a pas exprimé
le désir d'être reçu par lui parce qu'il savait fort bien qu'il ne pouvait
pas l'être et ne le serait pas. Nos radicaux se trompent d'ailleurs
grandement lorsqu'ils disent que le gouvernement et le peuple italiens
auraient vu dans une visite du Président au Saint-Père une démarche
désobligeante et même injurieuse pour eux. Pourquoi en serait-il
REVUE. — CHRONIQUE. 231
ainsi? Ponrqaoi nos voisins et amis qui n'élèvent aucune objection
contre les visites courtoises faites au Pape par Guillaume II ou par
Edouard VII, jugeraient-ils différemment celle que pourrait lui faire
M. Loubet? Auraient-ils à notre égard des exigences qu'ils n'ont pas à
l'égard des autres? Nous sommes portés à croire qu'ils seraient
plutôt satisfaits de voir le Pape faire fléchir une première fois la règle
qu'il a posée : ils en tireraient aussitôt des conséquences heureuses
pour eux, et en concluraient que Pie X n'est plus aussi intransigeant
que ses devanciers au sujet de la présence du roi d'Italie à Home.
Ce8t une satisfaction que celui-ci n'a pas jugé à propos de leur
donner. Mais les Italiens sont ingénieux ; ils tirent parti de tout ce
qui arrive. Si M. Loubet était allé au Vatican, ils auraient dit que le
Pape s'inclinait devant les faits accomplis. M. Loubet n'y va pas, et
ik disent que c'est la France qui les accepte et les consacre. Tout
est donc et ne pouvait être que pour le mieux, au moins en ce qui
les concerne. Ils s'en réjouissent, et nous nous en réjouissons avec
eux.
Ce sentiment est chez nous général, et c'est pour cela que nous
nous élevons contre la prétention des radicaux qui cherchent à s'en
attribuer le monopole. Ils veulent, disent-ils, rétablir l'unité morale de
la France, et lorsqu'ils voient cette unité se produire sur im point, ils
s'empressent de la rompre, ou du moins de le tenter. Il faut à tout
prix que le voyage de M. Loubet à Rome leur serve à combattre leurs
adrersaires en France, et ils n'y trouvent qu'un prétexte à crier : Sus
aux modérés I Les modérés ne sont pas moins heureux qu'ils ne le
sont eux-mêmes du voyage et de son succès : peut-être le sont-ils
avec plus de désintéressement personnel. Ils aiment l'Italie pour elle-
même, pour les services qu'elle a rendus à la civilisation universelle,
pour la tournure de son génie, pour ses qualités généreuses, pour les
avantages réciproques que les deux pays doivent retirer de leur
mtente, et non pas pour les petits profits qu'ils pourraient tirer eux-
inêmes de la politique nouvelle dans l'intérêt de leur parti. A leurs
yeux, le rapprochement est un fait important dans l'histoire de
l*Europe, et la manière dont il est apprécié au dehors montre bien
qu'ils ne se trompent pas. La France, alliée fidèle de la Russie, amie
de l'Italie et de l'Angleterre, en bons rapports avec toutes les autres
puissances, sortie de l'isolement auquel on l'avait longtemps con-
damnée, voit en tout cela une garantie de plus pour le maintien de la
paix, ou pour la localisation de la guerre sur un seul point du
monde : et ce sont là des résultats dont il lui est permis de s'applaudir.
232 REVUE DES DEUX MONDES.
La France, disons-nous, amie de TAngleterre. En effet, avec
TAngleterre aussi ses relations viennent de se resserrer à la suite des
conventions et arrangemens que nous avons annoncés il y a quinze
jours, mais qui venaient à peine d'être signés alors, et dont il nous a
été impossible de parler comme il convenait.
Nous ne le pouvons même pas aujourd'hui : le cadre d'une seule
chronique est trop étroit pour cela. Nos arrangemens avec l'Angleterre
touchent à une infinité d'objets : nous devons nous contenter d'en indi-
quer le sens général. Dans leur ensemble, ils nous ont paru équitables,
et H faut bien qu'ils le soient puisqu'ils ont été accueillis favorable-
ment des deux côtés du détroit. Ceux mêmes qui, en France, ont une
tendance naturelle et en quelque sorte instinctive à croire que, dans
tout accord avec l'Angleterre, nous devons nécessairement avoir été
dupes, se sont tus cette fois ou n'ont exprimé que de timides réserves.
Aussi gardons-nous toute notre liberté d'esprit pour reconnaître
ce qu'il y a de satisfaisant et d'heureux dans le fait même que la
France et l'Angleterre aient pu résoudre d'une manière amicale et
loyale la plupart des difficultés pendantes entre elles. Nous avons tou-
jours été partisans de cette entente, qu'on appelait autrefois cordiale,
entre les deux pays : on y a mis longtemps bien des entraves, et nous
ne rechercherons pas à qui la faute en est particulièrement imputable.
Ce qui vient de se faire aurait été impossible il n'y a pas encore beau-
coup d'années, peut-être même beaucoup de mois. Pourquoi? Est-ce
parce que les questions n'étaient pas les mêmes? Non apparemment :
ce ne sont pas les choses qui ont changé, mais les hommes, et on a
vu alors qu'U n'y a rien d'impossible à une bonne volonté forte et
sincère, ou plutôt à deux volontés de ce genre lorsqu'elles agissent en
commun. On assure qu'au-dessus de toutes, celle du roi Edouard Yll
s'est exercée d'une manière active et efficace : les deux pays doivent
lui en savoir gré. Nous parlions en effet, il y a un moment, des
conditions les plus propres à maintenir dans le monde ce qui y reste
encore de paix, et sans doute le rapprochement de la France et de
l'Italie fera beaucoup pour cela ; mais l'amitié de la France et de
l'Angleterre apparaît, pour la solution de ce problème, comme un
facteur d'une puissance prépondérante, lorsqu'on songe qu'elles ont
l'une et l'autre de grands intérêts en Extrême-Orient ; que Tone est
l'alliée de la Russie et l'autre l'alliée du Japon; et qu'elles peuvent,
à un moment donné, contribuer à la cessation de la guerre ou au
règlement de ses conséquences. Nous n'en sommes malheureusement
pas encore là. Mais, avec un présent troublé et un avenir incertain,
REVUE. — CHRONIQUE. 233
Tamitié des deux pays, qui aurait été en tout temps un bienfait
pour le monde aussi bien que pour eux-mêmes, présente un caractère
particulier de convenance et d'opportunité. Eussions-nous fait
quelques sacrifices pour atteindre ce résultat, qu'il faudrait encore se
féliciter de l'avoir atteint.
Les arrangemens conclus se divisent en trois groupes principaux :
i* Terre-Neuve-Afrique; ^ TÉgypte et le Maroc; 3<» le Siam.
Nous ne parlerons que pour mémoire des Jalons plantés en vue
d'une entente future aux Nouvelles-Hébrides, et du retrait fait par
TAngleterre de la protestation qu'elle avait élevée contre les droits de
douane établis par nous à Madagascar. Ce ne sont pas choses négli-
geables, mais ce sont choses secondaires à côté de celles dont il nous
reste à dire un mot.
Terre-Neuve était une question délicate entre nous. Il faut rendre
à l'Angleterre la justice qu'elle n'a jamais contesté, qu'elle a toujours
reconnu, et qu'elle a constamment fait respecter, non parfois sans
difficultés pour elle, les droits que le traité d'Utrecht nous avait
attribués, en 1713, sur une partie très considérable des côtes de Terre-
Neuve, et que des traités subséquens avaient encore développés.
Cependant, on pouvait prévoir qu'un jour viendrait où il serait impos-
sible de maintenir un état de choses infiniment plus onéreux à la
colonie de Terre-Neuve qu'il ne nous était profitable, et contre lequel
le temps avait déjà travaillé et continuait de travailler avec une force
de transformation et de destruction plus puissante que tous les
accords diplomatiques. Nos droits étaient incontestables et incon-
testés : ils n'avaient d'autre défaut que d'être contre nature. Ils con-
sistaient essentiellement en ceci : que nous avions seuls, à l'exclu-
sion des Terre-Neuviens eux-mêmes, le droit de pêcher dans les eaux
du french shore, et d'utiliser la côte pour le séchage et la préparation
du poisson. Nous ne pouvions, à la vérité, élever sur le rivage que
des constructions légères qui ne survivaient pas à la saison; mais
les Terre-Neuviens, eux, ne pouvaient rien y construire du tout, et
la moitié de leurs côtes était frappée par là d'une servitude qui deve-
nait de jour en jour plus intolérable. Elle ne l'était pas au moment où
a été signé le traité d'Utrecht, U y a près de deux cents ans. La po-
pulation de la colonie était alors peu développée. Le french shore
était un désert, sur lequel nos pêcheurs pouvaient établir leurs
constructions volantes sans gêner personne, de même qu'ils ne
trouvaient pas de concurrens dans les eaux territoriales. Mais, peu à
peu, la situation a changé. La population de Terre-Neuve a décuplé, a
234 REVUE DES DEUX MONDES.
centuplé : Tîle est devenue trop étroite pour ses habitans. En même
temps que le progrès matériel, est venu le progrès moral. Terre-Neuve
a eu un gouvernement à peu près autonome, avec un parlement légi-
timament soucieux et jaloux des intérêts du pays ; et alors les
difficultés ont commencé. BUes ont été sans cesse en augmîentant.
L'Angleterre a pu craindre sérieusement que Terre-Neuve ne se déta-
chât d'elle pour se donner au^ Canada ou aux Ëtats-Unis, si elle
n'obtenait pas satisfaction. Depuis quelque temps, on avait établi un
modus Vivendi qui devait être renouvelé tous les ans et qui Tétait en
effet par le parlement de Terre-Neuve, mais, chaque fois, avec une
résistance plus grande. On sentait que la corde trop tendue finirait
inévitablement par se rompre : il était temps d'aviser.
Ce qui rendait nos droits encore plus intolérables, c'est que, en
fait, nous avions presque cessé de les exercer dans la partie qui nous
était utile, tout en les maintenant dans celle qui était onéreuse aux
Terre-Neuviens.Le poisson, c'est-à-dire la morue que nous péchions au-
trefois dans les eaux du french shore, les avait désertées pour un motif
inconnu, et nous alUons pêcher en pleine mer, sur ce qu'on appelle
le Grand-Banc. Toutefois, conmie la morue pouvait revenir dans les
eaux du french shore par un de ces déplacemens dont la loi est restée
mystérieuse, nous maintenions à rencontre des colons toutes les
servitudes dont leur territoire était frappé. Naturellement, ils cher-
chaient à y échapper; ils construisaient sur le french shore; parfois
même ils nous demandaient et nous leur donnions l'autorisation de
le faire ; mais c'étaient des difficultés sans cesse renouvelées. Si nous
leur en faisions, ils nous en faisaient aussi. Faute de morues, nous
nous étions mis à pêcher des homards. Ils ont inventé alors contre
nous que le homard n'était pas un poisson, mais un crustacé, et que
nous ne le péchions pas, mais que nous le captions, toutes choses qui
n'étaient pas prévues par le traité dlJtrecht. Ce qui était plus sérieux,
c'est le reproche qu'il s nous adressaient de construire sur le rivage,
pour le séchage et la préparation du homard, des établissemens per-
manens. Enfin, ce qui était plus grave, c'est qu'ils refusaient de
vendre à nos pêcheurs la boette, c'est-à-dire l'appât indispensable
à leur industrie. Le parlement avait voté un bill à cet effet. On le
voit, entre Terre-Neuve et nous, si ce n'était pas l'état de guerre,
c'était celui de vexations continuelles. Il fallait en finir.
A plusieurs reprises, il en avait été question, mais toujours sans
succès. A l'indemnité pécuniaire que l'Angleterre se montrait disposée
à donner à nos pêcheurs, nous lui demandions d'ajouter au profit de
REVUE. — CHRONIQUE. 235
la France elle-même une indemnité territoriale, puisqu'il s'agissait
pour elle de renoncer à des servitudes territoriales. Mais c'est à quoi
elle n'avait jamais voulu consentir. Il n'en a plus été de môme cette
fois. Le gouvernement anglais nous a accordé en Afrique trois petits
territoires. Nous aurions préféré qu'il nous concédât la Gambie, qui
forme une enclave dans nos colonies de l'Afrique occidentale : il
ne nous en a cédé qu'une parcelle, mais cette parcelle nous permet
d'accéder à la partie navigable du fleuve, ce qui est pour nous un
avantage appréciable. Il nous a accordé en second lieu une rectifi-
cation de frontière entre le Niger et le lac Tchad. La frontière avait
été tracée autrefois dans des conditions si défectueuses que, faute de
i^ules avec des puits, ii y avait solution de continuité entre nos
divers territoires : nous aurons désormais une route qui en reliera les
parties les unes aux autres. Enfin, on nous cède les îles de Los en
face de Konakry. Tout cela n'est, si l'on veut, que de la petite mon-
naie territoriale : ce sont néanmoins des territoires, c'est-à-dire ce qu'on
nous avait refusé jusqu'à ce jour. Nos pêcheurs, bien entendu, seront
indemnisés pécuniairement, dans d«s conditions qui offrent des ga-
ranties suffisantes. Cette question de Terre-Neuve, il ne faut pas
hésiter à le dire, est résolue convenablement et honorablement : peut-
être même, est-ce la partie de nos arrangemens qui offre le moins de
piise à la critiqua. Qu'on nous passe le mot, c'est pour nous une
épine hors du pied. Nous conservons la liberté de pêcher, comme les
Terre-Neuviens eux-mêmes, dans les eaux de l'ancien french shore, et
non seulement la morue, mais encore le homard. Nous ne perdons
<ïae le droit d'utiliser le rivage pour la première préparation du pois-
ion. Enfin on ne fera plus de difficultés pour nous vendre la boette.
Nous gardons, par conséquent, à Terre-Neuve une situation privi-
légiée : nous n'y perdons qu'un privilège exorbitant.
La partie de nos arrangemens qui se rapporte au Maroc et à l'Egypte,
— entre lesquels on a établi, soit dit en passant, un parallélisme que
nous aurions préféré moins régulier, — soulève des questions plus
complexes. Depuis qu'il est ministre des Affaires étrangères, M. Del-
cassé n'a jamais perdu de vue la question marocaine, et il a mis une
grande ténacité à la résoudre, tantôt par un moyen, tantôt par un
antre. On sait qu'il s'est déjà entendu avec l'Italie pour qu'elle se
désintéressât du Maroc : en retour, il lui a dit que la France n'avait
aucune vue sur la TripoUtaine. Mais il restait encore d'autres puis-
sances à désintéresser, l'Espagne par exemple et l'Angleterre, et on
devait y trouver plus de difficultés. S'il y a eu des pourparlers avec
236 revuf: des deux mondes.
l'Espagne, ils n'ont pas abouti. Des négociations plus heureuses ont
été poursuivies avec TAufleterre, et nous en connaissons aujourd'hui
le résultat. Il peut se résumer en un mot : l'Angleterre, elle aussi,
à son tour, se désintéresse du Maroc, et se borne à nous recomman-
der les intérêts de l'Espagne. Elle fait deux réserves auxquelles nous
avons consenti : la première est que, sur une étendue assez consi-
dérable des côtes marocaines, à gauche et à droite du détroit de
Gibraltar, il ne sera pas fait de fortifications; la seconde que le
régime douanier établi par les traités existans sera maintenu pendant
trente années. Tels sont les engagemens que l'Angleterre prend envers
nous au Maroc : nous verrons dans un moment ceux que nous prenons
envers elle en Egypte. Mais, disons-le tout de suite, il s'en faut de beau-
coup que cette question du Maroc ne laisse aucune appréhension dans
notre esprit. Elle est très loin d'être réglée. Puisse-t-elle l'être seule-
ment par la diplomatie ! C'est notre désir le plus vif, et c'est l'espérance
de notre gouvernement; mais nous avons des doutes à cet égard.
Il est si facile de commettre des fautes au Maroc que ce serait
merveille si nous n'en commettions aucune : or chacune peut entraîner
des conséquences très longues et très lourdes. Le pays, on le sait, est
le contraire d'un pays organisé et centralisé; l'anarchie seule y
règne; on n'y perçoit l'impôt qu'à coups de fusil. La population est
fanatique et guerrière, mal armée heureusement et divisée ; mais, en
ca qui concerne ces divisions, qui sait si elles ne s'effaceront pas de-
vant l'étranger chrétien ? Nous ne pouvons donner ici que des indica-
tions rapides et sommaires : toutefois il est peu vraisemblable que la
question du Maroc, telle qu'elle est posée, soit résolue par des procé-
dés purement pacifiques, et les autres risquent de nous coûter cher et
de nous conduire loin. Nous lisons le passage suivant dans la dépêche
que lord Lansdowne a écrite à sir Ed. Monson, et qui sert en quelque
sorte de préface au Livre bleu anglais publié sur nos arrangemens :
« La France est prête à faire tous les sacrifices et à encourir toutes les
responsabilités qu'implique l'objet de mettre fin à l'état d'anarchie
existant sur les frontières d'Algérie. Le gouvernement de Sa Majesté
n'est pas préparé à assumer de telles responsabilités ou à faire de
tels sacrifices, et, en conséquence, il a volontiers admis que, si une
puissance européenne quelconque doit avoir une infiûence prépondé*
rante au Maroc, cette puissance est la France. » Peut-être y a-t-il là
quelque ironie. Peut-être lord Lansdowne a-t-U cédé au penchant asseï
habituel aux ministres anglais de déprécier ce à quoi ils renoncent.
Lord Salisbury en a donné autrefois des exemples mémorables.
REVUE. — CHRONIQUE. 237
Sans doute aussi faut-il tenir compte de ce fait que la lettre de lord
Lansdowne s'adresse plus au public et au parlement britanniques
qu'à sir Ed. Monson : elle n'en contient pas moins un avertissement
discret, et les oreilles un peu sensibles doivent l'entendre. 11 en est
de même d'an autre passage, où lord Lansdowne parle de l'Espagne.
On lit dans ce texte de l'arrangement : « Les deux gouvememens,
slnspirant de leurs sentimens sincèrement amicaux pour T Espagne,
prennent en particulière considération les intérêts qu'elle tient de sa
position géographique et de ses possessions territoriales sur la côte
marocaine de la Méditerranée, et au sujet desquels le gouvernement
se concertera avec le gouvernement espagnol. » Quel sera le caractère
de ce concert? « Une troisième condition, dit lord Lansdowne à sir
Ed. Monson, a trait à l'Espagne. Une reconnaissance adéquate et satis-
faisante des intérêts espagnols, politiques et territoriaux, a été dès
le début, dans l'esprit du gouvernement de Sa Majesté, un élément
essentiel de tout règlement de la question du Maroc. L'Espagne a
des possessions sur la côte marocaine, et l'étroite proximité des deux
pays a fait naître, du côté du gouvernement et du peuple espagnol,
l'attente raisonnable qu'il serait tenu un compte spécial des intérêts
espagnols dans tout arrangement ayant trait à l'avenir du Maroc. Le
fOQTernement de Sa Majesté a constaté avec satisfaction que, en tant
qu'il s'agit du principe en question, les deux gouvernemens sont en-
tièrement d'accord, et que c'est l'intention du gouvernement français,
comme du gouvernement britannique, de veiller à ce que la considé-
ration spéciale que tous les deux reconnaissent être due à l'Espagne
ne lui soit pas moins témoignée en ce qui concerne les questions de
forme qu'au point de vue de ses intérêts matériels. » Et plus loin :
i Finalement, en ce qui concerne l'Espagne, les deux gouvernemens
constatent qu'ils ont admis que ce pays a des intérêts exceptionnels
nr certains points du Maroc et que ces intérêts doivent être respectés
par les deux puissances. Le gouvernement français s'est proposé
d'arriver à une entente avec l'Espagne quant à la manière dont cette
stipulation pourra être exécutée, et de communiquer au gouverne-
ment de Sa Majesté les termes de l'arrangement qui pourra être conclu
dans cette intention. » Tout cela est vague, sauf l'obligation finale que
nous aurions acceptée, bien qu'elle ne soit pas dans l'arrangement, de
constituer l'Angleterre juge de nos concessions k l'Espagne. Quelles
que soient ces concessions, l'Espagne les trouvera-t-elle suffisantes?
Et quelles qu'elles soient aussi, il faut dire nettement que, dans le
cas où la constitutioa politique et territoriale future du Nord de
238 REVUE DES DEUX MONDES.
TAfrique nous donnerait pour voisins à l'Est les Italiens et à TOuest
les Espagnols, noiis poumons bien avoir à regretter un jour les voi-
sinages inoffensifs qui assurent en ce moment la sécurité de TAlgérie.
Nous avons demandé le Maroc, TAngleterre nous l'abandonne ; elle
nous demande TËgypte, nous la lui abandonnons. Elle y est à la vérité
I depuis plus de vingt ans, et tant de fautes, au moment initial et de-
puis, ont été commises par nous sur ce terrain, qu'il est devenu dif-
ficile d'échapper désormais à leurs conséquences. Nous consentons
à une telle transformation de la Caisse de la Dette qu'elle ne sera plus
que l'ombre d'elle-même. Encore une institution dont nous avons
bien mal su nous servir! Nous avions fait reconnaître par les tribu-
naux notre droit de mettre opposition à l'emploi que le gouvernement
anglo-égyptien voulait faire des réserves de la Caisse. Rien de
mieux; mais, le lendemain, il aurait fallu montrer de la bonne volonté»
de la bonne grâce même à l'Angleterre, et entrer en relations perma-
nentes avec elle sur l'utilisation des réserves, en vertu du principe
do ut des. Au lieu de cela, nous avons veillé sur les réserves à la ma-
nière du chien du jardinier qui n'en use pas et empêche les autres
d'en user, jusqu'au moment où nous livrons tout à la fois, et les ré-
serves démesurément accrues, et la Caisse elle-même où elles ne se
reformeront plus, et qui perdra d'ailleurs le caractère d'une institution
diplomatique. Ce n'est pas un reproche que nous adressons aux né-
gociateurs d'hier, ou du moins ce reproche s'adresse beaucoup plus
au passé qu'au présent. Peut-être ne pouvait-on pas faire aujour-
d'hui autrement qu'on n'a fait. Mais on ne saurait se méprendre sur le
caractère de nos concessions. Au surplus, la lettre de lord Lansdowne
est, encore sur ce point, très explicite. Après avoir dit que le traité
autorise le gouvernement britannique à nommer des consuls dans
les cités et les ports du Maroc et à établir la juridiction consulaire sur
les sujets britanniques, la lettre continue ainsi : « Tl est nécessaire
que j'ajoute quelques mots au sujet des autres points sur lesquels
les droits internes de souveraineté du gouvernement égyptien sont
soumis à l'intervention internationale. Ce sont les conséquences du
système connu sous le nom de capitulations. Il comprend la juridic-
tion des cours consulaires et des tribunaux mixtes, ces derniers appli-
quant une législation qui exige le consentement de tous les Ëtats
européens et de quelques autres non européens avant de pouvoir
être modifiés. D'après l'opinion de lord Cromer, le temps n'est pas
encore venu pour aucun changement organique dans cette voie, et
le gouvernement de Sa Majesté n'a pas dès lors, dans les circon-
REVUE. — CHRONIQUE. 239
stances actaelles, proposé des chaDgemens daas ce sens. Aussitôt
que TÉgypte sera prête pour Tintroduction d'un système législatif
et judiciaire semblable à celui qui existe dans d'autres nations civili-
sées, nous avons des raisons suffisantes de compter sur la coopération
française pour effectuer les changemens nécessaires. >> Cela est clair.
L'échéance que prévoit lord Lansdowne est sans doute lointaine,
et sans doute elle n'arrivera que lorsque la contre-partie de ce qui se
ferait en Ëgjrpte pourra se faire aussi au Maroc ; mais enfin elle arri-
vera, et on comprend la joie de TÂngleterre à la pensée que les der-
nières institutions européennes disparaîtront alors de TËgypte. On ne
saurait exagérer la gravité de cette concession. Cependant nous ne
nous plaignons pas qu'on Tait faite : nous l'avons dit en commençant,
notre bonne entente avec l'Angleterre valait quelques sacrifices. En
revanche, celle-ci consent à mettre immédiatement en vigueur le traité
concln^en 1888, pour le libre usage du canal de Suez, c'est-à-dire pour
sa neutralisation. Est-ce encore la contre-partie de l'engagement que
nous avons pris de ne pas fortifier la côte marocaine à Test et à l'ouest
du détroit de Gibraltar? Quoi qu'il en soit, il faut l'accueillir avec
satisfaction.
La place nous manque pour parler du Siam. Un mot suffit d'ail-
leurs, à savoir que l'arrangement de 1896, atténué ou obscurci par des
interprétations subséquentes, devient enfin une réalité et recouvre
toute sa valeur. Nous sommes libres à l'est du bassin du Ménam, de
même que les Anglais le sont à l'ouest : une fois de plus l'équilibre est
parfait.
On nous reprochera peut-être de ne pas imiter les ministres
anglais et de ne pas assez déprécier ce à quoi nous renonçons. Q
nous est impossible, en effet, de ne pas exprimer quelques regrets au
sujet de l'Egypte, non plus que quelques appréhensions au sujet du
Maroc. Mais cela n'altère pas notre jugement sur l'ensemble de nos
arrangemens : favorable dès le début, il reste tel après réflexion.
Comment se mettre d'accord sans se faire des concessions réciproques?
Nous en avons fait, et quelques-unes sont pénibles ; on nous en a
fait, et c'est tant mieux pour l'Angleterre si les siennes le sont moins
pour elle. Gela n'en diminue pas la valeur pour nous. Enfin, et par-
dessus tout, l'entente est conclue; rien désormais ne nous divise;
nous pouvons entrer dans une ère nouvelle où nous avons sans doute
beaucoup à oublier, mais où nous avons aussi quelque chose à espé-
rer. Le monde, Dieu merci! est assez grand pour la France et pour
l'Angleterre, et pour d'autres encore. C'est une vérité certaine : toute-
240 REVUE DES DEUX MONDES.
fois elle ne paraît telle que lorsque les préjugés et les préventions
ont cessé de Tobscurcir.
La grève qui se poursuit en ce moment à Marseille contient une
leçon digne de ne pas passer inaperçue : si elle est bien comprise, les
souffrances infligées au monde du travail n'auront pas été tout à fait
perdues. Les inscrits maritimes se sont mis en grève, pourquoi? Parce
qu'ils ont voulu que, sur les navires de commerce, le commandement
dépendit d'eux. Se faisant les juges de leurs offlciers,ils ont prononcé
une sorte d'ostracisme contre celui-ci ou celui-là. C'est une prétention
analogue à celle des ouvriers qui excluent de l'usine tel contre-maître,
ou tel ingénieur, quand ce n'est pas le directeur lui-même : elle est
ici plus grave, car sur un navire, la discipline doit être absolue. Qu'ont
fait les officiers? Ils se sont mis en grève à leur tour, et ont déclaré
qu'ils ne la cesseraient que lorsque leur autorité sur leurs honmies
aurait été pleinement reconnue et consacrée. Les inscrits ne s'atten-
daient pas à cette répUque; ils croyaient avoir seuls des syndicats;
ils estimaient pouvoir seuls dicter des conditions. On leur montre le
contraire, et ils en restent très déconcertés. Le jour où on appliquera
aux syndicats et aux grèves le principe: similia similibus obslant, bien
des choses changeront dans le monde du travail. On ne sait pas encore
comment se terminera la grève de Marseille ; nous souhaitons que ce
soit le plus tôt possible, car elle apporte un trouble, des souffrances
et des ruines nouvelles dans une ville qui a été déjà bien éprouvée;
mais elle apporte aussi un élément nouveau dans les conflits de ce
genre. Et l'expérience vaut la peine d'être poursuivie jusqu'au bout.
Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant^
F. Brunbtièrb.
PREMIER CONFLIT KM M PRDSSE
LE LUXEMBOURG
1867
I
Le marquis de Moustier était beau, d'une courtoisie élégante
et froide, qui, aux moindres heurts, tournait facilement à l'ftpreté
hautaine. Instruit, capable de flexibilité, il connaissait bien les
affaires de l'Europe : notamment, ayant séjourné à Berlin plu-
sieurs années, celles d'Allemagne, et, venant de Gonstantinople,
celles d'Orient. Sa rédaction n'avait pas la pondération logique
et la correction un peu pompeuse de Drouyn de Lhuys ; elle cou-
rait davantage, sans dessin et sans couleur, tant soit peu diffuse,
non cependant au point d'ôter à la pensée sa clarté, et quelque-
fois, son mordant. Il apportait dans la négociation un optimisme
inlassable : son oreille ne percevait pas le non, pourvu qu'il ne
fût pas brutal; dès que le refus était enguirlandé, il convertissait
les complimens en concessions, revenait à la charge, et, après
avoir paru vous écouter et être convaincu par vos objections, re-
commençait comme si vous n'aviez rien dit, tel qu'un somnam-
bule qui suit sa propre illusion sans apercevoir les objets exté-
rieur3. Il avait été fort actif, mais il ne se montra pas tel, si co
n'est par soubresauts, au quai d'Orsay. Il était ailleurs beaucoup
plus que dans son cabinet, avec cela difficilement abordable,
inexact à ses rendez-vous, et ne se retrouvant que si la circon-
stance demandait une action immédiate.
TOMi xs. — 1904. 16
2f ^ ^ ItËVUE DES DEUX MONDES.
Gomme tous ses collègues de la diplomatie, il appartenait à
l'école de Talleyrand et de Thiers, celle de l'équilibre; prisait fort
peu le principe des nationalités, quoiqu'il lui eût prêté quelque
secours en Roumanie et en Serbie; et prenait son parti de
l'unité italienne, sans s'en féliciter, tout à fait aux regrets des
réceûs agrandissemens de la Prusse, considérant, lui aussi, la
bataille de Sadowa comme une défaite française. Quand, après
quelques propos vagues échangés à Biarritz avec l'Empereur, à
son arrivée en France (octobre 1866), il vint prendre possession
de son poste à Paris, il se mit facilement d'accord avec Rouher
sur la nécessité de continuer les négociations secrètes sur la
Belgique et le Luxembourg, entamées par Benedetti en août, et
interrompues par le départ de Bismarck pour la campagne. Ce
fut d'un commun accord l'affaire principale à laquelle il fallait
sacrifier toutes les autres. Pour avoir les mains plus libres, il com-
mença par liquider le passé encombrant de l'occupation romaine.
La nature des relations entre la France et l'Italie avait
changé. Jusqu'en 1866 l'Italie, n'ayant d'espérance qu'en nous,
se montrait maniable, et ce n'était pas pour ses ministres une
cause de faiblesse que d'entretenir des relations amicales avec
l'empereur des Français. Elle n'imaginait pas que la Prusse pût
l'aider & quoi que ce soit et surtout à reconquérir les provinces
vénitiennes, qu'en 1859 le roi Guillaume avait contribué à
assiirer à l'Autriche par ses menaces d'intervention. Elle comptait
exclusivement sur l'amitié de la France, et le besoin absolu
qu'elle en avait, donnait h nos conseils une force et une autorité
particulières. Maintenant que nous l'avions poussée nous-mêmes
dans les bras de la Prusse, elle se croyait assurée d'un appui
contre nous ; sa préoccupation était de marquer son indépen-
dance; et même lorsqu'elle suivait nos avis, ses ministres en pro-
fessaient le dédain. Toutefois cet état d'esprit se manifesta d'abord
prudemment. Par notre occupation de Rome, nous empêchions
encore les Italiens d'être tout à fait maîtres d'eux-mêmes, et ils
nous laissèrent multiplier les précautions afin que notre départ
ne devint pas fatal à la sécurité du Pape.
Moustier notifia, en termes qui ne permettaient aucune équi-
voque, que le gouvernement français ne supporterait pas la
violation des engagemens pris par l'Italie pour la protection
du territoire pontifical. L'Empereur ayant souvent répété qu'il
n'y avait pas lieu de s'arrêter à ce que disaient ou faisaient ses
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE l LE LUXEMBOURG. , 243
)gens, et qu'on ne devait prendre en sérieuse considération que
ce qu'il disait lui-même, se crut obligé d'accréditer la parole de
son ministre qui, sans cela, n'eût rassuré personne. Il écrivit à
son ami Arese, l'intermédiaire intime entre lui et le Roi : « Votre
leltre m'a fait grand plaisir, car elle me prouve qu'il y a en Italie
quelques personnes qui rendent justice à ce que j'ai fait pour
votre pays. La conduite de beaucoup de vos compatriotes m'a
été d'autant plus sensible qu'il faut que vous sachiez qu'avant la
gaerre, j'avais conclu avec l'Autriche un traité par lequel, en cas
de victoire en Allemagne, elle me céderait la Vénétîe. Mainte-
nant il reste l'affaire de Rome, mais il faut qu'on sache que de
ce côté je ne céderai rieriy et que je suis bien décidé , tout en
exécutant la Convention du 15 septembre, à soutenir le pouvoir
temporel du Pape par tous les moyens possibles. »
Il envoya à Florence un homme de sa confiance, le général
Fieury, afin de répéter aux ministres italiens ce que Moustier
leur avait déjà dit et ce qu'il venait de confirmer à Arese, sur sa
terme volonté de ne pas permettre qu'on recommençât la comédie
de Cavour dans les Marches et dans l'Ombrie.
II
Bismarck, dans la retraite oti il était allé chercher un peu de
repos, semblait avoir oublié sa promesse & Benedetti de l'ap-
peler par le télégraphe pour > conclure le traité d'alliance offen-
sive et défensive, relatif à la conquête de la Belgique, et la vil-
légiature d'été de Benedetti n'avait été troublée par aucun appel
télégraphique. Bismarck n'était pas, du reste, en état de s'oc-
cuper sérieusement et avec suite d'une affaire aussi épineuse. Sa
femme écrivait à Keudeli : « Nous sommes séparés du monde
entier au milieu de la verdure des haies et des pampres, parmi
les roses d'automne, soignés on ne peut mieux : si nous avions la
santé, ce serait une existence paradisiaque, mais le souci, la mor-
telle inquiétude causée par la vue de ce cher Bismarck étendu là,
paie, épuisé, morne, et qui, en dépit des soins, des prières, garde
un aspect minable qu'il n'a plus eu depuis 1859. Ah ! c'est telle-
ment triste qu'on en voudrait pleurer de longues heures : si on
le pouvait, on se sentirait peut-être le cœur plus léger (1). »
(1) De Putbus, 9 octobre 1866.
244 REVUE DES DEUX MONDES,
Elle était inquiète surtout de ce qu'il n'aimait plus le vin et
ne fumait que deux cigares. Peu à peu, cependant, il reprit
quelques forces, comn^ença à se promener deux heures par jour.
« Si seulement mon cher Bismarck pouvait revenir au cigare et
au vin! » avait dit la comtesse. Il y revint, et même se distingua
à table, fit d'une traite trois heures de promenade, retrouva le
sommeil, et se remit par intervalles à. s'occuper d'affaires. *
Il dictait alors à sa femme. De ces dictées, conservées par
Keudell,je n'en trouve qu'une se rapportant à la France : « La pré-
cipitation du retour des troupes françaises du Mexique n'est pas
sans importance pour nous, en ce qui concerne le règlement de
nos rapports; je voudrais qu'on attirât l'attention de Sa Majesté
sur ce point (1). » Sa pensée s'attache surtout au développement
des affaires d'Allemagne et à la préparation de la future Consti-
tution fédérale. Il lit attentivement son officieuse Gazette de F Al-
lemagne du Nordy et il multiplie les objurgations à son rédacteur
enchéf Brass. Quelques-unes de ces notes complètent l'esquisse
morale ,de son caractère, et montrent quelle vigueur claire il
conservait même dans la prostration physique : « Les correspon-
dances venues des nouvelles provinces continuent à n'être pas
de bon goût. Elles avouent beaucoup trop que le mécontente-
ment règne contre nous. C'est vrai, sans doute, mais ce n'est pas
à nous de le publier à son de trompe. Nous devons traiter ces
symptômes de crétinisme particulier à quelques hobereaux. Ce
que les rapports officiels en disent doit rester dans les archives
et ne pas être confié à Brass. Qu'il n'écrive pas d'article chauvin
sur le Luxembourg (26 octobre). — Que Brass évite les rodo-
montades théoriques comme celle contre le ministre badois
Freydorf, qu'il ne fourre pas toujours sous le nez des petits
États que nous voulons amadouer son poing de grande puis-
sance. Il faut adresser des flatteries aux petits dont nous avons
besoin, et à leurs ministres, plutôt que d'amener des disputes au
moyen de théories constitutionnelles tirées par les cheveux. Plus
nous agirons fortiter in re^ plus nous pourrons écrire suaviter
in modo. Même, pour nos affaires intérieures, il est absolument
nuisible d'exposer des théories sans fard et des théories consti-
tutionnelles. — Toute vérité n'est pas bonne à dire. Que Brass
lise cette sage maxime de Hamlet où il recommande « de croire,
(1) Je suis, dans ces citations, la traduction excellente du professeur Lang.
r
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE : LE LUXEMBOURG. 245
mais non d'imprimer ce f&it patent, que les vieilles gens ont les
cuisses débiles; » qu'il traite convenablement les ministres des
petits États, même lorsqu'ils infligent aux assemblées leurs phrases
prudhommesques (30 novembre). » Il ne perd pas de vue Brass.
- c Brass dit que l'annexion de Hanovre n'est ni légitime ni
morale. C'est insensé. La conquête dans une guerre juste est un
litre d'acquisition aussi juste que moral. D'où proviennent les
Etats existans ? ni d'héritages, ni de cadeaux, ni d'achats. La
souveraineté des princes allemands sort d'une origine qui n'a
rien de légitime et de moral ; par ses arguties, la Gazette de
l Allemagne du Nord nuit à la claire notion du droit de conquête
loyale dans une guerre qui nous a été imposée (à force de le
dire aux autres il avait fini par se le persuader à lui-même). »
11 mandait à ses collègues : « En ce qui concerne les chefs
d'administration des nouvelles provinces, y compris le Sleswig-
Holstein, les ministères appelleront leur attention sur ce point
qu'ils gardent jusqu'au 1*' octobre 1867, sans être limités par les
lois locales, une puissance absolue dont ils ont à faire usage
contre les élémens récalcitrans, d'après ce principe : • — Si on ne
veut pas t'aimer, qu'on te craigne. »
Benedetti, revenu frais et dispos à son poste le 15 novembre,
on l'annonce à Bismarck comme pour l'inviter à venir conférer
avec lui. La comtesse répond à Keudell: « Benedetti ne l'in-
quiète pas; il y a longtemps qu'il lui a retiré sa confiance; les
laits et gestes de ce monsieur, il s'en fiche bien; ce n'est point
par lui qu'il se laisserait déranger. » Il avait accueilli notre am*
btssadeur d'abord avec confiance, comme l'envoyé d'un allié; il
lui racontait volontiers ses affaires et lui dévoilait ses inten-
tions; mais, lorsqu'il s'apergut que Benedetti, dès qu'il abordait
ûu sujet délicat, se dérobait, il se montra lui-même défiant et
wfroidi. Lorsque encore, après Sadowa, l'ambassadeur aimable
se transforma en messager d'objurgations menaçantes, il se mit
tout à fait sur ses gardes, craignant que l'armée française ne fût
au bout; puis, s'étant assuré que ces foudres étaient froides et
ne brûleraient pas, il le trouva impatientant et finit par discuter
à peine avec lui sur le ton d'une tranquille indifférence. Après
le petit papier belge, il ne lui accorda plus aucune considération
et n'en tint plus de compte.
Il rentra à Berlin le l**" décembre, rappelc à la fois par h^s
iffiiim extérieures, par l'agitation de plus en ])lus intense du
246 REVUE DES DEUX MONDES. ^
Hanovre, et par les débats du Landtag rentré en- session depuis
le 12 novembre.
111
Moustîer, ayant 'trouvé dans ses tîroîrs le projet de traité
d'août, auquel il ne manquait que la signature, ne doutait pas
que Bismarck ne s'empressât de la donner. Il espéra môme le
succès d'une seconde négociation sur la question romaine, en
vue de garantir la suzeraineté du Saint-Père et de fermer irré-
vocablement à l'Italie les portes de Rome. Gôlf'z entra dans ce
dessein et il aida Moustier à rédiger un projet de traité dont
Tarticle premier disait : « Les hautes parties contractantes s'en-
gagent à se prêter réciproquement aide et appui pour garantir la
suzeraineté du Saint-Père sur ses États, et empêcher qu'il y soit
porté aucune atteinte. » Les puissances devaient intervenir pour
obtenir du Pape les fameuses réformes qu'on lui demandait
depuis tant d'années, et que depuis tant d'années il refusait
d'accomplir. En sorte que le projet de convention devait être
aussi désagréable au Pape qu'à l'Italie. De Thile, auquel on le
soumit avant l'arrivée de Bismarck à Berlin, se récria que Goltz
n'avait été nullement autorisé à y participer, et que l'étendue
des engagemens qu'on proposait à la Prusse ne lui semblait pas
proportionnée à l'importance qu'elle pouvait attacher à la ques-
tion romaine. Moustier insista. « Le gouvernement, écrivît-il à
Benedetti^ attache le plus haut prix à la signature immédiate de
cette convention. Sa Majesté considère cette entente comme un
heureux prélude aux rapports plus intimes qu'elle désire voir s'éta-
blir entre les deux gouvernemens. Un si heureux accord sur des
questions d'un ordre aussi élevé doit mener nécessairement et in-
dispensablement à s'entendre sur celles dont la solution satisfai-
sante est devenue pour nous une incontestable nécessité politique. »
Benedetti reprit donc les deux négociations. Bismarck, lan-
guissant, fatigué, ne lui déguisa pas son déplaisir d'être ramené
à ces débats : il n avait pas eu le temps de pressentir son roi ; il
savait seulement l'hostilité du prince royal. 11 se jeta dans les
faux-fuyans, les lenteurs calculées, et fit comprendre, aussi clai-
rement que cela se pouvait sans le dire, qu'on le laissât tran-
quille, et que cette fois encore il ne voulait pas nous écouter. Ce-
nendant il assura qu'il ferait son possible pour obtenir bientôt
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE : LE LUXEMBOURG. 247
ime réponse du Roi. Quant à la question romaine, Gôltz s'expli-
querait avec TEmpereur.
Les explications qu'i] fit transmettre à Paris furent plus
accentuées que le^ objections de Thile : il désirait s'entendre
avec la France, mais ce n'était pas un simple appui moral qu'on
demandait à la Prusse, c'était un appui matériel, et il serait dif-
ficile de l'accorder. Le Roi devait se préoccuper non seulement
des catholiques ses sujets, mais aussi de ceux de l'Allemagne et
ne pas oublier les vingt millions de protestans de la Confédé-
ration du Nord, qui ne se pénétreraient pas facilement de la né-
cessité de consacrer leurs forces à défendre le pouvoir teniporel.
Les dispositions bienveillantes pour le Pape ne sauraient non
plus aller jusqu'à faire méconnaître les intérêts. qui unissent la
Prusse à l'Italie, laquelle interpréterait certainement dans un
sens hostile la garantie de la souveraineté pontificale. Nous
sommes prêts à interposer nos bons offices pourvu qu'on nous
indique préalablement pourquoi et au profit de quelles idées.
« Car il serait peu conforme à la dignité des deux puissances
d'appuyer à Rome et à Florence des propositions dont l'accep-
tation serait douteuse (1). »
Malgré ses instances Benedetti 'n'obtint plus de nouvel
entretien de Bismarck. Celui-ci lui fit répondre par Thile « que
les préparatifs pour les conférences avec les délégués de l'AUe-
niaf;ne du Nord l'absorbaient et l'obligeaient cette fois encore à
compter sur l'indulgence de Son Excellence (2). »
Benedetti commence à comprendre qu'on le berne (3).
« J'incline à croire, écrit-il, que M. de Bismarck n attache pas
on n'est pas en situation d'attacher le prix que nous y mettons
nous-mêmes à l'accord que nous lui avons proposé. On déploie,
pendant qu'on s'attarde volontairement avec nous, une activité
merveilleuse pour se constituer sous tous les rapports et on
semble ainsi se mettre en mesure de faire face à toutes les éven-
tualités, sinon de nous éconduire quand on croira pouvoir le
faire avec moins de danger qu'en ce moment. »
Cependant le hasard le mit, dans la rue, le 19 décembre, en
présence de Bismarck qui faisait une promenade hygiénique.
Ils s'abordèrent, Bismarck très courtois, Benedetti très crété.
(1) Bismarck à Goitz, 6 décembre 1866.
(2) Thile à Benedetti, 13 décembre 1866.
(3) Lettre particulière à Moustier, du 14 décembre 1866.
248 REVUE DES DEUX MONDES.
Benedetti dit qu'il ne croyait pas le lieu bien choisi pour une
conservation sérieuse, et voulut prendre congé; mais Bismarck
le retint, en lui exprimant ses regrets de n'avoir pu le rece-
voir jusque-là. Il l'entretint longuement de la négociation sur
Rome : « Le gouvernement français pouvait avoir le droit et
peut-être le devoir de sauvegarder le pouvoir temporel ; la Prusse
n'était pas dans la même situation, et il ne fallait compter sur
aucune garantie de sa part. Gôltz, en faisant entrevoir l'espé-
rance du contraire, avait méconnu les intentions de son gouver-
nement. Il avait, sans doute, cédé, à Compiègne, au désir de ne
pas déplaire à l'Empereur, autant qu'à la vaine satisfaction de
concourir à la rédaction d'un traité (1). »
IV
Une des deux négociations était donc définitivement écartée.
Un discours de Bismarck à propos du Sleswig-Holstein parut
donner quelque espoir sur la seconde. Avant les vacances, les
annexions des pays conquis avaient été votées, sauf celle du
Sleswig-Holstein. Le Landtag l'adopta le 20 décembre 1866.
Le député Groote, s'était élevé contre le principe barbare de la
conquête appliqué à des pays allemands et aurait voulu que le
suffrage universel eût été consulté. Bismarck revendiqua le droit
de conquête qui lui était si cher : « Dans le Sleswig-Holstein ce
droit est plus fort que dans le Hanovre, il est double. Nous avons
conquis ces duchés, d'abord sur les Danois, puis sur le prince
d'Augustenbourg. Admettez que le prince fût effectivement sou-
verain légitime. Il a été pendant la guerre l'allié de nos advei'saires
aussi bien que le roi de Hanovre et l'électeur de Hesse. »
Il reconnaissait que l'article du traité de Prague était désap-
prouvé par le sentiment public et, en apparence, en contradiction
avec les succès éclatans de la Prusse. « Mais il a été une condes-
cendance exigée par la pression du médiateur Napoléon III.
Nous n'avons pas voulu tendre l'arc trop fort et compromettre
des avantages obtenus. » « Ces engagemens, nous devons les
remplir, mais nous les exécuterons de telle manière qu'il ne reste
aucun doute sur le vote des populations d'après lequel nous
procéderons, aucun doute sur la sincérité, sur l'indépendance de
(1) Do Benedetti, 20 décembre.
PREMIER CONFLIT AVEC LÀ PRUSSE ! LE LUXEMBOURG. 249 ,
ce vote, sur la volonté définitive que ces populations auront
ainsi manifestée. Mon opinion a toujours été qu'une population
qui manifeste sa volonté incontestable de n'être pas prussienne
ou allemande, qui manifeste une volonté non moins incontas-
table de se réunir à TÉtat voisin dont elle est limitrophe et qui
appartient à la même nationalité, n'ajoute aucune force à la
puissance dont elle veut se séparer. On peut avoir des motifs
impérieux de ne pas céder, cependant il peut exister des
obstacles de nature géographique qui rendent impossible d'avoir
égard à leur désir. Il s'agit de savoir dans quelle mesure cela
s'applique au cas présent. La question reste ouverte. Nous
avons dit, toujours en la discutant, que nous ne pouvions com-
promettre, par quelque arrangement que ce fût, notre ligne de
défense militaire. »
Puis, élevant la question, il détermina les rapports de la
France et de la Prusse : « Les intérêts de la Prusse n'ont rien
en soi qui ne nous fasse pas désirer la paix et des relations ami-
cales de voisinage. D'une guerre avec la France, fût-elle heu-
reuse, nous n'aurions rien à gagner. L'empereur Napoléon, au
contraire des autres dynasties françaises, a reconnu en sa sagesse
que la paix et la confiance mutuelles sont dans l'intérêt des deux
peuples naturellement appelés, non à se combattre l'un l'autre,
mais à marcher ensemble, en bons voisins, dans la voie progres-
sive du bien-être et de la civilisation. Il n'y a qu'une Prusse in-
dépendante qui puisse entretenir de semblables relations avec la
France, vérité que les sujets de l'empereur Napoléon ne recon-
naissent peut-être pas tous également, mais nous n'avons officiel-
lement affaire qu'avec le gouvernement français : une telle marche
côte à côte exige la réciprocité de bienveillance et de ménagemens
des deux peuples (1). »
Ces paroles, dont beaucoup avaient été ajoutées après coup
au compte rendu, seraient vraiment bonnes si elles avaient été
sincères. On les crut telles à Paris; mais Bismarck lui-même
nous apprend combien elles l'étaient peu : « J'admettais comme
absolument certaine dans la voie de notre développement natio-
nal, tant au point de vue intérieur qu'à celui de l'extension au
delà du Mein, la nécessité de faire la guerre contre la France.
Dans tout ce qui allait être fait, à l'intérieur conmie à l'extô-
(1) Bismarck lui-même l'a dit h Benedetti qa'il rencontra dans une chasse du
Boi.
REVUE 'DES DEUX MONDES.
rieur, il nous fallait ne pas perdre de vue cette éventualité (1). »
fienedetti, décidément clairvoyant depuis que Bismarck lui
fermait sa porte, n'encouragea pas l'interprétation favorable de
Paris : « Si je croyais le président du Conseil de bonne foi, j'y
verrais un gage de son désir de se prêter aux arrangemens que
nous avions en vue, et une manière dy préparer/ l'Allemagne;
mais son attitude et son langage ont si profondément ébranlé ma
confiance que j'incline plutôt aujourd'hui à y trouver un expé-
dient imaginé pour nous inspirer une trompeuse sécurité. Des
allusions insérées après coup ont été ajoutées pour nous ; il s'est
bien gardé de laisser entrevoir à la Chambre, pendant qu'il lui
parlait, la disposition de favoriser les avantages que nous pou-
^ vous désirer... Je ne serais pas étonné s'il avait conçu son dis-
cours uniquement pour nous abuser. C'est un moyen dont il a
souvent fait usage. Pourquoi ne l'aurait-il pas employé en cette
occasion? » Et il renouvelait ses conseils d'attente et d'abstention.
On l'y autorisa. En réalité, il pratiquait l'attente et l'abstention
depuis son retour à Berlin.
A Paris, on s'occupait activement de rechercher des concours
à l'appui des revendications auxquelles nous ne renoncions pas
malgré notre réserve diplomatique à Berlin.
On se croyait assuré de l'Autriche depuis la nomination de
Beust au ministère des Affaires étrangères (30 octobre 1866).
Bismarck, aux yeux de qui la plupart des hommes n'étaient
que des -imbéciles, a dit un jour : « Quand je veux me former
une opinion sur la valeur d'un adversaire, je soustrais d'abord
sa vanité de l'ensemble de ses facultés. Si j'applique ce procédé
à M. de Beust, il ne reste que peu de chose ou même rien du
tout. » En réalité, il y avait dans Beust beaucoup plus que de
la vanité. Sa figure fine et agréable dénotait de l'esprit, de la
bonne humeur, une intelligence claire, prompte à comprendre
et souple à s'adapter, mais tout à fait dépourvue de force, de
sérieux, de résolution. On se sentait en présence d'un de ces
innombrables hommes d'État qui ont plus facilement la parole
à la bouche que la vaillance au cœur, fanfarons en propos, pû-
(1) Souvenirs, t. Il, p. 60.
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE ! LE LUXEMBOURG. 251
sillanimes en actes, remuans. plus qu'audacieux, qui excitent,
puis se dérobent au moment de marcher en avant, recherchent
Timportance et redoutent la responsabilité. On comprend que
Bismarck ait considéré sans émoi l'arrivée aux affaires du
brouillon loquace et parfois bouffon (1) du Trias; il savait qu'avec
loi l'Autriche serait pacifique et qu'il n'avait à en redouter aucune
revanche. Chaque fois que, par la pensée, je mets à côté du visage
mou de Beust la tête robuste de Bismarck, je ne puis m'empécher
de songer à un chat colossal qui tiendrait dans ses pattes une
souris dont il s'amuse.
Comme ministre autrichien il voulut débuter par un coup de
maître; il offrit sa protection à la Russie : il était disposé à
l'affranchir de l'article humiliant du traité de Paris, limitatif de
(1) Discoors de Beust, prononcé à un Congrès télégraphique, et autogri^h^ par
hii : <■ Comment vous remercier, Messieurs, du bienveillant accueil que vous m'avez
fait? Je crois que le mieux est de passer à un autre sujet. Cest du haut du Sem-
mermg que je vous parle aujourd'hui, donc je me place à un point de vue auquel
on ne reprochera pas de manquer d'élévation. Vous avec eu la bonté de noua .
suivre dans ce beau pays de Styrie, permettez que je vous en fasse les honneurs*
Nous y sommes arrivés par monts et par vaux ; ce sont ceux-ci qui en grandissant
font une des principales richesses du pays. Cependant, Messieurs, vous savez ou
vous ne savez pas que la Styrie n'excelle pas seulement par son bétail, mais plus
encore par ses magnifiques poulets, dignes de figurer à côté des poulardes du
Mans, à part les truffes pour lesquelles on professe un souverain mépris parce
qu'on n'en a pas. Mais ici je m'arrête, la Styrie est fort indépendante ; eUe passe
même pour être quelque peu démocrate ; elle déteste les courtisans, donc U ne
faut pas lui parler de basse-cour. Je poursuis : Dans ce beau pays, vous ne voyei
pas seulement des côtes verdoyantes, vous y trouvez encore de riches mines de
fer entourées des plus hautes montagnes, couvertes la plupart de temps en temps
Ae glaces et de neiges, ce qui vous explique pourquoi les Styriens, dans les ques-
tions coxîstitutionnelles et parlementaires sont tellement ferrés à glace. Car, et
voici une chose curieuse et digne de remarque, les Styriens tiennent énormément
à leurs mines, mais à Vienne, au « Reichsrath •», nous les avons vus, tout en res*
tant mineurs, atteindre la majorité. Les Styriens sont de plus de fameux chasseurs;
ils ?ou8 abattent un chéLmois avec la même facilité avec laquelle moi, votre très
humble serviteur, je manque un lièvre. Ce n'est pas malin, j'ai la vue basse et ils
ont de si belles vues. Maintenant, je vous vois venir, Messieurs, vous me direz :
C'est très bien tout ce que vous racontez de la Styrie et des Styriens, mais que ne
parlez-vous des Styriennes 7 Ah 1 les Styriennes, elles ne sont pas piquées des
vers ; oh non I mais elles sont farouches, et quoique la Styrienne soit, comme vous
le savez, une danse fort gracieuse, si nous voulions nous y mettre, cela pourrait
bien finir par un fameux galop. Mais c'est assez bavarder. Si je continue, nous
allons manquer le train, et puisque j'y suis, en train, il faut pourtant que je finisse
par un toast. Mon toast, Messieurs, ne peut être que pour ce que vous représentez.
Mon toast est pour le télégraphe international et voici comment je le formule :
à la seule liaison qui n'est pas dangereuse, au seul lien qui unit sans gêner, à la
seule union, qui. sans être indissoluble, est incapable de discontinuer, — c'est
peut-être parce qu'elle est quelquefois interrompue, — mais enfin c'est égal. Vive
i' union télégraphique! vive le télégraphe international ! »
252 REVUE DES DEUX MONDES.
ses arméniens dans la Mer-Noire. Gortchakof trouva cette offre
de protection tant soit peu impertinente. Il remercia sèchement,
priant de le laisser tranquille et de s'occuper des tristes affaires
de r Autriche qui offraient un aliment suffisant à son activité.
Le gouvernement français prit au sérieux le nouveau venu
jusqu'à le considérer comme un partenaire avec qui on pouvait
jouer partie dans une affaire suprême. On avait même peur de ses
impatiences d'agir. Il ne nous a que trop rassurés ! mais il faut
en convenir, il nous donna d'abord des raisons de croire en lui.
Bismarck, toujours prêt à oublier ses torts envers les autres, eut
l'idée de pressentir Beust sur une triple alliance à conclure avec*
la Russie contre les entreprises présumables de la France. Beust
ne s'y laissa pas prendre. Il opposa l'ironie : « Une alliance pré-
voit la défaite et la victoire ; je sais ce qui m'attend en cas de
défaite, mais que m'offrirez-vous en cas de succès ? Sans doute
un exemplaire richement relié du Traité de Prague. »
La Russie était loin d'inspirer la même sécurité. Benedetti
ne cessait de répéter que, si aux empressemens de jadis Bismarck
avait fait succéder tant de froideur, c'était parce qu'une entente
étroite s'était établie entre lui et Gortchakof. Moustier, pour la
détruire, promit à la Russie de la soutenir dans sa politique
orientale et notamment en Crète. En retour, le gouvernemoit
russe promettrait au gouvernement français un appui franche-
ment sympathique vis-à-vis de ses intérêts en Occident. « Je ne
demande pas mieux, répondit Gortchakof, mais dites-moi en
quoi consistent vos intérêts, quels sont les désirs et les projets
de votre Empereur. Tirez-moi de l'obscurité dans laquelle qe
me trouve. »
Alors s'engage un dialogue digne de Molière : « Le prmce
Gortchakof nous demande des confidences, dit Moustier, mais
ne pourrait-il pas nous aider à les lui faire? Tâchez de l'amener
aune confession générale; si elle est franche, la nôtre lésera
aussi (1). n II précisait seulement ceci : « S'il s'agissait d'un
agrandissement, ce ne serait pas au détriment de l'Allemagne. »
Gortchakof répond au confesseur qu'on lui dépêche par un
persiflage de forme grave : « Vous me demandez ce que je pense
de projets qui ne sont pas arrêtés dans votre pensée. Vous me
demandez de procéder par voie de supposition. C'est vouloir ren-
(1) De Moustier, 9 février 1867.
PREMIER CONFLIT AVEC lA PRUSSE ! LE LUXEBIBOURG. 233
verser les rôles, Ce n'est pas à moi cfu'il appartient d'entrer dans
le domaine des hypothèses; je risquerais de vous inspirer des
idées ou des projets que vous n'avez pas conçus. Vous me dites
que vos rapports avec la Prusse sont bons, et comme vous en-
tendez respecter le territoire allemand, que vous n'avez rien à
demander ni à l'Italie ni à la Suisse, vous m'autorisez h croire
que c'est à l'ibérie que vous songez (1). » « Oh! non, répondit
l'ambassadeur de France à Pétersbourg, le baron de Talleyrand,
mais que diriez-vous de revendications du côté du Luxembourg,
ou dans les environs? — Ah! si c'est cela que vous voulez,
expliquez- vous ; voyons, dites-moi ce que vous désirez, et croyez-
moi, je vous répondrai amicalement et, si je le puis, affirmati-
vement; sinon, je vous prierai, avec cordialité et en confidence;
de laisser tomber l'entretien. Il peut y avoir en Europe des chan-
gemens de frontières que nous regarderions avec calme, mais il
y en a un que nous ne laisserions pas s'accomplir : celui de l'an-
nexion à l'Autriche de certaines provinces slaves de l'empire
ottoman à titre de compensations territoriales. »
Le mot de Belgique ne fut donc pas prononcé; le baron de
Talleyrand pensa que ce n'était pas à lui de le proférer, et la
Belgique resta la seule lacime de la promenade géographique
qu'il venait de faire avec Gortchakof.
Cette comédie de Moustier est d'autant plus incompréhen-
sible qu'il venait de se décider à préciser ses prétentions au
Luxembourg. Il était donc tout naturel qu'il répondit à Gortcha-
kof : « Nous ne pensons qu'au Luxembourg^ aidez-nous. » Mous-
tier espérait que le Russe prendrait lui-même l'initiative de lui
indiquer un morceau plus gros. Il s'en abstint malicieusement,
on s'en tint là, et ce fut à Berlin que la conversation fut reprise.
VI ^ ■]
La réserve de Benedetti ne lui servit pas plus que ses
instances. Bismarck le laissa attendre dans son coin ; il poursuivit
ses affaires dans le Hanovre et prépara son projet de Constitution
sans se soucier de nous. Cependant l'époque de la session du Corps
législatif s'approchait. Rouher, qui voulait avoir un butin quel-
conque à apporter à sa majorité, reprit les pourparlers avec Gôitz.
(i) SI février 1861.
254 REVUE DES DEUX' MONDES.
Il lui semblait que rapetissée au Luxembourg, son ambition
serait plus aisément satisfaite. « D'ailleurs, disait Benedetti, une
fois à Luxembourg, nous serons sur le chemin de Bruxelles;
nous y arriverons plus vite en passant par là (i). » Moustier,
sur l'injonction de Rouher, lui prescrivit de se remettre en cam-
pagne et d'obtenir une solution immédiate qu'on pût annoncer
aux Chambres. En 1831 Palmerston avait répondu à Talley-
rand, demandant aussi le Luxembourg à défaut de la Belgique :
« Pas de grignotemens ! pas même un village ! » La première
réponse du roi Guillaume, discrètement pressentie, ne fut pas
très différente quoique plus embrouillée : dans le cas où nos
visées d'extension vers le Nord entraîneraient une guerre, il
ne pourrait que promettre une neutralité bienveillante , et lui-
même n'évacuerait la forteresse du Luxembourg qu'après son
démantèlement.
Moustier repoussa comme offensante cette condition préa-
lable du démantèlement, et il formula le minimum . de nos pré-
tentions : « Quelle que soit notre ardeur de donner suite à nos
premiers projets, nous ne voulons pas violenter les sentimens du
cabinet de Berlin ni le presser de dépasser la mesure de son tem-
pérament. Voici à quoi nous nous réduisons : — « 1^ Nous n'avons
aucun projbt sur les provinces rhénanes. — 2® Nous n'avons
jamais considéré la cession du Luxembourg que comme un moyen
efficace qui s'offrait à la Prusse dé donner à l'opinion publique
en France un légitime et utile apaisement. — 3^ Nous sommes
toujours prêts à signer le projet d'alliance, tel qu'il a été préparé
et rédigé au mois d'août 1866. »
Bismarck, au lendemain d'une guerre fratricide qu'il avait à
se faire pardonner, était obligé de ménager l'opinion, et la pas-
sion publique était très allumée. On a trop dit qu'il déchaînait
ou retenait à son gré la presse allemande; il excitait certaine-
ment quand il y avait intérêt, mais il n'était pas toujours maître
de retenir. Il avait eu beau donner pour consigne de ne pas
envenimer la question du Luxembourg, on ne l'avait pas écouté,
a Le Luxemboui^, disait la presse, est une terre allemande qui
a fourni trois empereurs; nous devons la garder, et, dans tous les
cas, si nous évacuons sa forteresse, cela doit être sur l'invitation
de l'Europe qui nous Ta confiée et non sur la sommation de la
(1) 7 janvier.
PREMIER CONFLIT AVEC LA^ PRUSSE : LE LUXEMBOURG. 255
France et peur lui laisser prendre notre place. Par le Luxem-
bourg on se rapproche de la Belgique et du Rhin; on ouvre sur
l'Allemagne une porte qu'il faut tenir fermée, quelque étroite
qu'elle soit ; entre la France et nous, il n'y a pas de compte à
régler; si Ton ouvrait ce compte, où s'arrêterait-il? Le Luxem-
bourg n'en serait que le premier article ; les autres viendraient
successivement »
Dans un tel état de l'esprit allemand, dire oui, c'était con-
tenter l'Empereur mais mécontenter l'Allemagne; dire non,
c'était plaire à l'opinion allemande, mais se brouiller avec l'Em-
pereur et s'exposer à une guerre prématurée. Entre ces deux
alternatives, toute issue paraissait fermée : Bismarck sut s'en
ouvrir une. Redevenu avec Benedetti amical, confiant, enjôleur,
il loi dit : ce Je me moque du Luxembourg; si cela doit termi-
ner tous les comptes entre nous et entraîner l'approbation de
tout ce que nous avons fait, je vous dirais bien volontiers :
«. Prene;&-le ; arrangez- vous avec le roi de Hollande ; nous ne
nous y opposerons pas. » Notre droit de garnison est, je l'avoue,
très contestable, mais les militaires ne veulent pas entendre par-
ler de cette évacuation et le Roi y répugne. Si vous voulez
l'obtenir, il n'y a qu'une marche courte et sûre : provoquez dans
le Duché des manifestations en votre faveur; traitez vivement, en
secret, avec le roi de Hollande; placez-moi en présence d'un fait
accompli; j'exprimerai mon déplaisir, je protesterai, mais je
représenterai qu'on ne peut faire une guerre pour une aussi pe-
tite question, j'évacuerai la forteresse, je perdrai un peu de ma
popularité, et je m'en tirerai. Mais si vous me demandez un
acquiescement préalable, si vous ou le roi de Hollande m'inter-
rogez officiellement, je serai obligé de répondre par un refus. »
Bismarck ne tint pas ce langage à Benedetti seul, mais encore
à ceux qu'il supposait devoir le répéter à l'Empereur. En
février 1867, ayant reçu la visite de Tlirr, il lui dit que si l'Em-
pereur voulait le Luxembourg, il n'avait qu'à favoriser la créa-
tion ou le développement d'un parti demandant l'annexion à la
France; il n'examinerait pas même si c'était la majorité de la
population qui optait pour l'annexion, il accepterait le fait
accompli.
Le plan de ne pas traiter à la fois de l'évacuation et de la
cession et de ne réclamer la cession qu'au roi de Hollande était
très sensé, car ce n'est pas du roi de Prusse qu'on 'pouvait recc-
m'-
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REVUE DES DEUX MONDES.
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voir un territoire dont il n'était pas propriétaire. Mais il fallait
suivre un ordre de conduite inverse de celui indiqué par Bismarck.
Il fallait d'abord vider la difficulté de l'évacuation, prendre
Bismarck au mot et lui dire : « Vous prétendez que vous avez
été mis là par l'Europe et que vous êtes prêt à vous retirer si elle
en exprime le désir. Eh bien ! convoquons l'Europe : demandims-
lui, d'accord avec la Hollande» de vous autoriser à évacuer une
forteresse où votre présence ne s'explique plus, et n'est qu'une
menace contre moi. » Les Prussiens une fois partis, on se serait
retourné vers le roi de Hollande qui, n'étant plus soiis la menace
de la Prusse, se serait montré accommodant et aurait accordé la
cession territoriale. Cette marche plus longue eût été plus sûre :
on n'eût pas été à la merci de Bismarck qui, s'il avait été de
mauvaise foi, n'aurait pas eu le moyen de faire avorter sous
main le projet qu'il promettait de favoriser. Mais on voulait un
coup de théâtre, une compensation bruyante fournie par la
Prusse elle-même, comme rançon de sa grandeur nouvelle.
Gôltz donnait des encouragemens ; Benedetti, radouci par les
prévenances de Bismarck, ne doutait pas de la réussite. « Il est
à supposer, écrivait-il, que le souverain et le ministre, en face
de l'irritation qui se manifeste en Allemagne, cherchent à établir
qu'ils n'ont rien encouragé et à laisser croire qu'ils ont été sur-
pris. La chose faite, ils en témoigneront du mécontentement,
tout en déclarant qu'elle ne saurait justifier un conflit entre la
France et l'Allemagne. Ce qui est essentiel et urgent, c'est de
déterminer le roi des Pays-Bas à signer l'acte de cession. Ceci
fait, il ne nous restera plus à surmonter que des obstacles
faciles à vaincre. »
VII
Le succès était au prix d'une exceptionnelle célérité et d'un
impénétrable mystère. Il fallait enlever l'affaire par un coup de
main à La Haye, afin qu'à l'ouverture du Corps législatif de
France et du Reichstag allemand il y eût un fait accompli. Mais
Moustier hésita, lambina, manqua de résolution et d'activité.
A la fin de février, il se décida à cesser les longs pourparlers et
à mettre les fers au feu. Le roi de Hollande lui facilita l'entrée
en matière. Il chargea soa ambassadeur de s'informer auprès de
Moustier de l'attitude dâ la France dans le cas où la Hollande
PREMIER CONFLIT AVEC LÀ PRUSSE : LE LUXEMBOURG. 257
Tiendrait à être menacée du côté de TÂUemagne (27 février 1867).
(c Vous arrivez à propos » dit Moustier, nous sommes tout à
fait disposés à vous garantir contre une agression de TAUe-
magne par un traité en forme, pourvu que, de même, vous
veuilliez nous céder le Luxemboui^. Ce n'est pour vous qu'un
fardeau dont nous sommes prêts amicalement à vous décharger.
Vous n'avez rien à redouter de la Prusse. Sondée par nous, elle
nous a déclaré qu'elle ne s'opposerait pas à cette cession, parce
qu'ensuite elle pourrait honorablement évacuer la forteresse
sans blesser le sentiment allemand, ce qu'elle ne pourrait pas
faire sans cette cession préalable : elle se laissera en quelque
sorte forcer la main. Ce n'est pas Tesprit de conquête qui in-
spire l'Empereur : les derniers agrandissemens de la Prusse,
son occupation arbitraire de la forteresse nous en font une loi
politique et stratégique. Stratégiquement, nous ne pouvons lais-
ser entre ses mains une forteresse de premier ordre assise en
quelque façon sur notre frontière ; politiquement, l'Empereur ne
pourrait souffrir longtemps la situation arbitraire de la Prusse,
sans irriter l'amour-propre de son peuple. Cet amour-propre,
déjà froissé au plus haut degré, l'obligerait à la guerre dans un
temps plus ou moins rapproché, guerre qui, quel que soit le
vainqueur, se terminerait aux dépens du Roi grand-duc, qui y
perdrait probablement le Luxembourg et le Limbourg. Diteâ
cela à votre gouvernement. »
Moustier ne s'était pas fié au seul ministrjB des Pays-Bas pour
manifester ses intentions à La Haye. 11 avait mandé Baudin,
notre ministre, et, sans lui prescrire encore d'adresser une de-
mande officielle, il le chargea de préparer les esprits par ses
conversations, soit avec les ministres, soit avec Sa Majesté. 11
devait indiquer, comme but principal, celui que le roi de Hol-
lande s'était lui-même proposé : d'affranchir le Grand-Duché des
servitudes fondées sur le système politique établi contre la
France. « Le gouvernement néerlandais a échoué dans les négo-
ciations directes avec la Prusse ; il serait à craindre qu'une dé-
marche officielle faite à Berlin par le gouvernement de l'Empe-
reur ne soulevât une discussion où l'amour-propre national
serait mis en jeu des deux côtés. Ce que le cabinet de Berlin ne
veut pas concéder au roi des Pays-Bas pourrait devenir entre la
Prusse et nous l'objet d'une transaction honorable et amicale,
n n'est pas probable, en effet, que le gouvernement prussien,
»»»« XXI. — i904. 17
258 REVUE DES DEUX MONDES.
qui s'applique journellement à resserrer ses rapports avec la
France, ait prémédité de conserver contre toute espèce de droit,
en dehors de ses frontières et si près des nôtres, une garnison
inutile au point de vue de sa défense naturelle, et dont le carac-
tère éminemment offensif à notre égard ne pouvait mainquer de
fixer notre sollicitude la plus attentive. En acceptant avec bonne
grâce le fait d'une réunion du Grand-Duché à la France, le cabi-
net de Berlin croirait faire acte d'habile politique et arriverait à
nous ménager une satisfaction matérielle et morale, qui, en
donnant aux relations des deux pays un caractère plus marqué
d'intimité, offrirait de nouveaux gages à la paix de l'Europe
(27 février 1867). »
Il semblait que Moustier hésitât à s'engager dans le sentier
scabreux qu'on lui montrait. Avant de transformer ces instruc-
tions en ordres officiels, il chargea Benedetti de s'assurer une'
dernière fois des bonnes dispositions de Bismarck.
Un nouvel obstacle était survenu à la facilité de la négociation.
Il n'était ni dans le Roi ni dans spn ministre, mais dans la pré-
sence d'un Parlement animé de susceptibilités patriotiques très
en éveil. Néanmoins Bismarck ne retira aucun de ses encourage-
mens, insistant seulement plus que jamais sur sa distinction :
« Si on m'interroge, je m'opposerai ; si on me met en présence
d'un fait accompli, j'acquiescerai en grognant. — Puis-je sou-
mettre ces assurances à mon gouvernement? demanda avec
quelque solennité Benedetti en lui lisant les jlermes de sa dépèche.
— Vous le pouvez, » répondit Bismarck. Et, puisqu'on était en
confidences de bonne amitié, il en profita pour lui communiquer
une nouvelle peu agréable : « Vous m avez quelquefois interrogé
sur un bruit qui a couru les chancelleries de traités militaires
conclus entre les États du Sud et nous. Et il paraît même que
votre agent à Francfort, qui se prétend bien informé, quoiqu'il
ne le soit pas habituellement, en a fait quelque tapage. Eh bien !
oui, j'ai conclu ces traités. Ce sont des traités de garantie, je
les ai signés à la suite de la demande que vous m'avez faite,
quelques jours avant leur date, de la cession de Mayence et des
territoires bavarois et hessois sur la rive gauche du Rhin. » Bene-
detti, mandé à Paris, vint confirmer ses dépêches par des explica-
tions orales. Moustier ne s'arrêta pas à Tinquiétante certitude de
l'existence de ces traités militaires ; il ne retint que la bonne vo-
lonté envers le Luxembourg, et il renvoya Benedetti à son poste.
PREAflER CONFLIT AVEC LA PRUSSE I LE LUXEMBOURG. 259
Tout était donc bien préparé. Il ne restait qu'à enlever
promptement la volonté du roi de Hollande.
La reine Sophie, princesse de Wurtemberg, femme d'une
haute intelligence et d'un cœur chaud, très attachée à la dynas-
tie impériale, qui avait vu, ^vec une appréhension désespérée,
llmmobilité de la France et son abandon de l'Autriche après
Sadowa, était, avec son fils le prince d'Orange, le centre d'un
parti français tout disposé à seconder nos désirs ; mais il y avait
aussi à la Cour un parti allemand puissant, conduit par le frère
du Roi, le prince Henri, et sa femme, princesse allemande de
la maison de Weimai*. Le Roi, pauvre homme ^ans résistance
et sans résolution, oscillait entre ces deux influences, attiré
vers la France par la sympathie et rejeté vers la Prusse par la
crainte. L'opinion publique hollandaise, indifférente, eût consi-
déré volontiers le Luxembourg comme une gêne dont elle ne
demandait pas mieux que d'être débarrassée; les ministres qui
pensaient de même ne s'offusquaient pas des ouvertures de
Baudin ; le ministre de Luxembourg Tornaco les approuvait. Le
Roi- fut le moins commode. Quanxl Baudin se présenta officielle-
ment à son audience (18 mars), et « l'oraison convenue débitée,
loi proposa de nous céder le Luxembourg moyennant une in-
demnité de 4 à 5 millions, » il refusa : il ne voulait prendre
^ucnn engagement avant que la population luxembourgeoise, les
Puissances signataires du traité de Londres, et surtout la Prusse
^eussent donné leur consentement, et il ne promettait pas de
^ear garder le secret. Baudin insiste ; tout ce qu'il obtient, c'est :
*fe ne dis pas non, mais je me réserve la faculté de décider
^P'ès y avoir réfléchi. »
H voulait attendre le résultat des débats commencés au Corps
^^gi^latif français sur les événemens de Sadowa. Cela lui permet-
trait. <ie se rendre mieux compte des relations de la Prusse et de
^ *^**2ince et de se porter du côté où il trouverait le plus de se-
curit:^^
VIII
C^s débats furent en effet d'une importancencapîtale. Le len-
detXkaiu du discours de Rouher sur les trois toonçoas, Bismarck
W insérer dans son journal officiel le texte même des traités
i!al\iaQce révélés à Benedetti et que le ministre d'État n'avait
260 REVUE DES DEUX MONDES.
pas paru soupçonner (19 mars). L'émotion fut vive : c'était dé-
chirer publiquement une portion du traité de Prague. Peut-être
avec un ministre un peu moins endurant que Beust, une protes-
tation eût pu arriver de Vienne : elle ne vint pas. Beust accepta
en douceur cette nouvelle déchéance de TAutriche, et ne se
plaignit pas à Berlin. Ce fut Benedetti qui vint demander des
explications à Bismarck. « Ces traités, répondit celui-ci, n'ont
rien de nature à vous inquiéter, malgré les termes de leurs
libellés, ils sont purement défensifs, et n'obligent pas les con*
tracttos à participer à une guerre offensive. Leur publication
n'est pas une réponse aux discours du Corps législatif ; elle était
résolue depuis quelque temps et elle avwt été retardée pour
qu'elle ne coïncidât pas avec ces débats. Son unique motif est
le désir de venir en aide à l'ami qui est à la tête du gouverne-
ment bavarois, le prince de Hohenlohe. L'opposition lui reproche
d'avoir inauguré une politique antinationale ; les traités démon-
trent que le prince reste dans la voie où son prédécesseur, dont
le patriotisme n'est pas suspect, avait engagé la Bavière avec
l'assentiment du Roi. » Il se rappelait le conseil de Frédéric à
son ministre : « Faites bien mon charlatan, prenez votre meil-
leur orviétan et du bon or pour dorer vos pilules. »
Du reste, il protesta que ses dispositions à l'égard du Luxem-
bourg demeuraient toujours les mêmes. Il venait d'en donner un
témoignage public. Un député l'ayant interrogé sur cette affaire^
il avait écarté par la raillerie l'interrogation indiscrète. Il fit en-
suite un acte encore plus significatif, qui n'était pas une simple
promesse de charlatan. Il avait laissé jusque-là sans réponse
l'offre de la Hollande d'une alliance offensive et défensive contre
la France. Il s'excusa par sa grave indisposition de n'y avoir pas
répondu plus tôt, en ajoutant qu'il croyait devoir ajourner la
discussion de cette affaire (27 mars). Le ministre de Hollande à
Berlin, Bylandt, télégraphiait à son tour :« Qu'on voulait la con-
vention, tout en restant libre de la blâmer ; qu'on pouvait con-
clure sans crainte. »
Le Roi ne se décidant pas, on eut recours aux petits moyens :
il y avait à Paris une certaine dame galante très influente sur lui ;
on llntéressa à l'affaire ; elle obtint ce qu'il avait refusé à la di-
plomatie; et le Roi apprit à Baudin, le 26 mars, qu'il consentait
à la cession, mais qu'il était indispensable que l'Empereur s'as-
surât l'adhésion formelle de la Prusse. En effet il envoie son fils
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE ! LE LUXEMBOURG. 261
à TEmpereur avec une lettre lui apportant son consentement et
le priant de faire les démarches nécessaires à Berlin. Il n'avait
donc qu'à attendre le résultat des démarches de l'Empereur, mais
de nouveau saisi de crainte, le jour même de l'envoi de son mes-
sage, il mande le ministre de Prusse, Perponcher (26 mars), et lui
dit : « Je vous ai prié de venir chez moi parce que je tenais à vous
prévenir que l'empereur des Français m'a demandé de lui céder
le Luxembourg ; mais je ne veux rien faire à Finsu du Roi, et il
m'a semblé que je ne pouvais mieux agir qu'en vous en infor-
mant franchement. J'ai écrit à l'Empereur que je m'en reinet-
tais à sa loyauté pour qu'il s'entendit à ce sujet avec votre sou-
verain. Je vous prie d'en rendre compte au Roi, qui, je l'espère,
saura apprécier la franchise avec laquelle j'agis. »
Le ministre des Affaires étrangères, Zuylen, aggrave encore
la confidence du Roi ; il offre ses bons offices à Bismarck dans
le différend qu'il voit surgir entre lui et la France. Grand émoi
à Paris et à Berlin I Le plan est éventé : aux pourparlers mysté-
rieux succède cette négociation officielle dont Bismarck ne vou-
lait pas entendre parler. Il est délié de ses engagemens ; il pour-
rait s'opposer ouvertement à la cession puisque ce n'est pas à lui
qu'est imputable l'indiscrétion commise ; il ne le fait pas. Au
contraire, il répond à son ambassadeur et à Zuylen qu'il n'a pas,
quant à présent, à s'expliquer ni à faire usage des bons offices
qu'on lui offrait « parce qu'aucune négociation au sujet du sort
futur du Grand-Duché n'a lieu entre la Prusse et la France, et,
selon la nature des choses, ne saurait avoir lieu qu'entre Sa Ma-
jesté le roi des Pays-Bas, grand-duc de Luxembourg et Sa Ma-
jesté l'empereur des Français (1). » C'était dire aussi clairement
que le permettait la situation : « Ne vous arrêtez donc pas. Si-
gnez I » Tel fut aussi le conseil de Benedetti qui avait recueilli
les impressions personnelles de Bismarck : « Signez ! » (29 mars.)
Bylandt transmettait la même instruction: « Hàtez-vous, signez I »
De Paris la dame intéressée écrit : « Hàtez-vous I signez ! » Le
30 mars le Roi se décide. Deux traités sont préparés, l'un qui
opère la cession, l'autre portant garantie de la France contre la
Prusse. On se croyait arrivé. Mais il était écrit que la dernière
aberration de la politique des compensations ne réussirait pas
plus que les précédentes.
(i) Serrais, p. 95.
262 REVUE DES DEUX MONDES.
IX
Depuis plusieurs mois eette affaire était agitée dans les jour-
naux prussiens, sans trop de colère cependant. A ce moment elle
s'alluma avec une fureur inattendue. Le Vénérable de la loge
maçonnique de Luxembourg, instruit par des confidences offi-
cielles des pourparlers mystérieux, en avait informé les loges
allemandes, d'où la nouvelle avait sauté dans les journaux, puis
dans les places publiques ; et tout à coup se produisit un tour-
billon de colère patriotique. Les députés s'agitaient; le Roi était
mécontent; Bismarck ne voulut pas ou ne crut pas avoir la force
de s'opposer en face au courant. Il cbarge Gôltz de se rendre
auprès de Moustier, de le prier d'ajourner la conclusion de
l'affaire jusqu'à ce que le Reichstag ne fût plus en séance. Il fait
la même instance auprès de Benedetti, et il convient avec son
ami Bennigsen, le chef des nationaux libéraux, d'une interpel-
lation qui lui fournira le moyen de calmer l'excitation publique.
Moustier se révolte : « Ajourner? c'est impossible. La ques-
tion est vidée; le roi de Hollande a envoyé son consentement
par écrit ; la crainte môme de la guerre ne nous ferait pas
rompre d'une semelle. — Ajourner ! s'écrie Benedetti de son
côté, au'point où en sont les choses il est plus facile au gouver-
nement du Roi d'accepter la réunion du Luxembourg à la
France qu'au gouvernement de l'Empereur d'y renoncer 1 » Et
l'ordre est expédié à Baudin de signer les deux traités. On va le
faire le l*' avril. Mais Tornaco, le président du gouvernement
luxembourgeois, appelé par ime simple lettre mise à la poste,
n'arrive pas à temps. On remet la signature au lendemain. Le
lendemain, l'interpellation au Reichstag culbutait définitivement
toute la combinaison ourdie à si grand'peine.
Le 1^' avril, à dix heures du matin, Benedetti, averti que le
traité allait se signer ce jour-là, s'était rendu chez Bismarck lui
en porter la nouvelle : « J'ai ime communication à vous faire. »
Bismarck l'interrompt : « Je n'ai pas le temps d'une discussion
d'affaires, je vais au Reichstag répondre à l'interpellation que
voici. » Il lui en communique le texte et ajoute : « Voulez-vous
m'accompagner ? nous causerons en chemin. » En marchant il
résume la réponse qu'il va faire : il reconnaîtra que le gouver-
nement était informé des pourparlers avec La Haye, mais que.
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE : LE LUXEMBOURG. 263
consulté par le roi des Pays-Bas, il a dit qu-il fallait d'abord
s'adresser aux autres grandes puissances et qu'il était obligé, lui
aussi, de tenir compte de l'opinion allemande ; il ne savait si une
convention avait été conclue ou non. « Par ce langage j'évite
toute rupture, mais si vous me faites savoir qu'un traité est
conclu, je serai obligé de le dire, en ajoutant que je le tiens de
l'ambassadeur de France, et, vu l'excitation des esprits, une ex-
plosion incalculable se produira. » Ils étaient arrivés en causant
ainsi à la porte de l'Assemblée : « Maintenant, dit Bismarck,
voulez-vous me faire encore votre communication ? — Non, » ré-
pondit Benedetti. £t Bismarck entra dans la salle des séances.
Bennigsen posa deux questions : 1^ Est-il à la connaissance
du gouvernement que les bruits chaque jour plus répandus de
négociation entre les gouvernemens de France et des Pays-Bas au
sujet de la cession du grand-duché de Luxembourg soient fondés?
— 2^ Le gouvernement est-il en situation de faire connaître au
Reichstag, — dont tous les partis sont d'accord pour l'aider éner-
giquement à repousser toute tentative de séparer de la patrie
commune une vieille terre allemande, — s'il est décidé à main-
tenir, quoi qu'il advienne, le lien qui rattache, le grand-duché
de Luxembourg au reste de l'Allemagne, et notamment le droit
de garnison de la Prusse dans la forteresse de Luxembourg? Cette
interpellation fut développée avec force déclamations et me-
naces. Chacune de ses phrases agressives était soulignée par des
trépignemens, des cris d'enthousiasme, de joie. C'était le senti-
ment en ébuUition dans tout cœur allemand qui faisait explosion.
Bismarck ne se laissa pas entraîner. Impassible, il jeta de
l*eau sur cette fournaise sans redouter la fumée qui s en échappe-
rait. Il commença par contester la thèse du discours de Bennigsen
qui supposait le Luxembourg partie intégrante de l'Allemagne :
« Le duché ne fait plus partie de la Confédération et a récupéré
sa pleine souveraineté. » Il écarta aussi la seconde partie de
l'interpellation en refusant de prononcer le oui ou le non qu'on
lui demandait. « Ce texte est peut-être de nature à plaire à une
représentation du peuple, mais il n'est pas conçu dans le langage
V^^ la diplomatie a l'habitude de tenir en traitant des rapports
Internationaux tant que ces rapports peuvent être maintenus
^ la voie pacifique. » Employant le mot négociation au sens
^plomatique strict, notes et dépêches, et ne considérant pas
^nune telles les pourparlers confidentiels, il nia que des négo-
264 REVUE DES DEUX MONDES.
ciations fussent engagées entre la France et la Prusse relative-
ment au Grand-Duché. Il n'avait aucun motif de croire qu'un
arrangement fixant le sort futur du Grand-Duché eût été conclu,
mais il ne pouvait affirmer avec certitude le contraire, ni savoir
positivement si, dans le cas où cet arrangement ne serait pas
encore intervenu, il ne serait pas imminent. Il ne s'expliqua pas
sur les intentions du gouvernement au cas où l'arrangement in-
terviendrait. Â la fin seulement il accorda quelque satisfaction
aux sentimens ex:cités de l'Assemblée par des phrases ronflantes :
« Les gouvernemens confédérés pensent qu'aucune puissance
étrangère ne portera atteinte aux droits incontestables des popu-
lations et des États de l'Allemagne ; ils espèrent être en mesure
de maintenir et de défendre ces droits par voie de négociation
pacifique, sans compromettre les relations amicales que l'Alle-
magne entretient avec ses voisins à la satisfaction des gouver-
nemens confédérés. Ils pourront se livrer à cet espoir avee d'au-
tant plus d'assurance qu'il sera mieux constaté que nous saurons
prouver par nos délibérations l'inébranlable confiance en l'unioii
indissoluble du peuple allemand avec ses gouvernemens et de ses
gouvernemens entre eux. » [Vifs applaudissemens.)
Cependant Bismarck ne croyait plus pouvoir braver l'oppo-
sition que le Parlement venait de témoigner à une cession à
laquelle il ne s'était prêté qu'à la condition qu'elle lui parût im-
posée par le fait accompli. Le soir même du 1*' avril, il fit renou-
veler ses instances pressantes auprès de Moustier par Gôltz afin
que la signature, renvoyée au lendemain, fût encore ajournée et
fit une démarche dans la même sens auprès du roi des Pays-
Bas; il télégraphia à son ministre à La Haye : « Le roi des
Pays-Bas est indépendant et a la liberté de ses actes, mais il
en a aussi la responsabilité, et s'il a vu jusqu'à présent dans
la transaction qu'il poursuivait une garantie pour la paix, il est
de mon devoir de le détromper. »
Aussitôt le roi de Hollande, sans s'informer de ce que fera
l'Empereur, rentre sous terre et ne veut plus tenir sa promesse.
Il avait suspendu sa signature; il la refuse: « La condition, dit-
il, à laquelle est subordonnée la cession était l'assentiment de la
Prusse; la Prusse refuse cet assentiment, je suis délié. » Et il
fit insérer dans la partie non officielle du Staal courant (journal
officiel des Pays-Bas), le communiqué suivant : « Au nom de la
chancellerie luxembourgeoise, nous sommes priés de démentir
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE : LE LUXEMBOURG. 265
le plus formellement la nouvelle qu'une cession du Grand-Duché
aurait eu lieu et de faire remarquer qu'il ne saurait être question
d'une cession pareille qu'après que les grandes puissances inté-
ressées se seraient aussi entendues à cet égard : » Le roi de Prusse,
auquel cette note avait été directement adressée, l'envoya à
Bismarck avec cette annotation en marge : « Ainsi, il y aurait
lieu d'admettre que la question aurait été remise par nous dans
la voie qui convient et qui prévient toute précipitation. Qu'en
dira-t'il? » (4 avril 1867.)
A Paris, malgré les avertissemens officieux de Bismarck, on
n'avait rien ajourné et on était si plein de confiance que Moustier
envoyait à Luxembourg un agent chargé de préparer les mesures
matérielles de l'annexion. Il télégraphiait à Pétersbourg : «J'es-
père que le roi de Prusse et son gouvernement sauront éviter
ce qui pourrait conduire à une guerre qui ne serait que trop po-
pulaire chez nous, car plus l'acquisition du Luxembourg est
petite, moins nous pourrions supporter que le droit de faire
môme cette petite acquisition, nécessaire à notre sûreté, nous
'ût contesté. La France, au point où en sont les choses, ne
saurait reculer, et il serait insensé de le lui demander. »
C'est cependant ce que fit Moustier avant qu'on le lui de-
mandât. L'irritation au premier moment avait été extrême/ tant
contre le roi de Hollande que contre Bismarck. « Je suis dupé,
avait dit l'Empereur à Sybel à qui il venait d'accorder la faveur
<le consulter nos archives, et on ne dupe pas impunément l'em-
pe^eur des Français.. » Si ces dispositions s'étaient maintenues,
il Ue restait qu'à entrer dans le Luxembourg, s'en emparer, sauf
iy rencontrer la Prusse et engager la lutte inévitable. Mais on
n'avait pas tardé à se calmer. L'Empereur, malade, n'était guer-
rier que par soubresauts; il retombait toujours à ses dispositions
pacifiques. Moustier, d'humeur encore moins belliqueuse, com-
prenait qu'après avoir reculé à faire la guerre pour le Rhin, pour
ia Belgique, s'y décider pour le Luxembourg, c'était s'exposer à une
réprobation générale, d'autant plus foudroyante, que Bismarck
û'eùt pas manqué de tirer de son portefeuille le petit papier de
Benedetti, dont l'encre était à peine séchée. 11 avait mis jusque-là
le poing sur la hanche ; il le détend et il le laisse tomber.
266 REVUE DES DEUX MONDES.
Jules Favre et ses amis avaient fait une interpellation. Le
gouvernement la fit rejeter dans les bureaux, 'mais il lui donna
satisfaction en venant lire à la tribune la déclaration suivante :
« Le gouvernement, dominé par la conviction profonde que les
intérêts véritables et permanens de la France sont dans la con-
servation de la paix de l'Europe, n'apporte dans ses relations
nationales que des pensées d'apaisement. Aussi n'a-t-il pas sou-
levé spontanément la question du Luxembourg. La position in-
décise du Limbourg et du Luxembourg a déterminé une commu-
nication du cabinet de La Haye au gouvernement français. Les
deux souverains ont été appelés à échanger leurs vues sur la
possession du Duché ; les pourparlers n'avaient d'ailleurs encore
pris aucun caractère officiel, lorsque, consulté par le roi des
Pay-Bas sur ses dispositions, le cabinet de Berlin a invoqué les
stipulations du traité de 1839. Fidèles aux principes qui ont
constamment dirigé nôtre politique, nous n'avons jamais com-
pris la possibilité de cette acquisition de territoire que sous trois
conditions : le consentement libre du grand-duc de Luxembourg,
l'examen légal des intérêts des grandes puissances, le vœu des
populations manifesté par le suffrage imiversel. Nous sommes
disposés à examiner de concert avec les autres cabinets de l'Eu-
rope les clauses du traité de 1839. Nous apporterons dans cet
examen le plus entier esprit de conciliation, et nous croyons
fermement que la paix de l'Europe ne saurait être troublée par
cet incident (8 avril). »
Cette déclaration impliquait la renonciation formelle à la
cession du Luxembourg, puisque la première condition, le con-
sentement libre du grand-duc, n'était pas réalisée. Mais en même
temps elle ouvrait publiquement, avec les puissances signataires
du traité de 1839, la question de l'évacuation de la forteresse.
Quelques jours après, une circulaire aux agens diplomatiques
commentait ces déclarations : « Le gouvernement de l'Empereur
est disposé à entrer dans toutes les pensées de conciliation com-
patibles avec sa dignité et ses devoirs envers le pays. Il croit fer-
mement que les puissances ne méconnaîtront pas et amèneront
la Prusse à reconnaître les intérêts généraux engagés dans cette
question. Le retrait de la garnison de Luxembourg nous rendra pos-
sible de renoncer pour notre part à un territoire dont la cession
était consentie en notre faveur par son légitime souverain et où
nous appelaient les vœux des populations. La paix de TEurope
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE : LE LUXEMBOURG. 267
sera ainsi assurée; nous ne désirons pas autre chose (15 avril), ni
Sur le fond même de la question Bismarck était de l'avis du
gouvernement français. Il estimait le droit de garnison prussien'
douteux, caduc, éteint. « Nous n'avions pas plus de droit de
tenir garnison dans le Luxembourg, contre la volonté manifeste
du souverain de ce pays, a-t-il dit depuis, que nous n'en aurions
d'occuper Rastadt contre le gré du grand-duc de Bade, ou d'avoir
nos troupes dans Mayence, si le grand-duc de Hesse n'avait pas
conclu avec nous un traité qui nous accorde à nouveau le droit
de garnison en cette ville. » Il ajoutait que, si la question n'atta-
quait pas un droit incontestable de l'Allemagne, elle ne menaçait
pas son indépendance,* car cette « forteresse du Luxembourg,
d'après les autorités militaires prussiennes^ n'offrait qu'un mi-
nime avantage stratégique (1). »
Bismarck n'attachant pas d'importance à la possession de la
forteresse et l'Empereur se déclarant prêt à renoncer à l'acqui-
sition du territoire, il n'y avait vraiment plus matière à conflit
et il ne restait qu'à réunir d'un commun accord les signataires
de la Convention de 1839. Moustier l'avait proposé en effet, non
par une dépêche, mais à la tribune, par sa déclaration publique
du 8 avril. Traiter ainsi les affaires diplomatiques est un moyen
dangereux auquel on n'est autorisé à recourir que lorsqu'on
vous a fermé la porte des négociations. Ce n'était pas le cas :
Bismarck ne demandait pas mieux que de négocier; c'était nous
qui l'avions mis en quarantaine (2). Moustier avait formellement
interdit à Benedetti d'entrer en explications avec lui; Bismarck
avait vivement ressenti ce procédé, et malgré son opinion sur
l'inanité du droit prussien de garnison dans Luxemboui^, il avait
sèchement refusé aux puissances neutres l'évacuation.
On resta ainsi en face les uns des autres, ne se disant rien et
faisant de part et d'autre des suppositions alarmistes sans fonde-
ment. « On veut la guerre en France, disaient les Prussiens; le
Luxembourg est un prétexte et, loin d'être une garantie de paix^
le sacrifice du Grand-Duché ne contribuerait qu'à exciter ses
convoitises, en affaiblissant l'Allemagne. Les partis ennemis du
(1) Discours du 21 septembre 1867.
(2) Benedetti h Moustier. — « La premiôre de vos deux dépêches me fixe sur
un point important, en me répétant que je dois attendre les avances de M. de
Bismarck et par conséquent m'abstenir de prendre l'initiative de nouveaux entre-
tiens aTec lui au sujet de Taffaire du Luxembourg. » (Berlin, 13 avril 1867.)
268 Revue des deux mondes.
gouvernement pour le perdre, le poussent à la guerre, et ses plus
ardens serviteurs font de même parce qu'ils voient là Punique
moyen de triompher des difficultés de Tintérieur. » Tout cela se
disait dans les salons, dans les clubs, et même à la Cour. « Le
comte de Bismarck a osé me dire, écrit avec terreur Benedetti,
qu'il craignait que la guerre ne fût dans mes désirs personnels.
Il doit avoir trouvé bon de répéter ce propos, car on me fait,
dans la société, la réputation d'un foudre de guerre. Je démens
ce bruit toutes les fois que je le puis, mais je n'en reste pas moins
le plus belliqueux de tous les Français, et plusieurs personnes,
avec lesquelles j'entretenais les meilleures relations, observent, à
mon égard, une réserve qui semble leur avoir été commandée (1). »
Les Français disaient : « La Prusse enivrée de ses victoires, ne
nous refuse pas le Luxemboui^ parce qu'il est nécessaire à sa
sécurité, mais parce qu'elle veut détruire notre prestige, nous
provoquer, et profiter de la supériorité momentanée de son fusil
pour achever son unité anti-française. » — Et Moustier dénonce
Bismarck à l'Europe comme un provocateur dont il saura déjouer
les méchans desseins : « S'il a voulu chercher une occasion pré-
méditée de conflit^ il ne la trouvera pas. »
XI
Le dépit de l'échec a rendu Moustier injuste : Bismarck ne
nous avait ni dupés ni provoqués. De l'aveu même des Alle-
mands, Busch, Sybel, il avait été de mauvaise foi dans l'affaire
du traité belge, en feignant de favoriser des desseins qu'il n'adop-
tait pas. Au contraire dans l'affaire du Luxembourg il était sin-
cère. Benedetti l'affirmait à Moustier au moment même: « Ce
que vous a dit le comte de Gôltz et le langage du prince de
Hohenzollern à Bade confirment ce que je vous ai toujours
mc^dé sur les dispositions du Roi et du comte de Bismarck. Je
n'ai jamais douté, et je persiste à croire qu'ils eussent volontiers,
l'un et l'autre, consenti à accepter toutes les conséquences de la
cession que le roi des Pays-Bas voulait nous faire du Luxem-
bourg ; ils y étaient déterminés par la conviction que cette acqui-
sition aurait satisfait la France, contribué ainsi au maintien de
la paix, et laissé à la Prusse le temps nécessaire pour consolider
(1) Du 18 avrU 1867.
r
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE : LE LUXEMBOURG. 269
sa domination en Allemagne et organiser Farinée fédérale. Mais
ilsontmanqué de résolution, au moment où il fallaiten avoir (1). »
Benedetti est resté toujours convaincu, et il me Ta maintes fois
répété, que Bismarck avait été parfaitement loyal dans cette ques-
tion du Luxembourg et que notre échec est dû, non à sa dupli-
cité, mais à la lenteur indolente de Moustier à engager l'affaire
et à Tindiscrétion pusillanime du roi de Hollande.
Des deux côtés néanmoins, on opérait des armemens pure-
mm\ défensifs : des deux côtés, en effet, nul ne songeait à atta-
quer. Le roi Guillaume et Bismarck étaient aussi pacifiques que
l'Empereur et Moustier.
L'Empereur, indépendamment de sa propre santé, avait des
raisons intimes de ne pas vouloir la guerre. L'état de son fils
l'inquiétait. Depuis quelque temps, à la messe des Tuileries, on
avait remarqué que Tenfant boitait beaucoup (2), qu'il était bien
pâle : puis, on ne Tavait plus revu ; pris par la fièvre, il avait
été obligé de se mettre au lit où il resta quelques semaines.
« L'Empereur, écrivait Vaillant dans son Carnet, est triste comme
on bonnet de nuit (3). »
Guillaume n'était pas plus belliqueux. Son lecteur Schneider,
ému des bruits de guerre qui circulaient, lui ayant demandé s'il
l'emmènerait dans le cas où il partirait en campagne, le Roi, avec
on regard grave et pénétrant, lui dit : « Je n ai encore prononcé
le mot de guerre devant persoïme ; je n'ai pas même agité la
question dans ma pensée ; Bismarck et Roon ne m'ont pas jus-
qu'ici parlé de la possibilité d'une campagne ; je n'ai même pas
demandé à Roon s'il a terminé la réorganisation des moyens de
transport et complété lesapprovisionnemensà la suite delà der-
nière guerre (4). »
Bismarck n'avait donc pas à lutter contre les dispositions de
son souverain. Avec les diplomates, qui épiaient ses moindres
paroles, il ne sortait pas de la plus stricte circonspection et, & la
clôture du Reichstag constituant (17 avril), il ne fit allusion à
l'affaire du Luxembourg et à l'émotion produite par l'interpel-
lation Bennigsen que pour affirmer ses sentimens pacifiques (5)
(1) Du 13 avril 1867.
(2) Carnet de Vaillant des 24 février, 3 mars, 28 mars, 3 avril, 17 avril.
(3) 18 avril.
(4) Schneider, t. IV, 20 avril, p. 325.
(5) <• Le sentiment manifesté au Reichstag a trouvé un puissant écho dans
touus Ui contrée! de la patrie allemande. Mali T Allemagne antièro n'est pat
270 REVUE DES DEUX MONDES.
Le mariage- de la princesse de Hohenzollern avec le comte de
Flandre, au lieu de se célébrer, selon les usages ordinaires, dans
le château du prince Antoine, l'avait été à Berlin, en grande
pompe, parce que les HohenzoUem-Sigmaringen tenaient à
prouver une fois de plus que le roi dé Prusse était le chef de
leur famille. Le roi des Belges assistait à la cérémonie (26 avril) ;
mû par des sentimens de vraie sympathie à notre égard, il fit
dire à Benedetti qu'il respirait à Berlin une atmosphère de paix
et qu'il travaillait à raffermir les dispositions conciliantes de la
Cour en donnant l'assurance que l'Empereur lui avait témoigné
à Paris ime égale modération.
Les craintes réciproques étaient donc chimériques, mais des
craintes chimériques produisent, autant que si elles étaient réelles,
l'excitation des esprits, et des armemens défensifs poussés à
l'extrême deviennent aisément offensifs. L'intervention des puis-
sances neutres pouvait seule dissiper un malentendu menaçant.
Par malheur, celles qui eussent eu le plus d'autorité se refusaient
à intervenir. Stanley, le ministre des Affaires étrangères d'An-
gleterre, frappé des embarras dans lesquels la manie de se mêler
des affaires d'autrui avait jeté l'Empereur, ne voulait pas s'im-
miscer dans ce qui ne regardait pas directement l'Angleterre, et
il ne sortait pas des recommandations vagues de modération.
Gortchakof, sur lequel nous comptions après les concessions si
amples accordées en Orient, se montrait encore moins empressé.
Il nous raillait : « Il est regrettable qu'après Sadowa votre souve-
rain ait refusé de se joindre & l'empereur Alexandre pour empé*
cher les annexions que vous déplorez tardivement, mais au lieu
de vous y opposer, vous les avez consacrées par la circulaire La
Valette, et c'est six mois après avoir donné quittance à M. de
Bismarck que vous revenez sur votre approbation. Vous me per-
mettrez de vous dire que la contradiction est flagrante et que le
but que vous poursuivez ne mérite pas l'effort que vous y con-
sacrez. Je me garderai de souffler le feu, mais j'éviterai de donner
à Berlin des conseils qui seraient intempestifs et inefficaces. »
Seul, Beust guettait trop toutes les occasions de se remuer
et de se donner de Timportance, pour ne pas en saisir une aussi
solennelle. Il rompit la réserve générale et inventa ce qu'on a
moins unanime, dans ses gouvernemens comme dans son peuple, à sentir que la
puissance nationale recouvrée doit s'affirmer avant tout par les bienfaits de la
paix. »
PREMIER CONFLtT AVEC LA t»RtJ8SE : LE LUXEMBOURG. 271
la solution belge: — La Belgique, moyennant une
indemnité pécuniaire^ acquerrait le Luxembourg et céderait à la
France ime bande de territoire comprenant les petites forte-
resses qui nous avaient été laissées en 1814 et reprises en 1815.
Bismarck accueillit cette idée comme un expédient pratique fé-
cond. Guillaume ne fut pas du même avis; il lui écrivit : « La
longue dépêche du comte que vous m'avez renvoyée, touchant
son entretien avec Moustier, m'a de nouveau donné Téveil sur
la façon dont des vues à demi exposées peuvent être interprétées
et utilisées. C'est l'histoire du piège que, dans la question luxem-
bourgeoise, nous aurions tendu à l'empereur Napoléon, c'est
pour cela que votre rapport d'hier au sujet du projet de Wimpf-
fen (1), et la réponse que vous avez donnée, m'a considérable-
ment pris sur les nerfs, parce que si ce projet parvenait à Paris,
et que les vues à demi présentées par nous se trouvent irréali-
sables, nous devrions être de nouveau considérés comme des
tendeurs de pièges (13 avril). »
Moustier et Rouher, acharnés à leur mesquine politique des
grignotemens, manifestèrent le désir d'accepter la suggestion et
l'exprimèrent à Metternich. Alors l'Empereur comprit la peti-
tesse de la conduite où on l'avait engagé. Reprenant ses véri-
tables principes de désintéressement, il déclara qu'il ne voulait
pas « se donner l'apparence d'avoir poursuivi un but de con-
quête ou d'agrandissement en négociant la question du Luxem-
bourg. » Les Belges refusèrent aussi, et cette combinaison fut
abandonnée.
Enfin, Stanley, poussé par Cowley l'ambassadeur anglais à
Paris, qui nous montra une réelle vivacité d'amitié, consentit à
sortir de son abstention. Il répugnait encore au mot conférence,
car il n'en concevait aucune tant que les parties dissidentes ne
s'engageraient pas à accepter la décision de la majorité ou ne
s'entendraient pas sur les points principaux d'un programme
commun, et on n'en était pas là. Toutefois il chargea Loftus, am-
bassadeur à Berlin, d'exprimer « le regret qu'éprouverait le gou-
vernement de Sa Majesté à voir un conmiencement de guerre
éclater entre la France et la Prusse pour un objet qui a en appa-
rence si peu d'importance pratique , surtout qu'ime telle guerre
ne pourrait manquer de retarder la consolidation de l'Allemagne
(i) L'ambassadeur d'Autriche à Berlin.
272 REVUE DES DEUX MONDES.
•
(19 avril). » La Reine s'adressa en termes pressans au roî de
Prusse. Tous à l'envi se portaient garans des dispositions conci-
liantes de l'Empereur.
Tant que la surexcitation du sentiment allemand lui en fit
en quelque sorte une loi, Bismarck avait refusé de comparaître
devant le tpbunal européen auquel Moustier l'avait assigné du
haut de la tribune. Mais cette surexcitation s'était, elle aussi,
lassée. 11 crut le moment venu de se départir de la hautaine
résistance, qui, s'il y eût persisté plus longtemps, l'obligeait fata-
lement aux mesures extrêmes. Il pria son ami Gk)rtchakof de
proposer comme médiateur un arrangement dont ib seraient
d'avance convenus ensemble. Celui-ci, qui ne s'était abstenu que
dans la crainte de le gêner, se hâta d'intervenir. Il proposa la
réunion d'une conférence à Londres sur la base de la neutrali-
sation du grand-duché de Luxembourg, placé dorénavant sous
la garantie de l'Europe, ce qui entraînerait l'évacuation de la
forteresse devenue inutile (26 avril). 11 avait été entendu qu'on
écarterait tout examen des récentes annexions de la Prusse et
qu'elle ne prendrait pas l'engagement préalable de retirer sa gar-
nison de la forteresse : promettre cette évacuation avant la Con-
férence, c'eût été faire une concession & la menace de la France;
la Prusse ne se retirerait de la forteresse qu'à la demande de
l'Europe, et en conséquence de la neutralisation du Grand-Duché.
Napoléon 111, plus las que tout le monde, était résigné à tout
subir. Metternich lui ayant demandé avec inquiétude s'il consen-
tirait aux exigences de Bismarck, loin d'y opposer des objections,
il les accepta presque chaleureusement (27 avril). « Les nouvelles
sont à la paix, écrit Vaillant; tout le monde s'en réjouit outre
mesure, un peu sans pudeur I II faut qu'on ait eu bien peur (1 ). »
Les conditions que Stanley exigeait avant de consentir à la
Conférence étaient réalisées, puisque les parties étaient d'accord
sur un programme commun. 11 donna son assentiment à la
convocation à Londres. Il exigea seulement que les invitations
fussent faites par le roi de Hollande en sa qualité de souverain
territorial. La France accepta cette condition comme elle avait
accepté les précédentes. Bismarck n'ergota pas. La Russie fit
demander au roi de Hollande de fixer la date au 7 mai. La Bel-
gique se fit admettre en sa qualité de signataire des vingt-quatre
(1) Carnet du 27 avril 1867.
PREMIER CONFUT AVEC LA PRUSSE l LE LUXEMBOURG. 273
articles dii traité de 1839. L'Italie ayant été convoquée sur la pro-
position de l'Angleterre, « à cause de la position qu'elle occupe
aujourd'hui dans la famille européenne, » FEspagne demanda
aussi à si^er; on lui dit que sa demande était trop tardive et
qu'on n'avait plus le temps de l'examiner
XI
Stanley, en vue de hâter les travaux de la Conférence, pré^
para un projet, de traité et le communiqua aux divers cabinets.
Dans ce projet, l'arrangement relatif à lu position future du
Grand-Duché et à l'évacuation et au démantèlement de la for-
teresse était réglé avant la neutralisation du Duché, et cette
neutralité n'était point placée sous la garantie collective de l'Eu-
rope. Moustier, qui ne demandait qu'à en finir n'importe com-
ment, ne fit aucune objection. Bismarck réclama: l'évacuation
ne devait être présentée que comme la conséquence de la neutra-
lisation et la garantie collective était la condition sine qua non^
la seule qui pût rendre l'évacuation tolérable à l'Allemagne :
c'était à prendre ou à laisser. Stanley concéda alors une clause
semblable à l'article 2 du traité de 1863 sur les îles Ioniennes,
par lequel chacune des parties contractantes s'engageait à res-
pecter le principe de garantie qui y était posé. On en était là le
matin du 7 mai, jour de l'ouverture de la Conférence. .
Le plénipotentiaire prussien Bernstorff vint informer Stanley
qu'il n'entrerait pas à la Conférence s'il ne consentait pas à une
garantie collective telle que celle qui couvrait la Belgique. Cette
exigence n'était pas inquiétante. Qui dit garantie collective dit
garantie le plus souvent illusoire : sans doute, cela donne le droit
de faire la guerre, mais cela n'en impose pas l'obligation; si
toutes les puissances sont décidées à exercer ce droit, celui qui
médite de violer la neutralité s'arrêtera; si quelques-unes re-
fusent d'agir, une seule n'est pas tenue de suppléer celles qui
s'abstiennent. Les arrangemens de la Pologne, quoique garantis
collectivement par l'Europe, avaient été ainsi violés par la
Russie sans qu'aucune puissance en prit la défense. Mais Stanley,
esprit net, précis, bien intentionné, était très timoré. L'Angle-
terre avait déjà garanti, par le traité de 1839, la possession du
Luxembourg au roi de Hollande. L'idée d'aggraver cette pre-
mière garantie en y joignant celle de la neutralité du Grand-
TOMB XXI. — i904, 18
374 REVUE DE8 PEUX MQNDE9.
Duché lui était insupportable et il lui répugnait d'accroître les
servitudes diplomatiques de son pays. Un violent combat se
livra en lui. Il fut décidé à l'acceptation par la perspective des
calamités qu'eût amenées son refus ; il ne voulut pas qu'on pût
lui dire qu'il était Tauteur de la guerre, qu'il n'avait eu qu'à
lever la main pour l'arrêter, et que, par ses scrupules, il l'avait
laissée passer. A la porte même de la Conférence, il accorda la
garantie collective de l'Europe. Dès lors, il ne restait plus de dif-
ficultés, et la Conférence, ouverte le 3 mai, était close le 11 par un
traité tel que l'avait voulu Bismarck : le Grand-Duché était neutra-
lisé, la forteresse cessait d'être fédérale, le roi de Prusse devait
l'évacuer et elle serait ensuite démantelée par le Grand-Duc.
Moustier, ayant pris l'habitude de raconter sa diplomatie &
la tribune, vint y annoncer cette conclusion. Il fut écouté ,dans
un silence morne, sans un applaudissement. Quand il dit que le
traité assurerait à notre frontière du Nord la garantie d'un
nouvel État neutre, les esprits se reportèrent vers cette frontière
sur laquelle s'installait un puissant État militaire, et l'on se dit
<jue ce n'était pas la peine d'avoir risqué une guerre terrible et
d'avoir troublé le monde tant de jours pour un si mince résul-
tat. La politique des compensations avait commencé téméraire-
ment, elle finissait piteusement.
Drouyn de Lhuys se donna le plaisir de signaler à l'Empereur
le véritable résultat de la campagne de ses successeurs : « Au
lieu d'avoir à disputer le Luxembourg seulement & la Pru&se et
à l'Allemagne, la France aura devant elle l'Europe tout entière,
ses propres engagemens et l'interdiction perpétuelle de l'ac-
quérir par un moyen quelconque. C'est ainsi que, pour un inci-
dent de médiocre valeur, nous nous exposons à fermer à notre
politique de l'avenir toutes les issues et toutes les perspec-
tives (1). »
XII
La paix, en ces jours-là, n'a été sauvée ni par la sagesse de
Napoléon III, ni par l'habileté de Moustier, ni par les instances
de la reine Victoria, ni par les bons offices de Stanley
et de Gortchakof, ni par la réunion d'une Conférence euro-
(1) Note du 14 août 1867.
PREBflER CONFLIT AVEC LA l^RUSSE ! LS LUXEMBOURG. 27S
péenne. Elle a été assurée parce qu'il n'était pas alors dans les
Tues de Bismarck de la troubler. La guerre n'a pas éclaté parce
qu'il ne Ta pas voulue. S'il lavait voulue^il n'avait qu'à se main-
tenir dans la forteresse. Aucune puissance ne serait venue Ten
chasser, et comme nous avions annoncé partout que nous ne Vf
supporterions pas, nous aurions été obligés de prendre l'initia*
tive des hostilités et de nous donner les apparences de l'agression^
bien qu'il eût été encore le véritable provocateur. S'il ne l'a pas
voulue, ce n'est point par humanité ou par sympathie divers la
France, ou par prévision d'un trouble permanent dans la vie
européenne. Il ne l'a pas voulue parce qu'il ne jugeait pas la
Prusse en état de l'entreprendre en des conditionâ suffisantes
de succès. Autant que Moltke, il était convaincu que « les Fran^
çais, en raison de leur vanité nationale, ne supporteraient pa3 la
pensée de voir la Prusse monter et la France baisser» et de renon*
cer gratis au rôle prépondérant qu'elle avait Joué en Burope
depuis Richelieu. » Il jugeait comme Moltke la guerre inévitable*
n différait en ce que ce féroce flegmatique, grisé par ses fou-^
droyans succès, mal instruit du véritable état de l'armée fran-^
çaise, croyait l'occasion propice de vider le duel fatal. Il avait
adopté sans examen, ce qui étonne d'un homme si sérieuiE, les
sottises de l'opposition française sur les arsenaux & sec, les effec-
tif» épuisés, et il paraissait ignorer que nous venions d'adopter
le fusil Chassepot bien supérieur à son médiocre fusil à aiguille
(août 1866). « Rien ne saurait nous être plus agréable, écrivait^il
que d'avoir tout de suite une guerre qui, malgré tout, est inévi^
table (1). »
Bismarck croyait, au contraire, que, militairement, il avait
tout intérêt k attendre et que plus la guerre était inévitable,
plus il importait de se mettre en mesure de la rendre victorieuse,
n l'a répété si souvent qu'il n'est plus permis de Ttgnorer ou de
le contester. A Versailles, il disait un soir : t( Si nous avions
combattu pour le Luxembourg, que serait^il de nous maintenant?
Serais- je à Paris ou les Français seraient-ils à Berlin? Nous
n'étions pas alors à beaucoup près aussi forts que nous sommes
maintenant. Sans doute l'opinion [publique allemande eût été
toute pour nous si nous nous étions battus pour le Luxerabouriy,
mais cela n'aurait pas remplacé ce qui nous manquait (È). »
'1) Lettre & son frère Adolphe, mai 1867.
(2) Busch. Our chancelier, v^L JJ p 45^
f
1 276 REVUE DES DEUX MONDES.
l Le 11 janvier 1886, il dit au Reichstag : « Nous avons, je crois,
/ combattu en 1870 dans des conditions plus favorables que celles
r dans lesquelles nous aurions lutté en 1867. » Le 6 février 1888,
il dit encore : « Suivit la question du Luxembourg, où il suffisait
d'une réponse un peu plus ferme faite par nous (peut-être Teus-
sions-nous donnée si nous avions été alors assez forts pour pré-
voir avec assurance un heureux succès) ; il suffisait, dis-je, d'une
telle réponse pour amener dès ce moment la grande guerre fran-
çaise. » Il y revient encore dans ses Mémoires, tant cette idée le
hantait : « Je ne doutais pas qu'il fallût faire une guerre franco-
allemande avant que l'organisation générale de l'Allemagne pût
être réalisée. Ma pensée dominante était alors de retarder cette
I guerre jusqu'au moment où nos effectifs seraient au complet.
1 En songeant aux succès des Français en Grimée et en Italie, je
regardais la guerre comme un danger, je me l'exagérais alors. Il
était donc naturel de chercher à retarder cette guerre jusqu'à ce
que les effets de notre législation et de notre éducation militaire
eussent pu se développer complètement dans toutes les régions qui
n'appartenaient pas à la vieille Prusse. Ce résultat que je poursui-
vais n*était pas atteint au moment où se produisit la question du
Luxembourg; il ne l'était pas même approximativement (1). »
Dans cette circonstance, comme dai^ tant d'autres, l'homme
d'État voyait plus clair que le militaire. L'armée prussienne,
exaltée par la victoire, était, quoique excellente, loin d'être par-
venue à ce maximum d'entraînement, à cette perfection de méca-
nisme qu'elle obtint par quatre années d'efforts extraordinaires :
ses canons d'acier se chargeant par la culasse n'étaient pas termi-
nés; les défauts révélés par la dernière campagne n^étaient pas
corrigés. Les États du Nord annexés ou confédérés n'étaient pas
encore solidement entrés dans le régime militaire prussien, et les
États du Sud restaient tout à fait en dehors : les Parlemens de
Bavière et de* Wurtemberg n'avaient pu être amenés à ratifier les
traités militaires conclus en août; le ministre bavarois à Berlin
avait reçu l'ordre de ne pas laisser ignorer au président du Con-
seil que la Bavière ne saurait, dans un court délai, se mettre en
mesure de prêter à la Pru3se un concours armé; le Wurtemberg j
s'était réservé de discuter le casus fœderis. L'organisation mili-r
taire des États du Sud n'était pas définitivement arrêtée : les mW
[i) Souvenirs^ t. II, p. 62. j
r
PREMIER CONFLIT AVEC LA PRUSSE : LE LUXEMBOURG.
277
sures qu'elle comportait mettraient à la charge des populations
des dépenses nouvelles, qu'elles ne seraient pas en état de sup-
porter, après les sacrifices que leur avait imposés la dernière
guerre et les contributions stipulées par les traités de paix.
Au contraire Tannée de Griiùée, d'Italie, de Chine, du
Mexique dont le prestige demeurait toujours intact était redou-
table. Elle manquait de certaines facilités de mobilisation encore
à l'étude, mais grâce aux anciens soldats et aux sous-officiers
éprouvés, maintenus dans ses rangs par la loi de l'exonération,
eue possédait une cohésion, une solidité que n'avait pas l'armée
prussienne. Au 1*' avril, elle comptait 385 000 hommes; au
15 mai 4S5 000 (1). Sa seule faiblesse, celle du fusil, car elle
n'était pas encore inférieure par l'artillerie, disparaissait chaque
jour. Déjà elle avait à sa disposition 500000 chassepots.
Bismarck était trop avisé pour risquer ses immenses profits
de 1866 dans une rencontre avec la France avant d'avoir mis de
son côté toutes les chances que la volonté humaine peut arracher
à la fortune. Déplorons que l'opinion de Moltke n'ait pas pré-
valu, et que la guerre, puisqu'elle était inévitable, n'ait pas éclaté
en 1867.. La guerre n'étant pas la pire calamité qui puisse affli-
ger un peuple, l'avoir évitée n'est pas toujours un mérite.
Emile Ollivier.
(1) Discours du maréchal Niel du 16 juillet i867.
UN DIVORCE
DEUXIÈME PARTIE (1)
ÏU. — BERTHB PLANAT
Que de sentimenSf et combien profonds, Gabrielle avait faifc
tenir, sans les exprimer, dans le demi-aveu de cette snpplicatioiB.
énigmatique : l'angoisse de ses scrupules religieux, avivée par
cette foudroyante survenue de Tépreuve, — Tappréhension des
luttes déchirantes qu'elle devrait soutenir quand les troubles
encore cachés de sa foi renaissante seraient révélés à son mari,
— la certitude qu'ils le seraient, et bientôt, tant elle étouffait de se
taire, — le remords anticipé de cette douleur qu'elle infligerait,
malgré elle, à cet homme si généreux, si droit, si tendre, —
avec cela, l'épouvante devant l'inconnu de cette passion de son
fils pour une femme si évidemment dangereuse! De ces sen-
timens, le dernier était le seul qu'Albert Darras pût deviner.
C'était aussi le seul qu'il partageât. Il l'éprouvait à un degré
plus intense encore que la mère, ayant dans l'oreille les mots
proférés par Lucien, lors de leur explication, avec quel regard
et de quel accent! Il s'était promis qu'il tairait à sa femme le
détail de cette terrible scène, et l'entretien des deux époux
s'acheva en effet sur un nouvel effort du beau-père pour ras-
surer la mère, alors que la soudaine découverte chez son beau-
fils d'idées à son égard qu'il ne soupçonnait pas le rendait si
(1) Voyez la Revue du !•' mai.
UN DIVORCE. 279
inquiet. Cette inquiétude grandit durant l'après-midi^ passée
fout entière, pour lui, dans son cabinet de travail, soi-disant à
étudier une affaire, et, pour elle, dans de petites occupations
d'intérieur. En réalité, ils n'avaient Tun et lautre de pensée que
pour l'absent. Les moindres bruits de leur maison leur donnaient
uxx battement de cœur... Une voiture roulait sur le pavé de la
ra€. Si elle allait s'arrêter? Si c'était la sienne?... Le timbre de
la» porte résonnait. Si c'était lui, ou un message venu de lui?...
Puis rien!...* Gabri elle n'y pouvait plus tenir. Elle retournait
^auprès d'Albert, lui répéter, pour la dixième fois, sous une autre
forme, sa demande angoissée: « Où est-il?... » Que répondre,
sinon les mêmes mots de réconfort ; mais, tout bas, Darras se
posait aussi cette question à lui-même, et la dernière image
qu'il gardait de Lucien s'évoquait dans son esprit avec une pré-
cision affreusement douloureuse. Le jeune homme lui appa-
raissait tel qu'il l'avait vu sur le seuil de son bureau du Grand-
Comptoir j la haine aux yeux, la menace à la bouche. Était-il
possible que cet enfant, son fils d'adoption, eût vraiment articulé
ces phrases d'adieu :
— Où je m'en vais?... Chercher la preuve que tes espions
Vont menti, et, quand je l'aurai, il faudra bien que tu rétractes ces
ealomnies. Et tu les rétracteras, où je ne te reverrai de ma vie,
— Je n'aurai rien à rétracter, avait répondu le beau-père, à
qui cette outrageante attitude enlevait son sang-froid; je sais
trop qnelles preuves tu trouveras. C'est toi, entends-tu, c'est toi
qui reviendras me demander pardon d'avoir oublié que je suis le
mari de ta mère.
— Je ne l'oublie pas,... avait dit Lucien. Il avait répété : Je
ne l'oublie pas, — et, sauvagement : Ne touche pas à cette autre
plaie, si tu ne veux pas qu'il se prononce entre nous des paroles
irréparables...
TeUe avait été la fin de ce tragique dialogue, où, pour la
première fois, depuis que la mère de Lucien *avait changé son
nom de Chambault contre celui de Darras, le fils s'était permis
de juger tout haut ce second mariage et de le condamner. Le
beau-père en avait été saisi d'une surprise qui se prolongeait à
travers l'attente douloureuse de cette après-midi. Il se répétait
mentalement ces mots d'une si redoutable signification, et tou-
jours il retombait sur cette même sensation d'une stupeur in-
dignée:
280 REVUE DES DEUX MONDES. ^ , _ .
— Gomment a-t-il pu?... se demandait-il. Comment?... Il ne
se possédait pas, c'est vrai, mais c'est précisément dans de telles
minutés que l'on découvre le fond de ses pensées. Quelles sont
donc les siennes?... Et Darras se perdait dans des réflexions, où
il s'efforçait en vain d'appliquer son principe habituel, ce
constant redressement de sa sensibilité d'après le typé abstrait de
l'homme de conscience, ce qu'il appelait, en sa qualité de mathé-
maticien, sa « limite morale. » Gomme il l'avait déclaré à sa
femme, il aimait Lucien, très simplement. Il l'avait considéré,
tant d'années durant, comme le fils de son esprit I Dans ces der-
niers mois, l'éducateur avait bien laissé une atmosphère de silence
s'établir entre lui et son élève, mais, que l'égarement qu'il soup-
çonnait fût mêlé à une aversion contre lui, il ne l'avait jamais
imaginé. Gette découverte le faisait souffrir dans son cœur,
presque dans sa chair, tant la rancune soudain manifestée contre
son ménage par son beau-fils l'avait touché au plus intime de sa
vie conjugale; et son affection pour ce cruel enfant restait si
entière qu'il continuait de le plaindre malgré cela, d'une pitié
aussi spontanée, aussi désintéressée que celle de la mère. L'idée
de l'épreuve que Lucien traversait dans ces momens mêmes loi
était horriblement pénible. Il avait dû être l'ouvrier de cette '
opération chirurgicale, — on se souvient qu'il avait défini en ces .
termes son rôle d'avertisseur. — Mis en demeure de recom-
mencer, il eût recommencé, et de nouveau dénoncé l'indignité
de cette Berthe Planât, sur laquelle il fallait que Lucien fût
éclairé. Il ne doutait pas qu'il ne l'eût sauvé d'un grand danger,
mais au prix de quelles larmes! Il voyait en imagination ces
larmes couler sur le visage du jeune homme. Il voyait, il sentait
Lucien souffrir, et les questions angoissées de la mère avaient un
écho douloureux au plus profond de son être. Gomme elle, il se
demandait : Où est-il? Que fait-il?... Et, en dépit de ses propres
raisonnemens, lui aussi, il avait peur.
Il manquait à Darras et à sa femme, pour se rendre un compte
exact du drame qui allait se jouer dans le cœur de Lucien, une
donnée essentielle. Les renseignemens transmis à l'ingénieur du
Grand'Comptoir par son policier ne lui avaient appris ni la
nature vraie des relations qui unissaient le jeune homme à
Berthe Planât, ni l'histoire complète de celle-ci. Qu'elle fût la
maîtresse de son beau-fils, lo beau-père n'en doutait pas. Il n'avait
UK DIVORCE. ^ 281
même pas discuté cette hypothèse, et, comme on Ta vu, la mère
l'avait admise sans hésiter. Disons-le aussitôt, afin de poser du
coup la situation dans sa réalité : non seulement Lucien n'était
pas Tamant de la jeune fille, mais encore, follement épris d'elle ,
et Ti?ant tous deux une existence d'étudians et dans cette fami-
liarité quotidienne des libres mœurs du Quartier Latin, il ne lui
avait jamais déclaré sa passion. Cette anomalie, — car c'en est
une, même aujourd'hui où la nouvelle éducation des femmes
tend à modifier beaucoup les relations entre les sexes, dans cer-
tains milieux, — cette anomalie donc dérivait, comme beaucoup
d'apparentes singularités sentimentales, de causes très simples.
Eltes se découvriront elles-mêmes avec le développement de
ces deux caractères. Il était nécessaire de signaler le fait dès
maintenant, pour que l'on comprenne quelle extrémité de dou-
leur cette conversation avec son beau-père avait infligée à Lucien.
La phrase sur laquelle il était parti avait été le cri qu'une bête
blessée pousse sous le couteau, et qu'accompagne d'instinct une
hrieuse morsure. Un sursaut presque animal avait mis à la
bouche du jeune homme, atteint en plein cœur, les mots qui
devaient faire le plus de mal à son bourreau, et, tout de suite,
Que même frénésie l'avait précipité hors do la pièce. Il avait fui
/a réponse de Darras et sa propre colère. Lui aussi, ces paroles de
^aine, jetées à l'éducateur de son enfance, l'avaient stupéfié, à
peine échappées. Elles traduisaient si peu les portions conscientes
^^ sa pensée. Il avait toujours tant respecté son beau-père. Il en
^'V^t si profondément subi l'influence, si totalement accepté les
Mais quand une loi naturelle a été violentée dans les rap-
^^:^rts de deux êtres, aucune bonne volonté, aucune vertu même,
^^^ sauraient empêcher que, tôt ou tard, ils ne souffrent l'un
*<^^ l'autre. C'est le cas, lorsque le second mari d'une femme
^"vorcée élève l'enfant du premier lit, du vivant du vrai père. Ce
^cond mari a beau déployer les plus touchantes délicatesses,
^^e preuve des plus délicats scrupules, son beau-fils et lui ne
^^^^scendent jamais a cette profondeur dïnteiUgibilité réciproque
^^X::fe^lument nécessaire à la famille et que produit seule l'iden-
-^^ du sang. Le beau-père reste le nouveau venu au foyer,
t*^tranger. La mère, de son côté, a beau envelopper son fils
^^ime atmosphère de tendresse, ce fils sait qu'il ne lui a pas sufli.
^-id simple présence de son beau-père, lui en est une preuve
\
282 REVUE DES DEUX MONDES.
quotidienne. Il grandit. Il a des camarades. Il apprend par eux
des détails sur leur intérieur. Il souffre dans son amour-propre
d'abord, à constater que ses parens ne sont pas comme ceux
des autres, puis dans son culte pour sa mère, quand il commence
à tout comprendre. Il ne l'en chérit certes pas moins. Il aime
aussi son beau-père. Il n'aime pas leur ménage. Cette sensation
peut ne s'être jamais formulée. Elle s'est quelquefois distribuée,
le long d'une enfance et d'une jeunesse, en des centaines d'inci-
dens minuscules dont aucun n'a laissé une trace dans la mémoire
de leur victime : ils l'ont tous imprimée dans l'arrière-fond
obscur de son ftme. Un dépôt de secrète amertume s'y est amassé,
qu'une violente secousse amènera soudain à la surface en un
flot de rancune absolument inattendue.
Ainsi était-il arrivé pour Lucien. Quand il s'était retrouvé
dans l'escalier du Grand-Comptoir^ après cette dispute avec
Darras, l'étonnement avait, pour une seconde, tout suspendu en
lui, même la douleur de la hideuse dénonciation. Les dernières
paroles échangées avec son beau-père étaient pourtant réelles. Il
ne rêvait pas. Arrêté sur une des marches, parmi les allées et
venues des cliens qui affluent dans une grande banque à l'heure
de la Bourse, le contraste entre cet endroit et la tempête de ses
sentimens lui avait infligé, quelques minutes, une de ces para-
lysies de l'être intime, si fréquentes dans les catastrophes su-^
bites. Brusquement, la vérité de la situation l'avait ressaisi.
L'accusation, portée contre Berthe Planât, si précise, si nette,
s'était représentée à sa pensée avec ce dur relief que prennent
pour un amoureux les images où est mêlée celle qu'il aime : —
le départ de Clermont, la vie à Paris avec Méjan, la rupture, la
naissance du petit garçon, sa mise en nourrice à Moret... De
nouveau, l'intolérable morsure avait déchiré le cœur du jeune
homme. Un jet de haine en avait jailli contre le révélateur, et
une volonté irraisonnée, impétueuse et aussitôt irrévocable, celle
de le confondre. Le temps de descendre les degrés, trois par
trois, de traverser, en courant, l'immense hall entouré de gui-
chets, et il était dans l'avenue de l'Opéra, sur laquelle donne la
colossale bâtisse que tout Paris connaît, à la poursuite d'un
fiacre vide. Quelques minutes encore et déjà cette volonté se réa-
lisait, Lucien était assis dans une voiture qui roulait, au grand
trot de son cheval, vers le coin perdu de la Montagne Sainte-
Geneviève où habitait l'étudiante.
UN DIVORCE. 283
— 24^ me RollînI... avait-il crié au cocher, auquel il avait dû
donner des explications sur le plus court chemin à suivre. Il ne
se doutaiti guère, tandis qu'il gagnait ainsi cette ruelle inconnue,
débris de l'antique rue Neuve-Saint-Étienne où mourut Pascal,
qii'à ce môme instant, sa mère s'engageait dans une autre rue,
contemporaine de celle-là, pour y avoir avec le religieux proscrit,
l'entretien sur lequel »'est ouvert ce récit. Cette similitude des
décors autour de ces deux détresses était tout un symbole. Ne
I>:»OQédaient-elles pas d'une cause identique ? L'une et l'autre dé-
xziarche n'aurait pas en effet eu lieu» sans le second mariage de
C^abrielle. Mais quand Lucien eût connu ce détail, son esprit
é^t trop profondément pénétré des doctrines de son beau-père
pour rien voir là qu'une coïncidence toute fortuite, 'S'il avait
'kxDUJours, et même sans s'en rendre compte, un peu souffert de
cs^e second mariage, c'avait été d'une peine uniquement instinc-
-fcjLve. Jamais le droit au divorce n'avait fait doute pour lui. Que
la méconnaissance par ses parens du plus grand principe social
ptlt entraîner pour eux et leur famille des conséquences de dou-
lenr, cette idée n'avait jamais traversé sa pensée. D'ailleurs» sa
xnère elle-même existait^elle pour lui, durant la brûlante demi-
lienre de cette course h travers Paris ! Toute son énergie était
concentrée sur ce seul point : comment aborder cette explication
ayee son amie si indignement calomniée ?
— 11 faut qu'elle sache ces infamies, il le faut!... s'était-il
répété quand le coupé avait commencé de s'ébranler. Nous cher^
cberoas ensemble d'où viennent ces abominables inventions. Elle
Hi'aidera à. le découvrir, et moi je l'aiderai à y couper court
aussitôt..,
La voiture n'avait pas atteint le bord de la Seine que déjà
une autre parole se prononçait en lui : — Que ce sera dur de
lui répéter de telles vilenies 1 Pourvu qu'elle comprenne biffli
que je n'ai pas douté d'elle et que je ne viens pas lui demander
de 8e justifier vis-à-vis de moi? C'est pour elle, pour son avenir,
qu'il importe de confondre les scélérats qui ont mis en circula-
^ces turpitudes... Qui est-ce? Mais qui est-ce?... L'angoisse de
cette question fut soudain si forte qu'une tentation saisit le jeune
homme : ordonner à son cocher qu'il retournât au Grand-Compioir^
iQonter au cabinet de son beau-père, lui arracher le nom de la
Paonne ou des personnes dont il tenait ces immondes racon-
tâmes. Sa main se leva vers le timbre et retomba sans que le
284 REVUE DES DEUX MOIfDI».
signal eût retenti. — «Non. Je ne le reverrai pas ainsi, se dît-il.
Après la manière dont je l'ai quitté, je me dois de lui apporter
là preuve qu'il a été trompé, car il l'a été. Tel que je le connais,
aucun motif ne l'aurait décidé à parler de quelqu'un commo il
à parlé de Berthe, s'il avait eu même un doute. Il a été trompé...
Par qui ?... » Le respect est, avec le mépris, le plus involontaire de
nos sentimens. Toute la partialité de l'affection la plus pas-
sionnée ne peut détruire l'un, ni les violences de la rancune la
plus inique abolir l'autre. Le jugement que Lucien portait sur
la loyauté de son éducateur n'avait pas été entamé par sa colère.
Cette estime pour le caractère de Darras ajoutait, quoique le jeune
homme ep eût, un poids singulier & son témoignage. Un scrupule
en suppose d'autres. Quiconque est incapable de mentir l'est
aussi de répéter des assertions non vérifiées. Lucien ne se for-
mulait pas ce raisonnement, mais ce simple rappel des vertus de
son beau-père suffit pour donner comme un autre ton à sa pen-
sée. Instinctivement, il se prit à repasser l'histoire entière de son
intimité avec M"* Planât, par un besoin passionné de trouver
dans chacun des épisodes une nouvelle preuve que le diffamateur,
quel qu'il fût, n'avait pas dit vrai. Qu'il s'était complu de fois,
depuis qu'il aimait, à ces évocations rétrospectives, tjoand il
allait rejoindre Berthe, ou quand il la quittait, jamais avec cette
fièvre, et sans cesse un soupir lui montait aux lèvres : — Mon
amie 1. Ma pauvre amie I... Ou bien c'était, proférée à voix
[ haute, cette exclamation : — Non, c'est impossible ! . . Contre quoi
s'insurgeait-il avec cette violence ? Était-ce seulement la diffi-
' culte d'énoncer à la jeune fille les calomnies qui lui sucerait
'ce cri? Ou bien jetait-il cette réponse à ces calomnies eiles-
' mêmes au nom des souvenirs émanés de toutes ces rues?
Ils se faisaient de plus en plus nombreux, à mesure que le
fiacre approchait de ce Quartier Latin où s'étaient déroulées les
scènes de cette idylle, bien simple en son fond. Pourtant, elle ne
se fût jamais produite à un autre moment de Thistoire de nos
mœurs, avant que la logique du principe révolutionnaire d'égalité
ne se fût attaquée à la plus antique des coutumes : cette diffé-
rence d'éducation entre les sexes à laquelle je faisais allusion a
déjà été faite. Pareillement le drame des dissidences religieuses
qui allait bouleverser le ménage des Darras eût-il jamais eu
lieu, voici vingt-cinq ans? L'une et l'autre analyse, si elle était
poussée à fond, permettrait de mesurer le changement en train
UN DIVORCE. 285
de s'accomplir dans notre pays, sous l'infliience de lois dont les
applications publiques atteignent par contre-coup les sensibilités
privées. De tels exemples prouvent la justesse de l'axiome posé
par le plus grand clinicien politique du xix^' siècle, qui a écrit :
(c L'homme est entraîné par la société. » L'avenir décidera si
ce courant va vers le progrès ou vers cette décadence, barbare-
ment, mais énergiquement définie par le même philosophe :
une déconstitution.
V Lucien de Ghambault avait rencontré Berthe Planât pour la
première fois, dix mois auparavant, dans un cabinet de lecture,
situé à Tangle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue Ân-
toine-Dubois. Cet établissement, célèbre depuis des générations
dans le Quartier-Latin, a la spécialité des livres de science. Aussi
ses cliens se recrutent-ils presque tous parmi les habitués de
l'École pratique, à laquelle il est adossé. Lucien y était entré par
hasard, ayant des notes à prendre dans un ouvrage de médecine
légale, pour une conférence qu'il préparait, sur le « Droit de
punir. » Il devait la prononcer dans un petit cercle que certains
de ses camarades avaient fondé, rue ChampoUion, à deux pas
de la Sorbonne, sous un vocable qui résume une époque : « L'Im-
pératif Catégorique ! » Ce simple détail l'indique : le beau-fils
d'Albert Darras n'avait pas grandi impunément dans l'atmosphère
de vague religiosité philosophique, familière aux dirigeans intel-
lectuels de ia troisième République. Lucien appartenait par
toutes ses idées à l'élite de cette génération, née aux environs
de i880, en qui se manifeste déjà le résultat d'un enseignement
institué au rebours de toutes nos traditions. Le gros de la troupe
se compose de brutaux arrivistes. Le reste constitue un état-
major inquiétant d'esprits mai équilibrés chez lesquels un sens
critique, aiguisé jusqu'à la sécheresse, coexiste avec une candeur;
naïve jusqu'à la badauderie. Ces jeunes gens sont incertains et
dogmatiques, nihilistes et sectaires, d'un irréalisme égal à leur
instruction qui est grande, violemnient destructeurs et non moins
violemment millénaires. Éperdus de nouveautés, leur énergie se
dépense à se tracer entre eux, en s'échauffant les uns les autres,
des programmes qu'ils prennent pour des actes, et où il n'est
jamais question que de refaire, — refaire le pays, refaire la so-
ciété, refaire l'humanité! Cette fièvre de réforme les voue par
avancei «— ironie dont leur subtilité ne les avertit paSi — ^ à la
286 REVUE DES DEUX MONDES.
dupeite des utopies les plus vieilles et les plus décidément con*'
damnées pa? Thisloire. Une des caractéristiques de cette jeu*
nesse est le constant appel à la conscience, mais l'exécrable dis^
cipline kaqtieune, doat ses criminels aines Tout pénétrée, lui
fait interpréter cette formule de la manière la plus étroite et la
plus stérile. Sous le prétexte d'appliquer le fameux et funeste
précepte : « Agis toujours de telle sorte que te& actions puissent
servir de règle universelle, » ces jeunes gens s'habituent h l'ido-
lâtrie béate de leur sens propre. Ils donnent une solennité de
principes à des points de vue tout personnels, et ils arrivent à
un fanatisme an^^rchique, si Ton peut dire, dont Tégoïsme étroit
contraste singulièrement avec leurs parties de haute culture. Ils
ont eepeadant une vertu qu'il n'est qu'équitable de signaler. Lieur
doctrinarisme d'un^ ai pédantesque intolérance les rend sou-
vent très scrupuleux pour ce qui regarde les choses de l'amour.
Il y a du janséniste et du puritain en eux. C'est là une disposition
d'&me qui se retrouvait déjà, — on l'aura vu par la conversation
de Darras avec sa femme, -r- chez leurs prédécesseurs en mo*
ralisme athée. Il est nécessaire de créer des mots pouir définûr
des mentalités si complexes, si factices aussi, où le dressage ojr*
gueilleux de l'intelligence, une haine secrète de l'instinct et
de ses spontanéités, une rivalité jalouse avec les religions posi«>
tiv^, peuv^t aboutir à un véritable ascétisme. Ajoutons quQ
les préoccupations ardentes de ces étranges garçons se tournent
ailleurs. Les problèmes sociaux les intéressent trop pour que ie»
rêveries romanesques, lot heureux de leur âge, aient le loisir
d*éclore dans ces cerveaux saturés d'abstractions. C'est là pour-
tant un état de tension bien volontaire et qui ccmiporte de su^
bites volte-face, de déconcertantes surprises. La nature, com-
primée et faussée, est toujours prête à prendre sa revanche
dans un jeune cœur. Qu'une certaine femme se rencontre dan9
sa vie, à une certaine heure, et Tamoureux apparaît dans l'intel^
{ectuel, mais un amoureux qui ne dépouille pas pour cela ses
façons habituelles^ de penser, et on devine quels phénomènes
inattendus doit inévitablement produire la rencontre de la pas*
sion avec un tour d'esprit si particulier ! .
Cette esquisse d*un type psychologique très récent, mais assez
multiplié pour qu'il domine l'avenir immédiat de la bourgeoisie
française, mériterait d'être creusée dans ses lignes profondes. Ce
tracé suffira pour caractériser la nuance des émotioi^ qui résous*
UN DIVORCE. 287
citaient dans le cœur de Lucien, tandis qu'enfoncé dans l'angle
de son fiacre, il revivait cette journée où il avait rencontré Berthe
pour la première fois et reçu le coup de foudre de cet amour.
Il revoyait la vaste pièce du « Salon littéraire et scientifique »
dont les murs disparaissaient sous des rayonnages, sur les plan-
chettes la file des reliures en toile grise ou noire brutalement,
numérotées, Iss tables de bois souillées d'encre où s'entassaient
les journaux et les revues. Il se revoyait, attendant les ouvrages
qu'il avait demandés et considérant d'un regard distrait les
quelques lecteurs clairsemés dans la salle.
C'est alors qu'il avait remarqué, dans l'angle k côté de la
fenêtre, la jeune fille occupée à prendre des notes dans un fort
volume posé devant elle. Son joli et pâle visage aux traits fins,
exprimait cette fervente application des véritables tâcherons de
bibliothèque, pour qui rien n'existe dans les instans de travail,
que l'objet actuel de leur étude. Durant l'heure entière que
Lucien, saisi par la grâce et le mystère de cette physionomie,
demeura à Teiaminer, tout en affectant lui-même de lire, pas
une seule fois les yeux de l'inconnue ne se détournèrent de la
besogne entreprise. Ses paupières attentives étaient bordées de
cils très longs, presque bouclés, dont la nuance sombre s'harmo-
nisait à ses prunelles, détachées sur la blancheur de son teint
comme les taches des yeux sur les fonds décolorés des anciens
portraits. A de certains momens de réflexion plus intense, et
lorsque, ayant lu un passage important, elle se préparait à en faire
le résumé, ces paupières se relevaient, son regard fixait sa pensée.
£Ue mordillait l'extrémité de son porte-plume, et ses dents appa-
raissaient, blanches et bien rangées, entre ses lèvres qui se fer-
maient aux coins dans un pli amer. Elle avait 6té son chapeau et
la forme ovale de sa tête intelligente se dessinait sous ses cheveux,
divisés par une raie. L'épaisseur de sa natte brune à reflets
clairs, qui retombait par derrière en un simple catogan, disait la
force de la vie, mais c'était une vie déjà touchée par la fatigue,
comme l'attestait la ligne mince des joues, la gracilité du cou et
de la nuque, la sveltesse amaigrie du buste penché sur la table.
Les mains, très belles, avaient une énergie presque masculine,
qui se retrouvait dans le menton un peu fort, comme dans le front
large et puissant où brûlait une flamme d'intelligence virile.
L'ensemble, pourtant, restait bien féminin, par l'élégance frêle
de la taille, la souplesse mesurée des gestes et ce je ne sais
^TÎ^-!W»Î^
28S REVUE DES DEUX MONDES.
quoi de trop délicat qui appelle la protection. L'étudiante était
sinaplement, presque pauvrement mise, mais son col était d'une
irréprochable netteté. Les manchettes de lustrine qu'elle avait
eu soin de passer à ses bras pour préserver sa robe et ses poi-
gnets dénonçaient un souci d'épargne à la fois et de tenue, ré-
pandu d'ailleurs sur toute sa personne. Ses pieds étaient finement
chaussés, de souliers à talons plats, qui en découvraient les jolies
attaches. Cette apparition d'une fille de cet âge et de cette
beauté, dans ce cadre d'un laboratoire intellectuel et dans cette
attitude d'ouvrière d'idées, était bien faite pour surprendre d'abord,
intéresser ensuite un garçon de vingt-trois ans, étudiant lui-
môme, et chez lequel des convictions tout idéologiques avaient
comprimé, jusqu'ici, les ardeurs du cœur et des sens. Les
femmes qui composaient le monde de sa mère avaient trop déplu
à Lucien, les unes par leur frivolité, les autres par leur niaiserie.
Les créatures galantes qu'il avait pu connaître dans la com-
pagnie de ses camarades l'avaient dégoûté par leur vilenie. Des
réalités de l'amour, il ne savait que le remords de quelques
rencontres brutales, dont il avait été curieux une heure, puis
écœuré des mois.
Le charme paradoxal de l'inconnue, en train de pencher sur
des livres de science un profil de médaille, émacié par la pensée,
devait donc agir et agit aussitôt sur lui avec une puissance sou-
veraine. Cette vision réunissait les attraits complexes dont il
rêvait à son insu depuis très longtemps. Il ne s'aperçut de la ré-
volution, soudainement accomplie dans sa sensibilité, qu'au mo-
ment où Berthe Planât commença de ranger ses papiers pour se
retirer. La certitude qu'elle allait disparaître lui infligea ce ser-
rement de la gorge, ce spasme de la poitrine qui décèlent le
désarroi produit dans tout le système nerveux par un choc trop
intense. Il eut une seconde la tentation de sortir avant elle,
de l'attendre dans la rue et de la suivre. Un invincible instinct
de timidité l'immobilisa sur sa chaise, tandis qu'elle enlevait
ses manches, reprenait son chapeau accroché à une patère, et
se recoiffait avec autant de calme que si elle eût été seule dans
la pièce. Elle sortit après avoir reporté au bureau les deux vo-
lumes dont elle s'était servie. Elle avait fait à la vieille dame qui
se tenait là une recommandation sans doute afférente k ces
livres, car celle-ci les mit à part, avec un signe d'assentiment
qui prouvait que la jeune fille n'était pas une cliente de pas-
Ulf DIVORCE. ^~^ 289'
sage. Lucien conclut qu'il avait une certitude de la revoir, en
revenant lui-même dans cet endroit. Ce signe indubitable qu'elle
était une habituée fut pour beaucoup dans la tranquillité appa-
rente avec laquelle il la vit disparaître derrière la porte vitrée,
et au tournant de la rue. Âllait-il interroger l'homme de ser-
vice ou bien la vieille dame? La délicatesse l'en empêcha. Il fut
eependant au-dessus de ses forces de ne pas aller, cinq minutes
plus tard, sous le prétexte d'un renseignement à demander, jusqu'à
ce bureau, sur la planche duquel les deux volumes étaient toujours
placés. Pendant que la préposée aux emprunts de livres cherchait
dans le catalogue un titre donné par lui au hasard, il eut le cou-
rage de prendre un de ces deux volumes conmie distraitement.
Ce fut un premier contact physique avec l'absente, et dont tout
son être tressaillit, que de feuilleter ces pages, maniées par elle
tout à l'heure. Il constata, non sans une surprise, qui lui fut
aussi une douceur, car ce détail ajoutait à ses chances de la re-
trouver, que ce volume était le premier tome de la Clinique de
t Hôtel-Dieu par Trousseau... L'inconnue était donc une étu-
diante en médecine ? Un morceau de papier laissé entre deux
feuilles attira l'attention de l'amoureux. 11 était placé vers le
milieu de la célèbre leçon sur la Scarlatine, et ces quelques mots
y étaient tracés au crayon : « /?. Wj devoir médical^ à relever. »
C'était la jeune fille qui avait jeté là l'indication d'une note à
prendre. Lucien parcourut la page des yeux, avec une avidité
singulière du regard. Il tomba sur ces lignes, qui lui firent battre
le cœur, tant il éprouva de plaisir à associer leur fierté profes-
sionnelle et l'image de l'énigmatique et jolie étudiante : « . . . Depuis
longtemps j'emploie ces affusions. Je les ai employées dans ma
pratique particulière avant de les administrer à l'hôpital. Car
je n ai jamais rien osé pour la première fois que je ne taie fait
dans ma clientèle privée. En agissant ainsi dans le monde^ ma
réputation courait de grands risques y et souvent aussi j'ai été
mal récompensé du bien que ma conviction profonde me disait
de tenter. Mais je suis resté ferme dans cette ligne que mon
devoir me traçait. . . »
Voilà dans quelle atmosphère de hautes et sévères idées
vivait cette jeune fille ! Dix mois s'étaient écoulés depuis cette
minute où Lucien avait surpris cette fiche oubliée dans ce
livre, et avec elle le secret des préoccupations morales de l'étu-
diante. Bien peu de jours de ces dix mois avaient passé sans qu'il
Tom XXI, — 1904. 19
290 REVUE DBS DEUX MONDES.
la vît, et, durant tous ces jours, elle n'avait pas fait une action,
pas prononcé une parole, pas ébauché un geste qui ne corro-
borât ce jugement qu'il avait porté sur elle, d'instinct. Les
images se succédaient, et d'abord celles qui se rapportaient aux
semaines qui avaient 8ui\à cette première rencontre et précédé
leur premier entrelien. Lucien était revenu au cabinet de lec-
ture toutes les après-midi à partir du lendemain. Pour s'assurer
le droit d'y passer des journées entières sans compromettre la
jeune fille, il avait donné à la préposée sa qualité d'étudiant en
droit et prétexté une thèse à faire qui nécessitait des recherches
prolongées. Pour plus de précautions encore, quand il eut
constaté que la jeune fille arrivait régulièrement vers les quatre
heures, — c'était le moment où elle sortait de l'École pratique,
— il prit l'habitude d'y arriver lui-même à trois. Il se plaçait
de manière à la voir dans la rue. Elle apparaissait toujours seule.
Elle entrait, échangeait quelques mots avec la dame du bureau,
s'asseyait dans le même coin où sa place était marquée par une
chaise appuyée contre la table, 6tait son chapeau, passait ses
manches, et elle commençait de travailler. Sa façon de s'isoler
du monde extérieur était si totale que personne parmi les ha-
bitués, dont quelques-uns étaient de très jeunes gens, comme
Lucien, ne semblait même la remarquer. Ce détail ne prou-
vait-il pas qu'elle s'était toujours comportée dans ce milieu
comme elle s'y comportait maintenant? Dix-huit jours après
l'avoir vue pour la première fois, Lucien ne savait même paa
son nom. Il n'avait entendu personne ni la saluer ni parler d'elle,
parmi ces assidus de la bibliothèque. C'est vers ce. moment qu'ils
avaient fait connaissance, dans des conditions si accidentelles
qu'elles excluaient, de sa part à lui, la préméditation, et, de sa
part à elle, toute coquetterie.
Combien vivement cette scène se représentait à l'imagina-
tion du jeune homme!... Une après-midi encore, c'était vers le
début de mai, et comme il arrivait rue Monsieur-le-Prince, en
proie à cette fièvre intérieure de la passion qui n'en est qu'au
désir et au rêve, il avait trouvé le cabinet de lecture fermé. Les
volets mis en dehors portaient sur un de leurs panneaux un
carré de papier collé au moyen de pains à cacheter, avec ces
mots : « Pour cause de décès. )> Lucien apprit par la concierge
que la vieille dame du bureau était morte subitement la nuit
précédente. Rendons-lui cette justice : le projet qu'il conçut et
UN DIVORCR. 291
réali&a aus&iiàt de stationner sur le trottoir et d'attendre celle
que dans sa pensée il appelait déjà « son amie » ne lui fut
pas dicté par le seul désir d'utiliser une Qcca:»ion peut-être
unique. Il se dit que la jeune iille paraissait avoir de la sympa^
thie pour la vieille dame et que cette mort serait annoncée par
lui *ve€ plus de ménagement. Quand il la vit qui traversait U
rue de TÉcole-de Médecine, et se dirigeait dn côté du cabinet
de lecture, il s'approcha du pas d'un homme qui vient de aç
heurter à un obstacle inattendu :
— La bibliothèque est fermée, mademoiselle, lui dit-il. Et
comme la jeune fille, surprise par la nouvelle, ne pensait pas k^
s'étoimer qu'un habitué de len droit en avertit un autre habitué,
l'amoureux ajouta : « Il y a eu un malheur cette nuit. La per*
somie qui tenait le bureau... »
— M"' Barillon?,., interrompit la jeune fille. Elle est
morte?... Lucien fit signe que oui, et le visage de l'étudiante,
impassible d'ordinaire, s'altéra d'un coup. Ses traita laissèrent
deviaer la sensibilité passionnée qu'elle se tendait sang cesa» ^
manquer. Elle eut des larmes au bord des yeux, quoique la vieille
dame ne fût pour elle qu'une connaissance de hasard, et avec qui
elle causait si peu. Elle se dompta d'ailleurs aussitôt, et elle
exprima une réflexion d'un ordre tout technique : ^*" Je l'avais
prévu depuis longtemps. Elle souffrait d'une angine de poitrine
^véeau dernier période.
— On ne s'en serait guère douté h la voir, elle avait l'air si
gcû!... interrogea Lucien, pour continuer la conversation.
-^ Ellle ne connaissait m la nature ni la gravité de son mal,
répondit la jeune fille. Le médecin qui la soignait lui faisait
<^ire qu'il s'agissait de névralgies intercostales. Je ne me suis
jamûs permis de le démentir. Il était cbargé du traitement, il le
conduiwit comme il l'entendait. Pourtant M°" Barillon se défiait,
^e avait cherché et découvert dans des livres quelques-uns des
«ymptômes qu'elle éprouvait...
-- Ne trouvez-vous pas qu'un malade a toujours droit à la
yérité du moment qu'il veut la savoir et même sans cela? dit le
jeune homme.
-^ C'est une question, fit l'étudiante.
— Pas pour moi, reprit-il vivement, et je ne saurais avoir
d estime pour un médecin qui me mentirait. Sans vérité, il n'y
& pas de conscience, et quand on se donne des raisons pour
'"TT*»
292 REVUE DES DEUX MONDES.
manquer à la vérité sur un point, on y manque bientôt sur fous...
Il avait parlé en pensant tout haut, d'un ton si^ convaincu,
que la jeune fille en fut frappée. Elle leva les yeux sur lui. Lucien
comprit qu'elle le regardait pour la première fois. Il n'avait pas
plus coàipté pour elle, jusqu'ici, que les autres figurans du
cabinet de lecture. Cette constatation, pénible sur l'instant, lui
était douce à se rappeler maintenant qu'il allait cherchant dans
ce court et cher passé de quoi défendre l'honneur de Berthe. Il
lui plaisait que les premières paroles échangées entre eux eus-
sent été de cet ordre scientifique et impersonnel, et que latten-
tioû de la jeune fille eût été attirée sur lui par une profession de
foi qui l'autorisait & lui parler aujourd'hui en toute franchise.
Il lui plaisait aussi qu'elle eût accepté cette conversation avec la
simplicité d'un camarade. Ces manières, si contraires aux pré-
jugés reçus, pouvaient, certes, prêter «à la calomnie. Il savait, lui,
par sa propre expérience, combien une espèce de compagnonnage
presque masculin est le plus sûr moyen d'empêcher la familia-
rité. Il semble supprimer la différence des sexes, tandis que la
réserve trop effarouchée l'exagère. Dès ce premier entretien, le
jeune homme avait senti chez M^^* Planât cette totale absence de
coquetterie, d'autant plus marquée qu'elle était plus naturelle.
Toujours mû par le désir de ne pas la quitter si vite, et aussi
d'en savoir un peu plus sur elle, il lui avait dit :
— Puisque vous vous occupez de médecine, mademoiselle,
peut-être me rendrez-vous le service de me renseigner... Je tra-
vaille à des recherches sur le droit de punir et la responsabilité
qui m'ont conduit à étudier le problème du crime chez les
aliénés. Le cabinet de lecture est fermé. Où croyez-vous que
je pourrais consulter des livres de cet ordre, Legrand du SauUe,
par exemple, que j'étais en train de dépouiller ici...
— A la bibliothèque de l'École, répondit-elle; j'y vais
justement de ce pas. C'est un endroit que je n'aime guère, il est
fréquenté par trop de gens. Mais, on y est très complaisant et le
catalogue est très riche.
— C'est que je suis étudiant en droit... fit-il, et ilavàittiré de
sa poche le carnet qui contenait ses cartes de visite. Il en tendit
une à la jeune fille, comme s'il tenait à ne pas rester, poiir elle,
un inconnu. Elle la prit, et, la regardant, dit simplement: — Je
crois que ceci suffirait. Mais si vous voulez venir avec moi, je
vous introduirai sans difficulté...
UN DIVORCE. 293
Il l'avait suivie, le ccçur battant, en proie à une émotion pa-
ralysante à force d'être douce. Ils avaient traversé ensemble cette
petite rue de TÉcole-de-Médecine, si sévère d'aspect avec ses
rez-de-chaussée où des boutiques de libraires spéciaux confinent
à des magasins d'instrumens de chirurgie. Lucien n'y avait vu
que sa compagne et la grâce d'une démarche où se révélaient de
séduisans détails : une taille ronde et longue, des jambes un
peu hautes et fines, une pose du pied droite et légère. Que lui
dire? Comment ne pas craindre d'exorciser d'un mot lé charme
de cette minute inespérée ? Et déjà ils avaient pénétré dans la
cour, gravi ensemble le grand escalier. Ils étaient dans la biblio-
thèque. Là il avait enfin appris le nom et l'adresse de l'inconnue,
Béirthe Planât ayant dû montrer à l'entrée sa carte d'étudiante,
en môme temps qu'elle présentait son compagnon. Une fois
admis, elle l'avait quitté, en le saluant d'un signe de tête, et elle
était allée s'asseoir & une des tables, où elle s'était installée
comme elle faisait au cabinet de lecture, avec son impression-
nante simplicité de bonne ouvrière. Lucien n'avait pas osé, lui,
se mettre auprès d'elle. Il avait demandé un volume, l'avait à
peine ouvert, puis, la voyant absorbée dans son travail, il était
sorti de la bibliothèque. I
n s'était acheminé vers la rue Rollin, où il savait mainte-
nant qu'elle habitait, poussé par un irrésistible besoin de voir sa
maison, de regarder de ses yeux le décor des choses parmi les-
quelles elle vivait. Par ces premiers jours de mai, ces pentes
de la Montagne Sainte-Geneviève sont comme parcourues d'un
soufQe de jeunesse insouciante et de libre amour. Il était cinq
heures. L'azur du ciel enveloppait le Panthéon et la colonnade
d'une clarté fraîche et douce. Les feuilles verdoyaient aux
branches des arbres dont les racines chétives plongent dans un
sol où la terre végétale existe à peine. La sève immortelle du
monde trouve pourtant le moyen d'animer ces maigres troncs.
Elle palpite de même dans les sensibilités appauvries des étu-
dians et des filles qui rient en plein air, assis aux tables des
cafés. Cette griserie de vivre, éparse dans l'atmosphère, Lucien
l'avait respirée avec cet orgueil de l'amoureux chaste et qui porté
en lui une émotion sacrée, alors que tant d'autres ont déjà pro-
fané leur cœur! Il était arrivé ainsi jusqu'à la rue de la Vieille-
Estrapade et à celle de la Contrescarpe. Leurs noms pittoresques
et leur physionomie antique l'avaient charmé, par cette sensation
294 REVUE DÏ3 D¥:UX MONDES.
d'un très ancien et très obscur passé autour d*uno naissante espé-
rance. Puis la pauvreté de la rue Roliin l'avait attendri, et son
silence. Elle n'est traversée que par des piétons, aboutissant
comme elle fait à un escalier qui tombe à pic sur la rue Monge.
Le soleil couchant prenait en écharpe la partie de la ruelle oti se
trouvait la maison de Berthe. C'était une de ces vieilles demeures,
l'abri jadis de larges existences, qui gardent, même dans leur
ruine, des traces et des touches d'aristocratie. Celle-là montrait
une façade presque renOée par l'affaissement du terrain, mais
une porte cocbère d'un noble style, une cour sur laquelle ou-
vraient des hangars encombrés de débris, mais de hautes fenêtres.
L'amoureux s'était assis sur une borne adossée à l'escalier de la
rue Monge. Il était demeuré là jusqu'à la nuit noire, absorbé
dans une contemplation dont l'ivresse inondait son âme d'une
joie presque surhunaaine.
Les invasions d'un grand amour ont de ce» heures d'une in-
tensité inexprimable et qui contraste d'une manière étonnante
avec la médiocrité des événemens qui en sont la cause ou nûeux
le prétexte. Qu'était-il arrivé à Lucien? Il avait appris le nom
.de la jeune fille qu'il aimait, sa profession, sa demeure, et il lui
avait parlé. Ce n'était rien, et ce rien suffisait pour que des flots
depoésie ruisselassent dans ses veines. — Berthe étïdt jeune, il
était jeune, et c'était le printemps ! Les profondes id^atités d'es-
prit,, les ressemblances fraternelles de pensées devinées chez elle,
tant de grâce unie à tant de sérieux, la violente antithèse de sa
beauté et de ses travaux, la fraîcheur et la délicatesse de ses
traits associées à des visions de maladies et de mort, de lits d'hft-
pital, de tables de dissection, l'étrangeté de leur rencontre et son
manque complet de tout élément conventionnel, l'appréhension
et le désir de leurs prochaines entrevues, — que de principes^de
passion pour un enfant de cet âge et qui n'avait jamais aimé 1
Comme il les avait sentis remuer en lui et quels instans il avait
passés là l Ils flamboyaient dans sa mémoire comme une aurore.
N'avait-ce pas été celle de son bonheur?
Oui, il avait été heureux, bien heureux, coname on l'est à
vingt-trois ans, lorsque la fraîcheur intacte du désir, la confiance
dans le tendre génie féminin, et aussi Tindéfini du temps devant
la passion permettent au cœur de s'épanouir par la seule pré-
sence de ce qu'il aime, et de s'en contenter. Plus tard, l'expé-
rience désabusée de la vie, les exigences de Torgueil viril,
UN DIVORCE. 295
llmpression poignante des jours comptés, s'insurgeront contre
les romanesques et naïves ivresses de Tamour sans aveu et sans
possession. Mais, à Torée de la jeunesse, le cœur étouffe de
timidité devant cet aveu, tant il tremble de déplaire. Cette
possession le brûle h Tavance de telles ardeurs qu'il lui est
presque doux de la reculer. Il sait si bien que Tavenir lui
appartient, que dans un an, dans deux, dans dix, il n'aura point
passé la saison d'aimer et d'être aimé. Il éprouve à palpiter dans
l'attente, à reculer l'heure des paroles décisives, à prolonger les
délices du rêve et de l'espérance, cette sensation qui fait le charme
unique des fiançailles, et c'était bien comme une fiancée que
Lucien avait aimé Berthe dans le silence d'une adoration chaque
jour plus émue, depuis ce soir de printemps. Ce soir-là, il
n'avait pas essayé d'en apprendre plus long sur elle, d'interroger
par exemple le concierge de la maison. Une pareille enquête lui
aurait semblé un sacrilège. En eût-il eu la force? Pour les amou-
reux de cette ferveur, prononcer devant une tierce personne le
nom de celle qu'ils aiment, est une véritable souffrance. La voix leur
manque pour parler d'elle. A quoi bon d'ailleurs? Que lui aurait-
on dit qu'il ne connût d'avance? La vie étroite de la jeune fille,
son assiduité au travail, l'idéalisme de ses pensées, il savait cela
par l'aspect de cette demeure, par son attitude au cabinet de
lecture, par les lignes qu'elle avait notées dans Trousseau. Dès ce
premier soir, il lui voyait, par intuition, toutes les qualités
d'âme qu'il avait trouvées chez elle, à l'épreuve, durant les dix
mois écoulés depuis, et ils les avaient vécus dans cette liberté
où il n'y a pas de place pour le mystère. Le seul fait que leur
intimité fût restée absolument pure n'était-il pas le plus éclatant
témoignage de la valeur morale de la jeune fille?... Et les scènes
par lesquelles cette intimité s'était établie ressuscitaient devant
la pensée de Lucien, toutes distinctes.
C'avait été d'abord, après leur premier entretien, l'habi-
tude prise d'un salut échangé au cabinet de lecture, à chaque
arrivée et à chaque départ de l'un d'eux, quand l'autre était
là. Pas une de ces inclinations de la petite tète pensive, que
Lucien n'eût interprétée, tantôt, avec une joie exaltée , dans
un sens de sympathie, tantôt, avec angoisse, dans un sens
d'indifférence. C'avait été ensuite leur second entretien, pas
beaucoup de jours après le premier. L'amoureux avait ima-
giné, pour l'engager, un procédé qui symbolisait bien le para-
(
■^'^'T'^'^T^
296 REVUE DES DEUX MONDES.
doxe de cet amour, fleur de songe soudain poussée entre ces
deux cérébraux, parmi ces livres de science. ,11 avait demandé
à la jeune ôUe, au moment où elle se levait pour sortir, si
elle pourrait lui rendre le service de lui traduire dans leur vrai
sens deux mots techniques qu'il ne comprenait pas, et il lui
avait soumis, — 6 ironie! — une phrase rencontrée dans cet
énorme traité de Legrand du SauUe qu'il faisait semblant de
dépouiller, sur les maladies latentes et les maladies larvées. Le
temps de formuler sa demande et ils étaient dans la rue. Berthe
marchait en lui répondant, et, tout naturellement, il raccompa-
gnait :
— Latente se comprend de soi, avait-elle dit; une maladie
latente est une maladie qui ne se manifeste pas encore. Une ma-
ladie larvée, au contraire, se manifeste hautement, mais elle
emprunte la forme d'une autre. Ainsi une goutte qui se mani-
feste par des vertiges est une goutte larvée, qui se déguise, çtiœ
induit larvam. Làrva^ vous vous le rappelez, c'est le masque de
théâtre dans l'antiquité...
— Je l'avais oublié, je vous l'avoue... avait-il répliqué, et,
presque étourdiment : Vous savez le latin, mademoiselle?...
— J'ai passé mon baccalauréat, avait-elle répondu.
— Ma question n'avait pas de sens, avait-il repris. Vous ne
feriez pas votre médecine sans ce diplôme. Mais, en France, on
est si peu habitué encore à voir les femmes acquérir certaines
connaissances.
— Les choses sont en train de changer, avait-elle dit, et c'est
très heureux. La Science est la grande libératrice et la femme a
plus besoin d'être libérée que l'homme.
— Ce sont tout à fait mes idées, avait dit Lucien, et j'espère
aussi que l'on ira de plus en plus dans cette voie. Je m'éton-
nerais pourtant, mademoiselle, si les étudiantes en médecine ne
restaient pas l'exception.
— Â cause de l'amphithéâtre et de l'hôpital, sans doute?
avait-elle demandé.
— Précisément.
— Vous n'avez jamais disséqué, monsieur, avait-elle reparti.
Sinon, vous sauriez que c'est une toute petite impression à
vaincre et simplement physique. On ne voit plus dans le cadavre
et bien vite qu'une leçon d'^natomie à vérifier. On ne réalise pas
que ce débris ait été un homme... L'autopsie est plus pénible.
UN DnroRCE. "'' '^' 297
On Vest intéressé à un malade, on a reçu ses confidences. Vingt-
quatre heures après, on le retrouve, sur une table, inerte, glacé,
son cerveau ici, son cœur là, son foie ailleurs... Pour moi, c'a
été et c'est encore l'impression affreuse, mais la seule, car, si h
l'hôpital on assiste à des spectacles très tristes, on peut y faire
tant de bien, par un mot, un geste, une attention!...
Elle avait donné ces détails sur ses impressions profession-
nelles, avec une simplicité singulière. Elle n'avait ni dans son
regard, ni dans sa voix, cet air de défi, si déplaisant chez la plu-
part des adeptes du féminisme. Elle disait ce qui était, tranquil-
lement, conmie c'était, sans se soucier non plus de l'effet dépoé-
tisant que la mention des plus répugnantes besognes de son
métier pouvait produire sur son interlocuteur. Celui-ci, en proie
à une curiosité encore grandissante, avait demandé :
— A l'École pratique et à l'hôpital, il n'y a pas seulement les
malades et les morts. Il y a les camarades. Je ne connais pas
beaucoup d'étudians en médecine, mais le ton de la plupart me
paraît devoir être bien choquant pour une jeune fille...
— C'est ce qui vous trompe, avait-elle répondu ; pour ma
part, car on ne peut bien parler que de soi, j'ai bien rencontré
quelques jeunes gens grossiers de langage, mais très peu, et,
quand ils se trouvaient avec d'autres, ceux-là les faisaient vite
taire... Il arrive souvent qu'à l'hôpital, quand on nous demande
d'examiner un malade, nous entendons derrière nous des propos
et des rires que nous aimerions mieux ne pas entendre. C'est
surtout de la taquinerie. Il s'agit de ik)us embarrasser pour se
divertir ensuite de notre gène... Un peu de sérieux a raison de
ces enfantillages... Quant à ceux qui auraient certaines idées,
on a tôt fait de les arrêter net. Ils ne recommencent pas. Pour .
moi, j'ai la prétention d'être la meilleure des camarades, mais
chaque fois qu'un étudiant conmience à devenir trop aimable, je
l'avertis que, du jour où il me parlera autrement qu'à un homme,
je ne le connaîtrai plus...
Elle avait quitté son compagnon sur cette déclaration, pro-
noncée à la porte même de cette crémerie de la rue Racine où
Albert Darras devait plus tard surprendre les deux jeunes gens,
assis l'un à côté de l'autre. Lucien l'avait regardée entrer dans la
longue salle, déjà pleine de dîneurs. Elle y avait, conmie au ^
cabinet de lecture, sa place réservée. Les tables de bois sans
nappesi la grosse vaisselle et l'épaisse verrerie s'accordaient trop
298 REVUE DES PEUX MONDES.
avec riuscription pemté sur la façade : Bepas à 4 fr^ 10. La
pauvreté de cet endroit avait étouffé Tamoureux de pitié en mâme
temps que les derniers mots de la jeune fille l'accablaient de
confusion et de crainte. Il devait savoir plu,stard dans quels sen-
timens elle les avait proférés. Il y a des signes presque indéfinis-
sables et pourtant évidens auxquels les &mes de mâme race se
reconnaissent, dès qu'elles se rencontrent. La simple exclama-
tion échappée à Lucien sur le droit des malades à la vérité avait
été, pour Berthe, un de ces signes. Quoiqu'elle affectât, conoone
elle l'avait dit, d'avoir avec les autres étudians des manières de
bonne camarade, elle n'aurait pas laissé un inconnu, rencontré
seulement dans une bibliothèque, l'aborder et lui parler, si elle
n'avait pas cédé à un secret mouvement de son cœur. Elle s'en
était punie, par cette phrase de congé. C'était une barrière dres*
sée entre elle et le jeune homme, si celui-ci avait pu concevoir
quelque espérance téméraire. Ou bien il n'essaierait plus de la
revoir, ou, s'il la revoyait, cette franchise ne permettait pas
l'équivoque : il ne lui ferait pas la cour. Que ces souvenirs de-
meuraient vivans pour Lucien I Dans quel état de trouble il avait
repris le trottoir de la rue Racine, persuadé que l'indiscrétion
de sa reconduite et de ses questions avaient froissé la sage étu-
diante I Quelle nuit il avait passée à se demander si elle lui par-
donnerait jamais d'avoir osé l'interroger I Quand il l'avait revue,
toujours dans le même studieux^ asile, quelle joie à constater
qu'elle ne lui semblait pas hostile 1...
Puis, ils avaient eu leur troisième entretien^ leur quatrième,
leur cinquième. Ces causeries et les innombrables qui avaient
suivi reparaissaient dans la mémoire du jeune homme^ à mesure
que sa course à travers la moitié de Paris le rapprochait de la
Montagne Sainte-Geneviève. Et, dans toutes, dans les plus an-
ciennes et les plus intimidées comme dans les plus récentes et
les plus familières, il était demeuré fidèle au programme d'absolue
réserve sentimentale imposé par la jeune fille. Il l'avait traitée
comme si elle eût été en effet un camarade de l'École de méde-
cine, avec qui un élève en droit échange un commerce de pen-
sées, et non pas la troublante , l'adorable amie dont la grâce
simple, le joli sourire, allumaient en lui la fièvre passionnée du
désir, dont la courageuse existence l'exaltait d'un« admiration si
émue. Pas une des pierres des pavés depuis que la voilure avait
quitté le Pont-Neuf, qui ne lui représentât un mot que Berthe avait
vy DIVORCE. 299
dît, un geste qu'elle avait fait, un regard qu'elle avait eu... Ici, au
coin de la place Saint-Michel, il l'avait rencontrée un matin qui
allait à THôtel^Dieu, six semaines peut-être après le commence-
ment de leurs relations. Elle Tavait laissé l'accompagner jusqu'à
llidpital et y entrer avec elle. C'était la première fois qu'il la
voyait dans l'exercice de son métier. Ils avaient suivi la visite
et ils étaient revenus déjeuner ensemble rue Racine... Ici, sous
les arbres du boulevard Saint-Germain, par les tièdes soirs d'été,
alors que leur amitié était plus avancée, ils s'étaient promenés
indéfiniment, occupés à discuter quelques-unes des idées aux-
quelles ils tenaient le plus l'un et l'autre, — lui la théorie de
la conscience individuelle considérée conmie la règle suprême, —
elle la conception d'une morale fondée uniquement sur les faits
et qui ne serait qu'une biologie appliquée. Les deux tendances,
différentes jusqu'à en être opposées, qui se partagent aujour-
d'hui la jeunesse et dont le conflit éclatera quelque jour, se
trouvaient ainsi incarnées en eux, et cette discussion était pour
Lucien la découverte de tout un monde intellectuel en même
temps qu'il éprouvait une si étrange volupté à entendre les plus
récentes hypothèses sur la vie exposées par cette bouche aux
lèvres de fleur... Devant le Collège de France, et au bas des mar-
ches qui montent vers la statue de Claude Bernard, il se souve-
nait, c'était vers le début de l'automne, elle lui avait un jour
raconté l'histoire de ses idées. Elle lui avait dit que trois hommes
avaient eu sur elle une influence décisive : Claude Bernard avec
SSL Médecine expérimetitale,ety ayaxit lui, Flaubert et Dostoïewsky.
A l'un de ces deux romanciers elle avait pris son goût de voir la
vie dans sa vérité, à l'autre son sens aigu de la misère humaine.
De Bernard elle avait admiré la méthode. A ce propos, elle avait
parlé de son éducation, à Tbiers d'abord, puis à Clermont, auprès
de son oncle et sous la direction d'uû vieil universitaire retraité
qui l'avait prise en a£fection,un M. André. Lucien lui avait parlé)
lui, de son beau-père... Là, sur la place du Panthéon, un autre
jour, et à l'occasion du culte des grands hommes, ils avaient dis-
cuté religion et politique, et il était demeuré étonné de la tran-
quille audace de cette étrange intelligence de femme qui, sur ces
deux points, comme en morale, le dépassait singulièrement.
Dans sa persuasion que la biologie, encore à ses débuts, arrive-
rait à renouveler le plan de Tintelligence humaine, Berthe pro-
fessait un nihilisme systématique à l'égard de toutes le!» Insti-
300 REVUE DES DEUX MONDES.
tutions du passé et aussi du présent, qui enveloppait dans une
même condamnation le catholicisme par exemple et le kantisme,
la monarchie traditionnelle et la république. Le jeune homme
avait subi la fascination de cette hardie pensée qui poussait à
leur extrémité les principes qu'il avait reçus. En se comparant
mentalement à son amie, il avait senti qu'il n'était, comme son
beau-père, qu'un bourgeois, pénétré encore des préjugés de sa
classe. Il avait admiré la fermeté d'intelligence de Tétudiante
comme il admirait la fermeté d'àme qu'elle déployait à conduire
sa vie, ne perdaot pas une minute et ne dépensant pas cinq
centimes inutilement. Elle avait hérité une petite somme de
trente-cinq mille francs, sur laquelle elle prélevait deux mille
quatre cents francs, de manière à conserver de quoi s'établir à la
fin de ses études. C'était une confidence qu'elle n'avait faite que
dernièrement h Lucien. Ses repas à ^nngt-deux sous mettaient
sa nourriture à moins de soixante-dix francs par mois. Six cents
francs d'entretien, deux cents francs de livres, deux cents francs
d'examen achevaient l'essentiel de ce budget. C'est à cause de
cela qu'elle avait choisi cette chambre de la rue RoUin, dont le
modeste loyer s'accordait avec le reste de ses dépenses...
La rue RoUinl Elle était toute voisine maintenant, car à
travers ces souvenances, le fiacre avait marché et l'amoureux
touchait au terme de sa route. Les réminiscences du passé
cédèrent soudain la place à la sensation aiguë du présent,
quand il eut contourné le lycée Henri IV. La physionomie de
ce quartier, associé pour lui durant tous ces mois aux émo-
tions les plus douces et les plus fortes de sa jeunesse, lui dé-
chira le cœur. L'accusation portée par son beau-père se formula
de nouveau dans sa pensée. Sa hideur contrastait trop violem-
ment avec les songes qu'il avait promenés là, cette dernière
année, et qu'il venait de revoir par le souvenir avec une force
presque hallucinante. Était-il possible que tant de grâce lui
eût menti, que cette réserve fût une hypocrisie, qu'un affreux
secret de maternité coupable se cachât sous ces manières si
simples et si distantes, enfin que celle qu'il aimait avec un
respect si tendre, si docile, sans s'être jamais permis de le lui
dire, eût été la maîtresse d'un autre? Toutes les visions qu'il
venait d'avoir de tant d'incidens si simples, pour lui revêtus
d'une telle poésie, où s'était exalté cet amour, protestaient là
contre^ et cependant, au moment de revoir son amie calomniéç^
UN DIVORCE. 301
n avait peur. Ces images qui la lui avaient rendue si présente
n'avaient pu touclier à l'autorité du dénonciateur. En môme
temps, cette approche de la rue RoUin contraignait Lucien de
se figurer par avance le détail de la scène qui se préparait. Il
allait passer la porte de la maison, gravir les marches de l'esca-
lier, entrer dans la chambre... Il lui faudrait alors énoncer
l'horrible chose. La seule évocation, dans sa pensée, de la jeune
fille écoutant de telles paroles, lui fut physiquement intolérable. . .
La phrase qui avait dominé toutes leurs relations se prononça
en lui spontanément : Je l'avertis que du jour où il me parlerait
autrement qu'à un homme, il ne me connaîtrait plus... Elle qui
considérait comime une insulte la plus légère ombre de cour, le
laisserait-elle même achever cet outrageant rapport? Elle le
chasserait. Toute cette intimité où tant d'extases passionnées
s'étaient cachées sous des conversations d'idées serait rompue!
L'amoureux s'était bien souvent demandé sans pouvoir répondre
à cette question : Que sent-elle pour moi? Il ne se le demanderait
plus. Berthe le mépriserait! Elle le haïrait!... L'anxiété de cette
perspective fut si douloureuse pour Lucien qu'il voulut mettre
encore un peu de temps entre lui et la minute où il accomplirait
l'acte peut-être irréparable. Il était au coin de cette place de la
Contrescarpe, dont il avait aimé jadis, on se le rappelle, l'antique
dénomination. Ce souvenir lui remémora de nouveau avec trop
d'intensité son premier pèlerinage à la maison de son amie..
11 descendit de son fiacre et marcha jusqu'à la rue RoUin. U
était un peu moins de trois heures. C'était le moment où l'étu-
diante travaillait d'ordinaire à l'École pratique. Mais, la veille,
elle lui avait dit qu'obligée de rester, plus tard à l'Hôtel-Dieu et
d'y déjeuner, elle rentrerait sans doute chez elle. On voit qu'Albert
D^rras s'était trompé en croyant que son beau-fils était allé s'en-
tendre avec sa complice avant de se rendre au Grand-Comptoir.
W* Planât pouvait avoir changé d'idée. La perspective d'un der-
nier répit donna au jeune homme une nouvelle crise d'hési-
tation. Il était entré dans la rue. Il passa et repassa plusieurs
fois devant la maison avec un battement de son cœur et un
désarroi de sa volonté dont il eut soudain honte. La discipline
à laquelle il avait été dressé depuis son adolescence par son beau-
père reprit le dessus dans cette sensibilité si profondément bou-
leversée. Cette fois c'étaient ses propres paroles qui lui revenaient
à la mémoire : Sans* vérité ^ il n'y a pasydc conscience... Il se
(
302 REVUE DES DEUX MONDIi:S.
redit, il s'enfonça jusqu'au plus intime de son âme ce mot de
« vérité, » et, comme il eût marché sur un pistolet chargé dans
un duel, il entra dans la maison. Il n'avait rien demandé k la
loge, mais sa résolution était si entière maintenant qu'arrivé
sur le palier de Berthe, et quand il vit la clef sur la porte, un
soupir de soulagement échappa de sa poitrine. Un coup frappé
sur cette porte, — les deux syllabes « entrer » prononcées de
cette Voix à laquelle il avait tant cru, ^- un tour donné à la clef,
et il était devant elle.
IV. — LA VÉfttTÉ
L'étudiante avait reconnu la manière de frapper du jeune
homme. Aussi ne s'était^elle pas levée du fauteuil où elle se
tenait assise. Devant elle, sur son bureau, un atlas se Pouvait
ouvert» à une page où était représentée Tanatomie de la jambe*
L'entrelacement des vaisseaux sanguins, des nerfs et des muscles
autour des os était figuré par une superposition de lamelles de
papier découpées et coloriées en bleu, ennoir^ en gris» en rouge.
Des doigts de sa main gauche, Berthe soulevait soigneusement
une de ces lamelles, et, de sa main droite, elle écrivait sur un
cahier, déjà couvert de notes au crayon. Lucien reconnut
l'agenda qu'elle emportait à l'hôpital pour les visites du matin.
Elle accueillit l'arrivant d'un gentil geste de sa jolie tête, à peine
retournée, et, sans s'interrompre de sa besogne, elle lui dit :
— Je suis en train de bien étudier par avance le détail de
l'opération à laquelle j'assisterai demain. Il s'agit de lliomme
du lit 32, yous vous rappelez, celui qui a une gangrène du pied
droit? On a discuté sur son cas, qui ne peut plus attendre. Vous
savez comme le professeur Louvet patronise toujours les moyens
radicaux. Il veut qu'on l'ampute au-dessus du genou pour être
très sûr que les accidens ne reviendront pas. Mais on a fait
venir Graux, le chirurgien, et on a entendu un autre son de
eloche. Gelui4à ne veut même pas de Tamputation totale du
pied. La résection de la moitié lui parait suffisante. Ces Mes-
sieurs ont disserté, chacun soutenant sa thèse avec des argUtnens
où ils mettaient toute leur science, et, entre eux deux, le patient
gisait sur le lit, la couverture rabaissée, montrant ses pauvres
jambes, l'une cachectique et l'autre gangreneuse. Enfin, comme
ils se taisaient, à bout de théories : a Pî Ion iaisait une CQ\e mal
UN DIVORCE. 303
taillée,.. » a demandé le malade en montrant une place au-
dessous du genou. Ce fut si comiquement dit, que tous ont
éclaté de rire, élèves et maîtres... Pas moi. J'étais navrée. Je ne
m'habituerai jamais à considérer ainsi une créature humaine,
comme un simple sujet d'expériences scientifiques. Graux et
Louvet ne pensaient pas plus au misérable que s'il eût été une
chose et non pas un être Ils pensaient à leurs idées. Ils ont
décidé et feront une moyenne, comme il leur a suggéré. On lui
coupera la jambe entre le pied et le genou, demain. La décision
prise, il a eu un autre mot, moins humoristique, mais plus pro^
fond : « Je me sens mieux. La certitude soulage... »
Absorbée dans le souvenir de cette macabre scène, l'étrange
fille n'avait pas pris garde d'abord à l'expression du visage de
Lucien. Elle refermait maintenant l'atlas avec un soin minu-
tieux. Toute cette chambre attestait les qualités de méthode
et de finesse qu'elle avait développées en elle. C'était une pièce
carrée, très haute, et dont les fenêtres, avec leurs boiseries chan-
tournées, gardaient leur élégance de l'ancien temps. Elles don-
naient sur un bouquet d'arbres, reliques lui aussi de cet an-
cien temps, alors que la maison délabrée d'aujourd'hui était une
demeure seigneuriale comme l'hôtel d'à côté, où habita M. de
Caumartin, l'évèque de Blois, celui qui mécontenta Louis XIV,
en recevant l'évèque de Noyon à l'Académie par un discours
cruellement persifleur. Ces arbres, qui lui appartinrent peut-être,
servent de réclame hygiénique à une pension bourgeoise ! Par
cette après-midi voilée de mars, leurs branches encore nues se
détachaient tristement sur le pan froid du ciel apparu derrière
les croisées. Cette clarté grise s'harmonisait bi^ avec la tonalité
des meubles, apportés de sa province par la jeune fille. Cee vieux
sièges auvergnats, en noyer et de forme lourde, leur patine sombre,
le papier d'un rouge brun et les grands rideaux de reps assortis
donnaient à l'ensemble une physionomie presque rude, que ren-
daient plus sévère les signes partout épars des occupations de la
« Cerveliney » comme l'argot des écoles appelle sinistrement les
futures doctoresses : ici, les instrumens d'une trousse rangés à
l'air après un nettoyage, là, une tête de mort et les débris d'un
squelette démonté, dans la bibliothèque des volumes de méde^
cine, ailleurs un modèle d'œil agrandi en carton, destiné à
montrer le mécanisme de la vision. Les seuls objets d'art étaient
six grandes photographies des prophètes de la Chapelle Sixtine.
304 REVUE DES DEUX MONDES. _^^ _
Leurs musculatures d'athlètes semblaient prolonger sur les mv.:]
les enseignemens de l'amphithéâtre. Quoique l'étudiante donnJ
dans cette unique chambre, on n'y voyait pas de lit. Son extréœ^^
souci de tenue, en même temps que son parti pris systématique^
de camaraderie masculine, l'avaient conduite h rechercher^ pour
l'endroit où elle recevait, cet aspect de salon de consultation.
Elle couchait sur une banquette, en ce moment couverte d'une
housse de cretonne. Un petit cabinet attenant lui servait pour
sa toilette et pour la penderie de ses effets. Quelques détails dé-
celaient pourtant la femme : une minuscule étagère, par exemple,
posée sur la commode avec des tiroirs sur lesquels se lisaient
les mots : « Gants, Cravates, Mouchoirs, » et flottant dans l'air,
un frais arôme de poudre d'iris mélangé au parfum d'une gerbe de
mimosas achetés dans la ri^e. Les chatons d'or et le fin feuil-
lage de ce bouquet méridional, posé dans un vase de verre, par-
laient de jeunesse, de libre existence, de plages heureuses, de
lointains voyages... Quel contraste avec cette cellule où toutes les
singularités de la destinée de Berthe étaient comme symbolisées :
le provincialisme bourgeois de ses origines, Tindépendance de
ses allures et leur réserve, l'austérité de ses travaux et le génie
de naturelle élégance qui la faisait demeurer fine, et séduisante
dans des conditions où beaucoup de ses compagnes abdiquaient
toute grftce! Jamais, à aucun moment, Lucien n'avait senti
davantage la poésie cachée de cette chambre où il avait pénétré
souvent, et toujours avec un tremblement. D'y revoir celle que
son beau-père venait d'outrager atrocement, si paisible, si assidue
à son labeur quotidien, de constater comme elle l'ennoblissait, ce
rebutant labeur, par un constant effort vers de généreuses idées,
de la retrouver aussi toute frêle et toute jolie, complètement
ignorante de la calomnie propagée contre elle, lui fut une émo-
tion trop poignante. Les larmes lui vinrent. L'extraordinaire ten-
sion nerveuse de l'heure qu'il avait traversée se résolut dans
cette crise de faiblesse. Ces pleurs silencieux commencèrent
d'inonder sa face, sans qu'il eût, écroulé plutôt qu'assis sur une
chaise, la force de prononcer une parole. Etonnée de son silence,
Berthe se retourna enfin complètement. Elle vit ces sanglots
muets, cette face convulsée, ce regard. Pas un instant, elle ne se
trompa sur la cause. Une heure décisive et qu'elle appréhendait
depuis des jours était arrivée. Son saisissement fut si fort qu'elle
non plus n'arriva pas à se dominer tout à fait. Elle dut reposer
UN DIVORCE. 305
Tatlas qu'elle se préparait à ranger, et elle eut comme un voile
sur la voix pour dire :
— Vous pleurez, Lucien? Qu'avez-vous? Que se passe-t-il?..,
— Tout à l'heure, répondit-il, avec un geste suppliant, je vous
parlerai... Maintenant, je ne peux pas... Laissez-moi...
Elle lui obéit et demeura silencieuse à le regarder qui conti-
nuait de pleurer. S'il avait eu, dans un tel accès, la force de ré-
fléchir même un peu, le trouble de la jeune fille lui aurait appris
quelle place il avait su prendre dans ce cœur. Elle aussi, elle
Taimait! Mais dans quelles conditions et combien malheureuses!
Si le beau-père de Lucien s'était absolument trompé sur l'in-
terprétation des faits qui lui avaient été rapportés, comme
sur la nature des relations entre les deux jeunes gens, la litté-
ralité même de ces faits n'en était pas moins vraie. Berthe Pla-
nât avait été, cinq ans auparavant et pendant plusieurs mois, la
maîtresse de ce Méjan dont Darras avait donné le nom h son
beau-fils pour lui servir de sûr repère. Elle en avait eu un fils^
élevé en effet par ses soins à Moret, près de Fontainebleau.
A l'époque de cette liaison, elle étudiait le droit, qu'elle avait
quitté, lors de la rupture, pour rompre à jamais aussi avec un
milieu de jeunes gens où son histoire était connue. Ses moindres
actions, depuis lors, avaient eu pour principe constant son aver-
sion contre ce passé. C'est pour cela qu'elle évitait la biblio-
thèque, trop fréquentée, de l'École de médecine, pour cela
qu'elle mangeait dans le pauvre restaurant de la rue Racine,
pour cela qu'elle logeait dans une maison éloignée du centre du
Quartier Latin. Du jour où elle avait connu Lucien et où elle
l'avait aimé, elle avait vécu dans une angoisse continuelle à l'idée
qu'un hasard risquait de lui apprendre ce passé, sans qu'elle pût
lui expliquer aussitôt comment cette horrible aventure de ses
dix-neuf ans ne correspondait à rien de vil, h rien de bas. C'avait
été Terreur déplorable, mais généreuse, d'une confiance folle-
ment accordée et indignement trahie. Que de fois, au cour«^
de ces causeries de plus en plus intimes, quoique toujours
intellectuelles, où elle s'était tant complu, la tentation
l'avait saisie de dire, la première, à son cher et tendre ami
cette douloureuse histoire I Puis, elle avait été retenue par une
pudeur plus forte que tous les raisonnemens par lesquels elle se
démontrait à elle-même qu'en se donnant à Méjan elle n'avait
pas fait le mal. Les déductions les mieux conduites n'arrivent
TOMi zxi. — 1904. 20
306 REVUE DES DEUX MONDES.
pas à détruire entièrement Tévidence immanente de certaines
lois inscrites par la nature dans les plus secrètes profondeurs de
notre personne morale. Un père peut nier la famille : son fils ne
sera jamais pour lui un homme pareil aux autres hommes. Un
cosmopolite peut nier la patrie : les horizons de son enfance ne
ressembleront jamais pour lui aux autres horizons. Pareillement,
une jeune fille peut avoir reçu l'éducation la plus infectée
d'idées révolutionnaires, — c'était le cas de Berthe Planât, —
s'être intoxiquée des pires paradoxes, avoir cru à l'égalité
absolue des sexes, professé le mépris des conventions sociales
et en particulier du mariage, proclamé et pratiqué, hélas ! dans
des conditions qui l'excusaient presque, le droit à l'union libre :
il suffit qu'un amour sincère s'éveille en elle. De s'être donnée
sans sacrement et sans contrat lui fait une honte irraisonnée et
invincible, comme un instinct. Berthe n'avait pas voulu admettre
en elle ce sentiment. Elle n'avait pas cessé de le subir. La
preuve en était cette éternelle temporisation, cette quotidienne
remise au lendemain d'une confidence dont elle avait pourtant
éprouvé le quotidien besoin. Elle avait endormi sa conscience,
qui lui faisait, d'après ses théories, un impérieux devoir de la
vérité, en se promettant de parler le jour où Lucien oserait lui
déclarer un amour qu'elle voyait distinctement sous toutes ses
timidités. Tant qu'il continuerait de s'en taire, et que leurs rap-
ports en resteraient à cette amitié intellectuelle qui lui était si
douce, pourquoi mêler à ce rêve vécu les cruelles réalités dont
elle avait tant souffert? Elle ne se disait pas: « Pourquoi le
désenchanter? » En dépit d'elle-même, elle le pensait. Elle
pensait surtout qu'il souffrirait, et cette pitié pour le chagrin
qu'il ressentirait à cause d'elle lui avait scellé les lèvres plus
encore que la crainte d'être moins estimée.
Et maintenant, voici qu'il était là, devant elle, montrant ce
chagrin ! Un autre n'avait pas hésité à l'infliger au jeune homme,
en lui révélant le secret qu'elle n'avait pas osé avouer, qu'elle
était bien décidée cependant à ne pas défendre, si réellement
Lucien le soupçonnait ! Le bouleversement du jeune homme le
disait trop: il ne soupçonnait pas; il savait, mais sans croire.
Sa première parole, quand il eut enfin repris assez d'énergie pour
articuler ses phrases, exprima cette révolte contre l'accusation,
— révolte dont Berthe n'eut pas une seconde l'idée de béné-
ficier. Ce détail caractérisera, mieux que de longues analyses, la
1
UN DIVORCE. 307
droiture foncière de cette fille, victime du pire sophisme qui
flotte dans Tatmosphëre empoisonnée du xx* siècle commençant;
mais la dépravation de son intelligence n'avait pas gagné sa sen-
sibilité.
— Vous m'excuserez, finit-il par dire, en «'essuyant les yeux
et en passant ses mains sur son front, comme pour dissiper
un cauchemar. — C'est indigne d'un homme. Mes nerfs m'ont
trahi. J'en suis maître à présent, je peux vous répondre enfin,
et vous expliquer les raisons de mon état. Mais il faut que
j'obtienne de vous une promesse d'abord... Quoi que je vous
dise, voulez-vous vous engager à mb le pardonner?...
— Je vous connais trop, Lucien, répliqua-t-elle douce-
ment, pour croire que vous me direz jamais un mot que vous
n'auriez pas dû prononcer et dont j'aurais à vous en vou-
loir...
Il hésita devant cette réponse évasive. L'énormité de l'accu-
sation dont il allait se faire l'écho lui apparaissait comme si
monstrueuse qu'il insista:
— Cela ne me suffit point. Je veux une promesse positive,
ou bien je n'aurai pas la force... Et cependant, il faut que vous
sachiez cela. Il le faut pour moi. Il le faut pour vous. Promettez-
moi que vous me pardonnerez...
— Soit, fit-elle, je vous le promets.
— Ah ! merci ! répondit-il, et, brusquement : — Vous con-
naissez-vous des ennemis, Berthe? interrogea-t-il.
— Moi?... dit-elle, avec une poussée de rougeur à ses joues.
Elle venait de voir en pensée son unique ennemi en effet,
l'immonde Méjan, ce cabotin de féminisme par qui elle avait été
séduite dans des conditions qui constituaient un atroce abus de
confiance. Il l'avait abandonnée, aussitôt enceinte. Quand elle
le rencontrait dans la rue maintenant, c'était chaque fois un
coup au cœur, à croire qu'oUe allait défaillir. Ils ne se saluaient
même pas, mais de quel regard arrogant il la suivait ! Pas de
doute. C'était Méjan qui avait parlé, ou avait fait parler à
Lucien. Cette image fit bien mal à Berthe, et cependant la cer-
titude lui procurait un soulagement, conmie au malade de Thôpi-
tal, dont elle avait admiré la phrase, et ce fut avec un calme de
martyre, mais un calme tout de même, qu'elle continua: -=- Je ne
connais qu'une personne à qui je puisse vraiment donner ce nom
d'ennemi. Encore est-ce moi qui devrais bien plutôt être son
(
208 REVUE DES DEUX MONDES.
ennemie. Mais, quand on méprise trop, on cesse de haïr. Pour-
quoi cette question?...
— Parce que je viens d'apprendre que vous êtes l'objet d'une
abominable calomnie..., répondit Lucien. Elle émane proba-
blement de cette personne. Il faut le savoir. C'est une infamie et
qui pèserait sur tout votre avenir, si nous n'agissions pas tout
de suite.
— Que peut-on me faire?... répliqua-t-eile, en haussant ses
minces épaules; et dans ses prunelles commençait de briller
l'éclair d'une fierté qui allait grandir jusqu'à la révolte. Ce que
la personne dont il s'agit peut dire ou penser de moi m'est indif-
férent. Elle ne m'empêchera ni de passer mes examens, ni de
gagner ma vie en soignant des malades, quand je serai docteur.
C'est tout ce que je demande h la société ; quant à mes amis,
qu'ils me regardent vivre et qu'ils me jugent !
— C'est précisément parce qu'ils vous jugent, s'écria le jeune
homme, et parce qu'ils savent qui vous êtes qu'ils ne veulent
pas, qu'ils ne peuvent pas supporter ces infamies que vous mé-
prisez. Vous leur devez de les aider à les confondre, si ce n'est
pas pour vous, pour eux... Souffririez- vous que l'on insinuât
devant vous que, moi, j'aie volé?...
— De quoi suis-je donc accusée, interrompît-elle, qui puisse
être comparé à un vol?... Son accent s'était fait amer pour poser
cette question. Elle avait discerné, dans le ton de Lucien, et
dans les termes encore mystérieux, mais pour elle si clairs, dont
il se servait, la façon de penser contre laquelle son orgueil se
rebellait depuis quatre ans. Son oncle, le républicain radical,
son maître, M. André, le vieux professeur socialiste, eux aussi,
en dépit de leurs doctrines sur les impostures de l'Église et les
iniquités du Code, l'avaient considérée comme déshonorée,
parce qu'elle s'était donnée hors du mariage, c'est-à-dire, en se
passant de cette Église menteuse et de ce Code criminel! Ils
1 avaient condamnée, pourquoi ? Parce qu'elle avait eu le cou-
rage de leurs idées; et elle écoutait le même arrêt d'ostracisme,
prononcé avec une férocité inconsciente par l'homme qu'elle
aimait tant :
— Ah! gémissait-il, c'est pire. On vous accuse... Voyez. Je
ne peux même pas articuler l'horrible chose... Puis, sauvage-
ment, se déchirant, s'ensanglantant le cœur à ses propres pa-
roles et trouvant un réconfort dans l'intensité de cette souffrance
UN DIVORCEV 309
qui lui faisait sentir toute Tintensité de son amour : — On vous
accuse d'être partie de chez votre oncle, quand vous avez quitté
Ciermont, avec un amant, d'avoir vécu avec lui, d'en avoir eu
un enfant... Il était étudiant en droit, raconte-t-on, et s'appelait
Méjan. On raconte que, vous aussi, vous étudiiez le droit alors.
On ajoute que vous vous êtes brouillés, et que vous avez changé
de Faculté, pour ne plus vous rencontrer avec lui. Je vous dis
tout : c'est mon beau-père qui vient de me répéter ces ignomi-
nies, il n'y a pas deux heures... Gomment a-t-il appris que nous
nous voyions beaucoup? Je n'en sais rien. Je n'ai jamais parlé
de vous, à la maison, ni ailleurs. Mais il Ta appris. Nos relations
l'ont^ inquiété... De cela, je ne peux pas lui en vouloir. Mais ce
dont je lui en voudrai, tant que je vivrai, c'est d'avoir livré
votre nom à un agent interlope . qui lui a rapporté ces turpi-
tudes, après quelles basses recherches, et auprès de qui!...
Puisque vous soupçonnez quelqu'un, dites-moi son nom, que
nous y allions ensemble, ou moi tout seul, comme votre ami...
Si nous ne trouvons rien de ce côté, je trouverai d'un autre. Je
saurai quel est cet agent. Je le forcerai de m'avouer où il a
ramassé cette boue, pour vous en salir... Tous les moyens me
seront bons. Mais je veux que justice vous ait été rendue, je veux
que mon beau-père m'ait dit : « Je demande pardon à M"* Planât de
ce que j'ai répété sur elle... » Je ne le reverrai pas auparavant...
Berthe avait tenu ses paupières abaissées sur ses prunelles
pour ne pas voir Lucien lui parler ainsi, — recevant en plein
cœur ces paroles meurtrières, le sentant souffrir, suppliciée par
les souvenirs qu'il évoquait et qui venaient l'atteindre jusque
dans la chair de sa chair. La femme amoureuse, en elle, était
attendrie et désespérée tout ensemble par cette confiance
exaltée, preuve saisissante d'une passion que le soupçon
n'avait pas effleurée; mais une autre impression dominait, celle
de la libertaire aheurtée de plus en plus dans sa révolte contre
le préjugé social si violemment empreint dans les paroles mêmes
par lesquelles cet homme, qui l'aimait autant qu'elle l'aimait,
refusait de la croire coupable. Aussi la première phrase qu'elle
prononça quand Lucien s'arrêta de parler sur cette menace à
son beau-père fut-elle comme un geste pour repousser cette pro-
tection et revendiquer une pleine responsabilité. Elle entendait
n'être ni excusée, ni pardonnée :
— Je vous remercie de l'amitié que vous me témoignez, dit-
SiO REVUE DES DEUX MONDES.
elle, maïs je ne saurais partager votre- indignation contre votre
beau-père. Il ne me connaît pas, et on lui a dénoncé des faits
qu'il a pu très légitimement traduire comme il les a traduits.
Votre sincérité vjs-à-vis de moi m'impose une franchise sem-
blable. ^1 y a un de ces faits qui n'est pas exact : Quand j'ai
quitté Clermont, M. Méjan n'était pas mon amant. En revanche,
il est parfaitement vrai que j'ai vécu avec lui à Paris dans ma
première année d'études; parfaitement vrai que j'ai eu un
enfant; parfaitement vrai que j'avais commencé le droit et que
je me suis décidée à faire ma médecine en grande partie pour re-
nouveler toute mon existence. Sur ces trois points, votre beau-
père a été bien renseigné.
— Vous!... VousI... Ce simple monosyllabe, jeté avec un
accent d'agonie, fut l'unique réponse que cette terrible confes-
sion arracha aux lèvres du jeune homme, dont la physionomie
exprimait ime stupeur voisine de la démence. Les larmes étaient
séchées dans ses prunelles. Il avait reculé comme pour fuir
une vision d'épouvante. Il répéta, plus bas encore, dans un cri
rauque : — Vous avez fait cela? Vous ! vous !...
— Oui, moi!... répliqua-t-elle, le front haut, les bras croisés
dans une attitude altière.Et si je me reproche quelque chose, ce
n'est pas d'avoir agi comme j'ai agi. J^en avais le droit, et j'ai
conscience de n'avoir manqué à rien de ce que je me devais à
moi-même. Mais, c'est vrai^ j'aurais dû vous dire ce que je vous
dis aujourd'hui, dès le premier jour où a commencé notre amitié. ..
J'ai reculé. . . Pas devant mes actes ! Non, pas devant mes actes. . .
— Pourquoi n'avez- vous pas continué à vous taire, alors?
s'écria-t-il douloureusement. Ah! il fallait avoir la charité de pro-
longer cette illusion, puisque vous m'y aviez plongé... Ainsi,
tout ce que j'ai cru de vous était un mensonge ! Tout ce que
je vous ai voué d'admiration, de respect, de culte, ime folie I...
Vous avez eu un amant!... Il répéta avec plus de rage. encore:
Un amant I... Et que nous avons peut-être rencontré dans les
rues quand nous nous promenions ensemble, que vous avez vu
nous regarder!... Un amant!... Que cette idée me fait de mal,
qu'elle me fait de mal ! Pourquoi n'avez-vous pas nié là, contre
l'évidence?... Je n'aurais pas douté de votre parole. Au lieu
que, demain, après-demain, toujours, il faudra me dire que vous
avez été la maîtresse de cet homme... En qui aurai-je jamais foi
maintenant? En qui? En qui? J'ai tant cru en vous!...
UN DIVORCE. 311
— Taisez-vous, Lucien..., l'interrompit-elle en marchant sur
lui et lui saisissant le bras. Je vous défends de me parler ainsi,
— et une telle expression de révolte indignée émanait d'elle,
qu'il lui obéit instinctivement, quoique la jalousie lui tordit le
cœur; et il Técoutait en silence continuer: — Vous n'en avez
pas le droit, vous qui me voyez vivre, depuis tant de jours, qui
me voyez penser, travailler, sentir. M'avez-vous connu une co-
quetterie ? Non. Ai-je prononcé une parole, ai-je fait un geste
qui ait manqué vis-à-vis de vous au pacte de camaraderie, d'un
compagnonnage d'étudiant à étudiante, que j'avais formulé dès
la seconde fois que nous avons causé ensemble?... Je me rap-
pelle si bien cette minute ! J'étais tellement attirée vers vous et si
résolue à ne plus vous revoir, au cas où vous me feriez la cour!...
Vous ai-je laissé me la faire?... Et toutes ces preuves de ma
loyauté, toutes ces évidences dont vous ne pouvez pas douter ce-
pendant, — que j'ai im caractère, des idées, une conscience, —
rien n'existe plus, rien, rien! Vous ne m'accordez pas le crédit
de vous dire : Cette femme qui me parlé^ et qui se reconnaît res-
ponsable de certains actes, est pourtant la même que j'estimais
assez tout à l'heure pour ne pas admettre qu'elle eût commis ces
actes, malgré le plus accablant témoignage. C'est donc que ces
actes n'ont pas signifié, qu'ils ne signifient pas pour elle ce
que j'ai cru qu'ils signifiaient... Eh bien! oui, je les ai commis.
Oui, je me suis donnée à un homme. Oui, je suis devenue mère
hors du mariage, et je n'ai pas cru manquer à un devoir. Je ne
crois pas, à l'heure présente, que j'y aie manqué... Agir comme
on pense, c'est mon seul principe, et, même alors, alors surtout,
je n'ai pas agi autrement que je n'ai pensé... i
— Ce n'est pas vrai, répondit le jeune homme durement.
Vous n'avez pas pensé qu'ime jeune fille avait raison de manquer
à l'honneur.
— J'ai pensé, répliqua-t-elle, non moins durement, et je
pense encore qu'un homme et une femme n'ont besoin pour
s'engager l'un à l'autre, et pour fonder un foyer, ni d'un prêtre
qui les bénisse, ni d'un magistrat qui enregistre leur engagement.
J'ai pensé et je pense encore qu'un vrai mariage consiste dans
la libre union de deux êtres qui associent leurs destinées par
leur choix personnel, sans d'autres témoins de cette promesse
que leurs consciences. J'ai pensé et je pense encore qu'une femme
ne perd pas plus l'honneur pour avoir contracté im tel lien^ et
312 REVUE DES DEUX MONDES.
8'6tre trompée, que si elle avait épousé à l'église et à la mairie
un misérable qui Peut trahie et abandonnée ensuite. Voilà pour-
quoi je peux pleurer des larmes de sang, quand je me souviens
de rhomme que vous avez nommé tout à l'heure et qui m'a
indignement abusée. Ce ne sont pas des larmes de remords. Je
n'ai pas à avoir de remords et je n'en ai pas... Je n'en ai pas!...
Laissez-moi continuer, insista-t-elle, comme il esquissait un geste
de protestation. C'est sans doute le dernier entretien que nous
aurons eu ensemble ; je veux du moins que vous me jugiez sur
ce qui fut, et tel que ce fut... Quand j'ai connu M. Méjan, —
elle ferma de nouveau les yeux pour prononcer ce nom, comme
tout à l'heure pour l'entendre, par excès de souffrance ; — c'était
h Clermont, où il préparait sa licence de philosophie... Je l'ai ren-
contré chez M. André. Je ne me cherche pas d'excuse. Se tromper
sur le caractère de quelqu'un, c'est comme une erreur dans un
diagnostic. On n'en est pas responsable. Mais j'ai le droit de dirô
que, si j'ai été trompée par lui, M. André l'a été aussi, et il avait
quatre-vingts ans, et c'était un vieil universitaire qui avait eu des
milliers de jeunes gens entre les mains. Mon oncle l'a été, et c'était
un ancien greffier de tribunal, qui n'était pas suspect d'opti-
misme... Aujourd'hui que mes études médicales m'ont donné le
sens du fait, je comprends ce que je n'ai pas su voir alors, non
plus que mon oncle, non plus que M. André : Tintelligence de
cet homme n'était qu'en façade. Son éloquence n'était pas
nourrie de pensée. Mais il avait de l'éloquence, une grande élo-
quence, et il la mettait au service de doctrines qui étaient les
miennes et celles de mes deux éducateurs. Il écrivait, il écrit avec
beaucoup de talent. Vous avez toujours vécu à Paris, vous ne
savez pas combien, en province, on a peu d'occasions de causer
véritablement d'idées, et avec quelle ardeur on les saisit! Vous né
savez pas non plus combien, même aujourd'hui, les préjugés du
vieil ordre social y sont forts, et à quelle solitude sont condamnés
des gens qui osent, comme mon oncle, professer le collectivisme
intégral et élever une pupille, comme il m'avait élevée, sans édu-
cation religieuse. M. André, lui, en était resté à son fouriérisme
de 1847. J'avais, moi, pris un peu de l'un et de l'autre. Nous
nous sentions, dans notre coin perdu et si arriéré, emportés pour-
tant par ce vaste flot qui balaiera l'abominable ancien monde.
Jugez de ce que devint pour nous tous l'apparition de ce jeune
homme qui semblait destiné à un bel avenir, en qui ses maîtres
UN DIVORCE. 313
reconnaissaient leur plus brillant élève, et qui nous développait
les théories les plus modernes de la Révolution avec un enthou-
siasme qui nous gagnait. Avant d'obtenir sa bourse de licence
à l'Université de Glermont, Méjan avait été précepteur un an à
l'étranger. Il y avait rendu visite à Elisée Reclus. Ce nom, pro-
noncé par lui, le revotait d'un prestige que sa chaude parole
accroissait encore, quand il nous célébrait la société de demain,
composée d'hommes et de femmes si bien pénétrés du principe
de la justice que toute législation serait inutile. Il nous montrait
Tesprit affranchi par la science et par la suppression de l'auto-
rité des dogmes, la misère détruite par la suppression de la pro-
priété, la solidarité universelle substituée à Tégoïsme étroit de
la patrie, les vilenies du trdfic matrimonial remplacées pal* la
sincérité de l'union libre... Mon malheur a commencé dans ce
petit appartement de la rue de l'Éclache où j'ai grandi et où cet
hypocrite dissertait ainsi. J'ai cru en lui parce que je croyais à
ces généreuses idées ! Ai-je été coupable? Répondez...
Et, sans l'attendre, cette réponse, tant le besoin la dominait
d'aller jusqu'au bout de cette confidence et d'en être délivrée, elle
continua d'une voix qui, de nouveau, se voilait un peu : —
Quand j'ai quitté Clermont pourtant, il n'y avait rien entre cet
homme et moi, que mon admiration et son cabotinage. Ceux
qui ont dit que je suis venue à Paris pour le suivre, ont menti.
J'y suis venue pour y faire mon droit, parce que je voulais être
avocat, et plus tard écrire. J'avais une autre raison. Je la dirai. Je
dis tout, moi aussi, conmie vous. Mon oncle avait vécu, mon
enfance durant, avec une servante maîtresse. Il Tavait épousée.
Cette femme ne m'avait pas aimée, toute petite ; maintenant, elle
me haïssait. Paris, c'était la clôture définitive de scènes domes-
tiques extrêmement pénibles. D'ailleurs j'étais émancipée, j'avais
ma petite fortune à moi, et une telle confiance dans la vie !... Le
hasard d'un héritage voulut que Méjan vînt s'installer au Quar-
tier Latin, peu de semaines après moi, pour y faire son droit
aussi et entrer dans la politique. Nous nous retrouvâmes... Il
s'occupa de moi. J'étais si seule, si dépaysée dans cette grande
ville, si désorientée malgré mes diplômes, parmi ces étudians, et
cet homme me connaissait si bien !... Il me persuada qu'il m'ai-
mait. Ai-je été coupable en cela encore? L'ai-je été de penser
qu'il était sincère en m'offrant d'unir nos deux existences, pour
toujours, afin de travailler ensemble à la même œuvre, de pra-
314/ REVUE DES DEUX MONDES.
tiquer la même foi révolutionoaire, d'établir un foyer tel que nous
le concevions ?... Quand je suis allée vivre avec lui, j'ai monté les
marches de son escalier avec toute la sincérité d'une fiancée^
catholique qui franchit le seuil de Téglise, toute la gravité d'une
fille bourgeoise qui entre dans la salle de la mairie. C'était le
mariage, tel que je le comprenais, tel que l'a si noblement dé-
fini Proudhon, une justice organisée. Nous y apportions, je croyais
que nous y apportions, cet infâme et moi, une égale volonté de
nous aimer, une égale conviction du sérieux de notre engage-
ment, un égal respect l'un de l'autre... Cinq mois plus tard, il
m'avait abandonnée pour vivre avec une fille du quartier et
j'étais enceinte... Osez le dire encore, que c'est moi qui ai manqué
à l'honneur I Osez dire que je vous^ ai menti, que je ne mérite
plus que l'on ait foi en moi, que vous avez été fou de me res-
pecter ! . . . Osez-le donc ! . . .
Il se dégage de certaines confidences, au delà desquelles un
être ne peut aller, tant il y a mis Tftme même de don âme, une
force de réalité qui ne permet plus la discussion. Cette force
s'emparait de Lucien à mesure que Berthe parlait, et il n'essayait
pas de lui résister. Que la jeune fille lui racontât ses vrais sen-
timens, que cette lamentable histoire se fût passée exactement
ainsi, qu'elle eût traversé cette sinistre aventure de la manière
qu'elle disait, avec cette bonne foi dans l'égarement, il n'en
doutait pas, et cette évidence faisait tourner son indignation de
tout à l'heure en une tristesse accablée qu'augmentait chacun
des détails rapportés par l'étudiante. Il la voyait, tandis qu'elle
parlait, telle qu'elle avait été dans son étroit milieu de province,
entre ses deux éducateurs, s'enivrant de théories trop fortes pour
elle, et si jeune, si intacte, ayant déjà son beau regard enthou-
siaste, sans l'arrière-fonds de tristesse qu'il lui avait toujours
connu et qu'il s'expliquait maintenant. Il voyait son arrivée à
Paris et ses premières détresses. Ah ! s'il l'avait rencontrée
alors, au lieu du libertin dont il devinait trop bien l'abominable
manège, cette séduction exercée sur ime orpheline sans défense,
au moyen de cette exaltation d'idées qui aurait dû la rendre
sacrée, comme il l'aurait, lui, protégée, garantie, soutenue!
Toutes sortes de nuances, qu'il avait senties sans les bien com-
prendre, s'éclairaient pour lui dans ce caractère: l'âpreté, par
exemple, qu'elle mettait à ses études médicales, et à leurs plus
sèches, à leurs plus dures parties. Elle y fuyait ses anciens goûts
UN DIVORCE. 315
et qui l'avaient tant trahie, pour Félocpience, pour la littérature
et leurs funestes prestiges. Et l'ensemble faisait un épisode d'une
existence de femme tellement lamentable, le contraste était si
brutal entre la chimère de ses utopies et la misère où elle avait
échoué, qu'il en avait le cœur transpercé. Elle n'avait pas
besoin de le mettre au défi de ne plus lui parler comme il avait
fait. Il la plaignait trop, et à cet : « osez donc le dire, » répété
avec cette passion emportée jusqu'à la fureur, ce fut d'un
accent vaincu qu'il répondit :
— Non, je ne le dis plus... Je ne peux pas vous juger. Je vous
crois... Tout ce que vous me dites me prouve que j'ai eu tort de
me laisser aller tout à l'heure, que je devais attendre vos expli*
cations... Mais le choc a été si rude... Je ne vous accuse plus. Je
ne vous condamne plus. Je souffre de savoir ce que je sais main-
tenant... C'est comme un poids qui m'écrase. T. Si seulement
vous m'aviez parlé dès le premier jour où je vous ai connue, ou
quelqu'un d'autre!... Non, vous. Je n'aurais cru que vous!...
J'aurais toujours été bien malheureux, mais pas autant...
— Ah ! gémit-elle, je vous aurais perdu plus tôt... C'est cela
qui m'a toujours arrêtée, cette terreur de retrouver en vous ce
que j'ai trouvé chez mon oncle et chez M. André, cette diminution
d'estime contre laquelle je viens de me débattre. A quoi bon?...
J*ai été lâche. Votre amitié m'était si chère I II y avait tant de
points par où nous sentions et pensions de môme. Quelquefois
je me disais : Sur ce point aussi il sentira et pensera comme moi,
un jour ! Et alors ! . . . Elle secoua sa tète sans achever cette phrase
énigmatique, comme pour exorciser la vision qui revenait la
tenter. D'autres fois, continua-t-elle, je voyais distinctement
vers quoi nous marchions. Je voyais l'abtme. Nous y sommes.
Mais le chemin était trop doux. C'était une oasis dans mon
horrible désert, où il faudra savoir rentrer. Adieu, Lucien, je
vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire. Cette explication m'a
épuisée. Je ne me sens pas bien. Laissez-moi. Adieu...
— Adieu, répondit le jeune homme. Il avait pris son cha-
peau, et fait un pas vers la porte. Quand il eut la main sur la
poignée de la serrure, il demeura immobile quelques secondes,
puis, se retouma)it et revenant vers elle : — Je ne peux pas, ut-
il, vous quitter ainsi, m'en aller sur les paroles que vous venez
de prononcer et qui signifient que vous considérez notre inti-
mité comme finie. Non! Je ne peux pas... Il eut de nouveau une
316 BEVUE DES DEUX MONDES.
seconde d'hésitation , et lui prenant une main qu'elle n'eut pas
la force de retirer, il dit d'une voix où frémissaient toute sa
passion et toute sa tristesse : — Je ne peux pas, Berthe, parce
que je vous aime...
Elle l'avait écouté, la tête penchée, le regard fixe. Ses pru-
nelles tout d'un coup s'éteignirent, une pâleur profonde envahit
son visage dont les traits se décomposèrent. Il sentit la petite
main fiévreuse se glacer dans la sienne. Il n'eut que le temps
de la prendre dans ses bras pour la soutenir. Elle défaillait, en
proie à une syncope qui dénonçait l'intensité de son émotion,
et son propre amour, plus certainement qu'un aveu. Le jeune
homme la porta i^ur l'étroite banquette houssée, et, agenouillé
devant elle, il commença de l'appeler par spn nom avec une
épouvante qui se changea en un attendrissement passionné,
quand elle rouvrit les yeux, et que, l'ayant regardé, au lieu de
retirer sa tête qu'il soutenait du bras, elle la rapprocha de son
épaule, comme pour y chercher un appui, un asile, une pro-
tection.
— Berthe, osa-t-il implorer, cette minute est solennelle. Si
vous m'aimez, vous aussi, dites-le-moi... M'aimez-vous? répéta-
t-il . . . M'aimez- vous ?. . .
— Oui, dit-elle, d'une voix si faible qu'il lut cette réponse
sur cette bouche tremblante, plutôt qu'il ne l'entendit. Lui-
même, son cœur battait par secousses si fortes que le souffle lui
manquait pour parler. Il restait à genoux et il regardait ce déli-
cieux visage autour duquel ses rêves avaient tant erré, ces joues
amaigries dont la ligne trop fine l'avait si souvent inquiété, ce
front qu'il avait vu si souvent se pencher sur des livres austères
tels que ceux qui chargeaient encore la. table à quelques pas
d'eux et où elle trouvait Toubli, ces lèvres si joliment décou-
pées, celle de dessous aux coins renflée. Elles venaient, après
s'être ouvertes tant de fois pour des phrases d'une sévérité qui
contrastait avec leur grâce, de jeter d'abord les cris les plus
douloureux, puis le soupir le plus doux, le plus abandonné où
une âme de femme puisse épancher son secret... Endolori
encore des instans atroces qu'il venait de traverser, le jeune
homme avait la sensation de perdre pied dans une ivresse où
tout s'abolissait excepté lui et elle, elle et lui, excepté cette fragile
enfant dont il entendait la respiration émue et Textase passion-
née où elle le jetait, excepté ces yeux et son amour. Ils étaient
UN DIVORCE. 317
si beajxx, ces yeux, si lassés, si tristes, qu'il se pencha sans y
réâécliJr pour les feriner d'une caresse. Il posa un baiser sur
leurs paupières palpitantes. Son trouble grandit encore et sa
bonch.^ chercha la bouche de la jeune fille. A ce contact, à peine
effleux-é pourtant, elle jeta un cri. Elle se redressa tout d'un coup,
avec vuie terreur empreinte sur tous ses traits. Elle n'eut pas à
le repousser. Il s'était relevé, lui aussi, devenu pâle à son tour.
La môme pensée venait de surgir en eux. Ils se regardèrent un
instan.t sans se parler, mais sachant si bien, l'un et l'autre, quel
fantôi^cie venait de les séparer :
— Tous voyez bien, dit-elle enfin, que j'avais raison et que
cet entretien doit être le dernier. Allez-vous-en, Lucien, par
pitié, si vous ne voulez pas que je meure de chagrin et de honte
devant vous...
Et ime telle souffrance était empreinte sur toute sa personne,
dans sa physionomie, dans son attitude, dans son geste, dans son
accent, que, cette fois, le jeune homme obéit et qu'il sortit de la
chambre pour la fuir, pour se fuir lui-même, pour fuir le sou-
venir cie l'autre, apparu soudain dans la première caresse mêlée
de désir.
Paul Bourget.
(Lu troisième partie au prochain numéro.)
i
L'ORGANISATION MILITAIRE
LE SERVICE DE DEUX ANS. — LES FINANCES.
LA POPULATION. — LE NOMBRE
Le 27 février et le 12 juin 1903, le Sénat a adopté une propo-
sition de loi provenant de l'initiative de plusieurs de ses membres,
tendant à modifier la loi du 15 juillet 1889 et ayant pour objet la
réduction à deux ans de la durée du service dans Tarmée active.
Ce texte, né d'une proposition de M. Rolland déposée le 22 no-
vembre 1898, avait été modifié d'après les desiderata exprimés
par le général André et déposé à nouveau, après rectification, le
21 mai 1901. Il fut renvoyé à Texamen de la commission de
Tarmée de la Chambre des députés, qui désigna comme rappor-
teur M. Berteaux ; et il sera bientôt discuté, tout de suite après
la rentrée des Chambres, et à trop peu de distance des élections
de 1906.
L'existence de la patrie en temps de guerre, sa \Hie, son déve-
loppement et son essor en temps de paix, sont ainsi remis en
question. Et, — si Ton ne peut douter des sentimens patriotiques
de chacun des représentans d'une Chambre française, — il est
difficile d'être assuré que, dans les circonstances présentes, des
considérations pratiques et des résolutions efficaces puissent ,
même en matière aussi grave, prévaloir contre les passions poli-
tiques déchaînées.
Le malheur veut en effet qu'à ce point de vue des nécessités
de l'organisation militaire, l'éducation non seulement du peuple,
mais même de ceux qui aspirent à le diriger, ne paraisse pas
près d'être faite ni même de se faire et que, même en pareille
l'organisation militaire. 319
matière, une sorte de dépravation politique, le goût des abstrac-
tions, des formules et des utopies menace d'éloigner une fois de
plus de la réalité objective et des dures exigences qu'elle com-
porte les efforts les plus louables et les meilleures intentions.
Est-il besoin de rappeler dans quelle mesure, lorsqu'il s'est
agi en 1889 de nous donner l'organisation militaire actuelle, un
si redoutable problème s'est trouvé rapetissé à Tunique question
de la durée du' service militaire, pour mieux servir un dessein
surtout politique, et procurer une meilleure affiche électorale?
Ou bien nous étonnerons-nous que cette organisation mili-
taire oii nous poussaient la folie du nombre et l'attrait du
mirage égalitaire, sans plus pa<*Ier de ces misérables questions
électorales, (organisation dont l'origine compromettait néces-
sairement la valeur), puisse être, moins de quinze ans après,
condamnée par son auteur même, et, de son propre aveu, tombei*
en ruines ?
On lui reproche aujourd'hui de s'être bornée à réduire à trois
ans la durée du service; on ajoute « qu'en dehors de cette diminu-
tion du temps de service, la question n'a pas fait un pas. Parmi
les hommes valides, les uns sont instruits pendant trois ans, les
autres, en proportion considérable, pendant dix mois seulement;
l'homogénéité de nos réserves est toujours en cause et ne peut
être assurée. De plus, par l'octroi de la dispense conditionnelle
entraînant le service réduit à dix mois en faveur de toute une
catégorie de jeunes gens faisant partie de l'élite de la jeunesse
intellectuelle, sans exiger d'eux en retour aucune obligation mi-
litaire, la loi tarit en grande partie la source du recrutement
des sous-officiers pour le temps de paix, des sous-officiers et des
officiers de réserve pour la mobilisation. »
On pourrait ajouter encore que la difficulté d'accorder l'égalité
du temps de service avec les conditions variables de l'instruction
militaire, et d'en concilier les exigences avec les obligations so«
ciales ; que le peu de solidité des encadremens et surtout le chiffre
faible des effectifs du temps de paix, destinés fatalement à être
noyés dans la foule des réservistes, au moment même où la
cohésion d'une troupe sera le gage principal de sa solidité, et
par conséquent de la victoire; enfin, la lourdeur des masses que
mobilise le système actuellement en vigueur, ont permis de
concevoir une armée plus forte, au contingent mieux réparti,
aux cadres plus solides, au temps de serWce moins .long.
■"■^^
320 REVUE DES DECX MONDES.
On devmt ajouter surtout que cette loi de 1889 ne se confoime
pas aux deux principes essentiels que l'armée allemande a tirés
de Texpérience de 1870/ qui font toute la force de. son organisa-
tion présente, et qui rendent plus redoutable la lutte^prochaine :
la permanence des effectifs et la séparation des combattans et des
non-combattans.
En revanche, nous voyons aujourd'hui comme alors, qu'on
fait intervenir a les principes démocratiques » dans un sj^me
militaire; on nous assure même que l'objet principal de nos lois
de recrutement doit être, non pas de créer ime armée la plus
forte possible, mais une armée où règne pour tous l'égalité du
service.
Lorsqu'un pareil problème se pose, d'où l'avenir de la patrie
dépend, il est mauvais que l'oreille du peuple soit ouverte aux
sollicitations d'une existence plus facile ; que . ses yeux soient
attirés vers l'utopie égalitaire; et qu'en flattant ses instincts, à la
fois généreux et faibles, on lui fasse perdre de vue le caractère
positif nécessaire d'une organisation militaire vigoureuse et
saine, pour le conduire vers le mirage de la milice. C'est un point
qui divisera toujours d'une manière irrémédiable les fidèles de
la patrie et les utopistes humanitaires ou politiciens. C'est le
nœud de la crise présente. Mais il est juste de reconnaître, soit
dans le rapport de M. Berteaux, soit dans les articles de M. Ger-
vais, que l'état d'esprit qui régnait en 1889 semble, dans une
mesure relative et sur certains points particuliers, s'améliorer.
La gravité du problème militaire actuel, une connaissance plus
précise des progrès de l'étranger, l'émoi causé par la décomposi-
tion de l'armée depuis que la politique y a été introduite par le
ministère actuel, bref, l'urçence d'une solution logique et forte,
semblent frapper quelques esprits, et permettent peut-être, dans
le désarroi actuel, de compter sur quelques bonnes volontés et
sur la clairvoyîmce du peuple.
Le peuple, a-t-on dit, ne regarde pas au dehors. Il sait seule-
ment de quel poids pèse, sur les difficultés de sa vie quotidienne,
le fardeau de la défense nationale, et à quels sacrifices l'oblige
la présence prolongée de ses fils sous les drapeaux. Cela peut
être vrai, mais s'il ne refuse ni son sang, ni son argent, croyez
qu'il se seût le droit de demander que le meilleur usage soit fait
de l'un et de l'autre.
Le devoir des gouvemans est différent. Ils doivent fournir
l'organisation MILITAIICE* 321
an pays la preuve qu'ils mesurent les difficultés de la lutte à
prévoir et qu'ils connaissent tes moyens du peuple qui la sup-
portera. À celui-ci, ils doivent donner l'assurance qu'ils sauront
proportionner les sacrifices à la nécessité de vaincre. C'est ce de-
voir qu'il semble que l'on commence à comprendre. >
De tous côtés, on demande une séparation du « combattant »
et du ce non-combattant, » et une meilleure constitution des
« cadres. » Espérons qu'il y a déjà là le premier germe des
réformes nécessaires.
En ce qui nous concerne, nous ne saurions avoir la prétention
de verser au débat des documens nouveaux, de formuler des con-
clusions inattendues et révélatrices. Mais, au moment où les
discussions qui touchent à l'intérêt national le plus sacré
8'ouvrent dans un vif désaccord, nous voudrions simplement
rappeler qu'avant de décider si nous devons être dotés du ser-
vice de deux ans, ou d'un service encore plus réduit, il eût peut-
être été utile de juger ce que semblable réforme suppose;
d'examiner, par conséquent, dans toute son ampleur la réorgani-
sation possible de nos institutions militaires; et de rechercher,
dans un débat de cette importance, quel est le rapport possible
des facultés du pays aux nécessités de la lutte.
L'organisation militaire projetée doit donc être conçue comme
un édifice de jonction, une sorte de pont, dont il faut calculer
la portée avant que le plan n'en soit arrêté. Il faut que la con-
struction en soit objective, et que ses dimensions soient mesu-
rées d'après l'écartement des deux points d'appui donnés : le sol
nationd.avec ses ressources, le théâtre d'opérations avec ses exi-
gences. C'est dire que la durée du service ne peut être ime chose
arbitraire, susceptible d'être examinée au préalable*. Elle est né-
cessairement ime conséquence.
L'importance des luttes modernes, que le moindre différend
peut faire surgir, et qui soulèvent aussitôt pour ime nation la
question de vie ou de mort, oblige aujourd'hui à mettre en
mouvement la totalité des ressources d'un État; et, par cela même,
intervient la notion que ces ressources sont limitées.
Ce n est plu^ comme autrefois, où le maréchal de Broglie
pouvait aller « guerroyer dans les Âllemagnes; » ce n'est plus le
temps où la vie de nos provinces se continuait durant que les
troapes du Roi faisaient, en bataillant, monter l'impôt. Ni 1709,
ni mtaie 1792 et 1814, jii même 1870-71, ne peuvent donner
TOME XXI. — 190.4. 21
j
\^^
5^^TO^""
322 REVUE DES DEUX MONDES.
une idée complète des perturbations qui attendent les nations
belligérantes en Europe; La lutte prochaine engagera, du même
coup, les destinées de la France et la totalité de ses ressources en
argent et en hommes.
Oir, si tout entière la faculté financière du pays, avec la tota-
lité de ses enfans^.est, dès le premier jour, jetée dans la balance,
nous savons à quel chiffre se monte le bilan de ses ressources et
le nombre de ses enfans, nous savons quel en est le total et
quelle en sera la limite. Oui, mais cette notion n'est pas siiffi-
santé. Il est indispensable de la comparer aux exigences de la
guerre pour être certain que cette limite ne sera pas trop basse,
que cet effort sera fructueux, afin que nous puissions, si cela est
nécessaire et par des moyens spéciaux, obvier à sa faiblesse,
remédier à son insuffisance.
Bien plus, si les coalitions, les mouvemens de [la richesse
économique, les défaites antérieurement subies^ et surtout les
défaillances de la natalité, ont affaibli progressivement un pays
comme le nôtre, et s'il arrive qu'il ait besoin, pour égaler ou sur-
monter Fadversaire dans les luttes futures, sinon de disponibi-
lités financières supérieures, du moins de ressources en hommes
plus considérables, comment ferons-nous? Il faudra répondre à
cette question angoissante et la résoudre.
Or, si cette hypothèse est la réalité même, qui donc, chez
nous, comblera les vides? Qui multipliera les efforts, augmentera
les réserves? Qui galvanisera l'effort jusqu'à nous conduire au
succès ?
Ce prodige ne pourra s'accomplir qu'à la condition d^ décou-
vrir le secret d'une organisation militaire diminuant les défail-
lances de nos' ressources disponibles en argent et en hommes;
tirant un rendement supérieur des disponibilités présentes; et
permettant, en fin de compte, leur meilleur emploi en temps de
guerre, tout en ayant ménagé soigneusement, dès le temps de
paix, les nécessités d'une vie sociale qui influe d'un si grand
poids sur les naissances et l'essor même de la nation. Seule, une
telle organisation pourra prétendre à être définitive.
En somme, elle doit être forte. C'est le lien qtii enserrera les
ressources qui restent au pays, en finances et en population,
pour en former le faisceau capable de résister aux exigences de
la guerre, qu'elles soient financières ou numériques.
Nous ne présentons pas pour le moment le projet de cette
l'organisation miutairb. 323
réorganisation. Nous voulons seulement en déterminer les bases.
La conclusion s'imposera d'elle-même, et il ne sera pas néces-
saire d'insister pour mettre en évidence, — non pas, d'une façon
étroite, lesquels ont raison de ceux qui veulent maintenir le
service de trois ans, de ceux qui préconisent le service de deux
ans, ou de ceux qui réclament le service de dix-huit ou de douze
mois seulement; — mais combien il est dangereux d'adopter,
loin des idées générales, un point de départ aussi restreint qu'un
projet de loi de recrutement présenté indépendamment de la
loi d'organisation générale de l'armée, et sans la loi des cadres
correspondans, pour obtenir seulement l'effet politique de la
réductioQ du temps de service.
Plus tard, et alors plus librement, nous pourrons exposer une
théorie qui nous soit personnelle. En tout cas, aucune option
n'est plausible, tant que les données générales du problème
n'auront été ni posées, ni étudiées. C'est ce que nous voudrions
démontrer.
I
L'analyse de nos moyens, de nos ressources en argent et en
hommes, est donc la première des questions que nous devions
examiner en pareille matière.
Il faut entendre par là, nous l'avons vu, les ressources finan-
cières ou humaines dont s'emparera l'organisation du temps de
paix pour les égaler aux nécessités de la victoire en temps de
guerre. De ces deux sortes de ressources, hommes et argent,
l'analyse est faite annuellement, et l'examen auquel cette double
opération donne lieu suffit à démontrer combien ces ressources,
comparées aux ressources des pays étrangers, sont mesurées en
ce qui concerne les finances, précaires en ce qui regarde les
hommes. Les ressources financières ? Aussitôt après avoir constaté
que leur état de gène peut être atténué par des économies, nous
constaterons malheureusement que la faiblesse de notre natalité a,
môme sur nos finances, une répercussion désastreuse. Les res-
sources humaines? Nous verrons qu'elles sont gravement atteintes
et que la décroissance de la natalité décharné nos effectifs.
Examinons successivement ces deux ordres de faits.
Le crédit que la France met actuellement à la disposition de
son armée nationale est loin d'être inépuisable, et le budget de
324 REVUff DBS DEUX MONDES.
la défense nationale, qui absorbe plus d'un milliard par ait, ne
paraît plus susceptible d'extension. ,
Les raisons en sont faciles à saisir. Notre budget général est
un des plus chargés de la terre. Il semble correspondre à la
limite des facultés contributives du* pays.
Une dette écrasante réduit d'un tiers la quotité disponible,
et le rapport de ce que coûtent la vie civile de l'État et sa vie
militaire ne semble pas pouvoir être sensiblement modifié.
Enfin, dans la vie militaire elle-même, le rapport entre les
di£rérentes catégories de dépenses militaires, navales ou colo-
niales, ne semble pas moins invariable.
Est-ce à dire que nous devions, comme certains esprits l'ont
prétendu, opter résolument entre la puissance sur terre et la puis-
sance sur mer, sérier nos adversaires possibles , et chercher nos
économies dans les suites d'une victpire, ou bien sur terre, ou
bien sur mer?
A dire vrai, une pareille politique eût été digne d'examen, si,
dès le lendemain de la guerre, nous eussions adopté un pro-
gramme de revanche à court terme qui nous eût permis, avant
que nous eussions commencé notre mouvement d'expansion
coloniale, et pendant que nos contingens augmentaient encore,
de faire sur la Marine les économies nécessaires, et de pousser
jusqu'au paroxysme l'effort militaire et financier, de telle sorte
que de cette tension d'héroïsme surgît la résolution de vaincre.
Aujourd'hui, disons-le franchement, pareille thèse n'est plus
soutenable. Et les raisons en sont nombreuses : d'ime part, les
conséquences d'une défaite, qui ne s'est point limitée à la signa-
ture d'un traité, mais qui se multiplie sur tous les terrains, poli-
tique et économique, industriel et commercial, partout en un
mot où se porte l'émulation des peuples, partout où se répercute
l'écho de notre chute ; d'autre part, l'obligation de compter avec
un empire colonial où se résument heureusement les espérances
de la patrie; la nécessité, aussi, où nous nous sommes trouvés
de répondre à des coalitions par des alliances, de telle sorte que
nous devons aujourd'hui prêter à nos alliés assistance sur mer et
sur terre ; enfin et surtout, l'effort maritime colossal fait en ce
moment par l'Allemagne et les États-Unis. Ces considérations,
qu'il ne serait, hélas ! que trop aisé de développer, suffisent à
démontrer que nous n'avons plus, en pareille matière, la liberté
de notre choix, et nous devons, aujourd'hui comme hier, déve-
'^
ë
L'ORGÂrtlSÀTION MILITAIBE. 325
lopper le plus possible nos forces de terre et de mer pour les '
égaler, s'il se peut, aux dangers qui nous menacent.
Force est donc de demander les améliorations nécessaires
peut-être à un meilleur emploi des ressources financières des
colonies appelées chaque jour davantage à alléger le fardeau
que supporte la métropole pour leur défense ; mais, surtout, à
on meilleur emploi, dans la métropole, des disponibilités finan-
cières actuelles, s'il est possible, comme nous le pensons, d'ob-
tenir pour le même prix un organisme militaire plus perfec- ' J
lionne, suivant les progrès de nos voisins, et pouvant peut-être >3
les égaler s'il est mieux conçu.
Dans cet ordre d'idées, il est facile de se rendre compte que,
puisqu'il n'est pas possible d'augmenter l'appel fait chaque
année à la richesse publique, il nest pas impossible de milita-
riser, plus largement qu'à l'étranger, certains organes de la nation
jusqu'à rendre inutiles les organes correspondans de l'armée, et
de réaliser, de ce chef, des disponibilités d'argent pouvant être
employées au mieux de la défense nationale.
Est-il exagéré de dire que les services géographiques auto-
nomes de chaque ministère, militaire ou colonial, et surtout les
services cartographiques pourraient être utilement fondus
ensemble? Est-il interdit de penser que, même dans le minis-
tère de la Guerre seul, le régiment des chemins de fer pourrait
être transformé et remplacé par le personnel même des compa-
gnies instruit périodiquement? Ne pourrait-on pas réduire les
dépenses d'administration dans d'énormes proportions en abais-
sant le nombre des unités victimes des « mutations, » c'est-à-dire
en organisant « la permanence des eiFectifs, » qui permet la
réduction des cadres adtninistratifs ? L'organisation du train des
équipages répond-elle au développement des chemins de fer? Les
dépenses de la gendarmerie doivent-elles être maintenues au
budget de la Guerre? Le service des subsistances doit-il prévoir
également d'immenses approvisionnemens sédentaires et la mo-
bilité de ses ressources ? N'y a-t-il pas en tout cela des économies
considérables à réaliser? Le service de santé doit-il nécessai-
remait être aussi distinct du corps médical civil ? Les Invalides
ne peuvent-ils être supprimés? Enfin, et. surtout, n'y aurait-il
pas toute une source d'économies considérables dans la fusion
des pensions civiles et des pensions militaires, qui, séparées,
grèvent aujourd'hui si lourdement notre hudget total?
326 REVUE DBS DEUX MONDES.
En un mot> est-il nécessaire, — comme Ta fait remarquer le
^_ rapporteur du budget de la Guerre de 1901, — de conserver tous
les rouages d'ime armée autonome et distincte de la nation,
lorsque notre organisation militaire repose tout entière sur le
principe de la nation armée?
; Le devoir de réaliser judicieusement toutes les économies
possibles est donc absolu. Il est en outre inévitable ; et, il le
^ parait davantage encore, si Ton veut bien examiner la question
dans ses relations avec le chiffre de notre population. La crise de
^.
I natalité que traverse la France en ce moment, et que nous allons
étudier au point de vue de nos ressources en hommes, à, en
effeti une répercussion directe sur la lourdeur de nos dépenses
militaires.
L'enchaînement peut paraître inattendu; et cependant il n'en
est pas de plus facile à comprendre. Si le nombre total de notre
population paraît stationnaire, le nombre des naissances, qui
l'alimentent a diminué depuis quarante ans dans la proportion
effroyable d'un cinquième. Déjà le nombre des conscrits annuels
diminue ; demain, le chiffre total de la population va diminuer,
tandis que celle de l'étranger augmente d'une façon constante.
Quelle est la conséquence d'un pareil état de choses? Elle est
grave, même au point de vue financier. En effet, si nous suppo-
sons arbitrairement que Ton atteigne en France le même chiffre
de dépenses militaires qu'en Allemagne, il est aisé de se rendre
compte que, par ce seul fait que la population allemande pro-
gresse et que la nôtre tend à diminuer, le fardeau se répartira
d'un côté sur un nombre de têtes qui va en augmentant, tandis
que, de l'autre, il se divisera par un chiffre de têtes qui va aller
en diminuant, de sorte que la part pi'oportionnelle à chaque
habitant diminuera sans cesse et automatiquement dans le pre-
mier pays, tandis qu'elle augmentera automatiquement et sans
cesse dims le second.
C'est ainsi que déjà la France paye, par tête d'habitant,
18 fr. 72, pour son budget de la Guerre, avec une dépense totale
de 720 millions; tandis que l'Allemagne paye seulement, par
tête d'habitant, 15 fr. 13, avec, pour sa part, 803 millions de
dépenses militaires. Et, par suite du mouvement que nous venons
de signaler, cette charge tend constamment à diminuer de l'autre
côté du Rhin, à augmenter de ce côté-ci.
Est-il donc nécessaire de réduire, chaque année, nos dépenses
l'organisation HILITÂIKÊ. 327
militaires, de les proportionner graduellement au chiffre de nos
habitans, et de nous résigner à Teffacement avant qu'une crise
néclate, ce qui rendrait plus grave et plus douloureuse la rési-
gnation nécessaire? Le cœur saigne devant un pareil avenir.
N'y a-t-il pas au contraire un moyen, pour un pays démocratique
comme le nôtre, d'obtenir un meilleur rendement des dépenses
militaires, non seulement en effectuant ces économies possibles,
auxquelles nous avons fait allusion, mais surtout en rendant les
dépenses plus profitables par la création d'un organisme militaire
supérieur?
Il est évident qu'il y a là une période de réformes par
laquelle nous devons fatalement passer et qui sera profitable, si
elles ont pour but la force militaire du pays ; désastreuse, si elles
sont guidées par l'intérêt politique. En elles se résume du reste
notre dernier espoir; elles nous permettront peut-être d'attendre
l'heure où, après avoir traversé un minimum, le mouvement de
notre population reprendra, espérons-le, sa marche ascensionnelle.
Nous ne sommes pas en face d'une hypothèse; nous sommes
en présence de faits indiscutables ; et seuls les esprits témé-
raires pourraient ne tenir aucun compte des enseignemens qu'ils
comportent. Il faut renoncer à suivre simplement la progression
de dépenses que supporte si facilement l'adversaire, grâce à
l'augmentation naturelle de ses richesses et de sa population,
mais tâcher de l'égaler cependant par une meilleure utilisation
des ressources. Si nos ressources financières sont, d'une façon
absolue, connues et limitées, elles peuvent être augmentées rela-
tivement par ce procédé. C'est le seul moyen, tout en sauvegardant
l'existence nationale, de ne pas suivre les sacrifices faits par
l'étranger pour la prochaine lutte, et dont l'énorme accroissement,
qui dépasse si notablement notre effort, a été signalé, dès 1895,
par le lumineux rapport de M. Jules Roche.
Ressources financières limitées, nécessité d'économies et d'un
emploi plus judicieux de nos moyens, tel est le résumé des obser*
valions que suggère nécessairement cet examen sommaire de
nos disponibilités pécuniaires.
Voyons maintenant, en étudiant les ressources humaines,
c'est-à-dire le nombre des combattans que fournit à la nation
l'apport dégressif des naissances, puis des contingens, enfin des
effectifs annuels, si nous n'aboutirons pas à des considérations
analogues.
32S REVUE DES DEUX MONDES.
A ce point de vue surtout, malheureusement, les inquiétudes
sont permises. Pour la première fois, il y a deux ans, on a' dû
signaler à la commission du budget ce que le rapporteur n'a pas
craint d'appeler une véritable crise des effectifs, et ce qui nous
apparait même comme ime crise plus générale et plus grave
encore. C'est qu'en effet le nombre des naissances dans notre
pays diminue, nous l'avons vu plus haut, d'ime façon réellement
impressionnante, et, avec le nombre des naissances, naturelle-
ment, le nombre des hommes de vingt ans qui forment les con-
tingens annuels et, aussitôt après, les effectifs.
Il y a donc une crise. Mais il ne parait pas qu'elle puisse être
seulement appelée et définie : ime crise des effectifs. Ce qu'il y
a, c'est une crise vitale et qui affecte tout d'abord notre natalité.
Il convient donc d'envisager d'abord le désastre qu'elle annonce,
et de juger de la répercussion qu'il peut avoir sur les contingens
d'abord, puis sur les effectifs.
La diminution des naissances est à elle seule décisive, et,
plus que toute autre considération, elle militerait en faveur
d'une modification de la loi militaire, si on pouvait lui reprocher,
soit d'influer sur le nombre des naissances par les entraves
qu'elle apporte aux mariages précoces, qui sont les plus féconds
et donnent les en fans les plus vigoureux; soit de retarder l'âge
où l'homme pourra s'établir, et gagner facilement sa vie, c'est-à-
dire l'époque propice à la fondation d'ime famille.
Il ne paraît pas cependant que ces causes aient ime action
prépondérante sur l'affaiblissement de notre natalité, car l'ori-
gine de la crise des naissances remonte à peu près à la période
économique favorable, dotée du système militaire trrès différent,
qui a marqué les débuts du second Empire, et dans lequel l'armée
de métier ou prétorienne, suivant le jargon du jour, était dis-
tincte de la nation et ne pesait pas sur sa natalité. Pour les mêmes
raisons, il n'est pas possible d'apprécier si le second ordre de
considérations auquel nous faisons allusion exercera son in-
fluence sur ime crise qui existait avant le régime militaire actuel.
Quoi qu'il en soit, les naissances masculines françaises, au
nombre de 520000 environ, en 1859, ont été, en 1899, c'est-à-dire
quarante ans après, ramenées progressivement, par une dimi-
nution constante, au chiffre approximatif de 430000. C'est, nous
l'avons dit, une diminution d'un cinquième en quarante ans.
Cela constitue un phénomène terrifiant, et sans analogue depuis
l'organisation militaire 329
rétablissement des recensemens scientifiques. Et ce phénomène
semble avoir tellement frappé le gouvernement, que le dénom-
brement de 1901 a cessé d'enregistrer ces chiffres et d'en renou-
veler les cartes et graphiques qui rendaient si précieux le re-
marquable dénombrement de 1886. On pourrait voir dans cette
perte absolue le signe irrémédiable de notre déchéance, le pré-
sage certain d'un anéantissement progressif de la race française,
limitée à ime population de vieillards, et à laquelle se substi-
tuerait lentement le nombre croissant des étrangers implantés
sur notre sol.
Les esprits courageux voudront espérer qu'après avoir tra-
versé pendant quelque temps un minimum, la race française
aura la faculté de se ressaisir et de s'accrottre à nouveau. En
tous cas, il est bien évident, même pour les optimistes, que là
doit être la préoccupation majeure, et que le premier des devoirs
nationaux, à notre époque, est d'étudier dans quelle mesure on
pourrait enrayer, pallier, combattre les menaces d'un tel désastre.
Ce devoir se précise immédiatement en ce qui concerne les me-
sures qui pourraient être destinées à nous donner une organi-
sation militaire meilleure et plus favorable au développement
de la vie civile et de la famille.
Quels procédés pourraient assurer ce grand résultat? On en
peut concevoir plusieurs, depuis la réduction du temps de ser-
vice jusqu'aux faveurs qu'accordent aux soldats pères de famille
les propositions du rapporteur, et qui visent, soit ime ancienne
motion de M. Pourquery de Boisserin, soit les avantages que
réservait, aux jeunes gens qui auraient contracté mariage avant
l'époque du conseil de revision, la proposition de loi déposée au
Sénat, en 1897, par M. Piot.
De toute manière, il faut aviser.
Un espoir non militaire peut se fonder sur les accroissemens
de la race française au Canada, en Algérie et ailleurs, accrois-
semens qui démontrent jusqu'à l'évidence qu'il ne s'agit pas là
d'un vice inhérent à la race, mais bien d'un concours de circon-
stances indéterminées qu'il importe d'étudier au plus vite, avec
une méthode et une critique rigoureuses. Mais, en attendant les
espérances qui peuvent apparaître du côté de nos naissances
coloniales, il faut pallier les insuffisances métropolitaines, il
faut surtout pouvoir durer dans l'expectative.
Oui, il y a évidence de danger, surtout si l'on considère qu'à
330 REVUE DES DEUX MONDES.
une dinunution des naissances correspondent inévitablement
une diminution des contingens et, aussitôt après, une crise des
effectifs.
Au bout de vingt ans, la courbe des contingens reproduit
sensiblement, en effet, le dessin de la courbe des naissances. Il
est donc à prévoir que le nombre total des jeimes gens de vingt
ans, — qui s'élevait, en 1879, à 316000 en chiffres ronds, corres^
pondant, pour la naissance, à Tannée 1859, précédemment citée»
— sera diminué dans la même proportion que le fut le nombre
des naissances en quarante ans, c'est-à-dire d'un cinquième; et
que le nombre des jeunes gens de vingt ans, en 1919, ne sera,
par conséquent, que de 250000 environ:
Il y a là matière aux plus sérieuses réflexions; surtout si
Ton songe, qu'à la même époque, en 1919, l'Allemagne pourra
enregistrer un nombre d'hommes de vingt ans très supérieur au
nôtre. Et cela s'annonce déjà comme inévitable; car les hommes
dont il s'agit ne sont pas à naître, ils sont déjà nés. Mais ce qui
n'est pas inévitable, c'est que cette différence, en faveur de la
race germanique, soit aussi irrémédiable qu'elle le parait tout
d'abord. La gravité peut en être atténuée, si nous savons faire
de notre contingent annuel un usage meilleur que les Allemands
ne font du leur.
La chose, il est vrai, n*est pas facile. Il apparaît en effet que
les Allemands tirent un meilleur parti de leurs immenses res-
sources en hommes, étant plus ménagers que nous, à la fois des
intérêts militaires et des exigences sociales. Mais nous pour-
rions faire aussi bien, peut-être im peu mieux. En tout cas,
nous devons faire l'impossible pour que, de la baisse des nais-
sances, de la diminution du contingent, il ne résulte pas cette
crise des effectifs si redoutée par le rapporteur du budget de là
Guerre en 1901, et qui reste aujourd'hui le péril de l'organisa-
tion nouvelle.
(( Il faut prévoir dès aujourd'hui, disait-il avec chiffres à
Tappui, l'époque peu lointaine où la loi de 1889 cessera de nous
procurer les effectifs nécessaires pour l'entretien de l'armée sur
le même pied qu'aujourd'hui, puisque cet effectif de 573 000 hommes
correspond à un contingent annuel de 210000 hommes et que
les contingens avenir tendront à tomber, à partir de 1911, au-
dessous de 190000 hommes. »
A ce moment donc, le déficit sera de 50000 hommes, et, si la
l'organisation militaire. 331
loi de 1889 devait subsister, « elle ferait faillite, » suivant le mot
énergique de M. Raiberti. Il importe que la loi nouvelle, qui va
tnasquer provisoirement cette crise, tienne compte de cette per-
spective redoutable, si Ton veut que, à peine née, elle ne fasse
pas faillite à son tour.
Comment se fait-il, demanderons-nous incidemment, que le
rapport de M. Berteaux reste muet sur ce point?
D'autant qu'à examiner la question des effectifs, il y ja ime
crise qui leur est spéciale. C'est que la quantité des hommes
« bons pour le service » n'est .pas dans un rapport invariable
avec la quantité des jeunes gens de vingt ans qui forment le
contingent. En d'autres termes, il y a là encore une réalité dou-
lonrense qui tend à aggraver la situation. Chacun, sait que ce
contingent, dont nous parlions tout à l'heure, se répartit ac-
tuellement en soldats (troupes et services), en exemptés, en dis-
pensés, en hommes des services auxiliaires. Or, de l'expérience
des dix dernières années, il ressort que la population des hommes
répartis dans ces diverses catégories n'est pas restée constante.
L^ exemptés, les dispensés, les services auxiliaires ont tou-
jours augmenté en nombre, et, par conséquent, les soldats « bons
pour le service » ont diminué dans la même proportion : le con-
tingent utile net a diminué plus vite que le contingent brut.
On prétend, — et ceci n'affaiblit pas notre assertion en ce qui
est des autres catégories, — on prétend que le nombre des
exemptés est demeuré constant. Mais il suffit d'interroger un
commandant de recrutement consciencieux pour savoir qu'il y a
toujours eu, même en ce qui concerne les exemptés, une légère
augmentation des hommes auxquels on a reconnu des titres à
l'exemption et que ceux-ci, par suite des instructions ministé-
rielles, ont figuré seulement parmi l'augmentation reconnue des
services auxiliaires.
C'est un phénomène particulièrement grave; il tend à
démontrer que, si les naissances s'arrêtent, si le contingent
diminue, si les effectifs sont amoindris, la qualité des soldats
périclite.
Mais il y a plus : en vingt ans, nos coupables erremens et
l'incurie qui règne au sujet de nos casernes, — dont les pires
ne sont pas démolies pour peu que cela gêne les combinaisons
politiques et les intérêts électoraux, — ont coûté à la France
67021 soldats morts, pendant que Tarmée allemande, aux'effectifs
332 REVUE DES DEUX MONDES.
plus nombreux de 50 000 hommes, ne perdait que 27053 hommes.
D'où Ton pourrait conclure que, si l'Allemagne, à ce qu'il semble,
maltraite quelques-uns de ses soldats, elle en tue trois fois moins
que nous.
Il est juste de dire que le projet de loi sur le recrutement,
dont il est question ici, semble s'ôtre à son tour préoccupé de
cette criée et du moyen d'y parer en réservant d'une façon ab-
solue aux élémens combattans la totalité des hommes bons. Dès
1898, la Chambre avait invité le ministre de la Guerre à lui
(c soumettre un projet de loi réglementant, tant à l'aide de dis-
positions nouvelles que par une revision d'ensemble des lois,
décrets et instructions actuellement existans, l'organisation du
service auxiliaire, de manière à assurer, sans prélèvemens sur
les effectifs des combattans, les services intérieurs des unités, les
services réginientaires et les services extra-régimentaires. »
Malheureusement, l'administration de la Guerre n'a tenu
aucun compte de ce vœu, qui est aujourd'hui repris, pour :
l^' Rendre des hommes valides au rang, à l'instruction mili-
taire, au service armé ;
2® Permettre aux hommes du service auxiliaire de faire l'ap-
prentissage en temps de paix de leurs fonctions du temps de
guerre ;
3® Donner à ces hommes l'occasion de payer leur dette à la
patrie, dans la mesure de leurs moyens.
' Sur cette persistance à réclamer des dispositions qui ont fait
jusqu'à présent, non moins que le nombre, la supériorité de nos
adversaires, reposent les quelques espérances exprimées par nous
au début de cette étude. Pourquoi faut-il qu'à ces espérances on
puisse opposer et la triste constatation de nos mœurs actuelles,
et les dispositions contradictoires et inquiétantes qui se rencon-
trent dans le projet de loi ?
Dans ces dernières années, en effet, on a positivement ob-
servé l'affectation des « demi-bons » aux unités combattantes,
tandis que, par compensation, des a bons » étaient l'objet d'af-
fectations latérales. C'est qu'à la crise générale des naissances,
des contingens et des effectifs, venait s'ajouter la dépravation
politique. Elle sévit plus que jamais depuis trois ans sur les opé-
rations de nos conseils de revision ; tout opposant au gouverne-
ment, qui n'est pas absolument hors d'état de servir, est déclaré
bon. En revanche, les plus vigoureux et joufflus des garçons
l'organisation MlLlTAinE, 333
sont reconnus, délicats s'ils appartiennent à une famille qui vote
bien. Et cela aussi influe sur la mortalité désolante de nos
soldats.
Dans ces conditions, que restera-t^il de ces vœux platoniqiies
et de ces efforts stériles, qui né vont môme pas, dans le projet
d:' aujourd'hui, jusqu'à une distinction absolue, comme en Allé-
m.agne, entre le combattant et le non-combattant?
Loin de cela, et par une contradiction inexplicable avec les
vcBux cités plus haut, la commission de Tarmée projette mieux
eaacore que ,ce système pourri. Elle prévoit, avant le conseil de
révision, une « Commission d'examen préparatoire » composée du
sous-préfet, d'un officier de recrutement et d'un médecin, pour
« préparer les opérations du conseil de revision et noter les
conscrits au point de vue de leurs aptitudes, » de manière à « ne
pas incorporer des hommes sur l'état physique desquels pour-
rait subsister le moindre doute. » En réalité, c'est une commis-
sion politique précédant la commission militaire où quelquefois
l'honnêteté d'un médecin gênait le préfet: c'est préparer l'armée
politicienne de Tammany-Hall.
Pendant ces dernières années, en ihoins de quatre ans, nous
perdions en moyenne 30000 hommes, ou la valeur d'un corps
d'armée d'hommes d'encadrement.
Que perdrons-nous avec la nouvelle loi ? Le rapport est muet
sur cette question redoutable, il néglige volontairement ce fait
capital d'où devrait se déduire l'originalité nécessaire d'une loi
française; et àon silence souligne le caractère politique d'une loi
isolée, limitée à la question du recrutement, c'est-à-dire du
temps de service.
Que perdrons-nous eia outre, si les mœurs que nous avons
dénoncées, loin d'être réprimées, sont favorisées par la nouvelle
loi?
Si ces signes de décadence devaient se multiplier ou seule-
ment subsister, ik rendraient bien inutile, pour l'étranger, une
guerre contre la France, qui semblerait avoir pris à tâche de se
détruire elle-même ! •
II
La notion de ressources financières ou numériques si limi-
iées risque de faire paraît /e démesurées,. et comme au-dessus de
334 REVUE DES DEUX MONDES.
nos forces, les nécessités du temps de guerre en argent et en
hommes. Il n'en est que plus indispensable de les envisager se*
rieusement, car elles constituent le second terme auqpiel doivent
correspondre nos lois et notre organisation militaires. A vrai
dire, et malgré qu'on en ait, c'est le terme principal. Il faut, sur-
tout pour assurer la paix, pouvoir répondre aux nécessités d'une
guerre éventuelle, et, si la situation parait grave, le devoir com-
mande d'espérer, fût-ce contre toute espérance, et* de préparer à
tout prix le succès.
Or, il est possible d'avoir une notion relativement précise
des nécessités du temps de guerre comparées aux ressources de
l'État, car elles sont, elles aussi^ financières et humaines : elles
feront appel au Trésor public; elles demanderont au sol na-
tional les légions nécessaires.
Le Trésor public répondra en mettant à la disposition du
gouvernement les sommes nécessaires à l'entrée en campagne,
puis à l'entretien de la guerre.
Pour l'entrée en campagne, il n'est pas besoin en France,
par ait-il, d'avoir recours à ime provision comme celle que nos
défaites ont mise à la disposition de l'Allemagne, et qui s'ap-
pelle a le Trésor de Guerre. »
La Banque de France possède ime encaisse métallique qui dé-
passe les garanties nécessaires au billet de banque. La situation
financière de l'État français est, pour le moment, supérieure à
celle des autres États de l'Europe; et, tant que nos capitaux
n'émigreront pas à Tétranger, — ce que l'on ne saurait malheu-
reusement pas garantir, — tant que noire richesse procurera des
ressources inépuisables à l'impôt français, il y aura certitude que
le milliard nécessaire à l'entrée en campagne, et chaque mil-
liard nécessaire à chaque mois de campagne, n'excéderont pas les
facultés éventuelles du Trésor. Il en serait de même, on peut le
dire hautement, pendant toute la durée de la guerre. Il résulte-
rait d'études faites en vue de cette éventualité par le ministère
des Finances, et, si nous avons bonne mémoire, par M. Rou-
vier lui-môme, études qui remontent déjà, il est vrai, à plus
d'une dizaine d'années, mais qui n'ont pas cessé d'être exactes,
que nos facultés de résistance financière en temps de guerre sont
encore, et malgré le poids formidable de notre dette, les meil-
leures d'Europe. Il ne faut pas oublier qu'en 1870, même à
l'époque la plus désastreuse, et lorsqu'on pouvait douter de l'exis-
ip?F^?^
l'organisation militaire. 335
tene^ même du pays, le billet de banque français n'a pas sensi-
bleaa.ent fléchi au-dessous du cours, et que, dans la plupart des
pays du monde, il a contiaué à faire prime.
Il y a lieu d'espérer que cette expérience décisive de la vi^
\sH\te du crédit français, qui se suffit à lui-même, est un gage
sérieux de sa solidité dans l'avenir. ,
Une autre raison intervient qui confirme ces heureux pro-
nostics, c'est qu'il est permis de croire à la courte durée d'une
guerre qui mettrait la France en conflit avec une autre puis-
sance.
Cette assertion trouve sa preuve dans l'examen des conditions
nouvelles faites aux guerres modernes par l'adoption universelle
du système de la nation armée.
Lorsque, anciennement, les États jetaient à leurs frontières
nne armée aux effectifs limités, il était possible de faire des ap-.
pels successifs aux réserves en hommes dont disposait la nation,
de pousser aux frontières, à intervalles variables et selon les
chances de la guerre, de nouveaux effectifs prélevés sur la ré-
serve nationale, et, par conséquent, de faire durer la guerre. Les
guerres du premier Empire en sont un exemple frappant. D'ime
manière constante, pendant que les armées combattaient à l'exté-
rieur, des cadres renouvelés sans cesse préparaient en France de
nouvelles unités, destinées à remplacer celles qui avaient péri ou
qui étaient rapatriées.
En 1870, rappel des dépôts, puis de la « Mobile, » puis des
« mobilisés, » a pu prolonger l'effort, et balancer à certidns mo-
mens le succès.
Récemment, la guerre faite par l'Angleterre aux Républiques
sud-africaines nous a fourni un nouvel exemple ; et nous avons
vu les morts et les rapatriés remplacés par de nouvelles levées
qui, en maintenant les effectifs au même chiffre, permettaient la
prolongation de la lutte. '\
Tous ces exemples s'entendent d'époques ou de peuples ne
connaissant pas, ou n'appliquant pas, le système de « la nation
armée. » Mais, sur notre continent, il en est, aujourd'hui, tout
autrement.
Lorsqu'un peuple aura jeté dans la lutte, en ime, deux ou
trois fois au plus, la totalité de la nation armée, avec quels élé-
mens pourrait-il prolonger la lutte ? D'autre part, l'épouvantable
perfectionnement des engins de destruction augmente la con-
336 REVUE DES DEUX MOIVDBS.
sommation des combattans, d'une manière toute relative d'ail-
leurs, dans des proportions incalculables. Il suffit de se rappeler
les boucheries de Reichshoffen, de Gravelotte, de Sedan; il
suffit de se dire qu'elles seront plus que portées au double, pour
se rendre compte qu'il y aura, dès le preniier jour des hosti-
lités, une effroyable consommation de vies humaines ; par con-
séquent, on jettera immédiatement les réserves dans la balance,
et on fera un appel immédiat aux seconds et derniers échelons.
Le perfectionnement des voies ferrées et l'emploi des chemins
de fer comme moyen stratégique concourront aussi à pousser plus
rapidement sur le théâtre de la guerre les grpupemens dispo-
nibles.
Toutes ces raisons, et d'autres encore, font que les guerres
d'Europe ne paraissent pas devoir durer aussi longtemps que par
le passé ; et cela est surtout vrai pour la France et l'Allemagne,
qui n'ont pas, pour prolonger la guerre entre elles, les énormes
espaces qui séparent les mobilisations de la Russie, par exemple,
des groupemens qui pourraient se mobiliser contre elle à l'Occi-
dent, ou des adversaires orientaux qu'elle rencontre aujour-
d'hui.
En résumé, si la guerre est plus courte, s'il est sûr qu'elle
mettra plus promptement en danger les ressources et la vie
même de la nation, il paraît certain aussi que les facultés de
notre système financier égaleront sans peine les difficultés de
notre tâche pécuniaire, soit au début de la guerre, soit pendant
le cours des hostilités.
Maintenant, et comme nous l'avons dit plus haut, la guerre
connaîtra d'autres nécessités que l'appel fait au crédit public :
Pour assurer sa sécurité, elle demandera au sol national les com-
battans nécessaires.
Déjà le caractère de la lutte future, véritable lutte pour la
vie, nous a montré que la totalité des hommes disponibles doit
se lever pour faire face à l'ennemi, et le projet de loi sur le re-
crutement dont il est question semble fait pour répondre à cette
nécessité. 11 montre les ressources de nos contingens classés sur
huit listes qui comprennent les jeunes^ gens déclarés propres au
service armé, aux services auxiliaires, les engagés volontaires,
les exclus, les ajournés d'office, les sursis du service auxiliaire et
les mobilisables exceptionnels. Et, pour tous, ce projet prévoit
qu'ils font partie de Tarmée active pendant deux ans, de la ré-
l'organisation militaire. 337
serve pendant onze ans, de la territoriale pendant six ans, de la
i^rve de l'armée territoriale pendant six ans.
Malheureusement, le défaut de ces prévisions, de ce classe-
ment théorique, — qui paraissent tout prévoir puisqu'ils utilisent
tous nos enfans sans exception, mais qui en réalité oublient de
prévoir la guerre, — apparaît immédiatement. Visiblement, lé
projet de loi s'est demandé si le service devait être obligatoire et
égalitaire ; certainement, il ne semble pas s'être demandé si cette
organisation pouvait donner la victoire. La question avait deux
ii&ces : un côté social, un côté guerrier. Le premier a été envisagé,
1< second négligé. Et pourtant il s'agit d'une loi militaire.
On n'a pas cherché si cette foule armée est vraiment néces-
saire, et, en admettant qu'elle soit nécessaire, comment les exi-
gences de la guerre veulent qu'elle soit articulée ; s'il n'y a pas
des économies d'argent possibles, un meilleur emploi des res-
^urces, une répartition des armées obligatoire et entraînant des
dispositions de recrutement spéciales. On a étudié les rapports
de la loi avec nos institutions démocratiques : on ne s'est pas de-
^KKiandé quelle serait sa valeur quant au caractère particulier
d'une lutte continentale, telle que celle dont la France est me-
"«lâcée.
C'était cependant la seule manière de définir d'une façon cer-
^«ine le caractère et la durée du devoir militaire.
Le reproche que nous avons fait à ceux qui préconisent, a
pioriy un service d'un an, ou de deux ans, sans avoir étudié
Sabord si cela correspond aux ressources dont nous disposons
et aux nécessités de la guerre, s'appliquerait également, il est vrai,
à ceux qui voudraient déterminer arbitrairement ces nécessités
mêmes. Mais le facteur numérique à dégager, la proportion des
échelons successifs, et, par conséquent, la répartition du contin-
gent et du nombre des rengagés nécessaires, ne doivent être, même
pour une loi de recrutement, ni laissés de côté, ni étroitement
définis. D'autre part, l'organisation projetée ne peut se contenter
d'être le produit véritablement trop simple d'une conception
^alitaire, et doit, au contraire, prétendre à être la conséquence
logique d'une méthode qui donne le meilleur rendement mili-
taire possible, et les meilleures chances de succès. En résUmé,
le programme de nos lois militaires doit tenir compte de notre
situation générale, de notre politique particulière, et surtout du
caractère spécial des luttes qui nous menacent.
TOMi XXI. — 1904. 22
338 REVUE DES DEUX MONDES.
Aucune autre méthode né sera utile et efficace et ne per-
mettra à nos lois militaires d'obtenir du chiffre de nos ressources,
qui à prepotière vue parait fixe, un rendement supérieur et des
chances décisives.
Examinons successivement ces conditions.
Il est évident que, si nous habitions une ile coname TAngle-
terre, nous aurions une tout autre conception des formations
nécessaires. Il est évident encore que, si nous avions pour voisin
un monarque autocrate, nous devrions tenir compte du dan-
ger que présenterait sa faculté de décisions sans limite ; aussi
bien, si nous étions gouvernés par un monarque absolu, serait-il
possible de concevoir un instrument militaire différent de pelui
qui convient à notre république.
Or, nous sommes en république, et nous avons en face de
nous un empire de forme constitutionnelle, maià qui, en matière
militaire surtout, offre, de par sa constitution, à TEmper^ur des
facultés de décision exceptionnelles.
Enfin, nos opérations militaires s'engageront, pour la pre-
mière fois peut-être dans l'histoire du monde, sur un terrain que
les états-majors des deux pays ont respectivement, depuis
trente ans, préparé pour la lutte.
Tels sont les deux élémens primordiaux du calcul. L'examen
attentif qu'ils méritent peut seul nous conduire à la notion des
nécessités de la guerre et, en ce qui concerne nos soldats, à la
notion du nombre et des catégories militaires indispensables.
L'Empereur allemand a, disons-nous, l'avantage singulier
d'une faculté de décision sans contrôle immédiat. Il est certain
qu'il lui est possible, d'abord, de rendre la guerre inévitable,
comme le fit la Prusse en 1870 ; ensuite, d*ordonner confidentielle-
ment un commencement de mobilisation, tel qu'il lui donne en-
viron 48 heures d'avance sur nous, sans que nous puissions, —
quand ce ne serait que par crainte de provoquer l'irrémédiable,
— soit le prévenir, soit même le suivre dans un délai plus
court.
Le gouvernement français n'a pas cette faculté de rendre,
proprio motu^ la guerre inévitable. S'il peut nous l'attirer par
une maladresse individuelle, aucun ministère, sans nui doute
ne s'y hasarderait, de propos délibéré, dans l'état actuel de l'opi-
nion. Il lui serait même très difficile, pour ne pas dire impos-
sible, de prendre de simples mesures de précaution sans soulever
pp^
p^
l'organisation militaire. 339
i une agitation dangereuse. De tout cela, nous avons fait la^tnsAe. .^^
expérience lops de Tincident Schnsbelé. ^ ,,. ;*
Enfin, un vote des Chambres doit, constitutionnellementy
précéder Tétat de guerre déclaré, et il n'est pas besoin d^insister
pour faire comprendre ce que cela comporte de temps précieux
perdu. On peut dire, sans aucune exagération,. que la difTéreacie
des deux organisations politiques emporte un avantage de.
48 heures au moins en faveur de l'Allemagne.
Loin de nous la pensée de récriminer, de faire intervenir les
opinions politiques en uno matière où le salut du peuple doit
être la loi suprême. Mais il ne faut pas non plus que le loya-
Lsme politique nous fasse perdre de vue la vérité militaire.
Tout arbre produit les fruits que comporte son espèce, et, si
les fruits de l'organisation républicaine ont leur valeur dans le
inonde moderne, il faut cependant reconnaître qu'ib ne sont pas
absolument d'essence militaire, et que les organisations politiques
de nos voisins paraissent mieux douées sous ce rapport. C'est un
devoir de ne pas se bercer d'illusions qui seraient payées beau-
coup trop cher au jour du réveil.
Nous serons donc réduits à une situation générale défensive,
puis(|ue nous ne serons pas les premiers prêts. Nous ne pour-
rons pas, comme l'exigeait le comité militaire de 1790, nous orga-
niser de manière à attaquer les ennemis dans leur propre pays et
les empêcher par là de pénétrer dans nos provinces frontières
3t de les dévaster en y établissant le théâtre de la guerre. En
oQtre, cette situation rendra plus difficile l'emploi des facultés
d'offensive qui caractérisent la valeur exceptionnelle du soldat
français, lequel ne pourra pas profiter de l'avantage que lui
donnerait cette qualité maîtresse vis-à-vis d'un ennemi qui serait
en retard au lieu d'être en avance.
Inversement, dans le deuxième ordre d'idées auquel nous nous
étions arrêtés tout à Theure, le fait que nous nous battrons en
on champ clos préparé depuis trente ans atténue cette situation
défavorable. Les fortifications pourront y aider. Ce palliatif a
une grande importance; car il est certain qu'il sera utilisé.
L'emploi des chemins de fer, pour des concentrations straté-
giques convergentes où s'accumulent sans cesse les facilités de
débarquement rapide, les approvisionnemens et le reste, rend
absurde en effet toute hypothèse dans laquelle un des deux com-
battans se priverait de ce mécanismOi savamment combiné à
\
I
340 REVUE DES DEUX MONDES.
l'avance, pour courir les chances d'un retard incalculable, sans
li'V^uitage certain, en dirigeant ses forces vers un théâtre d'opéra-
tions imprévu, qu'il soit belge ou suisse.
La question ainsi présentée s'éclaire d'elle-même.
Nous sommes menacés d'une offensive soudaine de nos voi-
^%\ il nous faut, pour y parer, des « troupes de couverture^ » et
il faut que ces troupes de couverture soient plus fortes que les
leurs; il nous faut également des fortifications capables démettre
à l'abri d'un coup de main les ressources colossales qu'offrirait
^our l'ennemi la possession d'une ville comme Nancy, ces forti*
fications, inexpugnables, n^ais en petit nombre, pour ne pas para-
lyser nos ressources, et pour permettre la reprise de l'offensive,
étant destinées à recevoir immédiatement les formations terri-
toriales des régions frontières dotées d'une organisation et d'obli-
gations spéciales.
En second lieu, il nous faut, à l'intérieur, des corps d'armée
à contexture stratégique et des troupes actives organisées de
manière à encadrer, solidement et avec cohésion, les élé-
mens qui constitueront le « gros » dont 1' <c armée de couver-
ture » aura été l'avant- garde. Étudions successivement ces deux
armées.
Nous avons dit que notre « armée de couverture » devait
être supérieure à celle de nos voisins. Allons-nous entrer dans
un calcul de corps d'armée, d'ailleurs non comparables, les or-
ganisations étant différentes? Allons-nous dire qu'aux XIV«, XV* et
XVI* corps allemands, convergens vers la frontière et doublés
des élémens bavarois, hessois et rhénans, immédiatement dis-
ponibles, nous devons opposer quatre ou cinq corps d'armée
convergens, eux aussi, vers la frontière? C'est là une question
d'organisation générale et stratégique qid sortirait des limites
de cette étude.
Nous dirons seulement que l'organisation de la « couverture »
allemande lui permet évidemment de masser en quarante-huit
heures à ime journée de marche de la frontière au moins
300000 hommes groupés en unités complètes et susceptibles
d'être jetés sur Nancy, le second jour. Nous dirons, par consé-
quent, que nous devons ol tenir un résultat, sinon supérieur, du
moins égal; que nos unités (!chelonnées le long de la frontière
doivent donc être aussi nombreuses et susceptibles d'être portées
à un effectif tel que, complété par les réservistes stationnés ^
l'organisation militaire. 341
moins d'un jour de marche de chaque garnison, il mette à notre
ësposition les mêmes forces.
Elles doivent donc compter en chifiFres ronds au moins
200000 hommes destinés à être complétés par 100000 réser-
vistes locaux. Nous ne pouvons faire entrer en ligne de compte
les territoriaux de la région que la mobilisation pourrait jeter
dans les forteresses de la frontière. Ces troupes seraient, par leur
destination même, immobilisées et répondent à un autre côté de
la question. Il faut, en revanche, défalquer de ce chifiFre de
lOOOOO hommes le nombre considérable de non-combattans né-
cessaires à ces troupes pour pouvoir être immédiatement mobi-
lisables.
En tous cas, et sans que nous puissions insister sur l'utilité
des fortifications de Nancy et sur la revision de notre système de
défense, il est un point sur lequel nous devons immédiatement
attirer l'attention : c'est la méthode nécessaire pour porter dès le
temps de paix nos unités de la frontière au nombre qui leur
permettra d'atteindre avec les seuls réservistes de la région le
complet de guerre, parce que cette question présente une corré-
lation directe avec la loi de recrutement, et doit exercer sur elle
une influence décisive.
Cela n'est possible que de deux manières :
Soit prévoir pour ces corps un certain nombre de rengage-
mens, ou même un plus grand nombre de rengagés qu'ailleurs,
soit leur attribuer délibérément un effectif du temps de paix
plus élevé que celui des corps de troupes de l'intérieur. Cette der-
nière manière de procéder a d'ailleurs, comme inconvénient évi-
dent, « de découvrir saint Pierre pour couvrir saint Paul, »
comme dit le proverbe populaire. C'est, en effet, avantager les
unités de la frontière au détriment des autres; c'est aussi pré-
lever, sur les effectifs des unités de l'intérieur, les élémens qui
leur sont indispensables. Et, lorsqu'on utilise ce moyen, il suffit
^e le quart de nos unités soit groupé dès le temps de paix le
long de la frontière pour que la valeur de toute notre mobilisa-
tion en soit amoindrie. Le premier système parait donc pic-
férable, et le projet de loi ne paraît pas s'en être préoccupe.
En tout cas, il n'apparaît point qu'il ait prévu les rengagés qui
pourraient limiter ou remplacer cet emprunt aux unités de l'in-
térieur.
Passons à l'armée proprement dite : le manque de prévisions
342 REVUE DES DEUX MONDES.
du projet de loi au sujet des besoins de la couverture apparaît ici
non moins nettement.
Nous avons supposé que le budget permet d'entretenir sous
les drapeaux 504700 hommes qui correspondent en chiffres
ronds à l'effectif budgétaire prévu et qui comprennent les
122 000 hommes du contingent permanent répartis sur l'ensemble
des corps de troupe. Si nous n'avons pas de rengagés, c'est sur
ce chiffre global qu'il faudra prendre les troupes accumulées dans
l'Est pour servir de couverture. Défalquons-en 200000 hommes,
il n'en reste plus que 300000 pour former les cadres actifs dans>
le reste du pays.
Mais ce chiffre même est une illusion, puisqu'il comprend la^
masse des non-combattans instruits avec l'argent qui aurait pu.
et dû nous donner des combattans. Du reste, que deviendra-t-il,
si nos contingens appauvris ne nous donnent plus bientôt le^
500000 hommes que nos moyens nous permettent d'entretenir?
Ne serait-il pas possible de prévoir des rengagés toutes les foi»
qu'il y aura un déficit dans les effectifs?
Ne serait-il pas possible de réduire au strict minimum les
dépenses nécessaires à l'instruction des non-comi)attans, si Ton
voulait bien renoncer à la chimère égalitaire, et si les hommes
des services auxiliaires, conformément aux règles du bon sens,
d'une bonne économie des deniers de l'État, et d'une meilleure
organisation militaire, passaient très peu de temps sous les dra-
peaux?
Nous sommes donc conduits inévitablement, soit à prévoir
une meilleure organisation mettant à notre disposition des res-
sources pécuniaires plus grandes pour augmenter le chiffre de
nos rengagés et en doter largement et les corps de couverture
et les corps frappés par la diminution des contingens ; soit à
nous résigner à une diminution d'effectifs du temps de paix, et,
par corrélation, à une réduction de nos forces du temps de guerre
et aux pires hasards.
Mais il y a plus. II est un principe universellement admis et
d'une évidence incontestable : c'est que la cohésion, la discipline
et la solidité d'une troupe dépendent surtout de la proportion
qui existe entre les élémens permanens et les complémens qu'elle
reçoit au moment d'une mobilisation. Moins elle recevra de ces
derniers, plus les unités partiront en temps de guerre, comme
elles étaient constituées en temps de paix, — et, ajoutons-le, sous
m^^^
l'organisation militaire. ' 343
le commandement des mêmes chefs, — plus la troupe aura de
valeur, plus elle aura de chances de succès.
Inversement, plus les élémens actifs seront noyés sous les
ûots de nouveaux arrivans, plus ils auront de chefs et de soldats
improvisés, et plus on aura de présomptions de défaite.
Ce raisonnement a contre lui d'être en opposition avec le
principe même de la loi présentée. Malheureusement pour elle,
il est irréfutable.
11 comporte, il est vrai, .— à moins des réformes financières
dont nous parlions plus haut, — une réduction systématique et
voulue de notre faculté d'encadrement, au bénéfice de notre
puissance militaire. Il réduit le nombre de notre armée de
première ligne, mais pour la rendre plus forte. Mais on pourrait
sans doute atténuer cet inconvénient en n'appliquant cette règle
qu'aux combattans et en laissant au contraire les non-combat-
tans recevoir une quantité de réservistes prépondérante, ce qui
serait rendu facile par le développement des dispositions pré-
vues, jusqu'à distinguer entre eux dès l'entrée au service.
En tout cas, il faut ou contester, ou admettre le principe
posé plus haut; il faut choisir entre la force et le nombre, entre
Tannée et la cohue.
C'est, au fond, choisir entre la confiance et la panique.
J'entends bien que les auteurs militaires ont préféré souvent
fondre la totalité de nos réservistes avec l'armée active, et pousser
ainsi jusqu'à 1 500 000 ou 2 millions d'hommes les armées de
première ligne. On attribuait seulement une proportion moins
grande de soldats actifs à chaque unité, ce qui permettait d'en
économiser un certain nombre, destiné, disait-on, à encadrer une
pins grande quantité de réservistes ; mais ce procédé illusoire di-
minuait inévit€Lblement la qualité de l'unité et aggravait la fragi-
lité de nos formations.
J'entends bien encore que la loi actuelle est une loi destinée
à nous donner une armée de réservistes, et non une armée de
ligne renforcée; mais c'est justement pour ce motif que la loi
actuelle nous parait frappée, comme la précédente, de la « folie du
nombre, » d'autant qu'au point de vue numérique, nous sommes
déjà certains, malheureusement, de nous battre trois contre
quatre; et, par conséquent, nous ne pouvons plus espérer rem-
porter par la supériorité militaire.
Que nos formations de réserve et nos formations territoriales
344 . ..- REVUE DES DEUX MONDES.
puissent et doivent comprendre la totalité des hommes en état
de porter les armes, de manière à appuyer Tarmée de première
ligne ou bien à remplir ses vides, rien de plus juste ; mais il
devrait y avoir ime armée de première ligne, composée de soldats
invincibles, pour répondre à l'avance politique de l'adversaire et
pour encadrer nos réserves.
On est eflfrayé, quand on regarde de près la fragilité du sys-
tème proposé et la difficulté d'en obtenir une armée solide : même
en admettant xm chiffre considérable de rengagés, et la distinc-
tion des combattans et des non-combattans, nos 300 000 hommes
de l'intérieur ne pourraient guère encadrer utilement plus de
300 000 réservistes, tandis que nos 200000 hommes de couver-
ture, qui tiendraient d'avance au complet de guerre les unités de
la frontière, seraient empêchés par cela même de servir de cadres,
et ne pourraient recevoir plus de 100000 réser\âste8 régionaux,
auxquels viendraient s'ajouter les territoriaux de la frontière.
Nous aurions donc une certaine peine à former une armée
offensive solide, au chiffre total d'un million de combattans
environ, qui aurait derrière elle les armées de seconde ligne, —
et de valeur secondaire, — formées exclusivement de réservistes
et prêtes à s'amalgamer dans l'armée de première ligne ou à Fap-
puyer. Mais, au moins, nous aurions une armée.
Notons que, dans cette hypothèse, les armées de deuxième
ligne ne seraient pas sensiblement inférieures aux formations
qui résulteront du projet de loi actuel, chez lesquelles l'élément
actif sera inévitablement noyé dans l'élément réserviste. En
revanche, elles emprunteraient une force inappréciable au voi-
sinage de l'armée de première ligne. Si donc on ne veut pas
remettre le sort du pays aux mains d'une cohue de deux ou trois
millions d'hommes sans esprit et sans force militaire, on ne
saurait trop apporter d'attention à cette question si négligée.
Quant aux groupemens territoriaux, ils garderaient la même
valeur dans les deux systèmes.
On instruirait ainsi le plus grand nombre possible de véri-
tables soldats aux moindres frais, et nous pourrions espérer
obtenir cette force offensive d'environ un million d'hommes qui
nous est indispensable.
Malheureusement, cela n'était déjà pas possible avec l'ancien
système et le parait encore moins avec celui que l'on propose. Ce
chiffre de 504 000 hommes va comprendre toutes les non-valeurs;
l'organisation militaire. 345
on va perdre deux ans à instruire ainsi inutilement les hommes
des services auxiliaires ; on n'aura pas de rengagés : donc, pas
d'armée de couverture ; pas d'armée de première ligne ; mais on
aura provisoirement un service égalitaire et, sans parler du temps
perdu, nous perdrons, pour ce résultat combien spéculatif, Tar-
gent précieux de la défense, l'argent dont nous paierions les
rengagés nécessaires, l'argent dont nous paierions peut-être la
Tictoire.
Nous étions loin tout à l'heure de la loi de recrutement en
cause, nous y voici revenus. Mais qui ne voit la corrélation
nécessaire, l'intime relation du temps de service dans une armée
avec les conditions générales de la défense du sol national?
Certes, si cette méthode rigoureuse et scientifique, qui con-
sidère l'armée comme un tout n'ayant pas de raison d'être s'il ne
prévoit pas constamment toutes les données et conditions de la
guerre, avait prévalu ; si, au lieu de commencer par une loi qui
vise le temps de service sans savoir comment on utilisera ce
temps de service, sans savoir à quelle loi des cadres, à quelle
organisation militaire, à quel résultat, victoire ou défaite, il doit
correspondre, on avait décidé de refondre complètement notre
organisation militaire de manière à en tirer un tout homogène
et puissant, il eût été facile, avec des prémisses ainsi posées, de
voir où l'on eût été conduit.
Devant nos nombreuses réserves prêtes à remplir les vides
ou à appuyer leurs efforts, les catégories d'hommes constituant
notre armée offensive eussent été formées dq rengagés, d'appelés
et de réservistes. Les idées générales que nous avons exposées
plus haut eussent pu servir à déterminer la proportion des unes
et des autres, et, par conséquent, à donner une première notion
approchée du temps de service moyen considéré comme néces-
saire.
Cette durée aurait pu n'être pas fixée a priori, et une étude
plus serrée aurait permis d'y apporter des modifications desti-
nées, soit à augmenter la force offensive, soit à hausser un peu
la force numérique de l'armée de première ligne.
Ces modifications sont possibles.
Faisons varier le chiffre qui fixerait arbitrairement la durée
du service, de manière que tout d'abord les nécessités de l'in-
struction soient sauvegardées, — en augmentant, comme en Aile-
magne, la durée de l'instruction pour les armes qui ont hesoin
REVUE DES DEUX MONDES.
d'un plus long apprentissage, en la diminuant pour celles qui
n'ont besoin que d'une instruction, plu^ rapide à acquérir; — et
nous aurons encore approché de la solution du problème, qui
est, pour une même dépense, de donner une plus grande valeur
relative à Tune des deux armées.
Revisons et modifions encore ce travail, de manière à obtenir
que certains services n'aient besoin que d'une quantité d*in-
struction très restreinte, et augmentons, par contre-coup, les res-
sources destinées aux autres armes; en un mot, distinguons,
dès le recrutement, entre les « unités combattantes, » longues à
instruire, et les « services non-combattans, » plus rapidement
éduqués; — et le problème se sera resserré encore.
Enfin, fusionnons davantage les services civils avec les services
militaires^ de manière à rendre disponible un certain nombre
de soldats qui aujourd'hui portent inutilement l'uniforme ; et,
poursuivant le même ordre d'idées, limitons « aux services » les
élémens malingres et les élémens indispensables à la préser-
vation de l'édifice social, tels ceux qui appartiennent à certaines
carrières libérales ; — et le problème sera enfin résolu.
Voilà donc examinées, superficiellement, il est vrai, non
seulement les nécessités de la guerre, mais encore les moyens
d'y répondre en nous maintenant dans la limite étroite de nos
disponibilités, si restreintes qu'elles soient, financières ou numé-
riques. Nous n'avons pu le faire et essayer d'approcher la solution
du problème qu'à la condition de suivre l'ordre logique dont
nous avons parlé, et qui va des ressources aux nécessités.
Malheureusement, cet ordre logique n'est guère suivi dans le
projet qui, du Sénat, va à la Chambre des députés, et qui, prenant
le moyen pour le but, part d'une réduction a priori du temps de
service pour aboutir à une organisation militaire inétudiée et
grosse d'inconnues où l'amour du sophisme égalitaire tue la pos-
sibilité du meilleur rendement militaire.
Disons-le franchement ; vouloir à tout prix « mettre la charrue
devant les bœufs, » dire arbitrairement: le temps de service sera
de deux ans, sans arrêter au préalable les élémens des différentes
formations nécessaires, l'effectif des combattans et l'effectif des
non-combattans, c'est s'exposer volontairement, nous venons de
le voir, à diminuer nos effectifs utiles ; c'est créer une armée de
gardes nationaux.
C'est organiser la cohue, c'est préparer la défaite.
l'organisation HlLITATRl!,. 347
III
i
Ainsi, l'erreur est lourde de commencer par fixer arbitraire-
lUent la durée du temps de service, et de ne pas procéder, en
matière si délicate, avec la méthode indispensable.
Ainsi, un programme de réorganisation générale, fondé sur
l^fc disproportion visible entre les facultés budgétaires et les res-
sources en hommes du pays, et, d'autre part, sur les dépenses,
^n argent et en soldats, qu'exigera la lutte future, peut seul
xxous donner l'instrument militaire & la fois logique et fort qui,
ptf une réforme homogène des lois d'organisation, de recrute-
xnent et de cadres, remédiera aux insuffisances de nos ressources
^tles égalera au nécessaire.
Une telle réforme comporte nécessairement, nous croyons
l'avoir démontré, un travail d'ensemble. Il ne doit pas être trop
'tard pour faire cet examen préalable, ni pour aborder, dans les
t^ommissions de l'armée, ces études organiques, alors même que
le gouvernement s'est engagé formellement à une réduction du
temps de service. D'ailleurs, fût-il trop tard, nous serions à
temps pour joindre intimement, au projet de loi qui va venir en
discussion, une loi des cadres et des effectifs, « réclamée avec
instance au ministre de la Guerre. »
Les leçons d'une expérience trentenaire et, ajoutons-le, les
exemples de nos rivaux, sont une base suffisante pour étudier
des projets qui auront une répercussion inévitable sur la loi en
discussion, car, de l'étude, même rapide, des évolutions parai-
iMes de notre organisation militaire et de celle de nos voisins, se
dégage également, avec une clarté intense, le programme de
demain.
Lorsque, à la suite de la guerre de 1870, il fut nécessaire de
reconstituer nos forces, il ne parut pas possible d'adopter immé-
diatement le système de la « nation armée, » qui avait conduit
nos voisins à la victoire.
Le général de Gissey nous dota, par les lois de 1872 et 1875,
d'one organisation extrêmement remarquable, quoique incom-
plète, et qu'on appela communément le service de cinq ans.
Quinze ans après, sous l'influence de certaines nécessités so-
ciales ou politiques, et conformément à l'avis du général Saus-
sier, généralissime, M. de Freycinet et le général de Miribel
348 REVUE DES DEUX MONDES.
j! nous dotèrent de l'organisation allemande, analogue à celle qui
■' existait outre-Rhin avant 1870, mais sans les réformes que les
j Allemands Avaient introduites en 1873 et 1875, c'est-à-dire :
j « la permanence des effectifs » dans les unités du temps de paix,
J et la séparation du « combattant » et du « non-combattant, »
I comme base de la loi de recrutement.
I Ce fut ce qu'on appela, d'un euphémisme, le service à court
i terme ou de trois ans.
I Aujourd'hui, les causes sociales, constamment agissantes et
j qui font, même du service de trois ans, un fardeau un peu
/ lourd pour les épaules françaises, l'expérience aussi d'une oi^-
l nisation qui a laissé voir ses imperfections et ses lacunes, sus-
citent un mouvement d'opinion. L'opinion se prononce en faveur
d'une meilleure répartition du contingent et d'une réduction du
temps de service adoptée d'une manière toute relative, dès 1893,
par les Allemands; en même temps que^ les militaires de profes-
sion, frappés des inconvéniens que présente le système actuel, au
point de vue de la guerre, concourent d autre part à cet état d'es-
prit en réclamant, eux aussi, une réduction du service militaire ;
mais sous bénéfice de l'adoption préalable des réformes négligées
jusqu'à ce jour, c'est-à-dire de mesures tendant à organiser for-
tement les encadremens, et à améliorer les conditions de l'in-
struction.
L'évolution passée de nos organisations militaires marque
donc nettement le sens de l'évolution future vers laquelle le
projet de loi nous dirige.
Malheureusement, comme nous l'avons vu, en le présentant
isolé, sans la loi d'organisation militaire dont il devrait être la
conclusion, non le préambule, on le rend plus dangereux
qu'utile, et il ne peut, dans ces conditions, que compromettre
une réforme que tout Français eût pu accepter.
Aujourd'hui, il est sans doute trop tard; mais, même en ad-
mettant que la question soit déjà trop mûre pour qu'on s at-
tarde à un examen d'ensemble, il est au moins possible, et il
demeure indispensable, d'agir avec méthode.
Il faut d'abord réaliser, dans la loi présente, les réformes
que, depuis 1870, les Allemands ont réalisées dans la leur; et
cela, il faut le faire nettement et sans retard. Le projet actuel
vise, il faut le reconnaître, ce desideratum, mais il le vise d'une
façon vague : ses effectifs ne seront pas réellement permanens
rl^p«
l'organisation militaire. 349
et ne seront pas distincts en effectifs de combattons et de non-
combattans. Il est donc nécessaire d'obtenir sur ce point satis-
faction complète.
Il faut ensuite poser le principe de n'admettre que des dé-
penses utiles, et ne pas gaspiller inutilement, à garder deux ans
sous les drapeaux des non-combattans, Targent sacré de la
défense.
Enfin, il faut, pendant la discussion même, poursuivre concur-
remment l'examen et l'étude d'une organisation telle qu'elle ré-
ponde aux nécessités du présent; telle, par conséquent, qu'elle
tienne compte de nos facultés pour les égaler à nos ressources,
sans oublier qu'elle doit, avant tout, nous donner à la fois de
meilleures chances de succès en temps de guerre, et un meil-
leur état social en temps de paix.
Il faut, par conséquent, déposer sans retard un ensemble de
projets de lois réorganisatrices permettant, par leurs consé-
quences, de revenir sur la loi en discussion. C'est par cet ensemble
de lois qu'on pourra reprendre le programme dont nous avons
tracé les grandes lignes, et porter successivement son attention
sur les questions relatives aux finances, à la population, et au
nombre, bases évidentes de toute étude raisonnée de la réorga-
nisation militaire. Disons tout de suite, et aussi énergiquement,
que ce programme devra, avec le même scrupule, faire entrer
en ligne de compte d'autres élémens de succès, les autres fac-
teurs de victoire.
Nous voulons parler de la qualité des « unités de combat »
formées du nombre des combattans fixé par la loi.
Cette qualité, cette valeur des troupes et de leurs cadres, est
un élément de succès incomparable. Mais elle dépend, elle aussi,
de considérations multiples et d'efforts nécessaires. La discipline,
rinstruction et l'entraînement en sont les facteurs essentiels, et
seules une bonne loi d'organisation militaire et une bonne loi des
cadres peuvent les assurer.
On ne devra pas oublier non plus que le succès pourra naître
de la vitesse, c'est-à-dire de la rapidité et de l'aisance données à
SOS mouvemens par l'importance et la capacité de notre réseau
de chemins de fer.
Toutes ces nécessités doivent être visées dans la réorganisa-
tion générale de nos forces militaires. Celle-ci doit nous donner,
c'est indispensable, la notion qu'elle est, malgré la différence
350 REVUE DES DEUX MONDES.
numérique, égale^ sinon supérieure, à Torganisation alIemandH^e
Rappelons-nous que, si Tofficier et le soldat français ont oz^^
valeur incomparable, ils ne doivent pas payer de leur vie ■.es
vices d'une organisation défectueuse, et que, à égalité d'orgax^-
sation avec l'adversaire, leur sang et leur héroïsme doivent seu^le-
ment solder la victoire.
Si cette organisation s'égale aux difficultés de la guerre, oUe
doit aussi répondre aux nécessités sociales du temps de paix. Là
notion de notre crise militaire n'est pas complète, si Ton ne
s'aperçoit pas qu'elle se double d'une crise sociale, née d'une
équivoque dans les rapports entre la nation et Farinée.
Notre oi^anisme militaire évolue conjointement à un milieu
social dont on doit tenir compte, sous peine d'un divorce aux
conséquences incalculables. Cette vérité est évidente : il faut
qu'il y ait harmonie entre la vie de la nation française et la vie
propre de son armée.
Ceux qui prétendent qu'il y aurait incompatibilité foncière
et absolue entre ime forme de gouvernement qui attribue la ,
souveraineté, au suffrage universel et l'exécution à des chefs j
élus, et une organisation militaire qui confère l'autorité absolu^ j
à des chefs non élus et qui impose l'obéissance à la masse, ceux-1^
sont peut-être des logiciens redoutables, mais surtout redoutabl^^
pour leur pays.
Et, d'ailleurs, ce pays lui-même a démontré l'erreur de V^
thèse qu'ils soutiennent. La France vit depuis trente ans en r^
publique avec ime armée qui, somme toute, lui fait honneur.
Ii!n tout cas, il faut que le système politique et social, ains^^
que le système militaire, s'accordent : l'existence de la France ^
en dépend.
Reléguer l'armée à part, c'est faire œuvre de réaction mili-
taire, comme au temps de la Restauration ou au début du
second Empire; c'est préparer la défaite.
Rendre plus intime encore la corrélation de Tarmée et de
l'état social, c'est faire œuvre de progrès comme à l'époque du
comte de Saint-Germain, de la Révolution et du premier Empire :
c'est préparer la victoire.
Qui oserait dire qu'une pareille tâche est impossible? La
meilleure manière de la remplir paraît être de calquer 1 organi-
sation militaire sur l'organisation politique.
La constitution distingue entre le pouvoir législatif et le pou-
L'ORGAinSATION mUTAIRB. 881
voir exécutif. L'organisation militaire ne peut-elle- pas distinguer
entre Tadministration de Tarmée et son emploi?
Le président de la République est président du Conseil supié-
rieur de la Guerre, et le généralissime en est vice-président.
D'eux doivent dépendre la préparation à la guerre et tout ce que
la guerre comporte d'attributions.
Le pouvoir législatif organise et subventionne l'armée. Res-
ponsable devant lui, le ministre de la Guerre doit être le mattre
eu temps de paix.
Une pareille dualité ne saurait être plus périlleuse, en cas
de désaccord, que la dualité constitutionnelle n'est dangereuse
pour la République. La hiérarchie des pouvoirs publics sera le
sûr garant qu'il y aura toujours accord entre le ministre qui
organise et le généralissime qui emploiera, entre le créateui
de Torgane et celui qui s'en servira, si cet organe est créé de
manière à être fort, et de manière à faire partie intégrante et
harmonique de la vie nationale.
Alors, le succès ne sera pas douteux.
C'est dans cette collaboration, dans l'affirmation de cette res*
ponsabilité réciproque, qu'on trouvera le moyen de résoudre le
problème. Il y a un partage à faire : au ministre, les facultés du
pays ; au généralissime responsable, les nécessités de la guerre.
Au Conseil supérieur de la Guerre, d'établir les données de la
guerre; à la Commission de Tarmée, d'étudier ces données, de
définir le programme des réformes, de préparer l'ensemble des
lois dont nous parlions plus haut et cçae le gouvernement doit
présenter aussitôt après à la sanction du Parlement.
Si ce programme prévalait, il ne serait peut-être pas trop
tard pour asseoir sur des bases solides et larges l'édifice définitif
de notre réorganisation militaire, à condition toutefois de réagir
immédiatement contre les tendances qui se manifestent dans le
projet patronné par le ministre de la Guerre et contre la gan-
grène politique dont il est infecté, à condition de réduire au
silence ceux qui semblent avoir pris pour devise : « La paix à
tout prix au dehors. La guerre à tout prix au dedans. »
Comment ! du poids de notre or et du nombre de nos enfans,
on ne voudrait pas mesurer le sacrifice; la protection du foyer,
la défense du sol national seraient motifs à querelles politiques ;
du chifi're de nos dépenses, du montant de nos contingens, on
déduirait seulement la durée du temps de service à inscrire 5ur
i
3S2 RBTUE DES DEUX MONDES.
les programmes électoraux I Du danger possible, on conclurait,
non aux obligations de la guerre, mais aux utopies égalitaires.
Un tel abaissement des âmes, une semblable capitulation des
consciences ne doit pas pouvoir être possible. La Chambre saura
s'arrêter k temps. La France payerait trop cher un tel défaut de
patriotisme et de logique.
Pour nous, malgré le scepticisme que fait nattre l'expérience
douloureuse des dernières années, nous croirions manquer à un
devoir, si nous ne faisions pas encore un effort pour atténuer
les inconvéniens de l'imprudente procédure qui s'est ouverte
sur Torganisation militaire k venir, et si nous ne continuions à
combattre pour sauvegarder^ en dépit de la politique, les desti-
nées de la nation.
C'est un sujet à ne plus quitter jusqu'à entière satisfaction.
La réforme intégrale de notre organisation militaire, en vue
de la guerre possible et en harmonie avec le développement
social, est désormais nécessaire. Il faut la poursuivre immédia-
tement et sans rel&che, si nous voulons envisager sans trop de
crainte les conditions auxquelles pourrait être consentie une
réduction à deux ans de la durée du service militaire.
Il y va de rexistence même du pays.
Colonel de Là Panouse.
LES FUNÇAILLES
DE
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
(LETTRES INÉDITES)
Bernardin de Saint-Pierre avait cinquante-six ans, lorsqu'il
épousa Félicité Didot, qui en avait vingt (1). Par TefFet de quel
étrange hasard, cette gracieuse et « vivante » jeune fille aima-
t-elle cet homme grincheux et âgé? C'est là un mystère qu'il ne
faut point chercher à éclaircir; et ce qui vient encore le rendre
plus impénétrable, c'est que l'être insociable et mécontent que
Bernardin avait été durant sa jeunesse, alors qu'il voyageait, qu'il
travaillait, qu'il écrivait, resta le même lorsqu'il fut amoureux.
Dès son enfance (2) il avait eu le caractère aventureux et
vagabond. Â neuf ans, il fuyait le monde, lisait et relisait
Robinson Crmoé, les Vies des Pères du Désert, s'isolait et rêvait
de devenir ermite ou missionnaire ; ce fut un adolescent quin-
teux ; il était étrange et maladif, hypocondriaque et fantasque,
mais non pas fou, comme le furent son frère et son propre
fils. Il ne pouvait vivre au même endroit, tant il était inquiet,
agité : il avait douze ans lorsqu'il partit pour la Martinique
avec son oncle Godebout. Il revint à Caen pour se préparer et
(i) Félicité Didot était née le dimanche 7 mars 1773, à quatre heures du soir.
Elle fut baptisée le lendemain, en l'église Saint-André-des-Arts; son parrcdn était
M. Onfroy, marchand chapelier, et sa marraine, M"* Didot-Saint-Marc, sa tante.
(2) Jacques-Henri-Bemardin de Saint-Pierre était né au Havre, le 19 jan-
vier 1737, me de la Corderie, 47.
TOMB zz(. — 1904. 23
354. REVUE DES DEUX MONDES.
entrer à l'Ecole des Ponts et Chaussées, et, en 1760, il était
nommé officier d'artillerie. Mais cet iùsociable, ce sauvage,
était-il capable de mener la vie en commun, de s'entendre avec
ses collègues? Il fut destitué parce qu'il était irascible et insu-
bordonné.
Il quitte alors la France, voyage, parcourt l'Europe avec
ridée de fonder une colonie modèle, séjourne en Hollande en
qualité de journaliste, en Russie comme capitaine d'artillerie,
en Pologne comme amoureux, en Autriche, en ÂHemagne; s'em-
barque pour l'Ile de France avec une situation d'ingénieur qu'il
ne peut conserver, à cause de son caractère qui rend tout rapport
impossible avec l'ingénieur en chef et le commissaire de la ma-
rine; et, en 1771, sans un sou dans sa poche, il revient dans son
pays.
Mais ce vagabond, dont l'œuvre littéraire est en désaccord
complet avec son caractère, était, heureusement pour nous, ua
sensitif, un sentimental. Il aimait la nature, la mer, la forêt, les
couchers de soleil, mais surtout les femmes, auxquelles il dédia
Paul et Virginiey en les appelant « les fleurs de la vie. » On
ne sait s'il faut le compter au nombre des favoris de la grande
Catherine, mais en Pologne, il eut une liaison, dont Aimé Martin
a fait un véritable roman, avec la princesse Marie Miesnik, qu'il
quitta, le 24 mai 1765, parce qu'elle ne voulait pas l'épouser.
Aussi ce dédaigneux tout gonflé d'ambition refusa-t-il, — sans
doute parce qu'elles étaient pour l'amant des reines et des prin-
cesses de trop petites demoiselles, — de répondre aux avances
que lui firent à Saint-Pétersbourg, la nièce du général du Bos-
quet, à Amsterdam, la belle-sœur de Mustel le journaliste, à
Berlin, la fille du conseiller Taubenheim.
Tandis qu'il songeait à son Voyage à Nie de France^ et qu'il
fréquentait chez les philosophes auxquels d'Alembert l'avait pré-
senté, comme il vivait, sans le sou, des libéralités que lui fai-
saient ses amis, cet égoïste, qui n'avait jamais aimé que pour lui-
même, s'avisa alors que dans un mariage riche il trouverait
peut-être de quoi satisfaire ses goûts et son ambition. Il se mit
alors à courir la dot. La sœur d'un de ses amis. M"* Girault, et
M"* Delaville-Jehannîn, qui habitait Rennes, voulurent l'aider
à se marier; mais les jeunes provinciales étaient difficiles, le
prétendant trop exigeant ; aussi ne trouva-t-il point la fiancée de
ses rêves, et sa colère fut grande contre les Rennaises. Il parla
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 355
même de se « rabattre » sur les veuves, et il fallut que M"* Gi-
ranlt intervint plusieurs fois pour l'en empêcher.
Sa tristesse cependant augmentait chaque jour. Il se brouilla
avec les philosophes ; et le baron de Breteuil, en qui il avait mis
son dernier espoir, lui envoya ce billet qui le blessa profondé-
ment : «... Vous n'êtes pas gentilhomme, je ne puis rien fuire
pour vous. » Il s'en fut alors dans sa sombre retraite de la rue
Saint-Étîenne du Mont, et composa ses Études de ta Nature. Elles
furent publiées en 1784, et attirèrent aussitôt l'attention du pu-
blic sur leur auteur. Trois ans après, en 1787, quand parut Paul
et Virginie^ il fut célèbre et populaire; des jeunes filles, alors,
offrirent de l'épouser, car le roman tournait bien des têtes,
parmi lesquelles on cite M"** Banda de Talhouet, Lucette Cha-
pelle, Âudoin de Pompéry, de Constant, de Keralio et Pinabel :
il préféra la fille de son éditeur. M"* Félicité Didot.
Bernardin de Saint-Pierre devait beaucoup de reconnaissance
à Pierre-François Didot. Ignoré du public, et déjà sur l'âge, il
cherchait un éditeur pour ses Études, et n'en trouvait point,
lorsque le manuscrit tomba entre les mains d'un jeune homme,
Â. Didot, qui était attaché à la librairie de son père. Il parcourut
l'œuvre et en parla à M. Bailly : celui-ci, qui avait toute la con-
fiance de son patron, en dit quelques mots à ce dernier, et l'im-
pression fut décidée. Ce fut pour Bernardin de Saint-Pierre une
occasion naturelle d'entrer en relations suivies avec Pierre-
François Didot; et quand, après avoir publié Paul et Virginie, il
fut devenu un auteur à la mode, quoique beaucoup de salons
lui ouvrissent des portes qui jusque-là s'étaient tenues fermées
pour lui, il continua de fréquenter quai des Grands- Augustins,
d'autant plus volontiers qu'il y rencontrait M"* Félicité Didot,
Épouser la fille de l'éditeur connu, dont il avait reçu de
fortes avances en argent, cette idée devait bientôt germer daas
le cerveau de ce coureur de dot qui désirait toujours se marier
richement^ et qui, à la fin de ia Chaumière Indienne (1), faisait
dire au Docteur, répétant une des trois réponses du paria sur la
vérité : « On n'est heureux qu'avec une bonne femme. »
Félicité voyait souvent, quai des Grands-Augustins,récrivain
célèbre et applaudi de ce Paul et Virginie, à la lecture duquel
elle avait pleuré chez M°* Necker. Elle aimait à s'entretenir a\ ec
(1) EUe parat en 1790.
356 REVUE DES DEUX MONDES.
son auteur favori, s'intéressait au sort de ses œuvres, et lui écri-
vait : « Monsieur, tout le tems que je fus au magasin, vos ou-
vrages ont toujours eu le succès qu'ils méritent, et je ne doutte
pas que ce ne soit toujours de même (1). » Peu à peu Félicité
s'éprit de Bernardin. Comment cet homme âgé de plus de cin-
quante ans sut-il se faire aimer d'une jeune fille qui avait à peine
vingt ans? Préféra-t-elle en lui, à d'autres prétendans, l'auteur
de Paul et Virginie ^ ou l'amoureux passionné dont il aimait à
jouer le personnage, ce sont là des questions qui devaient plus
tard faire couler bien de l'encre et donner naissance à. des
procès nombreux.
Ce fut un dimanche, le 27 octobre 1793, que Bernardin
épousa Félicité (2). A l'approche de ce jour, la jeune fille, —
nous nous en doutons seulement, ses dernières lettres n'étant pas
parvenues jusqu'à nous, — dut crier très haut sa joie, tout
heureuse de voir se réaliser ses vœux les plus chers; tandb q[ue,
de son côté, le sauvage que nous connaissons, qui s'était vu
refuser par son beau-pèra la promesse de tenir cette union se-
crète, envoyait ime lettre de faire-part unique au citoyen Didot-
Âutran ! « Je m^adresse à vous. Citoyen, comme à l'aîné des enfans
du citoyen Didot, pour vous annoncer l'alliance que je contracte
avec votre famille, en épousant dimanche prochain votre aimable
sœur Félicité Didot. Comme je n'ai ni le tems ni les moyens
d'envoyer suivant l'usage des lettres imprimées pour prévenir
les parens et amis de mon mariage, je vous prie de vouloir bien
en faire part, ainsi que de la satisfaction que j'éprouve à resserrer
avec eux les liens de l'amitié par ceux de la parenté. Je m'en
félicite en particulier par raport à vous. Je vous présente ainsi
qu'à eux les assurances de mon amitié fraternelle (3). »
Telle est, en quelques mots, l'histoire sentimentale d'un
homme âgé et d'une amoureuse, qui échangèrent, avant leur ma-
riage^ les lettres que nous présentons aujourd'hui au public.
(1) Lettre inédite de M^i* Félicité Didot à Beraardin de Saint-Pierre. Citée par
M. Maury dans sa thèse : Élude sur la vie et les œuvres de Bernardin de Sainte
Pierre (1892), p. 187.
(2) Nous avons reconstitué cette date d'après une lettre de Bernardin au citoyen
Didot-Âutran. Elle est datée du 25 octobre, qui était un vendredi, et il y est écrit
que le mariage aura lieu « dimanche prochain. »
(3) J'ai trouvé cette lettre citée dans la thèse de M. Maury, qui écrit en note :
« Lettre inédite de Bernardin de Saint-Pierre au citoyen Didot*Autran, 25 octobre
1792, l'an II de la République. C'est évidemment 1793 qu'il faut lire. »
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 357
Quelques-unes d'entre elles, dues à Bernardin, ont été publiées
par Aimé Martin, en 1826, dans le 3« volume de la Correspon-^
dame de Bernardin de Saint-Pierre (Paris, Ladvocat, in-8**) ;
dautres ont été citées (1), par fragmens, dans une plaquette
de M. Meaume (2), et dans la thèse de doctorat que M. Maury
a consacrée à Bernardin de Saint-Pierre ; nous les donnerons en
entier, avec les nombreuses lettres de Bernardin et de Félicité
qui sont encore inédites.
Aimé Martin, qui épousa la seconde femme de Bernardin de
Saint-Pierre, fut pendant longtemps dépositaire de ces lettres :
elles appartenaient à M"* Virginie de Saint-Pierre, fille de Ber-
nardin, qui avait épousé le général de Gazan. Quand M"* de
Gazan fut morte, le général les conserva, et quand, en 1849, il
succomba au choléra, elles furent vendues avec sa bibliothèque
et achetées par un collectionneur dont j'ignore le nom. Paul de
Saint-Pierre ne se porta pas acquéreur à cette vente ; il ne pou-
vait, étant fou, songer à la mémoire de son père. Je retrouve
ces lettres à Nancy, en 1856, entre les mains de M. E. Meaume,
avocat, puis juge, auteur de diverses brochures, et président de
TAcadémie de Stanislas. Comment les avait-il eues? « Par un
heureux hasard, » voilà tout ce qu'il dit. Je perds alors la trace
de ces lettres, et ne les retrouve que chez M. Pierre Gélis-Didot,
Tarchitecte bien connu, qui se trouve être le petit-neveu de
Bernardin; il acheta ces lettres dans une vente publique, en
février 1887, et depuis lors en est demeuré Theureux proprié-
taire (3).
Comment ces missives parvenaient-elles à leur destinataire?
c'est là, je crois, un point dont il n'a jamais été parlé. Certaines
d'entre elles ont été confiées à la poste : le timbre qui les oblitère
en fait foi; d'autres ont été portées par un commissionnaire,
ou même données par Bernardin à la mère de Félicité. Mais
plusieurs d'entre elles semblent avoir été remises en cachette,
de la main à la main, lorsque se rencontraient les deux amans :
c'est donc là, peut-être, en partie, ime correspondance secrète
(1) Les citations sont souvent reproduites inexactement, et l'orthographe de
Bernardin est peu respectée.
(2) Étude sur la Vie privée de Bernardin de Saint-Pierre (1792-1800), par
£. Meaume, président de l'Académie de Stanislas. Nancy, 1856.
(3) C'est M. Pierre Gélis-Didot qui m'a autorisé à publier ces lettres; qu'il mo
soit permis de lui dire ici toute ma reconnaissance et mes remerciemens.
358 REVUE DES PEUX MONDES.
échangée furtivementi à Tinsu des parens qui pourtant avaient
agréé ce mariage. Les deux héros de ce roman, peu roma-
nesque toutefois, craignaient sans doute de ne pouvoir, lors-
qu'ils se voyaient, causer assez librement, et se confiaient par
écrit l'expression de leurs sentimens. Cela ressort de la lecture
de quelques lettres (1); certains mots ne s'expliquent qu'en ad-
mettant cette hypothèse d'une correspondance en partie cachée,
et ce qui vient la fortifier, c'est que, parmi les lettres de Bernar-
din, qui ne sont du reste jamais signées, beaucoup ne portent
aucune adresse. Celles qui sont dues à AT^* Didot sont toujours
signées : Félicité ou Félicité Didot.
Ce qui a raidu le classement de ces lettres assez difficile, c'est
que la majorité d'entre elles ne sont pas datées ; il a donc fallu,
pour établir l'ordre dans lequel nous les publions aujourd'hui,
faire des rapprochemens et tirer parti des indications, assez nom-
breuses, des lieux d'où elles sont envoyées : Paris, Essonnes et
Chantilly.
L'écriture de Bernardin n'est pas toujours facile à lire; le
papier qu'il employait généralement est blanc, d'un très petit
format, rugueux, buvant un peu l'encre, qui, elle, a fortement
jauni. Les caractères sont moyens et serrés, les mots souvent
liés et rapprochés ; les lignes ne sont pas toujours régulières et
vont en montant de gauche à droite ; les fautes d'orthographe
abondent : nous les avons respectées, ainsi que la façon d'accei»*
tuer et de ponctuer. Les lettres de Félicité sont d'une calligra-
phie plus lisible, mais plus difficile peut-être à déchiffrer, car la
jeune fille emploie une orthographe qui déroute ; elle abuse des
majuscules et accompagne souvent les lettres de fioritures et
d'omemens ; elle aimait le papier vert clair, d'un grand format,
sur lequel son écriture, assez grosse, court largement avec agi-
lité.
Ces épttres, conmie on le verra, sont toutes emplies de sen-
timentalité et abondent en petits détails sur la vie journalière et
les ennuis quotidiens. Il est à remarquer que, pendant la période
où elles étaient envoyées, d'août 1792 à octobre 1793, des événe-
mens qui troublaient profondément l'ordre social se déroulaient
en France : la chute de la Royauté, les massacres de Septembre,
la réunion de la Convention, la proclamation de la République,
(i) Voir les lettres n- 7, 10, 15, 20.
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 359
ia mort de Louis XVI, la Terreur enfin, avec ses levées d'hommes
en masses pour lutter contre l'étranger, ia loi des suspects et
les promenades sanglantes de la guillotine. Eh bien ! de tout cela
Bernardin semble ne pas s'être aperçu ; il n'en dit mot dans ses
lettres; et ce serait à croire que les historiens ont rêvé les trou-
bles qu'ils nous racontent, puisque la vie en France était si pai-
sible à cette époque, que les gens n'en parlaient même point !
De-cî, de-là, quelques phrases seulement font allusion à ces
grands faits historiques (1), et pourtant Bernardin n'était pas
étranger à tous les événemens de cette période : il était l'ami des
conventionnels les plus en vue, recevait des approvisionnemens
du Comité de Salut public, se voyait offrir et refusait la place de
bibliothécaire en chef à la Bibliothèque nationale, était chargé
d'un cours à l'École normale, et touchait jusqu'à 2 700 livres du
gouvernement (2).
Les lettres échangées, avant leur mariage, par Bernardin et
Félicité ne sont pas les seules que nous possédions. Aimé
Martin, dans la Correspondance de Bernardin de Saint-Pierre j a
publié, en 1826, les lettres que celui-ci écrivit à sa femme ; par
elles, et les renseignemens que nous donnèrent les biographes,
nous pouvons connaître l'épilogue de ce roman : il est très triste.
Félicité ne fut point heureuse. Elle mena ime vie de dévoue-
ment et d'amour pour un homme qui ne sut même pas s'en aper-
cevoir ; la naissance d'une fille et de deux fils, dont l'un mourut
^rès jeune, n'égaya que peu de temps la triste mélancolie de
son séjour à la campagne ; elle se donna toute à l'éducation de
Virginie et de Paul, mais, restant de longues journées très seule,
elle laissa libre cours à ses rêveries, et dut avoir d'amers re-
grets. Elle aimait pourtant toujours son mari, bien qu'il s'occu-
pât peu d'elle, et lui écrivait encore en Tan IV de tendres lettres,
pleines d'affection pour lui et ses enfans (3). Ses frères, qui déjà
se querellaient avant son mariage, ainsi qu'en témoignent plu-
sieurs lettres où elle le dit à Bernardin (4), continuèrent leurs
disputes qui la bouleversaient profondément; enfin son pèr^%
Didot le jeune, mourut en décembre 1795 (5). La succession, em-
(1) Voir lettres n- 12, 2 et 6.
(2) Cf. Maury, p. 206.
(3) Voir la lettre n* I (après le mariage).
(4) Voir surtout la lettre n« 21.
(5) Vers le milieu de frimaire an IV.
360 REVUE DES DEUX MONDES.
brouillée, fut difficile à liquider, et ses frères ne laissèrent point
échapper cette occasion nouvelle de discussions et de récrimi-
nations ; Bernardin dut intervenir pour défendre la part de sa
femme, et de tout cela la pauvre Félicité souffrit davantage.
Elle s'étiola, et, dans sa froide maison d'Essonnes, les germes de
la tuberculose qu'elle avait en elle ne tardèrent pas à se déve-
lopper ; — de cette tuberculose qui avait tué déjà Sophie, sa sœur,
à r&ge de dix-huit ans (1).
A-t-elle voulu divorcer? Certains l'affirmaient, d'autres le
niaient, et cette question ne pouvait sortir du domaine de l'hypo-
thèse, puisqu'on épiloguait sur une lettre, inédite, qui, paratt-il,
avait disparu. Nous pouvons aujourd'hui trancher le débat: il a
été question de divorce entre le mari et la femme, le document
qui le prouve n'est pas perdu, il nous est aujourd'hui donné
de le publier : c'est une lettre de Bernardin de Saint-Pierre à
sa belle-mère, M""* Didot; elle est datée du 6 ventôse an VIL
Félicité renonça à son projet, elle continua de dépérir,
minée par le terrible mal, auquel son mari semble ne pas avoir
cru; et s'éteignit, après sept ans de mariage, vers la fin
de 1799 (2). Bernardin, resté veuf avec deux enfans, n'a point dû
souffrir de la mort de sa femme ; il avait été trop désireux de se
marier pour renoncer à un tel projet après l'essai qu'il venait de
réaliser, en compagnie, il est vrai, d'une femme qui avait tout fait
pour le rendre heureux et qui avait été sa servante; aussi, bien-
tôt après, recommençait-il, avec des expressions identiques, à-
écrire des lettres d'amour, toutes semblables à celles que l'on va
lire, pour M"* Désirée de Pelleporc, qu'il avait rencontrée dans
une institution de jeunes filles, dirigée par M""* de la Maisonneuve.
Il avait soixante-trois ans lorsqu'il l'épousa, en brumaire an IX.
Il s'éteignit, le 21 janvier 1814, à Éragny-sur-Oise; et, comme
il avait sans doute converti sa femme à ses propres théories sur
le mariage, elle épousa, en secondes noces, Aimé Martin (3), le
(1) Sophie Didot, sœur aînée de Félicité, était née le !•* septembre 1768; elle
mourut le 14 janvier 1786. Elle avait quatre ans de plus que sa sœur.
(2) C'était en Fan VIII de la République.
(3) Martin (Louis-Aimé), littérateur, né à Lyon en 1786, mort à Paris le 22 juin
1847 ; d'abord professeur d'histoire littéraire de la France des xii% xiii* et xiv* siècles
à l'Athénée en 1813; secrétaire-rédacteur de la Chambre des députés en 1815» et,
peu de temps après, professeur de belles-lettres, de morale et d'histoire à l'École
polytechnique, en remplacement d'Andrieux; destitué en 1831, et nommé conserva-
teur à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 361
secrétaire de son mari défunt. Celui-ci consacra toute sa vie à
la publication et à la glorification des œuvres de son maître, à
la défense aussi de sa mémoire, et il eut en cela fort à faire, car
elle fut vivement attaquée, comme nous le verrons dans la con-
clusion de cette étude.
LETTRES ÉCRITES AVANT LE MARIAGE
L'ordre chronologique des lettres écrites avant le mariage,
tel que Ta établi Aimé Martin, dans le troisième volume de la
Correspondance de Bernardin de Saint-Pierre^ ne nous paraît pas
exact. C'est Félicité, qui, la première, dut écrire à Bernardin ;
cela n'est point pour surprendre, car nous savons que ce der-
nier demanda à M""* Didot mère qu'elle laissât sa fille écrire à sa
place. A la lettre de la jeune fille, — lettre que nous ne possé-
dons pas, et qui doit être postérieure au 13 août 1792, — Ber-
nardin répondit par une lettre qu'Aimé Martin a classée la troi-
sième de la correspondance imprimée (1), et qui est, pour nous,
la première de l'auteur de Paîil et Virginie, Si nous la publions
à nouveau, c'est que la seconde lettre de Félicité, inédite celle-là,
y répond.
Uttrê n* 4. — De Bernardin de Saint-Pierre, — écrite de Paris, sans date, mais
probablement du 20 ou SI août 1792, imprimée par Aimé Martin, avec le n* 3.
An bas de cette lettre, Félicité Didot a écrit : « Reçu le 22 août 1792. Jour
beureux pour Félicité (2). »
c( VOUS me priez de mon plaisir, mon aimable Félicité. Je
désire la campagne et d'y être avec vous. Mes devoirs me retien-
nent à Paris encore pour plusieurs jours ; ensuite, si les circon-
stances me le permettent, je satisferai mon inclination en vous
allant voir.
« ne vous laissez point effrayer par la vue de l'avenir.
« Quand les hommes, dit Epictète, sont au comble de bonheur,
ils n'imaginent pas qu'ils en puissent descendre ; et quand ils
vont dans l'abîme du malheur, ils ne voient pas comment ils en
pourront sortir. Cependant l'un et l'autre arrive, et les dieux l'ont
ordonné ainsi, afin que les hommes sachent qu'il y a des dieux. »
« que ces motifs tout-puissans de consolation vous servent à
(1) 3* voi.. p. 93,
(2) Cette lettre ne fait pas partie de la collection Gélis-Didot.
""^^^
362 REVUE DES DEUX MONDES.
rassurer votre mère et vous môme, et soyez sûre que le ciel ré-
compensera tôt ou tard votre vertu.
« la lettre que vous venez de m'écrire est pleine de raison
et de sensibilité. Fortifiez l'une et Tautre par la lecture des bons
livres. Je m'estimerai heureux d'y contribuer personnellement.
Dans des temps plus tranquilles, j'aurais cherché à faire de vous
mon élève ; dans ces temps orageux, je désire faire de vous mon
amie. Bannissez donc de vos lettres l'expression froide de mon-
sieur (1). Suppléez-la par toutes celles que vous trouverez dans
votre cœur fait pour aimer et pour être aimé. Quoique des cor-
respondances en tout genre m'obligent d'abréger mes réponses,
la vôtre me servira de consolation. Plus elle sera étendue, plus
elle m'intéressera. Mon âme, fatiguée de la corruption des so-
ciétés, se reposera sur la vôtre, douce, pure, solitaire, aimante,
conmie un voyageur sur un gazon frais.
« les affaires publiques m'obligent d'abréger le plaisir que je
prends à vous écrire. J'entends par affaires publiques celles qui
regardent mon service, car je ne sais point de nouvelles. J'ap-
pris hier au jardin où je vous cherchais, que vous étiez partie
pour Essonne. Mandez-moi le plus tôt que vous pourrez ce que
vous pensez dans votre solitude. Avez- vous des livres? Oh I que
la nature est un grand et sublime livre ! Occupez-vous dans vos
promenades du soin de me chercher une chaumière au milieu
des bois, dans une lande ; tout me sera bon : c'est là que mon
cœur resserré s'épanouira. Adieu, mon aimable Félicité, votre
ami vous embrasse. Je verrai ce soir votre maman. »
Lettre n* $. — De Félipité Didot (2) — d'Essones — 24 août 1792, — c'est probable-
ment la seconde lettre écrite à Bernardin par Félicité. — Elle est inédite, sauf
deux courts fragmens publiés par M. Maury. (Nous avons mis entre crochets les
passages déjà publiés). — En haut, écrits à l'encre, sans doute par Aimé Martin,
ces mots : « lettre qui prouve qu'il ne l'a pas séduite. »
A Monsieur y
Monsieur de Saint-Pierre,
auteur des Études de la Nature.
Hue de la Reine Blanche j
A Paris,
« [Qu'elle Obligation ne vous aige point 0. le plus indulgent
(1) Ce mot est souligné dans le texte.
(2; Cette lettre porte le n* 33 dans la collection Gélis-Didot
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 363
des hommes, de ne point avoir dédaigné de répondre à ma lettre
et de m'encourager avec tant de bonté à continuer. Il est impos-
sible de vous peindre le plaisir que ma causée la vôtre dans les
tems ou nous sommes, j'ai déjà bien versée des larmes de tris-
tesse,et vous, m'en fait te répandre de joie], ce sera désormais une
de mes grande consolation en lisant votre lettre je me trouverai
moins à plaindre et au contraire fort heureuse...
« je suis pourtant ici beaucoup plus tranquille qu'à Paris la
campagne est bien faitte pour inspirer le calme, la seulle chose
qui me fâche est de n'y point voir maman car je suis persuadée
qu'elle est toujours aussi prompte à s'afÛigée je desirois aussi
y poseder une autre personne également chère a mon cœure ;
mais j'attendrai du tems cette aimable société...
« je n'ai point d'autre livre présentement qu'un abrégé de
l'histoire moderne par l'abbé de Gondillac ; je n'ai pu encore en
lire beaucoup ayant eu plus de monde que je naurois désiré,
mais le peu que j'ai lue m'intéresse en voyant de tout tems des
révolutions les imes fortes les autres moindres je prends du cou-
rage pour attendre la fin de la nôtre :...
(( ne pensé vous donc plus à votre petite isle en me chargent
de vous chercher une chaumière puisque vous été décidé à
y mettre le prix; j'espère bien que nous aurons le bonheure de
vous y voir, pour moi c'est l'endroit que je vous souhaite le plus
étant fort agréable et le plus voisin de chez nous...
« vous voyez que je ne tarde pas à profltter de la permission
que vous me donné, et que, je ne suis pas non plus très laco-
nique d'ailleur cest une chose qui me parroit impossible en vou^^
écrivant, [je dis toujours moins que je ne voudrai dire et m^
plume est bien mauvaise interprette de mes sentimens;] adieu
mon ami puisque vous voulez l'expression de mon cœur, voila le
nom qu'il vous avoit choisi et en vous le donnant il en connois-
soit je vous jure tout le prix; vous finisse par m'embrasser moi
je voudrois le faire.
« Félicité. »
le 24 aoust 1792.
Nous devrions, à cette place, citer trois lettres de Ber-
nardin, écrites pendant le mois d'août 1792; mais Aimé Martin
les a publiées intégralement, ou à peu près, car, dans la pre-
mière, il a supprimé cette phrase : « Vous serez mon amie le
364 REVUE DES DEUX MONDES.
jour, ma femme la nuit et ma maîtresse en tout tems. » La se-
conde lettre est une réponse à Félicité (1), car elle débute
ainsi : « vous vous exprimez, ma chère amie, avec beaucoup de
di licatesse, lorsqu'on parlant de vos devoirs vous me dites que
votre secret vous est inviolable parce qu'il est le mien... » Ce
sont ces deux missives qu'Aimé Martin a imprimées en tête de
sa publication ; il nous a semblé, avons-nous dit, qu'il était pré-
férable de changer cet ordre et de les mettre à cette place-ci.
Quant à la troisième lettre (2), elle est écrite par Bernwdin, de
Paris, datée du 31 août 1792, et adressée: « A Mademoiselle,
Mademoiselle Félicité Didot, à la papeterie d'Essonnes. A
Essonnes : » Aimé Martin l'a citée entièrement, sauf le premier
alinéa : « vos lettres, félicité, sont aussi raisonnables que si
votre Maman les avoit dictées, un peu d'impatience m'a fait
écrire la dernière, mais je ne suis point offensé. »
Aimé Martin a fait suivre cette épitre de deux lettres (3),
écrites de Chantilly, par Bernardin, et datées d'avril 1793 ; nous
ne les reproduirons pas à la même place, ayant à publier, avant
elles, un grand nombre de lettres, inédites, antérieures à cette
date, et estimant que, même parmi les missives imprimées, il y
en a qui sont aussi antérieures au mois d'avril 1793.
Lettre n* 3. — De Bernardin de Saint-Pierre (4), — sans indication de lien, ni de
date, mais probablement de Paris et de septembre ou octobre 1792; — inédite,
sauf un passage publié par M. Maury. — Bernardin dans cette lettre tutoie
Félicité pour la première fois ; dans les lettres postérieures, il lui dira votu au.
début, et tu à la fin.
« il ne faut point veiller la nuit, mon amie. Les veilles
échauffent le tein. vous m'écrives à ime heure du matin dites
vous, quoique votre lettre soit courte et charmante, je ne sau-
rois vous aprouver. je préfère votre bonheur au mien, c'est par
ce sentiment que je prends des arrangemens pour l'assurer,
avant de pondre l'oiseau fait son nid.
« [Vous ne conuoissés pas le monde, vous ignorés les peines
qui vous y environneroient si vous étiés obligée d'y représenter
({) La lettre de Félicité à laquelle il est répondu ne nous est pas parrenae.
(S) Elle porte le n* 4 dans la Correspondance imprimée, et le n* 4 dans la col-
lection Gélis-Didot.
(3) Voir page 379,
(4) Cette lettre porte le n* 38 dans la collection Gélis-Didot.
LES FIANÇA ILLE9 DE BERNAEDlX DE SAt^T-PIEIlIlE:. 365
dans un état au-dessus rie votre fortune et de la mienne, je ne
parle pas de celles que renvîe vous y susciteroit. croyez moi^ il
n'y a de bonheur que dans la solitude et aux champs, loin du
trouble et de la corruption des villes, par exemple tout le monde
y trouve tout simple quun homme âgé aye une jeune maitresse
et tout le monde le blameroit s'il ëpousoit une jeune femme,
qu'importe, dires vous pour le bonheur lopinion publique?
elle fait tout dans tes affaires et les états ou on est en repré-
sentation, on ne lui échape que dans la solitude, je trouverois
assez d'exemples de mariages disproportion es en âge dans des
hommes très célèbres de l'antiquité,] Socrate plus vieux que
moi épousa une jeune femme qui lui donna des enfans qui
etoient en bas âge lorsqu'il mourut à 70 ans, il eut même
2 femmes k la fois^ suivant la loi de son pays, mais il paroit qu'il
Beut pas lieu d^en être content. Sénèque déjà bien âgé épousa
Pauline fort jeune et qui lui fut si attachée qu'elle voulut mourir
avec lui lorsqu'il se fit ouvrir les veines par ordre de Néron.
elle avoit déjà perdu une partie de son sang lorsque Néron
donna ordre qu'on bandât ses playes. Seneque ne vécut heureux
avec Pauline et ne lui inspira un si fort attachement qu'eu vi-
vant avec elle loin de Rome à la campagne, c'est ce qu'on peut
voir dans ses lettres & Lucilius.
« au reste je m'occupe plus de notre bonheur futur que tu
ne penses, si j'avois a la campagne un azile a moi, la chose
saroit bientôt fait te. ton billet est charmant mais un peu court,
je croîs que lu ferois des ver si tu voulois. ta prose est légère
et remplie des plus douces images, adieu mon enfant, tes
leçons de morale môme me plaisent, si je deviens fou tu me
rendras sage, je t'embrasse de tout mon cœur, mon estime pour
loi est égale à mon amour. »
Initié ti* 4. — De Bernardin de Samt-Pierre, — de Paris, sans date^ mais de
sepbfinbre ou octobre 1792 (rien ne prouve qu'elle âott postérieure ii la lettre
n* 3/ ; — inédite^ s&uf deux passages publiés, l'un par M. Maury, rautre par
E. Heaume.
« ne parlons plus ma sensible amie de ce qui vous a fait de
la peine, tenés vous pour assurée que personne ne vous honore
et ne vous aime plus que moi. je m'occupe de votre bonheur,
vous aimés la campagne, mais ne vous y ennuierés-vous points
quand vous y serés seule surtout dans les premiers tems? quelles
'^ ''^^mÊ
366 REVUE DES DEUX MONDES.
seront vos occupations? faittes moi part de vos projets, je veux
voir comment je les ferai cadrer avec les miens, parlés moi
avec une entière confiance, vous avés raison, la dissimulation
est un vice ; surtout à Tégard des personnes que Ton aime, celle
que vous vous reprochés à Tégard de... prouve lamour que vous
avés pour vos devoirs mais c'est moi qui en suis la cause, je ne
vous y exposerai plus, revenons à vos projets champêtres, ne
pouriés vous pas y joindre Tétude de la botanique, vous avés
de la mémoire et vous ne sauriés mieux la meubler qu'en la
remplissant de fleurs et d'images agréables, vous êtes à portée
d'étudier le système de Linnaeus en arrangeant une des bota-
niques coloriées qui sont chez vous, c'est une douce occupation
pour l'hyver et vous vous rendrés utile à votre Maman, je peux
vous prêter les elemens de cette étude, par Jean- Jacques.
« un autre soin qui pouroit vous occuper est celui de réformer
votre ortographe. [vos fautes ne sont pas nombreuses mais elles
choquent d'autant plus que votre style est facile et plein de déli-
catesse et de sentiment quand l'amour vous inspire (1).] par
exemple vous écrives vous m'obligeraiy au lieu de m'obligerez^
veillez donc éloigné pour éloigner, ce sont de petittes taches, et
vous n'en devés point montrer, votre esprit est susceptible de
tout genre d'instruction, vous devés donc soigner un peu vos
expressions, la parole est l'habit de la pensée; la mauvaise orto-
graphe est par raport à elle ce quune déchirure est à un habit,
excepté un peu d'attention sur ce point, cpie la lecture vous don-
nera, ne suives pour modèle de votre style que la nature, soyés
comme elle simple et sans fard, ne forcés rien, ne chci'chés point
vos idées dans votre esprit, mais dans votre cœur, pour bien
s'exprimer il faut bien sentir, voilà mon enfant les conseils que
te donne ton sincère ami. sois douce, c'est par la douceur que
tu triompheras toujours, puissai je trouver en toi ce que j'ai
cherché si longtems. sois ma colombe, je t'embrasse de tout
mon cœur en te serrant dans mes bras, comme ton amant puisque
tu te dis ma meilleure amie et que tu ne penses être heureuse
sans mon amitié, embrasse moi donc de toute ton ame. puissai
je être un jour ta félicité comme tu es la mienne. »
(1) Passage publié par M. Maury.
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 367
Lettre n* 5. — De Félicité Didot, — datée du 30 septembre 1792, d'Essonnes ; .
— inédite, sauf deux courts passages reproduits par M. Maury.
D'Essonnes, le 30 7»*" de même.
ce II mest impossible mon aimable Ami de laisser partir, seule
une lettre si réservée et par conséquent si éloigné des sentimens
que A70US me faite éprouvé, jai déjà eu mille fois l'idée de vous
écriire mais je nai pu TEfectuer étant dans la société dune chère
Xtûie que je ne puis quitter quelque instant sans en donner la
raison, aussi aige sézie avec empressement l'occasion qui se pré-
senioit en répondent à la lettre de maman.
u Si jai passé les plus* heureux momens de ma vie dans votre
société mon Ami, je puis vous assurer qu'ils ont servis à me faire
sentir plus vivement les peines de l'absence, et sans la véritable
Amie qui est auprès de moi jaurois bien des fois détesté les jours
passé ici depuis votre départ (malgré mon goût décidé pour la
^uapagne) les endroits même embelis par l'idée que vouvous y
PMisiez me par oissent triste et sauvages ne vous y trouvant plus,
^tte prérie si riante que vous avez souvent contemplez avec
P^uisir loin de ce que j'aime m'inspire le sentiment contraire ;
*^3 Roches même dont le souvenir vous paroit agréable on per-
dues pour moi leur plus grand ornement; [peut-être me blâmerez
^0*118 de devenir insensible aux Beautés de la Nature, mais je
ï^ô saurois m'en vouloir de ne sentir et de ne vivre que par
vo-119, (quoi qu'il en puisse résulter) cependant en passant par la
P^^^rie qui conduit aux roches je me rapelai avec plaisir de la
g^.ite que vous temoignate en cet endroit m'Estiment heureuse
si j ai pu y contribuer en quelque chose :]
« Quelque fois mon ami je me reproche comme égarement
l^s marques d'Amiliez que je vous donnois ici les trouvant bien
apposées aux règles que je m'etois prescrites: mais bientôt
éloignant cette idée que je regarde comme mauvaise oppinion
pourquoi me dige me faire un Crime, de ce que je prodigue sans
au qu'un scrupule à l'Amie qui est présentement avec moi. la
diference de sexce peut elle en aître la raison quand au contraire
elle parroit rendre Généralement moins indissoluble les liens
^i unissent ensemble ; aussi le nom d'Ami ne me parait plus
^ssez significatif pour vous : mais c'est envain que j'en cher-
cherois un qui puisse entièrement exprimer ce que j'éprouve,
d'après cela je vous assure que je me trouverois fort offencée
'^' '-T^S'TFÎ
368 REVUE DÉS DEUX MONDES.
si je croyois que vous puissiez doutter des sentimens que
javance jai trop aimé pour cela ce quon appelle Sagesse et il ne
me falloit pas moin que ce que vous m'inspirez pour me faire
passer les bornes prescrites à notre sexce.
« Je trouve toujours mes lettres très éloignées de rendre la
force de mes sentimens , et souvent [pour les rendres plus
daccorts avec mon cœur, je voudrois en effacer, cas vous qui me
paroissent incompatibles avec l'amitié que vous m'inspirez;] mais
je voudrois pour cela, men tendre renouveler l'Assurance de
l'Attachement que vous mavez témoigné, et être persuadé que la
chose ne vous déplaira pas ; ce qu'il vous sera facile de me faire
connoitre à Paris soit par écrit soit de vive voie, adieu mon bon
ami, c'est toujours avec peine que je trace ce mot je desirois n'être
jamais dai^s ce cas, ce serait pour moi le comble du bonheur,
je vous embrasse de toute mon Ame, et malgré mes foibles
remors voudrois je vous jure le faire réelment. Votre Amie,
« FÉLICITÉ. »
Ici devrait être placée une lettre de Bernardin (1), sans date»
mais probablement d'octobre 1792; nous ne la reproduisons pas,
Aimé Martin en ayant publié la plus grande partie, et M. Maury
le reste, c'est-à-dire la troisième page du manuscrit. Citons
seulement cette phrase, omise par les deux éditeurs : « S'il y a
quelque être, sur la terre qui partage ton cœur il n'est pas
destiné pour le mien, tu as déjà aimé et tu étois libre alors, tu
dois l'être maintenant » ; et ces mots qui expliqueront un pas-
sage d'une lettre postérieure : « pourquoi, par exemple, ne me
dites vous rien de Thompson Je voudrais savoir quels sont les
endroits de ce poëte de la nature qui vous ont fait le plus de
plaisir (2)... »
Lettre rf 6. — De Bernardin de Saint-Pierre (3), — sans indication de lieu, ni de
date ; mais probablement d'octobre 1792 ; — reproduite en grande partie, mais
avec quelques inexactitudes, par M. Maury.
« je vous dois la vérité, comme votre meilleur ami. hier, à
la promenade une multitude de groupes se retournaient derrière
(1) Cette lettre porte le n"* 7 dans la Correspondance imprimée et dans la col-
lection Gélis-Didot.
(2) C'est de Jacques Thompson, le poète anglais auteur des Saisons, qu'U est
ici question.
(3) Cette lettre a le n* 3 dans la collection Gélis-Didot
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 369
VOUS pour se moquer de votre cœffure. je ne scais si cétait de sa
couleur tranchante ou de sa forme de chiffon mais tant y a
quils s'en moquoient. M' votre père en fut plusieurs fois té-
moin et me dit quil vous en préviendroit. jugés donc de l'effet
que ce soir produit votre chaussure en brodequins rouges, avec
votre mouchoir a rayes jaunes sur vos cheveux bruns et sans
poudre.
« mon- aimable amie, il est dangereux dans ce tems cy de se
faire remarquer par des ajustemens extraordinaires.
« je vous dirai plus cest qu'ils ne conviennent en aucun
tems a une jeune fille qui semble vouloir attirer sur elle les yeux
du public, à qui chercheriés vous à plaire maintenant? à vous
seul, me dires vous, eh bien je vous dirai avec sincérité que
les couleurs dures et tranchées ne vous vont point, pour moi je
naime que les couleurs douces et les formes simples, en toutes
choses je fuis l'éclat, la nature n'employé que des contrastes
doux pour produire Tharmonie ; quand elle en assemble de durs
elle engendre la discorde, par exemple la couleur naturelle de
vos cheveux va à merveille avec votre tein, mais si vous oposés
à leur teinte brune ime couleur jaune, et à leurs boucles on-
doyantes un chiffon aplati, il y aura dissonance, voilà pour
l'effet phisique, quant à l'effet moral, une telle parure annonce
le désir d'attirer les regards; vous navés plus besoin que de
fixer ceux de votre ami. vous en êtes assurée si vos ajustemens
sont d'accord avec les qualités de votre ame, douces, aimant la
retraitte, le soin de votre maison et le bonheur de votrfe ami.
sois bien sûr ma félicité, que ma plus chère occupation sera de
faire le tien, tu dois en juger par ma franchise, elle est la preuve
de mon estime pour toi. »
Lettre n* 7, — De Bernardin de Saint-Pierre (1), — sans indication de date, mais
d'octobre 1792, de Paris; — inédite, sauf un passage cité par M. Maury et deux
par E. Meaume.
« votre dernière lettre m'avoit fait de la peine parce que la
mienne sembloit ne vous avoir pas fait de plaisir, il me sem-
bloit y démêler un peu de gronderie. je suis touché du désir
que vous me témoignés si tendrement de vous conformer tou-
jours à mes gousts. puissais- je moi même remplir tous les vôtres.
1) Cette lettre porte le n* 40 dans la collection Gélis-Didot.
TOME XXI. — 1904. 24
(
370 REVUE DES DEUX MONDES.
Tamour, mon enfant te rend plus jolie, il y a dans toutte ta
personne un air de contentement bien plus intéressant que tous
les éclats de la joye. si je désire quelque chose c'est que tu ne
change point, [crains de devenir trop grasse, trop d'embonpoint
sied mal aux jeunes personnes; il gâte la taille, c'est un obstacle
même à la maternité (1).] reste au point ou tu est et tu en vien-
dras aisément a bout en mangeant un peu moins, sur tout des
alimens qui engraissent.
(( [ce que je désire encore c'est qu'en redoublant de confiance
pour moi qui dois être ton époux tu diminue un peu avec les
autres de cette familiarité que le cousinage, l'enfance, le voisi-
nage rendent sans conséquence pour une ame indifférente mais
qui ne le sont pas pour celle qui aime, quon sente en te voyant
que ton cœur est engagé par des liens que tu chéris, que ce doux
mistere répande un tendre interest sur ta phisionomie, qu'il
éloigne de toi les jeux trop folâtres; que ta démarche, et ton
maintien annonce, ma vierge bien aimée, ma future épouse,
et la mère de famille, hier au soir tu etois charmante, tu pen-
sois peut être au plaisir que me feroit ton billet, adieu, mon
bouton de rose,] songe à venir dimanche avec nous et ta maman à
Essonnes nous prendrons une voiture à 4. il faut que tu dise
ton avis sur lile, et que je te voye encore danser sur l'herbe, au
reste, de la discrétion sur nos engagemens futurs; qu'il n'y ait
que moi qui pénètre dans ton ame, je te donne, a ton choix, le
plus tendre des baisers.
« [j'ai à peine un moment pour l'écrire, ton jugement sur
thompson m'a fait plaisir (2). »]
Lettre n" S. — De Bernardin de Saint-Pierre (3), — sans indication de Ueu, ni de
date, mais probablement de Paris et de la fin d'octobre 1792; — inédite.
A la Citoyenne félicité didot
quay des atigustins
a paris.
« je profite, mon aimable amie, d'un moment de loisir pour
fous prévenir de mon arrivée a paris, quoique vous me taxiés
(t) Passage publié par M. Maury.
(2; Voir au sujet de Thompson ce que nous avons dit page 368.
(3) Cette lettre a le n* 41 dans la collection Gélis-Didot.
LES FIANÇAILLES DK BERNARDIN DE' SAlNT-PfERRE. 371
d'indiférence je nai pas été un moment sans moccuper de vous,
les soins nécessaires à la disposition d'un azile que vous devés
partager, me font naitre une multitude d'idées agréables dont
Texeeution ne laisse pas d'être laborieuse sur une terre toute nue,
dans une saison ou il n'y a pas un instant à perdre pour les
plantations et avec des ouvriers peu nombreux et qui ne sont
pas échauffés par mes sentimens. cependant à force d'aller
et venir, de faire et de refaire, votre hermitage commence à
prendre une forme intéressante, je vous en dirai davantage de-
main a l'heure du diner, car je comte donner ce soir et demain
matin aux affaires afin de pouvoir jouir l'après midi de quelques
heures de plaisir auprès de vous, je suis obligé en ce moment
de quitter la plume, a demain tendre amie, je vous embrasse de
tout mon cœur. »
Lettre n* 9, — De Bernardin de Saint Pierre (1), — sans indication de lieu, ni de
date, mais probablement de Paris et de novembre 1792 ; — inédite.
K j'allois vous écrire^ ma tendre amie, lorsque Rousseau
mesl venu aporter votre lettre, elle mauroit fait plus de plaisir
par la poste. Tenvoy d'un commissionaire donne trop de publi-
cité à notre correspondance, j'ai cependant parfaitement bien
senti que cétoit l'inquiétude ou vous étiés de ma santé qui vous
avoit décidée à cette démarche, j'en suis donc très touché, j'ai
en effet, du Rhume, ce qui ma décidé a garder hier la chambre
et à suivre le conseil que je vous avois donné pour vous même,
cependant j'irai diner aujourd'hui chez le ministre de l'intérieur,
j'en ai reçu linvitation hier à 9 heures du soir, j'ai à lui parler
de plusieurs affaires et aussi de mes plaisirs cest à dire des
moyens de me procurer quelques bonnes espèces d'arbres à
fruit de la pépinière nationale pour l'ile de la félicité, car cést
le nom que je désire qu'elle porte, il ny a pas un moment à
perdre, cette perspective de bonheur dont vous êtes le centre me
dédomage des tracasseries inséparables aujourdhui des fonctions
publiques; quand je suis mécontent des hommes, je menfonce
en esprit dans les verges et les bocages, il est tems de rendre
mon azile digne de vous en y reunissant tous les arbres fruitiers
et touttes les fleurs que le climat et le sol peuvent produire.
1* Cette lettre a le n" 42 dans la collection Gélis-Didot.
372 REVUE DES DEUX MONDES.
j'attens avec impatience le plan de M** Moreau pour les y apporté,
d'un autre coté les affaires du jardin (1) me donnent de l'occupa-
tion, dimanche je dino avec les administrateurs des travaux
publics qui doivent maider dans laffaire de la Ménagerie (2).
enfin mon déménagement ajoute à mes embaras, car je désire
coucher après demain, à Tintendance (3). vous jugés bien que
tous ces objets me distraient de mes plaisirs.
« rien nest plus propre à men dedomager, mon enfant, que
le plaisir de recevoir de tes nouvelles, ton ame est faitte pour
la mienne puis quelle est capable de bien aimer, ce soir je
calmerai tes agitations en t'embrassant de tout mon cœur, toute
occupée de ma santé tu ne me parle point de la tienne, con-
serve la, en suivant un bon régime. la diette et la chaleur gué-
rissent promtement le Rhume, cependant je crois que le mien
sera de quelque durée, ainsi que tous ceux que j'ai eus : mais
par cela même, il n'est point dangereux, le Rhume est pour moi
une purgation, et j'ai remarqué qu'il me délivre toujours des
maux de nerfs, calme donc tes inquiétudes, ta lettre pleine de
délicatesse renferme des sentimens de crainte et de reserve qui
me font de la peine, sois contente du présent et espère mieux de
l'avenir, je t'embrasse, mon enfant, avec toultes les affections
que tu merittes et que tu minspires. »
Lettre n» 10, — De Bernardin de Saint-Pierre i4), — sans date, mais de novembre
1192, de Paris; — inédite.
«je quitte un mémoire important pour répondre sur le champ
à votre aimable' lettre, elle ma fait plaisir je croyois que vous
m'aviés oublié et que vous ne pensiés à moi que quand vous
me voiyés. je croiois même que vous aviés quelque autre affec-
tion, et il me sembloit que cette opinion nètoit pas sans fonde-
ment; je me rapellois des marques de familiarité que la parenté
ou des amitiés anciennes peuvent rendre indifférentes mais que
je trouvois signifiantes dans la disposition desprit ou jètois. il
me sembloit enfin que je devois avoir recours à la philosophie.
(1) Bernardin parie ici du Jardin des Plantes; il avait en effet été nommé, en
juillet 1192, intendant du Jardin des Plantes et du Cabinet d'Histoire naturelle.
Il conserva cette fonction jusqu'au 10 juin 1793.
(2) C'est, en effet, grâce aux démarches de Bernardin qu'une ménagerie fut
annexée au Jardin des Plantes.
(3) C'est l'intendance du Jardin des Plantes.
(4) Cette lettre a le n"» 46 dans la collection Gélis-Didot.
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 373
lorsque votre amour est venu rallumer le mien, jai reçu aujour-
dhui mardi à onze heures du matin votre charmante lettre que
vous déviés me remettre dimanche, et que vous mavés envoyée
lundi, elle a dissipé ma mélancolie, j'ai pensé que puisque je
vous occupois dans vos rêves, vous pensiés aussi a moi étant
éveillée, puissai je réaliser le bonheur dont vous vous formés
de si douces images! mon plus doux plaisir est d'y penser, j'ai
écrit à M' Moreau sur le plan de lile une lettre fort détaillée,
j'âurois été le voir si mon Rhume opiniâtre navoit pas redoublé,
jai beaucoup toussé hier toute la journée, aujourdhui je me
trouve mieux y je ne sors point et je prends de la tisanne, afin de
mûrir mon Rhume, j'expectore et je respire plus librement, vos
lettres hâteront ma guerison. donnés moi un détail de votre rêve
a l'occasion de mon ile, il s'y trouvera de bonnes idées à réa-
User. je vous exhorte seulement à corriger votre ortographe.
vous m'écrives, /> vous prie, encrasse, c'est en grâce telle qu'il
vous convient d'être.
« adieu ma chère amie, je repondrai plus au long à la pro-
chaine, je vous embrasse de tout mon cœur.
c< mille amitiés a vos chers parens. »
UUre n* il. — De Bernardin de Saint Pierre (1), — sans Indication de] lieu, ni de
date, mais de Paris, et de novembre 1792. — EUe est adressée à Essonnes, Féli-
cité y étant allée pour quelques jours; — inédite.
A la Citoyenne félicité didot
a la papeterie
à Essonnes.
M je suis très touché des malheurs de ce bon et infortuné
Neuilly (2). si quelque considération pouvoit tempérer votre
douleur, cest le succès de mes affaires, elles se desnouent insen-
siblement, de la manière la plus agréable; je viens d'obtenir une
indemnité de 2 mille li\Tes, independament de celle qui est en
réquisition, mais votre véritable consolation est dans lexercice
même de la vertu d'où émanent toutes les autres je veux dire la
charité, après en avoir fait un aprentissage auprès de moi vous
en continués les fonctions auprès d'un frère, ou plus tôt il y
(1) Cette lettre a le n*" 43 dans la collection Gélls-Didot.
(2) Il est ici question de Neuilly-Didot, frère de Félicité; il mourut des bles-
sures qu'il avait reçues à Jemmapos.
(
374 REVUE DES DEUX MONDES.
avoit longtems que vous y étiés exercée, par touttes les solli-
citudes obligeantes qu'excite en vous les soufrances d'autrui;
cultivés cette pretieuse sensibilité: elle fera votre bonheur, je
n'ai pas besoin de vous dire quelle fera le mien, ma santé se
soutient; cependant jai encore de petits mouvemens fébriles, si
vous êtes encore a Essonnes a la fin de la semaine prochaine,
jirai vous voir avec le Cit. Moreau, qui va donner a mes ouvrier de
quoi s'occuper une partie de Thyver, tant pour achever lintérieur
de la maison que pour faire un jardin d'agrément devant sa façade
du midy. ma santé se renforce chaque jour, et a cette époque nous
pourions vous ramener à paris, pour conclure mon bonheur.
« en attendant j'ai terminé mes affaires avec les professeurs
du Muséum, je ne suis plus occupé que du soin de déménager;
le voiturier du Cit. Avard qui ma remis votre lettre ma manqué
de parole, car il nest point revenu prendre mes effets, je suis
bien embarassé de ce transport, mais auparavant il faut que je
voye si tout est dispose chez moi pour les recevoir.
« vous mettes beaucoup trop d'importance à mon nom. pour
moi c'est vous que je veux épouser, adieu mon amie rien ne
manque aux sentimens damour et destime que je vous porte. »
Lettre n* 4i. — De Bernardin de [Saint- Pierre (1),— timbrée de Paris; sans date;
mais de novembre 1792; — inédite, sauf un court passage reproduit par
£. Meaume.
A Mademoiselle
Mademoiselle félicité didot
chez M^ didot le jeune imprimeur libraire
quay des augustins
à Paris.
« javais du monde, hier, quand votre commissionaire est
venu, je nai pu vous témoigner sur le champ tout l'interest que
je prends à votre santé, vous avés pris votre rhume chez moi.
vous avés part à ma mauvaise fortune, ainsi que vous laurés
à la bonne, s'il plait a dieu, mon amie, tout l'espoir de mon
bonheur est à la campagne, vous vous figurés ma maison avec
des colonnes, vous vous êtes trompée, des colonnes ne conviennent
point à une retraite champêtre, à une chaumière, laissons faires
(1) Cette lettre a le n<* 44 dans la collection Gélis-Didot.
PIP^
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 373
Af Moreau. je lui écris ce matin a l'occasion d'une idée d'utilité,
je sais quil travaille au rèz de chaussée et au 1*^'. je voudrois y
faire un poêle à la Russe.
« nayés point d'inquiétude sur la lettre que vous avés laissée
sur la cheminée, je ly ai trouvée, [vous avés de tems en tems
un petit air grondeur qui ne convient point à mon enfant, vous
me dites d'un ton fâché, que si je le désire, vous rendriés les
visittes dun de vos anciens amis plus rares, ce nest point a moi
a le décider, je ferois une injustice, c'est vous seule qui pouvés
connoitre le degré et la nature de l'affection qu'il a pour vous.]
« quoiquil en soit vous ne devés point vous dire incapable de
philosophie^ car tous les évènemens de la vie nous l'aprennent
et nous y obligent, votre rhume môme doit vous en donner une
leçon et si vous men croyés, vous garderés non seulement la
chambre mais même le lit. dedomagés vous en, si ce nest par
la raison, au moins par des rêves agréables, les vôtres me plai-
sent au moins autant que vos conseils, le goûst que j'ai pour la
solitude, la connaissance que j'ai des hommes, les délices que
jéprouve à la vue des ouvrages de la nature, les agrémens du^scite
qu® jai choisi, le bonheur que my promet votre affection vive,
pleine et sans partage tout me fait aspirer au tems ou je pourrai
y faire de fréquentes retraittes pour me dedomager des peines et
des embarras attachés à ma place sur tout dans les tems orageux
^^ nous sommes, j'espère être en état d'aller à Essonnes au com-
nieràcement de la semaine prochaine pour y tracer le plan de la
^son (1) et du jardin, d'ici à ce tems ménagés bien votre rhume
^"i^ d'être du voyage, je vous en conjure par tout le pouvoir
^^ jai sur vous, ne sortes pas de votre chambre et même de
volr-^ lit, si vous avés des accès de fièvre, adieu mon enfant je
tencfc. brasse conmie tu le meritte, de tout mon cœur.
*« ce jeudi a dix heures du matin. »
*^W^^c n* 13. — De Bernardin de Saint-Pierre (2i, — sans indication de lieu, ni de
^^-*^, mais de Paris, et de novembre 1192 ; — inédite, sauf deux courts frag-
°^^«s publiés par M. Maury.
<« aimable enfant, votre lettre me prouve, ce que je savois
4éj^, que vous êtes également digne de mon amour et de mon
^M Bernardin veut sans doute parler du plan d'organisation intérieure de la
m&Vâon, puisqu'il dit, au début de la lettre, que M. Moreau travaille au rez-de-
cbft^ssée et au premier.
■^) Cette lettre porte le n« 45 dans la collection Gélis-Didot.
i
376 REVUE DES DEUX MONDES.
estime, il ny a quun seul moyen de mettre d'accord ces deux
sentimens qui se combattent dans votre cœur, cest que vous
soyés bientôt ma femme, au lieu de linquiétude et des remords
que vous craignes vous éprouverés ce que la reconnaissance, et
le calme de lame ont de plus doux, le mariage seul allie lestime
de soi même avec les plaisirs de lamour.
« [je moccupe du soin d'accélérer le moment qui doit m' unir a
toi. le plus grand obstacle est la publicité que je voudrois éviter
par plusieurs considérations importantes, si lu habitois la cam-
pagne a présent, il me semble quil seroit facile de se faire inscrire
sans bruit à la municipalité d'Essonnes.] nous raisonnerons de
tout cela quand nous y serons.
« [en attendant recommande notre future union a celui qui
est la source de toute félicité.] aimable enfant, confie lui tes
peines et tes plaisirs, endors toi dans son sein paternel, aucune
insomnie ne viendra te troubler.
« ne veille point ma tendre amie ; le sommeil est nécessaire
à ta santé, c'est lui qui calme le sang et rafraîchit le tein des
bergères, pour aucune raison, ni pour aucun plaisir ne passe
point les nuits à veiller, je vais te chercher un livre de voyage
que je te donnerai ce soir, mais cest à condition que tu ne liras
pas au milieu de la nuit.
« endors toi dans le souvenir doux et paisible de notre
amour mêlé d'estime, de confiance, de protection, si j'ai allumé
en toi quelque flame trop active, ne t y livre point jusqua ce que
je puisse l'éteindre, c'est en moi qu'est le remède à ton mal.
mon portrait ny peut rien, repose-toi, en imagination à l'ombre
des berceaux que je vais planter pour toi, sur le bord de ces
eaux limpides qui entourent notre future habitation et que tu
dois embellir de ta présence, cest là que tu dois goûter un bon-
heur digne de toi si le ciel est favorable à mes vœux. »
lettre n* i4. — De Bernardin de Saint-Pierre, — sans indication de lieu, ni de
date, mais de Paris et de novembre 1792; — imprimée par Aimé Martin il',
sauf le commencement et la fin, et avec des inexactitudes (il a mis ; vous par-
tout où il y avait : tu).
« je nai pu venir hier, mon enfant mais je nen ai pas moins
pensé à toi. je désire ardement que ma chaumière s'achève
(1) Cette lettre, dans la Correspondance impinmée^ a le n* 8, ainsi que dans la
collection Gélis-Didot.
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 377
afin que tu y fasses mou bonheur, employé tout ce que tes grâces
et ta douceur te donnent de crédit pour en accélérer le travail, il
faut que ton frère (1) y mette toute son activité.
« [on ne peut être heureuse, mon amie, quau sein de la nature,
plus tu vivras plus tu seras persuadé de cette vérité, nous vivons
dans un tems malheureux, j^ ne veux pas troubler ta raison par
la perspective de l'avenir, mais quest-ce qui te manquera a la
campagne pour y passer des jours agréables ? tu seras dans le
voisinage de tes parens. tu habiteras une demeure charmante
par sa situation, tu pourras t'y occuper tantost de la lecture,
tantost des soins si doux dune jeune mère de famille, je ne te
parie pas de moi, mais je mettrai mon bonheur a faire le tien,
lorsque mes affaires me forceront d'être à paris je t'écrirai fré-
quement. tu seras la recompense de mes travaux; je viendrai
oublier dans ton sein, les troubles de la ville, en attendant que
je puisse t'avoir habituellement auprès de moi comme ma com-
pagne, j'irai passer des semaines, des mois entiers avec toi.
voici mon plan de vie. je me lèverai le matin avec le soleil,
jirai dans ma bibliothèque moccuper de quelque étude intéres-
sante, j'ai une multitude de matériaux à mettre en ordre, a
10 heures un déjeuner que tu auras préparé toi même nous réu-
nira, après déjeuner je retournerai à mon travail, tu pouras
m'accompagner avec le tien, si les soins du ménage ne tapellent
pas ailleurs, je supose que tu ten seras occupée le matin, a
trois heures un diner de poisson, de légumes, de volaille, de
laitages, d'œufs, de fruits, produits par notre ile nous retien-
drons une bonne heure à table, a 4 heures jusqu à cinq dû
repos, un peu de musique, a cinq lorsque la chaleur sera
passée, la pèche ou la promenade dans notre ile jusqu'à 6.
a six, nous irons voir tes parens et promener dans le voi-
sinage, a neuf heures, un souper frugal,] ensuitte le lit nous
réunira
« à propos mon enfant, dis moi donc quel étoit ton dernier
rêve? ne taige pas deviné! dis-moi la vérité, je t'embrasse de
tout mon cœur.
« songe que notre chaumière doit être lépoque de notre
félicité, hâte donc les travailleurs et leurs surveillans, que Dieu
répande sur toi toutes ses faveurs. »
(1) Probablement Henry Didot.
378 REVUE DES DEUX MONDES.
Il existe une lettre de Bernardin, sans indication de lieu, ni
de date, qui devrait être imprimée à cette place ; mais nous ne
la reproduirons pas, Aimé Martin l'ayant publiée entièrement.
Cette lettre, envoyée d'Essonnes, en janvier 1793, est citée, dans
la Correspondance imprimée {l), la dernière des lettres écrites
avant le mariage : Aimé Martin n^a donc pas eu connaissance dœ
missives envoyées postérieurement.
Lelire n" iô. — De Bernardin de Saint-Pierre (2i, — sans indication de lieu, ni de
date, mais d'Essonnes et de février ou mars 1793 ; — cette lettre fait supposer
que Félicité était à Paris; — inédite.
« ta lettre mest arrivée lundi matin au moment ou Ion
maportait du lait pour mon déjeuner, elle a mis du lait dans
mes veines ; tu est pour moi la Coupe de la félicité.
« jai passé ici des jours assés tristes, à mon arrivée dans
mon ile, ton frère y est arrivé (3). il ma salué et je lui ai rendu
mon salut; il sest ensuitte aproché de moi et il a adressé la pa-
role à cadet avec lequel jétois. il lui a parlé d'échelle, et jugeant
qu'il ne s'étoit aproché que pour lui parler d'ouvrages je me
suis éloigné, a quelques pas de là. ton frère bientôt après a
quitté cadet et sen est allé, peut-être attendoit il que je lui
adressât la parole, mais je me suis rapellé quil navoit pas ré-
pondu à ma lettre, et cette réflexion ma empêché de bazarder
une seconde démarche, ou peut-être de répondre à la sienne, car
jai ignoré son intention, quoi quil en soit je ne lai pas revu,
car je me suis abstenu daller à la papeterie où je n'ai été quune
fois pour aff'aires.
« au reste jai employé presque tout mon teros à régler mes
travaux et mes ouvriers qui me coûtent beaucoup et qui avan-
cent peu. chaque fois que je viens ici il faut augmenter les prix
ou des matériaux ou de ceux qui les emploient, jai cependant
fait plusieurs économies, et préparé mes provisions de bois de
menuiserie, je suis assés content de mon voyage, quand aux
afl'aires, et fort peu quand a mes plaisirs quoique très fêté ches
le Cit. Goubert et ses voisins qui mont donné l'hospitalité,
mais celui de tous qui maurait le plus intéressé sest éloigné de
(1) Elle y porte le n" 9, ainsi que dans la collection Gélis-Didot.
(2) Cette lettre a le n" 48 dans la collection Gélis-Didot.
(3) C'est de Léger Didot que Bernardin veut parler; ils étaient déjà brouillés.
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 379
moi et moi de lui, par sa mauvaise honte ou par la mienne.
« j'attends de toi de (nouveaux dèdomagemens. je suis aussi
empressé que toi, et si je diffère cest par la crainte de mettre
trop de publicité, trouve moi des expédiens et malgré la posi-
tion des affaires publiques qui ajoutent encore à mon embarras,
je ne moccuperai que de ton bonheur et du mien.
« je t'embrasse mon aimable enfant, en attendant le plaisir
de te remettre moi même la présente, tranquilise ton esprit pour
recouvrer ta santé. »
lettre n" 16. — De Bernardin de Saint-Pierre (1), — sans date; probablement de
mars 1193 ; — inédite.
A la Citoyenne félicité didot
a Paris.
« il mauroit été possible daller voir ce soir ma félicité mais
non le théâtre de la Rue feydeau. ce sera donc partie remise, a
demain au soir en revenant du gros caillou.
« je prie ma félicité de remettre à son papa les papies cy
joints en le priant de me faire faire réponse demain au soir.
ainsi que par raport aux mémoires du menuisier et du serru-
rier d'Essonnes quil voudra bien laisser entre les mains de ma
felicité que jembrasse de tout mon cœur.
<c mille amitiés à toute la famille. »
Bernardin, au mois d'avril 1793, partit pour Chantilly, avec des
menabres de la Convention, des savans et des artistes, pour faire
rinventaire de tous les chefs-d'œuvre et de tous les objets rares
qui se trouvaient dans le château et qui pouvaient être apportés à
Paris. C'est ainsi que l'on transporta au Jardin des Plantes beau-
coup de pièces d'histoire naturelle qui étaient à Chantilly. Durant
sa mission, Bernardin écrivit souvent à Félicité; deux de ses
lettres ont été publiées par Aimé Martin, qui les a placées après
une lettre datée du 31 août 1792; nous avons dit (2) que, suivant
un ordre chronologique qui nous paraissait plus juste, il fallait
reproduire avant elles des lettres qui, selon nous, leur étaient an-
térieures. Nous ne citerons pas ces deux missives, puisqu'elles
(1 Cette lettre a le n* 47 dans la collection Gélis-Didot.
|2) Voyez p. 364.
380 REVUE DES DEUX MONDES.
figurent dans la Correspondance imprimée (1). Elles sont adres-
sées toutes les deux : « à la Citoyenne félicité Didot, chés le
Citoyen didot le jeune imprimeur, quay des Augustins, à Paris ; »
!a première est ainsi datée: « ce 2 de ton mois — au lever de
l'aurore » (c'était le mois d'Avril) et porte en marge le mot
bon^ écrit sans doute par Martin; la seconde, datée du samedi
4 avril 1793, l'an 2 de la république, débute en ces termes :
« voici, ma tendre amie, la troisième lettre que je vous adresse
depuis mon arrivée à Chantilly. » 11 nous manque donc une
lettre envoyée entre le 2 (jour de l'arrivée de Bernardin) et le
4 avril: ce qui ferait supposer que Félicité recevait une missive
chaque jour. La lettre du 4 se termine par ce passage, supprimé
à l'impression : « mais n'insistons pas; je suis toujours disposé
à croire que l'objet que j'aime a plus de raison que moi et vous
men avés tant montré dans des momens où je nen avois plus
que jétois fâché de vous en voir un peu trop... •> Les autres
lettres écrites de Chantilly par Bernardin n'ont pas été publiées.
Lettre n» il. — De Félicité Didot (2),— de Paris, le 7 avril 1793; — elle est adressée
au citoyen S^-Pierre ^ Essonnes ; Félicité devait pourtant savoir qu'il était à
Chantilly, aussi Bernardin se plaint-il de ne pas recevoir de réponse ; — inédite.
Au Citoyen
S'-Pietre
A Essonnes.
Ce 1 avril 1793.
« Vous restez bien long-tems à la Campagne, mon Ami je ne
sais si vous avez reçu une lettre ou je vous marquoit Combien
vôtre Absence me rendoit chagrinne, et dont je mettois flatée
d'un mot de réponse pour me dédomager, mais je ne le voies
que trop le bonheur d'être à la Campagne vous fait oublier vos
amis. 0 ! vous qui souvent sans un sujet fondé me taxée D'indi-
férence, pouvez vous me donner une si forte raison d'être assurée
de la votre, car je mets en faite que vous n'ayez pas reçu ma
lettre, si vous m'aimiez autant que vous le dit, vous m'eussiez
sans doutte forcée à rompre un silence qui aurroit eu lieu de
vous étonner, ce n'est sûrement pas le tems qui vous a empêchés
de le faire et quand même un véritable Amour sait vaincre de
(1) Elles y portent les n*' 5 et 6, ainsi que dans la collection Gélis-Didot.
(2) Cette lettre a le n* 35 dans la collection Gélis-Didot. .
•LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 381
plus grands obstacles ; enfin de quelque manière que je puisse
penser je voie toujours les preuves les plus convainquantes de
voire indiference, ce qui me cause des peinnes que, vous ne
savez sentir, mais encore ne sauroit elle m'empecher Dadorer
Celui que j'aime plus que ma vie.
« F^* DiDOT. »
Leé/re n* 18. — De Bernardin de Saiiit-Pierre{l), — de Chantilly, 5 mai 1793; —
inédite.
A la Citoyenne félicité didot
chès le Citoyen Didot le jeune
imprimeur quay des Augusiins
à Paris.
« je nai point encore reçu de vos nouvelles, mon aimable
amie» jen attens ce soir, et vous recevrès aujourdhui la lettre
que je vous écrivis hier, ce matin loiseau de laurore m'a réveillé
an peu plus tard qua lordinaire. pendant que mes compagnons
dorment encore je fais mon bonheur de vivre dans votre sou-
venir en vous traçant quelques lignes à la hâte.
a il fait ici un tems fort rude, hier il tomba une grosse grêle
qui j espère naura point fait de mal. notre besogne est en train
et quoique je ne puisse pas encore dire quand elle finira je crois
quelle ne sera pas d'aussi longue durée que je le craignois :
elle donnera le tems au mois de may détendre sur la campagne
son doux empire et de revêtir de feuillages les ormes qui doivent
vous ombrager jusquàEssonnes. vous aurès aussi celui dachever
votre inventaire à paris, il y a ici une vente immense de meubles
de toute espèce (2), et il ny a presque point de marchands, on
y donne de très belles choses à fort bon marché, ce sont des
fripiers de paris qui en profitent, nos commissaires nos col-
lègues ont arrêté la vente des marbres, tableaux et porcelaines
qui se donnoient pour rien, ce seroit bien un motif pour des
mères de famille de venir acheter ici du linge et des lits mais la
votre auroit sans doute encore de plus justes raisons de faire le
voyage de Chantilly, sans ses propres affaires et la rude saison.
puissai je vous voir arriver lune et lautre bientost.
« tendre amie, on nest heureux qu'en aimant, on nest heu-
(1) Cette lettre a le n<* 49 dans la collection Gélis-Didot.
2> Ce sont les meubles dachAteau de Chantilly dont parle Bernardin.
382 REVUE DES DEUX MONDES.
reux que dans une solitude avec lobjet aimé, puissent ces sec-
timens dont mon cœur est plein pénétrer le vobre : puissiés vous
me les exprimer dans vos lettres avec les expressions de lamour,
elles banniront les ennuis et les sollicitudes qui naissent tou-
jours du commerce des hommes, fille de l'aurore je tembrasse de
tout mon cœur, songe que tu est la plus chère moitié de ma vie,
(( a chantilly ce 5 may.
« mille amitiés à ta famille et mon amour pour toi seule. »
Lettre n* i9. — De Bernardin de Saint-Pierre (1), — de ChantiUy, 8 mai 1193; —
c'est cette lettre qui a été lue par M"» Didot, la mère de Félicité ; — inédite.
« Mon aimable amie, ne m'écrives plus à Chantilly, je
comte en partir demain pour paris et si je ne trouve pas de
place ce sera pour Samedy. plusieurs aiOfaires me rapellent a
Paris mais il est tems surtout que jaille à Essonnes. le jardinier
Baudet me mande que les terrassiers vont se trouver sans tra-
vail parceque dit il on ne peut avoir ni bateau ni voiture depuis
que je suis fâché avec M"* didot, vous voyès que la discorde
règne dans les cam|)agnes même, bannissons la des familles s'il
est possible, vous que je tache de raprocher de moi par la plus
intime des unions, c'est une œuvre digne de vous de me concilier
la bienveillance de tous vos parens et de dissiper les nuages qui
peuvent s'être interposés entre leur amitié et la mienne.
« votre lettre en réponse aux miennes m'a fait le plus sen-
sible plaisir, je suis fâché cependant de ces insomnies qui vous
brûlent le sang, ce nest pas de ma faute, au reste lamour res-
semble au feu ; il rechauffe si on sen tient a peu de distance, il
consume si on sen aproche de trop près, tenons nous en assès
loin pour ne ressentir que sa douce chaleur, jusqua ce que nos
flammes puissent se confondre, amie très aimée, je suis fâché de
ces ressouvenirs qui altèrent de tems en tems la confiance que
vous m'avès promise et que je meritte. personne ne vous chérit
et ne vous estime plus que moi. vous êtes la plus chère portion
de mon bonheur et je ne connois aucune personne de votre sexe
qui me convienne plus de tout point, puissiés vous en dire
autant de moi. pourquoi donc a tu des repentirs? si quelques
faveurs superficielles sont des fautes elles doivent sans doute être
(1) Cette lettre porte le n* 50 dans la collection Gélis-Didot.
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 383
sur mon comte, puisque je les ai en quelque sorte arrachées,
mais songe que lamour justifie tout et pardonne tout, si tu
maime donc ne fais plus de reproches à ton amant, regarde moi
ccMnmo ton futur époux et travaille de ton coté a aplanir toutes
les difficultés qui peuvent retarder notre union.
« il scroit sans doute facile de trouver dans un château de
quoi meubler notre chaumière, mais on men ofFriroit tout le
mobilier en présent que je nen accepterois rien, a cause de la
mission dont je suis chargé, vous penserés comme moi vous
qui sentes si bien.
« (1) je comtois partir demain avec le Citoyen Moreau et un
de mes collègues, mais comme il en reste deux autres jai cru
pour le bon exemple devoir rester le dernier, quoique ma mis-
sion soit apeuprès finie, je ne partirai donc que samedi a huit
heures du matin par la messagerie et si vous sentes tout le prix
que j'attache aux expressions de votre amour je recevrai encore
une réponse a la présente avant mon départ.
« ce mercredi 8 may 1793 lan 2 de la république.
« je ne loge point au signe de la croix, mais au Cigne
oiseau dont le plumage est aussi blanc que votre ame.
« ma lettre partant a minuit de chantilly doit vous être rendue
jeudi après midi, en me repondant avant le lendemain onze
heures, je recevrai la votre vendredy au soir.
« je vous embrasse de tout mon cœur, je ferai tout mon
possible pour aller vous demander a diner dimanche. »
UUre n" fO. — De Félicité Didot (2), — sans indication de lieu, ni de date, mais
postérieure au 8 mai 1193, puisqu'il y est fait allusion à la lettre du 8 mai qui
parle de « faveurs superficielles » et qui a été lue par M"' Didot ; — inédite.
« Je m'en étois bien douttée trop sensible Amant que la der-
nière page de ma lettre te causeroit du chagrin, aussi à peinne
fut elle partie que jen ressentis moi même des Exprextions quelle
contenoit, mais puisque trop de vivacité a servie à te faire con-
noitre, à quelle douleure mon Ame seroit emproie si tu prenois
encore des douttes pour un si petit suget. quelle serve aussi à
taprendre que lorsquon aime bien, les douttes sont des offences
mortelles, je ne veux pas pour cela que tu me cache tes
(1) Ce dernier passage de la lettre semble avoir été écrit plus tard que le début
de la missive.
x2) Cette lettre a le n« 36 dans la collection Gélis-Didot.
i
384 REVUE DES DEUX MONDES.
peinnes, tu ne saurois me regarder comme une autre partie de
toi même et en user ainsi avec moi : toi ! qui posede entièrement
mon âme, je ,veux avoir part entière dans la tienne, seroigeaimé
si je n'a vois pas toute la Confiance de mon amant: tache seule-
ment lorsque tu auras à te plaindre de moi de te persuader que
ce n'est pas par défaut d'amour que j ai manqué, et alors je ne
ressentirai de peinne que celle que je taurrai causé ;
« il est midi et la douce Espérance de te voir dans deux heures,
répand dans moie un contentement secret que je ne saurois
peindre ; ce n'est point une joie bruyante, mais une joie pure et
aussi attrayante que la Mélancolie, que ton absence y portoit
avant que tes douttes m'eussent affligée, le plaisir de te revoir,
de t'embrasser, de te presser sur mon cœur. Mais?... je doutte
que je puisse goutter ce doux plaisir, étant très persuadée que
Maman à décachetée une de tes lettres et precissément celle ou
tu parle de faveurs arrachées, j'ai même remarqué en elle depuis
ce tems un peu d'humeur, et je pense bien, d'après cela qu'elle
va nous quitter moins que jamais :
« il n'est qu'un moyen dechaper à cette gêne cest de finir le
plus promptement possible.
a jai parlé a S* Léger sur ce qui te fais de la peine, sont
défaut n'est pas de ce perde en réponse d'amitié, mais je crois
cependant quïl y aura Egar. adieu cher Epoux je tembrasse
comme je le ferai allors, en attendant que je tembrasse encore ;
bientôt comme Amante*
« FÉLICITÉ. M
Leitre n* ii. — De Félicité Didot (1), — sans indication de lieu, ni de date, mais
probablement postérieure à mai 1793 ; — inédite. ,
Au Citoyen
S^'Pierre auteur des
Études de la nature à
r intendance du jardin des Plantes.
« es-tu malade mon Ami, pour quoi a tu précisément manqué
de venir le jour que ton Epouse future avoit le plus besoin de
toi. jai passé la plus malheureuse journé qu'il soit possible, jeu
suis encore toute troublé appeine saige ce que jécris,..
(i) Cette lettre a le n« 37 dans la collection Gélis-Didot.
IP^^^
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINï-PIERRIi. 383
«jaivue aujourd'hui ce qui peut marriver de plus malheu-
reux après la perte de ton amitié que je mets au dessu de tout,
jai vue la dissention parmi mes frères moi qui mettois toute ma
Jeoiàles voir bien ensemble; mon père hors de lui de voir une
pareille seine, et maman par le même sujet dans Tétat le plus
pitoyable ou les ataques de nerf l'est jamais mise, moi seule,
ii^las avoit conservé assé de sang froid pour sentir toute Tho-
r^iir dunne pareille seine, certainement en pareil cas un long
^évanouissement m'eut été plus heureux. Bon dieu mon ami que
i'inomme est éfroyable et méprisable dans les excès d'emporte-
ari.^ns et combien peu alors nos larmes et nos prières sont ecou-
t^^^s. »)
« je te revel la des choses dont je ne devrois pas fimpor-
t^:axer et que je devrois même caché pour Ihonneur de mes frères
Œc^»s tu es tout pour moi, après Dieu tu es toute ma consola-
tm^:3n; tu es plus pour moi que père mère et frères. C'est toi
q^c:».! réuni mes affections les plus tendres, c'est de toi que je
\^<z^iidrois des conseils, car je sens toute Ihoreure du procédé de
nciL^s frères sans pouvoir la leur faire partager et cependant tout
nrM.<Dn désir seroit de les voir reconcilié. Mais! mon ami je sens
c| m^e je dois te fatiguer tu as tant dautres têtes exalté par le
cYiagrin qui sadresse a toi, sûrement tu ne peux te mettre à ma
^lace et sentir combien jai lieu d'être désolée mon ami par-
donne moi en faveur de mes peinnes je ne devrois pas t'en en-
aiiyer toi qui seul fait mon bonheur
« ce jeudi à minuit
« F^^ DiDOT. »
^ttre n» 22. — De Bernardin de Saint-Pierre (1), — de Paris, datée du 8 octobre 1793 ;
inédite.
« j'ai fait ta commission auprès de ton amie, ma chère féli-
cité, je te charge maintenant den faire une pour moi, cest de
prendre dans les papiers de la commode de la chambre ou je
couchois, deux parchemins dont lun est mon brevet de pension
sur le trésor royal et l'autre celui d'intendant, tu les donneras
a Ion frère didot Audran (2). jeu ai un besoin pressant, nos
affaires, s'acheminent à un prompt et heureux succès, il étoit
(1) Cette lettre a le n» 51 dans la collection Gélis-Didot.
(2) C'était l'ainé des enfans de Pierre-François Didot et de sa première femme.
TOME XXI. — 1904. 25
386 REVUE DES DEUX MONDES.
survenu quelques difficultés à loccasion de ta dot, car je ne
voulois pas quelle fut remboursable quavec un bien fonds (1);
et cest sur quoi ton papa a consenti ou pour mieux dire a pré-
venu mon intention, le notaire navoit pas levé cette difficulté et
je lui en témoignai mon étonnement lorsquil me lut, à mon
arrivée a paris, les conditions du contrat, maintenant je nen
prévois plus de cette nature, je donne aujourdhui a diner a ton
papa et au Cit. brunetiere afin de disposer tout de la manière la
plus promte et suivant les loix. quand tout sera arrangé j'irai faire
un tour à Essonnes et ce pourra être vers la fin de cette se-
maine, alors tu t'en reviendrois avec ta maman pour signer le
contrat et nous présenter à la municipalité, cest une question
que le Cit. brunetiere nous décidera savoir si le Mariage doit
se faire à Essonnes ou à paris.
« je viens de faire partir une voiture de Meubles par la voiture
à chaux du Cit. Avard. prie ta maman, de ma part, dy avoir
Toeil, ainsi que sur celle que je dois faire partir vers la fin de la
semaine, en cas quil ne me fut pas possible d aller à Essonnes. il
est essentiel que la cave au vin ferme bien, car j'y dois faire
déposer plusieurs ustencilles de fer quil est aisé de détourner,
et qui coûtent cher, je la prie aussi de jetter un coup d œil sur
le fruitier car cest là qu'est notre provision d'hyver. tu pour-
rois aussi y donner ta surveillance car je travaille principalement
pour toi qui aimes les pommes.
« je t'embrasse de tout mon cœur, ma tendre amie, tu est
le centre ou je rameine tous mes projets de fortune, d'occupa-
tion et de plaisir, independament du soin de faire transporter
mes meubles dans ta maison, de disposer ici toutes choses pour
qua ton arrivée tu naye plus qua passer dans mes bras, de re-
ceuillir les anciens bienfaits dont je jouissois avant la révolu-
tion afin de nous assurer les 1®" besoins de la vie (et cette espé-
rance est sur le point de se réaliser car je reviens de remettre la
pluspart de mes titres dans les bureaux ou j'ai de bons amis)
malgré dis je tous ces embaras qui ont pour but notre bonheur,
je m'occupe encore du soin de me procurer les arbres, arbris-
seaux et plantes que je dois planter vers la S* Martin, afin de
gagner une année de jouissance sur l'avenir.
(( que Dieu donc comble ton cœur de la même joye dont
(1) Gela s'explique, puisqu'on usait, dans une grande mesure, des assignats, à
cette époque.
LES FIANÇAILXES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 387
le mien est rempli, car je lui ai demandé souvent comme le
plus grand des biens de ce monde une retraitte à la campagne
avec une femme qui te ressemble — adieu ma tendre amie,
mille amitiés a ta maman. —
« a paris ce mardy 8. 8'*''*' 1793 lan 2 de la Rep une et ind
envoyé moi un morceau de sucre.
LETTRES ÉCRITES APRÈS LE MARIAGE
Ces lettres écrites par Bernardin, numérotées de 10 à 31 in-
clusivement, dans la Correspondance imprimée y ont toutes été
publiées par Aimé Martin; nous ne les reproduirons donc pas.
Entre la lettre n*' 19, envoyée d'Essonnes par Bernardin, le
6 vendémiaire an IV, et la lettre n® 20, de vendémiaire, elle
aussi, il faut placer une lettre de M"* Bernardin de Saint-Pierre,
écrite le 12 vendémiaire.
Lellre I. — De M** Bernardin de Saint-Pierre (i), — datée du 12 vendémiaire, pro-
bablement an IV ; — inédite en partie, E. Meaume en ayant cité des fragmens.
Au Citoyen
De Saint-Pierre,
« [je suis à Paris mon tendre ami, dans un tems bien orageux
de toute manière,] je crains que cela ne retarde lenvoie de ce
que Ton ta promis. Le Cit. grégoire a bien autre chose a penser
que de venir chez moi, sûrement [toutes affaires de ce jenre sont
suspendue dans un moiïient si crétique,] tout cela joint a ce que
chamberry est souvent en route m'empêche [de prendre à Paris
la dissipation que je m'ettois promise, et a laqu'elle tu as toi-
même Taimable attention de m'engager,] je n'ai pu encore trouver
jour à aller diner chez la mère housset, je n'ai pas non plus
retourner chez le cit. Crouleboie maie à l'Egard de ton Contre-
facteur (2), nous en avions parlé le jour qu'il est venu déjeuné
avec moi. je me rappelle, qu il ma dis que l'on en avoîc saisie 42
mais que sen étoit resté la [malgré les autres mesures que l'on a
(1) Cette lettre porte le n*> 32 dans la collection Gélis-Didot.
(2j Bernardin lutta toute sa vie contre ceux qui se livraient à la contrefaçon de
ses œuvres; il employa tous les moyens pour empêcher leur industrie de se déve-
lopper ; c'est ainsi que, lorsqu'il publia la 4' édition des ÊtudeSy il fit fabriquer du
papier spécial, sur lequel son nom était en lettres transparentes dans les feuillets
du titre.
'-r.jp"jM>f^fp,
388 REVUE DES DEUX MONDES.
prises les loies ne sont nulement suivies, la plus petite affaire est
remplie d'Entraves, aujourdhui on ne pourroit pas même trouver
un porte-faix, ils sont tous avec leur section.]
« je désire pour mon bon papa et pour ma tranquilité le ré-
tablissement de sa santé je voudroie partire avec lui, [Essonnes
est bien plus tranquil, puis ton Aimable Solitude renferme ce que
jai de plus chère au monde, toi et ton enfant, voila le vraie
bonheure et toute la consolation de ta félicité, tu trouveras
notre chère Virginie maigri, c'est dents y on contribué, et le
sevrage aussi elle n'a plus avec moi cette gaité qui la rendoit si
aimable, mais elle à comme ton habitation une petite teinte de
mélancolie qui la rend plus interessente, je ne lui laisse pas ou-
blié son père] quoi qu'elle, entende encore fort peu de chose elle
te connoie très bien, [lorsque je prononsse ton nom la pauvre
petite te cherche des yeux et ne te trouvent pas, je me suis déjà
apperçu qu'elle alloit pleuré mais alors je la distrait en chan-
tant et toute ma chanson est nous le rêverons bientôt, adieu bon
ami, car je maperçois que je bavarde tu dois m'excuser puisque
c'est de notre enfant que je parle.]
« F. De Saint-Pierre.
« Si tu peux m'envoyer quelques pommes de rambour notre
Virginie les préfère aux cuites elles sont aussi plus favorables
pour les gensives, gardes en pour toi je n'en veux que pour
elle. »
ce 12 Vendemierre.
Les lettres que Bernardin écrivit pendant les dernières an-
nées de son mariage furent très peu nombreuses, puisque, — à
moins que beaucoup d'entre elles n'aient été perdues, — nous
n'en connaissons que quatre, écrites entre thermidor an IV et
fructidor an VII. Trois de ces missives ont été publiées par Aimé
Martin (1); elles portent les dates suivantes : 13 thermidor
an VI, 15 fructidor an VI et 21 fructidor an Vil. Entre ces deux
dernières, il faut en placer une, du 6 ventôse an VII, qui est
inédite et fort intéressante.
(1) Ces trois lettres portent, dans la Correspondance imprimée et dans la collec-
tion Gélis-Didot, les n«»' 29, 30, 31.
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 389
Leltit II. — De Bernardin de Saint-Pierre à M** Didot mère (i),— Paris, 6 ventôse
an VU. — H y est question du divorce; — inédite.
A la Citoyenne Didot Mère
près la papeterie
a Essonne s.
« je ne peux parler, en aucune manière, des affaires de la
succession à ma femme dont les vapeurs ne font quaugmenter.
elle sest mis dans la tète davoir la disposition de mon argent,
ou une pension particulière, ou de divorcer, elle me laisse le
choix : je lui ai représenté, quelle navoit jamais manqué de
rien avec moi. que lorsquelle me demandoit 40 ou 50" pour
solder la cuisinière, je lui donnois 3 louis, ainsi de tous les
comptes, sans lui demander ce qu'elle faisoit du surplus;
que je lui soldois ainsi touttes les dépenses dont elle etoit
seule chargée, que je Tinvitois long tems a acheter du linge
dont elle se plaignoit de manquer, à tout cela elle repond qu'il
est humiliant pour elle de me demander de l'argent touttes les
fois quelle en a besoin, et elle me donne Talternative ou d'une
pension qu'elle fera régler ou du divorce, touttes ces altercations
sont meslées de larmes, qui font couler celles de Virginie, heu-
reusement ces scènes narrivent pas tous les jours car je ny tien-
drois pas. je la mené de tems en tems au spectacle pour la dis-
siper, elle se croit d'ailleurs poitrinaire décidée, je désire bien
que votre retour la rameine a de meilleurs sentiments, jen serois
inconsolable si je ne les attribuois a sa maladie, plaignes votre
fille et pour le moins autant
votre fils
« De Saint-Pierre. »
paris ce 6 ventôse an 7.
Bernardin, durant son mariage, avait eu de vives discussions
avec plusicfurs de ses beaux-frères ; mais, après la mort de sa
femme, il était resté en excellens termes avec l'un d'eux, Henry
Didot, le graveur en caractères. Léger Didot ou Didot-Saint-Léger,
inventeur du papier sans fin, en voulait particulièrement à son
1) Cette lettre n'est pas numérotée dans la collection Gélis-Didot.
{ 390 REVUE DES DEUX MONDES.
frère; pour se venger de celui-ci et de Bernardin, il se plut à
raconter que sa sœur Félicité avait été séduite avant son mariage
par Tauteur de Paul et Virgi?iie, et qu'elle était morte tant elle
avait été malheureuse. Quelle est la part de vérité contenue dans
ces allégations ? Le portrait que le lecteur a pu se faire de Féli-
cité est peut'ôtre celui d'une jeune fille légère, passionnée, sen-
suelle même, mais il est douteux qu'elle eût pu se laisser séduire;
et Ton ne mettrait même point en cause son honnêteté, si 1 on
n'avait présens à la mémoire certains passages des lettres qui ne
laissent pas de doute sur les rapports très intimes qui existèrent
entre les deux amans (1), et qui peuvent peut-être faire naître
cette pensée que Dldot-Saint-Léger avait quelques raisons de
dire que sa sœur avait été séduite.
Quoi qu'il en soit, il se plut à répandre ce bruit du vivant
même de Bernardin, et ne cessa point après sa mort. On dit qu il
inspira Las Cases, lorsqu'il écrivit ce passage du Mémorial de
Sainte Hélène : « L'Empereur disait avoir été fort engoué de cet
ouvrage {Paul et Virginie) dans sa jeunesse, mais il estimait peu
le personnel de son auteur; il ne lui pardonnait pas d'avoir mystifié
sa générosité à son retour de l'armée d'Italie. La sensibilité, la
délicatesse de Bernardin de Saint-Pierre^ disait CEmpereur,
ressemblait peu au charmant tableau de Paul et Virginie; c était
un méchant homme, maltraitant fort sa femme, fille de f imprimeur
Didot, et toujours prêt à demander raumône sans honte. A mon
retour de l'armée d'Italie, Bernardin vint me trouver et me parla
presque aussitôt de ses misères. Moi qui, dans mes premi^s
années, n'avais rêvé que Paul et Virginie, flatté d'ailleurs d'une
confiance que je croyais exclusive et que j'attribuais à ma grande
célébrité, je m'empressai de lui rendre sa visite et laissai sur
un coin de la cheminée, sans qu'on eût pu s'en apercevoir, un
petit rouleau de vingt-cinq louis. Mais quelle fut ma honte quand
je vis chacun rire de la délicatesse que j'y avais mise, et qu'on
m'apprit que de pareilles formes étaient inutiles avec M. Ber-
nardin, qui faisait métier de demander à tout venant et de
recevoir de toutes mains ! Je lui ai toujours conservé un peu de
rancune de m'avoir mystifié. Il n'en a pas été de même de ma
famille : Joseph lui faisait une forte pension, et Louis lui don-
nait sans cesse (2). » Las Cases se rétracta, et, en 4824, dans la
(1) Voir les lettres n- 1, 2, 4, 5, 13, 19, 20:
(2) De Las Cases : Mémorial de Sainte-Hélène ;i^* édition, 1823, in-12, t. 2, p. 173.
LES FIANÇAILLES DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 391
seconde édition de son Mémorial^ retrancha seulement les phrases
citées en italique.
Aimé Martin, qui s'occupait à écrire un ouvrage sur celui
qui avait été son maître, devait critiquer violemment l'attitude de
Didot Saint-Léger et blâmer des paroles qu'il jugeait mensongères.
\J Essai sur la vie et les ouvrages de Bernardin de SaintPierre
parut chez le libraire Méquignon-Marvis, en 1820. Didol-Saint-
Léger s'y trouva si vivement pris à partie, qu'il nliésita point à
intenteràAimé Martin un procès en diffamation : c'était en 1821 (1).
Durant ce procès, Saint- Léger fît paraître une petite brochure
anonyme, de vingt-trois pages, ayant pour titre : la Vérité y en
réponse aux calomnies répandues dans un écrit intitulé : Essai sur
la vie et les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre par L. A.
Martin (Paris, 1821, imprimerie de Didot jeune, in-8*>). Il repre-
nait, discutait, critiquait dans cette plaquette les divers passages
de ÏEssai qui lui paraissaient inexacts ou mensongers, et il ter-
minait en prenant à partie M"* de Pelleporc; car, Aimé Martin
nayant connu Bernardin que dans ses dernières années, bien
des circonstances de sa vie n avaient pu lui être révélées que par
sa veuve, et cette femme, qui avait remplacé M"* Didot pour être
la protectrice et la deuxième mère de ses enfans, se conduisait,
— disait-il, — d'une façon étrange, puisqu'elle dédiait au roi un
ouvrage tout rempli de diffamations contre leur famille !
Aimé Martin avait été un peu loin dans son appréciation de
la conduite de Didot-Saint-Léger; aussi, malgré son avocat
M* Berrier, le tribunal le condamna-t-il , le 18 mai 1821. Aimé
Martin en personne fît tous ses efforts pour prouver le mal fondé
des paroles dites par Saint-Léger, et justifier ainsi ce qu'il avait
écrit sur ce dernier; il dut même soumettre à ses juges les
lettres que nous avons publiées, afin qu'ils apprécient l'amour
des deux fiancés et la tendresse des deux époux ; mais je crois
qu'il ne leur montra point tout. En effet, la plupart de ces lettres
portent, en marge, des suscriptions au crayon; l'on y voit le
mot : bon, qui voulait dire sans doute : passage à lire au tribunal;
en tête de l'une d'elles, on lit cette mention écrite à l'encre :
« lettre qui prouve quHl ne ta point séduite (2) » ; les phrases
(1) Quérord commit donc une erreur dans la France liltéraire.en disant qne ce
procès avait été intenté par le père de la première femme de Bernardin (Quérard,
tome VIII, p. 367).
(2) Lettre n« 2.
392 REVUE DES DEUX MONDES.
trop sentimentales ou trop tendres qui pourraient laisser croire
que Didot-Saint-Léger avait quelques raisons de dire ce qu'il
avançait^ ainsi que celles qui rappellent les discussions entre les
frères ou qui traitent de questions d'argent, sont accompagnées
du mot: 7i07i ou inutile; Aimé Martin ne voulait point les mon-
trer.
Cette lecture n'influença pas les juges de la police correc-
tionnelle qui, « considérant qu'il n'y avait pas lieu d'admettre
la preuve des faits imputés, puisqu'il ne s'agissait pas d'un fonc-
tionnaire public, et que le fait de diffamation et d'injure résul-
tait d'un passage cité de la notice... » condamnèrent Aimé
Martin à 300 francs d'amende, 1 000 francs de dommages-intérêts,
et à la suppression du passage incriminé. Le perdant fit aussitôt
appel, et, le 31 mai, la Cour, « écartant le fait de diffamation, »
réduisait Tamende à 16 francs, les dommages et intérêts à 25,
mais ordonnait la suppression du passage, qui, dans les éditions
postérieures du volume, fut remplacé par des lignes de points.
Didot-Saint-Léger, peu satisfait de cet arrêt, alla en Cassation,
mais la Cour suprême rejeta son pourvoi et confirma purement
et simplement larrêt des juges d'appel.
Le rôle de défenseur que s'était tracé Aimé Martin n'était pas
terminé. En effet, la Biographie universelle publia un article sur
Bernardin, où sa conduite était, là encore, sévèrement critiquée :
les biographes, décidément, étaient durs pour l'auteur défunt.
Aussi l'apologiste ordinaire de Bernardin prit-il de nouveau la
plume pour présenter sa défense, et composa, en 1826, un Sup-
plément à r Essai sur la vie et les ouvrages ae Bernardin de Saint-
Pierre, renfermant f histoire de sa conduite pendant la Bévoluiion,
et de ses relations particulières avec Louis, Joseph et Napoléon
Bonaparte (Paris, imprimerie de Tastu, in-8®). Il s'éleva vigou-
reusement contre les imposteurs qui se plaisaient à diffamer et
à calomnier un homme dont la vie, disait- il, était irréprochable;
il parla avec un courage et une... partialité qu'il ne faut point
méconnaître, et que l'on devrait presque louer : le second mari
est généralement moins tendre à la mémoire de son prédéces-
seur !
Bernardin ne pouvait sortir mdemne de toutes ces attaques;
aussi ses admirateurs et ses amis jugèrent-ils qu'ils avaient pen-
dant longtemps encore à défendre sa mémoire, et, jusque vers
1860, ce fut une floraison de plaidoyers en sa faveur. En 1856,
ip^
:^g:Hl.-t-
LE8 FIANÇAILLES DE BERNARDLN DE SAINT-PIERRE.
393
M. Meaume, qui fut avocat et qui devait avoir la monomanie de
là défense^ ayant entre les mains une partie des lettres que Ton
a lues, trouva qu'en les tronquant et en en détachant certaines
phrases, il pourrait écrire une apologie de ^celui qu'il croyait
calomnié et méconnu. Il fit une plaquette d'une extraordinaire
partialité. Il y déclare que ces lettres devraient être publiées,
mais il se garde de le faire, et se contente d'en accommoder
certains passages à sa manière en les interpolant; il se rendait
compte, en effet, que, s'il les montrait toutes au grand jour, il
n'atteindrait point, — au contraire, — le but qu'il s'était proposé,
et qu'il ne pourrait plus écrire ce qu'il voulait conter : la légende
de Saint Bernardin.
Nous avons pensé, nous aussi, que ces lettres devaient être
publiées, ce qui, d'après des recherches minutieuses, n'avait
point encore été fait. Nous les avons reproduites, toutes, en
entier, telles qu'elles furent écrites : l'on a pu voir ainsi quel
tomme fut l'auteur de Paul et Virginie, Aurons-nous cependant
raison de la légende? Une légende littéraire n'est jamais facile
à détruire, et surtout quand elle concorde avec l'idée que nous
donnent de lui les ouvrages d'un grand écrivain.
Jean Ruinât de Gournier.
Ul
>i'i
^À
GÊNES ET MARSEILLE
Marseille, il y a vingt-cinq ans, régnait seule en Méditerranée.
Premier port de France, et premier port du continent, sa pri-
mauté méditerranéenne s'était vue fortifiée naguère par l'ouver-
ture d'une nouvelle France dans le Nord africain, et plus récem-
ment par l'ouverture d'une voie nouvelle, française elle aussi, qui,
des mers latines, étendait son empire jusqu'aux routes de l'Inde
et de l'Extrême-Orient. Un quart de siècle a bien changé tout cela.
Des énormes progrès maritimes et commerciaux accomplis pendant
ce quart de siècle par les principaux ports d'Europe, le port de
Marseille n'a pas laissé sans doute de prendre une certaine part,
mais une part inégale et insuffisante. Les circonstances l'avaient
autrefois favorisé, elles le défavorisaient maintenant : d'un côté,
la politique du pays se faisait protectionniste ; de l'autre, on voyait
se percer de part en part ce mur des Alpes le long duquel, autre-
fois, glissait le trafic continental comme sur une pente douce qui
naturellement le dirigeait sur Marseille. Marseille ne perdait pas,
mais gagnait moins que les autres ports : Hambourg d'abord,
en 1889, puis Anvers en 1893, dépassaient Marseille en impor-
tance, et aujourd'hui, distancée encore par Rotterdam depuis 1899,
Marseille n'est plus qu'au quatrième rang dans l'ordre des ports
continentaux.
De tous ces rivaux, celui dont les progrès ont été à bien des
égards les plus remarquables, et, en tout cas, les plus sensibles
pour Marseille, c'est son voisin italien, le port de Gènes. Nul
f
GÈNES ET MARSEILLE. 395
poTi en Méditerranée n'a tant gagné en si peu de temps, pas
même, et tant s'en faut, l'autrichienne Triesie. Gênes a d'abord
7argement bénéficié de Tessor industriel et commercial qui
STimt l'unité italienne. Il lui manquait des communications
faciles avec l'Europe centrale. Le percement du Mopt-Cenis
marqua donc le commencement, celui du Saint-Gothard le grand
essor de sa fortune : il reste à celui du Simplon à marquer son
épnouissement. Gênes a retrouvé sa richesse et sa prospérité
dl«s temps du moyen âge. En dix ans, de 1880 à 1890, son mou-
^""^ment commercial a presque quadruplé ; il égale presque au-
jourd'hui celui du grand port provençal. On dit volontiers en.
Italie, on dit quelquefois même en France, que, s'il y a rivalité
xi^aturelle, il n'y a pas concurrence économique entre Gênes et
^larseillè : et c'est une thèse où nous aurons précisément à dé-
DQêler, avec ce qu'il y a devrai, ce qu'il y a surtout de faux. Tou-
jours est-il que Topinion se préoccupe en France des étonnans
f^rogrès du port de Gênes, qu'on les donne en cause ou en con-
ta^ste au déclin relatif de Marseille. Elle s'émeut de l'avenir du
I>remier port français; elle s'alarme de toutes ces grèves dont
Marseille est depuis tantôt trois ans le théâtre et la victime,
grèves d'inscrits, grèves d'ouvriers du port, — désastreuses pour
^Qotre marine marchande, mais non moins désastreuses pour les
intérêts vitaux du grand port dont elles détournent le trafic au
I>Pofit du port de Gênes; — jusqu'à cette nouvelle grève, indice
^t résultat d'une situation singulièrement troublée, cette grève
des états-majors de la marine commerciale, qui s'est ouverte il
y a peu de jours. Enfin, dans un autre ordre d'idées, comment
ïie s'inquiéterait-on pas de savoir ce que seront pour Marseille
îes conséquences de l'ouverture, prévue pour l'an prochain, du
tunnel du Simplon? Il n'est donc pas inutile de jeter ici un coup
d'œil sur les progrès réalisés par cet heureux rival de notre grand
emporium méditerranéen, d'examiner les causes et les consé-
quences de ces progrès, l'état présent et l'avenir de Gênes, com-
parés à ceux de Marseille.
I
Géographiquement, Gênes a, comme Marseille, une situation
de premier ordre, avec son port naturel, cette large baie semi-
circulaire, enserrée entre deux hautes pointes rocheuses, et que
396 REVUE DES DEUX MONDES.
domine le magnifique amphithéâtre de collines fleuries dont les
flancs sont couverts d'oliviers et les sommets nus couronnés de
forteresses. Cachée dans le creux du plus profond des golfes que
la Méditerranée projette dans l'intérieur du continent, sans être
enfermée comme Trieste au fond d'une mer à demi fermée, la
Janua du moyen âge regarde à la fois vers la mer, la grande
route qui mène partout, et vers la terre, vers cet hinterland
continental dont le col de Giovi, taillé dans le bourrelet de
l'Apennin, semble ouvrir la route aux entreprises des Ligures. De
tout temps, aventureuse, énergique et âpre, cette race ligure a
.fait d'excellens marins, des hommes d'afl'aires encore meilleurs.
Depuis les temps romains, où l'antique Antium était déjà un
centre industriel et commercial, le commerce des mers n'a cessé
d'être sa grande occupation, à travers toutes les vicissitudes de
l'histoire et les luttes intestines que provoquait son exubérance
d'activité. S'enrichir, près ou loin, bien ou mal, a toujours été
sa pensée maîtresse : son afl'aire, ce sont les affaires. En un temps
où les États naissaient à peine, ses citoyens déjà couraient le
monde, pour gaigner. Ils font les Croisades, mais en marchands,
pour ouvrir l'Orient à leur commerce. Ils prennent la Sardaigiie
et la Corse, gagnent des places en Espagne et des privilèges au
Maroc, ils s'installent en maîtres à Constantinople, et de là dans
lès Iles grecques, sur les côtes de la Mer-Noire, jusqu'en Crimée,
en Colchide et à Trébizonde. Le xiv® siècle marque l'apogée de
la puissance de Gênes la Superbe : mais sa richesse survit à sa
puissance, grâce surtout à cette fameuse Banque de Saint-Georges
qu'avait fondée un Français, le maréchal Jean Lemaigre de Bou-
cicault, — Bacicaldo, disent les Italiens, — gouverneur de Gênes
sous Charles VI. Véritable État dans l'État, elle règne au-dessus
des partis, accapare tout le commerce génois, elle survit aux
guerres, aux conjurations, au bombardement de Gênes par Sei-
gnelay en 168S, au pillage des Autrichiens, qui, en 1746, maîtres
de la ville, saccagent son palais, le célèbre palais Saint-Georges,
et font main basse sur les trésors cachés dans ce qu'elle appelait
d'un mot significatif sa « Sacristie ; » elle vient enfin mourir de
vieillesse au bord du xix® siècle, sous le même régime qui l'avait
vue naître, celui de la France, et à la veille du jour où la Répu-
blique génoise allait s'unir au royaume sarde.
Sarde, puis italien, le nouveau gouvernement ne s'inquiéta
guère des intérêts du grand port ligure, et celui-ci même ne
GÊNES ET. MARSEILLE. 397
profita guère d'abord de cette unité italienne à laquelle cependant
contribuèrent d'illustres Génois, Nino Bixio et Mazzini. En 1870,
le port de Gênes est un port non certes négligeable, mais secon-
daire (1). 11 est resté, à peu de chose près, au point de vue tech-
nique, ce qu'il était deux siècles et demi auparavant : la large
rade naturelle n'est que médiocrement protégée par deux môles
fort primitifs, le vieux môle à Test, sous la jolie église de Santa
Maria di Carignano, vieux comme la ville elle-même et refait
en 1283; et, en face, le môle dit « neuf, » lequel ne date que de
1636. Toute la vie du port est resserrée sous l'aile du vieux
môle, au pied de la vieille ville, qui, de là, s étend en éventail sur
les collines et le long de la mer. Hors de là, tout est vide ou à
peu près; peu ou point de quais, moins encore d outillage, le dé-
barquement se fait par chiatte^ par « chattes » (le mot est resté
à Marseille) ou chalands ; une seule ligne ferrée dessert le port,
longeant les arcades de la fameuse '< Terrasse de marbre » par la
voie la plus populeuse, — et la plus dangereuse, — de la ville :
on l'a baptisée la linea délia morte ! Depuis des années on songe
à améliorer cet état de choses ; mais, compétens et incompétens,
ceux-ci plus encore que ceux-là, les Génois se disputent autour de
la question technique de l'entrée du port, — orientale ou occi-
dentale, bocca levante ou bocca ponente^ — et finalement on ne
fait rien, ce qui est en tout pays le seul moyen de mettre tout le
monde d'accord.
Il fallut, pour venir à bout des querelles et de rindifférence
régnante, l'initiative d'un illustre patricien génois qui, ayant la
vision claire des possibilités et de l'avenir de sa ville natale,
voulut contribuer par un don royal au développement du port.
Le marquis Raphaël Deferrari, duc de Galliera, fut, on le sait,
le vrai promoteur de la renaissance commerciale de Gênes. 11 mil,
en 1876, à la disposition du Gouvernement, par une convention
en forme, la somme de vingt millions de lires pour Texécution
d'un programme complet d'agrandissement et d'aménagement du
port, en stipulant que le programme, à exécuter en douze ans,
devrait satisfaire complètement aux besoins du commerce, sous
la responsabilité de TÉtat, et le surplus des frais être supporté
(1) En 1870, le port de Gènes a un mouvement de moins de quatorze cent mille
tonneaux de jauge et de huit cent mille tonnes de marchandises à l'entrée, tandis
que Marseille a un tonnage d'entrée de près de deux millions de tonneaux de jauge
et de plus de quinze cent mille tonnes de marchandises.
398 REVUE DES DEUX MONDES.
tant par l'État que par la Commune de Gênes et les provinces
voisines. Un plan d'opération fut dès lors vite adopté; Marseille
eut Thonneur de servir de modèle aux progrès de sa rivale, el,
dès 1888, tout était fini, Gènes était vraiment un grand port mo-
derne. Le port intérieur, creusé à 9 mètres, bordé de quais et de
pttnd, de saillans d'accostage, sur toute sa circonférence, con-
venablement aménagé et armé de voies ferrées, était doublé par
un immense avant-port que protégeaient du côté de la mer les
bourrelets rigides de deux énormes môles dont l'un, trois fois
coudé, mesurait plus de quinze cents mètres de longueur. Lies
travaux coûtèrent 68 millions, dont vingt offerts par le duc de
Galliera, une quinzaine à la charge de Gênes et des provinces li-
mitrophes, et le surplus défrayé par l'Etat : ils coûtèrent aussi à
la ville de Gênes une de ses gloires nationales, la Terrasse de
marbre, qui tomba, victime du progrès, sous la pioche des démo-
lisseurs.
Ce gros effort fait, les Génois se contentèrent pendant un
temps de perfectionner le nouvel état de choses et de pousser à
son maximum l'utilisation du port : de 1897 à 1903, on consacra
17 millions et demi de lires à perfectionner l'outillage, à con-
struire des gares nouvelles de chemins de fer, d'immenses bâtisses
pour magasins généraux, silos à blé, dépôts de pétrole, etc. Mais
actuellement, il est devenu impossible de différer plus longtemps
l'agrandissement du port, il faut pourvoir d'urgence non seule-
ment aux besoins de lavenir, mais aux nécessités actuelles d'un
trafic qui s'est développé plus vite que les facilités qu'on lui
offrait. Depuis quelques années déjà, la navigation est gênée par
le manque de place; les quais sont encombrés au point que, sur
quatre bateaux, il y en a trois qui né peuvent accoster qu'en
pointe et doivent débarquer leur cai^ison par chalands; ceux-
ci encombrent le port, servant à la fois d'allèges pour le débar-
quement et de magasins flottans pour les marchandises ; et c'est
même une curieuse impression pour le touriste d'apercevoir de
loin, au bout du port, quelque chose comme de grands terre-
pleins couverts de tas de houille, puis, si l'on approche^ de
trouver que ce sont, dans l'intervalle des saillans, d'immenses
bassins littéralement remplis de chiatte toutes noires, pleines de
charbon et si serrées les unes contre les autres qu'on n'aurait
pas la place de jeter une pierre à l'eau. L'agrandissement du port
a donc été décidé. Un nouveau bassin de 39 hectares va être
GÊNES ET MARSEILLE. 399
construit; les travaux doivent commencer incessamment, ils du*-
reront cinq ans, et coûteront 45 millions, ce qui portera au joli
chiffre de 125 millions la somme totale dépensée pour le port de
Gènes en un peu plus de trente ans. Dès à présent, d'ailleurs, le
port de Gènes est assez près d'égaler, au point de vue technique,
celui de Marseille : si son outillage est moins parfait et le déve-
loppement utilisable de ses quais moins considérable, il l'em-
porte pour l'étendue de la surface d'eau comme pour le déve-
loppement de ses voies^ ferrées (1). Que sera-ce dans cinq ans,
quand les nouveaux travaux seront achevés?
II
Nos voisins italiens ont donc donné un remarquable témoi-
gnage d'initiative et d'énergie en développant aussi rapidement et
largement leur grand port méditerranéen. Ils ne sont pas tombés
dans la faute que nous avons commise en France, et qui a été
de répartir, d'éparpiller chaque année à droite et à gauche les
gros crédits affectés aux ports marchands, de manière à créer,
contre toute logique, un très grand nombre de ports maritimes
dont aucun, disent les techniciens, n'est tout à fait satisfaisant, et
dont plusieurs sont éternellement vides : voyez Calais. Convaincus
de cette vérité pratique que c'est le commerce qui fait les ports
et non pas les ports qui créent le commerce, les Italiens ont
préféré avoir un petit nombre de ports bien outillés et vraiment
capables de remplir le rôle que leur assigne leur situation ; ils ont
fait porter le gros de leurs efforts sur un seul point à la fois, et
leurs efforts ont été récompensés par les extraordinaires progrès
maritimes et commerciaux du port de Gènes depuis vingt-cinq
ou trente ans. De 1870 à 1902, le tonnage d'entrée et de sortie des
navires a passé de 2 823819 à 10 969573 tonneaux de jauge
nette, il a presque quadruplé. De 1875 à 1902, le tonnage des
(1) La surface d'eau du port de Géues, avant-port compris, est de 222 hectares ;
celle du port de Marseille, avant-port compris, n'est que de 150 hectares. Les quais
utilisables pour les opérations de chargement et déchargement ont une longueur
de 8600 mètres à Gènes, et de 12200 mètres à Marseille. Gènes possède 67 appa-
reils hydrauliques ou mécaniques de chargement, contre IH à Marseille, et 48 ki-
lomètres de voies ferrées, contre 42 kil. 300 à Marseille. (Tous ces chiffres sont
afférens à 1900-1901.) Le futur bassin de la Pinède ajoutera à Marseille 30 hectares
de surface d'eau et 2 780 mètres de quais; le nouveau bassin, à Gènes, mesurera
39 hectares de surface d'eau et 1 350 mètres de quais.
i
400 REVUE DES DEUX MONDES.
marchandises embarquées et débarquées a passé de 839 816 à
5194875 tenues métriques, il a sextuplé. L'accroissement a été
continu et régulier, sauf en 1901, année de grèves à Gènes comme
à Marseille, et en 1892-93, années de crise commerciale en
Italie (1). L'exportation a relativement plus gagné que l'impor-
tation : de 1870 à 1902, la valeur de l'importation s'est élevée
de 260 à 583 millions de lires; celle de l'exportation, de 105 à
276 millions.
Marseille, dans la même période de temps, a vu sans doute
augmenter très fortement le chiffre d'affaires de son port, mais
son avantage sur son rival génois n'a guère cessé de diminuer, à
partir de l'année 1880 notamment. En 1875, le mouvement com-
mercial du port de Marseille dépassait celui de Gènes de
2 355454 tonnes de marchandises: en 1880, de 3 062497 tonnes.
L'avance de Marseille n'est plus en 1885 que de 2396 354 tonnes,
en 1895 de 1 063374 tonnes, et en 1902, de 690428 tonnes. Dans
l'ensemble, de 1870 à 1902, le mouvement maritime de Marseille
(cabotage exclu) n'augmentait que de 3 531726 à 9 463 872 ton-
neaux de jauge de navires, soit 167 pour 100, au lieu de qua-
drupler comme à Gênes; le. mouvement commercial (cabotage
compris) n'augmentait que de 2 665 324 à 5 885 303 tonnes de
marchandises, soit 120 pour 100, au lieu de sextupler comme à
Gènes (2). Si, actuellement, le mouvement du port de Marseille
continue d'être supérieur à celui du port de Gènes, l'écart di-
minue d'année en année ; et comme l'augmentation annuelle du
trafic ne dépasse plus depuis longtemps 1 pour 100 à Marseille,
tandis qu'à Gènes elle a atteint 4 pour 100 en moyenne dans les
cinq dernières années et 7 pour 100 de 1901 à 1902, il est clair
(1) Il est assez malaisé d'obtenir à Gênes des chiffres concordans sur le mon-
vement maritime et commercial du port : les chiffres donnés par la municipalité
diffèrent de ceux de la Chambre de commerce, ceux-ci diffèrent de ceux de la douane.
Nous avons pris, comme le font les rapports consulaires, les chiffres fournis par
les statistiques municipales. 11 est à noter que toutes les statistiques génoises
comprennent à l'entrée et à la sortie le chiffre des marchandises de toute nature
destinées à l'approvisionnement et au ravitaillement des navires, ce qui n'est pas
le cas pour les statistiques marseillaises.
(2) Les Ports maritimes en France ^ t. Vil, Marseille. Paris, 1899. — Situation
industrielle de Marseille, publication annuelle de la Chambre de commerce. — Cf.
le Projet de loi relatif à rétablissement des zones franches dans les ports mari*
times. Chambre des députés, n» 884, annexe XVI. — En 1903, d'après les statisti-
ques qui viennent d'être publiées, le mouvement commercial aurait atteint le
chiffre de 6 636 410 tonnes de marchandises à Marseille (cabotage compris), et
celui de 3 652 158 tonnes h Gènes.
GÊNES ET MARSEILLE. 401
qu*à moins d'un revirement, c'en sera fait d'ici très peu d'années
de la prééminence de Marseille en Méditerranée.
Ces progrès du grand port italien, les Génois comptent d'ail-
leurs bien les voir s'accentuer dans l'avenir. Et l'on est tenté de
Rajtager leur assurance en constatant le développement et la
pirospérité de la ville elle-même; — c'est, je crois, avec Milan,
'^- seule ville italienne dont on oserait parler ainsi : — la popu-
l^aon s'élevant de 130000 âmes en 1872 à 230 000 en 1902, l'ac-
ti^té partout en éveil, les rues nouvelles percées de toutes parts,
I^î® collines éventrées pour faire place à des buildings de dix
S^*^ges, les vieux palais changés à l'intérieur en bureaux de
t^-^nques, des quartiers nouveaux se poussant de toutes parts,
S^^srimpant sur le flanc des contreforts de l'Apennin, franchissant
î^^s remparts et les torrens qui enserraient la vieille Gênes. On
^^ explique, à la vérité, ces étonnans progrès du port de Gênes si
l^^i3n se rend compte qu'ils sont en grande partie l'effet du déve-
ï ^^=^ ppement industriel dont a bénéficié à un si haut degré depuis
^^'"^^3igt-cinq ans tout l'hinterland génois, toute la vallée du Pô,
^'^^ dont il n'y a pas de raison, au dire des gens compétens, pour
le le Nord italien ne continue pas à profiter pendant quelques
inées encore, quitte à. subir un jour l'inévitable crise de crois-
ace qui menace les peuples jeunes à un certain moment de leur
^"^^olution. Cela est évident, et, en un sens, rassurant pour Mar-
^•^^ille : l'essor économique de la Haute-Italie est, sinon la cause
'^-^^lique et totale, du moins une cause importante, essentielle de
* ^"^assor maritime du port de Gênes, Gênes étant de par sa situa-
*"^^^Dn géographique le débouché normal, forcé, de la Lombardio
^^ ^^=^mme du Piémont, de TÉmilie comme du Milanais. C'est ce qui
^plique d'abord la place énorme occupée par cette matière pre-
âère de toute industrie, le charbon, dans le trafic de cette cité li-
S"^:are qu'on a appelée « la mine de houille de l'Italie: » le charbon
^^^présente en poids plus de la moitié des importations génoises;
1 ^^^umellement le chemin de fer expédie de Gênes sur le Nord
^^^ae moyenne de plus de quatre cents wagons de houille, et si
■- on veut supposer qu'un jour les Italiens pourraient trouver chez
^^^*ïf a Savone, par exemple, d'importantes ressources houil-
■^^Tes, ou réussiraient à développer largement en Lombardie
L ^* "utilisation de la « houille blanche, » ce jour-là, le chiffre du
Ë xiaouvement du port génois pourrait baisser tout d'un coup dans
^ '^^e assez forte proportion.
^ TOMB XXI. — 190&. 20
i02 REVUE^DES DEUX^ilONDES.
C'est, d'autre part, ce qui explique aussi que les exportations
soient à Gênes très faibles par rapport aux importations : les
industries italiennes ont actuellement encore des besoins de ma-
tières premières qui naturellement excèdent de beaucoup leur
faculté d'exportation. A Marseille, les exportations atteignent
normalement en poids les deux tiers des importations; à Gènes,
elles ne dépassent guère un sixième ou un septième. On estime
qu'à Gènes, les deux cinquièmes des navires arrivés en charge-
ment dans le port repartent sur lest; et si les entrées de mar-
chandises à Gènes, charbon compris, dépassent actuellement au
moins d'un huitième celles de Marseille, le trafic de sortie est en
revanche à peu près triple à Marseille de ce qu'il est à Gênes.
Voilà, dira-t-on, qui est, somme toute, favorable à Marseille,
et doit rendre confiance en l'avenir ! Faut-il se reposer là-dessus,
admettre sans contrôle ce que disent couramment les Italiens,
ce que croient même quelques Français, j'entends que le port de
Gênes, tirant son trafic des besoins et de la production de la
Haute-Italie, n'est pas en réelle compétition avec celui de Mar-
seille, que les progrès de l'un sont indépendans de ce qui fait
la décadence relative de l'autre ? Qu'on dise ces choses en Italie,
sans même, je le veux bien, l'arrière -pensée d'endormir nos
craintes et de favoriser notre inertie, cela se comprend. Mais ne
nous y laissons pas tromper. Si la grosse part du trafic génois
vient du commerce national, de ce que les statistiques doua-
nières appellent le commerce « spécial, » — comme, au reste, la
grosse part du trafic marseillais, — il n'en faut pas moins recon-
naître que le commerce international, le transit, compte dans le
mouvement du port de Gênes pour une part point du tout négli-
geable ; et quand les porte-parole du commerce marseillais sont
tentés d'attribuer au percement du Saint-Gothard toute la cause
des progrès du grand port rival, leur erreur n'est guère plus
grande que celles des économistes qui voudraient lui dénier toute
part d'inûuence sur ces progrès. La trouée du Mont-Cenis avait
fait peu de chose pour Gênes, venant après la cession de la Savoie
à la France; en revanche, celle du Gothard fit beaucoup, suivant
de peu le rapprochement italo-allemand, unissant l'Allemagne et
la Suisse à l'Italie par une voie ferrée à grand trafic, mettant Bâle
à 508 kilomètres de Gênes, tandis que Marseille restait à 727 ki-
lomètres de Bâle. Tout de suite. Gênes gagna, et Marseille perdit,
avec une partie du transit allemand, tout le transit de la Suisse
GÊNES ET MARSEILLE. 403
occidentale ou allemande. C'est en 1882 que s'ouvre le Gothard : de
1881 à 1883, le mouvement du port de Gênes s'élève brusquement
de 2025147 à 2455 773 tonneaux de jauge nette. De 1888 (lea
chiffres antérieurs nous manquent) h 1902, le transit international
de Gènes s'élève de 127 749 à 379 460 tonnes de marchandises, ei
encore ces chiffres, les seuls qui soient officiels, sont-ils certa?-^
nement fort au-dessous de la vérité (1) : aujourd'hui, c'est plus
de 10 pour 100 du commerce extérieur que représente, d'après
ces mêmes données, le transit international génois. Inversement,
à Marseille, le transit international, qiii était de 91 775 tonnes
de marchandises en 1881, est tombé en 1882 à 75 111 tonnes pour
descendre jusqu'à 52 663 tonnes en 1886, et, bien que son chiffre
se soit fortement relevé depuis lors, il ne représente plus aujourr
d'hui que 4 pour 100, — au lieu de 10 pour 100 à Gènes, — du
commerce extérieur. Notez d'ailleurs que le transit génois, qui
absorbe à lui seul, dit-on, 9 pour 100 du mouvement du Gothard,
augmente chaque année, favorisé par les bas tarifs des droits de
port et par toutes les facilités qu'offre au commerce un « dépôt
franc » fort bien géré et qui donne aux négocians, sous un régime
protecteur, l'illusion du libre-échange. Notez enfin que c'est le
but auquel tendent maintenant tous les efforts des Génois de dé-
velopper, avec leur exportation, leur transit, et qu'ils y arrive-
ront tout naturellement et sans beaucoup tarder, avec l'ouverture
du tunnel du Simplon.
A les entendre, la prochaine ouverture du Simplon n'aurait
pour le commerce génois qu'une importance secondaire, négli-
geable : je crains bien, hélas ! qu'ils ne soient trop sûrs du sup-
plément de bénéfices qui en sortira pour eux ! Le Simplon percé,
c'est Lausanne à 419 kilomètres de Gènes (au lieu de 568 sur
Marseille) ; c'est Genève à 479 kilomètres de Gènes (au lieu de
520 sur Marseille) : c'est donc, selon la logique, tout le transit de
la Suisse occidentale ou française, — plus de deux cent mille
tonnes par an, — attiré à Gènes au détriment de notre grand port
méditerranéen, lequel ne l'avait conservé depuis le percement
du Gothard qu'assez péniblement et grâce à de fortes réductions
des tarifs de la compagnie P.-L.-M. ; pis encore, c'est peut-être le
(!) C«la Tient de ce que les statistiques font figurer aux importations nombre
de mircbandises h destination de Miian, Luino ou Chiasso et qui sont tout do
suite réexpédiées de là sur la Suisse et l'Alleniagnc. Les chiffres ci-dessus sont
extraits des Rapports annuels de la Caméra di commercio ed arte de Gènes.
l
404 REVUE DES DEUX MONDES.
transit de certains départemens de TEst de la France, celai par
exemple de la zone franche en Haute-Savoie, détourné de Mar-
seille sur Gènes. On voudrait nous rassurer en nous disant que
les tarifs des chemins de fer italiens et suisses sont notablement
supérieurs à ceux des compagnies françaises : mais n'est-ce pas
f' que les compagnies suisses et italiennes n'en auront que plus de
marge pour baisser ces tarifs à un prix défiant la concurrence?
^V Ce qui est plus grave encore; au point de vue national et
,^: français, qu'une perte de trafic pour Marseille, ce sont les con-
1; séquences: c'est d'abord «le dommage commercial résultant du
déplacement d'un marché, de la rupture de relations d'affaires
anciennement établies ; le tort causé, par exemple, aux industries
marseillaises par le détournement d'un courant commercial
' conmie celui qui unissait la Suisse à Marseille : cela ne saurait
s'évaluer en chiffres. C'est en second lieu la perte subie par
l'influence française à Gênes, comme, plus généralement, dans la
Haute-Italie, à la suite de l'ouverture du Gothard et du rappro-
chement politique de l'Italie et de l'Allemagne. Comme bien
d'autres villes italiennes du Nord, Gènes s'est germanisée à un
degré extrême depuis vingt ans. La colonie française n'y dépasse
plus cinquante familles, les Allemands y sont cinquante mille.
Ils y ont d'immenses maisons de commerce, des capitaux
énormes. Un fait caractéristique : autrefois le gaz et les tramways
étaient français; aujourd'hui l'éclairage électrique, les tramways
sont allemands ; allemands aussi, ces monstrueux et curieux silos ^
le long desquels viennent se ranger les bateaux d'Odessa, et dont
les pompes pneumatiques, étendant leurs longs bras, plongent
au fond des cales, aspirent le grain et le rejettent, après qu'il
a été nettoyé, séché sur des rouleaux sans fin, dans l'un des 218
énormes estomacs ventrus, haut de 17 mètres et larges & propor-
tion, d'où il est aspiré de nouveau, à mesure des besoins,"mis en
sac automatiquement et expédié au taux moyen de 12 000 sacs ou
cent vingt wagons par jour : tout le symbole du cycle organique !
Le pavillon français n'a plus que le septième rang à Gênes; sa
décadence est rapide : en 1880, il était entré à Gênes 1943 na-
vires jaugeant ensemble 984 085 tonneaux; en 1902, il n'est plus
entré que 373 na^âres d'ensemble 280 452 tonneaux. L'Allemagne
a, au contraire, à Gênes ses deux puissantes compagnies de navi-
gation, la Hamburg Amerika et le Norddeutscher Lloyd. Elle ap-
porte, en outre, au port de Gênes une forte clientèle de voyageurs.
ipfiW.ii^"-
GÊNES ET MARSEILLE. 405
tant pour F Amérique du Sud que pour TExtrêine-Orient, et qui,
avec la clientèle des Américains en villégiature sur la « rivière, »
et celle des émigrans ou colons italiens à destination du Brésil
et de la République Argentine, — on sait que l'Italie se ménage
pacifiquement là-bas, par ses colons et ses émigrans, ce qu'en
style commercial on appellerait une « filiale, » — assure à Gênes
an mouvement de passagers très considérable dont une bonne
part eût pu être gardée ou gagnée par Marseille. Gènes, en somme,
est devenue le grand port allemand de la Méditerranée : TAUe-
magne a aidé ses progrès, soutenu ses efforts contre son rival
marseillais, et il semble que cet afflux d'énergies germaniques ait
comme ranimé dans le vieux sang génois Tardeur d'entreprise et*
l'inergie des anciens temps.
III
Ce qui contribue en un sens à expliquer les faciles et rapides
progrès du port de Gênes, c'est qu'il a été, au moins jusqu'à ces
dernières années, parfaitement exempt de toutes les difficultés
que suscite dans la plupart des autres ports la question ouvrière.
Celle-ci a commencé toutefois, il y a trois ans, à se poser à Gênes
et tout de suite de fagon très aiguë. Tout de suite aussi, pour se
mettre à même de parer effectivement au danger, et de résoudre
ea même temps quantité de difficultés techniques, admini-
stratives, commerciales, qui sont inhérentes à l'exploitt^tion d'un
grand port, les Génois, avec l'aide du gouvernement et de la
législature, prirent l'initiative de créer un organisme nouveau
répondant aux besoins nouveaux, dont certains traits étaient sans
doute inspirés par l'influence allemande et les doctrines du
socialisme d'État, et dont il nest pas sans intérêt de rendre
compte brièvement.
Dans toute industrie, qu'il s'agisse de banque ou de chemin
de fer, d'un « grand magasin » ou d'un port mai*chand, la pre-
mière condition d'une bonne exploitation, c'est qu'il y ait à la
tête de l'affaire un chef, une direction unique et responsable. Que,
dans on port, l'autorité dirigeante soit locale ou d'État, c'est une
antre question, que chaque peuple a résolue suivant ses ten-
dances plus ou moins prononcées à la centralisation : mais par-
tout il faut que l'autorité dirigeante soit unique. L'Angleterre a
résolu le problème en remettant la création et la gestion des
406 REVUE DES DEUX MONDES.
ports soit à des boards locaux, soit à des compagnies de chemii^^
de fer: la Belgique, la Hollande, rAUemagne, en faisant chaqi^^
ville maritime maîtresse de son port. Un haut fonctionnai^Kri
autrichien, chargé de missions, se présentait, il y a quelque
années, muni de lettres d'introduction pour le gouverneme^
hollandais, aux autorités du port de Rotterdam : « Il n'y a
pas ici de gouvernement hollandais, lui fut-il répondu, il n'y^ a
que la municipalité de Rotterdam ! » En France, au contraiir-^,
tous les ports soi^t d'État, et si l'État les exploite mal, s'il se
montre dans cette exploitation encore plus mauvais industriel et
mauvais commerçant qu'ailleurs, c'est qu'au lieu d'être cc^xi-
centrée dans une main unique, l'administration de chaque port
est divisée entre l'ingénieur en chef, représentant les Trava^^ux
publics, le commandant de la Défense mobile, représentant la
Mexine, le Directeur des Douanes, représentant les Finances^ la
Chambre de commerce, les compagnies de chemiAs de fer et les
compagnies concessionnaires de docks, d'entrepôts, etc. C^est
la même chose en Italie, — c'était jusqu'à ces derniers temps la
même chose à Gènes, — avec cette aggravation que la division,
non du travail, ce qui serait excellent, mais de l'autorité, ce €fui
est détestable, y était plus grande encore, et que, comme il y
avait pour toutes les affaires à demander un vote au Parlement
ou une signature aux ministres, c'était la porte grande ouverte
aux abus, — qui ne sont pas exclusivement italiens, — de 1^
corruption électorale.
Depuis quelques années déjà, l'idée s'était fait jour à Gènes
de soustraire la gestion de cette grande industrie, le port, sl^^
fluctuations de la politique et aux tiraillemens des admini^'
trations, pour en remettre la charge à une autorité unique, spé-^
ciale et indépendante. L'un des premiers promoteurs de ce pla^
avait été un Génois d'illustre famille, un descendant de ce fameiuC^
doge Lercari qui, venu en France, après le siège de Gênes,
apporter à Louis XIV l'hommage de la République, répondait
spirituellement aux questions des courtisans que ce qui l'étonnait
le plus à Versailles, c'était de s'y voir : le marquis Impériale di
Sant'angelo, député de Gènes. En 1898, il avait présenté au Par-
lement un projet de loi pour créer à Gènes im Conseil des « Gou*
verneurs du Port, » lesquels eussent été les successeurs de ces
vieux magistrats au nom sonore, les Conservateurs de la mer,
Conservatores mam,. dont on voit encore au Museo civico le dra-
i
GÊNES ET MARSEILLE. 407
peau orné de la double ancre et de la croix de Saint-Georges,
avec cette fière devise : Libertas, Les ^andes lignes du projet
Impériale furent reprises, sur un plan d'ailleurs plus modeste,
par le gouvernement, et de là sortit enfin, après de longues dis-
cussions, la loi récente du 2 février 1903, qui constitue au port
de Gênes, pour une période de soixante ans, un Consorzio auto-
nomOy conseil ou syndicat autonome, composé de vingt-sept
membres, englobant tous les intérêts touchant au port, repré-
sentans de TEtat d'abord, des divers services publics intéressés,
représemtans de la Chambre de commerce, des armateurs, des
chemins de fer, de la ville de Gênes et des provinces; enfin, pour
ne pas oublier Tessentiel, des ouvriers du port et des inscrits
maritimes.
Autorité quasi souveraine pour tout ce qui touche au port, le
Consorzio a la charge de tous les services de Texploitation du port
comme de tous les travaux d'amélioration et d'agrandissement.
Il a la police du port. Il reçoit du Trésor un tant pour cent sur
les droits de tonnage, et peut, pour gager ses emprunts, imposer
une taxe sur les marchandises. Le président, nommé par l'État,
fait le gros de la besogne, avec l'assistance d'un comité exécutif
de onze membres où d'ailleurs l'État a la majorité : ce président
est un Génois, un général qui s'est fait un nom dans les (luttes
pour l'unité italienne, au temps où il portait la chemise rouge
aux côtés de Garibaldi, dont il devait plus tard devenir le gendre,
le général Stefano Canzio, l'homme le plus populaire de Gênes.
Confians et flattés tout d'abord en la personne de Canzio, les
Génois furent bientôt touchés dans leurs souvenirs historiques
quand ils virent, comme par un retour du passé, le Consorzio
prendre possession de ce vieux Palais qui est pour eux ce qu'est
le Palais ducal pour les Vénitiens et le palais de la Seigneurie
pour les Florentins, le palais Saint-Georges, rose et fin, si élé-
gant avec ses délicates colonnettes et ses arcades cintrées et qui,
du côté de la mer, avec ses épaisses murailles et ses fenêtres soli-
dement grillées, semble vouloir encore défier un assaut I II leur
sembla que la tradition se renouait depuis les temps glorieux de
la Banque de Saint-Georges, et, de fait, le visiteur est curieusement
surpris lorsqu'il entre aujourd'hui dans le palais, traverse cette
vieille salle du Conseil où sont encore rangées, sous l'effigie de
Guglielmo Boccanegra, les chaises curules des anciens régens, et
trouve ensuite, dans le cloisonnement étroit des petits Offices à
408 REVUE DES DEUX MONDES.
raméricaine, la paperasserie moderne des bureaux, le téléphone
sur toutes les tables, le télégraphe déroulant partout son ruban,
tout un personnel affairé et la machine à écrire crépitant sous
les doigts d'une fillette agile...
De graves difficultés accueillirent le Consorzio à sa naissance :
la question ouvrière était alors à Tétat aigu, et c'était l'effet non
seulement d'une grosse surabondance de main-d'œuvlre, mais
surtout d'un brusque passage du régime ancien des corporations
ouvrières au régime de la liberté dbsolue dil travail. Les corpo-
rations d'ouvriers du port avaient eu longue et heureuse vie à
Gênes, comme en témoigne encore la prospérité de cette Caravana
dont les privilèges datent de 1340, et qui seule a subsisté.
En 1874, toutes les corporations ayant été supprimées, à l'ex-
ception de la Caravana de Gênes, comme il fallait bien cepen-
dant des intermédiaires entré les patrons et les ouvriers, les
fonctions en tombèrent naturellement aux mains des Confidentij
des hommes de confiance des patrons, qui, de simples chefs
d'équipe, se firent entrepreneurs de travail, parfois même entre-
preneurs de transports. Les ouvriers, comme bien on pense, se
montèrent assez vite contre les Confidenii^qvLi^ dit-on, les exploi-
tent sans merci et retiennent au passage le plus clair de leurs
salaires. Ils se forment en « ligues de résistance, » créent une
« Chambre du travail, » organisations diverses pour l'entretien
desquelles ils paient de lourdes contributions, mais qui leur per-
mettent d'imposer aux patrons leurs tarifs et leurs horaires, plus
le système du « tour, » c'est-à-dire du rôle général sur lequel les
Ligues désignent nominativement les ouvriers pour travailler h
tour de rôle, enlevant ainsi tout choix aux patrons, et tout avan-
tage aux bons ouvriers sur les mauvais. En 1901, les organi-
sations de part et d'autre étant complètes, le conflit éclate; une
grève des ouvriers du port, faisant suite à une première grève
d'inscrits, dure du 9 juin au 21 juillet, et se termine par la vic-
toire des patrons, qui ont fait venir des ouvriers du Piémont.
L'année d'après, nouvel effort des ouvriers contre les Confidenti^
trois semaines de grèves, nouvel échec pour les grévistes: ce
que voyant, les patrons prennent l'offensive et, trois fois en neuf
mois, décrètent le lockout, rejetant une fois pour toutes le système
du « tour » et cherchant à briser l'organisation ouvrière.
Il fallait une fin à ces conflits sans fin, aux prétentions des
ouvriers et aux coups de tète des patrons. Ce fut le Consorzio qui
GÊNES ET MARSEILLE. 409
ly mit. A socialiste, socialiste et demi ! Il se pose lui-même en
intermédiaire entre les parties, interdit toute importation d'ou-
vriers nouveaux, fixe les tarifs, reçoit les salaires des mains des
patrons et les distribue aux ouvriers, légalise les roulemens ou
c< tours » et s'en Téserve^ à-lui-môme l'application journalière.
Cet acte d'autorité met naturelletnent en joie les ouvriers, dont
les principales exigences sont satisfaites : ce sont les patrons
qui se plaignent, bien qu'après tout, ce soit pour eux une sérieuse
garantie que cette intervention d'un pouvoir qui a tout intérêt
k la bonne marche des affaires. Tout cela, d'ailleurs, n'est en-
core que du provisoire. D'une part, aisée sur le papier, la ré-
forme Test moins en réalité ; jusqu'à présent, ligues et Confidenti
ont continué leur service en sous-main, et il faudra du temps
pour que les agens officiels suppriment les officieux. D'autre
part, c'est un jeu dangereux que joue là le Consorzio, et il est
olair que, lorsqu'il y a dans un port douze mille ouvriers pour
c^ûq à six mille à employer ; que les ouvriers ne travaillent
cjn'un jour sur deux, souvent un sur trois ; que les progrès de
l'cutillage mécanique restreignent de plus en plus les emplois,
1^ calme n'est qu'apparent et que, d'un jour à l'autre, on peut se
*^uver aux prises avec des difficultés très graves. On dit bien
^Tie les nouveaux travaux emploieront les bras, et qu'après les
"fcmvaux terminés, le développement du port réclamera plus de
^*Xiain-d'œuvre. N'empêche que, tant que le travail ne sera pas « or-
S^nisé, » il y aura des conflits possibles, et aussi bien est-ce à
i* « oi^aniser » que le Consorzio travaille maintenant : à créer des
^« coopératives » d'ouvriers, ou à les développer, car il en existe
^iéjii ; à les réglementer, sous le contrôle de l'autorité, à les pré-
X>arer à remplacer les « ligues » socialistes et à se charger acces-
soirement de tels ou tels services d'assurance et. d'épargne, qui
<lonnerontàleurs membres le sens de l'ordre et de la responsabi-
lité. Le Consorzio n'est encore qu'au commencement de ce travail
d'oi^nisation, mais, dès à présent, on ne peut se défendre de tristes
Téflexions quand on voit chez nos voisins ces vigoureuses initia-
tives, dont il peut sembler qu'il y aurait certains traits, — non
pas tous, — à imiter chez nous, quand on compare ces efforts et
ces progrès de nos rivaux au désordre et à la désorganisation
qui régnent à Marseille et qui, d'un jour à l'autre, comme en ce
moment, peuvent vider les quais et les bateaux, tarir les affaires
elles salaires, ou bien, — pis encore, — à cette tourmente d'anar-
410 REVUE DES DEUX MONDES.
chie qui se déchaîna naguère sur le grand port français, spectacZ ^^i"&
inoubliable, hélas! à qui Ta vu une fois: les essais de grè\^^^\Q
générale, les violences dans la rue, les pillages en plein jour^K:.paT
les chants révolutionnaires, hurlés parmi les actes de sauvs>^^^\ra
gerie, nulle protection du travail, toute vie économique arrêt^s:^4té
pendant des moisi
IV
Nothing succeeds like success, disent les Américains avec lev^seoj»
drôlerie pénétrante : le succès engendre le succès, les succ^^^zwés
s'appellent les uns les autres. Gènes en est présentement à cet^'^te
heure des victoires faciles, à cette heure où tous les obstacl ^JMes
s'aplanissent d'eux-mêmes, où les progrès semblent venir spor^ n-
tanément. Cette heure-là, Marseille Ta connue, mais ensuite < «/
venue celle de la lutte, lutte contre les concurrences étrangèr-^^s
et aussi contre les difficultés intérieures, car on Ta souv^^sit
constaté, les hostilités ouvrières augmentent toujours à mesu^-^re
que la prospérité décroit.
Sans parler de son admirable position géographique, M»^x^
seille, à la différence de Gênes, est un centre industriel de pr-^—
mier ordre. Les produits et les besoins de ses industries so-:*^*
immenses; les statistiques nous disent que les trois quarts c9^^
mouvement de son port ont leur point de départ ou d'arrivée da*^^^
la ville elle-même, dans les usines ou la consommation local-^^ ^
et, s'il est yrai qu'à Sampierdarena, dans le faubourg de Gên^^ ^
on voit s'élever maintenant des fabriques aux murs peints en clmJ^^^
et noircis en même temps de fumée, des rangées sans fin d^^
maisons d'ouvriers, lépreuses et déguenillées, le temps n'est pi
proche où Gênes fera figure dans le monde industriel conmie
elle fait maintenant dans le monde commercial. Ajoutez autre
chose encore, en faveur de Marseille : les progrès de Gênes
seront embarrassés dans l'avenir par une difficulté d'ordre tech-
nique, l'insuffisance des voies d'accès et du matériel roulant. La
grande question du port de Gênes, a-t-on dit souvent, est une
question de chemins de fer : Gênes manque de wagons pour
expédier ses marchandises, et manque de lignes ferrées, — elle
n'en a qu'une, à quatre voies il est vrai, mais d'exploitation dif-
ficile, — pour expédier ses wagons vers le nord, vers Noyi, et
de Novi vers Turin et Milan. On travaille à remédier au mal.
GÈNES ET MARSEILLE. 411
mais il faudra du temps pour y arriver ; or, en attendant, le Sim^-
pion va s'ouvrir, et Gènes, ne pouvant satisfaire actuellement à
une augmentation brusque et considérable de trafic, ne sera
d'abord en mesure d'en profiter que pour partie : de là un délai,
délai de grâce, dont Marseille pourra et devra profiter, pour for-
tifier et développer ses positions dans le commerce international.
Marseille a donc, croyons-nous, dans ses industries propres,
auxquelles on peut ajouter le trafic franco-algérien, monopole
du pavillon français, une solide base d'opérations dans la lutte
contre ses rivaux; Marseille peut lutter, doit lutter énergique-
m^t pour se relever et reprendre son rang dans le monde com^
mercial maritime, car sa prospérité importe à la prospérité na-
tionale. La lutte est d'autant plus nécessaire que, si Gènes est le
grand concurrent méditerranéen de Marseille, Gênes et Mar-
seille ont maintenant d'autres rivaux qui leui* sont communs : ce
sont les ports du Nord ; c'est Rotterdam surtout, dont la zone de
pénétration s'étend jusqu'en Suisse et dans l'Est français, grâce
aux progrès réalisés par la navigation intérieure en Allemagne,
grâce à l'aménagement du Rhin et à la merveilleuse organisa-
tion de cet immense entrepôt qu'est Mannheim. Une tonne de
blé ne coûte guère aujourd'hui, de Rotterdam à Mannheim, et de
Mannheim à Zurich, que de 18 à 20 francs selon la saison; de
Gênes à Zurich, elle coûte plus de 23 francs. Le jour où, le porl
de Strasbourg étant aménagé, la tête méridionale de la naviga-
tion du Rhin se trouvera reportée de Mannheim à Strasbourg,
le danger de concurrence sera encore accru, notamment pour la
France et pour Marseille.
Mais comment lutter? Marseille demande deux armes, le port
franc et le canal de jonction du Rhône à Marseille. Personne
ne niera que l'ime et l'autre ne soient utiles : mais suffiront-
elles? Suffira-t-il, pour rendre à Marseille sa prospérité d'antan,
de joindre son port au Rhône par un canal de grande navigation,
sans savoir si les améliorations faites et à faire au cours du
Rhône pourront permettre un mouvement important de naviga-
tion, et quitte à taxer de droits supplémentaires tout le fret arri-
vant à Marseille, le fret qui profitera comme celui qui ne profi-
tera pas du nouveau canal? D'autre part, suffira-t-il de créer une
« zone franche » dans le port de Marseille pour voir se réaliser
ce but essentiel, le développement de nos exportations, alors
que notre politique reste énergique ment protectrice, et nos
412 REVUE DES DEUX MONDES.
règlemens douaniers plus prohibitifs encore? Nouis avons ce
défaut, en France, dans un cas grave, de croire volontiers au
remède unique et souverain, qui guérit tout : à la « panacée; » il
n'y a pas de panacées, ni économiques, ni sociales, ni politiques!
Quand un mal tient à des causes profondes et générales, c'est à
elles qu'il faut s'en prendre pour trouver un remède. Quoi qu'il en
soit, dans l'espèce, sans chercher la panacée, il y a des petits
moyens qui, dans une certaine mesure, feraient sans doute quelque
bien : ne serait-ce que la réduction des droits de port et de leurs
annexes, droits qui, dans l'ensemble, sont notablement plus élevés
à Marseille qu'à Gènes, et qui sont plus élevés pour les bateaux
français que pour les bateaux étrangers (1). Mais ce qu'il fau-
drait surtout, n'est-ce pas plus de bon sens et de discipline chez
les ouvriers, d'initiative chez les conmierçans, d'unité et de
fermeté dans l'administration du port; plus d'esprit public sur-
tout dans la nation, avec un allégement des charges financières
du pays ; toutes choses dont il n'est que trop clair, hélas ! que
nous sommes fort loin?
L. Paul-Dubois.
(1) Un iteamer de 4 500 tonneaux, venant d'un port d'Europe et sortant sur
lest, paiera, à Marseille, selon les calculs récemment établis, i fr. 52 par tonneau
de jauge, s'il est étraufçer, et 1 fr. 58, s'il est français ; un steamer de i 500 tonneaux,
dans les mêmes conditions, paiera 1 fr. 70 par tonneau, s'il est étranger, et 1 fr. 72,
s'il est français. (Les ports maritimes en France, t. VII, Marseille, 1899, pubUca-
tion du Ministère des Travaux publics.) — A Gênes, le droit de port est uniformé-
ment de i fr. 40 par tonneau, avec faculté d'abonnement annuel au prix de 1 fr. 20
par tonneau.
LE
RETOUR DE VARENNES
JUIN 1791
LA RENTRÉS
Le temps était superbe, la route semblait, pour ainsi dire
vivante ; dans tous les villages, dans toutes les fermes iso-
lées, on savait, maintenant, la fuite et l'arrestation du Roi.
C'était, stir le pavé, de poste en poste, un incessant va-et-vient
de courriers, d'estafettes, de curieux; les paysans, sur leurs
seuils, regardaient : la voiture des commissaires de l'Assemblée,
à chaque halte, était annoncée, attendue, entourée; on saluait,
on acclamait; les palefreniers montraient du zèle, les postillons,
joyeusement, sautaient en selle et se faisaient gloire de mener à
grande allure. A neuf heures du matin, les commissaires en-
traient à la Ferté-sous-Jouarre, — seize lieues de Paris, — pas-
saient le pont de la Marne ; à l'entrée de la ville, leur voiture
s'arrêta, la procession de la Fête-Dieu «sortait de l'église; ils
mirent pied à terre, attendirent la fin du défilé, gagnèrent une
auberge où, pendant qu'on changeait les chevaux, ib se firent
servir à déjeuner. La municipalité de la ville vint les saluer : ils
apprirent là que la famille royale avait passé la nuit à Gh&lons
(i) Voyez la Revue des 15 avril et 1" mai.
414 REVUR DES DEUX MONDES.
et qu'une foute de paysans et de gardes nationaux la ramenait
vers Paris, par le chemin d'Épernay (1).
Ils poursuivirent leur route sur le pavé de Château-Thierry,
laissant à droite celui de Montmirail : les courriers se succédaient
à courtes distances, dans les villages, les gens attelaient des
charrettes pour aller voir ; d'autres partaient à pied, par groupes;
la route ressemblait à une rue très passante. La joie et l'enthou-
siasme régnaient dans toute cette admirable et riche vallée de la
Marne, où, durant Tété, quand midi chauffe, le jour splendide
semble faire des semailles de soleil ; sur tous les sentiers tblancs
serpentant à travers la fournaise des plaines, se hâtaient, soulevant
la poussière, des bandes de campagnards gagnant la grand'route.
A midi, les commissaires étaient à Château-Thierry : vers
trois heures, ils parvenaient à Dormans, gros village dont les
maisons, d'allure bourgeoise, s'alignent des deux côtés du pavé;
ib s'arrêtèrent à l'hôtel du Louvre, vaste et basse maison d'au-
berge, située près de la place circulaire où est la mairie et qui
forme, du côté de Paris, l'entrée du bourg.
Tandis que Bamave, Pétion, Maubourg et Dumas, très en-
tourés, se disposent à dîner, des courriers arrivant incessamment
apportent des bruits alarmans : « L'armée de Bouille est à la
poursuite du Roi; on a vu de la cavalerie sur les coteaux de la
Marne; la bande de patriotes volontaires qui ramène, à marche
forcée, la berline royale, est excédée et mal en état de résister
à l'attaque d'une troupe aguerrie; le Roi va être enlevé d'un ins-
tant à l'autre. Varennes est détruit, et ses habitans massacrés;
tout le pays se lève pour repousser l'ennemi; et c'est la petite
ville d'Epemay, où le Roi fait halte en ce moment, qui semble
devoir être le théâtre de la rencontre. »
(i) « La Ferté-sous-Jouarre, jeudi à neuf heures, Monsieur le président, nous
apprenons que le Roi et les personnes qui l'accompagnent ont passé la nuit der-
nière à ChÀlons où ils ont étéjconduits et escortés par une armée de gardes
nationales, accourues des départemens voisins au moment où la nouveUe de la
présence du Roi à Varennes s'y est répandue: nous espérons le joindre ce soir.
Nous avons donné sur notre passage les ordres les plus précis pour la sûreté et
la tranquillité de son retour et nous avons été parfaitement secondés par tes dis-
positions des citoyens. Partout l'impression du départ du Roi a été la même qu'à
Paris. La contenance du peuple est tranquille et aère : nous n'avons cessé de
recueillir les témoignages de sa confiance et de son respect pour l'Assemblée
nationale. Nous avons l'honneur d'être, Monsieur le président, votre très humble
et très obéissant serviteur («te) Pétion, Bamave, La Tour-Mauhourg. » Archives
du greffe de la Cour d'Orléans. Un fac-similé de celle pièce a été publié par Bixn:
benêt dans sa première édition.
LE RETOUR DE YARENMES, 415^
Quoique ces nouvelles parussent bien invraisemblables et que,
de la part de Bouille, une semblable « housarderie » ne présentât
aucune chance de succès, les commissaires, se contentant « de
manger debout un morceau et de boire un coup, » hâtèrent leur
départ. Dès la sortie de Dormans, Tallure devint plus lente, tant
la route s'encombrait de villageois accourus sur le bruit que les
uhlans de Bouille approchaient : ces héroïques paysans de Cham-
pagne, dont Tardeur ne devait pas être attiédie, un quart de
siècle plus tard, lors des grandes invasions, épilogue du drame
dont ils voyaient ce jour-là le début, ces braves gens dont la
naïveté et l'ignorance étaient proverbiales, arrivaient crânement
tous ensemble, « amenant les vieux, les femmes, les enfans, avec
des faux, des « croissans, » des fléaux, des broches, des sabres,
de vieux fusils... Ils allaient comme à la noce, des^arb em-
brassaient leurs femmes, disant : « Eh bien ! s'il le faut, nous
irons à la frontière tuer ce gueux-là, ce j...-f.....-là! Ahl nous,
l'aurons, ils auront beau faire I... » i
Ils couraient aussi vite que la voiture des commissaires, ils
applaudissaient, ils criaient : Vive la nation I Les députés, dans
leur chaise de poste, a émerveillés, attendris, » saluaient, sou- 1
riaient et passaient.
De quoi causaient-ils? De choses indifférentes, a raconté
Pétion ; il semble que, dans cette extraordinaire aventure de Va-
rennes, toute la révolution menaçante se soit, à maintes reprises,
esquissée et symbolisée; ici, c'est la royauté maladroite, vaincue,
avilie, feignant la résignation, qu'on traîne prisonnière vers sa
rivale victorieuse, l'Assemblée; celle-ci a dépéché trois de ses
membres, trois seulement, et chacun d'eux représente un de ces
partis dont la lutte impitoyable déchirera la France : un royaliste,
un constituticmnel, un républicain ; la droite, le centre, la gauche ;
la Plaine, le Marais, la Montagne. Genou contre genou, dans leur
berline, en cette circonstance si propice aux épanchemens de
fraternité, — un mot, qui, à chaque minute, est sur leurs lèvres,
— tous trois s'observent, s'épient, se soupçonnent, se taisent, et
cette comédie, mesquine au fond, passe sous le grand soleil,
parmi l'enthousiaste naïf du peuple obstinément crédule et si
bien grisé de promesses que vingt-cinq ans de massacres, de
guerres, de misère parviendront à peine à le désillusionner.
Les trois députés s'abstenaient donc de se communiquer leurs
réflexions : à certain moment, pourtant, comme on en était venu.
416 REVUE DES DEUX MONDES.
à parler du Roi, et que tous trois étaient tombés d'accord, « que
c'était une béte qui s'était laissé entraîner et qu'il fallait le traiter
comme un imbécile, » Pétion surprit un signe de Barnave à Mau-
bourg, (c un de ces signes d'intelligence pour celui à qui on les
fait, et de défiance pour celui de qui on ne veut pas être vu. »
On laissa donc la politique et l'on plaisanta : Dumas, à cheval
à la portière, jouait au soldat, il sondait le lointain, d'un regard
de stratège élaborant des plans. — « Si Bouille arrive, indiquait-
il, il ne peut surgir que par là, on l'arrête à ce défilé, sa cava-
lerie ne peut plus manœuvrer. » Il exécuta même une évolution,
déploya avec le plus grand sérieux la garde nationale d'un vil-
lage; puis il revenait à ses compagnons, qui se divertissaient de
ses prétentions militaires ; les milices villageoises le prenaient, de
bonne foi,«pour un conquérant, et il était le premier à rire de
leur confiance en lui; contraste éternellement surprenant entre
l'emphase officielle des héros de la Révolution et la jovialité de
leurs façons intimes; dès qu'on les surprend hors de la scène,
sans cothurnes et sans masque, ils sont si jeunes et de si sé-
duisante humeur, si pleins de l'amour de vivre et de la Joie des
aventures, qu'ils ont l'air de passionnément s'amuser, — - c'est
le seul mot, — des catastrophes qu'ils déchaînent et de l'ouragan
qui les emporte.
Il était sept heures après-midi, le soleil commençait à peine à
descendre sur la forêt de Ris et la chaleur était accablante. Après
les villages de Troissy et de Mareuil-le-Port, la route ondule entre
des collines, à droite, et la Marne. De l'autre côté de la rivière,
un long coteau barre l'horizon, velouté de grands carrés verts, de
ce vert mat des vignes crayeuses de Champagne, coupées de fa-
laises blanches, velues de bois au sommet. Les courriers se mul-
tiplient ; tous annoncent l'arrivée du cortège royal, la chaise des
députés traverse le hameau de Port-à-Binson ; des gens sur les
portes crient : « Le Roi approche ! » Une demi-lieue encore sur
la route bordée de paysans, campés, assis aux talus, les pieds
dans le fossé; puis une clameur lointaine, toutes les têtes pen-
chées vers le même point, là-bas, où s'élève un gros nuage de
poussière. Au hameau de la Cave, îlot de chaumières décrépites
et penchées, des gardes nationaux s'approchent de la voiture des
commissaires, qui maintenant s'avance au pas des chevaux entre
une double haie impatiente :
— Messieurs, voilà le Roi I disent-ils.
LE RETOUR DE VARENNES. 417
Une foule compacte barre la route, déborde sur les contre-
allées, dans les champs, jusqu'à la Marne, qui coule, à cet en-
droit, tout près du chemin : foule tumultueuse, en désordre, deux
mille hommes environ : gardes nationaux en uniformes divers, en
blouse, en vareuse, à cheval, à pied, entassés sur des charrettes,
débraillés, suans, assoififés, poussiéreux, triomphans; une
ferme (1) pose de guingois son portail en colombier, à gauche
de la route; au bas d'une petite descente, la berline royale ar-
rêtée, portières ouvertes, semble, dans la cohue effervescente, une
épave sous une bourrasque.
Les trois commissaires ont mis pied à terre, les huissiers pré-
cèdent, les têtes se découvrent : « Place I Silence ! Voilà les dépu-
tés de l'Assemblée nationale ! >> Un passage s'ouvre, dans la foule :
ils arrivent à la portière de la berline, d'où sort un bruit confus ;
la Reine, très émue, éplorée, se penche, les larmes aux yeux.
— Messieurs ! messieurs ! Ah ! monsieur de Maubourg !
Elle parle « avec précipitation, oppressée, » et prend la main
de Maubourg; son autre main se tend vers Barnave :
— Ah! monsieur! monsieur... qu'aucun malheur n'arrive!
(1) La ferme du Chône-fenda.
H est assez difficile de préciser l'endroit où les commissaires de l'Assemblée
rencontrèrent la berline royale ; les indications des témoins oculaires sont très
peu d'accord: A Port- à- Buisson {sic), écrit le Roi dans son Journal. — A une lieue,
une lieue et demie d'Épemay, sur une très belle route, dit Pétion. Entre Dormans
et Épemay, à un quart de lieue environ avant d'arriver à Êpernay, rapporta Bar-
nave à l'Assemblée, le 25 juin. Entre Épemay et Dormans, note Valori. C'est aussi
ce qu'écrit M">* de Tourzel. Ces indications, on le voit, sont assez vagues et presque
contradictoires.
Je crois qu'il faut attacher plus d'importance à ce que dit Mathieu Dumas : il
était le strafégiste de l'afTaire, il devait avoir, en cette qualité, examiné le pays
avec plus d'attention que ses compagnons ; d'ailleurs, le renseignement qu'il
donne est assez précis : Entre Château-Thierry et Chdlons, à deux lieues au delà
de Dormans, les voilures étaient arrêtées au. bas d'une petite hauteur oit la route
se rapproche de la rive gauche de la Marne. En comparant qes lignes avec le procès-
verbal des Gh&lonnais qui accompagnaient le Roi, gens du pays, connaissant les
localités, on arrive à déterminer assez exactement le lieu de la rencontre, —
IfAf. X et X, précédant le Roi, dit ce procès- verbal, avaient, proche de la ferme de
la Cave, fait la rencontré de MM. La Tour-Maubourg, Barnave et Pétion... ils sont
retournés avec eux au-devant du Roi..., etc.
Donc, les commissaires passèrent la ferme de la Cave avant de rencontrer le
Roi ; au delà de cette ferme, il n'y a qu'un endroit oii la route se rapproche de la
rive gauche de la Marne: c'est la ferme du Chéne-fendu, et cette ferme se trouve,
conformément encore à l'indication de Mathieu Dimias, « au bas d'une petite hau-
teur. » C'est là que les commissaires trouvèrent la berline royale arrêtée. On com-
prend très bien que la bande des marcheurs assoiffés qui l'entourflût ait fait une
lialte dès qu'ils aperçurent, coulant contre le talus du chemin, la Marne» que.
depuis Épemay, la route n'avait pas côtoyée.
TOMB XXI. — 1904. 27
418 REVUE DES DEUX MONDES
que les gens qui nous ont accompagnés ne soient pas victinB^^^l
qu'on n'attente pas à leurs jours!...
Madame Elisabeth serre le bras de Pétion.
— Le Roi n'a pas voulu sortir de France.
Louis XVI, à son tour, se penche.
— Non, messieurs, dit-il avec volubilité, je ne sortais pas ^a, je
l'ai déclaré, cela est vrai.
Maubourg répond quelques mots ; Pétion se borne à des Ah!
des mots insignifians, « et quelques signes de dignité sans dur^^^té,
de douceur sans afféterie. » Puis, brisant ce colloque, il tire=^s5 de
sa poche le décret de l'Assemblée, en donne connaissance au 1 toi,
qui l'écoute attentivement, sans mot dire : alors, montant su r le
siège de la berline, où se tiennent, impassibles dans leur lim — rée
jaune, Malden, Valori et Moustier, Pétion fait à voix très ha^Bute
une seconde lecture du décret. Tous les fronts découverts;^, le
plus religieux silence, le soleil déclinant derrière les coteaui^^ de
Ghfttillon, la campagne flamboyante et dorée, donnaient à c^^tte
scène une majesté singulière.
Dumas prit aussitôt la direction de l'escorte et commande le
départ; les commissaires exposèrent au Roi « que les cou. ^fi-
nances les obligeaient à prendre place dans sa voiture. » Rarn^^ve
et Pétion y montèrent, non sans quelque cérémonie.
— Mais, sire, nous allons vous gêner,... il est impossible cj*i®
nous trompons place ici.
La berline, en effet, contenait six voyageurs, mais le t^^^
insista.
— Je vous prie de vous asseoir, nous allons nous presser, vo"*^*
trouverez place.
Il désirait, au surplus, qu'aucune des personnes qui l'accoS^^^'
pagnaient ne le quittât. Le Roi et la Reine, dans le fond, s'éc^-^^'
tèrentet Rarnave prit, entre eux, la place du Dauphin que ^^
Reine assit sur ses genoux; la banquette du devant était occupa
par Madame Elisabeth et M"' de Tourzel, ayant entre elles ÂC^^""
dame Royale ; celle-ci se plaça debout devant sa gouvernante, ^^
Pétion s'installa en face de Barnave. Quant à La Tour-Maubour^^"'
il se réfugia dans le cabriolet des femmes de chambre.
On part, ainsi tassé, et, tout de suite, c'est un « caquetage. ^
« Le Roi n'a pas eu l'intention de sortir du royaume; la seul^^
chose dont on s'inquiète, c'est le sort des trois gardes du corps; >f^^
chacun, sur ces deux points, répète dix fois la même chose; les
LE RETOUR DE VARENNES. ^419
paroles se pressent, se croisent, sans ordre : il semble que c'est
uo thème d'avance concerté. Mais bientôt la conversation tomba;
Pétion, qui, pour la première fois, approchait la famille royale,
observait, sans trop parler : la mise très simple des voyageurs le
frappa; il remarqua que leur linge était fort sale; en levant les
yeux, il aperçut dans le filet de la voiture un chapeau galonné,
le chapeau de laquais qui avait servi au Roi dans son déguise*
ment et qu'on avait négligé de faire disparaître.
L'intrusion des commissaires apportait dans la carrossée
quelque embarras : la Reine restait boudeuse, bientôt elle laissa
tomber son voile et ne dit plus mot (1). Barnave, il faut l'avouer,
avait maladroitement débuté; imbu de la légende populaire
que l'un des gardes du corps qui se trouvaient sur le siège était
le comte de Fersen, ce gentilhomme suédois dont le dévouement
à la Reine donnait si beau jeu aux médisances, il se permit un
regard et un sourire malins, presque sardoniques. Marie-Antoi-
nette se hâta de faire connaître, sans affectation, le nom des
trois gardes, et Barnave se tut, subitement repentant. Pétion y
mit plus d'insolence et de rudesse ; il dit qu'il savait tout, « que
les fugitifs étaient montés près du château, dans jme voiture de
repiise, menée par un Suédois, nommé... » il feignit de ne pas
se rappeler le nom et le demanda à la Reine, qui répliqua, avec
hauteur : .
— Je ne suis pas dans l'usage de savoir le nom des cochers
de remise.
Pourtant, ces premières escarmouches passées, une sorte de
cordialité s'établit; le Roi se montra simple et bon; le visage de
la Reine « s'éclaircît. »
<( Elle (2) causait avec aisance et simplicité ; elle appelait Ma-
dame Elisabeth, « ma petite sœur, » et faisait sauter le Dauphin
sur ses genoux. Madame Royale, plus réservée, jouait avec son
frère; le jeune prince était fort gai et surtout « très remuant; »
il échappait aux bras de sa mère et s'insinuait entre les genoux
des deux commissaires, d'un air espiègle auquel s'ajoutait
(1) • L'arrivée de ces nouveaux compagnons de voyage mit d'abord du sérieux et
de rembarras dans le carrosse. La Reine, dans le premier moment, ne se souciait
nullement de se Uer avec eux ; elle prit même le masque je l'humeur, laissa
tomber son voile sur son visage, et résolut de ne pas ouvrir la bouche, pendant
toute la route, pour ne pas adresser la parole aux commissaires. » Relation de
Pontaages, dans les Mémoires de Weber.
(2) Narration Fontanges.
^rrww^^''
420 REVUE DES DEUX MONDES.
quelque chose de confiant à la fois et d'apeuré ; il posait mille
questions à « ces messieurs, » et, comme il jouait avec les boutons
qui garnissaient l'habit de Barnave, il y découvrit des lettres cp'il
épela. Vivre libres ou mourir, telle était la devise gravée, suivant
une mode assez répandue, sur ces boutons de métal. Enchanté
d'avoir déchiffré l'inscription :
— « Tiens, maman, vois-tu, dit-il, vivre libres ou ,mourir. »
f-: Il examinait les autres.
^■* ^ — « Ohî maman, sur tous, partout : vivre libres ou mourir.,.
p vivre libres ou mourir. »
^ La Reine ne répondit rien : d'ailleurs, nulle tristesse, pas
V d'abattement, beaucoup de bonhomie et « un air de famille »
qui plut à Pétion ; le Roi regardait d'une mine satisfaite. Pour-
tant il raconta, très affecté, le meurtre de M. de Dampierre.
— « C'est abominable, disait la Reine, M. de Dampierre faisait
beaucoup' de bien dans' sa paroisse; ce sont ses villageois qui
l'ont assassiné. »
Elle ajouta un fait qui lui tenait à cœur :
— « Pourriez- vous le croire? Je vais pour donner par la por-
tière une cuisse de volaille à un garde national qui paraissait
nous suivre avec quelque attachement ; eh bien ! on crie au garde
national: Ne mangez' pas, défiez-vous I en faisant entendre que
cette volaille pouvait être empoisonnée. Oh! j'avoue que j'ai été
indignée de ce soupçon et, à l'instant, j'ai distribué de cette vo-
laille à mes enfans et j'en ai mangé moi-même. »
Puis, engrenant une histoire à l'autre :
— « Nous avons été ce matin à la messe à Châlons, mais à une
messe constitutionnelle. »
Madame Elisabeth appuya. Pétion, choqué de ce genre de
persiflage, remarqua que cela était fort bien, que « ces messes
étaient les seules que le Roi dût entendre. »
De la promiscuité, de la crainte d'aborder les sujets trop brû-
lans, de la tranquillité qu'éprouvaient les fugitifs à se sentir
maintenant protégés, résultait ce miracle qu'ils plaisantaient sur
leur aventure. La nuit était venue; l'obscurité, presque complète
dans la berline, incitait aux causeries particulières : Barnave par-
lait à la Reine, Pétion à Madame Elisabeth, contre laquelle il était
serré; la voiture roulait très lentement, quoique Dumas fût par-
venu à immobiliser une partie de l'escorte, qu'il avait campée,
sous prétexte d'arrêter l'armée de Bouille, dans une fraîche
LE BETOUR DE VARENNES. 421
vallée, coupant la route, le long du Flagcot, en arrière de Ma-
reuil-le-Port; on bivouaqua sous les saules, on alluma les feux,
on posa des grand'gardes, tandis que la famille royale, ainsi
débarrassée de ses meneurs, poursuivait, avec moins de fatigue,
sa route vers Dormans.
La lune montait dans le ciel pur. Madame Royale, sur les
genoux de sa tante, s'était endormie ; sa tête reposait contre
Tépaule de Pétion, auquel il arriva un grand malheur. Le pauvre
garçon, qui, accoutumé à la pruderie bourgeoise de M""* Pétion,
approchait pour la première fois les grands de la terre, commit
la sottise de s'illusionner sur la familiarité de Madame Elisabeth,
aux yeux de laquelle, bien certainement, ce démocrate, en tant
qu'homme, ne comptait pas. Elle étendit son bras, sans façon ; il
ne retira pas le sien; les deux bras.se trouvèrent enlacés, et
Pétion, qui était bel homme et qui le savait, resta persuadé
que la sœur du Roi, frappée « du coup de foudre, » éprouvait
pour lui un sentiment des plus tendres qu'elle ne prenait pas la
peine de dissimuler (1).
Qu'il s'y trompât, la chose arrive à plus d'un petit bourgeois
fourvoyé dans le monde et qui prend pour de l'abandon le dé-
daigneux laisser aller des belles dames, mais le maladroit crut
devoir consigner, par écrit, le récit de de bonne fortune : dans
sa relation du retour de Varennes, il la conte en trente lignes
qui le vouent pour toujours au ridicule. On a publié en quatre
volumes les Œuvres de Pétion, que personne, d'ailleurs, n'a lues
ni ne lira jamais : de tout ce qu'il écrivit, ces trente lignes sur-
vivront comme un monument dïnfatuation et de naïveté.
Et c'est ainsi, Barnave s'entretenant à voix basse f^vec la
Reine, Pétion se croyant aimé de la sœur du Roi, les enfans
endormis, Louis XVI somnolent, que la berline entra dans
Dormans illuminé; on suivit dans toute sa longueur la rue
du bourg, pour s'arrêter à l'hôtel du Louvre, où, dans l'après-
midi, les commissaires avaient fait halte. Il était onze heures du
soir : la place de la mairie, les avenues qui y convergent,
(i) « Quoique Pétion ne p&t pas ignorer la haute vertu et l'extrême piété de
Madame Elisabeth, il se permit de lui adresser quelquefois des propos équivoques
qui eussent été déplacés envers une personne ordinaire mais bien élevée. Madame
Elisabeth fit semblant de ne pas les entendre et n'y opposa que le silence et le
mépris, mais, Pétion ayant osé se permettre quelques-unes de ces plaisanteries
triviales, sur la dévotion et la religion, Madame Elisabeth le releva avec beaucoup
de force et de vivacité. » Relation de Fontanges, dans les Mémoires de Weber.
422 REYUé DES DEUX MONDES.
étaient obstruées d'une multitude mugissante ; aucun cri de ~
Vive le ifot; mais sans cesse, Vive la Nation! Vive F Assemblée
nationale! Quelquefois : Vive Bamave! Vive Pétionl La berline
pénétra dans la cour de l'hôtel ; on en ferma les portières, dont
les clefs furent remises à la Reine. Quatre hommes de la garde
nationale de Dormans furent placés en sentinelles pour la nuit
autour de la voiture (1).
Au premier étage de l'auberge, la table était servie pour le
,Roi et sa famille : il avait convié les commissaires de l'Assem-
blée ; déjà, sans façon, Pétion s'était assis aux côtés de la Reine (2) ;
mais Rarnave, modestement, déclina l'honneur qui lui était offert,
et Pétion dtit se lever de table pour aller souper dans une autre
pièce avec ses collègues : le Roi leur envoya une bouteille de son
vin de Tokaï (3).
Rarnave et Pétion passèrent Hi nuit dans un même lit ; autour
de l'auberge, sur la place et dans les rues avoisinantes, grondait
la foule tumultueuse (4) : la population de toute la contrée af-
fluait à, Dormans, les vivres manquèrent ; il y eut un com-
mencement de révolte, vite apaisé : on but et on chanta en dan-
sant des rondes, jusqu'à l'aurore. Le Roi dormit trois heures
seulement, sans se dévêtir, étendu dans un fauteuil. Les cris :
Vive la Nation! Vive l'Assemblée nationale! qui commencèrent
/avec le jour, firent ime telle impression sur l'esprit du Dauphin
qu'il se vit en rêve avec des loups, dans un bois où sa mère était
en danger: il se réveilla en sanglotant; on ne put le calmer qu'en
le conduisant chez la Reine ; là, il se laissa recoucher et dormit
tranquillement jusqu'au départ (5).
Le vendredi 24 juin, dès cinq heures, Dumas et les trois
commissaires passèrent en revue, sur la route de Paris, les gardes
nationales, qui les acclamèrent. Avant six heures, sous un soleil
étincelant, la famille royale remontait dans sa berline (6) ; Pétion,
cette fois, prit place dans le fond de la voiture, entre le Roi et
(i) Souvenirs de Mathieu Dumas.
(2) Biographie universelle, article Barnave.
(3) Souvenirs de Mathieu Dumas,
(4) « 11 fut impossible de fermer l'œil de la nuit par le bruit qui se faisait duis
la ville. » Mémoires de M'^* de Tourzel.
(5) Mémoires de 3f»" de TourzeL
(6) « M. Truet, maire de Dormans en 1791, s'est signalé en se présentant au Roi,
qui lui donna sa main à baiser, et en présentant à l'infortuné monarque reTenant
de Varennes une garde d'honneur et de sûreté. >» Essai sur Dormans, par Fabbé
Robech, — 1814, — d'après un manuscrit déposé aux Archives de Dormans.
LE RETOUR DE VARENNES. 423
la Reine; Barnave s'assit sur le devant, entre Madame Elisabeth
et M"' de Tourzel. Le Roi, que sans doute on avait stylé, fit des
efforts pour converser : il s'informa si Pétion était père : le dé-
puté répondit qu'il avait un fils un peu plus âgé que le Dauphin:
puis, eomme, en sa qualité de philosophe stoïcien, Pétion ne
voulait perdre aucune occasion de donner une leçon au monarque,
il fit admirer k son royal interlocuteur la superbe vallée de la
Marne, dont on découvrait de la route, à mi-hauteur, toute la
splehdide opulence.
— Quel beau pays ! disait-il, il n'est pas dans le monde de
royaume qui puisse lui être comparé.
L'allusion, d'ailleurs, semblait perdue : Louis XVI ne quittait
paa son Itinéraire et ses caries, qu'il consultait avec application,
remarquant :
— Nous sommes ici dans tel département, dans tel district,
dans tel endroit.
Son visage restait froid, inanimé, « d'une manière vraiment
désolante, » et, à vrai dire, « cette masse de chair semblait
insensible. » Sa gaucherie, au reste, le paralysait : à certain
moment, il se laissa aller à parler des Anglais, de leur in-
dustrie : il articula une ou deux phrases, ensuite il s'embarrassa,
s'en aperçut, et rougit. « Ceux qui ne le ccmnaissent pas,
note Pétion, seraient tentés de prendre cette timidité pour de
la stupidité, mais on se tromperait; il est très rare qu'il lui
échappe une chose déplacée et je ne lui ai pas entendu dire une
sottise. »
La Reine, elle, causait beaucoup. Tout en grignotant les
cuisses d'un pigeon, dont elle jetait les os par la portière, elle
exposait son système d'éducation ; elle « parlait en mère de famille
et en femme assez instruite ; » répétant « qu'il fallait du carac-
tère » et désirant qu'on lui en crût. Les voyageurs parvenaient,
en devisant ainsi, k s'isoler du peuple armé qui, procession-
nellement, entourait et suivait la voiture ; toute tentative faite
pour dérouler les stores avait été accueillie par des murmures ; on
voulait voir la famille royale, et des têtes, à chaque instant, s'en-
cadrant dans la portière, plongeaient à l'intérieur de la berline
des regards d'avide curiosité.
A onze heures du matin, après cinq lieues au tour de roue,
on parvint à Château-Thierry; l'affluence dans le faubourg et
aux abords du Pont-de-Mame était si grande qu'on ne fit halte,
42i REVUE DES DEUX MONDES.
^ pour le relais, que sur la Levée, longue et double allée d'arbres
I qui borde la rivière et la sépare de la vaste place triangulaire du
F' Champ-de-Mars. La municipalité, dès la veille, avait publié la
défense « d^adresser à la famille royale aucune insulte; » des
Toix grossières pourtant s'élevèrent, criant : — « Louis, Toinette,
j, montre donc ta figure!» et, pendant Tarrèt de la voiture on
% « prenait plaisir à faire crier au Dauphin : Vive la Nation l ce
f dont le pauvre enfant s'acquittait de bonne grâce (1 ) . » Ces avanies,
\r d'ailleurs, profitaient aux captifs, en ce qu'elles leur valaient les
^ excuses des commissaires indignés ; ils y gagnèrent, en outre,
[ d'être délivrés pour ime étape de leur suante et traînarde escorte ;
V sur l'ordre de Barnave, à la sortie de Château-Thierry, la garde
''• nationale à cheval, venue de Soissons, barra la route (2); la
^ berline et le cabriolet qui la suivait partirent au grand trot (3),
^ entourés seulement de quelques cavaliers servant d'état-major
au général Mathieu Dumas. Une heure et demie plus tard, on
s'arrêtait à la Ferme de Paris, maison de relais isolée sur la
* route. Vignon, le maître de poste, eut à fournir trente-huit
chevaux (4), ce qui renseigne sur le peu d'importance de l'escorte
dont était accompagnée la berline ; on se remit en route sans.
embarras, à bonne allure, n'ayant à rencontrer, jusqu'à la Ferté*
! sous-Jouarre, qu^un seul village, Montreuil-aux-Lions, qu'on
traversa à fond de train, laissant déçus les groupes de paysans
rangés, bouche bée, sur les contre-allées.
L'entretien, dans la berline, se poursuivait « libre et même
gai (5). » Pétion, répondant aux questions du Roi, saisit Tocca-
sion de lui dire « ce que l'on pensait de la Cour, de tous les
intrigans qui fréquentaient le Château. » On parla de l'Assemblée
nationale, du côté droit, du côté gauche, « mais avec cette aisance
que l'on met entre amis. » Louis XVI suivait très intelligemment
la conversation, Pétion lui reprochant de ne lire que des feuilles
aristocrates :
(i) Histoire de Clidteau-Thierry, par Tabbé G. Porquet, 1839.
(2) « Nous nous sommes séparés de l'infanterie^ et nous n'avons gardé auprès
de la personne du Roi que les hommes & cheval. Par là, notre marche est devenue
beaucoup plus prompte et s'est faite avec le plus grand succès jusqu'à Meaux. >
Rapport de Barnave.
(3) Souvenirs de Mathieu Dumas.
(4) Archives nationales, M. 664. En novembre 1191 Vignon, n'était pas encore
parvenu à se faire payer.
(5) Toulonçeon. Histoire de France depuis la Révolution, t II, p. 38.
LE RETOUR DE VARENNE8. 425
— Je VOUS assure, répondit-il, que je ne lis pas plus l'Ami
du Roi que Marat (1).
Puis, il ajouta curieusement :
— Vous êtes pour une République, vous, monsieur Pétion?
Et Pétion, déjà courtisan, quoiqu'il ne respirât que depuis
vingt heures « Tair empoisonné de la Cour, » répondit:
— Sire, je Tétais à la tribune ; ici, je sens que mon opinion
change (2).
Marie-Antoinette paraissait prendre le plus vif intérêt à cette
discussion : <c elle Texcitait, l'animait, faisant des réflexions assez
fines, assez méchantes (3). » Comm^ elle cherchait à pressentir
sur ces mêmes points Barnave, celui-ci, très réservé, se défendit
de donner son avis, et détourna la tête.
— Dites donc, je vous prie, à M. Barnave, fit en riant la Reine
à Pétion, qu'il ne regarde pas tant à la portière quand je lui pose
une question (4).
Vers deux heures, à l'entrée de la Ferté-sous-Jouarre, où Ton
dut ralentir à cause de la descente, une foule entassée attendait
la berline dès qu'elle parut, ce fut une clameur : Vive la Nation 1
Vive r Assemblée I Vive Pétion! Ces cris, d'intention injurieuse,
laissaient le Roi très indifférent ; la Reine et surtout Madame Elisa-
beth s'en montraient froissées, et les députés, confus, ne savaient
comment se faire pardonner leur succès. Dans la rue du Limon,
qui traverse la ville, grande affluence, point hostile, presque
respectueuse. Le maire de la Ferté, Régnard de l'Isle, avait
demandé par courrier que la famille royale consentît à s'arrêter
chez lui, ce que le Roi avait accepté. La berline pénétra donc
dans la dernière ru« à droite, avant le pont, où s'ouvrait l'élé-
gant portail de la maison Régnard de l'Isle. L'habitation, récem-
m^it construite, était vaste et confortable; elle existe encore, un
peu décrépite, mais toujours élégante, avec ses fines toitures
d'ardoises moussues, ses hautes fenêtres à petites vitres de vieux
verre, ses deux ailes à balcon de fer surplombant la Marne, entre
lesquelles s'étend un jardinet en terrasse où s'ouvrent les
portes du rez-de-chaussée et dont le parapet domine la rivière.
Du côté de la rue, une cour, un peu triste, bien encombrée ce
(1) Voyage de Pétion.
(3) Toulongeon. Histoire de France depuis ta Révolution.
(3) Voyage de Pétion .
(4) Toulongeon. Histoire de France depuis ta Révolution.
42& REVUE DES DEUX MONDES.
jour-là; puis, un vestibule contenant le charmant escaliei^y sur la
rampe duquel la main de la Reine s'est posée. Les grandes
chambres du premier étage avaient été réservées au repod de 'la
famille royale : tandis que les femmes de chambre y réparaient
la très modeste toilette de la Reine et que M""* de Tourzel lavait
les enfans, Barnave, Pétion et La Tour-Maubourg se dégour-
dissaient sur la terrasse : l'endroit était frais, éloigné du bruit et
à Tabri des indiscrets ; la vue qu'on y découvre est riante : la
Marne, verte et claire, sur un fond de grandes herbes ondulantes,
les maisons du faubourg de Gondets sur l'autre rive, et, au delà,
les coteaux de Jouarre.
Madame Elisabeth, prête la première, vint sur cette terrasse
retrouver les commissaires : elle s'entretint assez longtemps avec
Pétion, que décidément elle avait conquis: « Je serais bien
étonné, écrit-il, si elle n'avait pas une belle et bonne àme^
quoique très imbue des préjugés de naissance et g&tée par les
vices d'une éducation de cour. » La Reine parut ensuite et fit
quelques pas avec Bamave; puis le Roi, descendant le perron,
très bonhomme dans sa chemise sale et son habit de voyage brun
peluché, s^approcha des députés et leur demanda, sans façon, s'ils
voulaient lui faire le plaisir de dîner avec lui.
Sur le pont, aux berges de la rive droite, la foule entassée
regardait, de loin, se jouer, dans ce jardinet, cette page d'his-
toire : on distinguait mal les personnages, mais on reconnaissait
les deux enfans qui s'amusaient à courir en attendant le dîner.
La table de la famille royale était dressée dans une des salles du
rez-de-chaussée; les députés ayant refusé l'invitation du Roi,
dans la crainte de paraître suspects (1), demandèrent à être servis
dans une autre pièce. Les repas furent « splendides, » au dire
de Pétion (2) ; simples, mais proprement présentés, s'il faut en
croire M"*' de Tourzel ; un fait digne d'être rapporté est la con-
duite de M'^'' Régnard de Lisle, qui ne voulut point consentir,
quoique le Roi l'en priât, à prendre place à la tablé royale (3) :
(1) « Noua conférâmes, MM. Mauboorg, BamaTe et mol, pour savoir si nous
accepterions. Cette familiarité, dit l*un, pourrait paraître suspecte. Gomme ce
n'est pas l'étiquette, on pourrait croire que c'est à l'occasion de sa iituation
malheureuse qu'il nous a invités. Nous conylnmes de refuser, et nous fùmeolui
dire que nous avions besoin de nous retirer pour notre correspondance, et qu
nous empêchait de répondre & l'honneur qu'il nous faisait. » Voyage de Pélion,
(2) Mémoires,
(3) «... La Reine ne vit près d'elle qu'une femme qui, à la modeitie de son
LÉ RETOUR DE YARENNE8. 427
eoiffée de son plus beau bonnet de bonne ménagère, son trous-
seau de clefs pendu à la ceinture de son tablier (1), veillant à
i^out, dirigeant ses domestiques, elle servit elle-même (2) la Reine
et se tint debout, derrière sa chaise, tant que dura le dîner ; à la
fin du repas, comme on se retrouvait sur la terrasse, M. Régnard
de risie, s'approchant de Ramave :
— Si vous le permettez, dit-il, on criera : Vive le Roi (3) ! I
A cinq heures, Dumas fit atteler les chevaux et donna le si-
gnal du départ. Dès que la berline parut, tournant Tangle de la
inie pour s'engager sur le pont, une poussée telle se produisit que
la. haie formée par la garde nationale fut rompue : il y avait là
des curieux forcenés venus de Paris. Dans la bagarre, la voiture
fut tellement pressée que la Reine ne put réprimer un mouve-
xa^Qt de frayeur. Le Dauphin poussa des cris : un homme, irès
échauffé, fendit la foule et jeta cette injure.
— Pour une brute comme celle-là, voilà bien du train !
Pétion avança la tête et reconnut un député breton, Kervélégan,
^fu.i poursuivit, très important, s'adressant à ses deux collègues :
— Sont-ils tous là ? Prenez garde, car on parle encore de
les enlever : vous êtes là environné de gens bien insolens !
— Yoilà un homme malhonnête, dit la Reine en détournant
la. tète.
Ce fut le seul incident du voyage jusqu'à Saint-Jean-les-Deux-
Jixmeaux, la poste suivante, où, trois jours auparavant, au petit
jour, les fugitifs, pleins d'espoir, avaient relayé.
De là, jusqu'à Meaux, dont on atteignit les premières mai-
sons vers huit heures du soir, la route, absolument droite, était
garnie d'une double rangée de badauds. A Trilport, dans d'au-
, très villages, les habitans, devant les maisons, avaient dressé desf
tahles couvertes de pain tout coupé, de brocs de vin, de bièr^
®t d'eau (4); le cortège passé, il ne restait rien; l'élément pari-
''^^^Qtjen, à la simplicité du costume qu'elle yenalt de prendre, avait plus l'air de
^ouIqJp demander des ordres que d'en donner, et la Reine désira savoir où est
'^ Maîtresse de la maison. — Dès que le Roi ou la Reine honorent une habitation
f^ leur présence, eux seuls y sont les maîtres, répond à l'instant la digne
^**UHc. » Histoire de l'événement de Varennes, par le comte dé Sèze, 1843.
(1) Souvenirs de Mathieu Dumas,
^ (^) « La femme du maire, ne voulant point, par délicatesse, manger avec la
^^^^e royale, s'habilla en cuisinière et la servit avec autant de zèle que de res-
^^^t. » Mémoires de Af— de Tourzel.
(3) J.-S. Cazotte, Témoignage d*un royaliste,
(4) Compte rendu par Bodan.
428 REVUE DES DEUX MOKDES.
sien, fanfaron et godailleur, mêlait déjà sa note débrailUv.
tumulte qui saluait les prisonniers. Le long du faubourg Saii
Nicolas, Taccueil fut le même : bruyant, ricaneur, insultant.
La berline, souvent arrêtée, avançait lentement, par saccades,
sous un ciel de plomb (1), une étouffante atmosphère d'orage,
dans Tétranglement des rues de la vieille ville ; c'était un en-
tassement humain; l'escorte fut bientôt disloquée, en déroute,
émiettée ; et c'est livrée aux hasards des colères populaires que,
dans la nuit qui tombait, parmi les vociférations et les menaces,
la famille royale atteignit la place Saint-Étienne et le parvis de
la cathédrale. Les gardes nationales locales s'étaient massées là,
et aussi un bataillon de la garde parisienne, arrivé dans la ^
journée (2).
La voiture pénétra dans la cour de l'Évêché et s'arrêta au Ji
pied de la massive et sévère tour carrée qui forme avant-corps s
à la façade du palais de Bossuet. Aux fenêtres, dans les cours, «,
sur le chaperon des murs, sous les voûtes du jardin, aux ogives s
de la maîtrise, partout, des gardes nationaux encore ; on en voyait Si
penchés aux lucarnes des toitures, hissés au faite des cheminées,
accrochés aux sculptures effritées de la cathédrale, qui noyait
dans la pénombre sa colossale silhouette, magnifique et grise, «i
de ce gris ocreux des vieilles églises de la Brie. La porte basse ^
qui sert d'entMe à l'Évêché donne accès à la rampe de bri-
ques dont les plans très déclives tiennent lieu d'escalier (3). On
monta, traînant les pieds à la lueur des torches, dans ce décor
d'une nudité austère, jusqu'aux appartemens préparés en hâte
pour le Roi et sa suite.
La maison épiscopale était démeublée depuis le départ de
Mgr de Polignac, qu'avait récemment remplacé un évêque con-
stitutionnel, nommé Mgr Thuin : celui-ci, n'occupait'^dans le ^®
vaste palais qu'une chambre, très pauvrement garnie, et il fallut, «^»
en hâte, à l'annonce de l'arrivée du Roi, courir au couvent des ^^
Ursulines, chez qui M. de Polignac avait provisoirement déposé ^*^
son mobilier : on rapporta deux lits pour le Roi et la Reine; des
bourgeois complaisans de la Aille prêtèrent d'autres lits et des
couchages, et, tant bien que mal, on organisa les logemens.
Jt
— ]-
««s
(1) V. Modeste, Le passage de Louis XVI à Meaux,
{2) Idem.
(3) En descendant de voiture, M"« de Tourzel, épuisée de fatigue, s'évanoutf, ^t« ">
on la porta chez la concierge de l'Évêché : Mémoires de M»» de Tourzel.
LE RETOUR DE' YARENNES. 429
Le premier étage de J'Evèché n'était pas, comme il est au-
jourd'hui, divisé en plusieurs salons; il comportait une, très
longue salle capitulaire, à l'extrémité de laquelle s'ouvrait un seul
appartement composé de trois grandes pièces : la première avait
servi, croit-on, de salon à Bossuet ; une autre contenant une
alcôve ouvrait par deux hautes fenêtres sur le jardin; on Tat-
tribua à la Reine : la troisième, où le Roi devait coucher, com-
munique avec la précédente ainsi qu'avec le premier salon, qui
sert à ces deux pièces d'antichambre commune.
Quand la famille royale parvint à la salle capitulaire, qu'elle
dut suivre dans la moitié de la longueur pour gagner ses appar-
temens, l'immense pièce se trouvait encombrée d'une cohue
d'officiers de tous grades, de municipaux, de délégués de la garde
parisienne, et aussi de ces curieux, Insinuans et dégourdl<%, qui
parviennent à se glisser partout où il y a un spectacle à voir. Dans
le salon qui suivait, on avait installé trois lits pour les gardes
du corps : le couvert» du souper y était déjà dressé. La Reine,
avec sa fille et Madame Elisabeth, s'enferma dans sa chambre;
le Roi s'installa dans la sienne avec le Dauphin : il commença
par examiner posément les dispositions de la pièce, ouvrit une
petite porte dissimulée dans la tapisserie, aperçut un escalier
dérobé, s'informa où cet escalier conduisait et pria qu'on y mit
une sentinelle. Puis il se dévêtit, s'assit, en chemise, dans un
fauteuil ; comme la chaleur était excessive, et qu'il en souffrait
beaucoup, il avait demandé qu'on laissât ouvertes toutes les
portes, de sorte que les curieux, entassés dans la grande salle et
contenus par deux sentinelles, l'apercevaient dans ce simple cos-
tume, très peu soucieux des regards fixés sur lui (1).
A neuf heures, on annonce le souper : le pauvre évêque
constitutionnel s'étant trouvé dans l'impossibilité de fournir le
moindre matériel de table, on avait fait appel à l'obligeance des
habitans de Meaux ; une partie de la vaisselle et du linge furent
empruntés à la Poste-aux-chevaux, voisine de l'Évêché, et Ton
commanda le repas à Levallois, le premier cuisinier de la ville :
le menu était imposant, plus peut-être que délicat ; on en a con-
servé le détail.
— Les potages,
— Les côtelettes de veau glacé; les poulets gras à la Tartare;
la matelotte it anguille; les maquereaux à la maitre-d* hôtel.
(i) Soutenin de Mathieu Dumas,
430 REVUE DES DEUX MOTOES.
— Les poulets rStis et les pigeons de volière; les lapereaux.
— Les deux salades; les artichauts à la sauce; les artichauts
frits ; les deux plats de petits pois,
— Les deux crèmes à Fanglaise; les deux petits gâteaux
à! abricots; les quatre jattes de fraises ; les quatre assiettes de sucre;
les deux assiettes de cerises; les assiettes de biscuits et maca-
rons (1).
Pendant ce souper, servi rapidement i^t qui fut court, les
salles de TÉvéché s'engorgeaient d'une affluence sans cesse plus
compacte, et aussi les corridors, la rampe, le jardin, — le grave
jardin de Bossuet, planté de buis en dessin de mitre, — et en-
core le parvis, la place, les rues. Pendant toute la nuit, conti-
nuellement, s'accumulaient, aux portes fermées de la ville, les
populations campagnardes, campant dans les fossés, au pied des
antiques tours, sur les vieux remparts, et, le bourdonnement
sourd de cet entassement humain parvenait jusqu'aux salles
nues et sonores où veillaient le Roi et la Reine (2).
Le Roi, incommodé par la chaleur, avait, contre son habi-
tude, très peu soupe et s'était retiré de bonne heure. La Reine,
inquiète du lendemain, s'informait fréquemment de l'état de
Paris. Les commissaires, après avoir « mangé un morceau »
dans une salle à part, rédigeaient leurs dépêches, quand la Reine
fit demander M. Barnave. D'après une tradition, elle se serait
promenée avec lui dans le jardin épiscopal, et lui aurait com-
muniqué ses craintes au sujet des gardes du corps. Ces malheu-
reux subissaient depuis trois jours un martyre sans relâche.
Comment et pourquoi le peuple regardait-il ces serviteurs
comme les promoteurs de l'évasion ? Lui avait-on soufflé que
Tune de ces livrées jaunes tant honnies et tant conspuées, dis-
simulait, comme Barnave l'avait cru, le comte de Fersen, le fa-
milier de la Reine, l'étranger, sur qui, dans l'opinion populaire,
pesaient toutes les responsabilités, sur qpii, par suite, s'accumu-
laient toutes les rancunes ? Ou bien les colères, encore timides,
retombaient-elles sur ces trois hommes, n'osant frapper directe-
ment la Majesté royale? Toujours est-il que, depuis le départ de
Varennes, ils avaient vu, plusieurs fois, la mort de bien près. La
veille notamment, entre Dormans et Château-Thierry, la foule
(1) V. Modeste, Le passage de Louis XVI , Toute cette victuaîUe ne coûta que
76 livres, 10 sols.
(2) Ibid.
LE RETOUR DE YARENNES. 431
s'était ruée sur eux dans rintention de « les garrotter aux roues
de devant du carrosse » et de les écraser sous la voiture en
marche; déjà, quelques exaltés avaient arrêté les chevaux, et
Barnave s'était vu obliger de mettre pied à terr^ et d'employer
toute l'autorité de son caractère pour forcer ces monstres à se
désister de leur affreux projet (1).
On redoutait donc, pour ces trois hommes, la rentrée danâ
Paris, qui s'annonçait menaçante ; Valori, dont le fantaisiste Précis
historique ne doit être consulté qu'avec grande prudence, rap-
porte ici un beau discours à la Tite-Live qu'aurait fnrononcé le
Roi: « Témoins et compagnons de notre infortune, vous en par-
tagez la douleur... » Â l'en croire, Pétion aurait proposé de
déguiser les trois gardes et de les faire évader, sous prétexte do^
leur épargner la colère de Paris, mais, en réalité, « dans rin*-
tention secrète de les faire assassiner par derrière... » Il est
probable que, le souper fini, les commissaires de l'Assemblée
et le général Mathieu Dumas se réunirent à la famille royale et
cpi'on parla de la journée du lendemain. Il paraît certain que
la Reine insista pour que les gardes conservassent leur livrée.
« Le Roi, dit-elle, doit rentrer à Paris avec sa famille et ses
gens comme il en est sorti (2). » Pétion ne parle pas de ce conci-
liabule, auquel peut-être il n'assista pas.
Le samedi, 25 juin, dès cinq heures, tout le monde était de-
bout au Palais épiscopal de Meaux. Le Roi, en faisant sa toilette,
jugea son linge si sale qu'il emprunta une chemise à l'un des
huissiers de l'Assemblée.
On servit à la famille royale un plat d'œufs, de la crème, du
sucre et des pains mollets. Le maître de poste eut à fournir
vingt-quatre chevaux, onze pour les deux voitures du Roi, huit
pour deux voitures de suite, deux bidets, l'un pour un officier dn
service, l'autre pour La Tour-Maubourg qui ne se souciait pas de
faire son entrée à Paris dans le cabriolet des femmes de
chambre (3) ; enfin on attela de trois malliers le chariot où les
Varennois triomphans s'entassèrent (4). Quant à Mathieu Dumas,
il s'adjugea pour la journée le beau cheval f Argentin que , quatre
jours auparavant, l'officier de Eriges avait laissé à Meaux (6). six
(1) Préeiê hiêtorique du comte de Valori,
(2) Souvenire de Mathieu Dumas.
(3} Nouvelle Revue, 15 mai 1902. Louis XVI à Varennes,
(4) Archives nationales, M. 664.
(5) Souvenirê de Mathieu Dumas,
r
432 REVUE DES DEUX MONDES.
heures, on était en route, sons un ciel de feu, sans un nuage,
par une chaleur de 22 degrés, qui faisait prévoir une écrasante
journée. Dès la porte de TÉvêché, le cortège se heurta à une
cohue si dense qu'elle paraissait infranchissable : elle s'ouvrit
pourtant, parmi les cris, devant les croupades des chevaux de
la garde nationale parisienne, dont un détachement encadrait la
berline (1). Pétion avait repris sa place, sur la banquette, entre
Madame Elisabeth et M""* de Tourzel : Madame Royale resta
presque constamment sur ses genoux; Barnave était assis au
fond entre le Roi et la Reine , et tenait le Dauphin debout entre
ses jambes; sur le siège, lés trois gardes du corps, très serrés sur
Tétroit strapontin, étaient, comme les chevaux, la voiture, Tes-
.corte elle-même, couverts de la poussière soulevée par les
sabots des chevaux et le piétinement de la foule, et qui péné-
trait dans la berline en tourbillons suffocans.
Le Roi, « tout aussi flegme, tout aussi tranquille qpie si rien
n'eût été, » avait à ses côtés, dans la voiture, une carafe d'oran-
geade, dont il se versait de temps à autre, une rasade : il pré-
sentait lui-même le verre à Pétion auquel il servait complaisam-
ment à boire. La Reine, Madame Elisabeth et M"' de Tourzel,
pendant les treize heures que dura la route, vue manifestèrent
aucun désir. Le jeune prince fut moins patient : une sorte de
grande tasse d'argent servait à ses besoins. Le Roi la lui présenta
à plusieurs reprises; une fois même, ce fut Barnave qui s'acquitta
de cet office.
 dix heures, on descendait la côte très rapide qui précède
Claye, où Ton changea de chevaux. La bourgade traversée, dès
qu'on eut repris au pas, dans la foule, la marche sur le pavé pou*
dreux, la cohue, plus animée et plus bruyante, de nouveau
assiégea la voiture : le bouillonnement de Paris envoyait son
écume jusque-là : à chaque tour de roue, on sentait grandir les
colères ; et cette marche lente vers l'immense ville dont on devi-
nait, dt rhorizon la fermentation menaçante prenait, de cette
expectative, une solennité tragique.
Villeparisis passé, vers midi, le cortège entrait ^ans le bois
de Bondy; un nouveau détachement de la garde à cheval pari-
sienne était posté aux abords de la forêt : les cavaliers tentèrent
de se frayer un passage jusqu'à la berline ; mais les grenadiers ne
^1) Mémoires de Pétion,
^' LE RETOUR DE VARENNES. 433
voulurent pas céder la place; il y eut une mêlée, sabres au
clair, baïonnettes croisées; dans le désarroi de la garde, une
bande de forcenés tout à coup sortit du fourré, en poussant des
clameurs féroces, et s'élança à l'assaut du cortège; des femmes
échevelées, à demi ivres, — les mégères des journées d'Octobre,
— passaient sous le ventre des cbevaux pour arriver jusqu'à la
Reine; ce fut une boufifée d'ordures : « La b..., la gueuse, la
p...! »
— Elle a beau nous montrer son enfant, on sait bien qu'il
n'est pas du gros Louis. — Le Roi, très distinctement, entendit
ce propos : le Daupbin, effrayé du bruit, du choc des armes, des
figures horribles, se mit à pousser des cris. Sa mère l'attira à elle ;
Pétion vit des larmes sur les joues de la Reine.
A trois heures, on atteignit Pantin, courte halte. Lafayette
attendait là avec son état-major; sous l'implacable soleil, dans la
rue droite du village, était tassée une cohue silencieuse; tel était
le mot d'ordre de Paris : pas un mot et les têtes couvertes. De
temps à autre pourtant, lorsque apparaissait à la portière le visage
de Pétion ou celui de Bamave, un grand cri de : Vive la Naiianl
partait, vite réprimé par des chuti impératifs. Quand les voitures
se remirent en marche, il sembla qu'elles entraînaient les popu-
lations de toute une province : dans les champs, aussi loin qu'on
pouvait voir, c'était un moutonnement de têtes; sur la route
large, une armée, au pas d'enterrement, marchait; du lointain,
en avant, en arrière, parvenaient des bruits de tambour, des
cris, des chants; mais, sur le passage des fugitifs, pas une cla-
meur, pas un salut; des bousculades, des piétinemens, une curio-
sité effrénée, des regards avides scrutant l'attitude du Roi, celle
de la Reine surtout, qu'on apercevait à peine dans la berline sur-
chargée de patriotes, hissés sur l'impériale à la place des bagages,
assis sur les paracrottes, cramponnés aux cous de cygne, juchés
aux ressorts, partout où il y avait place pour accrocher la main
ou pour poser le pied. Sur le siège, deux grenadiers, suspendus
on ne sait comme, formaient rempart aux gardes du corps, et
sous cette carapace vivante, qui menaçait de s'écrouler au
moindre cahot, la voiture royale avançait, noyée dans la cohue,
sans cesse plus ardente et plus épaisse, à mesure qu'on appro-
chait de la barrière.
On a conté souvent l'attitude formidable du peuple et la
façon dont la famille royale humiliée dut enfin affronter Paris ;
TOME XXI. — 1904. 28
434 . \ RKVUE DES DEUX MONDES.
Louis Blanc, particulièrement, a tracé, à Taide des journaux du
temps, un tableau pittoresque auquel on ne peut rien ajouter :
rimmense parcours imposé, de là barrière de la Villette à celle
de Neuilly, le long du mur d'enceinte; la revue du cortège passée
par Lafayette et son état-major devant le pavillon de la bar-
rière de Monceau, où le Roi, pour se remettre le cœur, demanda
u|i grand verre dé vin qu'il vida d'un trait; la descente dans les
Champs-Elysées, bordés d'une haie de gardes nationaux, pré-
sentant l'arme, la crosse en l'air, comme aux enterremens; la
traversée de la place, noire de fotile, et silencieuse comme un
désert.
Mais on a moins dit ce qui se passait à l'Assemblée tandis
que la famille royale suivait cet affreux calvaire. La sé€mce per-
manente, commencée le mardi 21, durait toujours; ce samedi 25,
elle avait été suspendue à une heure et reprise à sept heures du
matin ; on avait occupé les premières heures par la lecture des
correspondances arrivées de tous les points du royaume, pro-
testations de dévouement à l'Assemblée, récits des émotions
éprouvées par les municipalités de l'Est et du Nord à la nou-
velle de l'évasion. Chacune de ces communications était chaude*
ment* applaudie, on fit même paraître à la barre l'un des cour-
riers, porteur des dépêches expédiées de Verdun, et ce brave
homme, sans timidité ni gaucherie, raconta Fétonnant spectacle
auquel il avait assisté.
<c Du côté de Bar, Verdun, Nancy, dit-il, il y a plus de huit
cent mille hommes sur la route... Je serais arrivé hier au soir
sans la multitude de patriotes qui se trouvaient sur le chemin, il
n'est pas possible de passer. » Le Manège s'était juré de rester
calme; pourtant Técho de l'émotion qui secouait tout le pays
réchauffait d'autant plus qu'autour de lui Paris bouillonnait
d'impatience. L'Assemblée, dans cette atmosphère de colères,
d'enthousiasme et d'anxiété, perdait peu à peu de sa froideur
voulue pour se monter à la température extérieure. Chaque ins-
tant rapprochait de la capitale le Roi fugitif, et les députés pro-
fitaient de ce qu'ils étaient les seuls maîtres pour prendre barre
sur leur adversaire. Vers dix heures du matin, Voidel, au nom du
Comité des Recherches, proposa qu'avant l'entrée de la fainille
royale, les scellés fussent apposés sur tous les papiers trouvés aux.
Tuileries, et la motion fut adoptée. Thouret, au nom du Comité
de Constitution, présenta un projet de décret plus subversif :
LE RETOUR DE VARENNK8. / 435
« Dès que le Roi sera arrivé au Château, il lui sera donné une
garde qui répondra de sa personne : pareille surveillance sera
établie autour de la Reine et de Théritier présomptif de la cou-
ronne. » Et, sur ce projet de mettre le Roi en arrestation, la dis-
cussion s'engagea, aigre, tumultueuse. En dépit d'une belle
défense de Malouet, la gauche l'emporta sur les constitutionnels.
Le décret est voté, augmenté d'un article 5, qui enjoint au mi-
nistre de la Justice « d'apposer le sceau de l'Etat aux décrets de
l'Assemblée, sans qu'il soit besoin de la sanction pu de l'accepta-
tion du Roi. » C'est la suspension, presque la déchéance, et les
avancés exultans obtiennent que la nouvelle en soit, à son de
trompe, publiée sur-le-champ dans tous les quartiers de Paris.
La porte est ouverte aux mesures révolutionnaires, et l'on vote,
non sans disputes, la conversion en monnaie des cloches prover
nant des églises supprimées. On passe au paiement des pensions,
mais l'inquiétude et l'angoisse grandissent; toute la population
de la ville est en ce moment massée autour des Tuiieri0s et des
Champs-Elysées, attendant le retour du Roi, annoncé pour ^ix
heures, et l'on entend^ du Manège, l'immense rumeur qui monte
de la foule. La séance, suspendue à trois heures, est reprise &
cinq ;| le mot d'ordre est: « Du calme, du calme. » L'Assemblée
lUitionale tient à donner au monde le spectacle de sa magnifique
indifférence pour tout ce qui n'est pas son devoir parlementaire ;
et il a été entendu que, tandis que le Roi rentrera aux Tuilerîesi
la discussion se poursuivra suivant l'ordre du jour.
Aussi, après lecture de quelques dépêches arrivées de Metz
et de Strasbourg, voit-on monter à la tribune M. Rureaux de
Pusy, rapporteur du projet tie décret du Comité militaire sur les
places de guerre. Mais le pouls de l'Assemblée bat la fièvre;
par tes allans et venans, on apprend, de minute en minute, des
nouvelles du dehors : le cortège royal a paru sur la hauteur
de l'Étoile, il descend maintenant les Champs-Elysées ; le
voilà à la place Louis XV ; il pénètre dans le jardin des Tuile-
ries; et M. Bureaux de Pusy, imperturbable, s'obstine dans la
lecture de son rapport, que bien peu, sans doute, écoutent. Bon
nombre de députés ont déserté leurs bancs et vont sur la ter-
rasse des Feuillans pour assister, de là, au passage du Roi (1),
ti) « Une partie des députés sortit de la salle pour être témoins du spectacle;
OD remarqua M. d'Orléans, ce qui parut au moins inconsidéré. » Mémoirei de Pëlion'
cm là que se passa ce fait que M. de Guilhermy, l'un des députés, qui
436 BEVUE DES DEUX MONDES.
et tout à coup l'on voit l'un d'eux rentrer en courant dans la
salie, criant:
— Monsieur le président, il y a iiu tumulte aux Tuileries...
il faut nommer des commissaires pour s'y transporter.
En un instant, le masque d'impassibilité est jeté, toute la
salle est en émoi. — Oui ! oui ! nommez des commissaires ! Vite,
monsieur le président, vite... Dans le bruit, le président, —
c'était encoi^ Beauhamais — désigne six noms : Dupont, Noailles,
Menou, CoroUer, l'abbé Grégoire et Le Gouteulx. Ils sortent, on
applaudit ; dans la salle et aux tribunes, tout le monde s'apprête
à les suivre ; on s^agite, on circule. Beauharnais, avec une éner-
gie de dompteur, ramène d'un mot les représentans à leurs sièges.
— C'est avec le plus grand respect, dit-il, que je rappelle
à l'Assemblée que le calme lui est absolument nécessaire. J'or-
donne aux tribunes le plus profond silence : c'est aux membres
de cette Assemblée à leur en donner l'exemple...
Et l'on voit cette chose extraordinaire : M. Bureaux de Pusy,
placidement, reprend la lecture de son rapport sur les places de
guerre et les postes militaires, tandis que tous les cœurs battent,
que toutes les gorges sont muettes d'anxiété^ que toutes les
en fut le héros, racontait plus tard en ces termes, & son cousm, M. de Laborde :
«... On ramenait ce malheureux prince par le jardin des Tuileries, et on le
faisait passer par l'allée du milieu... J'étais vis-à-vis de notre salle d'assemblée,
au-dessous de l'allée des Feuillans, très affligé, causant avec plusieurs de mes
camarades qui étaient assis derrière un tas de chaises empilées ; j'étais debout de-
vant eux, ayant mon chapeau à la main. Au moment où parut le carrosse, qui por-
tait^ entassés, le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin, Madame, Madame Elisabeth,
M"* de Tourzel. gouvernante des Enfans de France, etc., un essaim de gardes
naUonaux s'éparpilla dans le jardin et l'un d'eux vint à moi, me criant à tue-téte
de mettre mon chapeau, parce que Loiiis Capet et sa famille passaient. Dans ce
moment, je n'étais pas dans une disposition d'esprit très flexible; je le regardai
avec mépris et lui répondis que c'était une raison pour rester découvert. Ce
soldat courut sur moi, me menaçant de sa baïonnette et voulant me prendra au
collet... je le repoussai avec une violence doublée par les sentimens dont J'étais
assailli, il tomba les quatre fers en l'air. Dans ce moment, une trentaine de ces
gueux-là tombèrent sur moi, me tirant en tout sens. En me débattant, je lançai
mon chapeau, les défiant de nie forcer à le mettre, — me le rapporte qui l'ose I —
Mes amis faisaient de vains efforts pour me dégager ; quelques-uns de ces hommes
en uniforme. Baissant le ton, disaient : C'est un député, il faut le laisser; les autres
criaient : C'est un député du côté des noirs, il faut l'écharper ! Dans ce hoorvari
passa un des gredins les plus signalés de l'Assemblée; il se précipita au mUien
d'eux, et leur ordonna de me laisser, leur objectant mon inviolabilité... la canaille
obéit... Dans ce moment d'exaltation, tous lés canons de Paris eussent été pointés
sur moi qu'on ne m'eût pas fait remettre mon chapeau, et, & moins de le clouer
sur ma tête, U n'y eût pas tenu. J'étais jeune alors, mais, aujourd'hui que je sois
vieux, je ne crois pas, qu'en pareille occasion, je fusse ni plus souple, ni plus
AocUft » [Gw9lU de. France^ 22 janvier 1903.)
LE RETOUR DE VARRNNES. 437
oreilles tendues guettent le bruit de tonnerre lointain qui s'élève
du jardin envahi.
Les six commissaires avaient, percé la cohue et couru jus-
qu'au perron du ch&teau, où ils arrivèrent juste au moment où
la berline royale s'y arrêtait. C'était Tinstant critique : une meute
humaine, les bras levés, réclamait, pour les massacrer, les trois
gardes du corps, toujours assis sur le siège ; les baïonnettes, les
sabres nus, les piques, les poings fermés se dressaient vers eux.
« A mort, les gardes, à. mort ! » Sur le large perron, haut de
trois marches (1), qu'il fallait nécessairement traverser pour ar-
river à l'abri de la porte centrale du pavillon de l'Horloge, la
foule se nie, furieuse, désordonnée ; la garde nationale est dé-
bordée ; ses alignemens rompus, roulés, noyés. Mathieu Dumas
s'évertue à rétablir l'ordre, il perd son chapeau, on arrache son
ceinturon, le fourreau de son épée, on déchire ses vétemens. A
la violence de la cohue, il semble que tout cet océan de peuple,
que la berline a traversé depuis Varennes, reflue et déferle
contre le château : un des gardes du corps, le premier, chancelle et
tombe, — c'est Moustiers; — il disparaît dans la tourmente, on
le tire, on l'entraîne; il est saisi, blessé, poussé enfin, sanglant,
sous le vestibule, où un heyduque de la Reine, nommé Bercq,le
recueille (2). Le second garde, Malden, est plus heureux ; il par-
vient, sous les coups, à gagner le château sans blessure. La-
fayette a rallié quelques gardes ; une haie se forme, les députés
se font jour ; à leur aspect, il y a une accalmie ; on emporte à
son tour le troisième carde qui se débat et pousse des cris de
fureur (3). Et, tout à coup, un grand silence: la portière de la
berline s'est ouverte ; le Roi parait, il sort posément, traverse
le perron, nul ne dit mot. La Reine, maintenant, émerge de
rétroite portière, on murmure. M. de Noailles s'empresse, l'es-
corte; les autres députés l'entourent; il y a quelques cris, vite
réprimés ; maintenant, c'est le Dauphin et sa sœur, qu'on ap-
plaudit. — « Voilà l'espérance, le soutien des Français ! » puis
Madame Elisabeth et M"** de Tourzel, que Barnave et La Tour-
Maubourg conduisent. La grille du péristyle retombe (4). Il est
•sept heures du soir (5).
(i) Mémoires de Weber,
(2) Précis de Moustiers.
(3) Mémoires de Weber,
(4) Nouvelle Bévue du 15 mai 1903, Louis XVI à Varennes,
(5) « Déjà la grille était fermée, je suis tr6s fruissé avantiide pouvoir entrer. Un
438
REVUE DES DEUX MONDES.
■ ri'
Le Roi et la Reine, maintenant, montent le grand escalier
de pierre à double rampe qui conduit aux appartemens. Pour le
service, tous les valets sont là, h leur poste et dans leur cos-
tume d'usage ; on dirait une rentrée de promenade ou de chasse.
Louis XVI, très souriant, traverse les antichambres, pénètre dans
son appartement ; la Reine le suit, et Madame Elisabeth; et, à sa
suite, entrent les six députés dépêchés par l'Assemblée, et aussi
Bamave, La To.ur-Maubourg et Pétion ; celui-ci, à moitié mort de
fatigue, écrasé par la chaleur, haletant de soif, demande à Madame
Elisabeth de lui faire servir à boire, et la complaisante prin-
cesse s'en occupe aussitôt ; on apporte de la bière ; scène intime.
Le Roi fait sa toilette, Tair satisfait ; le député CoroUer s'ap-
proche, houspille paternellement Sa Majesté. « Ah! oui! vous
avez fait là une belle équipée ! Ce que c'est que d'être mal en*
vironné! » Et, s'attendrissant, il poursuit d^un ton bourru :
« Vous êtes bon, vous êtes aimé... mais voyez quelle affaire vous
avez là (1)1 »
On sourit, mais la Reine pousse un cri : elle ne voit pas son
fils. « Veut-on le séparer d'elle ? A-t-il été étouffé dans la ba-
garre (2) ? » Elle l'a quitté dans la voiture, et, depuis, elle ne l'a
plus aperçu ; on court, on s'informe ; il y a une minute d'affreuse
angoisse ; mais vite on rassure la Reine ; deux députés, Duport
et Montmorency, ont porté Tenfant, excédé de fatigue, jusqu'à sa
chambre et l'ont remis aux mains de ses serviteurs (3). La Reine
se calme ; elle s'approche de Lafayette et lui présente, non sans
une certaine affectation méprisante, les clefs des cassettes restées
dans la voiture. Lafayette se défend de les recevoir, protestant
que « personne ne pense à ouvrir ces cassettes. » La Reine
jette les clefs sur le chapeau que le commandant général, dans
une attitude respectueuse, tient serré contre sa poitrine ; il les y
maintient, s'excusant « sur la peine que Sa Majesté aura de les
garde me prend au follet et allait me donner une bourrade, ne me connaissant
pas, lorsqu'il est arrêté tout à coup ; on décline mon nom, il me fait mille
' excuses. » Mémoires de Pétion.
(1) Rapport de Bamave à TAssemblée.
(2) Mémoires de Weber.
(3) « Les députés Dupont (sic) et Montmorency portaient cet auguste rejeton. Ce
bel enfant promenait autour de lui ses yeux inquiets, cherchant ses parens, et
semblait demander : « Pourquoi m'avez- vous séparé de mon père et de ma mère?
Pourquoi m*appelez-vous le soutien de la France? l'espérance des Français?
Pourquoi ces applaudissemens pour moi, pourquoi ce silence pour mon père? ■
Louis XVI à Vàrennes, Nouvelle Revue, 15 mai 1903.
LE RETOUR DE VARENNES. 439
reprendre, attendu qu'il ne les touchera pas, » — « Oh ! dit-elle
avec humeur, j'en trouverai de moins délicats que vous (1)\ »
Le Roi est entré dans son cabinet et a écrit quelques lettres,
qu'en prisonnier déjà docile, il charge son valet de chambre de
communiquer au général avant demies faire parvenir. Mais La-
fayette s'emporte ; il estime « fort mauvais y> qu'on lui attribue
ce rôle d'espion ; et, comme il fait mine de se retirer, en deman-
dant au Roi les ordres de Sa Majesté : — « Il me semble, dit
Louis Xyi en riant, que je suis plus à vos ordres que vous n'êtes,
aux miens. » Les trois commissaires de l'Assemblée, consultés,
renchérissent : c'est au commandant général qu'appartient la sur*
veillance du chftteau, il doit mettre en arrestation les trois gardes
du corps, M*' Brunier et M™* Neuville. Quant à M"** de Tourzel,
elle sera gardée à vue dans ses appartemens. Pétion, Bamave et
La Tour^Maubourg prennent enfin congé, vers huit heures et
demie du soir, et regagnent le Manège où l'interminable séance
8e poursuit toujours. On y est rassuré maintenant sur la réinté* .
gration des fugitifs dans leur « prison, » mais on attend le re«
tour des commissaires ; ils entrent, de longs applaudissement
éclatent et Bamave monte à la tribune. Il parle, mais on l'entend
à peine, il y a des protestations, du bruit; il fait un geste :
— Vous m'excuserez peut-être, dit-il d'une voix brisée, quand
vous> saurez que, depuis que nous- avons quitté l'Assemblée,
nous n'avons pas pris nû seul moment de repos...
Un silence religieux s'établit, et Bamave raconte le départ àeà
commissaires, les incidens de la route, la rencontre des per-
sonnes royales, les détails du retour, les difficultés de la marche
depuis. Meaux, l'obligation où était le cortège « de s'arrêter tous
les quarts d'heure, en raison de Taffluence des citoyens sur la
route, » enfin la rentrée aux Tuileries et la mise en surveillance
de la famille du Roi.
L'épilogue fut sans solennité. Le lendemain 26, trois nou-
(1) Mémoires de Lafayetle,
Déclaration de Joseph-Guillaume Lescuyer, capitaine aide-major du 6* bataillon
de la 3* division, demeurant faubourg Saint-Denis.
« Le 25, U était commandé pour aller au-devant du Roi ; il était placé pendant
la marche près de la portière du Roi; — après avoir marché quelque temps, le
Roi Ta appelé par son nom et lui a dit à haute voix : « Monsieur Lescuyer, voiU les
clefs de ma, voiture ; lorsque j'en serai descendu, vous la fermerez et m'en ferez re-
mettre lés clefs. >» Lescuyer a répondu qu'il exécuterait cet ordre. Arrivé sur les
Champs-Elysées, le Roi lui redemanda ces clefs, qui étaient au nombre de trois ;
U les rendit sur-le-champ. » Archives nationales, DXXIX ^.'^
440 ^ REVUE DES DEUX MONDES.
veaux délégués de TAssemblée se présentèrent à six heures et
demie du soir aux Tuileries, non pas pour interroger le Roi, mais
pour recevoir sa déclaration et celle de la Reine, touchant les
faits qui avaient motivé leur départ et les circonstances de la
fuite. Ils trouvèrent le Roi seul dans sa chambre ; il leur donna
lecture d'un court factum, très insignifiant, par lequel il renou-
velait sa protestation de n'avoir point voulu sortir du royaume.
Quand ib en eurent reçu communication, et ^qu'ils en eurent de-
vant lui signé la copie, ils témoignèrent le désir d'être introduits
chez la Reine, dont ils devaient également recevoir la déclaration.
Madame Elisabeth parut à ce moment.
— Elisabeth, dit le Roi, va donc voir si 1% Reine peut rece-
voir ces messieurs, et qu'elle ne les fasse pas attendre (1)...
La princesse obéit et rentra presque aussitôt, annonçant que
la Reine c< venait de se mettre au bain. » Louis XVI.la pria de
retourner « et de s'informer si ce^ serait long. » Les délégués,
respectueusement, — c'était Duport,Tronchet et d'André,— priè-
rent que la Reine leur désignât elle-même l'heure de l'entrevue;
elle fit répondre qu'elle les irecevraif le lendemain matin à
onze heures.
Elle les attendait dans sia chambre, leur fit offrir jies fau-
teuib, s'assit elle-même sur une chaise (2). Cet ironique renver-
sement de l'étiqpiette fut sévèrement interprété. La déclaration,
très vide d'ailleurs, de la Reine, ne plut pas davantage : la lec-
ture en fut accueillie à l'Assemblée par des murmures (3). Le
public ne se montra pas plus indulgent. « Peut-on mentir à ce
point I » disait-on (4).
Déjà on pardonnait au Roi, mais la rancime contre FAtitri-
chienne restait implacable.
G. Len6tb£.
(1) Toulongeon. Histoire delà Révolution,
(2) Mémoires de ta Fayette,
(3) Archives parlementaires, 27 juin 1791, p. 553.
(4) Nouvelle Revue, 15 mai 1903. Louis XVI à Varennes,
^p^
^1^
i
POÉSIE
FEMMES
Sî celui qui t'aima^ trahi par de plus belles,
^ïi jour doute de toi : c'est l'injuste retour !
S'il s'en prend à ton cœur de leurs vœux infidèles,
S*îl s'en prend à tes yeux, tout éclairés d'amour,
*•* s'il les fait pleurer, laisse couler tes larmes,
Même tout en soufifrant; car elles laveront
-A^U fond du souvenir les anciennes alarmes,
■Et l'ombre qu'il voyait aux pâleurs de ton front.
*^^ii8 la chaîne des temps, depuis la chute d'Eve,
* oute rose en l'Éden que dorait le matin,
^^^ femme a supporté, sans pitié ni sans trêve,
* ous les ressentimens de son premier destin.
^îetime de la faute, elle en eut l'esclavage,
^^i"da Tenlacement du mensgnge en ses bras;
•■-îa.iies et buissons dans le jardin sauvage
^i^t limité toujours sa raison et ses pas. ../
"e la mère à la fille, et des unes aux autres,
*ï^ii8mettons le fardeau, Thommage et la douleur,
Et femmes, faisons-nous, pour les femmes, apôlves,
*^t mesurons leur vie aux peines de leur cœur ;
442 REVUE DES DEUX MONDES,
Puisque le même crime a rendu solidaires
Marthe qui vit le Christ, Psyché qu'Éros aima,
Celles qui n'ont aux doigts que les grains des rosaires
Ou les brillans anneaux que Tamour enflamma.
Les recluses en Dieu, saintes désenchantées,
Glissant au petit jour en Tombre des arceaux,
Les mères, s'endormant au rebord des berceaux.
Les folles que leur lampe éteinte a déroutées.
PORTRAIT D'UNE FEMME INCONNUE
Quel attrait curieux, inquiet et jaloux
Sous ce titre : Portrait dune femme inconnue ! ...
Les yeux piers ou foncés, les cheveux bruns ou roux.
Rêveuse, ou présentant des fleurs dans sa main nue,
Son image persiste et se reflète en nous.
Ce n'est plus une femme humble ou patricienne,
Marguerite ou Thérèse, Angélique ou Ninon,
Si d'un regard chacun pourrait la faire sienne.
Chacun à son désir lui donnerait un nom ;
C'est l'Eve tentatrice et son énigme ancienne;
C'est la femme en un mot, la femme seulement.
Quoique par un détail l'image soit datée :
Les perles des Valois sur son ajustement,
Ou quelque fanfreluche aux épaules jetée,
Le ruban qui séduit, ou le bandeau qui ment.
C'est la femme ! et le peintre en la première pose.
Qui traça la beauté, le premier en soufi'rit.
En mettant sur la joue un peu d'ambre et de rose.
En arquant d'un pinceau si léger le sourcil.
Sachant qu'il travaillait pour la métamorphose
Du temps inexorable et du long avenir !
Et qu'il fixait bien moins un charme de jeunesse.
L'épanouissement de ce qui doit finir.
Qu'une forme pour le rêve et pour la caresse
Et la tentation des lustres à venir I
F^
POÉSIES. 443
CHUTE DU JOUR
Xe soir infiltre au cœur une mélancolie;
lEt des brumes du ciel, pareilles au passé,
Sort le regret, dont Taile grise se déplie,
IKt glisse en un murmure inquiet et pressé,
Chauve-souris gisant aux pierres qu'on oui)lie«
"Tant que dure le jour, avide de clartés,
IBempli d'heures, portant chacune son emblème
les premières sortant des voiles écartés,
ZMEn hâte, et secouant des torches dans Tair blême,
S)'autres, arrondissant aux siestes des étés
X.eurs bras chargés de blés et parfumés de roses;
Ou remplissant des urnes fraîches aux étangs;
Xa pensée est active et se limite aux choses,
Xlle admire le calme et la beauté des champs,
Se plaît au mouvement de leurs métamorphoses.
^ais les rayons tombans entraînent avec eux
Vers la terre assombrie un fluide où tout penche,
Aussi bien notre esprit, soudain vague et peureux,
Que l'oiseau qui se tait et fait plier la branche.
Que l'air plus lourd parmi les taillis plus ombreux.
Tout ce qu'évapora ce soleil qui décline,
Larmes sur un visage, ou rosée en des fleurs.
Ou pensers affligeans, se reforme en bruine
Sur la pente menant au goufl're des douleurs,
Le soir debcoud, pendant que monte la colline.
SILENCE!
Je crains l'archet vibrant aux nerfs des violons
Qui les déchire en les frôlant, ou les effleure.
Et le filet des sons sur la harpe qui pleure,
Prenant les notes d'or en tremblans papillons,
■"'""■'^f^rfî^l
'444 REVUE DES DEUX: MONDES.
Je crains le cor aussi, répondant à Tautomne
Dans les vastes forêts que sa plainte remplit;
Sous les pas des chevaux la feuille tourbillonne^
Et dans le soir tombant résonne l'hallali.
Et sans voir le clocher, je redoute la cloche ;
Quel espoir a sonné plus haut que son métal
Mêlé d'un argent clair parmi le fer rival,
Battement mesuré qui s'éloigne et s'approche?
Défendez-moi de l'air par l'oiseau fait de cris,
De l'eau brisant l'écluse en colère sonore,
Musique d'élémens où j'ai si bien compris
Ce qui souffre au couchant et se plaint à l'aurore,
Tout rythme est un départ vers d'inconnus lointains^
Toute corde un tremplin vibrant à la pensée,
Des vagues et des sons les contours incertains
S'élargissent pareils sur la mer angoissée.
Mieux vaut ne rien entendre à qui n'offre jamais
Sa vie à la chimère ailée et triomphante.
Qui supprime l'espace et cherche les sommets.
Et peut forcer l'azur de ce ciel qui nous hante.
CHANTELOUP
Cherchez la place; où fut le féerique château?
L'herbe pousse et verdit les profondes allées.
Et la Pagode seule au milieu du plateau
Témoigne pour la fm des grandeurs écoulées.
Elle monte amincie en étages nombreux,
Fière encore au sommet, et de bases fragiles ;
Le vent qui l'escalade avec ses bonds frileux
Fait trembler les balcons, les grilles et les tuiles.
Il souffle ! il agrandit l'espace limité
De la calme Touraine indulgente aux ruines,
Vers Amboise, au royal domaine inhabité,
Vers la Loire, argentant le pied de ses collines;
POÉSIES. 44c
<jn grand ciel se déploie entre les arbres roux.
L#a forêt, du passé, garde dans ses murmures
I^e nom de ce qui fut un siècle, Ghanteloup;
Un peu de gloire, un peu de faste en ses ramures.
^E^t dans ses carrefours : celui du Grand Veneur,
I^^ route de Penthièvre avec celle du Maître,
X— ^ souvenir des sons de trompes, en Thoniieur
II>^s Ghoiseul, s'élevant sous le chêne et le hêtre.
L»^^veugle étang sans rien qu'il baigne ou qu'il reflète
I^^esi qu'une immense coupe aux multiples roseaux.
A^xitrefois il a vu plus d'une belle fête
Et: des barques rayant le cristal de ses eaux.
I>*^s barques débordant de chatoyantes soies,
^^ l'ameurs d'Opéra, de femmes en atours,
I^o xnusiques aussi, chantant les courtes joies,
L^s dépits sourians des légères amours ;
I>es marches, tout au bord, descendent vers la terre,
^^ cette eau se perdit, détruisant son miroir
î^^ le passant rêveur, en l'éclat d'un beau soir
Songe aux Embarquemens^ les derniers, pour Cythère.
M***^ Alphonse Daudet;
REVUE LITTÉRAIRE
LB SENTIMENT DE LA SOLITUDE
DANS LA POÉSIE MODERNE
Ni Ronsard, ni Montaigne, ni Racine, ni La Fontaine, ni d'ailleurs
aucun de nos écrivains classiques ne nous a confié qu'il se fût trouvé
isolé dans le monde et dans la vie. D'où une telle idée serait-elle venue
à rhomme d'autrefois? Le lien d'une solide tradition le rattache dans
le passé à tous les hommes qui l'ont précédé, dont il porte Tàme en
lui et dont U prolonge l'existence, en sorte que l'humanité tout en-
tière peut être comparée à un même homme qui vivrait sans cesse.
Dùis le présent, il fait partie d'une société dont la hiérarchie n*est pas
une création artificielle, mais a été lentement élaborée par la force
des choses et par le temps. Il y a sa place à tenir, son rôle à jouer,
ses devoirs à remplir; et le rang qu'a y occupe détermine en lui cer-
taines façons de sentir et de penser. Si préoccupé qu'il puisse être
par le point de vue personnel, il lui est impossible d'oublier que son
intérêt particulier se confond avec celui de l'ensemble; si Jaloux qu'il
soit de l'indépendance de son esprit, il n'ignore pourtant pas qu'au-
dessus des caprices de sa fantaisie, il y a une règle qui eàt celle de la
raison et que chaque esprit vaut autant qu'il sait s'y conformer. Les
principes d'une morale qui est la même pour tous, les dogmeis d'une
religion qui ne veut pas d'infidèles, tout contribue à fortifier en lui
la notion de la communion humaine. De là cette impression de santé,
de force tranquille, de vigueur sereine que donnent, à quelques excep-
tions près, toutes les œuvres de notre littérature classique. Ouvrez, au
contraire, un livre de notre xix« siècle. Vous vous apercevrez aussitôt
que cet équilibre est dérangé. Poètes ou prosateurs, faiseurs de vers,
de romans, de pièces de théâtre, tous lyriques d'ailleurs, ils ne cessent
REVUE UTTÉRAIRE.
da répéter qu'ils sont seuls sur H terre, et de s*en plaindre. Ce sen-
timent de la solitude morale est donc un des traits gui apparaissent
pour la première fois au déclin du classicisme, c'est un de ceux qui
caractérisent la littérature moderne, c'est un des « frissons nouveaux »
qui ont remué l'ftme contemporaine.
Telle est la remarque dont s'est inspiré l'auteur d'une ingénieuse
étude sur le Sentiment de la foliitule morale chez les Romantiques et
les Parnassiens (i). M- René Canat. Il a pensé très justement qu'en
analysant cejentiment, en le suivant à travers cent aimées de littéra-
ture, en notant au passage les formes qu'il a prises et les effets qu'il,
a produits, on aurait chance de faire mieux comprendre la suite de cett^
littérature et d'en éclairer quelques points obscurs. Son livre mérite
d'être lu. n soulève plus d'une objection et n'est certes pas sans,
défauts. On y voudrait moins de confusion, une composition gui iplt
davantage chaque chose à son plan, une subtilité moins maniérée.
Mais c'est une lecture qui n'ennuie pas un instant. L'auteur est visi-
blement soijdeux de ne pas redire ce que tout le' monde ays^t dit^
avant lui; cela ne suffit ^tà toujours à nous faire tfouvQr du nouveii^ ,
mais cela peut y aider. Par exemple, on a coutume de reprocher à^
Sainte-Beuve qu'il s'est trompé ou qu'il a obligeamment trompé ses
amis du Cénacle en leur désignant André Chénier pour un d^ leurs ,
ancêtres ; M. Canat tient que, si Chénier n'était sûrement pas un
romantique au sens où on pouvait prendre ce mot en 1830, néanmoins,,
par un souci de l'art tout nouveau à la fin du xvni® siècle, 0 annonçait |
l'école nouvelle et méritait d'être adopté par elle. Flaubert s'eçt
acharné cpntre Musset et l'a traité en ennemi personnel; donc H. Canat ^
s'amuse à énumérer les paradoxes, boutades et puérilités où se ren-
contrent et s'entendent conimie deux frères le dandy et l'ennemi des
Bouvard et des Pécuchet. Les historiens de la poésie au xix® siècle
négligent généralement l'œuvre deLaprade; aussi M. Canat. reven-
dique-t-'il pour ce poète philosophe, épris de beauté calme et sereine,
une part d'action dans le mouvement poétique du milieu du siècle. U
venge ce méconnu des injustices de la critique de ces dernières
années. « On ne parle presque jamais de Laprade : il parait presque
étouffé entre Vigny et Leconte de Lisle. Je lui ai fait sur deux ou
^ois points une place importante, qu'il me semble mériter. Si Leconte
de Lisle doit quelque chose à Vigny, il doit encore plus à Laprade. »
Comme il arrive toujours en pareil cas, M. Canat dépasse la mesure :
(1) René Canat» le Sentiment de la solitude morale chez les Bomantiques et tes
Parnassiens, 1 toI. iii-8*. Uachette.
■^
.i
448 .REVUE DES DEUX MONDES.
il est emporté par son zèle. Toutefois, ce mouvement de réhabilita-
tion en faveur d'un écrivain trop oublié est intéressant à noter. Il
avait été commencé par M. Edmond Biré, qui a consacré à Victor de
Laprade, sa vie et ses œuvres (1) un livre savamment documenté. Les
temps redeviennent meilleurs pour le pur écrivain de Psyché et de
la Mort d'un Chêne.
Enfin, c'est un lieu commun d'opposer à la sécheresse et à la pau-
vreté de la poésie du xviii* siècle finissant le soudain éclat de la révo-
lution romantique, puis de mettre la poésie parnassienne en contraste
avec la poésie romantique ; M.Ganat s'efforcera donc de montrer qu'où
l'on cherche à voir une opposition entre des formes différentes de
notre littérature, il y a bien plutôt continuité entre des momens suc-
cessifs de la pensée et de la sensibilité françaises. C'est id Tidée-
mère du livre, et je me plais à la signaler, parce qu'elle porte témoi-
gnage de la méthode qui aujourd'hui prévaut dans l'histoire httéraire.
U n'y a pas très longtemps encore, on s'efforçait de diviser cette his-
toire, comme aussi bien l'histoire générale, en périodes aussi tranchées
qu'il était possible, et de définir nettement les caractères par lesquels
elles s'opposaient. A cette conception, qui avait le tort de figer dans
une espèce d'immobilité pour un certain nombre d'années le travail
de l'esprit, on a substitué la notion de transformations incessantes et
insensibles, qui est plus en accord avec ce que nous savons des lois
générales de la vie : c'a été l'une des conséquences <le l'idée d'évolu-
tion appliquée à la critique littéraire. Dans la préface du premier
volume, récemment paru, de son Histoire de la littérature française
classique (2), M. Brunetière écrit : « Je crois, et je persiste à croire
depuis vingt-cinq ans, que, de toutes les hypothèses qui peuvent com-
muniquer à une histoire de la littérature quelque chose de l'allure, du
mouvement et du caractère successif d'une histoire digne de ce nom, il
n'y en a ni de plus naturelle que l'hypothèse évolutive, ni de plus
conforme à la réalité des faits, ni de plus abondante, chemin faisant,
en conséquences qui la vérifient. » C'est bien ici d'une de ces consé-
quences qu'il s'agit : et le fait est que cette idée de la continuité, de-
venue familière à la critique enseignante aussi bien qu'à la critique
érudite, en les pénétrant, les a renouvelées. M. Canat ne manque pas
de s'y conformer : « Dans le passage d'une époque littéraire à nue
autre, écrira-t-il, ce qu'il faut voir et marquer, ce sont les transitions
(1) Edmond Biré, Victor de Laprade, 1 vol. in-8» ; Perrin.
(2) F. Brunetière, Histoire de la littérature française classique (Premier fasci^
cule). 1 vol. in-8 ; Delagrave.
REVUE LITTÉRAIRE. 449
ifisenables et les nuances, n n'y a pas de révolutions littéraires, mais
d'insMisibles transformations. » Et encore : « Une erreur trop com-^
mune veut que les romantiques aient été des poètes inspirés et les
parnassiens des ciseleurs de rythmes ou de rimes. En réalité, sur ce
point comme sur beaucoup d'autres, le Parnasse représente l'épanouis-
sement du romantisme. » Saisir le passage du xviii® siècle philoso-
phique au romantisme, relier le Parnasse au romantisme, voUà jus-
tement à quoi lui servira cette étude du sentiment de la solitude
morale dans la poésie.
C'est bien, en effet, en plein xviu* siècle que nous voyons nattre
ce sentiment, jusqu'alors si parfaitement inconnu de nos écrivains
bien portans. n est déjà contenu dans l'individualisme de Rous-
seau; et, à vrai dire, étudier les effets de l'isolement, ce n'est autre
chose qu'étudier sous une de ses formes l'individualisme moderne.
Tandis que, avant lui, les écrivains s'étaient efforcés de mettre eu lu-
mière les traits par lesquels chaque homme ressemble à tous les autres,
Rousseau met son orgueil à ne ressembler à personne. Ce qui jus-
qu'alors eût paru le signe d'une anomalie inquiétante, d'une ffteheuse
bizarrerie, et d une faiblesse, devient à ses yeux im signe de supério-
rité. « Je ne suis fait comme aucim de ceuxque j'ai vus. » C'est pour
prendre mieux conscience de ces singularités et pour les révéler au
public qu'il écrit ses Confessions. Seul de son espèce, il se pose, dans
un contraste farouche, en face de la société : il s'oppose à elle, et il se
préfère. Aussi bien c'est par Rousseau qu'a été donné l'ébranlement
décisif à la sensibilité moderne; son influence est partout reconnais-
sable dans les multiples manifestations du romantisme, et c'est parce
que tout le monde l'y a signalée, qu'il est inutile d'insister sur ce point
qoi est un point acquis.
Du môme coup, l'objet de la littérature se trouve changé. Car l'idée
de la différence essentielle des êtres est en absolue contradiction avec
celle sur laquelle on avait fait reposer jusqu'alors la littérature aussi
bien que la morale. Montaigne était d'avis que « chacun porte en soi
la forme de l'humaine condition. » C'est pourquoi, si nous voulons
connaître les autres et savoir ce qui se passe en eux, jious avons un
bon moyen, qui est de regarder en nous. De là ce travail d'analyse,
mené non pas dans ime intention de curiosité égoïste, mais en vue
d'acquérir la connaissance la plus générale qui se pxiisse des choses
de la nature humaine. De là cette vaste enquête sur les caractères, les
mœurs, les passions. De là toute cette littérature d'étude intérieure et
d'observation de la société, qui constitue sans doute le répertoire le
TOMi XXI. — 190/ . 29
iSO REVUS DES DEUX MONDES.
plus complet de documens sur rhommet Nuul ne doute alors qu'il
ne puisse légitimemeut étendre à tous ses semblables les observa-
tions qu'il a faites sur lui-même, et, en se souvenant de sa propre
expérience, remonter jusqu'aux mobiles dont il n'aperçoit autour de
lui que les effets. Au iviu** siècle, peu à peu se perd cette curiosité
morale; tous les genres littéraires qui en avaient vécu : maiimes,
caractères, tragédies, éloquence de la chaire, dépérissent ou dispa*
raissent. Peu d'époques ont été aussi étrangères au souci de la v^e
intérieure. On perd le chemin des âmes. Aussi voit-on naître Tidée
contraire à celle de l'universalité des sentimens et, de la conforoité
des natures : on aperçoit poindre le soupçon que peut-être las âmes
sont entre elles sans communication, impénétrables l'une h l'autre,
destinées à vivre comme des étrangères et à mourir sans s'être
connues. G!est déjà ce dont s'inquiète dans son ennui M"^ du DefEand.
Elle s'est sentie seule au milieu d*une fête qu'elle a donnée ^l n
rêverie s'est prolongée en une méditation désolée. « J'admirais hier aa
soir la nombreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes
me paraissaient des machines à ressort qui allaient, venaient,^ar-
laient, riaient sans penser, sans réfléchir, s^s sentir... Je pensais que
je n'avais parfaitement bien connu personne, que je n'en avais pas été
connue non plus, et. que peut*être je ne me connaissais pas moi-
Qiéme. » C'est là même plainte que Musset fera entendre en des termes
presque pareils. « Dans l'intérieur de toutes ces machines isolées, qqek
replis, quels compartimens secrets! C'est tout un monde que chacoo
porte en lui, un monde ignoré qui natt et qui meurt en silence. Quelles
solitudes que tous ces corpi humains I » Et c'est elle encore que
M. Sully Prudhomme exprimera dans l'une de ses plus pénétrantes
Solitudes, par le symbole de la Voie lactée :
Aux étoiles j'ai dit un soir :
« Vous ne paraissez pas heureuses... »
Elles m'ont dit : « Nous sommes seules.
Chacune de nous est très loin
Des sœurs dont tu la crois voisine :
Sa clarté< caressante et Une
Dans sa patrie est sans témoin »...
Je leur ai dit : « Je vous coiftprends,
Car vous ressemblez à des âmes :
Ainsi que vous, chacune luit
Loin des sœurs qui semblent près d'elle.
Et la solitaire immortelle
Brûle en silence dans la nuit. »
REVUE UTTÉRÂIR£. 451
Ainsi, d'un boni à Tautre du siècle, on s'est ingénié à traduire en
cent manières cette idée si déconcertante, Tune de celles qui répu^
gnent le plus à notre nature, et qu'il nous est presque impossible de
regarder en face. Car, s*Q était vrai que tout échange et tout contact
intime entre les âmes n*est qu'un leurre, c'est cela qui rendrait la vie
intolérable. Malheur à celui qui est seul I On ne peut songer sans effroi
que ce cri de TËcritnre pourrait être le mot de notre destinée.
C'est pourquoi, chez tous ceux qui l'expriment, ce sentiment de la
solitude ne va jamais sans une tristesse poignante, n est à la base de
cette mélancolie qui va s'emparer des ftmes et qui est la teinte même
de la sensibilité moderne. On a beaucoup disserté sur les origines de ce
qu'(m a appelé, d'un terme d'ailleurs assez impropre : le mal dur riècle.
Et, comme elles sont très complexes, aucune des explications qu'on
en a données n'est tout à fait inexacte et aucune ne suffit à en rendre
compte. On y a vu la rançon d'une grande transformation sedale, la
dépression qui suit une crise violente, la détresse à laquelle la ruine
des anciennes croyances a laissé les âmes en proie, le contre-coup des
émotions trop fortes et de l'ébranlement nerveux produit par les évé-
nemens extraordinaires de la Révolution et de l'Empire. Ces causes
peuvent avoir, à leur date, leur réalité. Mais le fait est que le mal du
siècle est antérieur aux convulsions dans lesquelles le siècle allait
naître. Et ce n'est pas en France seulement qu'il a sévi ; mais FAlle*
magne de Werther l'avait connu. Pour le dire en passant, il ne semble
pas que M. Ganat ait fait au souvenir de Werther et à son influence
une place assez considérable. La vogue en France de ce roman de
passion fut considérable (1). C'est bien le héros de Gœthe qui est
(i) Cf. Baldendperger, Gœlhe #n France, i vol. iii-8 (HacfaetU). Ce lim, ^9
soigneusemeat informé et auquel nous ne reprocherions que i'exoès de minutie
et une certaine sécheresse dans l'érudition, retrace l'histoire de la réputation de
Gcethe en France. L'intérêt principal de cette utile « étude de. littérature com-
parée » est de mettre en lumière la loi d'après laquelle une littérature entre en
communication avec l'œuvre d'un écrivain étranger. Nous avons découvert chacun
des aspects de l'œuvre de Gœthe, à mesure que nous y trouvions un reflet de nos
propres aspirations. Pour les Français d'avant 1830, Gœtbe est uniquement Vêxr
teur de Werther. Au lendemain de 1830, notre romantisme tourne son effort vers
le théâtre, et Gœthe devient pour nous l'auteur de Faust. Les esprits se tournent
chet nous vers les sciences et la philosophie de la nature : et ce qu'on admire en
France, c'est que Gœtbe ait joint à l'imagination du poète le goût des recherches
scientifiques. Au temps du Parnasse, ce qu'on loue en Gœthe, c'est l'impassibUité,
Cindifférentisme du grand Olympien. A l'époque du dilettantisme, on admire en
1 ui l'inteUigence compréhensive et l'aptitude à jouir de toutes les idées. 11 devient
le maître des égotistes, sans d'ailleurs que ceux-ci semblent se douter de ce qui
fait la réelle noble^fte de non attitude. « La vraie grandeur du moi de Gœthe,
dit très bien M. Baldensperger, est dans l'idée de culture et non simpleoaent d'ia^
Ï52 ïiE\\m DES DEUX MONDES.
Tancètre direct des René et des Obermann. Et, jusqa*en 1820, c'est à la
nuance de la mélancolie werthérienne que sera assortie la rêverie fran-
çaise. Or, lui aussi, Werther nous offre le spectacle d'une âme en
détresse et qui ne peut pas s'adapter aux conditions de la vie. — Indi-
vidualisme, idée de l'imperméabilité des âmes, mélancolie, autant de
traits hérités du xvm® siècle par le xix®. Et, en ce sens, il est exact de
dire que le romantisme est Taboutissement du mouvement com-
mencé cinquante années plus tôt.
Ce sentiment de la solitude se combinant avec Tinfatuation de
l'homme de lettres va donner naissance à cet orgueil insensé qui est
probablement le trait principal auquel on reconnaît l'écrivain roman-
tique. On ne peut reprocher à l'écrivain du xvii* siècle d'avoir conçu
une trop haute opinion de son rôle dans la société : il pense que la
littérature, au théâtre comme ailleurs, a pour objet de divertir les
honnêtes gens ; et il ne lui viendrait pas à l'esprit de croire qu'un
assembleur de rimes ou un peintre de caractères puisse tenir rang du
premier personnage de l'Ëtat : qu'on eût exprimé une telle opinion
devant lui, il en aurait aussitôt senti le ridicule. Cette modestie
était-elle exagérée, et prouvait-elle tout bonnement que la dignité
de l'homme de lettres ne faisait que de naître? Toujours est-il que
les philosophes du xviii® siècle ne s'en accommodent plus et que, s'ils
font trop souvent bon marché de leur dignité, Us ne se dissimulent
pas leur importance. Ils se vantent d'être les rois de l'opinion, et on
leur fera honneur d'avoir ruiné l'ancien régime. Après la chute de
Napoléon, on se souvient que deux écrivains ont seuls tenu tète à
l'homme de guerre : M"'* de Staël et Chateaubriand. Or, M"** de Staël,
pour qui la gloire n'est que le deuil éclatant du bonheur, n'a cessé,
dans toute son œuvre, de peindre les souffrances de la femme supé-
rieure, qui est, à n'en pas douter, celle qui s'occupe de belles-lettres. Et
Chateaubriand fait dire par René : « Je recherchai surtout dans mes
voyages ces hommes divins qui chantent les dieux sur la Ijrre. Ces
chantres sont de race divine. » Toutes les influences qui devaient
agir sur le romantisme naissant concoururent également à élaborer
cette idée que le poète était un envoyé du del parmi les hommes.
(' La Renaissance grecque de la un du xviii^ siècle avait réveillé la
gloire d'Homère, le divin aveugle, immortalisé par Chénier;la Grande-
Bretagne, en mettant à la mode le mystérieux d'Ossian, imposa l'admi-
tellectualité épicurienne. Une marche progressive vers une plus noble existence,
voilà, plutôt que la sérénité de l'universelle compréhension ou que Tassiduité
d'une constante recherche, la leçon morale qu'on peut tirer de la vie de Gœtbe. m
REVUE LITTÉRAIRE. 453
L-fion de tous ces bardes écossais qui savaient les secrets des nuages,
(E^â tombeaux, des brouUlards et des dieux. La Bible, si goûtée des
r^> xnantiques, ne fut pas non plus étrangère à cet esprit. On s'habitua à
rs^jpprocher le poète du prophète. L'inspiration prophétique ressem-
l>l^t si bien à l'enthousiasme lyrique, que le poète passa, lui aussi,
l^<:>ur le confident et l'interprète de Dieu. » Le fait est que Lamar-
lîjKime se considère non conmie un écrivain de métier, mais comme un
cHzM. maître inspiré. Victor Hugo sera le « songeur, » en communication
liK'ecte avec Dieu : le poète aura, d'après lui, la mission de conduire
1^^^ hommes et de faire, sur les grands chemins de l'humanité, « fonc-
tions de flambeau. » Lorsqu'ils interviendront dans les affaires pu-
l>15.ques, l'un et l'autre se croiront naturellement désignés pour ce rôle
4^ pasteur des peuples qui fut jadis celui de l'aède antique. Et d'autres,
ir^zKi ne sont ni Lamartine ni Victor Hugo, auront, à défaut de leur
êT^xiie, la suffisance qui en tient lieu. Une idée se répandra, qu'on
r^ trouve sous des formes différentes pendant tout le xix® siècle chez
<ir^^^conque a tenu une plume, et chez le dernier des feuilletonistes
<^^:^:inme chez les maréchaux de la littérature : c'est que le seul métier
^ ^ écrire confère une noblesse et que l'homme de lettres est un être
<ï^ ^ exception et d'élite.
Désormais l'opposition est nettement établie entre le poète et la
fc^-^le, la distipction est faite entre l'artiste et le bourgeois. A vrai
^t-S-:x:e, la catégorie des bourgeois comprend tous ceux qui, fussent-ils
^^^iiple ou fussent-ils gentilshommes, ne font pas de vers ou de drames
T*^=^mantiques. H faudra à toute force accuser la différence et la rendre
s^^^msible aux yeux, fût-ce par les excentricités du costume; de là toute
Ic^ mascarade des accoutremens vers 1830 et le goût prolongé pour
1^ genre bohème. Il est clair d'ailleurs que les mêmes règles ne
{pourront valoir pour ce monstre qu'est l'homme de génie et pour le
tMTOQpeau des hommes sans gloire. Le poète étouffe dans le réseau de
conventions qu'on révère sous le nom de l'institution sociale. Il est
en lotte contre la société. Et, une influence nouvelle, celle de Byron,
*'6tant substituée à celle de Goethe, c'est sur le modèle du héros by-
ronien, révolté et sarcastique, qu'il composera ses types d'huma-
^^^ : bandit, jetme premier fatal et bâtard sublime. Le romantisme
^^ par essence anti-sodal. D'ailleurs, de toutes les conventions en
'^SUeur dans la société, les plus gênantes sont à coup sûr celles de la
Morale. El, de Rousseau à Nietzsche, c'a toujours été la prétention du
* surhomme » de se débarrasser des obligations qui sont bonnes
Î^Ur le peuple. C'est en s'élevant au-dessus de la morale qu'il se
454 REVUR DES DEUX MONDES.
prouve à lni*méme sa propre élévation. La supériorité da roman^
tiqme s*achève par son immoralité.
Dédaigner, railler, anathématiser les gens, tont cela est parfait; à
condition toutefois qu'on n'ait pas besoin d'eux. Libre à vous d'écarter
la foule I si vous ponvez vous en passer. Mais le romantique ne peilt se
passer de la foule et pour une raison tonte simple, c'est qu'il est écri-
vain, n en a besoin de deux manières. D'abord parce qu'il faut vivre,
et que par suite d'an changement ant^el il doit toute son indépendance
morale, l'homme de lettres a pris l'habitude de vivre du travail de sa
plume. Or la société n'est pas encore persuadée que l'existence d'un
bon poète lui soit plus nécessaire qne celle d'un bon joneur de
quilles : elle ne s'est pas encore avisée de faire des rentes aux jeunes
gens qui ont bon espoir d'avoir quelque jonr du génie futur; c'est sou
crime et c'est ainsi qu'elle est responsable du suicide de Chatterton.
Ensuite, et d'une façon plus relevée, le poète a besoin de la fouk
parce que c'est bien à elle qu'il adresse ses chants et qu'il ne saurait
190 résigner à être la voix qui clame dans le désert. Les poètes et
quelques romanciers ont coutume de s'en défendre. Ils font proies-
sion de n'écrire que pour eux seuls, pour leur contentement et leur
satisfaction personnelle. On ne demanderait pas mieuie que de les
en croire ; mais, ce qui étonne alors, c'est qu'Us publient leurs livres :
tant qu'ils les feront imprimer à plus d'un exemplaire, il faut qu'ils
renoncent à nous convaincre de leur détachement. C'est La Bruyère
qui a?ait raison : « On n'écrit que pour être entendu. » Bt ce désir
d'éveUler la sympathie des hommes est apparemment ce qui donne
au travail de l'écrivain sa valeur morale. Mais ce qui est nouveau en
art déconcerte les habitudes de la foule; les grandes idées passent
par-dessus les têtes les meilleures ; le poète, même s'il est admké,
reste incompris. C'est là tristesse de Moise, aussi gra?e et profonde
que les déclamations de Chatterton seront vaines. On le voit, si
haut qu'il soit monté dans son orgueil, le romantique n'a pu échapper
à la tristesse ; cet orgueil est un orgueil souffrant : la solitude
morale sera pour le poète romantique cause d'une intime tor^
ture.
Que devient chez les Parnassiens ce sentiment de la solitude f
Va-t-il disparaître? Notons que pour M. Canat, d'une école à l'autre,
l'individualisme subsiste aussi intense. C'est par là même que ^ d'apris
lui, l'école parnassienne peut être la continuation de l'école roaian*
tique. Et c'est un des points essentiels de son argumentation. « Une
opinion généralement admise^çst la suivante : le romantisme lyrique
REVUE UTTÉBÂIRE. 453
c'est rindividualisme ; la solitude morale du poète romantiqua est la
rançon de son individualisme. Au contraire, le Parnasse c'est Tart
impersonnel; cest par conséquent le recul de rindividualismCi et, si
Fartiste parnassien n'est plus isolé, c'est que la condamnation de la
personnalitô lui a fait renouer l'intimité avec la foule que le roman-
tisme avait brisée. Je voudrais montrer que cette opinion est fausse et
qu'elle repose sur une confusion. Dire que les Parnassiens ont refréné
le moi ne signifie rien. Ils l'ont refréné dans leurs œuvres^ non dans
leurs &mes. lueurs âmes restent effrénémenl individualistes, plus que
les âmes romantiques. «> Quand M.. Caïutt aurait d'ailleurs fait cette
démonstration, et prouvé que le passage du mode romantique au
mode parnassien n'est pas la substitution d'une poésie impersonnelle
à une poésie personnelle, il n'aurait réussi qu'à embrouiller les choses.
Car il ne suffit pas de montrer comment les écoles se continuent, il
faut montrer en outre comment, en se continuant, elles se modifient.
Et l'un des agens du progrès, ou du changement, en littérature consiste
justement dans le désir où sont les nouveaux venus de faire au^ement
que leurs prédécesseurs. Les romantiques ont pria en tout le contre-
pied des classiques ; et ils s'en sont vantés. Les parnassiens ont répudié
une bonne part de l'esthétique du Cénacle; et ils ne s'en sont pas
cachés. Aussi bien M. Canat ne se fait pas faute de noter M-méme
comment le parnassien, renonçant à la gesticulation romantique, ré-
pudie les procédés vulgaires d'exhibition de sa personne, et comment
sous l'influence de la science, de la philosophie positive, de l'histoire,
il donne à son œuvre un caractère tout nouveau, qui est précisément
celui de l'im personnalité. Tout ce que l'on peut soutenir c'est que chez
les poètes du Parnasse, comme chez les romanciers réalistes ou natur
ralistes, il est resté beaueonp de vestiges du romantisme. Hais je crois
que cela avait été déjà dit.
Tout en restant individualistes, ou plutAt parce que leur individua-
lisme se serait exagéré et exaspéré, les parnassiens auraient cessé de
souffrir de la solitude morale. Leur orgueil fut l'orgueO sauveur, a Si,
avant 1800, l'isolement ne fut guère la misère de l'homme supérieur,
Q'est qu'alors l'individualisme n'était pas assez fort. Après 1S50, il était
devenu trop fort pour que la solitude romantique continuât à troubler
les âmes d'artistes. Les Parnassiens n'ont plus besoin de la société, ils
ne la regardent môme pas, ils ne lui ressemblent pas. Ils n'ont plus
besoin d'elle. » Distinction spécieuse, mais d'ailleurs insuffisamment
justifiée. Car c'est toujours chez Leconte de Liste qu'on va chercher
l'image la plus parfaite du poète d'après 1850. Et le pessimisme
486 REVUE DES DEUX MONDES.
stoïcien de Vigny lui-même semble résigné en comparaison de Tàpre
nihilisme de Tauteur de Midi!
Le fait est que dans la nouvelle école a persisté la souffrance de
Tisolement. Isolement plus complet, car c*est la doctrine de Tart pour
l>rt qui met entre la foule et le poète la plus infranchissable barrière.
Quand il exprime ses tristesses ou ses joies, ses colères, ses rancunes»
les déceptions de son amour propre ou de son amour, le poète se rap-
proche delà foule, en exprimant des émotions qui lui sont communes
avec elle. Mais, confiné dans son rêve d'art, il s'y enferme comme dans
une prison, ou, si l'on veut, dans une tour d'ivoire : le sentiment de
l'art, c'est bien là ce qui établit la ligne de démarcation «ntre les
artistes et les autres. « Malhem' aux productions de l'art dont toute
la beauté a'est que pour les artistes I Voilà une des plus grandes sot-
tises qu'on ait pu dire ; elle est de d'Alembert. » Cette phrase des
Concourt exprime bien ce que l'art est devenu pour eux : Une conver-
sation, entre initiés, un langage inintelligible au reste des hommes.
Isolement plus douloureux, car c'est maintenant en présence du.
néant que le poète va se trouver. -Le poète romantique n'avait eu
horreur que de la réalité actuelle et de* l'himianité présente. Mais il
s'était bercé d'harmonies délicieuses. U avait conversé avec Dieu, soit
qu'il adressât son hymne au Dieu personnel des religions, soit quïl
retrouvât Dieu répandu à tous les degrés dans la nature; il s'était
adressé àla Nature comme à une personne, et tantôt il l'avait remerciée
d'ôfre une consolatrice, tantôt il avait D(taudit :son ^indifférence ou sa
cruauté; il avait ressuscité, pour en faire un cadre à sa fantaisie, le
décor des époques disparues et s'était plu par mépris des hommes
d'aujourd'hui à revivre parmi les hommes d'autrefois. Mais à la
lumière des sciences, le parnassien voit se dissiper les apparences
et toute réalité lui échapper. Les dieux auxquels les hommes ont suc-
cessivemeiit envoyé leur prière ne sont que les formes dont leur ima-
gination a revêtu leur désir ou leur rêve du divin ; la nature n'est qu'un
système d'illusions, et c'est en nous que résident les couleurs dont
nous croyons ^'elle nous enchante; les civilisations mortes font
comme un inmiense cimetière où nous pouvons déjà discerner la
place marquée pour les éphémères que nous sommes. Mais quoil Ce
moi lui-même, dernière réalité à laquelle nous voudrions nous ratta-
cher, ce moi orgueilleux qui s'oppose lui seul au monde tout entier,
n'est lui-même que le cadre irréel où se succèdent des sensations
qui meurent à l'instant où nous en prenons conscience.
Telles sont quelques-unes des formes qu'a revêtues le sentiment
Hi^^
ww^
REVUE LITTÉRAIBE. 457
de la solitude morale et il n'est que juste de reconnaître que la,
poésie moderne lui doit un peu du frémissement qui lui est particulier.
H SL inspiré quelques-uns des plus admirables cris de la poésie roman-
tiqxie : il s'est inscrit dans quelques-uns des vers les plus magnifiques
de la poésie paraassienne. On lui doit, pour une partie, la mélan-
oolie lamartinienne, le prophétisme de Hugo, le pessimisme de
^Vig^ny, le désespoir de Leconte de Lisle, la tristesse de tels de nos
oontemporains. Toutefois après en avoir suivi le développement à
t-ravers l'étude souvent pénétrante qui vient de nous en être donnée,
012 aperçoit aisément tout ce qu'il y avait en lui de maladif. U a mis
son empreinte sur tout le siècle, comme le romantisme lui-n^ôme, et
<pxi donc définissait le romantisme : une maladie ? C'a été le défaut
d^^ romantiques et des parnassiens d'avoir voulu se placer en dehors
de l'humanité commime, et, si quelques-uns ont fait effort pour y
ÔGlrapper, je pense que ce goût de la solitude aura trouvé sa der-
■^-ièire expression dans cette poésie décadente qui, il y a quelques
^^■^nées, pour se mieux abriter contre La. foule, s'enveloppait d'une
^^^scurité impénétrable. Le& temps qui viennent seront-ils meilleurs
I>onx les poètes ? Dans ime société démocratique, l'artiste se sentira-t-il
'^■^oins isolé qu'il ne l'a été dans une société bourgeoise ? C'est affaire
^ Xxii. C'est lui qui doit aller, sinon à la foule, du moins au public, et
'"^ t3.])lir l'accord entre l'art et la vie. Si l'on en croit les programmes
^l=>a.iichés par les plus jeunes des théoriciens, c'est en ce sens que
^commencerait à se dessiner un mouvement. U faut le souhaiter.
-À-^ussi bien, tant que l'humanité continuera de vivre, c'est-à-dire de
Aon.lMr, le poète aura mieux à faire que de s'affliger de sa propre
solitude, et il en verra aisément se dissiper le mirage; car, puis-
^vi.*il traduit dans la forme impérissable de l'art une plainte où se
DCkMent des voix venues de tous les coins de la terre et de toute la
d^zirée des temps, le poète n'est-il pas bien plutôt celui qui communie
arv^ec tous les homme» et donne à son chant le son de ce qui est
éternel?
René Doumic.
REVUES ÉTRANGÈRES
L'AUTOBIOGRAPHIE D'HERBS:RTi^SPBNCBR
An Aulobiography, par Herbert Spencer, 2 vol. în-8*». Londres,
Williams and Norgate, 1904.
Dans le courant de Tannée 1886, le vieux philosophe Herbert
Spencer s'était senti si malade qu'il avait bien cru (devoir abandonner
poiV tom* ours l'achèvement de son Système de Philosophie $ynthéiiquef
auquel jl travaillait depuis 1860. Non pas, que les sources de la vie
fussent, en aucune façon, atteintes chez lui. Tous ses organes, au
coùtraire, fonctionnaient le mieux du monde; et il constatait hd-*
même, ayec une satisfaction où se mêlait un peu de dépit, que chaque
jour son teint devenait plus clair, sa mine plur brillante. « Ni dans
les traits du visage ni danS sa couleur, disait-il, il n'y a chez moi de
signes de >mauvaise santé : au contraire, je parais plus jeune de
dix ans que mon âge. » Mais il avait de fréquentes insomnies i qui la
fatiguaient : sans compter qu'un isolement trop complet, et une trop
constante habitude de ne penser qu'à soi, l'avaient de plus en plus
conduit à s'inquiéter outre mesure du plus léger désordre qa'Q
découvrait dans sa respiration ou sa digestion. De telle sorte que, peu
à peu, tout effort de réflexion abstraite lui était devenu insupportable.
En vain il avait traîné son secrétaire des lacs d'Ecosse aux rivières
du Pays de Galles, pour lui dicter quelques pages pendant que, assis
au bord de l'eau, il péctutit à la ligne ; en vain il l'avait installé près
de lui dans un canot, sur la pièce d'éau d'un des parcs de Londres,
et, là, alternativement, avait ramé cinq minutes et dicté un quart
d'heure : impossible de donner à ses idées l'ordre et la suite néces-
REVUES ÉTRANGÈRES. 459
saires. Et comme il n'avait ni parens ni amis avec ^ il se plût à
causer, et comme, malgré sa prétention d'être grand* amateur de
peinture et de musiijue, U ne pouvait aller avec plaisir ni au
musée ni à l'opéra, parce que, à son avis, ni Raphaël, Rubeas, et
Rembrandt, ni Mozart et Wagner n'avaient rien fait qui méritât d'être
vu ou entendu» le profond ennui dont il avait toujours souffert s'était
encore douloureusement aggravé. C'est alors que lui était venu le
projet d'occuper ses loisirs à raconter l'histoire de sa vie, d'après des
notes qu'il avait déjà commencé à recueillir onze ans auparavant.
Voici d'ailleurs ce qu'il nous dit lui-même des circonstances qui l'ont
amené à concevoir un tel projet, particulièrement surprenant de la
part d'un homme qui se vantait de n'avoir jamais lu une biographie,
et, en toute circonstance, professait pour ce genre littéraire un mé-
pris plus absolu encore que pour tous les autres :
Au mois de mai dç cette année-là (1875), j'ai commencé à dicter la pre-
nclière esquisse de cette autobiographie. On me demandera sans doute com-
ncient j'en suis arrivé à entreprendre d'aussi bonne heure une semblable
ocoupation? La cause qui m'a décidé a été celle-ci : peu de temps ayant
<^ette date, un ami a fait allusion, devant moi, à une idée assez importante
que je lui avais suggérée naguère pour le succès d'un mouvement publiq
^^ je m'intéressais; cette allusion de mon ami me rappela l'incident, maiç
i^ m'aperçus que, à défaut d'elle, je l'aurais sûrement tout à fait oublié.
^^ là résulta la réflexion que, si ma biographie avait à être écrite un jour,
P^r moi-même ou par un autre, il y avait urgence pour moi à en rassembler
^^^t de suite les matériaux, faute de quoi elle risquerait de contenir de
sérieuses lacunes.
« Mais pourquoi une biographie? » va-t-on peut-être me demander. Ques-
tion fort raisonnable, quand on songe combien de fois j'ai exprimé des opi-
'^^ons défavorables au sujet de toute espèce de biographie. Ma répobse est
^^^» en des temps d'activé fabrication de livres comme sont les temps où
'^oiis rivons, un homme dont le nom a été très familier au public peut être
**^^olximent assuré que Ton écrira sa vie : s'il ne l'écrit pas lui-même, quel-
^^***Jn d'autre le fera pour lui. Et l'expérience courante m'a fait conclure
^^^^^, dans les deux cas, il était désirable que j'écrivisse moi-même un récit
^^^vi je5 faits, moi seul pouvant rendre un tel récit relativement complet.
^ Ce serait donc par méfiance de ses admirateurs futurs qu'Herbert
^^^^car se serait résigné à écrire lui-même cette autobiographie, où,
;w^^e .fois de plus, — vingt fois de plus, — il nous fait part de son
^^foris aussi bien pour ceux qui ont raconté leur propre vie que pour
^^eiix ip^ ^^^ perdu leur temps à raconter la vie des grands hommes de
y les temps. Mais on ne peut se défendre de songer que, s'il avait
^ ^^ a/invânir en cette occasion, de l'une de ses habitudes dont
460 REVUE DES DEUX MONDES.
il était le pins fier, son autobiographie aurait été, pour notre plus
grand profit, sensiblement différente de ce qu'elle est devenue. Il nous
apprend en effet que, toute sa vie, il n'a pu s'intéresser à un sujet
quelconque que s'il avait à en faire usage pour un travail personnel.
Il nous dit, par exemple, (pe « le sujet du style ne l'a attiré que lors-
qu'il a eu lui-même une idée originale sur ce qui constituait la force
de l'expression; mais qu'alors, ayant une théorie à élaborer, il a pris
plaisir à lire tous les livres qui se rapportaient au sujet donné. » Que
n'a-t-il fait de même quand l'idée lui est venue d'écrire son autobio-
graphie? Que n'a-t-il essayé tout au moins de jeter les yeiix sur
quelques-uns de ces ouvrages méprisés où d'autres, avant lui, ont
raconté l'histoire de leur vie I Intelligent et réfléchi comme il l'était,
cette lecture ne l'aurait peut-être pas empêché de mettre dans son
autobiographie quelques graves défauts qu'il y a mis, et qui tenaient
au fond même de son caractère ; mais à coup sûr elle l'aurait empêché
d'en faire, au point de vue de la forme, ce qu'il en a fait : un des
livres les plus difficiles à lire qu'on ait jamais écrits, un monstrueux
monument d'inexpérience et de gaucherie littéraires.
n nous avertit bien, dans sa préface, « que c'est une fâcheuse
nécessité qu'une autobiographie soit toujours égoïste, en nous mon-
trant l'auteur continuellement occupé à parler de soi. » Mais encore
aurait-il pu se rendre compte, en lisant d'autres autobiographies,
qu'un auteur peut « parler de soi » sans supprimer tout à fait, au-
tour de lui, toute trace des personnes parmi lesquelles il a eu à
vivre. Lui, quand il nous apprend que, tel jour, il a fait la connais-
sance d'un écrivain ou d'un homme politique, presque invariable-
ment il se borne à ajouter qu'il a passé là quelques heures assez
agréables, ou plutôt encore qu'il s'est ennuyé, et a eu ensuite une nuit
détestable. Des mille pages, fines et serrées, de son récit, il n'y en a
pas vingt qui ne soient entièrement consacrées à nous exposer le dé-
tail de ses propres sentimens, pensées, ou actions. C'est comme si le
reste de l'humanité n'avait jamais eu d'autre rôle, dans sa vie, que de
l'importuner et de l'énerver ; et non seulement il ne prend presque
jamais la peine de nous décrire personne, sauf quand il a quelque
chose de particulièrement déplaisant à nous en signaler : mais, de sa
correspondance même avec ses amis, jamais il ne nous cite que des
fragmens de ses propres lettres. Si bien que, de page en page, tout au
long de ces deux énormes volumes, Darwin et Stuart Mill, George
Eliot et Thackeray, cent autres figures mémorables ne nous apparais-
sent que comme de values ombres, entrevues un moment derrière on
REVUES ÉTRANGÈRES. 461
voile, tandis qu'en face de nous se dresse toujours une seule et même
figure, nous entretenant, pêle-mêle, de ses découvertes philosophiques
et de rétat de sa santé, de l'itinéraire de ses promenades et de ses
craintes de tomber dans des embarras d'argent.
Car plus fatigant encore, peut-être, que 1' « égoïsme » trop mono-
tone de cette autobiographie nous est l'extraordinaire désordre qui y
règne, et qui, lui aussi, provient évidemment de ce que l'auteur n'a
point daigné se renseigner à l'avance sur les lois et les traditions du
nouveau genre littéraire où il s'engageait. Avec l'ingénuité de son
ignorance, Spencer s'est imaginé qu'une suite chronologique rigou-
reuse pouvait lui tenir lieu de plan et de méthode. De page en page,
dans une suite indéfinie de paragraphes de longueur à peu près
égale, il nous raconte quelles pensées lui sont venues en teUe ou
telle année, quelles excursions il a faites, quelles sommes il a gagnées
ou perdues, avec une tendance à insister sur les détails matériels
qui ont aujourd'hui pour nous le moins d'intérêt. A peine commen-
çons-nous à nous émouvoir avec lui de la mort de son père, qu'il se
met à nous décrire un fauteuil mécanique qu'il a inventé durant ce
même temps ; après quoi, il nous raconte ses négociations avec un
éditeur américain, nous énumère les étapes d'une excursion dans le
Pays de Galles, nous apprend que, pour avoir moins de bruit, il a
changé de chambre, dans une maison meublée qu'il habitait alors, et
termine son chapitre par l'annonce, en dix lignes, de la mort de sa
mère. Toute son autobiographie n'est, pour ainsi dire, que le dévelop-
pement, en un millier de pages, d'un Journal dont il nous cite d'ail-
leurs quelques extraits, immédiatement après nous avoir informés
« qu'un biographe est obligé d'omettre de son rédt les menus faits de
la vie quotidienne, et de se limiter presque exclusivement aux choses
saillantes. » Et voici, au hasard, dix lignes de ce Journal, datant de
l'année 4879 :
30 juillet. — Parti de la gare d'Euston par l'express de 8 h. 50 pour
Sterling. Arrivé à Sterling le 31 à 7 h. 50. Inveroran vers trois heures.
/*' août,- — Commencé de pêcher à onze heures, fini à cinq. Pris trois sau-
mons, an de 17 livres, un de 15, et un de 10, tous dans l'Étang de Tlle.
2 aoûL — Ce matin, revu mon chapitre des Institutions cérémonielles. L'après-
midi, péché ; la rivière trop basse, rien pris. 3 août. — Revu mon chapitre
presque toute la journée ; un pied écorché m*a défendu la marche. 4 août,
— Revu mon chapitre; courte promenade. // août, — Parti à 10 h. 30;
arrivé à Tyndrum à l2 h. 30 ; parti à i heure ; arrivé à Oban à 6 h. 30 ;
Uôiel Craygard ; rencontré les Lingard.
462 ilEVUE DES DiEUX MONDES.
Qu'on imagine chacune de ces lignes entourée d'un petit comment
taire, nous disant ce que contenait le chapitre revisé à Inveroran, ou
dans quelles circonstances Spencer s'est écorché le pied, ou comment
il a dormi à Thôtel d'Oban : et l'on aura une idée à peu près exacte de
rimpression de désordre à la fois et de vide que donnent les deux gros
volumes de V Autobiographie du philosophe anglais, avec la masse de
leurs menus faits soigneusement répartis suivant Tordre des dates.
Veut-on savoir encore, cependant, de quelle façon l'auteur nous ra-
conte les événemens plus « saillans » de sa vie ? Void tout ce qu'il
trouve à nous apprendre de son premier grand voyage, une excur-
sion en Suisse, faite avec un ami, à l'âge de trente-trois ans, durant
l'été de 1853 :
A quoi bon donner un récit de notre voyage ? Tous ceux qui n'ont pas
été en Suisse ont lu des livres oii l'on en parlait; et, seul, un génie spécial
de description ou dliumour pourrait me servir d'excuse pour un tel récit.
Je vais donc m'en tenir au plus bref résumé.
Ma première connaissance avec le continent s'est faite à Anvers ; d'où,
après avoir eu juste le temps de voir la cathédrale et le tableau de Rnbens,
je suis parti pour Aix-la-Chapelle. Arrivé le lendemain malin à Cologne;
puis, après une heure ou deux passées surtout dans la cathédrale, alors
inachevée, pris le bateau pour Coblence. Départ le lendemain pour Mayence
et Francfort ; grosse déception éprouvée à la vue des fameux bords du
Rhin. Deux nuits et un jour à Francfort m*ont été intolérables, à cause d'un
accès de mal de dents, le premier après une immunité de trente-trois
ans. De là à Bâle ; et de là, après un jour, à Zurich. Dans cette ville j'ai
passé environ une semaine; puis, comme mon ami tardait à venir me re-*
joindre, je me suis impatienté et ai laissé une lettre pour lui, au bureau de
poste, pour lui dire qu'il me trouverait au sommet du Righi... Pais les
étapes de notre voyage ont été celles-ci : le long du lac de Lucerne jusqu'à
Fluelen et Amsteg ; à Andermatt et Hospenthal; le défilé et la pointe de la
Furca ; monté au Glacier du Rhône, puis à la passe du Grimsel, et redes-
cendu jusqu'aux chutes de Handeck; à Meyrin^en; monté à Grindelwald par
Rosenlaui...
La relation se poursuit, du même ton, pendant encore une ving-
taine de lignes ; et Spencer ajoute simplement que la Suisse, comme
le Rhin, a été pour lui une déception. « Au point de vue de la gran-
deur, elle a réalisé mon attente, mais non pas au point de vue de la
beauté. » En effet « la beauté manque à la Suisse parce que les cou-
leurs brillantes et chaudes y font défaut, et que les formes ne s'y
combinent pas bien* » Sur quoi l'auteur, pour donner plus d'autorité
à son jugement, nous dit qu'il a pour les montagnes un goût très pro-
REVUES ÉTRA^(iÈRES. 463
nonce. « On répète souvent nne réflexion de Kant, (|q1 disait (}Qe deux
choses excitaient son respect : le ciel étoile ^u-dessus de lui et la
conscience morale au dedans de lui. C'est là un sentiodent que, pour
ma part, Je ne partage point. Chez moi, le respect a été particulière-
ment produit par trois choses : la mer, une grande montagne, et de
belle musique dans une cathédrale. Encore là première de ces trois
choses a-t-elle beaucoup perdu de son pouvoir sur moi, sans doute pat
le fait d'une trop longue familiarité. »
Si vraiment Herbert Spencer n'a écrit lui-môme sa biographie que
pour empêcher que personne autre pût se charger de récrire, on devra
reconnaître que sa précaution n'a pas été heureuse. Peut-ôtre un autre
biographe aurait-il négligé de nous révéler que les grands-parens de
la mère du philosophe, qui s appelaient Brettell, se piquaient de des-
cendre de la famille française des Breteuil ; peut-être ne nous aurait-il
point parlé des longues et vaines démarches faites en 1867 par Spencer
pour découvrir si c'étaient des Brettell de sa famille qui, jadis, s'étaient
alliés avec des Shakspeare : du moins, aux faits qu'il aurait notés il
n'aurait pas manqué dé donner le relief et la proportion sans lesquels
ils demeurent pour nous comme s'ils n'existaient pas. Mais, au reste.
Je ne crois pas que le motif allégué par l'auteur des Premiers Principes
soit le seul, ni même -le principal, qui l'ait conduit à s'engager dans
une telle entreprise, n n'était pas sans savoir que plus d'un grand
homme de son pays, et dont le nom avait été plus (encore que le sien
« familier au public, » avait cependant réussi à éviter que personne
s'occupât, après sa mort, d'écrire le détail de sa biographie. Et s'il a
Ini'-mème employé tant d'années à écrire la sienne, c'est précisément
qu'il voulait qu'elle fût écrite, et qu'elle nous le représentât tel qu'il
s'est représenté à nous, c'est-à-dire, à la fols, comme un philosophe qui
ne doit rien à personne, et conmie l'unique philosophe véritable qu'il
y ait jamais eu.
Car, d'année en année, dans l'âme de ce solitaire, s'était amassée
une vanité naïve et énorme, dont chaque page de ses deux volumes
vientnous apporter quelque preuve nouvelle. Chaque page, oui : ori peut
affirmer cela sans exagération. Aux premières lignes de la préface.
Spencer, après nous avoir dit « qu'une histoire naturelle de lui-môme
lui semblait devoir former un supplément utile à ses autres livres, »
ajoute : « Que, ni dans mon enfance ni dans ma Jeunesse, je n'aie
reçu une seule leçon de langue anglaise, et que jusqu'à l'heure pre-
ssente je n'aie jamais appris les moindres élémens de la syntaxe, ce
464 REVUE^ DES DEUX MONDES.
sont là des faits qui méritent d'être connus, car la conclusion qui s*en
dégage contredit des opinions universellement acceptées. » Et Tundes
derniers épisodes du second volume nous montre le vieillard faisant
une excursion aux ruines d*Êze, durant un séjour dans le midi de la
France. « Après avoir contemplé un moment le magnifique panorama,
nous ditril, je tirai de ma poche un chapitre de mes Données de
l'Éthique, et passai une demi-heure à le revoir; et, me rappelant tout
ce dont Tendroit avait été témoin jadis, je fus frappé de l'étrange
contraste entre les destinations diverses qu'il avait reçues alors et la
destination à laquelle je l'employais maintenant. »
D'im bout à l'autre des deux volumes, l'objet évident de l'auteur
est d'élablir qu'il n'a jamais eu aucun maître, que personne n'a jamais
exercé la moindre influence sur lui, et que c'est lui seid qui a conçu et
constitué de toutes pièces la doctrine tout entière de l'évolution. Cet
ordre chronologique, qu'il s'obstine à suivre avec une rigueur désas-
treuse, je ne serais pas éloigné de penser qu'il l'a adopté surtout pour
pouvoir nous montrer, de proche en proche, comment il s'est con-
struit son système sans aucun secours étranger. Le fait est que sa
préoccupation de ne rien devoir à personne ^finit par prendre chez loi
le caractère d'une vraie manie. Son père ayant écrit de lui en i847,
dans une lettre à un de ses oncles, qu'il énonçait des opinions très
hardies, « dérivées apparemment de la lecture d'Emerson, )> le voilà
qui se fâche, et proteste vivement. « Mes convictions rationalistes,
s'écrie-t-il, s'étaient développées lentement et insensiblement, depuis
des années ; et mon père a tout à fait exagéré la soi-disant influence
d'Emerson. » Une autre fois il proteste contre lui-même. Il vient de citer
une lettre où il annonçait à son père « qu'il était en train de lire Au-
guste Comte, et de réunir contre lui un dossier formidable. » Mais non,
il nous affirme qu'il s'est mal exprimé, et qu'à ce moment ni jamais il
n'a a lu Auguste Comte. » 11 a lu simplement un petit résumé anglais
de la Philosophie Positive, et où il n'a d'ailleurs rien trouvé qui eût
l'ombre de sérieux.
Jamais il n'a pu lire aucun philosophe anden, depuis Platon et Ari-
stote jusqu'à KanI et Hegel. Plus d'une fois, en vérité, il a essayé de les
lire : mais, dès les premières pages, l'absence complète de tout
talent littéraire et la pitoyable niaiserie des argumens l'ont contraint à
s'arrêter. Stuart Mill, Darwin, Alexandre Bain, il ne les a lus que très
tard, et fragmentairement, et il n'y a rien vu qu'il ne sût d'avance, ou
qui ne lui parût absolument faux. Mais tout particulièrement il
s'échauffe et s'irrite chaque fois qu'il rencontre sur son chemin le nom
REVUES ÉTRANGÈRES. 465
d'Auguste Ck)mte. Il ne se résigne pas à Tidée qu'on ait pu voir en lui
un élève ou un continuateur du positiviste français. Cent fois il revient
là-dessus, multipliant les preuves de fait et les xaisonnemens, allé-
guant son ignorance du français, énumérant une à une les théories de
Comte qui ne se retrouvent point dans son propre système ; et d'ail-
leurs, il faut bien Tavouer, ne nous offrant pas un seid argument qui
vaille à nous convaincre. Car de ce que, sur maints points, il ait différé
de Comte, et même de ce que jamais il ne Tait lu en entier, nous ne
voyons pas qu'on doive conclure nécessairement qu'il n'ait point
connu les grandes lignes de la doctrine de Comte, et qu'il n'en ait
point subi llnfluence. Combien d'hommes, aujourd'hui, sont évolu-
tionnistes sans avoir lu une seule ligne de Darwin ou de Spencer ! Et
qui d'entre eux s'aviserait de prétendre, cependant, qu'il ne doit rien
à ces deux penseurs ? .
liais, par-dessous les argumens, la protestation indignée de Spencer
se fonde sur la conscience qu'il a du néant de toute œuvre philoso>
phique autre que la sienne. Lui seul, — il nous le dit en propres
termes, — a découvert le critérium définitif de la certitude ; lui seul
nous a fourni une explication raisonnable de tous les problèmes de
la nature, une explication ayant le double avantage de s'adapter à
l'ensemble des phénomènes et d'être en accord avec l'expérience.
Et, depuis la «métaphysique jusqu'à la politique, il n'y a pas un
domaine où il ne prétende avoir raison, eût-il contre lui l'unani-
mité des hommes de son temps et de tous les temps. C'est de quoi
ses jugémens sur les artistes nous fournissent une illustration tout à
fait typique. De la même manière, en effet, qu'il ne supporte point
qu'on prononce à son sujet le nom d'Auguste Comte, il ne supporte
point que l'on doute de la sûreté de son goût en matière d'art. Toute
sa vie, il a passionnément cherché la beauté ; et le fait est que, deux
ou trois fois, il a eu le bonheur de pouvoir la trouver. Le Palais de
Cristal de Sydenham, par exemple, l'a toujours émerveillé. « Sa
beauté a vaincu toutes mes prévisions, nous dit-il. C'est un royaume
féerique, on miracle dépassant tous les autres. » Pareillement, en
peinture, les paysages de J. B. Pyne, et un Combat dfi Taureaux de
Burgess, lui ont donné l'impression d'une beauté parfaite. Mais d'au-
tant plus il s'indigne de voir l'enthousiasme factice des prétendus
connaisseurs pour dos œuvres foncièrement dépourvues de tout inté-
rêt et dq tout mérite, comme le Don Juan de Mozart, le plafond de la
Chapelle Sixtine, le Tournoi de Rubens, la Transfiguration de Raphaël,
la Leçon d'anqtomie de Rembrandt, ou encore les frontons du Parthé-
TOMB xxr. — 1904. 30
466 REVUE DES DEUX MONDES.
non, ou encore les poèmes d*Homère, de Dante, de Wordsworth. De
chacune de ces œuvres fameuses il nous prouve péremptoirement le
manque de beauté : Mozart ne sait pas donner la vie à ses person-
nages; Rubens ne sait ni composer un tableau, ni Tomer de couleurs
agréables à l'œil; Michel-Ange ne se rend aucun compta des lois
esthétiques de la décoration ; Raphaël ne réussit pas même à faire
deviner le sujet de ses tableaux; Rembrandt prête aux élèves du
docteur Tulp « des attitudes insignifiantes et des expressions imbé-
ciles ; » Homère est simplement illisible ; Dante est d'une monotonie
fatigante; et la plupart des poèmes de Wordsworth « sont de la
bière au lieu d'être du vin. » Jugemens qui, ainsi isolés, risqueront
peut-être de sembler comiques : mais, c'est le plus naturellement du
monde qu'Herbert Spencer les énonce, au cours de son récit; et c'est
d un ton pareil qu'il juge toutes choses, avec l'assurance impertur*
bable d'un homme qui se sent, seul, en possession complète et défini-
tive de la vérité. Quoi d'étonnant qu'un tel homme, tout en méprisant
du fond du cœur la biographie d'un Napoléon ou d'un Descartes,
ait tenu pour indispensable que la postérité possédât sa biographie?
Et quoi d'étonnant que, avec une pareille opinion de sa propre valeur,
il se soit estimé seul capable de nous parler de lui?
Resterait à savoir, après cela, si tous les grands constructeurs de
systèmes ne se sont pas imaginé, de la même façon, être seuls en pos-
session de la vérité. Descartes, Hegel, s'ils nous avaient laissé leur
autobiographie, peut-être y aurions-nous retrouvé un mélange ana-
logue de mépris pour autrui et de confiance en soi. £t, sans prétendre
apprécier la valeur propre du système philosophique d'Herbert Spen-
cer, on doit bien constater qu'il à, tout comme ceux de Hegel et de
Descartes, rencontré un nombre suffisant d'admirateurs et d'adeptes
pour justifier l'orgueilleuse satisfaction de son créateur. Mais peut-être
aussi, d'autre part, les Descartes et les Hegel ont-ils fait sagement
de ne pas nous laisser leur autobiographie : car le système le plus
parfait du monde risque de perdre pour nous une part de son prestige
lorsque nous en apercevons, pour ainsi dire, le revers, en assistant
au détail quotidien de sa construction. Pour le système de Spencer, en
tout cas, la chose ne saurait faire de doute: à force de vouloir nous en
expliquer la genèse, le vieux philosophe nous en a offert une image
si morcelée et si décolorée que personne n'aura l'idée de voir, comme
lui, danscette «histoire naturelle de lui-même, » un «supplément utile»
à ses autres ouvrages. Et il n'y a personne qui, je crois, en lisant don
REVUES ÉTRANGÈRES. 467
Autobiographie, ne soit amené à se faire encore les deux réflexions
que voici, sur l'origine véritable et sur les chances de durée de tout
Tensemble du Système de Philosophie synthétique :
La première de ces réflexions ressort en droite ligne de ce que nous
apprend Spencer sur ses sentimens et ses travaux favoris jusqu'à
Tâge de quarante ans, où, comme on sait, Tidée lui est venue d'édi-
fier son système. Non seulement il nous dit que, « né avec un tempé-
rament plus originatif que réceptif, » il a toujours « pris pour devise
le mot de Danton : De V audace, de l'audace, et encore de V audace; »
non seulement il nous avoue que, s'il avait été astronome, ou natura-
liste, il y a nombre de ses théories astronomiques ou biologiques
qu'il n'aurait point hasardées : nous voyons en outre que, jusqu'à
quarante ans, la philosophie n'a tenu dans sa pensée qu'une place se-
condaire, tandis que son occupation principale a été à'inventer toute
sorte de petits appareils pratiques pour la vie usuelle, ou plutôt des
perfectionnemens à tous les appareils, comme à tous les procédés, que
les hasards de son existence lui faisaient connaître. C'est ainsi que j'ai
compté, dans le tome I"' de son Autobiographie, au moins 24 mentions
d'instrumens ou de procédés inventés par le futur philosophe, et se
rapportant aux usages les plus divers : en janvier 1836, une nou-
velle façon de manier la pompe à air ; à l'automne de la môme année,
on nouveau modèle de maison de campagne; en 1838, un nouveau
moyen de dresser des plans, une nouvelle manière de vider les étangs;
l'année suivante, une façon nouvelle de projeter les ombres, un nou-
veau cyclographe, un nouvel appareil pour décharger les wagons, elc.
Viennent ensuite, pour dter au hasard, ime « épingle à relier, » une
canne à pèche, un « céphalographe. » Tout cela extrêmement ingénieux,
autant du moins que j'en puis juger ; et cependant le pauvre Spencer
reconnaît tristement que, pour difl'érens motifs , au premier rang des-
quels il cite M l'apparition d'obstacles mécaniques imprévus, »aucimede
ses inventions n'a réussi à s'imposer comme il l'aurait espéré. Et nous
nous demandons involontairement si l'invention à laquelle il a employé
la seconde période de sa vie, y transportant le « tempérament originatif »
quilni était naturel, sil'invention de son Système synthétique ne se heur-
terait pas, elle aussi, enfin de compte, à des « obstacles imprévus. »
Déjà en 1833, dans son enfance, comme il avait longuement exposé à
son père sa façon propre de s'expliquer un certain fait d'expérience :
« Oui, avait répondu le père, des gens qui ne connaissentpoint la ques-
tion seraient très frappés de ton explication ; mais, avec tout cela, elle
n'est pas vraie. » La postérité ne réserverait-elle pas un jugement du
168 REVUE DES DEUX MONDES.
môme genre à rexplication que nous a offerte, plus tard, Herbert
Spencer du vieux problème de l'origine et de la fin des choses ?
Ce qui nous porterait encore à le supposer, c'est que certainement
Spencer lui-même, dans ses dernières années, si son Système de Philo-
mphie synthétique avait été inventé par un autre que lui, aiirait été
aussi sévère pour ce système-là que pour tous les autres. Je regrette de
ne pouvoir pas analyser ici les soixante pages de Tépilogue qui, écrit
i[uatre ans après les chapitres précédens, en 1893, termine le second
volume de son Autobiographie : mais je puis bien dire qu elles sont
d'une mélancolie et d'un désenchantement sans pareils. Le vieUlard
y va presque jusqu'à nous laisser entendre que tout son patient effort
a été inutile. « Les croyances, écrit-ril, tout comme les créatures, ne
peuvent vivre et se développer que dans un milieu approprié : et le
milieu fourni par les idées et les sentimens qui ont cours à présent est
aussi peu approprié que possible aux croyances que j'ai exposées. » Et
il ne s'en tient pas à accuser son « nailieu. » Il s'accuse lui-môme, ex-
pressément, d'avoir fait la part trop grande à l'élément « intellectuel, •
dans toute sa doctrine psychologique et sociologique, et de n'avoir pas
assez tenu compte de l'élément <c sentimental. » U reconnaît que, ni
en matière de politique, ni en matière de religion, il n'a plus tout à
fait les mômes « croyances » qu'il a exposées dans ses livres. En poli-
tique, « tandis qu'il se figurait autrefois que tout irait bien si Ton
transformait les procédés de gouvernement, il a fini par comprendre
que les transformations des procédés de gouvernement ne pouvaient
avoir de valeur qi;e si elles résultaient d'une transformation dans les
idées et les sentimens des citoyens. » En religion, « tandis que, na-
guère, l'unique question avait été pour lui de savoir si les diverses
doctrines religieuses étaient vraies ou fausses, peu à peu il s'est aperça
que c'était loin d'être l'unique question. » Il s'est aperçu que les
doctrines religieuses ont eu et gardent encore une précieuse efficacité
inorale.et que, en outre, ces doctrines ont pour objet de remplir,
dans les âmes, « une sphère qui, décidément, ne s'arrangerait jamais
de n'être pas remplie. » « J'en suis donc venu à considérer avec une
sympathie croissante les croyances religieuses, qui, d'une façon ou
d'une autre, occupent cette sphère que l'interprétation rationnelle
cherche vainement à occuper, y échouant d'autant plus quelle s'y
efforce davantage. » C'est sur cet aveu que se termine V Autobiographie
d'Herbert Spencer.
T. DE Wyzewa.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
1i mai.
Les élections municipales ont été meilleures qu'on ne Tespérait.
11 faut mettre à part Paris, où le gouvernement a obtenu un incontes-
table succès ; mais les élections de Paris ont toujours été quelque peu
capricieuses, et souvent différentes de celles du reste de la France. Il
y a quatre ans, Paris avait donné une majorité très faible à Topposi-
tion : il vient de donner une majorité un peu plus nombreuse, mais qui
reste encore très faible, au gouvernement. En province, les choses
ont évolué en sens inverse. Il y a quatre ans, le gouvernement affec-
tait de se consoler de la perte de Paris en faisant sonner bien haut sa
victoire de province. Aujourd'hui, la situation est retournée : il serait
sans doute excessif de dire que le gouvernement a perdu la province,
mais il y a incontestablement fait des pertes, et quelques-unes fort
sensibles. Sa politique à outrance commence à être moins appréciée
un peu-partout, mais particulièrement dans les villes ; ou du moins
c'est dans les villes qu'on peut le mieux se rendre compte de ce pre-
mier mouvement de réaction.
Dans les campagnes, comment savoir ce qui s'est passé? Il y a
trente-six mille communes ; il y a eu par conséquent trente-six mille
élections, et comme ces élections se sont faites sur des listes, et qu'il
y en avait généralement deux en présence, sinon trois, le nombre des
candidats a été de plus de huit cent mille dont la moitié constitue
le nombre des élus. La vue la plus perçante a de la peine à démêler
quoi que ce soit au milieu d'une pareille foule. S'il y avait eu un grand
mouvement dans un sens ou dans l'autre, on l'aurait quand môme
aperçu, et si on n'en a pas aperçu, c'est sans doute parce qu'il n'y a
pas eu de grand mouvement. La situation rurale s'est maintenue à peu
I
470 REVUE DKS DEUX MONDES.
près telle quelle. Mais il n*en a pas été ainsi dans les villes. Là, des
changemens se sont produits, et le parti républicain libéral a le droit
de les compter à son actif. Paris est repris par le gouvernement, soit;
mais Lille lui échappe avec presque toute la région du Nord ; et il en
est de môme 4^ Bordeaux, de Bourges, de Caen, de Versailles, de
Nancy, de Bar-le-Duc, d'Alençon, de Saint-Lô, de Poitiers, de Niort,
de Perpignan, de Clermont-Ferrand, d'Avignon, de Privas, etc. Il gagne,
à la vérité, Melun, Vesoul, Agen, Mende, Annecy, Troyes, Dijon; mais,
on le voit, la balance ne penche pas de son côté. Encore ne parlons-
nous que des chefs-lieux de départemens, sinon il faudrait citer Le
Havre, et tant d'autres villes plus ou moins importantes où les radicaux
ont été battus et où la municipalité est passée entre les mains des
modérés. Ceux-ci ont maintenu leurs positions à peu près partout, à
Beauvais, à Chartres, à Nevers, etc., et notamment à Marseille, où la
lulte a été plus vive que partout ailleurs et où les chances du parti
modéré ont paru un moment compromises.
On connaît la situation de cette malheureuse ville, qui a été
longtemps si mal administrée par les socialistes, et qui est restée
troublée, agitée par des fermens révolutionnaires que le ministère
actuel a entretenus avec la plus criminelle imprudence. Les grèves
qui ont déjà porté une atteinte si grave à sa prospérité ont été un des
plus clairs résultats de cette politique. Les deux partis, à Marseille,
sont représentés par deux hommes dont chacun avait sa liste :
M. Chanot, le maire actuel, et M. Flaissières, le maire d'autrefois,
qui, chassé de l'Hôtel-de- Ville il y a quatre ans, aspirait à y rentrer
en maître. Le gouvernement a tout fait en faveur de M. Flaissières.
Sur ce point comme sur tant d'autres, M. Combes a rompu avec la
politique de M. W^aldeck-Rousseau, qui avait su mettre M. Flais-
sières à sa place et le tenir à distance. M. Combes s'est rendu de sa
personne à Marseille, et M. Flaissières s'est empressé d'organiser des
manifestations autour de lui dans l'espoir qu'elles tourneraient fina-
lement à son propre profit. M. Flaissières ne s'est pas séparé on
moment de M. Combes. M. Combes a tenu constamment le langage
qui convenait le mieux à M. Flaissières. Depuis, M. Vallé, ministre de
la Justice, et M. Doumergue, ministre des Colonies, sont allés entre-
tenir le mouvement. M. Pelle tan, qui est député des Bouches-du-
Rhône, a lié partie avec l'ancien maire. M. Jaurès était, il y a quelques
jours, à Marseille, où il donnait de toutes ses forces. Rien n'a été
négligé pour assurer le succès du parti socialiste. La grève des
inscrits maritimes est venue lui apporter un nouvel appoint en rendant
REVUE. — CHRONIQUE. 471
disponibles pour le scrutin plusieurs centaines de grévistes. Aussi le
premier tour de scrutin lui a-t-il donné l'avantage; M, Flaissiôres
est passé avec quatre ou cinq des siens. Le reste était en ballottage;
mais le premier succès semblait devoir déterminer le second, et le
parti ministériel chantait déjà victoire. Marseille reconquis était pour
lui la note dominante dans les élections. Les modérés, de leur côté,
étaient bien près de croire tout perdu, et ils ne cherchaient pas à
atténuer Timportance de Tévénement : c'était la révolution triom-
phante dans une des plus grandes villes du Midi, la plus éprouvée par
les agitations antérieures, la plus intéressante par les efforts en sens
contraires qui y avaient été faits. On peut dire que toute la France
avait les yeux sur Marseille. Le second tour de scrutin a eu lieu; il
a trompé les espérances des socialistes et dissipé les appréhensions
des modérés. Marseille s'était ressaisie. Au bord de l'abtme, elle s'était
rejetée brusquement en arrière. La municipalité restait en fonctions.
Etant donnés les conditions et l'enjeu de la lutte, il était impossible
de remporter un succès plus significatif.
Le parti ministériel cherchera vainement à déguiser le caractère
général des scrutins du 1*''^ et surtout du 8 mai; loin de gagner du
terrain, il en a perdu ; et si Ton songe qu'il est au pouvoir depuis six
années consécutives, on reconnaîtra l'importance du fait. Nous ne
disons pas que les républicains modérés aient remporté une grande
victoire; ce serait excessif; mais enfin, le terrain que les ministériels
ont perdu, ils l'ont gagné, et, dans la situation où ils se trouvaient,
ils y ont eu du mérite. Jamais, en effet, ministère n'a pratiqué
la candidature officielle plus efi'rontément que celui-ci. Tous les
moyens lui sont bons; tous les scrupules lui sont inconnus. La
corruption, la pression, l'intimidation s'exercent avec une liberté
d'allures qu'aucun des gouvernemens antérieurs n'aurait osé se per-
mettre, non pas qu'ils se soient toujours abstenus de procédés peu
recommandables, mais ils y mettaient quelque retenue et nous
allions dire quelqpie pudeur, que le progrès de nos mœurs démocra-
tiques a fait disparaître aujourd'hui. Les choses se passent ouverte-
ment et cyniquement. Malgré tout cela, le parti ministériel n'a fait
aucun progrès : U commence même à reculer. La France continue
d'être divisée, comme elle l'a été aux dernières élections législatives,
en deux camps à peu près égaux. On a fait le calcul, il y a deux ans,
des voix obtenues par les ministériels d'une part et par les anti-
ministériels de l'autre, — puisque les partis s'étaient à tort ou à raison
classés ainsi, — et on a trouvé, non sans quelque étonnement, que
472 REVLE DES DEUX MONDES.
récart entre ces voix n'était pas supérieur à 200 000. Comment se
fait-il que, la différence étant si faible entre les vaincjaenrs et les
vaincus, les premiers aient une majorité aussi considérable à la
Chambre ? Gela vient de Tinégale distribution des électeurs dans des
circonscriptions dont les unes sont beaucoup plus populeuses que
^es autres et nomment néanmoins le môme nombre de députés; mais,
si on prend les chiffres eux-mômes pour déterminer la force propor-
tionnelle des opinions en présence, on s'aperçoit (pie Tune ne l'em-
porte sur l'autre que d*une quantité presque négligeable. Un gouver-
nement qui aurait eu le moindre souci de son devoir en aurait tenu
compte. Il ne se serait pas reconnu le droit de gouverner violemment
avec la moitié du pays contre Tautre, et d'abuser d'une majorité
artifîcielle pour organiser une véritable oppression. Il aurait compris
l'opportunité et la convenance d'une politique de tolérance et de
conciliation. Mais ce n'est pas ainsi qu'a raisonné le nôtre. Il s'est
proposé pour but de réaliser coûte que coûte « Tunité morale » de la
France, conception chimérique que d'autres gouvernemens, les plus
puissans et les plus absolus de tous, n'ont pas mieux réussi que lui
à réaliser en France, ni même ailleurs. Car il n'y a pas réussi, certes I
Après plusieurs années d'un gouvernement, dont nous venons de rap-
peler les principaux caractères, la situation du pays reste ce qu'elle
était ; la force respective des partis n'est pas modiûée, et on peut
dire que l'immense effort fait par le gouvernement a complètement
avorté. C'est la leçon qui ressort avec évidence des scrutins du 1*^ et
du 8 mai : il est malheureusement à craindre que le gouvernement y
ferme les yeux.
Quant aux élections de Paris, elles ont quelque peu surpris tout le
monde, et le ministère tout le premier. On croyait généralement
que Paris voterait comme il l'avait fait en 1900, et le parti qui l'avait
emporté alors espérait même que sa nouvelle victoire serait plus
complète que l'ancienne. Le gouvernement, en effet, n'avait rien fait
pour ramener Paris : on entendait dire partout que les esprits y
étaient de plus en plus excités, que les affaires y allaient mal, que
les souffrances y étaient grandes. Que s'est-il donc passé dand les
esprits ? On ne peut faire à cet égard que des hypothèses. La plus
plausible est que la population parisienne, ne voyant se réaliser
aucune des espérances qu'elle avait conçues il y a quatre ans, a fait
au moins partiellement retomber la responsabilité de sa déception
sur les hommes qu'elle avait cru mettre au pouvoir en les mettant
à l'Hôtel-de- Ville. La vérité est qu'ils s'y sont trouvés impuissans, et
REVUE. — CHRONIQUE. 473
cela pour plusieurs motifs. Lq premier est que leur majorité était
trop faible pour avoir beaucoup d'autorité.. Le second est qu'elle
manquait d'homogénéité, les nationalistes ayant dû, pour se la pro-
curer, faire une coalition où étaient entrés des élémens très dispa-
rates. Il y avait là même des radicaux avancés qui, pour des raisons
diverses et quelquefois toutes personnelles, étaient devenus des
mécontens. Dans des votes très importans, on a vu la majorité se
débander, c'est-à-dire disparaître, puisqu'elle tenait seulement à
quelques voix. Dans ces conditions, le gouvernement pouvait en
prendre à son aise avec une assemblée coupée en deux, et on se rap-
pelle que M. Waldeck-Rousseau ne s'en est pas fait faute. Le Conseil
municipal de Paris a été pour lui comme non existant. La majorité
radicale-socialiste du nouveau Conseil, bien qu'un peu plus considé-
rable que randenne, n'est guère que de huit voix, et im autre gou-
vernement que le nôtre n'aurait pas beaucoup de peine à l'arrêter
dans la voie où elle se prépare à s'engager. Si on en juge par le lan-
gage de ses journaux, elle se croit le droit de tout faire parce
qu'elle imagine en avoir le moyen, et ce moyen est dans les complai-
sances qu'elle attend du gouvernement. Probablement elle n'a point
tort. Nous craignons que la ville de Paris n'ait encore moins à se louer
du nouveau Conseil municipal que de l'ancien.
Les nationalistes pourraient bien alors avoir leur revanche. Mais,
pour cela, — ayons le. courage de dire la vérité à un parti qui vient
d'être battu, — ils devront modifier sensiblement la composition de
leur parti et leurs méthodes de combat. Ils devront surtout recruter
avec plus de soin leur personnel. Ils ont pris avec eux tout ce qui
n'appartenait pas au parti ministériel et y était hostile. Les groupe-
mens de ce genre, nécessairement bariolés des couleurs les plus
diverses, ont le malheur de ne pas. inspirer confiance.il y avait de
tout dans le camp nationaliste, depuis des radicaux, comme nous
l'avons dit, jusqu'à des hommes qui, s'ils étaient républicains,
l'étaient de bien fraîche date. Il y en avait même qui ne l'étaient
pas et n'en faisaient pas mystère. En un mot, c'était une coalition.
On peut livrer une bataille avec une coalition et même la gagner :
le difficile est de maintenir ensuite la cohésion de l'armée triom-
phante. La victoire d'il y a quatre ans n'était pas très considérable ;
cependant c'en était ime. Il est arrivé le lendemain ce qui arrive tou-
jours en pareil cas. L'indiscipluie, l'inévitable indiscipline s'est mise
dans les» rangs des vainqueurs et les a réduits à Timpuissance. Ils
n'ont pas donné un mouvement déterminé aux affaires municipaleSi
474 REVUE DES DEUX MONDES.
et comment Tauraient-ils pu? Voilà comment de réelles qualités d'es-
prit, et surtout de cœur, ont été stériles. Ajoutons que, dans bien des
cas, et particulièrement en province, les nationalistes ont augmenté
la confusion des partis en prenant, ou en s*efforçant de prendre sur
le terrain électoral la place des républicains modérés. Nous disions
plus haut que sans doute le gouvernement ne profiterait pas de la
leçon qu'il avait reçue : puisse du moins l'opposition profiter de celle
qu'elle a reçue elle-même, et se préparer en meilleur ordre aux
combats de l'avenir I Telles qu'elles ont été, les élections des i^ et 8
mai sont de nature à l'y encourager.
Les événemens d'Extrême-Orient ont aujourd'hui un intérêt supé-
rieur à tout autre. Depuis quelques jours, deux faits graves se sont
produits : le passage du Yalou par les Japonais et l'investissement de
Port- Arthur, qui, s'il n'est pas encore complet, menace de le devenir.
Us devaient naturellement produire et ils ont produit une assez vive
émotion : cependant ils n'avaient rien d'imprévu, surtout le premier,
et, quelle que soit leur importance, il ne faut pas l'exagérer. Ce qui
est malheureux pour les Russes et pour ceux qui, comme nous,
souhaitent ardemment leur succès, c'est qu'ils n'ont obtenu jusqu'ici
aucun de ces avantages partiels qui entretiennent ou relèvent la con-
fiance, et que, au contraire, ils ont éprouvé coup sur coup un certain
nombre d'accidens dont l'efTet moral est fâcheux. Mais nous ne sommes
d'ailleurs qu'au début des opérations, et, dès le premier jour, tout le
monde a eu le sentiment qu'elles seraient longues et mêlées de péri-
péties très diverses : il n'y a donc pas lieu de s'alarmer prématurément.
L'opinion la plus générale était que la dispersion de leurs forces
maritimes condamnait les Russes à l'infériorité sur mer; mais on
croyait non moins généralement, et nous continuons de croire, qu'ils
sont sur terre supérieurs aux Japonais, et qu'ils les y battront. Toute-
fois ce ne sera ni si facilement, ni si vite. Non seulement les Japonais
se battent bien, avec courage, avec audace, et avec cet absolu
mépris de la mort qui caractérise les Asiatiques, mais ils sont conduits
par un état-major et par des officiers instruits, habiles, qui ont préparé
de longue main leur plan de conduite, et qui l'exécutent aujourd'hui
avec une remarquable précision. Ils en ont terminé la première
partie : la seconde sera peut-être plus difficile.
Le passage du YaLou était, en quelque sorte, escompté d'avance.
On était d'accord pour croire que les Russes ne défendraient pas sérieu-
sement la ligne du fieuve, et qu'ils ne devaient pas le faire. C'est
REVUE. — CHRONIQUE. 475
plus loin vers le nord et vers Touest qu'ils opèrent leur concentra-
tion et qu'ils attendent l'ennemi. Ils l'attendent, disons-nous : en
efifet, il n'est pas probable qne leur stratégie puisse consister, comme
quelques personnes le pensent, à reculer d'une première ligne sur une
seconde, puis d'une seconde sur une troisième, et ainsi de suite, de
manière à obliger l'ennemi à allonger indéfiniment sa ligne d'opé-
ration et à éparpiller ses forces. Il serait douteux que les Japonais
se prêtassent complaisamment à cette manœuvre. A un certain
moment, ils s'arrêteraient, et, à leur tour, ils attendraient l'ennemi.
Pendant ce temps, ils feraient le siège de Port-Arthur, et comme une
place de guerre investie de toutes parts finit toujours par succomber
lorsqu'elle n'est pas secourue, on voit à quelles conséquences fatales
s'exposerait le général Kouropatkine s'il se refusait trop longtemps à
livrer bataille. La chute de Port-Arthur ne serait peut-être pas un
désastre matériel d'une gravité extrême ; mais l'effet moral en serait
immense. Elle serait considérée à bon droit comme un grand échec
pour la Russie, et il serait très possible, très vraisemblable même,
qu'elle produisit dans l'imagination du monde jaune un ébranle-
ment profond. Les Russes, — nous en avons su autrefois quelque
chose, — soutiennent un siège avec beaucoup de sang-froid et de
ténacité. Le souvenir de Sébastopol est resté vivant dans toutes
les mémoires. Cependant Sébastopol a fini par être pris, malgré l'hé-
roïsme de ses défenseurs, parce qu'il n'a pas été secouru, ou plutôt
parce que les armées envoyées pour le secourir ont été défaites. C'est
à l'Aima que s'est décidé le sort de Sébastopol : de même le sort de
Port-Arthur sera réglé sur le point encore ignoré de la Mandchourie
où aura lieu le choc décisif entre les Russes et les Japonais. Le général
Stœssel,qui commande la place, s'en est parfaitement rendu compte,
s'il a tenu à ses troupes le langage que lui prêtent certains journaux et
qui peut se résumer ainsi : — Quoi qu'il arrive, gardez votre sang-
froid et tenez bon jusqpi'au moment où on viendra nous dégager. —
La ville, en effet, est aujourd'hui bloquée du côté de la mer : les
passes du port sont obstruées, et ce qui reste de la flotte russe est
a embouteillé, » suivant l'expression usitée depuis la guerre hispano-
américaine. Sur terre, une armée japonaise a débarqué à Pitse-Ouo,
et on a cru au premier moment que les communications avec la
Mandchourie étaient coupées. Il parait qu'elles ne le sont pas, ou
qu'elles ont été rétablies ; mais il est à craindre que ce ne soit qu'un
répit. Port-Arthur sera bientôt séparé du reste du monde. On ignore
quelle est la force de la garnison qui y est restée : elle est sans doute
i
476 REVUE DES DEUX MONDES.
assez considérable pour défendre la place contre on assaut, mais non
pas assez pour influer d'une autre manière sur la suite des événe-
mens.
Quant au passage du Yalou, le seul tort des Russes est d'avoir paru
le défendre alors qu'ils étaient résolus à ne pas le faire. Ce tort appar-
tient-il en propre au général Zassoulitch, comme on Ta dit, ou la
responsabilité doit-elle être reportée plus haut ? Le général Zassou-
litch a-t-il mal compris ses instructions, ou ces instructions ne lui
ont-elles pas été données en termes suffisamment explicites? Peu im-
porte : il y a eu là une faute commise, et les Russes ont perdu plus
de monde qu'ils ne l'auraient dû. Mais, pour ce qui est du terrain qu'ils
ont abandonné, ils devaient l'abandonner de toute manière, et cette
fois encore, l'inconvénient moral a été supérieur à l'échec matériel. Les
Japonais, au contraire, ont manœuvré avec beaucoup de correction. Ils
n'ont tenté le passage du fleuve qu'après avoir réuni des forces suffi-
santes pour Topérer à coup sûr, et avoir pris sur les Russes une
supériorité numérique écrasante. Ce qu'il faut remarquer aussi, c*est
l'habileté avec laquelle ils ont débarqué au nord de la péninsule du
Liao-Toung, à Pitse-Ouo, en même temps qu'ils passaient le Yalou
Ils auraient pu débarquer plus tôt, puisqu'ils venaient par mer et
qu'ils sont maîtres de la mer; mais leur corps de débarquement aurait
alors couru des dangers, qui avaient cessé d'être menaçans pour lui à
partir du moment où l'armée russe, menacée elle-même sur son
front et sur son aile droite, se voyait obligée de concentrer toutes ses
forces, et d'abandonner provisoirement Port-Arthur à lui-même. Tous
ces mouvemens ont réussi; mais ne s'attendait-on pas à ce qu'ils
réussissent, et faut-il, parce qu'ils l'ont fait, se laisser aller au pessi-
misme? Il aurait été assurément très désirable que les Russes pussent
empêcher Port-Arthur d'être investi; mais il aurait fallu, pour cela, ou
bien qu'ils eussent sur mer une supériorité qu'ils n'avaient pas, ou
bien qu'ils portassent toutes leurs forces en avant pour défendre avec
elles le passage du Yalou, ce qui aurait été de leur part une grande
imprudence. Ce n'était pas sur le Yalou que la partie devait être jouée,
n n'en est pas moins vrai que cette série de revers que, jusqu'à ce
jour, aucun succès partiel n'a interrompue a produit une impression
pénible, et qu'elle pourrait, en se prolongeant encore un peu, créer un
danger sérieux.
Nous disions, en effet, il y a un moment, que l'imagination du monde
asiatique était en travail. En somme, on n'a jamais été bien sûr de
l'attitude de la Chine, et ce qui s'est passé ces derniers jours montre
REVUE. — CHRONIQUE. 477
que les inquiétudes à ce sujet n*ont pas encore complètement disparu.
On annonce que les ministres étrangers présens à Pékin ont fait une
démarche auprès du gouvernement chinois pour lui recommander
avec force de persister dans la neutralité et dans l'abstention, jugées
plus opportunes et môme plus nécessaires que jamais. Elles le sont,
certes, et nul n'y contredira; mais cette démarche même prouve que
^^s puissances n*ont pas une confiance absolue, dans les intentions
de la Chine, et qu'elles les estiment pour le moins un peu hésitantes.
^i la démarche est rassurante dans ses résultats, — car le gouverne-
'^^ent chinois n'a pas manqué de protester qu'il maintiendrait sa neu-
^«•a.lité, — elle Test moins dans son origine, et il suffit qu'on l'ait crue
ûiclispensable pour inspirer quelques doutes sur les dispositions réelles
<iii Céleste-Empire. Il restera neutre, nous n'en doutons pas, aussi
loxàgtemps que la fortune des armes restera elle-même en suspens,
oomme elle Test encore aujourd'hui, entre les Russes et les Japonais;
ixiais,le jour où elle se prononcerait décidément en faveur de ces der-
i:i î^rs, nous ne garantirions pas un jour de plus le maintien de la nçu-
Ix^sàlité de la Chine, ni même, ce qui ne serait pas moins grave, le
m.fiûntien, à rintérieur, de la sécurité des étrangers. Et c'e^t pour cela
C|tj.*ils se trompent grandement, ceux qui, non pas chez nous où
l*" opinion est à peu près unanime en faveur de la Russie, mais dans
oei^tains pays étrangers, considèrent ingénument le Japon comme le
x>e présentant de la civilisation occidentale et souhaitent plus ou moins
oxx^ertement son succès.
Quel serait le lendemain de ce succès? Nous n'avons, en France,
ancun mauvais sentiment à l'égard du Japon, pays à coup sûr très
^telligent et très intéressant, en même temps que très courageux :
toutefois, dans le conflit actuel, nos vœux sont pour la Russie, non
seulement parce qu'elle est notre amie et notre alliée et qu'à ce double
^tre elle a droit a toute notre sympathie, mais encore parce que c'est
elle qui est le véritable champion de l'Europe, et que sa défaite, si elle
^^tiait à se produire, préparerait et déchaînerait dans le monde la
P*us grande des révolutions. Nous ne serions pas les derniers à en
^^ssentir les contre-coups.
Nous parlions, il y a quinze jours, du voyage de M. le Président de
^ République à Rome et des sentimens très chaleureux qu'il a fait
^^Itre en France comme en Italie. Nous avons été heureux de donner
^ nos voisins d'au-delà des Alpes ce témoignage de notre amitié.
478 REVUE DES DEUX MONDES.
et nous le serons encore davantage s'il a pu dissiper les nuages
factices qu'on avait formés entre les deux pays. Ce sentiment ne
saurait être modifié chez nous par aucun incident ultérieur : néan-
moins, nous n'avons pas appris sans peine que le pape Pie X avait
protesté officiellement, c'est-à-dire au moyen d'une note remise
aux divers gouvernemens catholiques, contre une démarche dont le
caractère lui a paru « offensant pour sa dignité et pour ses droits. >» Ce
sont les termes mêmes reproduits par les journaux qui tiennent de
plus près au Vatican, notamment par VOsservatot*e romano. Mais, bien
entendu, nous n'en garantissons pas l'exactitude, et, quand même
elle serait confirmée, encore faudrait-il avoir sous les yeux le document
tout entier pour l'apprécier d'après don ensemble et non pas d'après
un détail. En tout cas, le Saint- Père se tromperait s'il attribuait à M. le
Président de la République xme intention offensante, ou même
simplement désobligeante pour lui, car rien n'a été plus loin de la
pensée de M. Loubel. Mais, s'il s'est contenté de dire que le voyage
en lui-même, indépendamment de la volonté de celui qui le faisait,
mettait en cause sa propre situation à Rome et semblait un désaveu
de ce qu'il considérait comme son droit, c'est une affirmation qui ne
saurait nous étonner. Qui donc ignore que le Pape n'a jamais accepté
l'établissement italien à Rome, et qu'il ne cesse pas de protester contre
un fait illégitime à ses yeux ?
^ M. Loubet n*a voulu certes rien ajouter à ce que cet état de
choses a de profondément douloureux pour le Saint-Père; mais enfin
il existe depuis près de trente-quatre ans, et il a été reconnu depuis
lors par l'Europe entière. Si la France, pour ne parler que d'elle,
a un ambassadeur auprès du Vatican, elle en a un autre auprès du
Quirinal, et le Pape a renoncé à s'en trouver « offensé dans sa dignilé
et dans ses droits, » à supposer qu'il l'ait jamais fait. Pie X est le sou-
verain spirituel de tout le monde catholique, mais Victor-Emmanuel
est le roi d'Italie : nous serait-il interdit d'entretenir de bons rapports
avec l'un et avec l'autre, et de donner à ces rapports la forme que les
circonstances comportent? Ne pourrons-nous pas recevoir le roi
d'Italie à Paris, et, l'ayant reçu, ne pourrions- nous pas lui rendre sa
visite à Rome ? On comprendrait, nous ne disons pas que nous admet-
trions, mais enfin nous comprendrions cela, si la môme règle était
appliquée à tout le monde, et si les chefs d'Ëtat hérétiques ou schis-
matiques y étaient soumis comme les catholiques ; mais il n*en est
rien, et, par une subtilité assez difficile à saisir, ce sont ces derniers
seuls qui se voient fermer à Rome la porte du Vatican lorsqu'ils sur-
REVUE. — CHRONIQUE. 479
tent de celle du Quirmal. Pourcjaoi cette différence, qui n*est certai-
nement pas pour eux un privilège? Les préoccupations du Saint-Père,
dans Tordre d'idées dont il s'agit, ne sont pas du don[iaine spirituel ;
elles sont évidemment du domaine politicpie. Dans ces conditions, il
ne saurait trouver déplacé que M. le Président de la République se
préoccupe, lui aussi, des intérêts temporels du pays qu'il représente.
N'est-ce pas son devoir ^e le faire? Il voit dans le monde, — et
comment pourrait-il ne pas le voir? — im grand pays qui est en
pleine croissance et qui se développe chaque jour davantage. Toutes
les autres puissances européennes doivent compter avec l'Italie et
faire de la politique avec elle. Serait-il admissible que les gouveme-
mens hérétiques ou schismatiques eussent pour cela des moyens
d'action qui seraient interdits aux gouvememens catholiques? Ne se-
rait-ce pas placer ces derniers dans une situation d'infériorité mani-
feste? Nous savons bien tout ce qu^on peut dire pour expliquer
l'attitude prise par le Saint-Père. Les diplomates et les théologiens
parviennent à en comprendre le sens un peu mystique; mais il faut
tenir compte aussi de l'intelligence des peuples, qui est faite de simple
bon sens et à laquelle les choses visibles et tangibles parlent mieux
que les raisonnemens. Eh bien ! quand un peuple catholique voit le
Pape accueillir avec beaucoup de considération et de satisfaction
l'Empereur allemand ou le roi d'Angleterre au moment môme où
ils viennent de serrer la main du roi d'Italie, il ne comprend pas, et
personne ne réussira à lui faire comprendre pourquoi son représentant
à lui, peuple catholique, ne serait pas traité sur le même pied. Fau-
drait-il donc que l'amitié ou l'alliance de l'Italie, avec le poids dont
elles peuvent éventuellement peser dans le monde, fussent abandon-
nées aux gouvememens hérétiques? Ne pourrions-nous pas y pré-
tendre, ou n'aurions-nous pas les mêmes moyens de nous les assurer?
Serions-nous mis dans l'alternative, parce que la majorité du peuple
français est catholique, de manquer à l'Italie ou au Pape, alors que
nous sommes pleins de sympathie pour la première et de respect pour
le second? Peut-être n'a-t-on pas assez examiné, au Vatican, la question
à ce point de vue. Le Président de la République, tout enlregretlant
l'impression produite sur le Saint-Père, avait-il le droit de s'y arrêter?
U aurait certes commis une faute, et en même temps ime grave
inconvenance si, sachant que la porte du Vatican devait s'ouvrir
devant lui, il n'était pas allé y frapper ; mais il savait le contraire, et
cela de source sûre, puisque le Pape le lui avait confirmé par l'organe
de YOsservatore romano. Dès lors, tout le monde [ avouera qu'il ne
480 HEVUE DES DEUX MONDES.
devait pas s'exposer à demander une audience qui lui aurait été cer-
tainement refusée.
Nous convenons volontiers qu'à côté des avantages qu'il présen-
tait, son voyage à Rome, sans visite faite au Pape, risquait d'avoir
rinconvénient d*entretenii*, d'alimenter, de surexciter les polémiques
et les passions anti -religieuses dans les deux pays. Quelque effort que
nous ayons fait pour lui enlever ce caractère de manifestation
regrettable, d'autres devaient inévitablement le lui restituer en l'ac-
centuant. C'est ce qui est arrivé ; mais la protestation du Saint-Père
n*a-t-elle pas fourni de nouvelles armes à ceux qui travaillent dans ce
dernier sens? Si le Pape a voulu seulement, à propos d'un voyage qui
n'avait pas de précédent historique, maintenir son affirmation contre
l'occupation de Rome par le gouvernement italien, c'est son droit
strict, et à cela nous n'avons rien à dire ; mais s'il se plaint que M. le
Président de la République ait fait un acte offensant pour lui, il
se trompe sur le caractère du voyage et encore plus sur les inten-
tions dans lesquelles il a été accompli. Empressons-nous d ajouter
que ce n'est pas une raison pour répondre à sa note avec une dureté
qui serait déplacée. 11 faut tenir compte au Pape de la situation où il
se trouve. Au premier moment, le gouvernement a communiqué une
note aux journaux, dans laqpielle il considérait que celle du Saint-Siège
était nulle et non avenue;' il a dit ensuite qu'elle était inacceptable
dans la forme et dans le fond, et que notre ambassadeur avait été
chargé de le déclarer. Ne connaissant pas la^forme de la note ponti-
ficale, nous n'avons sur elle aucime opinion. Quant au fond, il n'est
pas autre chose qu'une confirmation nouvelle d'une attitude très an-
cienne: en quoi pouvions-nous en être blessés? Nous n'avions rien à
répondre au Saint-Père, et le silence eût été non moins respectueux
que sage. Mais ceux qui poursuivent chez nous la campagne anti-
religieuse, on sait avec quelle violence, et qui poussent de toutes leurs
forces à la dénonciation du Concordat, on sait dans quels desseins,
ont vu là une occasion qu'ils ne devaient pas laisser échapper. Pour-
quoi la leur avoir fournie?
Francis Charmes.
Le Directeur^Gérant,
F. Brunbtièrb.
UN DIVORCE
TBOISliMB PARTIS (1)
V. — FIANÇAILLES
Depuis ces quatre années qu'elle était venue s'installer dans
cette chambre solitaire de la rue Rollin, Berthe Planât y avait
connu bien des heures d'amères méditations, jamais d'aussi
tristes que celles qui suivirent cette violente et rapide scène, com-
mencée sur ime telle confiance de Lucien, continuée sur cette
révolte indignée, et brusquement achevée, par un de ces dé-
tours presque tous où se manifeste la frénésie incontrôlable de
l'amour, sur cette explosion de passionnée tendresse. Ce fut
d'abord, durant toute la soirée et toute la nuit, l'accablement
dont s'accompagne la foudroyante survenue d'un accident ter-
rible, prélude certain d'autres plus redoutables encore. Le jeune
homme avait refermé la porte depuis bien longtemps que l'étu-
diante était toujours là, assise sur la chaise où elle travaillait
avec tant de liberté d'esprit à son arrivée, et, la tête dans les
mains, les coudes sur la table, elle ne regardait plus le cahier de
ses notes d'hôpital, l'atlas d'anatomie, les pièces du squelette,
ces techniques outils d'une aride besogne. Elle y avait pourtant
(i^ Voyez la Revue des 1" et 15 maf.
TOMi zzi. — 1904. 3!
*^
482 REVUE DES DEUX MOTiDES.
goûté rapaisemeni de tant de troubles, — oh ! pas de celui-lî
pas de ce désespoir qui grandissait, grandissait en elle, à mesure
que Tombre envahissait la pièce ! Des ténèbres pires lui noyaient
le cœur. Ce n'était pas d'avoir confessé la funeste aventure de sa -^
jeunesse, sa liaison avec Méjan et le reste, qui la brisait. Si elle —
avait toujours tremblé à l'idée de cet aveu, elle l'avait toujours s
prévu, mais entièrement volontaire, mais fait au moment-cju'elle s
aurait fixé, avec le loisir nécessaire, afin d'expliquer dans son él
moindre détail une situation trop exceptionnelle, trop mMée à x
l'histoire entière de sa vie. Au lieu de cela, attaquée à l'împro-
viste, bouleversée, jetée hors d'elle-même, elle n'avait 5)u que t
laisser s'échapper pêle-mêle, que gémir plutôt cette confession.
Qu'avait dû en penser Lucien? Comment surtout pouvait-il ne e
pas la mépriser, pour cet autre aveu, celui de son nouvel amour, ^,
que l'excès de son émotion n'avait pu reteiiir? Un remords la jsa
poignait d'avoir subi cette minute de défaillance, prononcé ce œ
« oui » irrévocable, abandonné son front sur l'épaule du jeune ^e
homme, reçu ce baiser sur les yeux çt sur les lèvres. Elle s'en jcm
était arrachée, trop tard, et quand la brûlure de cette caresse ^ue
avait allumé dans son sang une fièvre qui ne lui permettait plus sjis
de s'y tromper. Elle était à la merci de Lucien. Dans ime heure,
demain, il reviendrait. Elle le verrait de nouveau, à ses pieds,
éperdu de désir, s'approchant d'elle, laffolant de ses regards, de ^-!e
son souffle, de ses caresses. Une seconde fois, elle résisterait, une ^ e
troisième, puis elle céderait... Et alors elle ne serait plus la J»a
femme qu'elle s'enorgueillissait d'être depuis sa rupture avec l'in-
digne Méjan, celle qui a le droit d'assimiler une liaison irrégu-
lière à un mariage, à cause de son unicité. Elle serait la jeune
fille qui a eu deux amans. Les antiques vérités morales con-
cordent d'une si étroite façon avec les intimes besoins de notre
personne, que les âmes de bonne foi les affiriment, malgré elles,
dans l'instant même où elles les nient. Pour continuer de s'esti- ''^'
mer, cette théoricienne de l'Union libre avait besoin de pra-
tiquer les vertus de fidélité, fût-ce dans la séparation la plus ^
justifiée, que l'Église impose à l'épouse chrétienne. La per-
spective d'y manquer la confondait par avance de honte, — ce
mot qui avait jailli pour la première fois du fond révolté de
son cœur, au sortir de cette faiblesse si courte, si incomplète I
Qu*eût-ce été si elle s'était donnée tout à fait? Et cette honte
reloublait par la vision anticipée des sentimens que Lucien i^
« — 'f
— j-
oe
s
€
UN DIVORCE. 483
éprouverait auprès d'elle maintenant, qu'il éprouvait déjà. Elle
avait voulu, au cours de ses études médicales, et par une ran*
cune vengeresse contre la duperie de ses anciens songes, lire
tous les livres où les entraînemens de l'amour sont considérés
d'un point de vue exclusivement pathologique. Elle savait que,
par une affreuse loi de la sensualité masculine, la jalousie agit,
sur certains hommes, à l'état d'image impure et troublante. ElliB
se demandait, avec effroi, si la subite apparition dû délire dans
les yeux de Lucien, jusque-là remplis d'une timide, d'une reli-
gieuse idolâtrie, n'avait pas eu pour cause cette certitude qu'elle
avait appartenu à un autre? N'était-ce pas aussi la haine, l'ignoble
et inséparable compagne de la sensualité souillée, qui avait passé
dans son regard et dans ses gestes, quand il avait fui sans plus
lui parler? Si dès les premières secondes et aussitôt qu'il avait
su, il avait eu pour elle, instinctivement, animalement, ce mé^
pris dans le désir, il l'aurait et plus acre encore, plus empoi-
sonné dans la possession, et il n'aurait pas tort de l'avoir. Elle
le mériterait puisqu'elle aurait été lâche, lâche, lâche I... Elle
ne pourrait plus se rendre ce témoignage qu'elle s'était rendu^
encore aujourd'hui, hautement, celui d'avoir vécu son existence
hors la loi avec autant, avec plus de respect d'elle-même, que
si elle eût accepté les plus rigides conventions du monde... Et
alors, vers quel avenir marcheraient-ils?
Elle n'était pas sortie pour aller d!ner, de peur de rencon-
trer Lucien, tant elle appréhendait, dès ce soir, une nouvelle
épreuve où elle succombât. Elle n'osa pas, de cette longue nuit,
allumer sa lampe, par crainte que, monté jusqu'à sa porte, à
une heure quelconque, et voyant de la lumière, il ne sût qu'elle
était là et ne frappât en l'implorant. Couchée dans cette obscu-
rité froide, sans s'être déshabillée, sur la mince banquette où
son ami l'avait déposée évanouie, elle finit pourtant par s'en-
dormir d'un sommeil tardif et fiévreux. Quand elle s'éveilla, vers
les six heures, conmie elle en avait l'habitude dans sa vie uni-
formément réglée, son anxiété de la veille se retrouva la même,
avec cette différence pourtant qu'un nouveau projet commençait
de poindre dans sa pensée... Nouveau? Non. Souvent déjà, lorsque
les rencontres avec Méjan dans les rues du Quartier Latin se
faisaient trop fréquentes, et que le suborneur la regardait comme
s'il allait lui parler, elle avait entrevu une voie possible pour
échapper à cette obsession de son passé : partir, quitter Paris,
484 ItEVUE DE8 DEUX MONDES.
changer d'Université. Son orgueil Tavait tou^fonrs retenue. (Tétait
à Méjan de rougir devant elle et de l'éviter. Aujourd'hui, il s'agis-
sait bien d'une lutte d'amour-propre avec le misérable ! Il s'agis-
sait de savoir si la chère intimité de cette dernière année som-
brerait dans une liaison qui, à ses yeux, — et aux yeux de Lucien,
hélas! — serait la seconde, avec tout ce qu'une semblable dé-
chéance comporte de dégradant, ou bien si elle conserverait dans
le souvenir du jeune homme cette place d'estime à laquelle elle
avait encore droit. Partir ainsi, après avoir, durant toute cette
intimité, maintenu leurs relations dans cette haute atmosphère,
quelle plus indiscutable preuve pouvait-elle donner de sa sincé-
rité? Lucien serait bien obligé de se dire qu'elle n'était pas une
fille galante qui prend un amant après un autre. Il avait vu
qu'elle l'aimait. Il comprendrait qu'elle n'avait pas voulu être sa
maîtresse précisément parce qu'elle l'aimait... A ébaucher de la
sorte, en imagination, ce roman de sa fuite loin de cet homme
qu'elle adorait, sa souffrance de la veille se détendait dans
l'anéantissement des suprêmes sacrifices. Peu à peu, le projet se
faisait plus précis, des noms se prononçaient dans son mono-
logue intérieur : celui de Nancy, celui de Montpellier. La pre-
mière de ces Universités l'intéressait par l'originalité des re-
cherches psychologiques qui s'y poursuivent. Dans la seconde
enseigne l'illustre clinicien de l'hôpital Saint-Éloi, l'auteur des
Limites de la biologiey dont la doctrine, si contraire aux siennes,
avait toujours exercé sur elle une fascination de curiosité. Elle
se figura son arrivée dans l'une ou l'autre de ces deux villes,
qu'elle se représentait d'après les souvenirs de Clermont et de sa
province, avec des places solitaires, de l'herbe entre les pavés
des ruelles. Il y aurait, parmi les gens qui la connaîtraient,
un étonnement d'abord autour d'elle qui serait sans doute la
seule étudiante, puis une malveillance quand ils découvriraient
l'existence du petit Claude. — On devine d'après quel célèbre
physiologiste elle avait appelé son enfant. — Qu'étaient ces
mesquines difficultés, auprès de ce supplice : voir Lucien la mé-
priser entre ses bras?... Cette image fit tout* d'un coup point
d'arrêt en elle, et elle sentit que sa résolution était prise... Oui,
elle partirait, et sans retard. Si elle voulait vraiment se sauver
de cette chute dont elle éprouvait à la fois l'horreur et le vertige,
leur entretien de la veille devait, comme elle l'avait dit, avoir
été le dernier. — Pourquoi ne pas .disparaître le jour même,
UN DIVORCE. 485
quitte à charger quelqu'un de préparer son déménagement, la
vieille concierge, par exemple, qui lui servait de femme de mé-
nage? Elle reviendrait, dans un mois, enlever ses meubles, quand
Lucien la croirait définitivement en allée?. . . Oti?. .. Elle trouverait
le moyen qu'il ne pût pas le savoir... Que ferait-il alors? Toute
la volonté de la jeune fille se tendit à ne pas laisser cette ques-
tion se poser devant elle. Sa force y aurait défailli. Décidée à
ce que la journée ne se passât point sans qu'elle eût adopté un
parti définitif, elle eut l'énergie d'agir aussitôt. 11 y avait dans
le service du professeur Louvet, à l'Hôtel-Dieu, un interne ori-
ginaire de Montpellier. L'étudiante se dit qu'il assisterait assu-
rément à l'opération que Graux, le chirurgien, devait tenter sur
ce malade du lit n^ 32 dont elle avait répété à Lucien la stoïque
parole. Elle ne se doutait guère qu'elle devrait si vite la prendre
à son propre compte!... Et elle se mit en mesure de se rendre à
l'hôpital comme à son ordinaire. Son cœur battait à se rompre,
malgré tous les raisonnemens, lorsqu'elle passa devant la loge.
Âllait-elle apercevoir, dans le casier qui lui était réservé, une
enveloppe avec l'écriture de Lucien?... Ne l'attendait-il pas lui-
même, en haut des marches de cet escalier de la rue Monge
qu'elle prenait toujours, pour, de là, par la place Maubert et le
pont, gagner la place Notre-Dame?... Aucune lettre n'était dans
le casier... Lucien n'était pas dans la rue... Pour ce matin, elle
était à l'abri.
Cette constatation aurait dû, après ces réflexions de la nuit
et du matin, calmer un peu son inquiétude. Mais non. L'amou-
reuse en elle, par un illogisme trop légitime, avait secrètement
attendu et désiré cette périlleuse présence que les portions rai-
sonneuses de son être redoutaient au point de lui suggérer l'irré-
parable projet de l'exil. Après s'être défendu de se demander ce
que ferait Lucien, elle se demanda soudain pourquoi il n'avait
rien fait, comment il ne s'était pas rapproché d'elle après qu'ils
s'étaient quittés ainsi? Cette idée, aussitôt entrée dans son esprit,
ne cessa plus de la déchirer comme une pointe de flèche que
chaque mouvement enfonce davantage. Elle exécuta bien, avec
la ponctualité qui était un trait marquant de son caractère, tous
les gestes, un par un, qu'elle s'était prescrits, — comme de se
rendre à la visite du professeur Louvet par le chemin fixé et à
l'heure exacte, d'aborder l'interne montpelliérain, et do 1 inter^
486 REVUE DES DEUX MONDES.
roger, soinlisant pour une amie, sur les conditions de la vie dans
son pays. C'étaient des gestes, en effet, tout extérieurs, tout con-
venus. Sa pensée était bien loin... Une hypothèse sinistre venait
de lui apparaître entre vingt autres. Il arrive cependant, tous les
jours, que le désespoir d'une révélation soudaine précipite au
suicide un homme qui aime? Si, au sortir de chez elle, écrasé
de douleur par son aveu, n'ayant plus la force de supporter ni
ce qu'il avait appris, ni son propre cœur, Lucien s'était tué?...
Elle le vit étendu sur le parquet d'une chambre, sanglant, la
main encore crispée sur la poignée du pistolet qu'il portait pour
ses retours dans le quartier désert du Luxembourg, le soir. Vai-
nement se démontra-t-elle qu'une telle catastrophe était impos-
sible, que Lucien lui aurait écrit certainement avant d^ mourir,
que l'on ne se tue pas quand on se sait aimé. Ce fut dans l'an-
goisse qu'elle assista, avec la sensation de rêver éveillée, à l'am-
putation dont elle avait si consciencieusement étudié, la veille,
le détail anatomique. Ce fut dans l'angoisse qu'elle se dirigea,
aussitôt la pénible séance achevée, vers le petit restaurant de ia
rue Racine. Elle aurait dû l'éviter ce matin, comme la veille,
pour rester dans ia ligne de sa résolution. Elle se hâtait au
contraire d'y arriver, dans l'espérance que Lucien serait venu
là, reprendre cet entretien dont elle tremblait maintenant qu'il
n'eût été réellement le dernier. Lucien n'était pas venu I Et voici
que, rentrée à la maison de la rue Rollin pour savoir si aucune
lettre n'était arrivée durant son absence, sa concierge lui apprit
qu'un visiteur s'était présenté ce matin pour demander si M. de
Ghambault n'était pas installé chez elle :
— Un monsieur de cinquante ans, tout gris, l'air très comme
il faut, avec une rosette...
— C'est le beau-père, se dit Berthe sur ce signalement. Il est
venu le chercher ici... Lucien n'est donc pas rentré?... Pendant
l'éclair d'un instant, cette absence de la maison maternelle parut
h la malheureuse une preuve sans réplique, à laquelle ce sens
du fait dont elle était si reconnaissante à ses études lui permit
pourtant d'opposer cette objection : — C'est à sa mère surtout
que Lucien aurait écrit, sïl avait dû se tuer... Il ne s'est pas tué...
Il souffre. Il n'a pas voulu revoir son beau-père, parce qu'il ne
peut pas me défendre auprès de lui. Il est caché quelque part à
se dévorer le cœur. Demain, après-demain, il reparaîtra... Il
faut que je sois partie.
UN DIVORCE. 487
Cette volonté, comme automatiquement persistante à travers
ces cruelles agitations, détermina la jeune fille, dans l'après-midi
à une démarche bien simple. Elle devait y trouver, à sa grande
surprise, une raison impérieuse de ne pas s*en aller et la preuve
saisissante que sa terreur de la matinée avait été une de ces
demi-hallucinations familières à l'amour. Il est si voisin de la
démence quand il craint ! Incapable de supporter l'idée du moindre
danger suspendu sur ce qu'il aime, il l'aperçoit, il le crée, ce
danger, au plus vague, au plus fugitif indice! Cette démarche
était une visite à Moret. Si Berthe quittait Paris le lendemain, —
il n'était déjà plus question de départ le jour même, — elle
avait besoin de s'entendre avec les personnes à qui était confié
son fils. Elle faisait cette excursion d'habitude tous les diman-
ches, et, depuis qu'elle fréquentait Lucien, chacune de ces
absences avait été pour elle un supplice. Leur existence étant
presque commune, le jeune homme pouvait s'étonner de la voir
disparaître une après-midi par semaine , régulièrement. Il lui
fallait prendre un train à deux heures pour être à Moret à quatre,
et rentrer à huit. En outre, c'était un signe, après tant d'autres,
de l'erreur sur laquelle sa jeunesse avait vécu ; ses visites au petit
Claude ne lui représentaient que de l'amertume. La maternité,
associée au souvenir méprisé du séducteur par qui elle avait
conçu, faisait plaie dans ce cœur si fier. L'animalisme de l'ins-
tinct ne suffit pas plus aux créatures affinées comme elle, dans
les relations de mère à enfant, que dans les rapports de femme
à homme. Elles ont besoin d'un enrichissement, d'une culture
autour de ces sensations primitives, d'un ennoblissement aussi,
qu'elles ne trouvent que dans la famille. Sans la famille, une
femme n'est pas complètement mère, et il n'y a pas de famille
sans certaines conditions inhérentes à la nature même. Elles
ne dépendent ni des Codes écrits, ni des fantaisies de nos intel-
ligences. Elles existent hors de nous, et, si nous les mécon-
naissons, contre nous. Berthe les avait méconnues. C'est pour
cela qu'elle n'arrivait pas à se complaire dans ce fils qu'elle aimait
cependant, et envers qui elle se sentait si responsable I II n'avait
pas demandé à vivre, et, dans cette société construite sur des
principes qu'elle jugeait bien durs, il n'avait qu'elle. Telles étaient
les réflexions qu'elle associait d'habitude à l'aspect de la petite
ville, toute paisible au bord de sa lente rivière, dans l'ombre de
son antique cathédrale, avec sa longue rue centrale ouverte et
(
488 REVUE DES DEUX MONDES.
terminée sur ses portes du temps de Charles VII. Quand elle
descendit du train, ce voyage-ci, elle avait un poids trop lourd
sur le cœur pour penser à rien qu'à cette sinistre possibilité
d'un suicide de son ami, et, tour à tour, si cette épreuve lui était
épargnée, aux détresses du lendemain de ce départ. Elle en
faisait une première étape. Ce fut dans cet état de sensibilité
vaincue qu'elle entra dans la petite maison, pittoresque ment
adossée à un débris de rempart, avec un jardin potager ouvert
sur une prairie, où habitait son fils. Les propriétaires de cette
bicoque, M. et M"** Bonnet, étaient des domestiques retirés qui
avaient pris l'enfant en amitié, à le voir chez sa nourrice, leur
voisine. Cette femme ayant dû quitter le pays, la mère leur avait
demandé de le garder. Ils avaient accepté , sans qu'une allusion
eût jamais été faite entre eux et elle au secret de la naissance
du petit. En parlant et dans leurs lettres, ils appelaient Berthe
Madame, par un besoin de respectabilité bourgeoise, que la liber-
taire n'avait pas osé contrarier. Que pensaient-ils de son his-
toire? Elle se l'était souvent demandé, à rencontrer, posé sur
elle, le regard atone et inquisiteur de l'ancien valet de chambre
et de l'ex-cuisinière. Que lui importait, d'ailleurs? Ces gens
étaient bons pour l'enfant, qui distrayait leur solitude, et sa petite
pension augmentait un peu leur budget. Elle les trouva, cet
après-midi, qui s'occupaient, l'homme à ses légumes, la femme
à des savonnages, tandis que Claude jouait dans l'allée avec an
énorme chien de garde qui se laissait taquiner complaisamment.
Les rires du garçonnet, ses cheveux blonds, mêlés aux soies
fauves de la bête, la souplesse lente et docile de celle-ci et l'agi-
lité de son innocent tourmenteur, formaient un tableautin tout
posé d'intimité domestique qui contrastait trop avec la scène tra-
versée la veille par la mère. Le bondissement de l'enfant vers
elle et la joie de ses yeux bleus, cruellement pareils aux yeux
de l'infâme Méjan, l'éclat insoucieux de ses cris achevèrent de
Faccabler d'une mélancolie qui se changea soudain en une émo-
tion intense, à écouter M"' Bonnet lui dire, avec l'expression
dans la voix et dans la physionomie d'une femme qui ne peut
plus dominer sa curiosité :
— Claude a été gâté aujourd'hui. Un ami de Madame est
venu le voir ce matin.
— Un ami? interrogea-t-elle.
— Un M. de Chambault... fit le mari à son tour. — Le flot de
UN DIVORCE. 489
pourpre monté aux joues de la jeune fille acheva de lui per-
suader qu'ils avaient deviné juste, sa femme et lui. Ce visiteur
était le père. — Il nous a donné son nom et nous a dit qu'il
venait de la part de M""' Planât. Nous n'avons pas cru devoir
lui refuser d'embrasser l'enfant...
— Et c'est qu'il l'a embrassé... insista la femme. Ah ! il l'aime
bien. Il en avait les larmes dans les yeux...
Lucien avait voulu voir l'enfant? Il lui avait parlé? Il l'avait
embrassé? C'était là un fait si extraordinaire, si absolument im-
prévu I Berthe n'eut pas la force de sentir le soulagement de
son atroce inquiétude, tant cette nouvelle la frappa de stupeur.
La façon dont les Bonnet, mâle et femelle, épiaient sur son
visage l'effet produit par leurs paroles, lui rendit l'énergie de dis-
simuler la violence de son bouleversement. Elle ne put supporter
ridée du plus intime secret de sa vie mêlé à leurs conversations.
Us n'étaient pourtant pas des exploiteurs, mais ils avaient tou-
jours dans leur attitude, et en ce moment plus que jamais, cet air
de demi-complicité si particulier aux gens de maison, habitués
à ménager les vices des maîtres. Même à cette minute d'intense
émotion^ la mère sentit cette nuance qui lui avait souvent rendu
bien pénible la nécessité de faire élever son fils ainsi. — Elle
n'avait pas le choix ! — Elle eut le courage de répondre que M. de
Chambault était en effet un de ses amis, qu'ils avaient eu raison
de lui laisser voir l'enfant, et elle commença de les entretenir
de son départ possible et de la date où, dans ce cas, elle leur
redemanderait le petit. En abordant ce sujet, après ce qu'elle
venait d'apprendre, elle savait bien, elle, la doctrinaire des sin-
cérités intransigeantes, qu'elle n'était pas véridique. Elle main-
tenait, vis-à-vis de son orgueil, le parti pris de rupture définitive
auquel elle s'était rangée, mais elle le maintenait sans plus y
croire. Une voix intérieure et à qui elle ne commandait plus
de se taire, lui disait trop que les pensées de Lucien à son égard
n'étaient pas celles qu'elle avait crues. Elle ne pouvait plus le
quitter ainsi, à présent qu'elle savait cette visite, et lui, de son
côté, ne la laisserait pas s'en aller sans l'avoir revue, sans lui
avoir reparlé. Cette image du jeune homme arrivant dans cette
maison solitaire de Moret, cherchant ce fils, dont l'existence
soudain apprise lui avait arraché un cri d'agonie, le découvrant,
puis lattirant avec des larmes, attestait un retournement de.tou.t
490 REVUE DES DEUX MONDES.
son cœur qui avait dû le ramener vers elle d^jà. Elle était sûre
qu'à son retour à Paris, il aurait essayé de la voir, sûre qu'il lui
avait écrit. Et à elle aussi Tannonce de cette visite avait retourné
tout le cœur. Elle n'avait plus qu'une pensée : revenir rue RoUin,
retrouver Lucien, s'expliquer avec lui. Elle ne doutait pas qu'une
lettre ne l'attendît. Où étaient maintenant ses héroïques projets
d'exil? Mais se contredisait-elle vraiment? Celui qu'elle ETait
résolu de fuir, c'était l'amant brûlé de jalousie, soulevé de désir
et de rancune, haineux dans sa fpassion exaspérée. Ce n'était
pas l'amoureux capable du mouvement de tendresse navrée et
pitoyable que racontait ce baiser sur le front du fils de l'autre.
Et puis, elle ne raisonnait pas tant. Elle était redevenue celle qui,
depuis dix mois, n'avait pu, voyant le gouffre, s'en aller, comme
elle avait dit, du chemin trop doux qui l'y conduisait. Quand, à
huit heures, arrivée chez elle, avec toutes les fièvres de cette
nouvelle attente, elle aperçut dans le casier l'enveloppe vaine-
ment espérée le matin et à midi, elle sentit qu'il lui serait im-
possible de ne pas faire ce que cette lettre lui demanderait, quoi
que ce fût. C'était un billet et qui ne contenait que ces quelques
mots : « // faut que je vous parle, Berthe. En allant à rhôpital,
demain, venez à neuf heures aux Arènes. Je vous y attendrai
avec une inquiétude que vous comprendrez. De ce que f ai à vous
demander dépend toute ma vie y et je tremble. Votre ami ; L... »
Ce petit square des Arènes où l'amoureux fixait ainsi leur
rendez-vous est, à cette heure matinale, un des coins les plus
solitaires de Paris. Il doit son nom à quelques degrés d'un cirque
romain, dégagés par des fouilles récentes et fortement restaurés,
autour desquels on a ménagé des pentes gazonnées et planté des
arbres, le tout séparé par une grille de la rue de Navarre, baptisée
ainsi, depuis que la large artère de la rue Monge a coupé en
deux la rue RoUin. Cette rue de Navarre en est le second tronçon.
Berthe Planât avait donc une bien petite distance à franchir pour
aller de sa porte au square. Ces trois minutes lui parurent très
longues cependant, lorsque après une nuit passée à se débattre
parmi des impressions trop contradictoires, elle s'achemina vers
cet endroit perdu où se jouerait une scène nouvelle et décisive
du drame de son sort. Jusque-là, même dans son engagement
avec Méjan, elle l'avait conduit, ce sort, avec sa volonté. Elle
avait pu se tromper de la manière la plus déplorable. Elle
UN DIVORCE.
491
n'avait pas étë entraînée. Elle Tétait, en ce moment, et roulée,
et noyée par une grande vague de passion , qui no lui permettait
plus d'y voir clair. C'était la revanche en elle de la femme sur
la féministe, de la jeune fille sur l'étudiante, de la créature im-
pulsive et tendre, incomplète et incertaine, dont la faiblesse
réclame l'appui viril, sur l'orgueilleuse et la raisonneuse qui avait
enfantinement rêvé de se tenir debout seule contre la société,
par la seule force de l'acte individuel. Lorsque, après avoir tra-
versé la rue Monge, elle aperçut Lucien qui allait et venait
devant la grille du jardin, le dérobement de ses jambes sous elle
lui fit croire qu'elle n'achèverait point de faire les quelques pas
qui la séparaient de lui... Mais il l'avait vue aussi. Il s'avançait.
Il l'abordait... Tout de suite, à sa façon de la saluer, à sa physio-*
nomicy à sa voix quand il lui parla, à son regard, elle reconnut,
avec un attendrissement qui, à lui seul, était du bonheur, qu'il
ne tremblait pas moins qu'elle. Surtout, elle se rendit compte
qu'il n'avait pas changé. Celui qu'elle avait devant elle, ce
n'était plus l'auditeur, révolté ou désespéré, de sa confession,
ni l'homme en délire agenouillé devant le canapé et dont le
baiser si voisin d*ôtre brutal lui avait fait peur. C'était Pami de
ces dix mois, dont elle avait tant aimé l'ardeur contenue à son
approche, le respect fervent, la réserve frémissante. 11 portait
sur son visage, volontiers pensif, la trace de la grande lutte
intérieure qu'il soutenait depuis ces deux jours. La pâleur,
l'éclat de ses yeux, les cercles bleuâtres de ses paupières, révé-
laient quelles heures il avait subies, lui aussi, de fièvre et d'in-
somnie. La pensée d'en finir pour toujours, ou par la fuite, ou
par le tragique moyen tant redouté de fierthe, avait certaine-
ment traversé ces sombres prunelles, au fond desquelles se devi-
nait maintenant une étrange sérénité. Évidemment le jeune
homme savait ce qu'il voulait, et il le voulait après un de ces
examens de conscience où l'être se ramasse tout entier, pour
ne plus reculer. Que voulait-il?... L'importance des paroles qui
allaient se prononcer entre eux était si grande qu'un instinct
les fit tous les deux se taire d'abord et comme se recueillir. Ils
marchèrent l'un h côté de l'autre jusqu'à un banc ménagé dans
un des bosquets du jardin, et parmi les arbustes aux branches
desquels pointait vaguement la poussée des premières feuilles.
Le ciel tendu et voilé dos journées précédentes s'était nettoyé de
ses nuages. Le printemps riait déjà dans cet azur pâle et doux.
492 tlEVUE DES DEUX MONDES.
Le soleil brillait sur les buis lustrés des massifs. La brise circu-
lait, légère, presque tiède, dans les aiguilles des pins, dont les
ramures toujours vertes alternaient avec la nudité des arbres
annuels. Cette impression du renouveau enveloppait les deux
jeunes gens, les gagnait, amollissait leurs nerfs trop vibrans.
Ils étaient venus bien des fois, à cette même place. Tété et l'au-
tomne dernier, causer, discuter, échanger ces propos d'abstruse
philosophie, par lesquels ils avaient cru tromper l'irrésistible et
naïf instinct du cœur. Que ce récent passé était loin, pour Berthe
surtout qui n'était plus qu'une amoureuse suspendue aux gestes,
au désir, à la volonté de celui qu'elle aime ! Car Lucien restait,
et il allait le prouver, même dans cette crise de passion, l'intel-
lectuel dressé à tout systématiser dans ses sentimens et dans ses
actes. De tels caractères, et que cette discipline semblerait devoir
préserver de toute folie, sont capables des plus extraordinaires
à-coups de romanesque, quand leurs théories se trouvent corres-
pondre aux mouvemens irréfléchis de leur instinct et qu'ils se
donnent des raisons sublimes pour obéir tout naturellement à
l'élan de leur désir :
— Vous êtes allé à Moret, hier, Lucien, dit Berthe, rompant
la première ce silence chargé de trop de pensées. — Je l'ai su. J'y
suis allée aussi, après vous...
— J'ai voulu connaître votre enfant, répondit-il, c'était une
épreuve que je tenais à m'imposer avant de vous revoir... Oui,
insista-t-il, comme elle fixait sur lui des yeux où passait une
interrogation: quand on se prépare à prendre un engagement,
il faut être bien sûr de le tenir, et, pour cela, bien sûr d'en avoir
la force... J'ai trop constaté que je puis être si faible I...
Il regardait la jeune fille à son tour. Elle tressaillit. Ce début
énigmatique venait d'éveiller en elle une idée qui n'avait jamais
effleuré son esprit, depuis le commencement de leurs relations.
Elle ne releva que l'allusion à la terrible scène de l'avant-
veille, ce simple rappel lui avait fait si mal :
— Ne vous reprochez rien, dit-elle. Toute la faute est à
moi, qui aurais dû parler plus tôt.
— Chère, chère amie !... fit-il, en lui prenant la main, vous
avez eu peur de me faire souffrir... Écoutez-moi, continua-t-il,
ce que j'ai à vous dire est si grave pour moi, si grave aussi
pour vous, puisque vous m'aimez! Car vous m'aimez, je le sais,
je le crois. Et moi, il faut que je vous répète, avec toute ma
UN DIVORCE. 493
réflexion, en pleine maîtrise de mes mots et de mon cœur, ce que
je TOUS ai confessé avant-hier dans des instans d'une véritable
démence, moi aussi, je vous aime, Berthe, passionnément, uni-
quement... Je vous aime. Je le sais depuis longtemps. Combien
et à quelle profondeur, je ne Tai su qu'avant-hier aussi, pendant
que vous me parliez, et ensuite durant ces heures que j'ai passées
à reprendre une par une toutes vos paroles, à en épuiser tout le
sens. Pas une d'elles que je n'aie pesée, mot pour mot, pas un
de vos sentimens, pas un de vos principes, pas un de vos actes,
depuis que je vous connais et auparavant, que je n aie discuté
comme s'il s'agissait d'une autre c[ue vous, à la lumière qui no
trompe pas, celle de la conscience... Au sortir de cet examen, j'ai
trouvé que je ne vous avais jamais tant chérie, tant estimée. Vous
aviez raison, quand vous me disiez que je ne devais pas vous juger
avant de vous avoir entendue. Je vous ai entendue, et je sais qu'à
aucun moment, vous n'avez cessé d'être celle dont j'ai tant ad-
xniré, dès le premier jour, la noblesse d'âme et la hauteur d'idées.
Je sais que vous êtes digne de tous les respects que l'on doit à
ujie créature humaine qui s'est elle-même toujours respectée.
Si, dans un premier instant d'aberration, je vous ai parlé autre-
n^ent que je ne vous parle, je vous demande de me le par-
donner. J'ai été fou. Je ne voyais pas, je vois. Je ne compre-
^^Î8 pas, je comprends. Vous m'avez fait regarder bien en face
^^ problème du mariage auquel je n'avais jamais pensé par
^^oi-même. Les esprits qui se croient les plus libres ont de ces
''O'iitines, à leur insu. Je me suis demandé en quoi il consistait
^^sentiellement, et je n'ai trouvé qu'une réponse, la vôtre : le ma-
^^ge, c'est un engagement entre une conscience d'homme et une
^^ouscience de femme. Qu'ajoute la loi à cet engagement? Rien,
^ixion des conditions de garantie. Ces conditions n'augmentent
P^* plus la validité du contrat qu'une signature n'augmente la
^^.lidité d'une dette. J'en ai conclu qu'en contractant l'engage-
^xx^nt que vous avez contracté, il y a cinq ans, sans cette garantie,
Taxais avec une absolue bonne foi, vous vous êtes conformée aux
ï^gles de l'Éthique éternelle. Votre action était imprudente, dan-
gereuse pour vous. Le fait l'a prouvé. Moralement elle était de
nature à servir de règle absolue, puisque l'Union libre, ainsi
conçue, est vraiment le mariage idéal, celui qui ne relève qup
de la conscience individuelle dans ce qu'elle a de plus intimo
et de plus profond. Je voulais vous avoir dit et redit cela : que je
494 REVUE DES DEUX MONDES.
VOUS estime, que je vous respecte autant que je vous aime... Me
croyez- vous?
— Je crois que vous avez senti combien j'étais sincère, ré-
pondit-elle, et que vous êtes très bon. . . J'avais tant renoncé depuis
ces cinq ans à jamais être jugée de mon point de vue I Je m'étais
tant habituée h me considérer comme seule au monde, absolu-
ment seule de cœur et d'esprit!... Cela me change uQi peu trop,
continua-t-elle avec un sourire voisin de la souffrance, tant il
était frémissant. Il me sera doux de m'y habituer... J'ai été
bien malheureuse d'avoir voulu vivre en dehors de toutes les con-
ventions, et d'avoir vu que ma bonne foi ne servait qu'à me faire
méconnaître. J'ai trouvé cela une grande injustice. J'en suis payée
à cette minute, et avec usure...
— Non !... dit-il vivement. Vous n'en êtes pas payée, et il faut,
— il répéta ce mot avec une extrême énergie, — il faut que vous
le soyez. Ce que je pense, il faut que les autres le pensent; ce
que je sais, il faut qu'ils le sachent... Écoutez, Berthe, — et il eut
dans la voix une supplication, — ce que j'ai à vous demander va
vous paraître bien étrange après ma déclaration de tout à l'heure.
Pensant comme je pense maintenant sur le mariage, la logique
exigerait que je vinsse vous dire : Vous êtes libre, je suis libre,
voulez-vous essayer de refaire votre vie avec moi? Cet échange
de deux promesses au nom de deux consciences, voulez-vous y
consentir, fonder avec moi le foyer comme nous le concevons
tous deux? Oui, voilà ce que je devais vous dire, et c'est bieu
mon plus ardent désir, mon vœu le plus cher. Ce n'est pas tout
mon désir, et à cause de cela, je veux autre chose... Même si
vous viviez avec moi ainsi-, et pour toujours, il me manquerait
d'avoir réparé publiquement cette injustice dont vous vous plai-
gnez. Je ne vous aurais pas donné cette preuve visible d'estime
que je veux vous avoir donnée. Cette preuve, je vous la donnerai
le jour ob nous sortirons de la mairie au bras l'un de l'autre;
vous, portant mon nom; moi, ayant le droit de vous protéger.
Je disais que le mariage légal n'ajoute rien au vrai mariage,
celui des consciences, que des garanties. Parmi ces garanties, il
y a celle-ci : pour un homme, dans notre société, épouser une
femme, c'est déclarer à tous qu'il a foi en elle, qu'il ne permet
paô qu'on doute d'elle. Vous ne me refuserez pas cette joie,
Berthe. Vous accepterez de m'épouscr devant la loi, de porter
mon nom^ d'être ma femme... C'est pour vous faire cette demande
UN DIVORCE. 495
^ue je vous ai suppliée de venir ici. Elle est faite. J'attends votre
:ï'éponse...
Elle l'avait écouté, haletante. Â ses dernières paroleâ, il
la vit p&lir si profondément qu'il crut qu^elle allait défaillir,
^romme Pavant-veille. Il voulut la soutenir. Elle le repoussa dou-
^^ement.
— Votre femme?... répéta-t-elle. Vous me demandez d'être
^^^otre femme?... Ah ! que vous m'aimez I Que cela me fait du bien
ciele sentir!... Quel baume sur cette plaie!... Votre femme?...
3Iais non, Lucien, je ne dois-pas être votre femme. Je ne dois
jpas vous épouser. C'est impossible...
— J'avais prévu vos objections, dit-il. Vous ne voulez pas
xnenlir à votre pensée en abandonnant votre principe, celui de
l'Union libre. Vous auriez raison, s'il s'agissait d'un mariage
^olîgieux. Celui-là dénature l'union des consciences telle que
-ïio^js la comprenons, puisqu'il suppose un troisième élément,
qx:i-i est Dieu. Le mariage civil, non. Il ne fait qu'enregistrer
^^^*.^e union.. S'il n'y ajoute rien, il ne lui enlève rien. Le ma-
**i«fc^ge civil n'est que l'Union libre, affirmée devant témoins... Se
^^^^^*:Mmettre à une formalité purement extérieure, est-ce renier ses
^<=>:B::ivictions?
— Je n'en suis plus à ces intransigeances !... répliqua Berthe,.
secouant la tête, avec accablement. La force de la vie a été
p atteinte en moi. Je ne suis plus une révoltée. Je suis une
— lignée. Je suis prête à subir toutes les conventions sociales
^^■.i ne touchent pas au fond de la conscience, et, c'est vrai,
^*ie banale cérémonie prescrite par le Code et que l'on appelle
^ :marjage légal n'y touche pas. L'obstacle à ce mariage entre
^^^'^s n'est pas là. L'obstacle, c'est que j'ai un enfant...
— Nous serons deux à l'aimer, répondit-il. J'ai voulu savoir
^_ j'en aurais la force. C'est la raison de mon voyage à Moret,
•^^^r. Je sais que j'aurai cette force, à présent. Votre enfant
^^st plus un obstacle. C'est une raison au contraire pour que
'^^'^s acceptiez mon offre. 11 lui faut un protecteur, un guide,
il ajouta, et l'émotion dont le remplissaient ses propres paroles
*"" t-^ra ses traits, — un père... Je le serai pour lui...
— Ah! gémit-elle en cachant son visage dans ses mains,
'^^^^xis me tentez trop! Vous m'offrez le bonheur!... Mais c'est un
^^'V'e... Et les joignant, ces tremblantes mains : — Ce n'est pas à
^^►xise de moi, ce n'est pas à cause de l'enfant que je ne dois pas
496 REVUE DES DEUX MONDES.
voua épouser, c'est à cause de vous... La façon dont vous avez
réagi vous-même, (juand vous avez appris mon histoire, suffit à
vous démontrer comment la société juge une fille qui a été mère
hors du mariage. Votre amour, votre sens de la justice aussi,
votre haute intelligence ont triomphé de cette impression; le
monde n'aura pas pour moi celte partialité. Il ne Ta pas eue. Il
m'a déjà condamnée par mon oncle, par M. André, par votre
beau-père. Sa réprobation retomberait sur vous, pour m'avoir
donné votre nom. Vous verriez se dresser devant vous toutes
les difficultés que rencontre un homme qui s'est mal marié...
Il y a des misères que Ton brave, que Ton méprise d'un cœur
léger... pour soi-même. On ne se pardonne pas de les infliger à
un autre. Vous voir humilié pour moi me serait trop durl...
— Est-ce bien vous qui me parlez ainsi?... s'écria-t-il. Vous
que j'ai toujours connue si hardie, si indépendante, si fière ? Que
le monde se retourne contre nous, qu'il nous solidarise ! Eh bien !
nous nous appuierons l'un contre l'autre et nous nous suffirons.
A moi, du moins, vous suffirez. Le monde mliumilier? Moi? Je
l'en défie!... Avec nos ressources réunies, nous aurons l'indé-
pendance. Vous savez que j'ai été de plus en plus tenté, ces mois-
ci, par la médecine. Je me consacrerai tout entier à ces éludes.
Nous ferons de la Science ensemble. Je vous répéterai vos propres
paroles d'avant-hier : nous empêchera-t-on de soigner nos ma-
lades, si nous voulons exercer? Et, si nous ne le voulons pas,
de travailler dans un laboratoire?... Il n'y a pas de difficulté de
carrière pour un homme qui ne veut ni la fortune, ni les
honneurs... Ne donnez pas ce motif à votre hésitation, Berthe,
il me blesserait trop!... D'ailleurs, — il s'arrêta une seconde
comme si les mots qu'il allait prononcer remuaient en lui une
fibre trop saignante, un éclair de sauvage souffrance passa dans
son regard, et d'un accent changé, — d'ailleurs, répéta-t-il, me
refuser, c'est vouloir que nous ne nous revoyions jamais... Oui,
ou nous épouser ou nous quitter ; ou ma femme, ou rien... Ah !
ne comprenez-vous donc pas qu'il faut que votre vie avec moi,
pour être possible, soit une nouvelle vie?...
Il n'en dit pas davantage. Méjan venait de reparaître entre
eux. Berthe l'avait aussitôt traduite dans son sens véritable, cette
dernière et obscure phrase. Elle signifiait : Je ne peux pas vivre
avec vous comme a vécu l'autre. Cet inattendu et soudain rappel
de l'odieux passé, — et dans quel moment ! — leur fut si pénible à
N
UN DIVORCE. 497
Ton et à l'autre qu'ils demeurèrent quelquesminutes sans parler,
comme à leur arrivée : lui, tout ému des paroles qu'il venait de
dire, elle plus vaincue encore de Tavoir revu souffrir et par elle...
Et, brisée, elle sentait sa résistance s'en aller devant le dévoue-
ment passionné de son ami. Autour d'eux la brise du matin de
mars continuait de courir, les oiseaux de chanter, le soleil dé
rayonner sur les Arènes. L'antique débris de la Lutèce romaine
faisait un décor presque solennel à cet' étrange débat entre deux
enfans du xx* siècle qui ne comprenaient pas la muette leçon
émanée pour eux de ces décombres restés visibles d'une ville
ensevelie. Elle supporte la ville neuve : ainsi les coutumes aû-
cestrales doivent servir de substruction solide et durable à nos
destinées passagères. Le fils de la femme divorcée et l'étudiante
anarchiste professaient précisément le principe contraire.. Pour-
tant la réalité, cette grande redresseuse des sophismes et qui ne
modèle pas ses lois étemelles sur nos raisonnemens, contraignait
ces deux ftmes révolutionnaires à chercher leur point d'appui,
en une heure de crise, dans un peu de vie traditionnelle, puis-
qu'ils discutaient le projet d'un mariage autre que l'Union libre.
Ce mariage selon le Code, Lucien le voulait, — dernier repli de
sa pensée qu'il n'osait pas explorer lui-même après ses affirma-
lions, — pour estimer leur amour. Berthe lui en avait, sans se
l'avouer non plus, une reconnaissance passionnée où réapparais-
sait la petite bourgeoise française qu'elle était vraiment au fond,
et qu'une éducation à rebours de toutes ses hérédités avait para-
lysée sans la détruire. Quand elle se retourna vers cet ami si
délicat, si généreux, pour lui répondre enfin, elle avait cédé danà
son cœur. Pourtant un dernier scrupule lui fit dire encore :
— Vous parlez comme s'il n'y avait que moi et que le monde,
Lucien. 11 y a votre famille. Je ne peux pas vous en séparer. Et,
comment voulez-vous qu'elle m'admette jamais, quand vous savez
ce que pense de moi votre beau-père?
— Mon beau-père?... répondit le jeune homme, — et la ran-
cune de la pénible discussion du Grand-Comptoir, Tavant-veille,
grondait de nouveau dans sa voix. — Non. Je ne crois pas que
mon beau-père s'oppose à ce mariage, maintenant... Au cours de
la scène que nous avons eue ensemble, nous n'avons pas parlé
seulement de vous. Dans ces momens-là, bien des choses que l'on
avait gardées sur son cœur toute sa vie en sortent du coup. Après
ce que nous nous sommes dit, nous ne serons plus jamais l'un
TOMi X2I. — 1904. 32
498 BEVUE DES DEUX MONDES.
pour Tautre ce que nous étions. Son plus grand désir doit ètro
que je me fasse ma vie à moi, hors de chez lui... Malgré cela, s'il
continuait à penser de vous ce qu'il en pensait après cet ignoble
rapport de son agent, il considérerçdt comme son devoir d'em-
pêcher à tout prix que je ne vous épouse. Mais je le connais,
quand il saura ce que je sais, tout ce que je sais, il vous jugera
cpnmie je vous juge. J'ai pu souvent être jaloux de la place qu'il
a prise dans le cœur de ma mère, j'ai toujours vénéré en lui lo
caractère le plus droit, le plus incapable d'un compromis. 11
appartient à ce groupe d'hommes de haute culture qui ont rêvé,
voyant la banqueroute des vieilles croyances, de donner à notre
démocratie une morale en accord avec la raison et qui ont com-»
mencé par se la donner, cette morale, à eux-mêmes et par la pra-
tiquer. Le principe absolu qui domine tous ses actes, toutes ses
pensées, c'est la Justice, et il la fait résider essentiellement dans
le droit de chacun à se conduire d'après sa conscience. Personne
plus que lui ne professe la haine et le dédain des hypocrisies
mondaines. Il est partisan de l'égalité entre les sexes, des femmes
avocats, des femmes médecins. Que de fois je l'ai entendu répéter
que nous n'en sommes, socialement, qu'à la barbarie; que tout
évolue, la famille, la propriété, la patrie, et que le rôle des classes
supérieures est de hâter cette évolution au lieu de la relarder. Je
vous dis tout cela pour vous bien montrer quel esprit large est lo
sien. Ce qu'il hait, c'est le mensonge, et l'on vous a si hideuse-
ment menti, — Tinjustice, et si quelqu'un a été la victime do
l'injustice, c'est vous. 11 admire ceux qui ont le courage de leur
opinion, et qui l'a eu plus que vous? — ceux qui cherchent et
qui veulent la vérité, et vous ne vivez que pour elle... Ah! je
n'ai pas de doute sur sa réponse, et sa réponse, c'est celle de ma
mère. Je ne parle pas de mou vrai père. Si la loi m'oblige à
demander son consentement, qui suffirait seul, — quelle ironie 1
ce consentement, pour moi, ne compte pas. Mais l'autre, celui
de ma mère, compte... Berthe, si je reviens après mon entrevue
avec eux, approuvé par eux, leur ayant fait comprendre qui
vous êtes et pourquoi je veux vous donner mon nom, me répon-
drez-vous encore que c'est impossible ? Me refuserez-vous d'être
ma femme?...
— Non ! dit-elle, je ne refuserai pas.
Elle le contemplait avec des yeux où il put lire le don de cette
âme tout entière. Il attira la ieune fille à lui, et, pour la seconde
^
UN DIVORCE. 499
fois, leurs lèvres s'unirent d*un baiser qui, celui-là, ne ressuscita
plus le fantôme de l'ancien amant. La vie nouvelle dont avait
parlé le jeune homme avait-elle vraiment commencé pour la
fille-mère ? Après tant d'années de martyre intime et de farouche
renoncement, elle entrevit la possibilité d'un avenir enfin dégagé
du cauchemar où elle s'était débattue !... Quand ils sortirent,
quelques instans plus tard, du petit jardin, où ce chaste et tendre
embrassement avait scellé leur promesse, ce fut avec un vcbu
passionné pour le succès de cette démarche qu'elle le vit s'éloi-
gner dans la direction du Luxembourg. C'était elle qui s'était
dégagée de l'étreinte de son ami, en lui disant :
— Il faut nous quitter, Lucien. C'est l'heure où je dois être
à l'hôpital. J'ai besoin d'avoir un peu de paix après tant d'émo-
tions. Je n'en ai jamais retrouvé qu'en m'assujettissant à ma
t&che, bien modestement, bien régulièrement. Pour me main-
tenir en équilibre, j'ai besoin de faire toujours la môme chose.
Vous verrez. Je serai une femme bien monotone... mais bien
heureuse, ajouta-t-elle avec un sourire qu'il ne lui avait ja-
mais vu.
— Et moi, avait-il répondu, j'ai hâte d'avoir causé avec mon
beau-père. L'idée que ma mère et lui vous méconnaissent m'est
trop pénible maintenant. Il me semble que chaque minute de
.retard est un crime contre vous...
— Pourvu quils vous croient!... n'avait-eïle pu s'empêcher
d'ajouter, craintivement.
— Ils me croiront, avait-il affirmé avec la conviction d'un
dévot d'amour tpiî sent en lui la force d'avoir raison de tous les
doutes. Et «aussitôt j'irai rue Racine, ou, si vous n'y êtes pas,
chez vous... D'ici là, ayez confiance... — Et il avait ajouté, avec
toute la tendresse dont il débordait à cette minute, ces mots si
simples, mais de lui à elle, c'avait été une caresse d'âme si douce,
à croire qu'elle ne la supporterait pas : — Adieu, ma chère
fiancée...
VI. — LA PLAIE OUVERTE
Dans cette conversation dont l'issue importait tant à l'avenir
de son amour, Lucien n'avait pas raconté à Berthe le détail
de ces fiévreuses trente-six heures employées à discuter avec lui-
même le projet de cette demande en mariage, ni par quel pro-
SOO REVUE DES DEUX MONDES.
cédéy d'une simplicité brutale, il avait momentanément coupé
court à toute action sur lui et de son beau-père et de sa mère.
Ne doutant pas que celle-ci ne fût au courant, et du rapport fait
par le policier sur l'étudiante, et de l'explication au Grand-Comp-
toir^ il avait éprouvé autant d'horreur à la revoir qu'à revoir
Darras lui-même. Il avait loué une chambre dans un hôtel quel-
conque du Quartier Latin; et de là expédié rue du Luxembourg
un mot adressé au domestique qui s'occupait de son service. Il
y demandait que cet homme remît au commissionnaire, porteur
de la lettre, ime valise et quelques effets, pour un petit déplace-
ment. Cet ordre serait communiqué à ses parens, il le savait, et
qu'ils seraient ainsi rassurés sur lui, naturellement. L'égoisme
de l'amour l'avait empêché de songer à l'inquiétude morale dont
sa mère devait être dévorée. Cette négligence avait une autre
cause : cette secrète aliénation du cœur que les seconds mariages
créent si naturellement entre l'enfant du premier lit et le père ou
la mère qui a convolé. Lucien n'avait jamais vécu avec M"** Darras
dans cette pleine et entière intimité qui rend deux êtres si pré-
sens l'un à l'autre qu'ils se sentent sentir. Il avait toujours ren-
contré Darras entre eux, et même à l'époque où il croyait le plus
aimer son beau-père, cette présence d'un témoin dans toutes ses
effusions l'avait fait se replier. Entre la mère et le fils s'était établi
peu à peu un de ces états de malentendu muet d'autant plus
malaisés à dissiper qu'ils sont] inconsciens. Si le jeune homme
avait pu formuler en termes précis son impression du foyer ma-
ternel, il aurait dit : « Ma mère m'aime par surcroît. Je ne lui
suis pas nécessaire... » Et il se serait trompé. Ses vingt-trois
ans, ombrageux et passionnés, avaient souffert de partager une
tendresse qu'ils auraient voulue exclusive. Même partagée, cette
tendresse était bien profonde, et sa mère avait beaucoup souffert
des marques de son indifférence. Cette marque-ci, ce silence dans
un pareil moment, avait été la pire. On se rappelle que toute
l'après-midi s'était passée, pour la pauvre femme, après qu'elle
avait appris la scène des deux hommes et la rébellion de Lucien,
à se demander dans une angoisse ssms cef> ' maudissante : « Où
est-il?... Mais où est-il?... » Vers les neuf heures, et au moment
où elle adjurait son mari d'aller dès le soir même à la Préfec-
ture de police demander qu'on fît des recherches, le billet de
Lucien au domestique était arrivé.
— Il faut que j'y aille moi-même... avait-elle dit. Ce com-
UN DIVOBCE. 501
missionnaire me conduira. Je verrai mon fils. Je lui parlerai. Je
le ramènerai.
— Tu ne feras pas cela, avait» répondu Darras. C'était la pre-
mière fois peut-être depuis leur mariage, qu'il avait pris un
accent impérieux pour ajouter : — Je te le défends... Lucien
vient de te manquer gravement en ne décrivant pas, après m'avoir
manqué plus gravement. C'est à lui de revenir... D'ailleurs,
avait-il continué . plus doucement, raisonne un peu. Ou bien,
il est chez cette fille. Est-ce à toi de l'y relancer? Ou bien,
comme je l'ai pré\^, il fait une enquête, et cette demande d'une
valise indique qu'il va partir pour Moret sans doute, peut-être
pour Clermont. .Dans ce cas-là, il doit agir seul... Aie le courage
d'attendre, ma chère femme. J'avoue que c'est un courage...
Gabrielle avaât obéi. Sa raison s'était rendue à cette évidence :
tant que son fils ne serait pas éclairé, une démarche d'elle ris-
quait de rendre son retour plus difficile. Elle avait voulu seule-
ment choisir elle-même les vêtemens de la valise et les plier de
ses main». Ces humbles soins trompèrent un instant sa détresse
qu'avaient accrue encore les quelques paroles de son mari. Il
avait été presque dur, lui si délicatement affectueux d'ordinaire I
Elle ne l'en bl&mait pas. Cette irritation était trop légitimé, après
l'attitude de Lucien. Il n'en était pas moins vrai que jamais il ne
lui avait parlé ainsi, et, sentant le malheur l'envelopper de toutes
parts, elle était montée, comme cela devenait son habitude de-
puis plusieurs semaines, quand elle ne sortait pas, faire dire
la prière du soir à sa fille. Elle avait espéré trouver là un apaise-
ment, et voici qu'au contraire elle avait été saisie d'une crise
plus forte de ce remords religieux, qui la conduisait, quelques
heures auparavant, dans la cellule du Père Euvrard. Quand la
petite Jeanne, agenouillée au pied de âon lit dans sa longue che-
mise blanche, avait prononcé les mots de l'oraison :
— Visitez, nous vous en supplions, mon Dieu, cette demeure.
Visita, qusssumusy Domine^ habitationem nos tram.
— Il ne peut pas la visiter, — avait gémi tout bas la mère,
puisqu'il y est outragé!...
Cette dure formule, qui lui revenait ainsi à l'esprit, avait été
employée par le premier prêtre à qui elle s'était adressée et dont
elle avait parlé avec tant de révolte au Père Euvrard. — « Vous
vivez, lui avait-il dit, avec un homme qui n'est pas votre mari, et
que vous appelez votre mari, alors que vous êtes réellement
'J^^^ll
502 REVUE DES DEUX MONDES.
mariée à un autre. C'est un adultère pire, puisqu'il constitue
en même temps un outrage public à Dieu... » — Oui, de
quelle force elle s'était révoltée contre cet injuste anathème, sur
le moment, et encore aujourd'hui! Qu'elle le reprit à son compte
et pour elle seule, c'était la preuve que le grand travail ébauché
dans sa conscience, pendant ces derniers mois, venait d'être activé
d'une manière surprenante par ces quelques heures d'agonie
maternelle. La vague et confuse appréhension d'une menace sus-
pendue sur son coupable bonheur s'était changée en une vision
épouvantée et presque hallucinatoire de ce que l'indulgent Ora-
torien avait pourtant appelé lui-même l'action vengeresse de
Dieu.
-^ Mais il pardonne, ce Dieu qui punit! s'était-elle dit le len-
demain matin, après une nuit consumée à prendre et à re-
prendre cette terrible idée : Que va-t-il m'arriver dans mon fils?
— Le Père Euvrard l'a déclaré lui-même, il ne demande qu'à
pardonner. C'est le Dieu vengeur, mais c'est le bon Dieu!...
Je le prierai tant qu'il m'épargnera, ou, sinon moi, ceux qui
m'entourent et qui ne sont pas complices de ma faute. Lucien
surtout n'y est pour rienl... Et, dans un élan de dévotion expia-
triœ, elle était allée avec sa fille entendre une messe. Plusieurs
fois déjà, depuis que sa première communion approchait, Jeanne
avait demandé à être conduite à l'église, le matin, pour assister
à quelque office avec ses camarades de catéchisme. ftT^* Schultze
l'y avait toujours accompagnée, M"' Darras appréhendant quelque
remarque de son mari sur son absence. Lorsqu'elle était revenue
de Saint-Sulpice, en efi'et, cette fois-ci, vers les neuf heures, elle
avait trouvé Darras qui l'attendait, habillé pour sortir.
— Pourquoi ne m'as-tu pas prévenu? lui demanda-t-il. J'avais
besoin de te parler.
— J'ai conduit Jeanne à la messe, avait-oUe répondu.
•^ A la messe? avait remarqué le père. Mais ce n'est pas
dimanche.
— Elle y va souvent en semaine, avec les autres premières
communiantes, avait dit Gabrielle.
— Est-ce bien nécessaire ? avait repris Darras. Je te renou-
velle mon conseil d'hier. Puisque l'enfant a un peu de penchant
au mysticisme, ne laisse pas se multiplier ces impressions-
là...
— Ah I qu'elle ait de la foi, avait-elle répondu, beaucoup de
Ulf DIVORCE. 803
foi ! Elle n'en sera que mieux armée contre les épreuves de la
viel...
Darras l'avait regardée avec étonnement, et elle s'était sentie
rougir. Elle avait attendu une question qui n'était pas venue, —
malheureusement. Dans la disposition où elle était, elle n'aurait
pas pu mentir et la révélation de ses troubles religieux, à cette
minute, n aurait pas eu le caractère de tragique violence qui
devait plus tard rendre le conflit entre les deux époux irréconci-
liable. Albert Darras avait pensé que la préoccupation de l'ab-
sent était la seule cause de cette nervosité. Il avait donc con-
tinué, tout simplement :
— Je voulais te prévenir que je vais de ce m% r!:e Roljin. Je
tiens à savoir si Lucien s'est installé chez celte tille... Je ne le
crois pas. Mais il peut être là, et nous devrions aviser. S'il est
vraiment parti pour un voyage d'enquête, il sera revenu avant
-lingt-quatre heures.
Gabrielle Darras avait imploré si passionnément une pitié
d'en haut durant sa visite à l'église, qu'elle avait voulu voir un
signe d'exaucement dans le silence de son mari après son im^
prudente exclamation. Elle avait cru en reconnaître un autre,
dans la nouvelle, rappprtée par Darras plus tard, que Lucien ne
s'était pas retiré chez M"' Planât. Cette seconde journée s'était
donc passée moins fiévreusement que la précédente à cause de
cette légère reprise d'espérance. C'est une des illusions les plus
habituelles aux âmes comme la sienne, déshabituées de la disci-
pline chrétienne, de demander à la prière une efficacité immé-
diate et perpétuellement arbitraire. Elles ne se rendent pas compte,
même dans leur plus sincère élan de retour, que certaines dou-
leurs ne sauraient être écartées par aucune supplication, lors-
qu'elles sont une rentrée dans l'ordre, cet ordre éternel, universel,
nécessaire, auquel l'homme doit être ramené par le châtiment. II
est si rare qu'il y revienne par un repentir sans épreuves !
Gabrielle avait pourtant continué d'être bien tourmentée, au point
qu'elle n'avait pas quitté sa maison de tout le jour, afin d'être
sûrement là quand Lucien reparaîtrait. Suggestionnée par les
assurances de son mari, elle avait considéré que la matinée du
troisième jour serait le moment décisif, celui où le jeune homme,
enfin éclairé par sa visite à Moret et peut-être à Clermont, arri-
verait se jeter dans, les b«:as et sur le cœur de sa mère. Qu'on
504 REVUE DES DEUX MONDES.
juge donc de son émotion, quand, vers les onze heures, son mari
accourut dans sa chambre pour lui dire :
— Lucien est là. Je viens de le voir par la fenêtre qui des-
cendait de voiture. Il rentre. Il sait la vérité. Avais-je raison?...
— Il rentre ! . . . répéta la mère en joignant les mains : Ah ! merci,
mon Dieu ! Merci à toi aussi, mon Albert !... Et elle serra son mari
entre ses bras. L'incohérence de ses sentimens de catholique
l*eprise par la foi et d'épouse toujours aimante ne se manifestait
que trop par ces deux cris contradictoires, et tout de suite : — Il
faut qu'il me voie d'abord, qu'il ait pleuré sur mon cœur. Je te
l'amènerai, et tu seras bon pour lui, tu lui pardonneras?...
— ; Je n'ai rien à lui pardonner, répondit Darras. Il est
malheureux, et c'est ton fils. Qu'il vienne chez moi quand il
voudra. S'il soufi^re trop maintenant, garde-le. Je le verrai plus
tard. Qu'il ne me parle de rien. Nous nous embrasserons, et cela
sera fini. J'ai déjà tout oublié...
— Ah! que je t'aime!... dit Gabrielle. Puis, frissonnante, et
lui étreignant le poignet: — Écoute, j'entends son pas... Laisse-
moi aller au-devant de lui... Elle poussa son mari dans son ca-
binet de travail, — cette courte scène avait eu lieu dans le petit
salon, — et elle ouvrit la porte qui donnait sur le vestibule.
C'est là, debout, appuyée contre un des battans, que Lucien
l'aperçut comme il débouchait de l'escalier. Il avait tant espéré
que l'explication avec son beau-père précéderait celle-ci ! Mais de
la voir lui apparaître, se soutenant à peine, le visage inondé de
larmes, pâle des anxiétés éprouvées depuis ces deux jours, il
eut tout le cœur renversé. Il se précipita vers elle, et ils s'em-
brassèrent avec une tendresse qui, pour une minute, abolit tout.
Lucien venait, pour la première fois depuis des années, de con-
stater à quel degré sa place demeurait intacte dans l'alTection de
sa mère, malgré le second mariage. Pour elle, de son côté, il était
de nouveau l'enfant qu'elle avait porté dans son sein, la chair de
sa chair, son unique raison de vivre quand elle était si misé-
rable, et elle l'embrassait parmi ses larmes en lui disant, avec la
même appellation protectrice et caressante qu'alors :
— Mon petit ! Je t'ai retrouvé ! . . . C'est toi !.. . Pourquoi n'es-tu
pas venu à ta mère tout de suite quand tu as soufi^ert?... Com-
ment m'as-tu laissée sans m'écrire?... J'ai été si tourmentée!...
Mais tu es là. Tu ne me quitteras plus... Tu m'auras pour tout
comprendre de toi, pour te plaindre, pour te consoler... Ne lae
UN DIVORCE. 505
patrie pas maintenant. Reste la tête là, comme autrefois quand
tu avais une peine... — Elle Tavait fait s'asseoir sur sa chaise
lox^gue, auprès d'elle, et elle le berçait doucement. Lucien avait
Cité si ébranlé par les secousses de ces dernières heures, il était
oixc^ore si blessé, même dans son espérance, qu*il s'abandonna un
ii:is tant à cette douceur de se sentir si aimé par cette mère, qu'il
li'ei^ait jamais connue uniquement à lui. Cette affection pas-
sionnée n'était-elle pas aussi une certitude qu'elle ne s'oppose-
x^^ît; pas à un mariage où il trouverait le bonheur?
— Non, maman... finit-il par dire, ne me plains pas. C'est
'VTro.i que j'ai été bien misérable avant-hier. Mon père, — il avait
^t^ élevé à appeler Darras ainsi, — mon père t'a tout raconté,
^^*&si"Ce pas?
— Oui, répondit-elle. Le ton de son fils, sérieux, presque
S'Olennel, ne ressemblait pas à la lamentation convulsive qu'elle
^-ttendait. Il avait pourtant appris la vérité. Son retour ne s'ex-
F^licjuait pas autrement. D'où lui venait cette espèce de calme
^^tns l'émotion, dont elle eut soudain presque peur?
— Alors, continua-t-il,tu sais sans doute aussi que je me suis
■-^-îssé emporter à des paroles que je ne pense pas?... J'ai besoin
^Ttxe tu sois bien sûre, toi, que je ne les pense pas...
— Ton père ne m'a rien répété de ce que tu lui as dit, ré-
pliqua la mère. Il a voulu l'avoir oublié aussitôt. Ah ! aime-le
^ien, Lucien, parce qu'il t'aime bien... En t'éclairant sur cette
^^"^digne femme. . .
— Ne parle pas ainsi, maman, interrompit le jeune homme
^>^ec une vivacité qui acheva de confondre la mère. Il s'était levé
l^i'usquement, sous le coup de cet outrage, adressé à celle qu'il
aimait. Puis d'une voix saccadée : — C'est moi qui ai eu tort, re-
prit-il. J'aurais dû écrire à mon père, le voir le premier, tout
Ixii expliquer... Écoute, maman... — Et ses mains serraient les
'ïiiains de M°*' Darras, — tu sais combien je te respecte, combien
îe t'aime, combien je suis incapable de te mentir?... Hé bien ! je
^ donne ma parole d'honneur que mon père a été trompé et que
^a personne dont il s'agit est une des plus hautes, des plus pures
consciences qui se puissent rencontrer... Mais tout cela, je veux
^^*il te Tait dit lui-môme. C'est lui qui a porté l'accusation, c'est
lui qui doit la retirer. Et quand il aura causé avec moi, il la
^^irera... 11 est dans son bureau, m'a dit le domestique. J'y
vais .
■ /
J
506 REVUE DES DEUX MONDES.
Avant que M""* Darras eût pu même répondre un mot, il avait
frappé à la porte qui du petit salon donnait sur le cabinet de son
beau-père. Quand la tapisserie qui servait de portière fut re-
tombée derrière lui, une seconde, la mère eut la tentation de
courir, de se jeter entre les deux hommes qui se revoyaient pour
la première îois depuis le heurt terrible de Tavant- veille. Le
discours que venait de lui tenir Lucien dénonçait un état d'es-
prit si absolument opposé à celui qu'Albert et elle avaient at-
tendu! Que Darras prononçât une parole imprudente, comme
elle tout à Theure, et Lucien se révolterait de nouveau, d'une
façon peut-être irréparable... Elle écouta si un éclat de voix
lui arrivait à travers la porte? Elle n'entendit aucun bruit. Son
sens de femme lui fit se dire que sa présence risquait d'exaspérer
l'orgueil irritable de son fils, et surtout de passionner un entretien
qui devait rester dans le domaine des faits. Lucien ne se serait
pas exprimé avec cette énergie s'il n'avait pas des preuves cer-
taines, ou qu'il croyait telles, à l'appui de son opinion. Il les
donnerait, et qui sait? Peut-être avait-il raison. Peut-être Albert,
si sincère, si scrupuleusement soumis à la vérité, serait-il con-
vaincu... Qu'arriverait-il alors? La crainte énoncée par lui, que
Juucien ne pensât à épouser M"' Planât, traversa tout d'un coup
Tesprit à% la mère. Elle eut, devant cette nouvelle menace du
sort, à quelques pas de la pièce où son mari et son fils confé-
raient ensemble, — pour aboutir à quoi? — un sentiment, exalté
aussitôt jusqu'à la phobie, d'une fatalité acharnée sur elle. Son
ménage était donc maudit, et quoique ses prières, multipliées
depuis ces derniers jours n'eussent écarté de sa tête aucun des
dangers au-devant desquels elle s'était vue entraîner, elle se jeta à
genoux, et elle recommença d'implorer Dieu de tout son cœur...
Elle se détournait sans cesse pour tendre l'oreille. Il lui semblait
que maintenant les voix grandissaient dans la chambre voisine...
Elle écoutait de nouveau. Elle se disait. « Je me suis trompée... »
Et elle reprenait sa prière»
Quand Lucien était entré dans le cabinet de Darras, celui-ci
était assis à son bureau, occupé en apparence à im travail qu'il
interrompit. Si le jeune homme eût été de sang-froid, il aurait
observé que le papier posé devant l'ingénieur ne portait aucune
trace d'écriture. Sa main nerveuse se crispait sur une plume
toute sèche, prise pour se donner une contenance. Le beau-père
im DIVORCE. 507
ne Youlàit pas avoir épié le beau-fils. Officiellement, il ignorait
jusqu'à cette minute et son entrée dans cette chambre et son
retour à. la maison. Plus un caractère est fort, plus les pièces qui
le composent sont exactement balancées, c'est-à-dire plus il a les
défauts de ses qualités. L'extrême tension de volonté où ses
théories sur la conscience faisaient vivre Albert Darras le ren-
dait incapable de cette grâce dans la spontanéité que les na-
tures plus faibles, plus ondoyantes, mais aussi plus humaines
trouvent à leur service dans des crises très difficiles. L'émotion
le raidissait et le guindait au lieu de l'ouvrir et de l'assouplir.
L'instinct de son cœur, à ce moment-ci, l'eût poussé à prendre
Lucien dans ses bras, comme il l'avait dit, en lui répétant l'appel
de sa mère : « Tu souffres, mon fils, appuie-toi sur moi. » Mais il
l'avait aussi déclaré à Gabrielle, on s'en souvient, avec tant
d'amertume, s'il aimait Lucien comme un fils, il savait que le
jeune homme ne le considérait pas, lui, comme son père. Leur
conflit de l'avant-veille avait redoublé en lui cette sensation.
Elle était cause qu'à cette heure d'une explication solennelle
son expressif visage était tout contracté, tout noué. Son re^
gard d'ordinaire si droit traduisait cette gène qui propage la
gène. Lucien, qui venait de communier avec sa mère dans une
fusion totale de leurs deux cœurs, perçut du coup la différence
entre cet accueil et l'autre. Il avait devant lui, de nouveau,
l'étranger. Darras cependant lui avait tendu la main, en lui
disant :
— C'est toi, Lucien. Je savais que tu nous reviendrais. Gomme
je suis heureux que ce soit sitôt!... Tuas vu ta mère. J'ai tenu
à te laisser seul avec elle dans les premiers momens. Elle a été
malade d'inquiétude. Ta présence lui aura fait tant de bien, et je
suis sûr que la sienne t'en aura fait aussi I... Quant à ce qui s'est
passé entre nous l'autre jour, nous n'en parlerons plus, n'est-ce
pas? C'est effacé. Tu es rentré à la maison. Nous t'avons de
nouveau. C'est la seule chose qui importe...
^— Je tiens au contraire à ce que nous en parlions, répondit
le beau-fils. C'est dans cette intention que je suis rentré, mon
père. Je l'ai dit à maman : j'aurais dû t'écrire et te voir avant
elle... C'est entre toi et moi, et en dehors d'elle, qu'une certaine
question a été posée. Elle doit être reprise, entre toi et moi.
Mais il y a un point qu'il faut régler avant le reste. Nous nous
sommes quittés sur des paroles très dures, mon père. Je veux
508 REVUE DES DEUX MONDES.
t'avoîr dit d'abord que je regrette celles qui me sont échappées.
Je souffrais trop.
— Elles étaient trop naturelles, interrompit Darras. Je m'y
suis mal pris. Je devais te donner le pénible avertissement que je
t'ai donné. J'aurais pu te le donner autrement, te préparer è en-
tendre certaines révélations, les graduer. Mon excuse est que je te
voyais courir un très grand danger. J'ai voulu t'en arracher tout de
suite. Mais encore une fois, je n'ai jamais douté que tu ne revinsses.
Je te connais, mon ami, parce que je peux dire que, moralement,
je t'ai fait. Tu es l'honneur môme. Des hommes tels que toi, on
peut les tromper, les égarer. On ne peut pas les pervertir...
La physionomie de Lucien s'était assombrie è écouter cet
éloge, derrière lequel il discernait la même sévérité de jugement
à l'endroit de son amie^ qui l'avait, quarante-huit heures aupa-
ravant, soulevé d'indignation. Cette fois, il eut la force de se do-
miner. Que voulait-il? Que son beau-père fût contraint de rendre
justice à Berthe au nom de ses propres principes. Il fallait donc
engager aussitôt une discussion d'idées. Les dernières phrases
de Darras fournissaient une occasion que le jeune homme saisit
vivement :
— Ce que je suis, je te le dois, répondit-il, c'est vrai. Toutes
mes convictions, c'est toi qui me les a données : la foi absolue
dans la conscience d'abord et dans la justice ensuite, l'une créant
l'autre. Qu'est-ce que la justice, sinon le respect religieux de la
conscience individuelle? Et, comme condition à l'une et à l'autre,
le culte, le fanatisme de la vérité, quelle qu'elle soit. C'est ta doc-
trine et que je t'ai vu vivre. C'est la mienne et que j'espère bien
vivre aussi, jusqu'au bout... Quand je t'ai quitté avant-hier après
la scène que nous venons de rappeler, c'est cette doctrine qui
m'a soutenu. Pénétré d'elle et la tenant de toi, j'ai vu nettement
deux points : le premier, que tu ne pouvais ni m'avoir menti, ni
avoir accusé un innocent, une femme surtout, à la légère; le
second, que mon devoir était d'avertir immédiatement M"' Planât.
Elle était accusée. Elle avait le droit de se défendre. En sortant
du Grand-Comptoir, je suis allé directement chez elle.
— Une enquête préalable et impersonnelle eût été plus habile,
remarqua Darras. Mais ce n'est pas moi qui blâmerai jamais quel-
qu'un de n'être pas habile. Même sans connaître M"' Planât,
j'avais pensé un moment à agir comme toi... Lui aussi, le ton de
son beau-fils Tétonnait trop pour qu'il ne pressentit pas un in^
UN DIVORCE. 509
cident nouveau dans une situation à laquelle il n'avait vu que
deux issues : ou bien Lucien persévérait dans son illusion, et
alors des preuves décisives, obtenues par le ministèrç de l'Inté-
rieur, auraient raison de cette crédulité; ou bien ce serait une
reconnaissance de la vérité, désespérée mais irrévocable, et alors
la rupture était certaine. Voilà pourquoi il écoutait avec stu-
peur le jeune homme, son élève, sa pensée prolongée et vivante,
continuer :
— J'ai dit à M"' Planât ce que tu m'avais dit, tout ce que tu
m'avais dit, comme tu me l'avais dit... Tu avais été renseigné
exactement. M*** Planât a en effet vécu quelques mois, il y a cinq
ans, avec M. Méjan. Elle a eu un enfant qui est élevé à Moret,
par ses soins. Je n'ai pas eu besoin de l'interroger. C'est elle-
même qui est venue au-devant de mes questions, elle-même qui,
aux premiers mots, m'a déclaré : « C'est vrai, » elle-même qui
m'a donné les détails les plus positifs sur cette triste histoire...
Elle aurait pu nier. Je laurais crue. Pas un instant elle n'en a
seulement eu l'idée...
— Il lui était difficile de contester des renseignemens aussi
précis, répliqua Darras. Mais tu lui sais gré de cette franchise, et
tu as raison. Ma maxime a toujours été de faire crédit à toute
créature humaine et d'interpréter ses actes dans le sens le plus
favorable. Ma réserve porterait sur ceci que cette franchise est
un peu tardive. Elle aurait dû parler plus tôt.
— Et pourquoi? interjeta Lucien. Sous la modération voulue
de son beau-père, il avait senti la pointe : — Oui, pourquoi?
répéta-t-il. A quel titre?... Dans notre conversation d'avant-hier,
tu m'as dit qu'elle était ma maîtresse, que tu le savais. Je t'ai
répondu que c'était une calomnie et que je ne daignais même
pas la discuter... Je suis de sang-froid aujourd'hui. Hé bien I je
te l'affirme sur l'honneur ; avant-hier est le premier jour où
j'aie eu avec M"' Planât une conversation différente de celle qu'un
étudiant peut avoir avec un autre étudiant. Pendant dix mois,
nous nous sommes vus presque tous les jours, plusieurs fois par
jour, et jamais je ne lui ai dit que je l'aimais. Je ne lui ai jamais
fait la cour, même la plus légère. Elle m'avait avertie, dès le
début, qu'au moindre mot qui sortirait de la bonne et franche
camaraderie elle ne me connaîtrait plus. Cet engagement, passé
entre nous deux, nous l'avons tenu. Par conséquent elle n'avait
pas à me faire , comme camarade, une confession de femme que
510 REVUE DES DEUX MONDES.
le camarade n'avait pas à recevoir. Ses relations avec moi ont été
d'une loyauté irréprochable. Il était essentiel aussi que cela fûl
dit. Si tu crois qu'un caractère doit ôtre jugé favorablement
jusqu'à preuve du contraire, tu crois a fortiori qu'il faut tenir
compte à une personne des qualités qu'elle a montrées réelle-
ment. Est-ce équitable, oui ou non? Réponds^moi..«
— C'est trop évident, fit Darras. Son intelligence simple et
nette répugnait aux subtilités. Il ne comprenait pas bien où
tendait son beau-fils. Mais il lui semblait qu'il n'y allait pas
droit, qu'il biaisait, et ce fut avec une visible irritation qu'il
ajouta : Où veux-tu en Venir?...
— Où je veux en venir?... répondit Lucien. A ceci : que j'ai
été en droit de me révolter quand tu m'as appris que M^^* Planât
avait commis des actions opposées à tout ce que je savais de son
caractère. Aussi ne les a-t-elle pas commises... Laisse-moi
m'expliquer, insista-t-il presque violemment, comme son beau-
père esquissait un geste de protestation. Tu énonçais une bien
grande idée tout à l'heure quand tu disais que l'on doit toujours
faire crédit à une créature humaine. On le doit. Mais, en réalité,
si peu de gens le font, ce crédit!... Quand une femme se donne
hors du mariage, on n'a qu'un seul mot pour qualifier cette
liaison : elle est la maîtresse de cet homme, et qu'un jugement :
on la condamne et on la méprise... Admets-tu cependant qu'il
y a une différence dans l'acte, si cette femme s'est donnée pour
de l'argent et du luxe ou par amour? Et une différence encore
si cet amour a été simplement sensuel ou généreux, élevé, en-
thousiaste?... Oui, n'est-ce pas?... Admets-tu qu'en dehors de
l'argent, de la galanterie, de la passion même, il puisse y avoir
d'autres motifs à une liaison de cette espèce?... Une fille a été
élevée par des révolutionnaires qui lui ont montré dans les con-
ventions du monde actuel le principe de toutes les misères et de
tous les crimes. Elle est persuadée que, parmi ces conventions,
une des pires est le mariage. Pour elle, l'Union libre est la vraie
formule de la vie conjugale, celle qui affranchira l'homme et la
femme, non pas de la moralité, mais du mensonge. Elle oroit
cela, profondément, absolument. Elle rencontre un scélérat qui
lui joue la comédie de convictions pareilles aux siennes. Il s'en
fait aimer et il lui offre d'unir leurs destinées pour fonder une
famille telle qu'elle la comprend, en dehors de ces conventions
qu'il prétend détester comme elle. Le misérable manquera à sa
UN DIVORCE. 511
promesse et rabandonnera plus tard. C'est un débauché, un sé-
ducteur. Elle n'en sait rien. Elle accepte. Diras-tu qu'elle a pris
un amant? Non. Elle s'est mariée hors la loi, contre la loi. Mais
tout ce qui constitue la valeur morale du mariage est dans cette
union. C'est toute l'histoire de M"' Planât que je viens de te ra-
conter... Ne me réponds pas que je ne la sais que par elle. Il y
a des cris qui ne trompent pas. Je l'ai vue, sous l'accusation, se
dresser, avec de^yeux, des gestes, une douleur!... Non. Elle ne
m'a pas menti. Ne me crois pas fou, mon père, je ne le suis
pas .Je suis un homme qui vient t'adjurer de reconnaître une
injustice que tu as commise, à ton insu, en jugeant cette femme,
comme tu l'as jugée, de la reconnaître et de la réparer...
— Si c'est la réparer que la reconnaître, j'y suis prêt, répon-
dit Darras. Tu as causé avec M"* Planât, tu l'as entendue. Tu
m'affirmes qu'elle a été la victime d'une idée fausse et que son
égarement n'a rien eu de bas. Je ne fais pas de difficulté de te
croire. Mais oti je ne peux pas te suivre, c'est quand tu assi-
miles une Union libre comme celle-là à un mariage.
— Et quelle est la difi^érence? interrogea Lucien.
— Danê l'obéissance ou la désobéissance à la loi, précisément, .
dit le beau-père. Il venait d'apercevoir distinctement et avec
épouvante le projet, pour lui insensé, qpi'avait formé son bean-
fils. L'éclair de cette intuition l'avait arrêté net dans les conces-
sions de langage qu'il avait commencé de faire au jeune homme
pour éviter une querelle. Toutes les préventions éprouvées
contre Berthe Planât dès le premier jour s'étaient du coup ac-
crues encore. Cette fille était autrement redoutable qu^il ne
l'avait pensé! Toutefois, il n avait pas voulu discuter sur sa per-
sonne, sentant bien qu'il retrouverait aussitôt devant lui l'amou-
reux affolé de l'autre jour. Il se préparait, en revanche, à être
d'une intransigeance absolue sur un principe auquel il tenait
d'ailleurs par ses fibres les plus intimes. Il était d'une génération
qui aura vécu sur ce constant paradoxe de vouloir concilier toutes
les vertus du monde traditionnel avec le système d'idées le plus
contraire àces vertus. En politique, cette génération a voulu l'ordre
et la grandeur nationale, — en morale, elle a rêvé, et elle rêve
de stoïcisme et d'intégrité ; — avec des théories dont la consé-
quence immédiate est l'anarchie. C'est ainsi que Darras avait pu
épouser une femme divorcée, et il était un défenseur convaincu
de la famille, qu'il professait et avait enseigné t son beau-fils la
Si2 KEYUE DES DEUX MONDES.
religion dn sens propre, et il avait au plus haut point ce souci
de rhonorabilité bourgeoise, héréditaire chez tous les Français
de sa classe. Il allait éprouver cette colère des gens de la.premitoe
étape contre ceux de la seconde, aussi fréquente dans les tra-
gédies secrètes de la vie privée que dans les drames retentissans
de la vie publique. Il avait mis dans ce beau mot de /oi, pour
protester contre les raisonnemens de son beau-fils, autant d'énergie
que s'ils n'eussent pas d'avance, lui et son parti, vidé ce terme
de tout sens. Son disciple en révolution devait aussitôt le lui
faire sentir.
— Il n'y a de loi respectable que celle que nous reconnais-
sons juste, répondit-il... Sinon, que devient la conscience indi-
viduelle?...
— Elle se soumet à l'intérêt de la Cité, dit Darras.
— Et si elle voit cet intérêt dans une loi opposée à la loi
existante?... insista le jeune homme. C'a été le cas de M"* Planât,
et je persiste à prétendre que l'Union libre, telle qu'elle l'a
comprise et pratiquée, est aussi respectable que le plus respec-
table mariage.
— Et moi, je vais te prouver le contraire d'un mot, répondit
le beau-père. Et, fixant ses yeux dans les yeux du jeune homme
pour savoir enfin s'il avait deviné juste — : Cette preuve, c'est
que tu n'as pas encore osé me dire : Je veux l'épouser.
— Oui, dit Lucien, je veux l'épouser. Je suis venu demander
l'autorisation de ma mère, et, comme elle ne me donnera pas
cette autorisation, tant qu'elle croira de M"* Planât ce qu'elle en
croit, je te prie, au nom des principes que tu professes, de défrâ^
dans son esprit l'œuvre de calomnie dont tu as été l'ouvrier
inconscient... Tu vois si je n'ai pas osé! Mais on n'a pas démé-
rite à oser, quand on défend la vérité et la justice.
— Voyons, Lucien, s'écria le beau-père. Ce n'est pas toi qui
parles... Ce n'est pas possible... Toi, épouser cette femme, toi,
toil... Mais elle t'a fait perdre le sens de ce que tu es, de ce que
nous sommes!... L'épouser? Toi?... Et dans la même haleine
tu viens de me déclarer que tu es partisan de l'Union libre!...
— Je n'ai pas dit cela, répliqua le jeune homme dont la voix
devenait plus sèche et plus Apre à mesure que celle de son beau-
père se faisait plus impérieuse et plus irritée. J'ai dit que les
formalités du mariage civil n'ajoutaient rien à l'Union libre. Elles
ne lui ôtent rien non plus. Toute la question est desavoir si l'on
UN DIVORCE. 513
jnge ou non opportun xde se soumettre à ces formalités. Au-
jourd'hui, et à l'occasion de M"' Planât, je le juge opportun,
précisément parce qu'il y a des gens qui pensent comme toi,
beaucoup de gens, et que je veux avoir le droit légal de la dé-
fendre...
— Et tu ne penses pas que ta mère a le droit moral, elle, de
n'avoir pas cette belle-fille, ta sœur le droit moral de n'avoir
pas cette belle-sœur?... Et cet enfant? Tu m'amènerais cet
enfant!...
— Ma mère m'avait quand tu l'as épousée, et tu n'as pas
hésité à lui offrir de l'aider à reconstruire sa vie!... Je ne vous
demande rien que de me permettre de faire ce que vous avez
fait.
— Ce que nous avons fait? Ta mère?... Ta mère?... Tu com-
pares ta mère à... Et Darras marcha sur son beau-fils, les poings
levés, tandis que celui-ci, les bras croisés, et sans reculer, répétait :
— Oui, je les compare, et c'est la preuve du respect que j'ai
pour M*^' Planât, pour ma fiancée...
— Je ne te frapperai pas, dit le beau-père en passant ses
mains sur son front, comme pour chasser la funeste tentation de
la violence. Je ne ferai pas cela, à cause de cette mère à la-
quelle tu viens de manquer si honteusement. Mais elle est ma
femme, et nous allons voir si tu répéteras cette infamie devant
elle...
Il avait ouvert la porte qui séparait les deux pièces, et, sai-
sissant Lucien par le bras, il le traîna dans le petit salon. Ce
mouvement avait été trop rapide, trop énergique aussi pour que
le jeune homme pût s'y dérober. Si bouleversés qu'ils fussent
l'un et l'autre par les paroles qu'ils venaient d'échanger
ils s'arrêtèrent quelques secondes, immobilisés et surpris devant
cette femme agenouillée qui priait, le visage caché dans ses
doigts. Même dans sa colère, Darras en pâlit. Il y avait long-
temps que certaines phrases de Gabrielle, certaines mélancolies,
cent petits signes presque indéfinissables, lui donnaient l'appré-
hension d'un travail en elle dont il avait devant lui une preuve
évidente. Cependant, rappelée à elle-même par le bruit des pas,
elle s'était relevée. Elle était debout devant son mari et son fils,
celui-là tenant toujours l'autre par le bras, et elle implorait :
— Albert!... Lucien!... Mon ami, si tu m'aimes, — elle
s'adressait à son mari et lui prenait le^bras pour dégager celui de
ToiiB XXI. — 1904. 33
Sil REVUE DES DEUX MONDES.
son fils, — laisse-Ie I... Et toi, Lucien, que lui as-tu dit encore 7...
Que vous êtes- vous dit?... Vous me faites trop mal... Et elle
avait mis ses mains sur sa poitrine, comme pour comprimer les
battemens trop forts de son cœur. Puis, avec un accent qui les
déchira tous deux : — Mais parlez-moi, parlez-moi donc!...
— C'est à lui de te parler, fit le beau-père en montrant le
beau-fils. Je Tai amené devant toi pour cela, pour qu'il te répète
ce qu'il vient de me dire... Il en a honte maintenant, conti-
nua-t-il, repris par son indignation de tout à l'heure, et coomie le
jeune homme se taisait : Sais-tu ce qu'il est venu nous demander?
D'épouser cette fille...
— D'épouser cette fille ? répéta la mère.
— Oui, insista Darras, de l'épouser... Et sais-tu encore à quoi
il a comparé ce déshonorant mariage?... Ces mots me brûlent
à les répéter. Mais ce sera son châtiment que tu saches com-
ment il a pensé, senti, parlé... Au nôtre, tu m'as entendu, au
nôtre!... Cette aventurière qu'il a ramassée sur les trottoirs du
Quartier Latin...
— Tais-toi !... Ce cri du jeune homme, qui s'était à son tour
élancé sur son beau-père, se mêla au cri que jeta aussi la mère.
Elle les avait séparés. Mais Lucien continuait, s'adressant à elle :
— Dis-lui de se taire I Dis lui de se taire I Je lui défends de
calomnier cette femme. Je le lui défends...
— Tu me défends ? répéta Darras. C'est moi que tu insultes
maintenant, après avoir insulté ta mère 1
— Je ne t'insulte pas, fit Lucien, et je n'ai pas insulté ma
mère... Je suis venu ici par déférence pour elle et pour toi,
quand je pouvais ne pas y venir. Car enfin c'est mon vrai père
qui garde le droit légal de permettre ou d'interdire mon mariage.
Je veux épouser quelqu'un que j'aime et que je respecte, tu as
bien entendu, que je respecte, absolument, complètement. J'ai
espéré trouver en toi un appui, parce que je te croyais l'homme
de tes idées. Tu ne l'es pas. C'est à ma mère seule que je
m'adresserai dorénavant pour avoir son consentement*
— Moi vivant, tu ne l'auras jamais, répliqua le beau-père, tu
as bien entendu, toi aussi, jamais, jamais !... Si tu épouses cette
créature, ta mère sera morte pour toi...
— J'attendrai qu'elle me le dise elle-même, répondit Lucien.
Elle était ma mère avant d'être ta femme. Je verrai si elle est ta
femme plus qu'elle n'est ma mère...
UN DIVORCE. 615
— Malheureux!... dit Darras, hors de lui, tu reux donc
la tuer?... Et il montrait Gabrielle qui s'était laissée tomber sur
une chaise, les yeux fixes, la bouche ouverte, les bras pendans,
comme si le coup que venait de lui porter son fils avait été
vraiment le dernier, celui après lequel la souffrance morale déri-
vera dans la folie. Devant ce spectacle, le jeune homme poussa,
lui aussi, un appel de consternation. Puis comme son beau*
père lui disait de la voix d'un homme en fureur et qui, dans une
minute, ne se connaîtra plus : — Va-t'en ! Mais va-t'en, par pitié
pour elle, va-t'en ! ... il sortit de la chambre. Jamais son orgueil de
fils ne devait se plier à un plus grand sacrifice. 11 venait de com-
pr^dre que, réellement, si cette dispute se prolongeait, sa mère
mourrait de douleur, là, sous leurs yeux. Deux minutes plus
tard, le battant de la porte cochère ouverte puis refermée an-
nonçait que l'enfant de la femme divorcée avait quitté la maison
maternelle, pour y rentrer, quand? comment?... Ce bruit parut
avoir rendu la conscience de la réalité à Gabrielle, à qui son mari
essayait en vain d'arracher un mot. 11 lui prenait les mains, il
l'embrassait, il la suppliait. Elle ne le voyait pas, ne l'entendait
pas. Ce signe de la sortie de son fils la réveilla subitement de
cette effrayante hypnose :
— 11 est parti I... gémit-elle. Ah ! mon ami, cours le chercher,
ramène-le...
— Je ne peux pas, répondit Darras. Et je le pourrais que je
ne le ramènerais pas. Tu l'a constaté toi-même. En ce moment,
il est fou...
— Non, dit-elle d'un accent qui fit tressaillir le mari, il n'est
pas fou. C'est lui qui a raison.
— Que veux- tu dire? interrogea- t-il.
— Ce que je dis, répéta-t-elle, qu'il a raison. Je ne suis pas plus
que cette fille. Ni toi ni moi n'avons le droit de les condamner...
Je t'aime, mon Albert, continua-t-elle en le regardant avec des
yeux où toute l'agonie de ses scrupules se laissait deviner enfin,
et k cause de cet amour, voilà des semaines, des mois, que je te
cache ce qui me dévore... 11 faut que je te l'aie dit, maintenant.
11 le faut pour que tu pardonnes à Lucien. Il n'est que l'instru-
ment de la justice d'en haut... Mon ami, tu n'as jamais cru. Tu
ne sais pas ce que c'est que d avoir eu Dieu avec soi et de ne
l'avoir plus. Quand je t'ai épousé, j'avais été si malheureuse,
tu m'aimais tant, j'ai voiilu me démontrer que j'avais le droit de
5{6 REVUE DES DEUX MONDES.
refaire ma vie, avec toi. Je sais aujourd'hui que je ne l'avais pas.
Non, continua-t-elle en s'exaltant, je ne l'avais pas. J'étais la
femme d'un autre devant Dieu...
— Devant quel Dieu?... répondit Darras. — Il ne s'agissait
plus maintenant des égaremens de son beau-fils. La soudaine
lamentation de sa femme venait de lui causer un tel saisissement
de surprise que sa colère de tout à l'heure avait disparu du coup
pour laisser la place à une stupeur épouvantée devant la plaie
découverte au plus secret de son ménage. — Tu ne crois pas
cela, Gabrielle? supplia-t-il... Tu ne peux pas le croire, que tu
n'aies pas bien agi eu acceptant de refaire ton existence avec
moi, si honnêtement, si loyalement, en conformité avec une
loi de sagesse et de progrès? Ce serait renier tout notre passé,
tu ne le peux pas!.
— Je ne renie rien, dit-elle, j'ai des remords... Devant quel
Dieu? me demandes-tu. Mais le Dieu de ma mère et de mon
père, de ta mère et de ton père, le Dieu que j'ai appris à prier
quand j'étais toute petite, le Dieu que ma fille apprend à prier,
le Dieu de l'Évangile et de l'Église, de mou Église. J'avais perdu
la foi en lui, je l'ai retrouvée... Ce qui s'est passé depuis trois
jours me prouve trop que j'avais raison : notre foyer est maudit.
Nous sommes frappés parce que nous sommes en révolte contre
lui, parce que nous Toutrageons tous les jours, parce que... —
Elle hésita une seconde. Elle pensait à la phrase qu'avait pro-
noncée le Père Euvrard : confesser de bouche ce que Con croit
pour obtenir le salut, — Ah! je dirai tout, tu sauras tout mon
cœur, ce cœur qui t'aime tant, mais le cri de la conscience est
ie plus fort, — parce que nous ne sommes pas mariés !...
Paul Bourget.
[La quainème partie au prochain numéro.)
LA CRISE INTERIEURE
APRÈS SADOWA
I
L'affaiblissement de la suprématie extérieure de rEmpîre
n'était pas compensé par la prospérité de son régime intérieur.
Il était loin de s'effondrer et reposait encore sur une base solidei
mais il se lézardait. Il n'y avait plus assez de contrainte pour
obliger au silence, et il y en avait assez pour permettre de crier à
l'oppression. Les vieilles tentes étaient levées, les nouvelles
n'étaient pas encore plantées; les autoritaires se plaignaient d'être
désarmés, les libéraux de n'ôtre pas affranchis; le désir des
nouveautés était d'autant plus impatient qu il avait été excité sans
être satisfait. Les amis ressentaient le malaise et le signalaient
tristement. Mérimée écrivait : « Nous sommes malades à Tinte-
rieur, nous ne sommes pas gouvernés. Les préfets ne ie4;oivent
pas de direction. Les uns se font capucins parce qu'ils croient
faire ainsi leur cour; d'autres inclinent vers le libéralisme outré
parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La pin part font les
morts pour demeurer bien avec tout le monde, 11 faillirait ou
résister énergiquement. ou bien faire à temps quelques conces-
sions utiles, mais on attend et on ne fait rien. »
Dans celle attente, les ressorts du gouvernement se déten-
daient ou se faussaient. La candidature officielle n'était trop sou-
vent qu'un moyen de favoiilisme. Le régime discrétionnaire de la
Si 8 reVue des deux mondes.
presse rachetait ses tolérances envers les attaques contre TEmpe-
reur par ses sévérités contre les critiques adressées aux mi-
nistres. « Certains ministres, ayant personnellement la main
dans le bureau ou la direction de la pressé, établie au ministère
de rintérieur, causaient aux'journaux une terreur sérieuse : tous
les jours, un rédacteur de chacune des feuilles de Paris était obligé
de venir demander un mot d'ordre à cette direction ; là, on leur
faisait comprendre qu'attaquer un ministre était autrement grave
que médire de l'Empereur ; que, s'ils parlaient ou ne parlaient
pas de telle mesure, louaient ou ne louaient pas tel ministre ou
tel personnage, on saurait bien trouver, d^ns le journal récalci-
trant, Toccasion de le frapper, et les journaux s'exécutaient. Il
en résultait que l'opinion publique était trompée sur toute
chose (1). »
Du reste, partout l'incohérence de l'arbitraire. Persigny avait
été contraint par le Conseil des ministres de donner deux aver-
tissemens pour des articles envoyés par un de ses collègues; les
journaux ministériels refusaient d'insérer des articles qui ve-
naient de TEmpereur, parce qu'ils eussent mérité des avertisse-
mens. Le Conseil d'État, que la Constitution de 1852 avait fait le
tuteur du Corps législatif, ne justifiait plus comme au début ce
rôle par sa supériorité : devenu Tasile des fonctionnaires vieillis
ou des députés démodés, il se montrait maintenant si inférieur
à son pupille que celui-ci se révoltait contre sa prépotence légale.
Les hommes éminens, qui avaient illustré les commencemens
de l'Empire, disparaissaient et n'étaient pas remplacés. Quelques
égoïstes, groupés autour de Rouher, n'étant plus tenus en main
ou éperonnés par le souverain malade, ne songeaient qu'à s'as-
surer une tranquille jouissance de leurs emplois; vieux arbres
aux branches et aux racines voraces, ils étouffaient au-dessous
d'eux la croissance des jeunes plantes. Un homme de quarante
ans n'était à leurs yeux qu'un jeune homme auquel ils voulaient
bien, s'il avait du talent, reconnaître de l'avenir, mais auqud
ils refusaient l'accès aux grandes affaires, ne tombant, eux, d'un
ministère que pour en escalader un autre. Chaque jour s'accen-
tuait une des infériorités du régime autoritaire sur le régime
parlementaire : sous le régime parlementaire, le recrutement des
nouvelles générations s'accomplit de lui-même; les jeunes talens
(!) Persigny, Mémowes, p. 4Î0.
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA.
319
■ arrivent au Parlement, se désignent par leurs succès à la con-
fiance du pays, s'imposent au souverain; sous le régime auto-
ritaire, le souverain doit rechercher les hommes d'État, les de-
viner avant qu'ils soient et, inconnus encore; les mettre aux
prises avec les grandes responsabilités. C'est ainsi qu'avaient
procédé Louis XIV, Napoléon P' et, à son début, Napoléon III.
Maintenant l'Empire tournait à n'être plus qu'une gérontocratie
alourdie. Il en résultait que la jeunesse, naturellement encline
à l'opposition où l'on recueille la popularité, y était encore jetée
par son intérêt, puisque là seulement elle trouverait les moyens
de déployer ses talens et de se créer une carrière brillante avant
que le sang fût refroidi dans ses veines et que les cheveux eus-
sent blanchi sur sa tête. Un jeune fonctionnaire impérialiste très
distingué, attaché au cabinet de Rouher, Fernand Giraudeau,
ayant eu le courage de signaler ce mal, fut disgracié. Son re-
marquable écrit intitulé : La jeunesse et les fonctions publiques
sous CEmpire démontre, par des statistiques, que partout où les
affaires publiques ont été puissamment conduites, elles Tout été
par des hommes jeunes, dont les ardeurs étaient guidées par
l'expérience de quelques, hommes d'âge (1).
II
La conduite à suivre dans la politique générale n^était pas
douteuse : il n'y avait qu'à redire ce qui était sur les lèvres de
tous les gens clairvoyans que, malheureux ou heureux, imprudent
ou habile, aucun acte de la politique étrangère du gouvernement,
sauf la guerre d'Italie, n'avait été inspiré par une passion ou une
volonté du pays ; qu'on ne ramènerait l'Europe et la France à un
(1) • A son début, le second Empire ayant manifesté l'intention d'agir plus que
de délibérer» il semblait'devoir rechercher dans ses serviteurs l'activité, l'énergie
plus que Texpérience. Parmi les ministres de 1852, plusieurs étaient fort Jeunes
(Rouher, Morny, Persigny, Walewski, etc.). 11 y avait des préfets de 26 ans, un
directeur général du personnel au ministère de l'Intérieur de 28 ans. 11 fallait
continuer ainsi... On s'éloigna peu à peu de ces sages traditions. Les ministres se
succédèrent entre eux, se remplacèrent réciproquement. Le Corps législatif a été
presque exclusivement composé d'hommes âgés; le gouvernement n'a presque
iamab accordé son patronage à de jeunes candidats dans lesquels il devinait des
oimteors; les talens inattendus qui se sont révélés au Corps législatif n ont pas été
suffisamment encouragés. En l'absence de toute concurrence, en ciïet, devant un
seul candidat, n'entendons-nous pas dire chaque jour : C'est bien l'homme qu'il
nous faudrait, plus que tout autre il conviendrait à l'emploi, mais il est trop
Jtun«,»
520 REVUE DES DEUX MONDES.
état normal qu'en renonçant à la discipline politique sous la-
quelle nous vivions depuis 1852 et en revenant aux institutioBs
de la paix, c'est-à-dire, à l'action complète des libertés inté-
rieures.
Il était plus difficile de prendre un parti sur les derniers évé-
nemens extérieurs. Pendant longtemps, l'Europe civilisée n'avait
vu dans l'Allemagne qu'un antre d'où sortaient des retires,
« dépassant, selon notre Du Bellay, tous les autres en barbarie »
ou, selon Machiavel, « d'énormes bêtes féroces n'ayant de l'homme
que la voix et le visage. » Luther, Frédéric, Leibnitz, Bach, Kant,
Gœthe, avaient forcé les hommes à y voir un des foyers les plus
incan descens de Télaboration intellectuelle. De bonne heure, je
lui avais consacré tout ce que me laissait d'admiration dispo-
nible le culte de ma patrie et l'affection vouée à l'Italie. Bee-
thoven avait été mon consolateur durant les heures de détresse
de ma jeunesse autant que Michel- Ange, Lamartine, Victor
Hugo; j'étais épris du génie poétique de Henri Heine où
s'unissent, dans un mélange exquis, la grâce et la finesse fran-
çaises à la sentimentalité germanique. J'avais étudié le droit
éternel, le droit romain, en grande partie dans les livres de
Savîgny, et autres; j'avais attentivement suivi les évolutions de
rbegélianisme; je m'étais nourri des fortes histoires de Nîebûhr,
Ranke, Gervinus; à la table où, le dimanche, m'admettait
paternellement le grand Arago, j'avais joui de la conversation
éblouissante de Humboldt : des relations personnelles, quelques-
unes très chères, avaient fortifié ces affinités artistiques et intel-
lectuelles. Je considérais chacune des nations comme Tune des
ailes qui portent en haut la pensée humaine. Entre elles je ne
voyais plus de frontières intellectuelles ; les frontières matérielles
avaient été réglées par un arrangement transactionnel devenu un
fait accepté. Troubler cette harmonie, faire couler à côté du Rhin
un fleuve de sang plus infranchissable, susciter une haine inex-
tinguible entre deux peuples qui perdaient l'habitude de se haïr,
me paraissait une œuvre funeste, anti-civilisatrice, sans profit
désirable pour le vainqueur. Et cependant il était d'une évidence
obsédante qu'aucune prévision, aucun bon vouloir ne conjurerait
cette guerre, si nous n'acceptions pas le mouvement irrésistible
en route depuis 1815, qui poussait l'Allemagne divisée à se
serrer en uçe unité politique plus forte sous l'hégémonie de la
Prusse. Dès 1821, Chateaubriand écrivait de son ambassade de
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS 8AD0WA.
521
Berlin : « L'Allemagne comme Tltalie désire aujourd'hui Tunité
politique et avec cette idée, qui demeurera dormante plus ou
moins longtemps selon les événemens et les hommes, on pourra
toujours être sûr, en la réveillant, de remuer les peuples ger-
maniques. Les princes ou les niinistres qui pourront paraître
dans les rangs des États de la Confédération allemande hâteront
ou retarderont la révolution dans ce pays : ils n'empêcheront
pas la race humaine de se développer. » L'idée n'avait cessé
depuis lors de couver sous la cendre de l'absolutisme, en jaillis-
sant parfois en brûlantes étincelles. Si nous nous arrogions le
droit de gêner l'Allemagne dans son évolution fatale, nous lui
fournirions un cas légitime de guerre, car elle n*était pas obligée
de plier ses aspirations à nos convenances ou à nos intérêts ni
de se condamner à la petitesse pour nous assurer le plaisir de la.
domination. I
Je n'arrivai pas cependant du premier coup à cette vue claire.
J'étais de ceux, comme la plupart des démocrate, que l'unit^^
allemande n'effrayait pas, pourvu qu'elle fût libérale et volon-
taire, et j'avais été révolté que Bismarck la réalisât en ressusci-
tant le principe barbare de la conquête sans tenir compte de la
volonté des populations. L'annexion violente du Hanovre, de
la Hesse, de Francfort, des Duchés m'avait indigné autant que
l'expédition du Mexique. A la réflexion, il me parut que, si nous
nous devions à nous-mêmes de sauvegarder le droit par une ré-
serve, nous ne pouvions aller au delà, et que c'était aux Alle-
mands seuls de repousser par la force, s'il leur convenait, la
violence qui venait de leur être imposée. En nous en mêlant,
nous nous exposions à ce qu'ils nous répondissent comme Mar-
tine : « Et s'il me plaît d'être battue? » Je pris donc le parti de
conseiller au gouvernement et à Topinion Tacceptation loyale,
sans arrière-pensée, de la révolution accomplie en Allemagne. Je
ne me dissimulai pas que j'allais augmenter mon impopularité;
mais il me semblait qu'un effort sérieux pour prévenir la guerre,
en mettant le pied sur le tison qui devait fatalement l'allumer,
était un devoir envers Thumanité, dût-il augmenter mes dif-
ficultés et finalement échouer.
Retiré à la campagne, après un séjour à Prangins chez le
prince Napoléon avec qui je me trouvais alors en parfaite com-
munauté d'idées, je préparais un discours en réponse à celui que
prononcerait Thiers, sûrement dans un sens opposa quand fe
t.
f
S22 REVUE DBS DEUX MONDES.
reçus un billet du président de la Chambre, Walewskî, me disant
qu'il désirait m'entretenir de réformes à apporter au règlement
du Corps législatif.
III
En 1814, à Fontainebleau, au moment des angoisses suprêmes,
une femme se présenta et demanda à parler à l'Empereur. Le
grand vaincu, écrasé par les émotions, l'oublia dans l'anti-
chambre. Cette femme était la comtesse Walewska, qui venait
apporter son dévouement au père de son enfant. Cette illustre
paternité était écrite sur le \âsage de Walewski, qui ressemblait
à Napoléon autant que le prince Napoléon, mais avec plus de
beauté et moins de finesse. Lui seul affectait d'ignorer ce que
tout le monde savait. Quelqu'un ayant cru lui plaire en lui disant
qu'il ressemblait à son père, il répondit : « Personne ne m'a dit
que je ressemblasse au comte Walewski. » Bien accueilli par le
roi Louis-Philippe, comme tous ceux qui se rattachaient à l'Em-
L* pire, il avait été employé dans la diplomatie du gouvernement
^ de Juillet. De cette partie de sa carrière il avait gardé des rela-
p tions amicales et non interrompues avec Thiers^ et du goût pour
f le système parlementaire.
I II avait plus de solidité dans l'esprit que de brillant, plus
f d'obstination que de flexibilité ; il concevait avec lenteur, s'ex-
^ primait sans facilité, mais avec une telle autorité de droiture que,
s'il ne charmait pas, il imposait le respect, et personne n'avait
l'idée de croire qu'il pût ne pas dire la vérité. C'était un hon-
nête homme dans toute l'étendue du terme ; celui auquel il avait
tendu la main n'avait à redouter ni duplicité, ni trahison. Il ne
soutenait pas avec indifférence des thèses quelconques ; il croyait
à quelque chose. Dans la négociation, il allait droit au fait; son
habileté consistait à fermer; les portes de sortie, à ne pas per-
mettre les équivoques, à contraindre aux réponses décisives. Il
avait médiocrement réussi comme président : il manquait de
prestesse dans la riposte, et ne savait pas circuler avec sécurité
dans le labyrinthe du règlement; les arguties de l'opposition le
déconcertaient et, quoique animé d'un sentiment vraiment libé-
ral, parfois, dans la crainte de permettre trop, il ne permettait
pas assez.
Un mouvement semblable à celui que nous avons signalé
LÀ CRISE IMTÉRIEUBE APRÂS SADOWA. 823
dans Tesprit de Morny s'était opéré dans le sien. Effrayé du
dé<M>usu, des témérités, d^ contradictions, des aveuglemens de
la politique extérieure, il s'était convaincu, comme son prédé-
cesseur, que plus de liberté accordée au Corps législatif était
l'unique moyen de contraindre l'Empereur à plus de sagesse.
Néanmoins, s'il m'avait constamment témoigné une cordiale
sympathie, il ne m'avait pas initié à ses préoccupations. Aussi
fus-*J6 fort surpris lorsque je reçus dans ma solitude son invi-
tation.
Le 31 décembre 1866, j'étais dans son cabinet. Il ouvrit Ten-
trelien en disant qu'à Compiëgne, il était rentré en conversation
d'amitié avec l'Empereur. Il croyait comme moi que l'Empire ne
pouvait se consolider que par la liberté, et il avait engagé l'Em-
pereur à faire un nouveau pas vers le régime constitutionnel.
Après de longues hésitations, l'Empereur s'y était décidé, et les
mesures suivantes avaient été arrêtées : envoi des ministres à la
Chambre comme commissaires ; suppression du ministère d'État
ou plutôt réduction à ce qu'il avait été d'abord ; retrait de l'Adresse
et remplacement par le droit d'interpellation ; suppression des
journaux subordonnée à certaines garanties telles que l'inter-
vention du Conseil d'État. Il fit ressortir rimportance de ces
réformes, surtout de l'envoi des ministres à la Qxambre, qui lui
paraissait marquer un retour décidé au gouvernement de la
nation par elle-même. « Pour que cela s'accomplisse, dit-il, il
faut que vous nous aidiez. » Je répondis : « Ce que vous proposez
reste en deçà de mon programme : cela y conduit néanmoins;
je suis donc disposé à vous aider. — Mais il faut que vous nous
aidiez efficacement, et, pour mettre les pieds dans le plat, je vous
dirai (en prononçant ces mots, il appuyait sur chaque syllabe et
me regardait dans les yeux), je vous dirai que l'Empereur m'a
chargé de vous offrir le ministère de l'Instruction publique, avec
délégation générale à la Chambre, en qualité d'orateur du gou-
vernement. — Si je désirais entrer aux affaires, aucun ministère
ne siérait mieux à mon humeur et à mes études que le ministère
de l'Instruction publique. D'ailleurs, si je le croyais nécessaire
au service dé mes idées, je consentirais à remplir les fonctions
de garde champêtre. Seulement, je suis très résolu à ne pas
devenir ministre : je ne puis vous promettre mon concîours que
comme député. » Je lui soumis alors les argumens que j avais
exposés autrefois à Morny . «Gela ne me convainc pas, riposla-t-il ;
824 REVUE DES DEUX MONDES.
VOUS êtes indispensable au succès du plan ; l'Empereur a con-
fiance en votre caractère et en votre talent, et il a de la sym-
pathie pour votre personne ; votre nom lui parait nécessaire pour
donner à la réforme sa véritable signification, et aussi pour qu'il
ait la garantie qu'il ne restera pas sans défenseur, si M. Rouher
l'abandonne; moi-même j'ai besoin d'avoir auprès de l'Empereur
quelqu'un qui me seconde. Sans doute ce que nous ferons ne sera
pas tout ce qui est désirable : ce sera du moins un bon commen-
cement, et, avec le temps, nous obtiendrons le reste. — Mais avec
qui me trouverais-je ? — L'Empereur n'est encore fixé que sur
votre nom. » Puis il insista: « Si on ne marcbe pas en avant,
on marchera en arrière ; donnez-nous donc sans hésiter votre
concours pour marcher en avant. » Je ne me rendis pas; je
promis simplement de réfléchir. Nous nous ajournâmes au 2 jan-
vier 1867.
Je passai la journée du !«' janvier à débattre le pour et le
contre. Le soir venu, je fis connaître mes impressions à Walewski.
Écrire n'est une faute dans une négociation que quand on ruse;
quand on est loyal, c'est une garantie. Voici ma lettre : — « Mon
cher président, je suis vraiment très combattu. J'éprouve une
répugnance presque invincible à quitter ma vie paisible d'études
et de méditations et à me lancer dans la vie militante de l'ac-
tion. D'autre part, je sens que, comme citoyen, je n'ai pas le
droit de refuser mon concours à une œuvre de salut pour mon
pays. Si je m'adressais à un cœur moins droit que le vôtre, le
premier sentiment l'emporterait, et à votre ouverture je répon-
drais: Non. Avec vous, mon langage sera différent et je dirai : Si
vous le pouvez, épargnez-moi cette épreuve; faites, sans moi, avec
vos amis; mais, si vous m'affirmez en conscience que mon refus
rendrait tout impossible, je me déciderai. Je ne stipule rien
pour moi personnellement. Aucun poste ne me paraîtrait trop
humble. Mais il est deux points sur lesquels je ne puis rien con-
céder :
1® L'abandon du projet de loi de réforme militaire. Ce projet
soulève un toile général. Les ennemis de l'Empire s'en réjouis-
sent, ses amis sont consternés. La réorganisation de Parme'e ne
cessera d'être nuisible au gouvernement que si elle s* opère avec les
ressources du budget et du contingent actuels. Faire plus ne serait
opportun que si fon se propose de préparer une guerre à courte
échéance avec la jprusse. Or, je ne saurais défendre une telle
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA.
politique. J'ai blâmé, regretté les événemens de Tannée dernière
et la circulaire maladroite qui les a amnistiés, mais je considère
maintenant Funité allemande comme un fait irrévocable^ faial^
que la France peut accepter sans péril ni diminution; tant que je
ne voudrai pas perdre mon pays par des conseils fallacieux, je
ne lui conseillerai pas de méditer avec TÂutriche épuisée, eu
dissolution, une nouvelle guerre de Sept ans, dans laquelle nous
trouverions cette fois la Russie à côte de la Prusse, sans être
certains d'entraîner l'Italie avec nous. Tout ce qu'on tenieta
contre la Prusse facilitera son oeuvre au lieu de l'entraver ; un
léna môme n'y nuirait pas. La paix sans aucune arrière-pensée :
telle est la seule politique exterieure à laquelle je puissa
m'adapter.
« 2^ Cessation du pouvoir arbitraire qui pèse sur la presse et
constitution pour elle d'un régime légal quelconque. Sur ce point,
il est inutile que j'insiste ; l'Empereur lui-même sent la nécessitii
d'une réforme, et, quant à moi, je suis absolument engagé par
mes discours depuis dix ans. »
Le 2 janvier, j'étais à la présidence; nous causâmes lon-
guement. « En principe, me dit Walewski, j'accepte vos idées;
la réorganisation de l'armée est presque abandonnée; TEm-
pereur est décidé à faire quelque chose pour la presse : à vous
d'obtenir qu'il fasse beaucoup et qu'il aille jusqu'à un régime légaL
Laissez-moi entamer la négociation. L'Empereur a autant de
sympathie pour vous qu'il en a peu pour Thiers. Pour agir sur
lui, il faut le voir souvent, et cela n'est possible que quand on est
ministre. »
Le S, il me dit : « J'ai rapporte notre conversation à l'Em-
pereur. Il me semble que tout cela doit aboutir. II y a un point
sur lequel il est déjà plus rapproché de vous que moi: c'est le
droit de réunion. Il a demandé quelques joun pour réfléchir.
Puis il vous verra. »
Et deux jours après : « J'ai lu à Sa Majesté votre demie!
discours en réponse à Rouher. Il l'avait oublié et s*est écriai :
« Il est impossible que je ne m'entende pas avec un homme
qui pense ainsi. » Quand je lui ai dit que vous étiez préoccupé
de ce qui arriverait si vous ne pouviez vous accorder dans la
suite : — « Sans doute, a-t-il répondu, rien n'est impossible,
mais c'est peu probable; au contraire, ce qui nous sépare encûJe
s'aplanira. »
/
526 REVUE DES DEUX MONDES.
IV
Le 10 janvier, à cînq heures du soir, Thuissier Félix m'intro-
duisait dans le cabinet de l'Empereur au rez-de-chaussée sur la
cour. L'Empereur vint au-devant de moi en me tendant la main :
« Je vous remercie, Sire, lui dis-je, de la confiance que vous
me témoignez. — Et moi, de vos sentimens à mon égard, n 11
m'interrogea sur la situation; je la lui décrivis sans ménage-
ment, lui montrai les intérêts alarmés se demandant ce que
serait demain, ses adversaires plus ardens, ses amis désemparés,
un sentiment d'humiliation générale et surtout la crainte d'un
danger prochain, dont on s'effrayait d'autant plus qu'on ne savait
le préciser. « Le ressort principal de votre gouvernement, Sire,
a été la crainte ou la confiance qu'inspirait la vigueur de volonté
de Votre Majesté; on vous croit malade, affaibli. Si vous ne
voulez pas que le malaise s'accroisse et devienne un péril sé-
rieux, il est urgent que vous affirmiez votre initiative par un
acte résolu. Vous ne pouvez le taire par la guerre, faites-le par
des mesures libérales audacieuses, car l'immobilité, malgré ses
dangers, malgré ses inconvéniens, serait préférable à de petites
mesures timides.
— Mes renseignemens sur la situation, me dit l'Empereur, sont
conformes aux vôtres; mais quelles sont les mesures libérales que
vous me conseillez? — Avant tout l'affirmation de la paix. Placez
au ministère des Affaires étrangères un ministre dont les senti-
mens pacifiques soient notoires en France et à l'étranger, et ef-
forcez-vous par tous les moyens possibles, momentanément au
moins, de renfermer la réorganisation militaire dans les limites
du budget et du contingent actuel. » Il répondit : « Une réoi^-
nisation sérieuse est indispensable ; cette nécessité m'est apparue
en Italie : c'est l'insuffisance de notre armée et l'impossibiUté
d'en avoir une seconde sur le Rhin, qui m'a contraint à la paix
de Villafranca. Gomment rester inerte après les enseignemens
de la dernière guerre? Je sais que mon projet est impopulaire,
mais il faut savoir braver l'impopularité pour remplir son de-
voir. » — Je ne contestai pas la nécessité d'une réorganisation
sérieuse de notre mécanisme militaire. Seulement j'ajoutai :
« Votre Majesté a réalisé la plus urgente des réformes en adop-
tant le fusil Ghassepot; il en est d'autres non moins nécessaires,
LÀ CRISE INTÉRIEURE APRÈS 8AD0WA. 527
qui, au dire des hommes compétens, s'imposent dans notre tac-
tique, dans notre méthode de mobilisation et d'approvisionne-
ment, mais tout cela ne pourrait-il pas s'opérer sans toucher à
notre loi organique de recrutement? Il y a deux jours, j'ai assisté
chez votre cousin à une conversation entre Niel, Trochu, Lebrun,
de laquelle est résulté que, grâce à la longueur de notre service
militaire, à notre système de réserves qu'on pourrait encore per-
fectionner, à l'élasticité de nos contingens actuels, notre armée
a une solidité que le système prussien, plus démocratique mais
moins militaire, affaiblirait. » L'Empereur n'en convint pas; il
maintint que le nombre aurait désormais à la guerre une impor-
tance décisive ; que l'oi^anisation actuelle ne nous l'assurait pas,
et qu'il fallait absolument l'obtenir.
Je lui parlai de l'envoi' des ministres. à la Chambre. Il m'ob-
jecta : « Ne craignez-vous pas que cela ne nous ramène le ré-
gime parlementaire et que les Assemblées ne recommencent à
taire et à défaire les ministères? » Évidemment c'était la grosse
objection par laquelle les ennemis des réformes essayaient da
l'arrêter. Je répondis : « L'envoi des ministres à la Chambre ne
lui donnera pas plus de pouvoir qu'elle n'en a actuellement, car,
si cela lui convient, elle peut dès maintenant obliger Votre Ma-
jesté à renvoyer un ministre. — Comment? Expliquez-moi
cela. — Supposez que la majorité veuille se débarrasser de votre
ministre de la Justice, un orateur se lèvera et dira : Nous trou-
vons l'administration du ministre de la Justice mauvaise, nous
désirons que l'Empereur le change et, pour marquer notre vo-
lonté, jusqu'à ce que satisfaction nous ait été accordée, nous
rejetons son budget ou une section importante. Dans ce cas, que
ferait Votre Majesté? Elle serait obligée de dissoudre l'Assemblée
ou de changer de ministre. — C'est vrai, » répondit-il.
Quant à la presse, je lui démontrai que le petit palliatif do
Walewski était insuffisant. Le régime administratif avait fait son
temps, et il fallait se résoudre à renoncer à la nécessité de l'au-
torisation préalable et des avertissemens, et établir une loi or-
ganique et définitive, non pas en revenant aux rengaines passées,
mais selon des principes plus rationnels : faire correspondre à
la suppression des rigueurs exceptionnelles du régime de 1852
l'abolition des privilèges également exceptionnels des lois pré-
cédentes, en soumettant la presse au régime du droit commun,
les délits déférés aux tribunaux correctionnels et les crimes seu
828 REVUE DES DEUX MONDES. .
lement aux Cours d'assises. On pourrait aussi rendre obligatoire
l'interdiction de publier les .débats que les tribunaux ont la fa-
culté de prononcer dans toutes les affaires. Il serait plus essentiel
encore de modifier le système des peines : pas de prison, ce
qui donne un air de martyre; atteindre la racine du mal. Le
journaliste violent pèche par ambition , en vue de se créer im
rôle politique, ou par cupidité, dans l'espérance d'accroître le
nombre de ses abonnés ; punissez-le au point sensible, prononcez
contre lui l'incapacité des droits politiques et l'amende : cela lui
paraîtra plus dur que la prison, et ce sera plus efficace. — Mais
au bout d'un certain temps les tribunaux se lassent de con-
damner. — Sans doute, alors c'est un symptôme que quelque
chose va mal et un avertissement d'aviser. » L'Empereur reprit :
« Les évoques gallicans me demandent la suppression du Monde
qui, disent-ilS| enflamme les prêtres et les fanatise. Pourrait-on
le supprimer avec votre loi? — Certainement, mais après une
condamnation judiciaire, et il n'est pas désirable qu'on le fasse.
Les prêtres ne sont pas rendus ultramontains par la lecture du
Monde; ils s'abonnent au Monde parce qu'ils sont ultramontains. »
Nous en vînmes à la loi sur le droit de réunion : liberté de
se réunir, excepté sur la voie publique, sans autorisation,
moyennant une simple déclaration préalable, en tout temps, quand
il s'agira de matières non politiques, et pendant les vingt jours
qui précéderont un scrutin électoral. « Ne craignez-vous pas
que l'on recommence les clubs? — Non, Sire, puisque la liberté
des réunions politiques n'existerait que pendant les vingt jours
qui précèdent une élection. Ces réunions électorales ainsi res-
treintes ne pourront que profiter au gouvernement; elles rom-
pront la discipline des partis par la discussion, empêcheront les
élections de ressembler à des conspirations et déjoueront les
coalitions subversives. — Il y aurait, dit l'Empereur, un meil-
leur moyen de les déjouer, ce serait de supprimer les scrutins
de ballottage et de décider, comme dans la loi de 1848 et comme
en Angleterre, que les élections auront lieu à la majorité rela-
tive. — Je n'ai pas réfléchi. Sire, à ce moyen. »
J'y ai réfléchi depuis et je regrette de ne m'être pas rallié à
Topinion de TEmpereur, car elle était profondément juste. Les
scrutins de ballottage sont la facilité des coalitions subversives,
parce qu'ils permettent des rapprochemens monstrueux, que la
passion ou l'intérêt rendraient impossibles avant qu'un premier
^
LA CRISE INTÉRIEURE' APRÈS SADOWA. 529
tour ait indiqué où étaient les chances. Tout gouvernement ayant
le souci de sa stabilité doit les proscrire. D'ailleurs, quoi de plus
illogique que de ne pas se contenter au premier tour d'une ma-
jorité relative qui suffira au second? Dans les élections acadé-
miques, on exige la majorité absolue, mais on s'y tient jusqu'à
la, fin, et, dussent les tours de scrutin se multiplier à l'infini, il
n'y a pas élection tant que cette majorité absolue n'a pas été
obtenue. Il en est de même dans une élection plus haute, celle
du Souverain Pontife par le Conclave.
Tous ces points parcourus et discutés, l'Empereur me dit :
ce Je suis de votre avis : il faut que je fasse (^elque chose de ré-
solu et de libéral. Mais j'hésite sur l'opportunité. N'aurais-je pas
l'air de vouloir me faire pardonner mes échecs au Mexique et
en Allemagne? Par des raisons qu'il serait trop long d'expliquer,
je n'ai pas pu profiter des affaires allemandes et je suis obligé de
revenir du Mexique. Dans cette situation, des concessions ne
m.'afraibliraient-elles pas? — Je ne le. crois pas, Sire. Je pense
«qu'elles calmeraient l'opinion, h laquelle, d'ailleurs, vous ne
pouvez accorder d'autre satisfaction, puisque vous ne voulez pas
l^ guerre. — Ne dira-t-on pas que j'ai abdiqué entre les mains de
ï^ï^es ministres? — C'est aujourd'hui, Sire, qu'on le dit. La réa-
lisation du plan que médite Votre Majesté serait, au contraire,
^-Mx yeux de l'opinion, comme un réveil, une reprise d'énergie.
-^^ toute chose il y a des objections; elles n'arrêtent que les
l^^tits esprits; dès qu'on a trouvé la raison de décider ^ il faut
^^^vancer sans en tenir compte. — Ne vaudrait-il pas mieux, afin
^-^ ne pas se donner l'air de fuir devant une discussion, ajourner
^ ^^squ'après le vote de l'Adresse ? — Je ne le crois pas. Pendant
'^^tte discussion, des demandes impératives de liberté seront re-
^^^uvelées, et la décision que vous aurez ajournée paraîtra une
^^^issance à leurs sommations. Il suffira d'une note au Moni-
wr, annonçant d'avance que le gouvernement acceptera la pre-
ière interpellation sur les affaires d'Allemagne ou sur les af-
^ ^^ires d'Italie, et l'on verra bien que ce n'est point par crainte
^-^^ la discussion que vous supprimez cette vieillerie inutile de
^ ""^ adresse. Quant à vos intentions de réformes, le mieux sera de
annoncer dans le discours du Trône, dont l'effet sera d'autant
us grand qu'on n'attend plus rien de libéral de Votre Majesté
^^ qu'on en craint tout le contraire, un coup à la Narvaez. — Je
*^ sais, » répondit-il.
ToxB XXI. — 1904. 34
S30 REVUE DES DEUX MONDES.
L'entretien durait ainsi depuis plus d'une heure et demie sur
uTi ton de gaîtéy d'épanouissement, de confiance, allant sans
cesse croissant. D'une voix pleine et douce, et, « avec la tran-
quille grandeur des choses naturelles, » il me dit : <( Je ne veux
que le bien. Si je ne me croyais pas utile à ce pays, je m'en
ireîs sans hésiter. » Jusque-là, pas un mot n'avait été prononcé
sur moi. « Et vous? me dit-il tout à coup. On me dit que vous
ne croyez pas pouvoir entrer aux affaires. — C'est vrai, Sire, et je
vous prie de ne pas me le demander. Laissez-moi prouver qu'il
est des hommes de conviction pour lesquels la modération n'est
pas te moyen de parvenir ; mon concours sera d'autant plus effi-
cace qu'il sera plus indépendant. — Vos raisons sont trop bonnes,
répondit l'Empereur, pour que j'y oppose une seule objection ;
mais il est bien entendu que ce n'est que (tune manière momen-
tanée que je vous fends votre liberté. — Je vous remercie, Sire.
Vous me trouverez à votre disposition quand vous le jugerez
iTuHspensable, mais, tant que vous avez à votre service l'immense
talent de Rouher, vous n'avez besoin de personne. — Oui, il a
un grand talent, et, ajouta-t-il en souriant, il trouve les expédions
avec facilité. J'ai l'intention de le placer aux Finances. Ne pour-
riez-vous pas m'indiquer des noms nouveaux? Je ne puis re-
pr*ïûdre des personnes que j'ai déjà mises aux divers ministères.
Mon cousin, qui a beaucoup d'esprit, surtout quand il s'agit de
critiquer, me disait : « Vos ministres sont des Maître Jacques ;
vous les habillez tantôt en cochers, tantôt en cuisiniers. » Cette
diëette d'hommes est affligeante ! On dit que cela tient à la forme
do mon gouvernement, mais il en est de même en Angleterre :
excepté M. Gladstone, on en est réduit à aller sans cesse de lord
John Russell à lord Derby.
— Votre Majesté a-t-elle pressenti M. Rouher? — Non, quel-
ques mots en l'air, je ne me suis confié qu'à l'Impératrice et à
Walewski. L'Impératrice est de mon avis sur le fond, mais elle
nù croit pas le moment opportun. Voudriez-vous aller en causer
avec elle demain à cinq heures? — Très volontiers. » Il me
quitta, se rendit chez l'Impératrice, et, en revenant, me dit
qu'elle me recevrait avec plaisir le lendemain, a Seulement, nous
sommes dans une maison de verre et, coname il est essentiel
qu'on ne se doute de rien, ne revenez pas ici ; allez chez Pietri,
il vous conduira aux appartemens de l'Impératrice. » Il me de-
manda encore si je consentirais à conférer dans son cabinet avec
w^
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA. S31
Rouher. Je consentis. Enfin, debout, au moment de le quitter,
je lui dis : « Je suis heureux de la grande détermination que va
pi'endre Votre Majesté. Qu'elle compte sur mon dévouement! —
J'y compte absolument, » répondit-il. Et il répéta en appuyant :
'* Je n'accepte d'être privé de votre concours actif que d'une ma-
^i^îère momentanée. »
Le 11, à cinq heures, Pietri me conduisit auprès de Tlmpéra-
t«ce. Elle insista sur l'inopportunité : « Je comprenais le décret
du 24 novembre rendu en pleine force ; un nouveau décret, qui
axirait l'air de parer à ime liquidation, me semble une cause
d'affaiblissement. — Votre argument, Madame, répondis-je, porte
beaucoup plus loin que vous ne pensez, car sa véritable con-
olnsion serait non d'ajourner, mais de ne rien faire 'jamais; plus
yous retarderez, plus vous paraîtrez céder à une nécessité humi-
liante. — Cela me frappe, » dit-elle. Au contraire, elle n'admit
aucune de mes objections à la loi militaire : avec une connais^
sance très précise du sujet et une éloquence véritable, elle m'ex-
pliqua, qu'une réforme était urgente, qu'on avait trop tardé;
^'était sa conviction depuis 1859 : « En vue d'xme attaque sur le
I^hîn, mon oncle Jérôme voulut alors me faire signer un décret
d-e mobilisation de 300 000 gardes nationaux; je ne voulus pas,
ïïialgré l'avis de la majorité des ministres, consentir à signer là,
devant l'Europe, un aveu de notre impuissance militaire. J'écri-
"^s à l'Empereur, et la paix de Villafranca fut conclue; il ne faut
pas que nous nous retrouvions un jour dans une situation sem-
*^lable; l'Empereur donne une preuve de plus de son dévoue-
^^ent à la France en se créant des difficultés dans le présent pour
assurer l'avenir. »
En quittant l'Impératrice, je laissai entre les mains de Pietri,
pour le remettre à l'Empereur, un résumé précis des idées que
j^ lui avais soumises. Le lendemain, je reçus la réponse sui-
vante écrite tout entière, y compris la suscription, de la main
^« Napoléon III : « Je vous remercie, monsieur, de la lettre que
v^us m'avez écrite et qui contient le résumé aussi clair que précis
^^ notre conversation. Notre entretien m'a laissé la plus douce
^Hipression, car c'est pour moi une grande satisfaction de causer
^"Vec un homme dont les sentimens élevés et patriotiques planent
S32 REVUE DBS DEUX MONDES.
au-dessus des petits imtérêts de personnes ou de parti. Quoi-
que décidé à suivre la route dont j'ai tracé le but, il y a quelques
mois à Walewski, je voudrais bien causer encore avec vous et
Rouher des détails d'exécution. Croyez bien que ce qui me re-
tient n'est ni l'incertitude, ni une vaine infatuation de mes pré-
rogatives, mais, la crainte de m'ôter les moyens de rétablir dans
ce pays, troublé par tant de passions diverses, Tordre moral, base
essentielle de la liberté. Ce qui m'inquiète au sujet d'une loi sur
la presse, ce n'est point de trouver la force qui réprimera, mais
la manière de définir dans ime loi les délits qui méritent une
répression. Les articles les plus dangereux peuvent échapper à
toute condamnation, tandis que les plus insignifians peuvent
tomber sous le coup de la loi. Là. a toujours été la difficulté.
Néanmoins, pour frapper les esprits par des mesures décisives ,
je voudrais d'un coup établir ce qu'on a appelé le couronnement
de r édifice ;*\q voudrais le faire afin de ne plus y revenir, car il
m'importe et il importe surtout au pays d'être définitivement
fixé. Il faut marquer résolument le but que je veux atteindre sans
avoir l'air d'être entraîné d'années en années à des concessions
successives, car on tombe toujours, comme l'a dit M. Guizotydu
côté où Ton penche, et je veux marcher droit et ferme, sans os-
ciller, tantôt à droite, tantôt à gauche. Vous voyez que je vous
parle avec une grande franchise, vous m'avez inspiré une en-
tière confiance, et mes inspirations me sembleront toujours d'au-
tant meilleures qu'elles seront conformes aux vôtres. Croyez à
tous mes sentimens. »
Le plus difficile n'était pas franchi. Il fallait que l'Empereur
communiquât son dessein à ses conseillers et résistât aux efforts
qu'ils tenteraient indubitablement pour l'en détourner. Magne
fut le premier mis au courant. L'Empereur lui demanda même
de rédiger un exposé de motifs et un décret. Walewski avait,
après cette audience, trouvé l'Empereur tout joyeux: ce Cela me
donne bon espoir, me dit-il, il est ainsi quand il a pris son parti.
Il n'a jamais été plus gai que dans les deux jours qui ont pré-
cédé le coup d'État. Lorsqu'il délibère, il est sombre et morose. »
Je lui montrai la lettre que j'avais reçue. « C'est un témoignage
énorme de confiance ! s'écria-t-il. A quelle heure avez- vous reçu
cette lettre ? — A cinq heures. — C'est donc après son entretien
avec Magne. Allons, cela marche bien ! »
Cela mai*cha beaucoup moins bien le 13. L'Impératrice, très
(
IP^*^
Là crise intérieure' après SADOWâ. S33
Agitée, voulait qu'on soumit la question au Conseil des ministres,
^'Empereur ne consentit à instruire que La Valette et Rouher.
Celui-ci se montra fort ii*rité. « C'est un tour de Walewski,
dit- il. — Je ne permettrai pas qu'on dise cela, répondit l'Em-
pereur; c'est moi qui ai voulu, c'est moi qui me suis adressé à
W'alewski. » Le môme soir, au rendez- vous qui m'avait été fixé
à. cinq heures, je ne trouvai pas Rouher. L'Empereur me dit
qxie, retenu par une commission, le ministre d'Etat n'avait pu
venir.
Il me lut un projet de décret et un exposé de motifs fort
l>ien faits, dont il ne nomma point l'auteur, sur la suppression
de l'Adresse, le droit d'interpellation, l'envoi des ministres à la
Cliambre. Il ne revint pas sur le droit de réunion. Quant à la
smjppression de l'autorisation préalable, la substitution du pou-
v^oir judiciaire au pouvoir administratif, il reprit son objection
suir la difficulté de définir les délits. — « La difficulté, dis-je, a
d^jàété résolue. Que Votre Majesté veuille bien se faire apporter
^^TCk Code, et je lui lirai l'énumération de tous les délits de
ï> Presse punis, la plupart, en vertu de lois rendues par des Assem-
t^lées républicaines. Mais je préviens Votre Majesté que la lecture
■^« sera pas courte. » Le Code apporté, je lus l'énumération.
t^ iiand j'eus fini : « Ah ! dit-il en riant, la litanie est complète.
-^ Vous le voyez. Sire, une loi sur les délits de presse n'est donc
F^^ à faire. — Non, vous avez raison, elle est faite. — Pourquoi,
^* ailleurs, ajoutai-je, refuseriez-vous la liberté de la presse?
^^iie peut-on écrire de vous de plus que ce qu'on écrit? Cette
*- alerté n'aura qu'un effet, c'est de permettre contre vos minis-
^^^^>es ce qui se permet uniquement contre vous. — Le fait est que
^^-^ messieurs me consultent parfois, mais qu'en général je ne
lis pas ce qu'ils font. — Eh bien ! Sire, les journaux vous l'ap-
►^ï^ndront de temps à autre. — Du reste, je suis décidé. Ce qui
le décide surtout^ c'est qu'en fait on a beaucoup de liberté et
i ^^i l'air de n'en laisser aucune. » 11 ajouta : « Ce que j'accorde
^^t considérable, et, si je sortais du premier Empire , on le re-
^^^^nnaîtrait; mais comme je succède à des gouvernemens parle-
*^^entaires, tant que je ne verserai pas dans l'ancienne ornière,
^^^ trouvera que j'accorde peu ; vous le verrez, Thiers le dira.
Sans doute, mais tous les esprits équitables rendront justice
^ la généreuse initiative de Votre Majesté. »
J'avais obtenu de Walewski plus qu'il ne m'avait offert, de
534 BEVUE DES DEUX MONDES.
TEmpereur plus que Walewski ne m'avait concédé, et j'avais
conservé ma liberté. Je sortis tout heureux du cabinet im-
périal. Je ne ressens plus le même contentement en racontant
ce passé.
Il est erroné de croire C[ue sans ambition on puisse exercer
une action politique efficace. La Bruy^e a dit : « Je ne mets
au-dessus du grand politique que celui qui néglige de le deve-
nir et qui se persuade que le monde ne mérite' pas qu'on s'en
occupe. » Juge-t-on le monde digne qu'on s'en occupe, il faut
être ambitieux, non d'argent, c'est bas; non de vanité, c'est sot:
il faut être ambitieux de pouvoir. Il faut le rechercher, le conqué-
rir, s'y complaire, s'y cramponner, ne l'abandonner que lorsque,
les forces épuisées, on ne peut plus le retenir par les mains, ni
même par les dents. En eût-on peu le goût, il faut l'aimer pour
les autres : on n'obtient pas un résultat politique, seul, sans
l'appui d'une armée de partisans ; or, toute armée veut une solde
et il n'a pas de parti celui qui ne montre pas au bout d'un succès
le partage d'un butin. Le désintéressement est une vertu privée,
non une vertu d'État. Dans la lutte des partis, il affaiblit :
apportez à vos partisans les réformes les plus amples, ils les trou-
veront mesquines s'ils ne s'en promettent pas des places ; les plus
insuffisantes leur sembleront parfaites s'ils y trouvent un profit
Toute collectivité politique est cupide ; les idées n'y sont que le
mot de passe des appétits. D'ailleurs, il ne sert de rien d'être
sans ambition; on vous prête celle que vous n'avez pas, et le
détachement n'est imputé qu'à l'impuissance.
Je juge donc fausse aujourd'hui la conception qui m'avait
paru superbe en 1867, de transformer TEmpire autoritaire en
Empire libéral, sans rechercher le pouvoir (1). Morny, Walewski
et d'autres amis avaient raison contre moi en voulant me faire
sortir de cette abstention imprévoyante. Il ne suffit pas de con-
cevoir un plan, de le formuler, de le défendre, de l'imposer: l'es-
sentiel c'est de l'appliquer. Ce qui est excellent en théorie devient
souvent faux dans la pratique, par excès ou insuffisance, par
maladresse ou précipitation ; on ne peut vraiment répondre que
de ce qu'on exécute soi-même. Dans la circonstance actuelle, mon
erreur était aggravée par le caractère de celui auquel je conseil-
lais à l'Empereur de confier l'évolution nouvelle. Avocat incom-
(1) Voir t. V, Empire libéral, p. 147.
LA CRISE INTÉRIEURC APRÈS SADOWA. S3S
parable, Rouher eût aussi hien plaidé le dossier liberté qu'il avait
fait le dossier autorité s'il avait été libre de l'accepter; mais un
parti violent, lié à sa fortune, pourvu que lui-même fût le ser-
viteur de ses intérêts, ne le lui permettrait pas. On a toujours
tort de demander à quelqu'un ce qui ne se concilie pas avec les
nécessités de sa situation; vous l'accordàt-il un moment, il ne
persiste pas.
Donc, au lieu de faire des efforts pour que l'Empereur ne
m'obligeftt point à prendre le ministère de l'Instruction publique,
j'aurais dû lui réclamer un ministère prépondérant et dire : « Je
ne saurais entrer aux affaires à la place de Duruy, que j'estime
grandement, le seul libéral de votre cabinet. Je ne puis non plus
accepter de représenter le gouvernement à côté de Rouher; cela
est impratique. Qui dirait le mot décisif? Est-ce lui? Est-ce moi?
Si c'est lui, je ne serai plus que son subordonné, ce à quoi je ne
consentirai pas. Si c'est moi, il deviendra le trophée de ma vic-
toire, ce que sa dignité lui défend. Il faut que vous choisissiez
entre lui et moi. Avec lui, vous pourrez opérer les petites ré-
formes; avec moi, vous devrez vous résoudre aux grandes* Je
reste convaincu, comme je l'ai déjà dit, que les petites réformes
ne profitent qu'à vos ennemis et que les grandes seules vous
donneront une force. Renvoyez donc M. Rouher, le plus hono-
rablement possible, et chargez-moi de composer un ministère
dont la mission sera d'achever la transformation libérale et de
couronner vraiment l'édifice. Entre le système de 1852 et celui
inauguré en 1860, il n'y a pas d'abri sûr, retournez au premier
ou achevez le second. » L'Empereur aurait-il écouté alors ce
conseil qu'il suivit plus tard ; un tel degré de confiance, un tel
courant de sympathie s'était établi entre nous que je le crois.
Ne l'eût-il pas regretté les jours suivans, je n'oserais l'affirmer*
Quoi qu'il en soit, la constitution d'un ministère libéral à cette
époque eût prévenu tant de tiraillemens, tant d'erreurs, qu'y
pousser de toute sa force était un devoir.
VI
On comprend la vive contrariété d'amour-propre de Rouher
à l'annonce que lui fit l'Empereur de la victoire imprévue de ma
politique. Il essaya de l'arrêter, non en face, mais en présentant
des objections de détail, et en se plaignant des procédés. La
S36 REVUE DES DEUX MONDES.
Valette agissait auprès de Tlmpératrice, ravivait ses scrupules,
menaçait de sa démission et de celle de Rouher. Magne trouvait
l'Empereur troublé.
Dans un conseil tenu le 17, il exposa néanmoins son plan de
réformes. Ce fut un toile général, conmie il n'y en eut jamais
depuis le commencement du règne. Baroche surtout fut véhé-
ment. « Nous en reparlerons ime autre fois, » dit l'Empereur.
Et il leva la séance (1). Dans la journée du 18, Rouher et Fould
eurent de longues conférences avec lui. Ils ne le détournèrent
pas. Lie 19 au matin, il réunit ses ministres, les remercia de leur
zèle et leur demanda leur démission qu'ils donnèrent immédia-
tement de vive voix. Puis il envoya au Moniteur officiel une
lettre annonçant les réformes , qui fut insérée dans le numéro
du 20 janvier.
« Monsieur le ministre, on se demande si nos institutions ont
atteint leur limite de perfectionnement ou si de nouvelles amé-
liorations doivent être réalisées; de là une regrettable incertitude
qu'il importe de faire cesser. — Jusqu'ici, vous avez dû lutter
avec courage en mon nom pour repousser des demandes inop-
portunes et pour me laisser l'initiative de réformes utiles lorsque
l'heure en serait venue. Aujourd'hui, je croîs qu'il est possible
de donner aux institutions de l'Empire tout le développement
dont elles sont susceptibles et aux libertés publiques une exten-
sion nouvelle sans compromettre le pouvoir que la nation m'a
confié. Le plan que je me suis tracé consiste & corriger les
imperfections que le temps a révélées et à admettre les progrès
compatibles avec nos mœurs, car gouverner c'est profiter de
l'expérience acquise et prévoir les besoins de l'avenir. — Le
décret du 24 novembre 1860 a eu pour but d'associer plus direc-
tement le Sénat et le Corps législatif à la politique du gouver-
nement, mais la discussion de l'Adresse n'a pas amené les ré-
sultais qu'on devait en attendre; elle a, parfois, passionné
inutilement l'opinion, donné lieu à des débais stériles et fait
perdre un temps précieux pour les affaires ; je crois qu'on peut,
sans amoindrir les prérogatives des pouvoirs délibérans, rem-
placer l'Adresse par le droit d'interpellation sagement régle-
menté. — Une autre modification m'a paru nécessaire dans
les rapports du gouvernement avec les grands corps de TÉtat;
(1) Carnet de Vaillant, 17 janvier 1867.
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA. S37
j'ai pensé que, en envoyant les ministres au Sénat et au Corps
législatif, en vertu d'une délégation spéciale, pour y participer
à certaines discussions, j'utiliserais mieux les forces de mon
gouvernement, sans sortir des termes de la Constitution qui
n'admet aucune solidarité entre les ministres et les fait dépendre
uniquement du chef de TÉtat. — ^tfais là ne doivent pas s'ar-
rêter les réformes qu'il convient d'adopter; une loi sera proposée
pour attribuer exclusivement aux tribunaux correctionnels l'ap-
préciation des délits de presse et supprimer ainsi le pouvoir
discrétionnaire du gouvernement. Il est également nécessaire de
régler législativement le droit de réunion en le contenant dans
des limites qu'exige la sûreté publique.
« J'ai dit, Tannée dernière, que mon gouvernement voulait
marcher sur un sol affermi, capable de supporter le pouvoir et
la liberté. Par les mesures que je viens d'indiquer mes paroles
se réalisent, je n'ébranle pas le sol que quinze années de calme
et de prospérité ont consolidé, je l'affermis davantage en rendant
plus intimes mes rapports avec les grands pouvoirs publics, en
assurant par la loi aux citoyens des garanties nouvelles, en ache-
vant enfin le couronnement de l'édifice élevé par la volonté natio-
nale. Sur ce. Monsieur le ministre, je prie Dieu qu'il vous ait
en sa sainte garde. » (19 janvier 1867.)
Cette lettre ne me satisfit pas. Je trouvai qu'elle manquait de
souffle, d'élan, d'ampleur; que le couronnement de l'édifice, s'il
devait se borner à ce qui était annoncé, était trop maigre et ne
supposait pas un édifice bien imposant. J'y sentis un premier
refroidissement.
L'acte de l'Empereur n'en consterna pas moins la cour et le
vieux parti impérialiste; ils répétaient à l'envi ce que Vaillant
écrivait dans son Carnet : « Moi, je ne sais qu'une chose, c'est
qu'il y aura un cabinet; que ce cabinet sera plus puissant que
l'Empereur; et que c'est un amoindrissement considérable du
Souverain, comme une abdication. » Rouher accrut leur épou-
vante en annonçant l'intention de se retirer. Lui parti, l'Empe-
reur serait contraint de confier le pouvoir à Emile Ollivier ; ce
jeune infatué accélérerait le mouvement, et l'on tomberait dans
l'odieux parlementarisme. Il fallait retenir Rouher; il écarterait
un homme dangereux et rendrait moins nuisibles les lois impru-
dentes, les entourerait de restrictions préservatrices, les atténue-
rait dans l'application, et, qui sait? peut-être avant leur mise en
538 REVUE DES DEUX MONDES.
pratique, réussirait à en démontrer les périk et à en obtenir
retrait. L'Impératrice le pressa de ne pas les abandonner da
une épreuve périlleuse , à la veille même du jour où les
sources de son talent seraient nécessaires à la défense des aci
de l'année précédente. Qui serait de taille à le remplacer? C
insistances persuadèrent d'autant plus Rouber qu'il redout
l'influence que je prendrais sur l'Empereur dans des relation
familières de chaque jour, à cause des similitudes de sentimei
et d'idées qu'il supposait entre nous. « Si nous les laissons s'a
crocher, disait-il, on ne pourra plus les séparer. » Il aimait
pouvoir; il avait pris une longue habitude de la domination,
l'idée de retomber dans un néant relatif lui était pénible. Il av
en outre un réel attachement à la famille impériale ; se senta^.ot
les forces de la bien servir, il ne se résignait pas à ne le pouv^=>ir
plus. Il se laissa retenir, et l'Empereur, voulant effacer ses clé-
plaisirs, lui donna, en le conservant au ministère d'État, le cBttî-
nistère des Finances.
Le maréchal Niel remplaça Randon à la Guerre; l'amL:*"»!
Rigault de Genouilly, Chasseloup-Laubat à la Marine ; Forc^<l^
de la Roquette, Béhic aux Travaux publics; Baroche resta au Aa
Justice, Vaillant à la Maison de l'Empereur, Moustier aux Affai*^^
étrangères, et Duruy à l'Instruction publique.
Vaillant, dans ses Carnets^ a, sur les premiers Conseils ^^^
nouveau ministère, deux petits croquis très significatifs : « ^^^
a l'air un peu étonné de ce qui s'est passé, de ce que l'on a fa.^
l'Empereur a l'air plus étonné que tout le monde. » — « L'Ii
pératrice assiste au Conseil ; on y traite des attributions à donn^ '
au Sénat et de la loi à faire sur la presse ; on se débat cont^^
des impossibilités, on tourne dans un cercle des plus vicient
donner et retenir ; on a déraillé décidément (1). »
Donner et retenir, c'est la tactique que Rouher va faire pr«
valoir. Le public en eut le pressentiment et ne fit pas bon accue
au remaniement ministériel. La portée des changemens libérai,
en fut diminuée. « Si c'est là le couronnement, disait-on, il
digne de l'édifice. C'est un piège grossier, brutal, qui consiste
couronner un bon verre d'arsenic avec un peu de vin bleu de
Courtille sucré sur les bords. Allons, bois ça, et va dormir (2)^'
(1) 23 et 25 janvier 1867.
(S) Quinet à Jules Ferry, 23 Janvier 1867.
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SA DOW A. 539
La haute valeur de Tacte fut cependant mise en relief dans
une chronique de la Revue des Deux Mondes, dont le retentis-
sement fut d'autant plus considérable que son auteur, Forcade,
était un panégyriste constant de Thiers, un des défenseurs les
plus écoutés de la liberté. <c Le fond des choses, dans les nou-
velles mesures, ce n'est rien moins que la renonciation au pou-
voir discrétionnaire qui a perpétué pendant quinze ans la dicta-
ture; c'est le commencement d'un système nouveau qui, dans
de certaines limites, non seulement admet, mais sollicite la par-
ticipation directe et continue du pays au gouvernement de lui-
même... C'est une victoire de la force des choses consentie par
une prévoyance éclairée de patriotisme. Les discussions trop pro-
longées de TAdresse ont toujours été à nos yeux une application
malencontreuse du gouvernement représentatif. Cette manière
de procéder, au début d'une session, par une revue des questions
rétrospectives et de poser des questions de cabinet sur des don-
nées générales a toujours eu le défaut de n'être point pratique et
de nuire à la vraie politique des affaires. Elle excitait des pas-
sions, donnait lieu à des manœuvres, entretenait dans la contro-
verse politique un ton violent et déclamatoire qui n'est point
compatible avec la pratique régulière et solide du gouvernement.
C'était une mauvaise pratique qui ne pouvait d'ailleurs se
recommander par l'expérience d'aucune autre nation librement
gouvernée. Le changement apporté à la situation de la presse par
rabolition des décrets de 1852 est peut-être la plus considérable
des réformes... c'est vraiment la fin d'une captivité d'Egypte...
Nous pourrons maintenant supporter d'un cœur plus léger les
premiers tàtonnemens d'une législation nouvelle s'efforçant de se
rapprocher du droit commun. »
Je n'avais rien confié au prince Napoléon, mais, la veille de la
lettre impériale, j'allai tout lui raconter. Il fut parfait, sans aucun
dépit de ce que je lui eusse gardé le secret. Après la modifica-
tion ministérielle, je le trouvai moins content. Cependant, il me
dit : « L'Empereur tiendra bon, il veut tenter loyalement
répreuve, mais il n'est pas absolument sûr qu'elle réussisse et
il se ménage une retraite. Et vous pouvez croire à ce qu'il dit,
car il ne ment jamais. Quelquefois il se protège par le silence, et
il ne dit rien ; mais, quand il parle, il dit tout. Du reste, il est
bien fatigué; il est malheureux : il n'a plus d'amis, il s'ennuie. Il
^
h 540 REVUE DES DEUX MONDES.
g est vraiment malade de la moelle épinière et de la vessie; il
n'en a- pas pour plus de trois ou quatre ans. »
Rouher^ ayant accepté en principe le programme libéral, de-
[r manda à TEmpereur quelles dispositions il entendait insérer
1^ dans les lois annoncées. L'Empereur lui répondit-: c( Causez-en
j: avec M. Emile OUivier : entre gens de métier, vous vous enten-
fy drez tout de suite. » Il était difficile de refuser une seconde fois
^^ à TEmpereur cette démarche auprès de moi. Il la fit donc, et, sur
[;, son invitation, je me rendis au ministère d'État. Il me reçut sans
cordialité et me dit d'un ton embarrassé : « L'Empereur m'a
chargé de causer avec vous de la loi sur la presse et le droit de
réunion. — J'y suis prêt, répondis-je, mais, conmie, avant tout,
j'aime les situations nettes, permettez-moi de vous instruire de
ce qui s'est passé. » Je lui racontai tout en n'omettant que ma
correspondance avec l'Empereur. « Vous voyez que, si j'avais
voulu être ministre, je le serais, et non seulement ministre
de l'Instruction publique, mais ministre de la parole. Loin de
vous miner, j'ai offert de vous soutenir; il est inexact que mon
désir soit de vous remplacer ; pas un de mes cheveux n'y pense :
si on vous rapportait de moi un propos ou ime démarche qui
parût contredire ces déclarations, je vous prie de mïnterpeller.
Du reste, je vous prouverai mes dispositions, en vous envoyant
mes notes importantes sur la presse. » Je l'engageai à exécuter
avec lai'geur le programme nouveau. — Il répondit : « Je suis
de votre avis, il ne faut pas ruser avec l'opinion, il faut toujours
tenir plus que Ton ne promet. »
Quelques jours après je reçus une lettre toute dégelée :
« Mon cher député, je vous remercie de la communication que
vous m'avez faite, j ui lu ces notes avec grand intérêt. Je n'ai
eu qu'à me louer de la franchise qui a présidé à notre entretien,
el je u attacherai aucune importance à des insinuations qui cher-
cheraient ù dénaturer vos intentions. Au fond, croyez que je
cherche à assurer au programme de l'Empereur Toxécution la
plus sincère et la plus loyale; toute autre solution serait sans
valeur. Recevez, mon cher monsieur OUivier, Tassuranco de mes
sentimens affectueux. » (27 janvier.) U se mit à Tœun-e sans
retard en réglementant par le décret du 5 février les nouveaux
rapports qui allaient s'établir entre les corps de l'État et TEmpe-
reur.
Walewski, de son côté, innovait aussi ; il faisait rétablir !a
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA. 541
tribune. Depuis 1851, elle avait été remplacée par le banc des
commissaires du gouvernement. Cet ^rangement, tout naturel
dans une salle rectangulaire où, comme en Angleterre, le parti de
l'opposition est d'un côté et celui du gouvernement en face, était
très gênant dans une Chambre disposée en amphithéâtre, et
chaque orateur, parlant de sa place, était difficilement entendu
de toute l'Assemblée. Mais cela était fort commode à Tbiei*s, qui,
au lieu de se fatiguer en restant debout, avait pris l'habitude de
s'asseoir, pendant qu'il parlait, sur le banc placé derrière lui.
Quand il apprit qu'on lui retirait cette commodité, il entra dans
une exaspération aussi violente que s'il s'agissait du salut de la
France, et il écrivit lettres sur lettres de protestation à Wa-
lewski. Celui-ci ayant persisté, il se rabattit à ce que la tribune
fût adaptée à son usage particulier. Avec l'assentiment de l'ex-
cellent président, il la fit refaire plusieurs fois jusqu'à ce qu'elle
fût à la portée de sa petite stature ; les hommes de taille ordi*
naire pouvaient à peine s'en servir.
Ce changement matériel produisit dans l'opinion xme impres-
sion plus considérable que la lettre du 19 janvier. — La tribune
est rétablie, cela signifiait : La liberté est rendue. Ceux qui ne
s'en applaudissaient pas s'en efl'rayaient. Vaillant écrit : « Dans
la nuit du 3 au 4 février, je rêve qu'on me mène à la guillo-
tine; j'approche de la machine; ello était voilée; le voile
tombe!... c'était la tribune qu'on rétablit à la Chambre. »
VII
Je n'avais reçu aucun signe de Rouher depuis sa lettre, et
j'ignorais ce qu'il préparait. Je savais seulement que ses amis
me minaient dans la majorité et tenaient contre moi les plus
mauvais propos : il ne fallait pas crbire à mon désintéressement;
je ne me fixais à rien; j'oscillais perpétuellement entre mes
anciens amis et la majorité; je n avais pas réussi à être ministre;
j avais voulu sans succès renverser le ministre d'État, etc. Toute-
fois, en entrant dans la séance, je m'avançai vers son banc et je
lui tendis la main en signe de concours, ce que je n'avais jamais
fait. J'obtins, non sans peine, de tous les signataires de l'amende-
ment des Quarante-Deux qu'ils voteraient pour l'ordre du jour,
c'est-à-dire pour le gouvernement, dans Tinterpellation déposée
542 REVUE DES DEUX MONDES.
par la Gauche sur les « modificatious apportées aux décrets du
24 novembre 1860. »
Cette interpellation fut soutenue par Lanjuinais^ Marie, et sur-
tout Jules Favre. Ne voulant pas me donner Tair de m'attribuer'
le mérite de la réforme Je ne me fis pas inscrire le premier, me
réservant de saisir le moment propice pour faire l'acte public
d'adhésion que j'avais promis à l'Empereur. Je voulais prendre
la parole après Marie; mais Vuitry, envoyé par Rouher, m'en
empocha. En réponse à ce ministre, Jules Favre prononça le
manifeste de l'opposition. Rouher ne laissa pas un de ses so-
phismes haineux sans ime réfutation péremptoire. Il répondit
par un compliment inattendu aux impertinences : « Vous dites
C[ue l'Adresse est un droit primordial antérieur et supérieur,
mais alors comment, depuis 1857 que vous êtes dan.« cette
enceinte, n'avez-vous pas eu la pensée de la revendiquer? Com-
ment ! vous, les ardens et passionnés défenseurs des libertés du
pays, vous qui avez soutenu pendant trois années, malgré votre
petit nombre, avec une énergie digne d^admiration^ les intérêts
démocratiques que vous croyez représenter seuls, vous étiez en
face d'un droit primordial absent, et vous ne l'avez pas réclamé
depuis 1857 jusqu'à 1860! »
Au milieu des acclamations, il raconta qu'au moment du
traité de commerce, l'Empereur lui avait dit : « Croyez-moi,
abaissons les barrières; toutes les libertés sont sœurs; la liberté
commerciale engendrera les autres libertés; elles viendront
graduellement à leur heure. Je n'ai pas reçu la mission de fonder
dans cet Empire l'ordre et l'autorité; ma mission plus ou moins
prochaine, c'est de fonder à la fois la liberté et le pouvoir, c'est
d'arriver, dans cette nation, qui s'est livrée à moi éperdue,
éplorée, dévorée par l'anarchie, à rétablir l'ordre et la sécurité
d'abord, et en faire le principe graduel de toutes les libertés
publiques qui constituent un grand pays et une grande civi-
lisation. »
Je donnai plusieurs fois le signal des applaudissemens et,
quand je demandai la parole, ce ne fut ni pour atténuer, ni
pour compléter les démonstrations du ministre. Je tenais seule-
ment à apporter l'adhésion publique promise à l'Empereur. Je
fus stupéfait de voir ma demande accueillie par une explosion
de cris : « Aux voix ! » proférés par les amis de Rouher. De la
tribune, je les regardais, courant de banc en banc, se donnant le
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA. 543
mot d'ordre, s'agitant, s'excitant. Je combattis leur demande de
clôture par quelques mots durs et la fis repousser. Mais, dans
l'état de tumulte de TÂssemblée, je n'étais pas disposé à pro-
noncer un discours, et encore moins la Chambre à Técouter. Je
ne pouvais cependant garder un silence qui eût paru un manque
de parole ; je m'en tins b. une brève déclaration que je me ré-
servai de compléter plus tard : « M. le ministre d'État a prononcé
des paroles nobles, des paroles loyales. {Oui, oui.) Après les décla-
rations qu'il a fait entendre, je n'ai qu'un désir, c'est celui de
réunir mon vote à ceux qui exprimeront leur confiance et leur
satisfaction en votant l'ordre du jour(l). » {Très bien, très bien,
rumeurs diverses.)
Girardin, qui, depuis le 19 janvier, contenait une sourde
colère de dépit, de n'avoir pas été appelé lui-même par l'Empe-
reur, assistait à la séance. Il comptait que je ferais du scan-
dale par des jactances personnelles ou par des félicitations
railleuses, ou par des réticences et des sous-entendus amers. Il
sortit furieux. « OUivier est fou, 4it-il, ou bien il a un porte-
teuille dans sa poche. — Il n'est ni fou, ni ministre, répondit
un de nos amis communs, c'est un honnête homme qui remplit
un acte de conscience. — Alors, s'écria-t-il, qu'il se fasse moine
et nous laisse tranquilles ! » Et il lança dans la Liberté, le lende-
main, un article sur les réserves qui n'avaient pas été faites :
« Avant les droits de l'amitié, ceux de la vérité. Le Journal des
Débais, à l'époque de la coalition de 1839, laissa échapper ce mot
cruel, adressé à M. Guizot : « Vous aurez peut-être encore notre
concom*s, mais vous n'aurez plus notre estime. » C'est le con-
traire que nous disons à M. Emile Ollivier; nous lui disons :
M Vous aurez toujours notre estime, mais vous n'aurez plus
notre concours. » Vous ne l'aurez plus, parce que, chef de l'op-
position dynastique, vous avez donné, par votre déclaration de
confiance et de satisfaction sans réserve, en pleine. tribune, votre
démission de ministre de la conscience publique. »
On ne peut s'imaginer le déchaînement qui éclata contre moi
après cet abandon de mon unique défenseur: c'était mon
Waterloo; j'étais un imbécile, un misérable, un homme perdu;
voilà, le ministère d'Ollivier à l'eau! Quelques fidèles ne m'aban-
donnèrent pas. Le prince Napoléon surtout courut chez Girardin
(1) Sé«no68 des S5 et 26 févr^tr 1367.
<
''^''^'W^
S44 REVUE DES DEUX MONDES.
et me défendît chaleureusement. Girardin, 'de lui-môme, avait
compris l'injustice de son emportement. Il se retourna contre
la meute qui, n'étant plus contenue par lui, me déchirait à
belles dents : <( Une exagération de loyauté plus facile à expliquer
qu'à justifier, un excès de désintéressement personnel poussé
jusqu'à l'abnégation extrême, ont pu entraîner M. Emile Ollivier
plus loin qu'il n'aurait dû aller, mais, en proclamant sa confiance
et sa satisfaction, M. Emile Ollivier n'en conserve pas moins tous
les droits au respect que commande son caractère. Nous n'en
connaissons pas de plus noble et de plus pur... La justice exige
qu'il soit reconnu qu'avant que M. Ollivier adhérât au pro-
gramme de M. ^ouher, le ministre d'État avait adhéré au pro-
gramme du fondateur de l'opposition constitutionnelle et se
l'était approprié. Non, quoi qu'en dise plus spirituellement que
véridiquement le journal le TempSy ce n'est pas M. Ollivier qui
est monté dans le train chauffé par M. Rouher; c'est M. Rouher
qui est monté dans le train chauffé par M. Ollivier. »
Mon assentiment public -ne m'attira pas de remerciement de
Rouher. Il ne m'entretint d'aucun des projets en préparation,
évita même de me rencontrer. Son gendre Welles de La
Valette, assisté par Darimon, s'occupa de constituer une réu-
nion de la majorité, appelée de l'Arcade, du nom de la rue où
elle se rassemblait et dont l'objet, comme il xlisait, était de
démolir Walewski et Emile Ollivier, et surtout, de rendre les
lois libérales le moins libérales possible. Les deux journaux le
plus particulièrement sous son inspiration, la Pairie et le Pays^
ouvrirent un feu permanent contre moi.
L'Empereur, du moins, me marqua sa gratitude. Il me fit
prier de venir le voir et, cette fois, sans mystère : « Je suis
heureux, me dit-il, de pouvoir compter sur votre concours. J'ai
désiré vous voir pour vous remercier de votre adhésion. » Je
lui dis : « Je regrette qu'elle n'ait pas inspiré à M. Rouher les
mêmes sentimens; il me fait attaquer sans répit par ses jour-
naux, ce qui n'encouragera personne à m'imiter. — Mais, répondit
l'Empereur, il m'a dit qu'il ne le faisait pas. — Il ne vous a pas
dit 'la vérité, Sire. » Et je lui en donnai les preuves. Il devint
sérieux et s'écria : « Il faut que cela cesse; du reste, vous êtes au-
dessus de tout cela. » Il m'expliqua pourquoi il avait donné à
Rouher le ministère d'État et les Finances : Walewski avait trop
parlé, Rouher était blessé; il lui fallait une réparation. « Du
LA CRISE ULTÉRIEURE APRÈS SADOWA. 845
reste, Walewski préside mal ; ainsi, à propos des dernières înter^
pellations, je lui avais recommandé de ne pas laisser attaquer la
Constitution; il a arrêté à tort M. Lanjuinais et a laissé le champ
libre aux violences de M. Jules Favre. »
La conversation s'égara sur divers sujets. Je dis qu'il ne fal-
lait pas s'épouvanter des agitations de la liberté : « C'est comme
sur la mer, quand une tempête éclate; on croit l'océan boule-
versé jusqu'au fond, et cependant les couches superficielles
seules sont remuées. — C'est vrai, me répondit-il, mais cette
agitation suffit pour submerger le navire. — Très bien répondu,
Sire ! mais permettez-moi d'ajouter : Quand le capitaine est in-
capable. » Enfin il m'annonça qu'il comptait avoir le Luxem-
bourg. Je me récriai: « A quoi bon? C'est si peu de chose!
nous n'avons pas besoin de cela ! — Cela fera bon effet, » ré-
pondit-il.
VIII
L'Empereur se faisait illusion.
L'affaire du Luxembourg avait été entreprise en vue de désar-
mer l'opinion par une apparence de satisfaction. Son effet fut
inverse : on ne fut que plus âpre à demander la réforme consti-
tutionnelle qui préserverait à l'avenir de ces réveils soudains
dans la terreur d'ime guerre, sans que nous en eussions délibéré
les causes, sans que nous en eussions accepté les chances avec
une volonté réfléchie.
Ce vœu de liberté qu'on avait cru exaucé paraissait de nou-
veau déçu. Le « donner et retenir » constaté par Vaillant était en
train de prévaloir. Rouher travaillait à écarter de la présidence
de la Chambre Walewski et & annihiler mon action dans le Par-
lement. La nomination des commissaires de la presse fut l'occa-
sion choisie par lui avec d'autant plus de raison qu'il y attaquait
à la fois Walewski et moi. Deux jours auparavant, dans un dîner
de députés aux Tuileries, Vuitry s'approcha de Walewski et lui
demanda de s'entendre avec lui, selon l'usage, sur les noms à
désigner aux présidens des bureaux. — « Mathieu, dit Vuitry.
— Ollivier, répondit Walewski. — C'est que nous sommes en-
gagés avec Mathieu. — J'en référerai à l'Empereur. » En effet,
Walewski s'approcha de l'Empereur et lui dit : « Votre Majesté
a-t-eile pour désagréable qu'OUivier soit dans la commission
TOME XXI. — 1904. 33
S46 REVUE DES DÈÎJX MONDES.
de la presse? — Au contraire, je le désire. — On lui oppu
Mathieu. — On pourrait le désigner pour une autre commissio
— Si Votre Majesté le veut, je pourrai dire à Ollivier de ne pas
se présenter. — Du tout! je désire qu'il soit nommé. — Voire
Majesté m'autorise-t-eile à répéter ce qu'EUe me dit? — Assu-
rément. »
Walewski répandit cette conversation, et ma nomination ne
fit plus aucun doute. Mais ma nomination, c'était mon influence
sur la rédaction de la loi, la probabilité que j'en serais rappor-
teur, comme je l'avais été de la loi des coalitions; et c'est ce que
Rouher et surtout ses amis ne voulaient pas : il fallait m'éli-
minier; ainsi l'on. serait sûr de rendre la loi moins libérale et
de « donner et retenir. » Sur cette alarme, Darimon et Welles
de Lavalette, indissolublement unis, se rendirent au cercle de
l'Arcade et racontèrent que Rouher, ému de la démarche de Wa-
lewski, était allé prendre les ordres de l'Empereur : celui-ci
l'avait autorisé à démentir^le langage du président de la Chambre;
Mathieu restait le seul candidat du gouvernement. Rouher était
pourtant inquiet du résultat. Avant la séance, se trouvant, avec
Pereire, membre de mon bureau, dans un des comités de l'Expo-
sition, un de mes amis l'entendit dire à Pereire : « Dépéchez-
vous d'aller à la Chambre, Ollivier pourrait être nommé. » En
effet, la précaution n'était pas inutile; je ne fus battu qu'à une
voix (12 contre 43).
Walewski, homme d'honneur, ne supportait pas un démenti.
Il va droit à. Rouher et lui en demande compte. Rouher répond :
<c L'Empereur vous a, en effet, dit ce que vous avez répéta, mais,
le lendemain, il m'a dit le contraire. » Alors Walewski, se tour-
nant vers l'Empereur, lui demande une satisfaction, sans quoi il
sera obligé de donner sa démission. La bonté de, Napoléon III,
qui de plus en plus tournait à. la faiblesse, l'empêchait d'exprimer
un non résolu à qui le sollicitait, et lui donnait parfois, comme
en cette occasion, les apparences de la duplicité. Embarrassé, il
m'envoya dire de ne pas me troubler : « qu'il y avait eu mal-
entendu, que Rouher et Walewski, chacun de son côté, avaient
exagéré ses paroles, que cela s'arrangerait. » Cela ne s'arrangea
pîts. Walewski, n'ayant pas reçu satisfaction, se retira. Il voulut
l'annoncer lui-même au Corps législatif. « Ce n'est pas sans un
vif regret que j'ai pris cette résolution. Mais, dans un intérêt
supérieur d'union, j'ai cru devoir renoncer à l'honneur de vous
LA CRlSE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA. S47
présider. » Quand il eut proféré, d'une voix émue, ces derniers
mots, il descendit du fauteuil. La majorité, que Rouher sur-
veillait et retenait du regard, resta inmiobile, muette, visible-
ment troublée ; au contraire, les députés de l'opposition descen-
dirent de leurs bancs et vinrent serrer la main de lïiomme de
bien qui les quittait. Ce fut sa récompense; on se rappela sa
loyauté, son esprit de justice et de conciliation, son libéralisme,
qui s'était manifesté dans les petites choses aussi bien que dans
les grandes : il avait, en effet, contribué aux décrets de novembre
et de janvier, et on lui devait le rétablissement de la tribune.
Glais-Bizoin s'écria : « Nous aimons à rendre un dernier hom-
mage à votre haute inipartialité I » (!''' avril.) « L'Empereur, dit
Vaillant, parait affecté de la manière dont Walewski a donné
sa démission. »
Cependant l'Empereur ne fit pas à. Rouher. la victoire aussi
complète qu'il l'eût voulue. Il ne nomma pas président Jérôme
David, un des fondateurs du cercle de l'Arcade, ce qui eût été
un démenti trop brutal à. ses promesses libérales; il préféra
Schneider. Le nouveau président n'avait de liaison qu'avec Magne ;
très dévoué à l'Empereur, il n'appartenait ni à Rouher ni k l'Im-
pératrice. Son caractère calme, flexible, transactionnel, conve-
nait à merveille h la situation indécise où l'on se trouvait. Il
plaisait à la majorité, et il était plutôt agréable à l'opposition.
Il se montrait d'autant plus facilement impartial quil faisait de
la politique en dilettante. Sa passion était ailleurs : industriel
de génie, il avait fondé cette immense affaire du Creusot qu'il
conduisait avec une netteté, une vigueur, une intelligence de
premier ordre. Tout autre était-il dans la politique : là il disait
rarement oui ou non, mais peut-être oui y peut-être non; ou bien il
se donnait l'air de ne pas comprendre, afin de ne pas s'expliquer.
Il avait néanmoins , ^par sa haute situation et par sa longue
familiarité avec la plupart des membres, une très réelle in-
fluence, d'autant plus efficace qu'il ne l'affichait pas. Il n'a-
gissait pas d'autorité, à la façon de Morny et de Walewski, mais
par insinuation. Ses collègues étaient déférens et écoutaient ses
avis.
f^
54S nEYUE DES DEUX MONDEs/
IX
Malgré toutes les incitations, je m'étais réfusé jusque-là à
entrer en guerre ouverte avec^ Rouher. Je jugeais contraire à
rintérét public de combattre un homme probe, doué d'une telle
éloquence, de tant de fécondité, d'une connaissance si appro*
fondie des affaires, d'un si riche don de tout comprendre et de
tout expliquer, qui, s'il eût eu autant de solidité dans le carac-
tère qu'il avait de flexibilité dans l'esprit, et autant d'intuition
de l'avenir qu'il avait de facilité à. s'accommoder au présent, eût
été, sans conteste, un homme hors ligne.. C'est pourquoi j'avais
recommandé à l'Empereur de ne pas s'en séparer; c'est pourquoi
je m'étais mis à sa disposition sans aucune arrière-pensée; c'est
pourquoi j'avais supporté patiemment les mauvais procédés de
ses amis; c'est pourquoi j'avais encouru les colères de mon seul
défenseur, Emile de Girardin. Après la démission de Walewski,
je n'avais plus le choix; j'étais obligé, en conscience et en hon-
neur, d'accepter le combat qu'on m'imposait, et de débarrasser la
liberté de l'obstacle qui lui barrait le chemin. Je m'expliquai une
dernière fois avec l'Empereur :
« Je serais désolé que Votre Majesté crût que le trouble et le
malaise actuels proviennent dçs résolutions de janvier. Si les
réformes n'ont pas produit tout l'effet désirable, ce n'est pas
qu'elles aient été prématurées, c'est qu'elles ont été insuffisantes
et mal exécutées, on n'y a mis ni conviction ni entrain. On a
rechigné, protesté, rogné, atténué : au lieu de donner une appa-
rence libérale aux dispositions restrictives, on a donné une appa-
rence restrictive aux dispositions libérales. D'ailleurs, les lois
sont quelque chose, mais les pratiques sont davantage : en quoi
les a-t-on modifiées ? en quoi est-on devenu plus large, plus tolé-
rant, plus accessible? au lieu d'attirer ceux qui vous confinaient
par quelque point, on n'a été occupé qu'à rejeter ceux (jui, par
quelque nuance, s'en écartent ! — La presse hostile exploite les
sentimens de mécontentement : elle ne les crée pas. N'y eût-il
aucun journal pour les manifester, ils n'en existeraient pas moins,
et ils n'en seraient que plus dangereux car, selon la parole de
Bonald, « si un État peut être troublé par ce que disent les
journaux, il périt par ce qu'ils ne disent pas. » L'essentiel,
Sire, ne me parait pas de détruire ses ennemis : on le tenterait
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA. 549
vainement y et cela n'est pas même désirable. Quis custodiet cus-
todes nui hostis? Ce qui doit surtout préoccuper Votre Majesté,
c'est de se créer des amis. Pour cela, il existe beaucoup de
moyens. Il n'en est pas de plus efficace que de marcher résolu-
ment dans les voies nouvelles. J'ai été votre ennemi jusqu'au
24 novembre 1860, je n'ai cessé de l'être que de ce jour. Le
19 janvier, beaucoup ont été sur le point de m'imiter; si on avait
été plus net et plus sincère, ils l'eussent fait. On se flatte de vous
ramener en arrière, et Ton s'efforce de rendre mauvaises des
lois déjà médiocres. Si on y réussit, ce sera un malheur. Le
mouvement en avant est aujourd'hui trop prononcé; il a trop
d'intensité, d'élan, de profondeur, pour qu'il puisse être contenu.
Je ne vois plus de place possible entre une dictature dont l'heure
est passée et une liberté réelle et sans arrière-pensée. »
Je profitai de la discussion du ministère de l'Intérieur pour
m'expliquer au Corps législatif. Je commençai par établir que
les réformes du 19 janvier constituaient un progrès : « Sans me
prononcer sur la manière dont la loi sur la presse est faite, par
cela seul qu'on a accordé à la presse le droit d'exister sans au-
torisation, et qu'on l'a soustraite à. la juridiction administra-
tive, la liberté de la presse est fondée. [Mouvemens divers,) La
liberté de réunion accordée pour les affaires industrielles, c'est
l'épreuve des sociétés coopératives assurée. La liberté de réu-
nion accordée en matière électorale, c'est la liberté des élec-
tions garantie. L'envoi des ministres à la Chambre a encore plus
d'importance ; sous une forme modeste, c'est l'établissement de
la responsabilité ministérielle telle qu'elle est compatible avec
nos institutions. L'introduction des ministres à. la Chambre aura
encore un autre effet considérable : c'est la suppression d'une
institution que je regarde comme l'obstacle le plus sérieux à la
libre expansion de la liberté parlementaire, la suppression du
ministère d'État. [Ah! ah! — Mouvement prolongé !) Ici, mes-
sieurs, c'est le cas de dire : Incedo per ignés. [On rit.) Pour définir
le ministère d'État, on s'est servi, successivement ou à la fois,
de diverses expressions. {Écoutez! écoutez!) Les uns ont dit :
C'est un premier ministre; d'autres : C'est un grand vizir... {Hila-
rité.) D'autres : C'est un maire du palais. {Oh! oh!) Je trouve
ces trois expressions inexactes. {Ah! ah!) Pourquoi?... Premier
ministre, c'est une expression inconstitutionnelle : dans notre
Constitution, il n'y a pas de premier ministre. Grand vizir...
550 REVUE DES DEUX INONDES.
{On rit.) c'est trop vif; maire du palais, c'est blessant pour l'une
des personnes que cette expression atteint. Qu'est-ce donc, au
vrai, sans chercher des formes épigrammatiques, qu'est-ce donc
que le ministre d'État? Le ministre d'État, dans le décret qui Ta
institué, est l'avocat d'office de tous ses collègues. On ne sau-
rait exiger qu'un homme de valeur se condamne à. ce rôle d'être
un avocat qui explique des causes... (Rumeurs) qu'il n'a pas con-
duites. Aussi, les attributions du ministère d'Etat ont dû s'ac-
croître démesurément; Tavocat des ministres ert d'abord devenu
leur conseil, puis leur directeur, et aujourd'hui il est, non pas,
premier ministre, maire du palais ou grand vizir, mais un Vice-
Empereur sans responsabilité. » [Exclamations et mouvemens
prolongés.)
Pendant la longue interruption <jui suivit, Schneider, se pen-
chant, me dit à l'oreille : « Adoucissez votre expression. —
Comment, répondis-je, adoucirais-je une expression qui est la
raison d'être de mon discours? » Le calme rétabli, je repris :
« Ainsi d'une part rétablissement constitutionnel de la responsa-
bilité ministérielle, d'autre part suppression d'un rouage inutile
que je trouve dangereux, telles sont les deux conséquences qui
résultent de l'envoi possible et bientôt nécessaire des ministres à
la Chambre. Mais une objection se présente à l'esprit : Était-il
prudent, était-il politique de confier l'exécution des mesures libé-
rales à des ministres qui les avaient naguère combattues avec une
si éloquente énergie? [Chuchotemens.) L'honorable M. Glais-
Bizoin ne le pense pas, et il ne connaît, a-t-il dit, aucun pays
libre dans lequel un tel spectacle se soit vu. Je lui en demande
pardon : ce spectacle s'est vu, dans le pays le plus libre qui existe,
dans la libre Angleterre. [Mouvement.) On a vu dans ce siècle
les mêmes hommes, Wellington et Robert Peel, deux fois char-
gés, de réaliser des mesures qu'ils avaient combattues avec
énergie : en 1829, l'émancipation des catholiques; en 1846, la
réforme de la loi des céréales. [C'est vrai!) A cette époque, parmi
ceux qui attaquèrent la prétendue trahison des ministres, au
premier rang, par le talent et l'impétuosité, se trouvait un
membre de la Chambre des communes, Disraeli. Ce fut cdors
qu'il dit ce mot, dont toute l'Angleterre a ri : « Les torys ont
profité du moment où les whigs étaient au bain pour leur voler
leurs habits. » [On rit.) Or, ces jours-ci précisément, Disraeli,
imitant les exemples qu'il avait raillés, a fait comme lord Wel*
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SABOWA. 551
lington et sir Robert Peel, et après avoir été un des adversaires
les plus décidés de la réforme électorale, il s'illustre en l'opé-
rant. Sans doute, il est désirable, dans l'intérêt de la moralité
des partis et des hommes, que chacun grandisse et tombe avec
son parti ; mais il est des circonstances dans lesquelles un gou-
vernement agit avec sagesse lorsqu'il imite le gouvernement an-
glais. Une réforme longtemps débattue ne peut se réaliser sou-
vent que par un compromis entre ceux qui la défendaient et ceux
qui l'attaquaient. Or, à qui confier le soin de ce compromis, si
ce n'est à ceux qui étaient les plus forts et les plus nombreux?
Si l'on s'adressait aux membres de la minorité, le parti de la
résistance se tiendrait à l'écart et tout avorterait. Lorsque, au
contraire, les chefs d'une majbrité pensent que l'intérêt du pays
leur commande de revenir sur leurs refus précédents, la mino-
rité qui demandait le progrès s'unit à. ceux qui le repoussaient, et
la réforme se réalise sans difficulté. {Mouvemens divers.) C'est ce
qu'on a eu raison de faire le 19 janvier. Mais les ministres qui
avaient accepté ce mandat contractaient l'obligation impérieuse
de réaliser le programme qu'ils avaient eu le malheur de com-
battre avec plus de netteté, d'énergie, d'ampleur, que n'eussent
pu le faire ceux-là mômes dont il était l'œuvre. Cette condition
n'a pas été remplie. Le programme a été mollement exécuté, mal
exécuté dans toutes ses parties. (Rumeurs.)
« Cette conduite explique comment une réforme, qui aurait
dû être envisagée de toutes parts comme un événement heureux,
est au contraire, de très bonne foi, considérée par un grand
nombre comme un événement douteux. Sans doute, le pays est
calme matériellement, et rien, même de loin, ne peut faire
craindre que ce calme soit troublé. Mais ce qui est à. redouter
pour un gouvernement, fort comme celui-ci, ce qu'il y a à
craindre et à prévenir, c'est la difficulté de gouverner qui résul-
terait de l'absence d'un concours empressé et constant. [Rumeurs.)
Ce qu'il y a à craindre, à prévenir, c'est que les populations, en
restant soumises, deviennent malveillantes... {Vive intemiptioti,
et qu'en restant décidées à ne pas renverser, elles retirent leur
assistance et se bornent à observer sans coopérer. Certainement,
nous n'en sommes point encore là [Ah! ah!) ; mais, si vous n'y
prenez garde, si vous accomplissez toujours vos actes les plus
louables de façon qu'il reste quelque doute sur leur signification,
,nou8 y viendrons. [Non! non!) Et alors la situation sera grave. »
S52 REVUE DES DEUX MONDES.
Le lendemain, j'arrivais à la séance prêt à entrer dans une
lutte serrée, lorsque je vis Rouher, entouré d'un grand nombre
de députés de la majorité qui le félicitaient. On m'apprit qu'il
venait de recevoir une lettre de l'Empereur avec une plaque en
diamans, et que cette lettre, insérée au Moniteur^ serait la seale
réponse qu'on ferait à mon discours. En effet, le ministre d'État
garda le silence et le Moniteur publia la lettre suivante : « Palais
des Tuileries, 13 juillet 1867. — Mon cher monsieur Rouher, je
vous envoie la grand-croix de la Légion d'honneur en diamans.
Les diamans n'ajoutent rien à la haute distinction que je vous ai
conférée depuis longtemps, mais je saisis le moyen de vous
donner publiquement une nouvelle preuve de ma confiance et de
mon estime. Au milieu de vos nombreux travaux, au milieu des
attaques injustes dont vous êtes l'objet, une attention amicale de
ma part vous fera oublier, je l'espère, les ennuis inséparables de
votre position, pour ne vous rappeler que vos succès et les ser-
vices que journellement vous rendez au pays. Recevez, mon cher
monsieur Rouher, l'assurance de ma sincère amitié. »
À sa réception du soir, la foule vint congratuler le ministre
de cette haute distinction. On croyait le voir orné de sa plaque:
il ne portait aucune décoration. Un ami s'en étonnant, il appelle
un valet de pied, lui parle à voix basse, et quelques minutes
après le laquais revient avec un simple ruban que le ministre
passe à sa boutonnière : « Vous voyez, dit-il, que je trion^he
modestement. » En descendant lescalier, un conseiller d'Etat,
Bataille, ancien complice des complots de Louis-Napoléon, ren-
contre Darimon et lui dit : « Rouher se trompe sur la p^sée de
l'Empereur. C'est surtout son discours sur le Mexique qu on a
voulu récompenser; prenez note de ce que je vous dis : Ollivier
reviendra. »
Depuis quelque temps déjà, Rouher était en fait le véritable
directeur de la politique de l'Empire, dont l'Empereur ne s*occa-
pait que de haut et à certains momens critiques seulement. Il
dirigeait tous les ministres, et les ambassadeurs étrangers trai-
taient avec lui, depuis que Drouyn de Lhuys était sorti des
affaires. Cependant l'Empereur le jugeait bien ce qu'il était.
Après une discussion très vive qu'il avait eue en conseil avec
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA. 553
Chasseloup-Laubat, il dit à ce ministre, qui lui présentait des
pièces à signer : « Eh bien ! vous avez été bien battu ? — Ce qui
me console, Sire, c'est de Tavoir été avec tant de talent par
M. Rouher. — Ah! bahl dit TEmpereur en se caressant la
moustache; il a, en effet, très bien parlé, mais il aurait aussi
bien soutenu le contraire. » Un tel homme était fort commode.
On était sûr d'en obtenir toujours un concours utile, jamais
de difficultés. Comme, dans son entourage. Napoléon III ne
connaissait personne qui sût ainsi parer à. tous les incidens,
éluder les embarras par des expédiens, louvoyer entre les con-
traires, défendre toutes les causes, môme désespérées, se dérober
aux solutions impérieuses en gagnant du temps, il n'avait pu,
quoi qu'on fît, se résoudre à s'en séparer. Non seulement il l'avait
gardé, mais, à. mesure que ses forces déclinaient, il l'avait insen-
siblement laissé prendre une importance plus marquée dans la
conduite générale du gouvernement. La lettre impériale contre-
signait le titre de vice-empereur par lequel je venais de cai*ac-
tériser sa véritable position. Cela augmenta son crédit en Europe
et rendit encore plus prépondérante l'autorité de sa parole à la
Chambre.
Pourtant, au moment même où il l'investissait d'une telle
autorité, l'Empereur se créait une protection contre sa toute-
puissance. La princesse Mathilde m'a souvent raconté qu'ayant,
au lendemain du 19 janvier, dit avec reproche à son cousin:
i< Eh bien! vous donnez la liberté de la presse? » l'Empereur
lui répondit : « Je le fais pour moi autant que pour les autres^
Chaque fois que j'envoie un article au journal d'un de mes mi-
nistres, sous un prétexte quelconque, on refuse de l'insérer;
maintenant, je pourrai avoir un journal à moi, dans lequel je
dirai ce qui me conviendra. » Et il fournit des fonds à son ancien
tailleur, Diisautoy, pour qu'il fondât le journal V Époque (1).
Dusautoy prit comme rédacteur en chef le collaborateur prin-
cipal de Girardin, Clément Duvernois (2). L'Empereur, qui ne le
connaissait pas, l'accepta. L'eût-il fait s'il eût su que Duvernois
était, encore plus que moi, l'adversaire de Roulier, el qu'autant
que moi, il professait des idées de réforme libérale? F.n tout cas,
qu'il le sût ou non, il constituait un. organe qui pouvait devenir
(1) Carnet du 28 mars.
(2) Rouher ne le sut que beaucoup plus tard. Duvernois vint me le raconter &u
moment même.
S5i REVUE DBS DEUX MONDES.
un instrument sérieux d'opposition contre son vice-empereur.
Dans la majorité même, Rouher n'était pas sans rencontrer
un sourd mécontentement. Sa bonhomie n'était plus comme jadis
souriante : elle était devenue importante, peu polie, dédaigneuse;
il avait froissé bien des amours-propres. Ceux qu'on appelait
autrefois les Mameluks et aujourd'hui les Arcadiens lui demeu-
raient inébranlablement fidèles : ils s'offusquaient, il est vrai, de
sa complaisance à se plier à des innovations libérales après les
avoir lancés au combat contre elles, mais ils ne lui en faisaient
pas grief, attribuant sa docilité à. un dévouement personnel
envers l'Empereur, et au désir d'empêcher un plus grand mal.
Cependant la partie plus indépendante de la majorité était, tout
en le suivant, froissée de son optimisme de commande, des exa-
gérations de sa défense, de sa facilité à affirmer des faits inexacts,
et que tout le monde savait tels. « La plus grande pensée du
règne, » à propos du Mexique. <( Il n y a pas eu une faute commise, »
à. propos de Sadowa, tout cela leur déplaisait. Ils eussent voulu
plus de véracité et de mesure, ce qui eût assuré plus de crédit.
Toutefois, quels que pussent être les reviremens ou les infi-
délités de Napoléon III, les ombrages des membres de la majo-
rité, les intrigues des courtisans, Rouher s'appuyait sur une force
qui le garantissait contre toutes les menaces, la confiance de
rimpératrice. Elle était entière. Rouher avait su la capter par
ses assiduités, plus flatteuses que des complimens, par l'impor-
tance qu'il témoignait attacher à son jugement, par son empres-
sement à la consulter et à l'instruire, par sa souplesse à se prêter
à ses désirs et à entrer dans ses idées, et enfin par son dévoue-
ment et par les services de toute espèce qu'il rendait chaque jour.
La régence était une éventualité que, malgré son attachement à
son mari, l'Impératrice se croyait obligée d'envisager parfois.
La santé de Napoléon III ne s'améliorait un moment que pour
empirer aussitôt. Il ne se couchait pas, il ne se plaignait pas,
mais il souffrait toujours. Le 17 juillet, il avait fait faire du feu
dans la salle du Conseil (1); il avait été plusieurs fois arrêté par
(l) Carnet de Vaillant. — Lettre de Rouher, de Chislehurst, 11 janvier 1873 :
« L'autopsie a révélé les vastes ravages faits dans la santé de l'Empereur par la
maladie dès 1866, 67 et 69. Les deux reins et l'intérieur de la vessie étaient gra-
vement attaqués. Cause ou résultat de ces désordres irrémédiables, la pierre était
d'ancienne et lente formation; elle était énorme. L'esprit demeure confondu &la
pensée des souffrances que ce malheureux souverain a stoïquement supportées
depuis plus de dix années. »
LA CRISE INTÉRIEURE APRÈS SADOWA. 555
des malaises pendant les fétes de TExposition ; il urinait du sang
de temps à autre. En cas de malheur, personne ne semblait à
l'Impératrice de force à suppléer Rouher. Une partie des amis
de l'Empire, mécontens des défaillances du souverain et effrayés
de son affaiblissement, dissimulaient à peine qu'une abdication
s'imposerait, peut-être à un moment prochain, comme une né-
cessité d'État. Ceux-là, non moins que l'Impératrice, croyaient
Rouher l'homme indispensable d'une telle crise. Or, à ce mo-
ment, Fappui de la souveraine était beaucoup plus efficace que
celui de son époux. Elle n'était plus la jeune femme brillante,
éprise de plaisirs, tout entière au bonheur de vivre au milieu
des hommages : c'était une femme sérieuse, expérimentée, ayant
le goût des affaires, l'aptitude à les comprendre et à se les assi-
ïniler, l'éloquence pour les exposer et les débattre, et, tandis quo
l'Empereur se montrait de plus en plus réduit à n'avoir que dès
velléités, ou plutôt des volontés intermittentes, elle était en pos-
session d'une volonté forte. Ainsi le vice-empereur n'avait à re-
douter aucune résistance sérieuse dans l'exercice de l'immense
pouvoir que l'Empereur venait de lui confirmer.
Emile Ollivier.
•" ^m
UN PEINTRE DU JAPON
LAFCADIO HEARN
Glimpses of Unfamiliar Japan, 2 vol. Regan Paul, Trench, Trùbner, London. -^
Kokoro, 1 vol. Gay and Bird, London. — KoUOf 1 vol. Macmillan, New-York.
— Shadowings, Little, Brown, Boston. — Exotics and Rétrospectives, id.f etc.
I '
La guerre entre la Russie et le Japon prête une saveur nou-
velle à tous les livres écrits sur TExtrême-Orient, et, parmi ces
livres, il n'en est pas qui offrent un plus vif intérêt de rensei-
gnemens et d'art que Tœuvre de Técrivain, exquis dans son
étrangeté, qui signe Lafcadio Hearn.
Kipling, Stevenson, Hearn, ces trois noms mériteraient d'être
cités au même rang dans la littérature d'un même pays, si Ton
ne tenait compte que du talent, nourri chez tous les trois d'exo-
tisme. D'où vient que les deux premiers sont universellement
connus, tandis que le troisième n'a été apprécié jusqu'ici à sa
valeur que par un groupe de délicats? La raison en est peut-
être à son dédain de la popularité et des moyens qui y conduisent.
Ses ouvrages, d'une distinction unique, ne sont pas nombreux, et
dans le même volume se trouvent rassemblés comme au hasard
des nouvelles, des essais, des souvenirs personnels, des impres-
sions de voyage, de la psychologie, des contes fantastiques. Le
gros du public n'aime pas ces mélanges qui le déroutent ; il
apprécie fort en revanche les éditions Tauchnitz auxquelles ne
sont jamais descendus ces beaux livres plus ou moins illustrés
et tous assez coûteux ; enfin il demande à. un auteur anglais des
qualités anglaises, beaucoup d'humour en particulier. Or Lafcadio
UN PEINTRE DU JAPON. 557
Hearn ne se pique pas d'humour ; il n'est Anglais en rien, et
d'abord il lui manque pour L'être le mépris des races qui ne sont
point anglo-saxonnes. Kipling, jusque dans la jungle, se fait
l'interprète belliqueux et impérialiste de l'Inde conquise; l'Écos-
sijais, protestant dans l'âmQ, transparait chez Stevenson, même
quand il est le plus fortement imprégné des mœurs, des sen-
sations nouvelles vers lesquelles le portent ses croisières sur
l'océan Pacifique. Hearn, au contraire, s'est laissé absorber par
le Japon, où le retient un exil volontaire, où il a perdu en partie
sa personnalité européenne. Nationalisé Japonais, marié à une
Japonaise, il est devenu dans la patrie de son choix Koizumi
Yakumo : ce n'est guère^ que comme membre honoraire de
la Japan Society qu'il se rattache encore au monde savant et
littéraire de Londres. Renoncer à l'honneur insigne d'être sujet
britannique serait déjà chose grave, mais déclarer en outre que,
sans être absolument bouddhiste, on n'est pas du tout chrétien;
prétendre, à la face des missions protestantes que le Japon ne
pourrait rien gagner à se convertir, voilà, des audaces qui nuisent
nécessairement au succès général d'ouvrages écrits en langue
anglaise, cette langue fût-elle la plus pure, la plus poétique, la
plus imagée, avec des qualités de forme et de couleur qui lui
donnent une valeur plastique incomparable ; — à moins qu'on ne
veuille la comparer à celle de Loti.
Je ne sache guère qu'un critique qui ait pleinement rendu
justice à Lafcadio Hearn, celui qui, aux États-Unis, signe ses
pénétrantes études du nom de Paul Elmer More. 11 a montré,
mieux que nul ne peut essayer de le faire après lui, comment
ce merveilleux artiste s'efforce d'interpréter dans la langue de
l'Occident le mystère insaisissable de la vie asiatique, et com-
ment, pour cela, il a fondu en un savant mélange trois élémens
qui jusque-là n'avaient jamais été associés, l'un des trois parais-
sant être destructeur des deux autres : l'instinct religieux de
l'Inde ; le sentiment esthétique du Japon ; et l'esprit investigateur
de la science occidentale, le tout produisant, grâce aux sympa-
thies particulières qui le guident, une sensation psychologique
auparavant inconnue. « Ha plus qu'aucun auteur vivant, écri-
vait naguère M. More, ajouté un frisson nouveau à notre expé-
rience intellectuelle. Quant aux procédés de son art, ils font
penser à ce que lui-même dit de la poésie japonaise : à « ce coup
de cloche qui vibre indéfiniment en ondes sonores et en mur-
I
558 REVUE DES DEUX MONDES.
mures prolongés. » Réserve et suggestion, habitude de laisser
dans la pensée du Jecteur rémotion et la curiosité de l'inexpri-
mable, c'est le secret de la poésie japonaise; et Lafcadio Heam
semblerait le lui avoir emprunté si, avant même d'avoir akordé
Tîle heureuse qui devait le retenir^ il n'avait donné raison à
ceux qui prétendent que, depuis les jours de la Grèce antique^
les Japonais sont les seuls artistes absolument originaux. Car ce
Japonais d'adoption est Grec de naissance ; — nous ne l'avions
pas encore dit.
II
Son histoire est aussi étrange, aussi subtilement composite
que son œuvre elle-même, aussi voilée de mystère. Il vit le
jour à Leucade (Sainte-Maure) en 18S0, d'un père d'excellente
famille irlandaise que le hasard des garnisons avait amené aui
îles Ioniennes, et d'une mère grecque. Son premier souffle aspira
dans une poétique atmosphère l'essence même des fables et des
symboles de la mythologie dont il est resté pénétré jusqu'aux
moelles. Par ses origines, il semble avoir été prédestiné au rêve
plutôt qu'à la vie prosaïque de nos civilisations contemporaines.
Si nous cherchons, à travers les admirables fragmens épars qui
composent son œuvre, les confidences qu'il n'a pas faites, nous
croyons deviner que la frêle petite plante hybride, fleurie sur le
rocher de Leucade, fut bientôt déracinée, transplantée, torturée
par un système de répression septentrionale antipathique à sa
nature. Quelques pages des Ombres [ShaHowings) font voir que,
dès sfon enfance, le jeune Grec se troliva mal à. l'aise dans les
climats du Nord. Il nous raconte comment, bien avant l'âge de
raison, il fut conduit à Téglise et combien la vue de l'architec-
ture gothique le frappait d'un sentiment d'horreur, horreur étant
employé ici dans le sens classique d'épouvante. L'élancement
des hautes nefs, la forme aiguë de l'ogive, ce au'il appelait dans
son langage enfantin les pointes, les terribles pointes", en prêtait
à ces formes gigantesques une pensée, une vie menaçante, la
vie monstrueuse d'un fantôme multiple, tout cela s'associait aux
cauchemars qui tourmentaient ses nuits. À cinq ans, on le con-
damnait à. coucher seul sans lumière et enfermé à clef, sous pré-
texte de le corriger de la peur et au risque de détraquer à jamais
les nerfs de cet être impressionnable, chez lequel se manifesta
i
UN PEINTRE DU JAPON.
dès lors la puissance d'hallucination qui est restée une des
caractéristiques de son génie, comme elle l'est du génie de Poe
ou de Quincey. Le surnaturel l'a touché tout petit. Seul chez nous,
Maupassant a ressenti la peur avec cette communicative inten-
sité. L'auteur de Nightmare Touch (la Touche du Cauchemar)
croirait volontiers à quelque expérience de ce supplice dans / /\l
d'autres vies que la sienne; la terreur du rêve serait alors la Jl
somme accumulée d'une expérience ancestrale. Quelque vague
survivance de craintes sauvages et primitives, qui sait, les ter-
reurs incomparablement plus anciennes de la bête se retrou-
veraient dans les cauchemars de l'enfance; les profondeurs
de notre moi, cet abîme où n'a jamais pénétré aucun rayon de
soleil, seraient étrangement agitées sous l'apparence du repos, et
de leurs ténèbres surgirait un frémissement de la mémoire,
impossible à calculer, fût-ce par des millions d'années. Quoi
qu'il en soit de cette théorie, Lafcadio Hearn naquit avec le don
d'exprimer l'épouvante. Ses premières tentatives littéraires
furent consacrées à. rendre les visions qui, des glaces du pôle
aux plages tropicales, ont, de tout temps, défrayé la légende
des peuples et fait trembler les navigateurs.
J'ai trouvé les Stray leaves from strange literatures et Chinese
Ghosts dans toutes les bibliothèques de la Nouvelle-Orléans
C'est en effet à la Nouvelle-Orléans qu'il commença d'écrire.
Pour lui, les années d'école avaient été courtes; cet esprit si
riche de connaissances variées s'est formé tout seul ; l'éducation
de Lafcadio lui vint principalement de lui-même. À dix-neuf
ans, il se laissa tenter par l'aventure et, comme ses précurseurs
dans la découverte d'un monde, prit le chemin le plus long
pour atteindre la Chine. Nous le voyons d'abord, lui aussi, égaré
en Amérique. Il y apprend modestement le métier d'imprimeur,
puis il s'essaye au journalisme. Sa plume novice fait penser déjà
au plus brillant des pinceaux. Trop brillant peut-être ; ce ne fut
qu'au contact de la retenue japonaise qu'il éteignit cet excès
d'éclat dans le style et renonça une bonne fois à la recherche de
leffet.
Quelques défauts peuvent être reprochés au roman intitulé
Chita, où il a peint avec puissance des réalités bien voisines du
fantastique par l'horreur et par l'étrangeté : la destruction d'une
île que balaye et emporte le Mississipi, l'enlèvement des femmes
en toilette de fête par le tourbillon dévastateur qui roule une
/
560 REVUE DES DEUX MONDES.
avalanche de cadavres jusqu'au golfe où tout disparaît. Pais
l'auteur de Chita fut attiré vers d'autres régions plus suggestives
encore de la vie à outrance, brûlée par un ciel de feu, »tre-
coupée de cataclysmes, molle et ardente tout à la fois. Errant
jusqu'en 1890, il nous donne ses esquisses, si chiaudemect co-
lorées, des Antilles françaises, où il a passé deux années fécondes :
Two years in the French West Indies. Enfin sa bonne étcile le
porte au Japon et, à peine débarqué, il se sent enveloppé sou-
dain de « ce charme intangible et volatil comme un parfum
qui est le charme du pays. » Il nous le dit en racontant sa pre-
mière promenade hors du quartier européen de Yokohama :
« Il y a un charme inexprimable dans l'air matinal, frais de
la fraîcheur d'un printemps japonais et des ondes que le vent
souffle là-haut, au cône neigeux du Fuji, un charme qui tient
surtout peut-être à la merveilleuse limpidité atmosphérique
où, à travers un soupçon de bleu, les objets les plus lointains
se précisent extraordinairement. Le soleil n'a qu'une chaleur
douce, la kuruma est le plus commode des véhicules, et la per-
spective des rues oti je plonge, par-dessus le chapeau blanc, en
forme de champignon qui danse sur la tête de mon coureur en
sandales, possède une séduction dont je ne me lasserais jamais.
Tout ici semble fantastique, tout et chacun est petit, bizarre et
mystérieux, les petites maisons avec leurs toits bleus, les petites
boutiques à stores bleus, le petit monde souriant habillé de bleu.
L'illusion n'est rompue que par le passage d'un étranger ou par
de certaines enseignes absurdes en anglais. »
Et le voilà déjà ennemi déclaré d'une odieuse société qui s'est
fondée dans le dessein utilitaire d'introduire l'usage des carac-
tères anglais dans l'écriture japonaise : « L'idéographe ne fait pas
sur le cerveau japonais une impression similaire à celle que crée
dans le cerveau occidental une lettre ou une combinaison de
lettres, symboles écrits et inanimés des sons. Pour le Japonais,
un idéographe est un tableau vivant qui respire, parle, gesticule.
Et toute la longue étendue d'une rue japonaise est pleine de
ces caractères expressifs, — des mots qui peuvent sourire et
grimacer comme autant de visages.
« Il n'est pas surprenant, si l'on considère l'esprit animé, chan-
geant, personne], ésotérique des lettres japonaises, qu'il existe
des légendes de calligraphie, expliquant comment les mots,
écrits par des saints experts en cet art, s'incarnèrent et descen-
UN PEINTHE BU JAPON. 561
dirent de leurs tablettes pour converser avec le genre humain.
Dans les échoppes de ces rues étonnantes, tout est exquis, ne
fût-ce qu'un paquet de cure-dents enveloppé d'un papier déli-
cieusement illustré de lettres en trois couleurs. Les billets de
banque, la monnaie de cuivre sont choses de pure beauté, oui,
jusqu'à la tresse nuancée qui lie le paquet renfermant votre der-
nière emplette. De quelque côté que vous regardiez, les mer-
veilles abondent. Ne les regardez pas, c'est dangereux : à chaque
coup d'œil, quelque chose d'irrésistible vous forcera d'acheter, à
moins que vous ne preniez la fuite. Jamais le marchand ne vous
fait de propositions, mais ses marchandises sont enchantées, et
elles ont beau être à bas prix, vous êtes ruiné d'avance... Les
ressources de ce bon marché artistique sont inépuisables. Le
plus grand des steamers qui traversent le Pacifique ne suffirait
pas à contenir tous les riens qui vous tentent, car, sans qu'on
se l'avoue peut-être, ce qu'on a envie d'acheter n'est pas seule-
ment le contenu de la boutique, c'est la boutique elle-même et
le boutiquier et les rues entières de boutiques, avec tout ce
qu'elles recèlent, c'est toute la ville avec la baie et les montagnes
qui lui font une ceinture, et la blanche magie du Fujiyama, sus-
pendue au-dessus d'elle dans le ciel sans tache, enfin c'est tout
le Japon avec ses arbres féeriques et sa lumineuse atmosphère,
et ses cités, et ses temples, et quarante millions du peuple le
plus aimable de l'univers... »
De pareilles impressions constituent à n'en pouvoir douter le
coup de foudre et, une fois parti sur cette pente, Lafcadio Heam
ne s'arrêtera plus.
Quel mépris lui inspire le mot grossier d'un Américain pra-
tique : — « Peu importe un incendie au Japon, les maisons ne
valent pas cher !»
Comme si la maison ne valait pas surtout par ce qu'elle
• renferme! Ce qui les rend belles ces frêles maisons de bois,
provisoiresi comme des huttes, ne saurait être remplacé, car
le Japon est la terre de la variété infinie, faite à la main;
les machines n'ont encore réussi à introduire ni monotonie, ni
laideur utilitaire dans les productions les plus humbles, sauf
quand il a fallu satisfaire le mauvais goût étranger. Heureuse-
ment, dans ce pays d'incendies fréquens, l'impulsion artistique
a une vitalité qui survit à chaque génération d'artistes et défie
la flamme si prompte à réduire leur travail en cendres ou à le
TOME XXI. — 1904. 3ft
l ^562 REVUE DES DEUX MONDES.
t fondre en une masse informe. L'idée dont le symbole est mort
t ressuscitera dans d'autres créations après un siècle peut-être,
modifiée sans doute, mais encore reconnaissable^ conservant un
air de famille avec le passé.
Chaque artiste est un ouvrier spirilueL Ce n'est pas par des
années de tàtonnemens et de sacrifices qu'il atteint à sa plus
haute expression ; le passé est en lui, son art est un héritage, ses
doigts sont guidés par les morts dans la délinéation d'un oiseau
qui s'envole, quand il retrace les vapeurs d'un sommet, les cou-
leurs du matin, la structure des branches, l'épanouissement
printanier des fleurs. Des générations de savans b^availleurs lui
ont transmis leurs secrets et revivent dans la magie de son
dessin. Ce qui était effort conscient au début est devenu incon-
scient dans la suite des siècles, presque automatique ou plutôt
instinctif. Voilà pourquoi une image boloriée par Hokusa! ou
Hiroshige, vendue moinç d'un sou à l'origine, peut renfermer
en réalité plus d^art que beaucoup de peintures occidentales esti-
mées au prix que coûterait une rue tout entière au Japon. Et
Lafcadio est, la plume à la main, un digne émule de Hiroshige
et de HokusaT : regardez plutôt avec lui ce paysage :
La mer et le ciel se mêlent dans le même bleu clair délicieux. Au-
dessous de moi se soulève une houle bleuâtre, celle des toits pressés qui
atteignent le bord de la mer, immobile à droite, et le pied des Tertâs collines
boisées qui flanquent la ville de deux côtés. Une haute rangée de montagnes
dentelées, silhouettes d'indigo, domine ce demi-cercle verdoyant. Et à une
hauteur énorme au-dessus de la ligne qu'elles tracent, plane une apparition
de beauté, un cône solitaire et neigeux si vaporeusement exquis, d'une si
spirituelle blancheur que, n^était sa silhouette familière de temps immé-
morial, on croirait à un nuage. La base en reste invisible, étant de la même
teinte que le ciel ; seulement, au-dessus des neiges éternelles, le cône rêveur
apparaît, comme suspendu, fantôme d'un pic entre la lumineuse terre et le
ciel lumineux, la montagne sacrée, l'incomparable Fujiyama.
Voici maintenant un autre genre de kakémono qui nous pé-
nètre de r « orageuse dignité », de la « force d'ouragan i> incarnées
dans deux antiques idoles :
Au coin d'une rue étroite, le petit temple, à peine plus grand que la plus
petite des boutiques... et, de chaque côté de la porte, deux figures mons-
trueuses, nues, d'un rouge de sang, démoniaques, aux muscles eiïrayans,
avec des pieds de bois, des mains qui brandissent une foudre dorée, des
yeux de délirante fureur. Ce sont, gardiens de choses saintes, les Ni-0, les
>-'
UN PEINTRE DU JAPON. 563
deux Rois. Et, entre ces monstres empourprés, nne jeune fille debout nous
regarde ; sa svelle figure en robe gris d'argent, avec ceinture violet d'iris, se
détache, sur l'obscurité créposci^aire de l'iotérieur. Son visage impassible
et curieusement délicat serait partout charmant, mais ici, par le contraste
avec les terribles grotesques plantés à sa droite et à sa gauche, elle produit
QQ effet inimaginable. Et tout à coup j'en viens à me demander si mon sen-
tinrent de répulsion contre ces monstres jumeaux est juste, puisqu'une si
ravissante fille les trouve dignes de vénération. Ils cessent même de me
sembler laids tandis que je la contemple posée, gracieuse et légère, à leurs
côtés, tel un papillon magnifique, et regardant toujours, d'un œil naïf,
l'étranger, sans se douter que ses dieux aient pu lui paraître profanes et
bideux.
Et voici qui est supérieur encore, ce morceau sur les renards
de pierre dispersés dans tous les coins de la campagne japonaise,
par paires généralement, ou même en beaucoup plus grand
nombre :
Aux environs de la capitale et à Tokio même, parfois dans les cimetières,
vuus voyez de belles figures idéalisées de renards, élégans comme des lé-
vriers ; ils ont de longs yeux de cristal vert ou gris et vous impressionnent
fort à titre de conceptions mythologiques. Mais, dans l'intérieur, les images de
renard sont beaucoup moins artistement façonnées. A Izumo en particulier,
ces pierres sculptées offrent un aspect tout primitif. U y a dans la Province
des Dieux, un nombre inouï d'images de renards, images copiiques, bizarres,
grotesques, ou monstrueuses, et, pour la plupart, très grossièrement travail-
lées. Je ne les trouve pas pour cela moins intéressantes. L'œuvre du sculp-
teur de Tokio se conforme à une tradition de grâce légère et de spiritualité.
Les renards rustiques d'Izumo n'ont pas de grâce, ils sont rudes, mais de
mille façons ils trahissent les fantaisies personnelles de leurs créateurs. Il y
en a de tontes physionomies drôle, apathique, inquisitoriale, morose,
joyeuse, ironique; ils veillent, ils ronflent, ils louchent, ils ricanent, ils vous
guettent en dessous ; ils écoutent en dressant l'oreille, le museau ouvert
ou fermé. Il y a chez chacun d'eux une amusante individualité, un air par-
fois de moquerie consciente, même chez ceux qui ont le nez cassé. En outre
les vieux renards de campagne ont de certaines beautés naturelles dont ne
.peuvent se vanter leurs frères modernes de Tokio. L'âge les a parés de di-
vers habits mouchetés de couleurs douces absolument délicieuses, tandis
qu'assis sur leurs piédestaux, ils regardaient couler les siècles, tout en toi-
sant le genre humain d'une grimace fantastique. Leurs dos sont revêtus
d'un beau velours vert mousse ; des lichens délicats ont tacheté d'or ou
d'argent mat leurs membres et le bout de leur queue. Et les lieux que
hante Kitsune, comme on les appelle, sont des plus aimables: des bois
pleins d'ombre où chante Vuguisu dans le vert crépuscule, au-dessus de
quelque temple sans voix dont les lampes et les lions de pierre sont moussus
et herbeux au point de ressembler à des choses sorties du sol, comme les
champignons.
I
"^.■"^^^W^''
564 REVUE DES DEUX MONDES.
Mais nous trouveriona àBjas Japoneries (tautomne des des-
criptions qui ne le cèdent en rien à celles de Lafcadio Heam;et
il serait le premier à en convenir, lui qui parle si volontiers de
Pierre Loti, comme du premier des poètes en prose contempo-
rains. Ce qu'il nous donne en revanche d'unique, à titre de Regard
sur le Japon inconnu, c'est le Journal d'un maître d'anglais, sa
propre expérience dans les écoles de l'intérieur, à Matsue.
Il enseigna en même temps au Jinjo Chugakko (école secon-
daire) et au Shihan-Gakko (école normale). Le premier, un
grand bfttiment de bois, peint en gris-bleu, à deux étages et de
style européen, est fréquenté par trois cents externes environ.
L'école normale, construite à l'angle opposé de la même place
carrée, est beaucoup plus vaste encore, d'une blancheur de neige
et surmontée d'un petit dôme. Les cent cinquante étudians sont
tous pensionnaires. Présenté au directeur et à ses futurs collè-
gues (c'était en 1890), le nouveau professeur, une fois instruit
de tout ce qui concernait les livres et les heures de classes, alla
saluer le gouverneur de la province, avec lequel il avait passé
un contrat. Dans la préfecture, construite et meublée à l'euro-
péenne, il fut reçu par un homme que sa haute taille et la force
placide de sa physionomie faisaient ressembler aux héros antiques
du Japon; autour de lui une douzaine de fonctionnaires et de
professeurs en costumes de cérémonie, hakama de soie, robes
chatoyantes, pardessus enrichis de leurs armes de famille, avaient
l'air de pygmées. Obligeamment, en prenant le thé, il entretint
son hôte des traditions de la province d'Izumo, la plus ancienne
du Japon et dont Matsue est le chef-lieu. Ensuite, retour à Técole.
L'épreuve de l'enseignement commence. Elle n'a rien de dur,
quand il s'agit de petits Japonais. Presque tous depuis leurs
premières années ont étudié déjà l'anglais. Ils sont en outre mer-
veilleusement dociles et patiens, d'une scrupuleuse politesse.
Lafcadio Hearn donne presque tout son temps au Chugakko.
A l'École normale, où il ne fait que quatre leçons par se-
maine, il se trouve en présence de jeunes gens en uniforme
militaire gros bleu, chacun d'eux assis devant un tout petit pu-
pitre reposant sur un support à trois pieds. Au bout de la salle,
claire et blanchie à la chaux, se trouve ime plate-forme avec un
pupitre plus élevé que les autres, la place du maître.
Tous les étudians se lèvent comme un seul homme et saluent,
au commandement de Tun d'eux qui porte les galons de capi-
UN PEINTRE OU JAPON. 565
taine. Cette école est une institution de TÉtat. On y est admis
après examen, mais le nombre des étudians est limité. Ils ne
payent rien ni pour la pension, ni pour les li\Tes, ni pour le
vêtement; mais, en échange, ils doivent, munis de leurs brevets,
servir dans l'enseignement cinq années de suite. L'examen de
sortie est difficile, la discipline rigoureuse et toute militaire, si
bien que l'étudiant breveté qui quitte Técole est déjà un soldat.
Il ne passe qu'une année au régiment. Jamais en classe ne se
produit une distraction ni un chuchotement, l'étudiant inter-
pellé par le maître se lève en répondant avec une énergique net-
teté, presque déconcertante par le contraste avec le silence et
la retenue des autres.
Le département des femmes, où se forment une cinquantaine
de futures institutrices, occupe un quadrangle à deux étages
tout à fait isolé des autres bâtimens et invisible au milieu des
jardins. Ces jeunes filles ne sont pas seulement initiées à la
science européenne, mais à tous les arts japonais : broderie, dé-
coration, peinture, arrangement des fleurs.
Le dessin européen est admirablement enseigné ici comme
dans toutes les écoles japonaises, mais toujours combiné avec
les méthodes du pays. L'habitude de tracer les caractères chinois,
si compliqués, contribue de bonne heure à l'éducation de l'œil
et des doigts.
Attachée à l'École normale et se reliant par ime galerie au
Chugakko, une grande école primaire, à laquelle s'ajoute un
Kindergarterij réunit les élèves des deux sexes. Les classes y
sont faites par les étudians, hommes et femmes, qu'un entraîne-
ment pratique prépare ainsi au service de l'État. Rien de joli
comme cette foule de tout petits enfans d'ime gentillesse de
poupées, les garçons en kimono gros bleu, les petites filles en
robes de toutes couleurs avec le hakama bleu ciel, — car l'obli-
gation de porter l'uniforme ne commence que plus tard, — tous
courbés sur des feuilles de papier d'un noir de charbon qu'ils
noircissent encore à grands traits d'encre de Chine, l'encre
humide ressortant suffisamment sur l'encre sèche. C'est la
leçon d'écriture. Dans une autre chambre, les enfans apprennent
à manier les ciseaux d'une seule pièce en forme d'U, découpant
ainsi des fleurs et des symboles. Ils ont aussi ime classe de
chant où le professeur accompagne les voix avec un accordéon.
Le chant national éclate : Kimi ga yo wa. D'heure en heure, dix
n
S66 REVUE DES DEUX MONDES.
minutes de récréation leur sont accordées. Ils jouent de bon
cœur, mais sans se disputer; durant les années qu41 passa dans
plusieurs grandes écoles japonaises, Lafcadio Hearn n'a jamais
surpris aucune querelle brutale^ et cependant quelque huit cents
jeunes gens ont passé par ses mains.
Les exercices au grand air sont cultivés au Japon presque
autant qu'en pays anglo-saxons, bien qu'ils soient un peu diffé-
rens. Hearn nous raconte que, chaque année au mois d'octobre,
des luttes athlétiques ont lieu dans un vaste cirque improvisé
que domine la tribune pavoisée du gouverneur. Les écoliers
des villes et villages, à vingt-cinq milles à la ronde, arrivent en
foule, et un bon tiers de la population de la ville assiste à leurs
exploits. Ce sont des jeux d'adresse, des courses, die l'escrime
exigeant beaucoup plus d'agilité que la nôbe. On] s'évertue
à ramper, à grimper, à sauter. Les petites filles ramassent en
courant des balles die trois couleurs différentes parmi d'autres
balles innombrables semées sur le gazon. Elles ont aussi la
course du drapeau, un concours de volant, et tandis qu'elles y
déploient leurs grâces mignardes, les garçons montrent leur vi-
gueur en tirant, cent contre cent, les deux bouts d'un câble qui
forme « le nœud de la guerre. » Mais le triomphe du jour est la
cloche muette : six mille garçons et filles massés en rangs de
cinq cents de profondeur, six mille paires de bras s'élevant et
retombant en mesure, six mille paires de sandales avançant ou
reculant au signal des maîtres de gymnastique, six mille voix
chantant à la fois, le « un, deux, trois, » qui règle les gestes de la
cloche muette. C'est aussi le jeu curieux de la prise du château,
deux hautes tours en papier se dressant aux deux extrémités du
terrain de manœuvre et qui, bombardées avec des balles parties de
deux camps opposés, prennent feu toutes seules ; des vases dé-
couverts remplis d'un liquide inflammable sont disposés intérieu-
rement à cet effet.
De huit heures du matin à cinq heures du soir, les jeux con-
tinuent, des milliers de voix entonnent pour la clôture l'hymne
national terminé par trois acclamations en l'honneur de Leurs
Majestés impériales. Les Japonais en ces circonstances ne
hurlent pas, ils chantent, chaque cri prolongé produisant l'effet
d'un immense chœur aaaaaaaa.
L'application des sciences est liée très utilement à l'habitude
des longues marches. Même dans cette partie reculée du vieux
UN PEINTRE DU JAPON. 867
Japon, la botanique, la géologie, etc., sont enseignées selon les
méthodes les plus avancées. Des travaux connus jusqu'en Europe
prouvent déjà que les Japonais ont à un haut degré le goût de
rhistoire naturelle. Il se manifeste de bonne heure. Hearn cite
un écolier de seize ans qui a rassemblé et classé plus de deux
cents variétés d'algues marines ; un autre, du môme &ge, peut,
sans références et sans omission, dresser la liste scientifique do
tous les papillons de la contrée. La physiolo/^ie des plantes et
la nature des tissus végétaux sont étudiés à Matsue sous d'excel-
lens microscopes et dans leurs rapports avec la chimie. Â inter-
valles réguliers, chaque professeur emmène sa classe à la cam-
pagne et lui fait tirer des exemples du sol môme. L'agriculture,
enseignée par un agrégé de la fameuse école spéciale de Sapporo,
est pratiquement appliquée sur des fermes acquises dans un des-
sein purement éducatif. Les cours de géologie sont complétés par
des visites à la montagne, au lac, aux falaises où les étudians
peuvent se familiariser avec les formes de stratification et
l'histoire visible des roches. Tous les environs se trouvent étu-
diés ainsi physiographiquement.
Pour les étudians les plus robustes, on organise des congés
spéciaux impliquant de longs voyages à pied vers des sites cé-
lèbres. Les camarades sortent de la ville en bon ordre militaire^
accompagnés de quelques-uns de leurs maîtres. La sandale de
paille étroitement attachée au pied nu laisse leur marche parfai-
tement libre. Ils dorment la nuit dans les temples et préparent
leurs repas en plein air.
Les plus jeunes apprennent aussi à marcher en mesure. Le
maître qui les conduit entonne un à un les vers d'un chant hé-
roïque qu'ils répètent après lui, et la gravité d'ime classe de petits
garçons en kimono, en sandales et nu-téte, obéissant des pieds
et de la voix à un maître en habit japonais est le plus amusant
des spectacles. L'attention et le respect avec lesquels les élèves
reçoivent tous les genres d'enseignement seront mieux compris
quand on aura vu combien l'Empereur lui-môme, par l'entremise
du ministère de l'Instruction publique, veille à entretenir ces
sentimens dans les écoles. A la date du treizième jour du dixième
mois de la vingt-troisième année de Meiji par exemple, maîtres
et professeurs se réunirent en grand cérémonial pour entendre
les paroles impériales, sur l'éducation ; en voici le résumé. L'Em-
pereur rappelle que les ancêtres de sa maison ont établi leur
S68 REVUE DES DEUX MONDES.
autorité sur des principes de la plus profonde humanité. Sur ces
mômes principes a été fondée au Japon l'éducation : « Donc vous,
nos sujets, soyez soumis à vos parens, affectueux envers vos
frères, en harmonie comme mari et femme, fidèles à vos amis;
conduisez-vous avec convenance, étendez à tous vos voisins la
bienveillance et la générosité, appliquez-vous à l'étude, cultivez
votre •intelligence, élevez votre moral, favorisez les bénéôces
publics, faites-vous les promoteurs des intérêts sociaux, con-
formez-vous aux lois et à la constitution du pays, faites preuve
de courage et d'esprit public toutes les fois que le pays en aura
besoin, et soutenez ainsi la prérogative impériale qui est co-
existante avec le ciel et la terre. Une telle conduite de votre
part ne fortifiera pas seulement le caractère de nos bons et
loyaux sujets, il contribuera aussi à la gloire de vos dignes an-
cêtres. »
Rien dans ces paroles n'est de nature à encourager l'ambition
personnelle ni Tégoïsme, ou à faire prévaloir l'obéissance pas-
sive. Le maître, en efTet, n'obtient d'inQuence que par la douceur,
grand sujet d'étonnement pour les Anglais qui recommandent la
verge. Avec ses élèves, le maître est comme un frère aîné; il
n'ordonne ni ne gronde, la punition existe à peine. Un maître
qui frapperait un élève serait congédié sur-le-champ. Le seul
châtiment consiste à rester dans la salle d'étude aux heures de
récréation ; encore le but n'est-il pas d'infliger une peine par la
privation d'un plaisir, mais de dénoncer publiquement la faute.
L'indépendance dont jouissent les écoliers est faite pour sur-
prendre. En Occident, les maîtres expulsent un élève; au Japon,
il arrive tout aussi souvent que les élèves expulsent un maître,
chaque école étant une petite république où le directeur et les
professeurs représentent le Président et le Cabinet, celui-ci sus-
ceptible d'être renversé. La rébellion est silencieuse; elle ne
résulte presque jamais d'une animosité personnelle, mais d'un
manque de confiance dans les capacités du professeur; on le
supportera dur et désagréable, s'il enseigne bien, et on pourra
demander le refnvoi d'une aimable et indulgente médiocrité, c'est-
à-dire se mettre en grève pour ainsi dire, cesser de fréquenter son
cours.
Quoique populaire parmi ses élèves, Hearn lui-même a essuyé,
assure-t-il, des critiques, généralement assez justes. Il a trouvé
parmi cette jeunesse de bien rares mérites, sauf, règle générale,
UN PEINTRE DU JAPON. S69
l'originalité. Exemple : chaque semaine, il fait écrire aux étu-
dians de troisième, quatrième et cinquième années, une compo-
sition en anglais sur des sujets japonais, et il est émerveillé de
rhabileté de quelques-uns pouir exprimer leurs pensées; mais
les compositions, toujours marquées à l'empreinte du sentiment
national, ne révèlent guère de caractère individuel. Il cite une
de ces compositions sur la Lune, qui nous semble ravissante
par la nouveauté des images, des pensées, des comparaisons;
cependant ces mêmes pensées, ces mêmes images se retrou-
vent dans une trentaine de compositions à la fois. L'imagina-
tion que parait posséder le Japonais n'est que réminiscences; elle
a été formée, il y a des siècles et des siècles, en Chine d'abord,
puis au pays natal. Depuis l'enfance, il a appris à sentir la nature
comme l'ont sentie ces merveilleux artistes, à qui quelques
coups de pinceau suffisent pour jeter sur le papier la sensation
en couleur d'une aurore glaciale, d'une ardente après-midi ou
d'un mélancolique soir d'automne. Durant toute sa jeunesse, il
a appris par cœur les plus beaux passages de la littérature an-
cienne ; il s'est approprié la vision du Fuji pareil à un éventail
renversé, suspendu sur le bleu du ciel, et la comparaison qui
montre le cerisier en fleur retenant captifs entre ses branches
les nuages ' roses de l'été. Il a appris à reconnaître, dans cer-
taines feuilles tombées sur la neige, la chute des textes au pin-
ceau sur une feuille blanche ; ainsi de suite ; il ne fait qu'utiliser
l'héritage des vieux poètes, et la supériorité d'une composition
ne prouve que de la mémoire jointe à une combinaison plus
ou moins adroite de pensées anciennes. De même les enfans ont
été dressés à découvrir une moralité en toutes choses animées ou
inanimées. Si on leur parle de mouches phosphorescentes, ils
vous content l'histoire de l'étudiant chinois qui, trop pauvre pour
s'acheter une lampe, emprisonna ces insectes en grand nombre
dans une lanterne et parvint à travailler la nuit avec leur se-
cours jusqu'à ce qu'il fût devenu un grand savant.
La pivoine?... Elle est belle à voir, mais son odeur est dés-
agréable. Telle la beauté attire souvent, mais la désillusion suit
cet attrait.
Le moustique?... Il est utile parce que sa piqûre ramène au
devoir de l'étude l'écolier somnolent, etc.
Ils ne trouventrien de tout cela, ils se rappellent. L'uniformité
apparaît de même dans les sentimens. Ayant demandé à plusieurs
870 REVUfi DË^ DEUX MONDES.
classes une réponse écrite à la question : — Quel est votre plus
cher désir? — Vingt pour cent des réponses furent, avec de très
légères variantes : — Mourir pour Sa Majesté sacrée notre Empe-
reur bien-aimé. — Presque toutes les autres expriment le désir
de faire du Japon la première des nations par l'héroïsme et le
sacrifice.
L'uniformité de la physionomie chez les étudians s'harmo-
nise avec celle de l'esprit.
Regardez les rangées successives de jeimes visages dans une
école; vous ne remarquerez rien qui s'impose, rien dïncisif;
les traits paraissent à demi esquissés, tant sont doux les con-
tours n'indiquant ni agression, ni timidité, ni sympathie, ni
curiosité, ni indifférence. Mais quoi, alors? Quelques-uns ont
un air de fraîcheur et de franchise enfantines qui semble appar-
tenir à l'âge le plus tendre, quelques autres sont d'une beauté
féminine déconcertante ; il y en a d'insigniôans, mais tous sont
sans caractère, empreints d'une douceur singulière, reflet du repos
parfait, de la placidité rêveuse qui marque la face^'or de Bouddha.
Plus tard, à mesure que vous le connaîtrez mieux, chaque visage
s'individualisera pour vous davantage ; mais les nuances imper-
ceptibles que vous arriverez à discerner n'effaceront pas chez
vous la trace de cette première impression, et le temps viendra,
où beaucoup d'expériences variées vous prouveront qu'elle vous
a fait pressentir quelque chose du caractère japonais. Vous avez
entrevu du premier coup d'œil l'âme de la race avec son amabi-
lité impersonnelle et ses impersonnelles faiblesses. Vous avez eu
à demi conscience d'une vie dans laquelle l'Occidental peut
trouver un confort psychique comparable au soulagement qu'où
éprouve en passant soudain d'une atmosphère étouffante dans un
air pur et léger.
Au contraire, les figures d'Occident produisent sur un
Chinois ou sur un Japonais l'effet le plus brutal : l'œil enfoncé,
le front proéminent, le nez accusé, la forte mâchoire leur pa-
raissent des symboles de force agressive et ils éprouvent ce
qu'un animal apprivoisé peut éprouver devant un fauve. Les
premiers matelots européens firent l'effet de démons, les démons
de la mer, au petit Japonais imberbe ; en Chine, on les appelle
encore les diables étrangers, et, dans tels villages écartés, les en-
fans pleurent à la vue d'une figure européenne ou américaine.
Un officier français, qui vint jadis à Matsue comme instructeur
UN PEINTRE DU JAPON. 571
militaire, a laissé derrière lui une légende et certaine chanson
qui est supposée imiter son langage avec le refrain expressif :
Petit, mince et brun, Lafcadio Hearn se laisse confondre
beaucoup plus facilement avec la population indigène, et c'est
ainsi qu'il a toujours pu explorer, sans être poursuivi par la
curiosité ni la méfiance, les parties les plus reculées de l'empire
où d'aufa*es voyageurs n'avaient avant lui jamais posé le pied.
L'adoption de sa personnalité toute cosmopolite par la patrie
qu'il s'est finalement choisie, commença dans cette école bizarre
sur les murs de laquelle les idéographes se mêlent aux tableaux
représentant des faits zoologiques envisagés à la lumière de
l'évolution. 11 sut pénétrer dans l'intimité de ses élèves, ne se
bornant pas à leur faire la leçon, mais les invitant à causer; ces
conversations en classe sur des sujets étrangers au Japon étaient
souvent pour lui très instructives. On demandait par exemple
s'il était vrai qu'un Européen pût aimer sa femme plus que père
et mère. Quelle immoralité!... — Et si tout de bon les mères
européennes portaient leur enfant dans les bras, ce qui rend
impossible qu elles puissent travailler en même temps. Quelle
imprévoyance !
Un petit groupe de privilégiés venaient en outre rendre visite
au maître, chez lui. Il nous présente et nous rend infiniment
sympathiques plusieurs de ces jeunes gens choisis parmi les
mieux doués. Avec le formalisme de rigueur, ils lui envoyaient
leurs cartes pour s'annoncer, et, laissant leurs chaussures sur le
seuil, entraient dans son cabinet avec de profonds saints, prenaient
ensuite le thé, accroupis sur le plancher rembourré qui, dans les
maisons japonaises, est comme un matelas très doux. Après un
an de séjour, Lafcadio Hearn, accoutumé au costume de Tendroit,
en était venu à trouver l'usage des chaises incommode, et le
coussin d'agenouillement lui était familier.
La communauté d'habitudes aide au rapprochement des
esprits. Les étudians se sentaient à l'aise, bien que la conversa*
tion eût lieu en anglais : conversation entrecoupée de longs si-o
lences,car la visite avait surtout pour but de témoigner leur sym-
pathie et souvent ils restaient plongés dans une sorte de rêverie
heureuse ; et puis, c'étaient des dons de fleurs ou bien quelque objet
curieux, quelque trésor de famille, bronze ou kakémono apporté
pour le faire voir au maître. Jamais l'ombre de curiosité impolie ;
i
572 REVUE DES DEUX MONDES.
un tact imperturbable, bien que ces jeunes gens ne fussent pas
tous d'une bien haute condition. L'un des plus distiogués par le
caractère est fils d'un charpentier, un riche protecteur faisant,
comme il arrive, les frais de son éducation : un autre, d'humeur
stoïque, s'est toujours refusé à goûter aux gâteaux, parce que,
voué par la pauvreté à ime vie dure, il ne veut se permettre
aucun luxe éventuel qui la lui ferait paraître ensuite plus dure
encore.
Ils ne rient guère, mais le sourire qui a inspiré à Lafcadio
Hearn l'un de ses plus admirables essais, ne quitte guère
leur visage. Ce sourire, résultat d'une étiquette antique défie
Tégoïsme, puisqu'il est inspiré par la crainte d'attrister Tinter-
locuteur en lui montrant un visage sombre ou maussade; il
peut être héroïque à l'occasion, car un Japonais sait sourire
devant la mort, comme il sourit à la vie. Tel fut le sourire du
petit Shida, l'un de ces jeunes garçons qui, malade, écrivait,
pour les attacher soigneusement au-dessus de son lit, les paroles
suivantes :
« Toi, mon âme, mon seigneur, tu me gouvernes. Tu sais
que je ne peux me gouverner moi-môme en ce moment. Daigne
nie guérir vite. Ne me permets pas de trop parler. Fais-moi
obéir en toutes cnoses aux ordres du médecin.
« Du corps malade de Shida à son âme, »
Pauvre Shida! Si vaillante que fût son âme, elle ne réussit
pas à sauver le corps irrémédiablement atteint! Et celui de ses
camarades qui, le jour des funérailles, continua dans un éloquent
discoui's le colloque avec l'âme du jeime défunt, Yokogi, l'au-
stère Yokogi qui se refusait à manger des gâteaux, ne tarda
pas à succomber lui aussi. La maladie cérébrale qui l'emporta fut
attribuée par les médecins au surmenage. Dans les intervalles
de son délire, il répétait sans relâche : « Je veux aller à l'école. »
Et un robuste serviteur lui donna cette dernière joie de l'em-
porter ime nuit sur ses épaules devant le grand bâtiment presque
noir dans les ténèbres. Il revit la fenêtre de sa classe, le porche
où pendant quatre ans il avait, chaque matin, échangé ses
bruyantes geta contre de silencieuses sandales de paille, il revit
la silhouette de la cloche. Et il murmura : « Je me rap-
pelle maintenant... J'avais oublié, j'étais si malade! Me voilà
content d'avoir revu l'école. » Chez celui-là aussi s'éteignit le
sourire.
UN PEINTRE DU JAPON, 573
Comme à Tordinaire, les prêtres bouddhistes arrivèrent
avant même d'être avertis, Tâme du défunt ayant, selon la tradi-
tion, frappé à la porte du temple de la famille, et ils accom-
plirent les minutieuses cérémonies qui ont lieu devant Tautel
domestique^ au pied duquel git le cadavre en compagnie de
Tépée nue qui doit éloigner les mauvais esprits. Dans le kwan,
ce curieux cercueil carré qui ressemble à un palanquin, le mort
fut déposé, muni de la somme voulue pour les six Jizo (1) qui
gardent les chemins de l'ombre. Puis une procession funèbre se
mit en marche, suivant à pas lents la clochette du prêtre, quel-
ques-uns portant des bannières blanches, d'autres des fleurs, tous
des lanternes en papier, car les adultes de la province d'Izumo
sont enterrés le soir. Le cercueil, au bras des fossoyeurs' parias,
venait derrière, et, après lui, les femmes toutes de blanc vêtues
comme des fantômes. Au temple, le kwan est déposé devant la
porte, et un autre service s'accomplit, ime musique lente se
mêlant à la récitation des suiras. La procession repart, tou-
jours éclairée fant^tiquement par les lanternes, elle tourne
autour de la cour du temple, gagne le cimetière; mais l'eMer-
rement ne se fera que vingt-quatre heures après. Les corps sont
rarement brûlés dans Izumo où le shintoïsme forme le fond
des croyances. Une fois encore, le maître revoit son élève vêtu
de blanc, souriant, les yeux fermés, presque du même sourire
dont il accueillait en classe une explication difficile à comprendre,
seulement le sourire est plus doux et il exprime une connais-
sance plus large de choses plus mystérieuses.
Le service commémoratif coûte très cher, et Yokogi était
pauvre, mais une souscription des maîtres et des étudians a cou-
vert les dépenses. Ce tonnerre de bronze, la grande cloche de
Tokoji résonne pour lui au-dessus du lac; il est répercuté par
le cercle des montagnes. Des prêtres de tous les temples prin-
cipaux sont accourus. Mille chaussures s'entassent à la porte.
Offrandes de fleurs et de fruits, nuages d'encens, déploiement
de soies éclatantes sur les épaules des superbes officians qui
se tiennent côte à côte, en longues rangées. La cloche s'ar-
rête, la prière qu'accompagne l'offrande de nourriture faite aux
(1) Jizo, sous ses fonnes multiples est l'une des plus aimées parmi les divinités
populaires, celle que les mères en deuil implorent avec le plus de confiance ; il
préside au Sai-no-Kawara où vont les enfans après leur mort et s'y fait leur ami,
le compagnon de leurs jeux.
374 , REVUE DES DEUX MONDES.
esprits est récitée, puis s'élève un chant plaintif entrecoupé
de coups frappés en mesure sur le mokugyOj une énorme tète
de poisson en bois laqué et doré. C'est la magnifique invoca-
tion à Ewannon, la Madone japonaise, la déesse de pitié qui
refusa le repos du Nirvana pour s'employer à sauver les âmes :
0 toi dont les yeux sont clairs, dont les yeux sont bienveillans, dont les
yeux sont pleins de pitié et de douceur, ô toi, si belle avec ton beau yisage
et tes beaux yeux. — 0 toi si pure, dont la lumière est sans tache et la science
sans une ombre. — 0 toi qui brilles à jamais comme ce soleil contre lagloire
duquel nulle puissance n'a de prise. — Toi, pareille au soleil dans le cours,
de ta miséricorde, tu répands la lumière sur le monde.
Les baguettes d'encens s'allument et, avec la fumée odorante
de chacune d'elles, monte un vers de la liturgie. Après ^oi, les
prêtres retournent à leurs places et les adresses à l'âme du dé-
funt commencent; ses camarades, un de chaque classe, disent
leur douleur et leurs espérances. Dernière, parmi les étudians,
une jeune fille de l'école normale, a la voix douce comme celle
d'un oiseau. C'est maintenant le tour des maîtres; le poète Kata-
yama, professeur de chinois, vénéré de ses élèves comme un
père, vient déplorer en paroles éloquentes que la mort ne Vdxi
pas pris, lui, si vieux, plutôt que cet être de dix-sept ans, plein
de jeunes vertus et de fortes promesses.
Lafcadio Hearn nous parle ici de croyances et nous décrit de
pompeuses cérémonies religieuses. Gardent-ils donc la foi, quoi
qu'on en dise, ces Japonais instruits et civilisés? Sa réponse mé-
rite d'être opposée aux affirmations négatives trop absolues de
beaucoup de voyageurs. Une éducation scientifique, dit-il, a dé-
truit comme partout les superstitions courantes parmi les illettrés.
Les formes extérieures du bouddhisme ont cessé d'intéresser nos
étudians. Neuf fois sur dix, ils se montrent plutôt honteux des
signes de la foi populaire manifestés autour d'eux. Mais le sens
religieux qui se cache sous le symbolisme demeure cependant
au plus profond d'eux-mêmes. Presque tous les étudians sont
sincèrement shinto, non pas par le culte des huit cents myriades
de Kami, mais comme observateurs fervens de ce que le Shinto
recommande : piété filiale, obéissance aux parens et aux supé-
rieurs, respect des ancêtres. Le Shinto, lié à l'idée moniste qui
s'affranchit du bouddhisme inférieur et lui survit, représente
pour le Japonais, — qu'il se. pique ou non de raisonner. — les
UN PEINTRE DU JAPON. 875
éthiques de la famille, un esprit de fidélité, devenu tellement
inné qu'à Tappel du devoir la vie elle-même cesse de compter,
sauf comme instrument pour accomplir ce devoir.
— De la forme grossière et agressive de scepticisme si ré-
pandue en Occident, je ne trouve pas trace parmi mes élèves,
ajoute Lafcadio Hearn.
Peut-être Ta-i-il rencontré davantage à Tokio où il occupé
maintenant ime chaire de conférencier sur la littérature anglaise
à l'Université impériale; car il répète le mot déjà ancien d'un
étudiant qui, entendant sonner la cloche d'un temple, s'écriait :
« N'est-il pas honteux qu'au xix* siècle, un tel son retentisse
encore à nos oreilles? »
Les habitans des grandes villes voisines de la mer sont sou-
vent, je suppose, moins dévots que Lafcadio lui-même qui, le
jour où il se trouva, — premier Occidental admis à ce privi-
lège, — devant le sanctuaire de la célèbre déité de Kitzuki, fit une
pieuse offrande au « centre symbolique du respect d'une nation
pour son passé. » Jamais il ne manqua de rendre hommage aux
dieux qu'il visitait dans leurs temples ; et surtout aux vieilles
divinités des routes et de la terre, bizarres, usées, moussues,
passées de mode et passablement délaissées. La foi primitive
s'émiette lentement sous l'influence corrosive d'ime nouvelle phi-
losophie; « mais, dit-il, je le sens, je suis encore païen et j'aime
ces simples vieilles divinités, ces dieux de l'enfance d'un peuple.
Ils ont besoin d'un peu d'amour humain, naïfs et innocens qu'ils
sont et très laids. Les belles divinités vivront à jamais par cette
douceur féminine qu'idéalise chez elles l'art bouddhique ; éter-
nelles sont les Kwannon et les Benten, elles n'ont besoin d'aucun
secours des hommes, elles s'imposeront au respect quand les
grands temples seront à leur tour sans prêtres et sans voix. Mais
ces pauvres dieux bizarres et croulans qui ont consolé tant
d'affligés, réjoui tant de cœurs simples, entendu tant de prières
naïves, avec quel plaisir je prolongerais leur vie en dépit de l'irré-
futable philosophie de l'évolution ! » D'ailleurs que les dieux dis-
paraissent, que les temples s'écroulent, rien ne détruira le shinto,
cette religion primitive qui a tant de rapports avec le jpanthéisme
grec et qui tient au sol lui-même. Culte des ancêtres, ootêlé au
culte de la nature, il n'existe ni dans les livres, ni dans les rites,
ni dans aucun commandement, mais dans le cœur du peuple
dont il est l'émotion la plus haute et toujours jeune. Lafcadio
576 REVUE DES DEUX MONDES.
Hearn l'a senti palpiter à Matsue chez tous ceux de ses élèves
qui se croyaient le plus absolument pénétrés des doctrines de
Darwin, de Huxley et de Herbert Spencer. Il Ta retrouvé dans
tous les actes de leur vie et de leur mort, car il en a vu, hélas I
• beaucoup mourir.
'^ Ils tombent en grand nombre, les pauvres étudians japonais.
^; Si peu payée que soit l'éducation qu'ils reçoivent, elle leur coûte
[^ encore trop cher bien souvent, puisqu'elle leur coûte la vie; ils
meurent d'épuisement, de surmenage, de privations. Les externes
d'Izumo ne dépensent guère plus d'une centaine de francs par an,
,;; ce qui représente un ordinaire où le riz bouilli et l'eau claire
'^ tiennent presque toute la place. Gomment s'assimileraient-ils la
comme de savoir des étudians occidentaux auxquels ne manquent
ni la viande ni le vin ou la bière ? La science démontre que les
races bien nourries ont été les races dominatrices et la question
de nourriture est un problème qui s'impose au Japon s'il veut
devenir prépondérant.
Notez que la déperdition de forces est plus grande chez
Técolier japonais que chez son modèle d'Occident. Il lui faut
sept ans d'études pour acquérir la connaissance nécessaire de
son triple système d'idéographes, c'est-à-dire de l'énorme alphabet
qui représente la littérature nationale Cette littérature, il faut
qu'il l'étudié aussi, avec l'art difficile des deux formes de langage
parlé et écrit; il faut qu'il apprenne l'histoire et la niorale de
chez lui, tout cela en dehors des connaissances que lui apporte
l'étranger ! L'anglais exige de lui un terrible eflFort, étant si diffé-
rent du japonais que la plus simple phrase ne peut être rendue
par une traduction littérale, non pas seulement des mots, mais
de la forme de la pensée. Avec cela, il mange à peine, il est insuf-
fisamment vêtu de minces cotonnades. Les poêles commencent
bien à être introduits dans les écoles, mais longtemps l'étudiant
n'eut pour se dégeler les doigts qu'un hibachi renfermant quelques
morceaux de charbon allumé sur un lit de cendres. Comment
s'étonner qu'un nombre relativement petit de Japonais récoltent
le fruit de leurs longs efforts ? Et ceux qui succombent ne sont
pas les médiocres, ce sont au contraire les meilleurs d'entre ces
élèves, l'orgueil de l'école. Depuis quelques années, il y a certai-
nement progrès pour les questions d'hygiène autant que les
finances le permettent, mais le bien-être des étudians, dont dépend
en grande partie leur santé, laisse encore beaucoup à désirer.
UN PEINTRE DU JAPON.. 577
Une invasion de choléra asiatique acheva de décimer les
écoles où enseignait Lafcadio Hearn. Il n'y eut point de panique,
la discipline fut maintenue, tandis tju'on prenait les mesures sa-
nitaires indispensables; maîtres et élèves tombèrent à leur poste.
Un jeune garçon,' voyant le président du collège s'approcher de
son lit, trouva la force de se soulever sur son coude pour faire le
salut militaire. Et, en saluant, il passa dans le grand silence...
Cette épidémie attrista singulièrement la fin du séjour que
Lalcadio Hearn fit à Matsue, avant d'aller occuper le poste qu'on
lui offrait au Sud, dans un grand collège du gouvernement. Mais
il ne quitta pas sans regret la province des dieux, la curieuse
maison emmurée, remontant aux temps féodaux, qu'il habitait
après des samuraï de haut rang, le jardin qui était à ses yeux
tout ensemble un poème et un paysage. Pour quelque initié
d'autrefois, le dessin de ce jardin dut exprimer une idée abstraite :
la foi, la chasteté, le calme, le bonheur conjugal, mais il n'est pas
besoin d'interprète quand on ne lui demande que de la beauté.
Les pruniers y fleurissent dès les premiers jours du printemps,
un bon mois avant les cerisiers, et nul n'ignore que cette floraison
est un si merveilleux spectacle qu'elle donne lieu à des congés
et à des processions populaires. L'idée que les arbres ont une
ftme semble naturelle devant certains arbres japonais qui ont
toute la grâce des dryades. Leurs possesseurs les traitent avec
respect, avec amour (1); parmi eux Tenoki reçoit les honneurs
religieux ; chaque fleur, chaque insecte a sa légende ; des espèces
nombreuses de semi, de cigales chantent dans le jardin, quelques-
unes rivalisant avec les oiseaux; et les mouches phospho-
rescentes, semblables à des étincelles agitées par un vent doux,
recherchent les coins les plus enténébrés pour y mener leur ronde
lumineuse. Chaque jour, Lafcadio Hearn, après avoir donné ses
cinq heures de leçons, revenait vers ce paradis japonais, où,
ayant échangé son uniforme de professeur pour la robe flot-
tante, il s'abandonnait, accroupi sous la véranda ombreuse, à ses
rêves. U bénit les anticjues murailles qui empochent jusqu'au
murmure de Texistence des villes d'arriver jusqu'à lui. Dehors, il
y a le Japon des journaux, des télégraphes, des bateaux à va-
(1) L'idée de riniluence de Tamour sur les objets môme prétendus inanimés est
conrante au Japon. Une jeune ÛUe à qui Hearn demandait si elle cro^'oit vriûment
qu'une poupée pouvait vivre, fit cette réponse cliarmantc et profonde : — Oui, si
foog l'aimez assez pour cela.
TOME XXI. — i904. 37
578 REyUE DES DEUX MONDES.
peur, mais il a ici à lui seul le Japon du xvi« siècle, ies spectres
charmans des dames qu'on ne rencontre plus que dans de vieux
livres d'images. La lumière qui effleure les formes bizarres de
pierre grise, qui vibre à travers le feuillage des arbres longtemps
aiioiés, lui apporte des caresses fantômes... Ce sont les jardins du
passé. L'avenir ne les connaîtra que comme les créations d'un
' art évanoui. Plus d'uù a été converti déjà en champ de riz et en
bois de bambou; la curieuse ville, atteinte à la fin par une ligne
de chemin de fer, depuis longtemps projetée, deviendra peut-
être en dix ans vulgaire et commerciale, elle réclamera ce ter-
rain pour y bâtir des fabriques. « Tout passe, » songe en lui-
môme ce quasi-boiiddfaiste de Lafcadio Hearn en évoquant pour
se consoler le texte sacré qui fait entrer finalement dans le Nir-
vana les plantes, lés arbres, les rochers et les pierres. Mais avant
mêine cette immortalité, il en décerne une autre à ce qui l'en-
toure. Le jardin décrit par lui vivra dans la mémoire des
hommes, et c'est dans ce cadre adorable qu'il a dû méditer une à
une ses interprétations de légendes, de poésies, de curiosités
japonaises, entremêlées, comme il le dit, à diverses toxks darax^
gnées dans le livre illustré par un Japonais et intitulé Koito.
C'était avant la guerre !
III
<( Manzai ! Manzai I » Ses élèves, du haut des quais, lui souhai-
tent dans ce dernier sàlùt de vivre dix mille ans. L'heure da
départ a sonné. Un long aaaaaaaaa part des rangs pressés
d'uniformes. Pendant son séjour à Matsue le maître n'a ren-
contré chez tous que de la bonté, de la courtoisie ; personne n'a
eu, même par inadvertance, le plus léger tort envers lui. Et il se
demande si dans d'autres pays que le Japon la mêm^ expérience
pourrait donner les mêmes résultats. En général, les compa-
raisons, sous sa plume, aboutissent à la plus grande gloire des
Japonais. Comme tous les amoureux, il doit être parfois aveugle,
mais il sait découvrir aussi, comme le font dans lohjet aimé 1^
véritables amans, des beauté? nouvelles et insoupçonnées, de
sorte que, même après les nombreux ouvrages anglais, français
et américains, quelques-uns d'une très haute valeur, qui ont paru
récemment sur le Japon, il y aura toujours beaucoup à apprendre
de cet Européen acclimaté qui longtemps habita l'intérieur,
UN PEINTRE DU JAPON.
579
prisonnier pour ainsi dire des jardins du passé. N'exigeons pas
de lui une logique imperturbable, ne lui demandons pas d'être
part«^tément conséquent avec lui-même. Les feuilles éparses que
de temps à autre il ïéunit ea volume reflètent le fait, la -figure,
la seii^Rdon qui passoi fendi^it en paroles mélodieuses la mu-
sique étrangère que sait percevoir son oreille, rapportant ses
entretiens avec le commun du peuple encore attaché aux vieilles
coutumes, la seule société dont il se soucie.
ijes Japonais d'une autre classe, les lettrés, les critiques, col-
laborateurs estimés des Revues américaines, lui en veulent uui
peu de ses préférences, tout en reconnaissant qu'il est l'Occidental
qui les a le mieux compris. Ils lui reprochent de ne pas les
suivre assez dans les sentiers de la vie moderne, de rétrograder
trop volontiers vers les régions légendaires d'un Japon mys-
tique (1). au lieu d'aborder la psychologie actuelle et vivante,
conune il fit par exemple en écrivant la petite nouvelle, petite par
le nombre de pages, grande par le sujet : il la Steuion du Chemin
de fer. La voici en quelques mots :
Un criminel a été arrêté après s'être dérobé plusieurs années
aux recherches de la police; il doit être jugé pour meurtre ^
Kumamato, et un officier de police va au train de midi le rece-
voir. Il y a foule ; on redoute quelque violence, car la population
de Kumamato n'est pis^ endurante et la victime était très aimée
dans cette ville.
Le prisonnier descend du train sous bonne garde, les mains
liées, derrière le dos, et il se produit une poussée formidable pour
le voir; mais, du geste, l'officier de police^ écarte la multitude, en
appelant un nom, et aussitôt une toute petite femme, un enfant
sur le dos, s'avance. C'est la veuve de l'honmie assassiné, l'enfant
qu'elle porte est son fils. Dans l'espace resté vide autour de l'as-
sassin, elle se tient immobile au milieu d'un silence de mort.
L'efficier parle, non pas à elle, mais à l'enfant; il lui dit : — Petit,
cet homme a tué ton père, il y a quatre ans; tu n'étais pas né, tu
étais encore dans le sein de ta mère. Si tu n'as plus de père à
aimer, c'est la faute de cet homme. Regarde-le, regarde-le bien.
N'aie pas peur...
Et mettant la main sous le nienton du meurtrier, .il le force
à leve^ la tète.
>
'i
(1) In GKo9tly Japon, 1 toL Boston.
SSO REVUE DES DEUX MONDES.
Par-dessus l'épaule de la mère, Tenfant regarde avec de^
yeux terrifiés, puis il se met à sangloter, mais, tout en |>leu-
rant, il regarde , il regarde encore le visage qui «e convulsé.
On dirait que la foule a cessé de respirer. Soudain le misérable
se jette à genoux, malgré ses fers, et bat la poussière de son
front, tout en criant d'une voix rauque étranglée par le remords :
— Pardon ! Pardonne-moi, petit.
Et il se confesse, et il se déclare content de mourir,... il
veut mourir... Et le mot de Pardon revient toujours. Et l'enfant
continue de pleurer. Et soudain la foule entière se met à pleurer
avec lui.
Cette scène est d'un pathétique inexprimable. La justice ob-
tenant l'aveu du crime par le simple appel d'un témoin muet; le
coupable criant grâce, sans souci de la peine capitale qui va
suivre; la populace qui comprend tout, qui accepte silencieuse-
ment la contrition et la honte en expiation du péché. — Mais le
trait significatif de net épisode, c'est que Tappel au remords
a été fait à travers le sentiment paternel, l'amour des enfans
tenant une place immense dans Tâme de tous les Japonais.
On raconte que le plus fameux des brigands, Isbikawa Goëmon»
oublia ime nuit de voler et de tuer dans certaine maison où il
s'était introduit, et cela sous le charme du sourire d'un bébé qui
lui tendit les bras.
Nous ne faisons nulle difficulté pour reconnaître que cette
scène toute réaliste, saisie sur le vif ; A ta Station du Chemin de
fer y est l'un des meilleurs récits de Lafcadio Hearn; mais le plus
beau de tous. Une danseuse, est tiré des chroniques de ce loin-
tain passé où il a mille fois raison, quoi qu'on en dise, de puiser
ses inspirations. C'est l'histoire de la courtisane amoureuse.
Au comble de sa célébrité, cette idole d'une capitale disparaît
de la vie publique sans que personne sache pourquoi. Laissant
la fortune derrière elle, elle fuit, enlevée par un pauvre garçon
qui l'aime. Ils se construisent une petite maison dans la mon-
tagne ; là, ils n'existent plus que l'un pour l'autre. Mais l'amant
meurt par un froid hiver et elle reste seule, sans autre consola-
tion que de danser encore pour lui tous les soirs dans la maison
déserte. Car il avait aimé à la voir danser et il devait toujours
y trouver plaisir. Donc, quotidiennement, elle place sur la
tablette funéraire les offrandes accoutumées et elle danse, la
nuit^ dans tous ses atours^ comme au temps où elle faisait les
UN PEINTRE DU JAPON.
581
délices d'une grande ville. Et le ;iour vient où, vieille, décrépite,
mourante, réduite à la mendicité, elle porte son costume superbe,
défraîchi par le temps» à un peintre qui Fa vue au temps de sa
beauté, pour qu'il l'accepte en échange d'un portrait fait de
mémoire qui sera déposé devant l'autel toujours chargé d'of-
frandes, afin que son bien-aimé la voie jeune à jamais, la plus
belle des shirabyoshi, et qu'il lui pardonne de n^ plus pouvoir
danser.
L| shiràbyoshiy avec le recul du temps, nous apparait ici
parée de je ne sais quelle dignité hiératique que ne sauraient-
avoir les modernes geisha/ Lafcadio I^eam ne prétend nulle-
ment dans les pages qu'il leur consacre idéaliser outre mesure
ces dernières, qui apparaissent sous sa plume comme de gentils
animaux assez dangereux, mais n'est-ce pas leur métier de l'être?
Quel que soit le' rang de la femme japonaise, il ne parle d'elle
qu'avec une extrême discrétion et des précautions qu'on cherche-
rait vainement dans le portrait de M"^ Chrysanthème. La volupté
subtile dont son style est empreint ne s'étend jamais aux scènes
qu'il représente; elle est immatérielle à un degré rare; il sait
nous faire entendre ce qu'il veut, sans qu'un mot blesse jamais
ces convenances chères aux Japonais, plus que la vertu même.
Et, à l'en croire, la jeune fille bien élevée, l'honnête épouse sont
au Japon les types les plus parfaits de féminité qu'il ait ren-
contrés sur aucun point du monde, lui qui a tant voyagé ! Les
opinions formulées à la légère par les glqhe-troUers sur ce sujet
qu'il effleure à peine, par respect, Tindignent autant qu'elles
peuvent indigner les Japonais de naissance. Évidemment il u
pénétré la vie intérieure de ceux-ci, le mystère de leurs pensées,
les ressorts cachés qui les font agir, au point de partager leurs
sentimens. Ce phénomène s'est produit chez cl'aïutres que lui
après de longs séjours au Japon, chez le poète Edwin Arnold,
l'auteur de The Light of Asia, qui, lui aussi, épousa une Japo-
aaise; chez le peintre John La Farge qui a rendu avec une sorte
de piété l'image virginale de Kwannon à TauréolQ lunaire, dont
Hearn nous dit qu'après avoir pris dans l'Inde cent formes di-
verses, elle est devenue au Japop comme le symbole divinisé
des plus adorables qualités de la femme.
De symbole en symbole, de sanctuaire en sanctuaire, et
parmi toutes les traditions ressuscitées d'autrefois, Tauteur des
deux volumes intitulés Glimpses of iinfamiliar Japan, nous pro-
■'l ■•>>
582 REVUE DES DEUX MONDES.
mène, curieux et ravis jusqu'au bout. Ses impressions de voyages,
de pèlerinages plutôt, sont encore le meilleur de son oeuvre.
Et du Japon moderne, que nous dit-il?... Il nous dit qae si
occidentalisé qu'il paraisse, on aurait tort de croire qu'en trente
ans, le caractère moral et mental de la race ait pu changer : le
Japon a, selon lui, emprunté des armes à l'Occident pourmieax
résister à ses insidieuses influences; ses véritables progrès n'ont
jamais été opérés que du dedans. Rien de vraiment remarquable
ne sera obtenu dans des directions étrangères à l'âme de la
race. Le développement, prétendu subit et quasi miraculenx,
n'est qu'un réveil national, tendant à rendre le Japon aux seub
Japonais, à expulser les influences étrangères commerciales et
autres.
Mais à travers la Société japonaise contemporaine nous avons
eu ici même un guide sûr et abondamment documenté, M. André
Bellessort (1). C'est à lui qu'il faut nous reporter pour savoir ce
qui reste des antiques vertus ancestrales au Japon européanisé et
pour corriger par quelques antidotes l'effet des enchantemens de
Lafcadio Heam. Nous renvoyons à son livre daté d'hier ceux qni
sont curieux de connaître les héritiers des daîmô, des samuraî
et des geisha légendaires, dont un poète survenu au bon mo-
ment dans leur patrie, où tout est, comme il le dit. impermanent,
nous a retracé l'histoire et laissé les portraits.
Cette impermanence, M. Bellessort l'a qualifiée : goût déplo-
rable du provisoire et du changement, mais voyez comme Laf-
cadio Hearn la poétise ! Rien n'a jamais été fait au Japon, nous
dit-il, avec une idée de durée : les sandales de paille sont
changées à chaque étape du voyage ; la robe n'est qu'une étoffe,
attachée çà et là par quelques points, la maison se construit en
peu de jours : partout la même absence de solidité, de stabilité,
sauf dans la forme immémoriale du costume des paysans et de
leurs instrumens de travail. Depuis le commencement de son
histoire, le Japon a eu plus de soixante capitales; sauf quelques
temples, quelques forteresses, la plupart des villes n'ont qne la
durée d'une génération ; la terre elle-même est celle de Vimpemuh
nence, il n'y a pas de nature {(lus sujette aux transformations :
les pics volcaniques s'écroulent, les vallées sont bloquées pu* la
lave, les lacs paraissent et disparaissent ; il ne demeure que des
(1) Voyage au Japon, La Société Japonaise, i toI. Perrin*
UN PEINTRE DU JAPON. 583
lignes générales et le caractère général des saisons. La beauté
même du paysage est en grande partie illusoire, une beauté de
couleurs changeantes, de brumes mouvantes, de mirage. Et si les
dieux s'attardent, répandant une vague émotion religieuse à tra-
vers le crépuscule des bois qui enveloppent leurs demeures, c'est
peot-étre parce qu'ils sont sans forme et sans substance. De
flude aryenne, par la Chine, est venue se joindre à cette imper-
manence naturelle l'impermanence psychique du bouddhisme.
Une religion qui enseigne que l'univers tout entier est illu-
sion, la vie une halte momentanée dans un voyage infini, que
tout attachement aux personnes ou aux choses ne produit que
chagrin, que l'humanité ne peut atteindre la paix étemelle que
par la suppression de tout désir, une telle religion devait s'harmo-
niser avec le sentiment de la race. Le peuple ne chercha jamais
à pénétrer la philosophie plus profonde de la religion importée,
mais sa doctrine d'impermanence influença profondément le ca-
ractère national et ajoute chez lui à la patience originelle.
Même dans l'art japonais, elle a laissé sa trace, car le boud-
dhisme enseignait bien que la nature était un rêve, une fantas-
niagorie, mais il enseignait aussi aux hommes à saisir l'impres-
sion fugitive de ce rêve et à l'interpréter en relation avec la plus
haute vérité. Voilà pourquoi les Japonais ont saisi dans le passage
d'un nuage ou la floraison rapide du printemps des paraboles
d'une signification éternelle ; voilà pourquoi dans les nombreuses
<^lamités qui les ont assaillis, incendies, inondations, tremble-
lïiens de terre, ils n'ont vu que la preuve incessante et répétée de
l'illusion qui passe. L'absence de témoignages réellement solides
^t grandioses des très grandes choses qu'a accomplies le Japon
indique les procédés spéciaux de sa civilisation : des chefs-
d'œuvre se fabriquent sous de simples hangars, l'industrie reste
dispersée, le capital industriel n'existant pas, et le gouvernement
donne le même spectacle, rien n'y est fixe, sauf le trône. Tous
les hauts fonctionnaires civils et militaires sont changés à de
courts intervalles. Dans les écoles, directeurs et professeurs se
déplacent incessamment. Nous sommes habitués à croire qu'un
degré quelconque de stabilité est nécessaire à tous les grands
progrès, mais le Japon a donné la preuve irréfutable du con-
ti^ire. Et l'explication en est dans le caractère de la race uni-
formément mobile, uniformément impressionnable, marchant
comme un seul homme vers un but qui l'intéresse tout entière,
584 REVUE DES DEUX MONDES.
soumettant ses quarante milHons d'individus à des chefs qui les
manient comme le vent peut manier le sable. Et cette sounûs-
sion aux formes qu'on lui imprime appartient aux plus anciennes
conditions de sa vie qu'a dominées longtemps deux qualités :
l'absence d'égoïsme et la foi.
Mais domineront-elles longtemps encore? La foi, tout au
moins, n'existe plus guère que dans le peuple des campagnes, à
moins quïl ne s'agisse de la foi en soi-môme qui est portée jus-
qu'à l'exaspération, depuis la guerre.
Sur la guerre, il nous faut encore interroger l'auteur de
Kokoro {i). Ce qu'il raconte du conflit avec la Chine éclaire
d'un jour très vif celui qui se poursuit présentement contre la
Russie.
IV
Les rues sont pleines d'uniformes blancs, elles retentissent de
la musique des trompettes et du fracas de l'artillerie; les armées
du Japon, pour la troisième fois dans l'histoire, ont conquis la
Corée ; la déclaration de guerre contre la Chine a été publiée dans
les journaux de la ville, imprimés sur papier cramoisi. Tous les
pouvoirs militaires de TEmpire sont en mouvement. La première
ligne de réserves a été appelée ; les troupes affluent à Kumamoto
(où se trouvait alors Lafcadio Uearn). Des milliers de soldats sont
logés chez l'habitant, les casernes, les auberges, les temples ne
suffisant pas à abriter ces hôtes de passage; la place manque,
bien que des trains spéciaux emportent les régimens aussi vite
que possible, vers le nord. Cependant, malgré tout cet imm^ise
mouvement, la ville est étrangement tranquille; nui signe exté-
rieur n'avertirait l'étranger du sentiment public, la race comme
l'individu devenant au Japon d'autant plus calme en apparence
que ses émotions sont plus profondes. L'empereur a donné un
exemple que chacun s'efforce de suivre en envoyant des présens
à ses troupes de Corée : les provisions de riz, de fruits, de tabac
partent par chaque bateau, et la nation tout entière a souscrit
aux fonds de gueiTe, le chèque du riche marchand se mêlant
au dollar en papier de l'artisan, à la dtme du manœuvre. On ne
refuse même pas les dons puérils des enfans.
(1) Un mot qui en japonais V6ut dire « cœur, » et aussi, sens caché, le « ccDur
des choses. •
UN PEINTRE DU JAPON. 585
Quant aux soldats, ils sont silencieux et doux comme de
petits écoliers en classe. Ni vantardise, ni galté; les prêtres boud-
dhistes exhortent les escadrons dans la cour des temples; une
grande cérémonie religieuse a été célébrée sur le terrain de pa-
rade, lapplication d'une lame de rasoir sur chaque jeune léte de
soldat symbolisant le renoncement volontaire aux vanités de la
vie. Dans tous les antiques sanctuaires, ce sont des prières aux
dieux des armées, aux ombres des héros qui moururent pour
leur empereur. Mais les rites les plus imposans sont célébrés
à HoumyOji, le monastère où pendant trois siècles ont reposé les
cendres de Kato Kiyomasa, le conquérant de la Corée, lennemt
des Jésuites, le protecteur du bouddhisme ; à Houmyôji, le chant
sacré des pèlerins sonne comme le rugissement de la mer. Aussi
le bruit circule-t-il que, la nuit, des chevaux invisibles piaffent
dans la cour du temple et qu'une ombre puissante est sortie de
son sommeil pour conduire une fois de plus à la victoire les
armées du Fils du ciel. Les soldats, des garçons ignorans et
simples venus de la campagne, ne discutent pas plus cette lé-
gende que les Athéniens ne discutèrent la présence de Tbésée u
Marathon. Mais ce n'est point avec ceux-là que s'entretient Lafca-
dio Hearn dans le touchant récit intitulé : Un vœu réalûé.
Un de ses anciens élèves est venu lui dire adieu, un beau
garçon dont le régiment va partir le jour même pour la Corée.
Ils devisent ensemble du bon temps de Matsue, au cours du
repas qu'ils prennent en tête à tête. Fils de riches fermiers,
Asakichi a fait des études complètes, ce qui ne l'empêcha pas,
à sa sortie de Técole, d'aider ses parens dans leurs travaux; puis,
à dix-neuf ans, il a été convoqué au temple pour un examen
tant intellectuel que physique, après lequel on le déclara propre
au service militaire. Inscrit comme ichiban (de première classe)
par le médecin et le major recruteur, il fut pris à la conscrip-
tion suivante. Sergent au bout de treize mois, il a demandé de
quitter sa garnison dans la crainte de n'être pas envoyé eu
Corée.
— Maintenant, je suis si heureux ! s'écrie-t-il avec une sou-
daine rougeur, honteux d'avoir ainsi trahi ses sentimens.
— Vous rappelez-vous, lui dit le maître, quand, à l'école, vous
exprimiez le désir de mourir pour Sa Majesté l'Empereur?
— Oui, répond-il, et cette chance est venue, non seulement à
moi, mais à plusieurs de ma classe. ..... ^
' ( s
'vîl
S86 REVUE DES DEUX , MONDES.
Et il parle presque gaiment de Thonneur qu'il y a à tomber
sur le champ de bataille. Après, le gouvernement prend soin de la
famille ; il est triste sans doute pour quelques-uns de mourir sans
laisser un fils qui perpétue le nom et continue les offrandes aux
ancêtres, mais lui, quoique célibataire, n'aurait rien à regretter,
car il est fils cadet, ses parens sont encore jeunes et Tatné les sou-
tiendra dans leur vieillesse. En outre, ils seront beaucoup à la
maison pour l'aimer, car les morts ont besoin d'amour.
Le sentiment des Japonais au sujet de l'àme est ici exprimé
d'une manière intéressante. Les esprits protecteurs des parens
hantent la demeure familiale pendant cent ans et veillent
sur ceux qui survivent, ce qui n'empêche pas le long voyage au
Meido que tous doivent faire, car l'àme est une et multiple tout
ensemble. Elle peut être en maints lieux à la fois; l'idée du Meido,
du culte familial et des prières au temple n'offre donc rien de
contradictoire. L'état de Bouddha est sans fin et sans limites, im-
mense comme l'élément de l'éther, ce qui n'empêche pas qu'après
la mort on reste dans sa famille, au milieu de ses parens et de
ses amis, on jouit de la lumière du monde comme auparavant.
Lafcadio, en écoutant Âsakichi, se souvient dé la com-
position d'un de ses élèves sur l'avenir du juste : « Son âme
flottera éternellement dans l'univers. » Les croyances des Japo-
nais sur ce chapitre ressemblent beaucoup à celles des Grecs
de l'antiquité. Mêmes sacrifices aux morts, mêmes honneors
rendus aux mftnes des héros, mêmes bûchers allumés après
la bataille pour recueillir autant que possible les cendres
des guerriers qui seront renvoyés dans la patrie. L'Empereur
lui-même les tiendra en vénération et ils auront l'amour du
peuple tout entier qui les priera d'aider le Japon aux teinps
de dangers nationaux. Cette foi, ces espérances sont nourries
dans l'àme des jeunes gens dès les années d'école. On les con-
duit en excursions militaires aux sanctuaires où sont honorés
les héros; en bon ordre, dans les demi-ténèbres du bois sacré, ils
se rangent silencieux; la trompette fait retentir un appel de
bataille; tous présentent les armes, et c'est chez chacun d'enx
le genre d'émotion qu'a chantée un poète japonais qui fut soldat
avant de devenir prêtre :
La cause je ne peux la dire, — mais quand j'aborde le temple, — des
larmes de reconnaissance me coulent des yeux.
UN PEINTRE DU JAPON. 587
Âsakiehi rappdle tout cela; en somme, ce qu'il dit n'a rien
d'individuel, il n^est qu'une des petites vagues d'une mer inson-
dable» il n'exprime que le sentiment ancestral, l'émotion vague,
maïs incommensurable, du shinto qui chez lui se m6le aux aspi-
rations les plus hautes du bouddhisme. La nuit tombe, les
étoiles et les feux électriques de la citadelle brillent à l'envi, le
clairon sonne et, de la forteresse à Kiybmarà, roule dans la nuit,
comme un grondement de tonnerre, le chant de dix mille hommes.
Nts/n me higa$kt mè, traduction libre :
Oh I le pays, du Sud au Nord, est couvert d'ennemis, à i*Ouest, à l'Est,
en avant, tout est noir d*ennemis. Nul ne peut dire le nombre des hordes
qui se répandent de la plage de Satsuma, du rivage de Tsukushi.
Tous les soldats connaissent ce chant, le Chant du Siège,
— qui défie la ruine d'atteindre l'Empire éternel, quand bien
même la terre se déchirerait en deux, quand bien même tom-
berait le eiel, quand bien même les montagnes se mêleraient à
la mer.
Le maître ne reverra plus son élève après qu'au seuil de sa
demeure cdui-ci lui a envoyé un dernier salut ; le tonnerre des
cEants belliqueux continue et te mugissement des trains qui
emportent t£uit de vaillance et de fidélité vers la fièvre des rizières
chinoises et les cyclones menaçans de la mort. Bientôt le nom
d* Asakiehi figure sur la longue liste publiée par les feuilles
loeales. Ce soir-là, le vieux serviteur japonais décore et illumine
l'akôve de la chambre de réception comme pour une fête, il
met des fleurs dans les vases, allume les baguettes d'encens et
place au milieu de tout cela une photographie devant laquelle
est servi le festin traditionnel en miniature : du riz, des fruits,
des pâtisseries.
— Peut-être, dit-il, plairait-il à son esprit que le maître
consentit honorablement à lui parler. Il comprendra langlais du
maître!
Et te maître parla au petit portrait qui semblait lui sourire à
travers les spirales d'encens.
Dès le premier instant de la déclaration de guerre, personne
au Japon n'avait douté de la victoire. L'enthousiasme fui uni-
versel et profond. L'histoire de succès éclatans, écrits de c<m-
fiance et publiés en fascicules, se répandait dans tout le pays,
588 REVUE DES DEUX MONDES.
longtemps avant leur réalisation; les fabricans de jouets met
taient en vente d'ingénieux mécanismes représentant la déroula-
grotesque des Chinois. Un commerce énorme d'images colorié^^^
à bas prix gravait dans l'esprit du peuple les hauts faits acconB. —
plis ou projetés. En môme temps/ les théâtres célébraient L .^si.
guerre avec tout le réalisme possible. Chaque épisode glorieaT^i^
était aussitôt transporté à la scène : par exemple, la mort d'u imcm.
clairon qui, le poumon traversé, acheva de sonner la charge en '^^
mettant son dernier souffle, et l'héroïsme des quatorze troupier—^
qui tinrent ferme contre trois cents fantassins, et la charge S~ ^3
coolies sans armes contre un bataillon chinois qui ne fut p^B.^^
fe plus fort, etc. Ces incidëns et beaucoup d'autres se fir^i». "1
applaudir frénétiquement. Sur le passage dés troupes, c elaiei^m «
dés illuminations; à Kobé, elles continuèrent dés semaines (3.^
suite dans toutes les rues parles soms deshabitans. Les indu^^-
tries du pays se consacraient à la guerre ; on alla jusqu'à invent^^^
des paquets de cure-dents où chaque petit bâton portait inscr— ^»^ ^
en caractères microscopiques un poème différent sur des suj& *^ —
belliqueux.
I L'enthousiasme fut, il est vrai, suivi d'une déception pr
fonde ; lé Jajpon se trouva frustré par les conditions de la paix,
si, à cette époque, le sentiment public eût été seul écouté,
guerre se serait continuée entre la Russie et sonalliéde la veill-
malgré le renfort qu'apportaient à la grande puissance eur
péenne la France et l'Allemagne. Mais le gouvernement fut sa§
Il bâillonna la presse et parut se contenter du peu qu'on lui doi
nait. Hearn croit cependant que les forcés de reserve au Japc^^ ^^^
sont beaucoup plus considérables qu'on ne le suppose, ses vmg^
six mille écoles lui composant un colossal appareil prépara
toire.
; Mais alors la marine était le point faible, quoiqu'elle eût sul
à annihiler la flotte chinoise, et les frais d'une nouvelle guer^
eussent été désastreux pour le commerce et l'industrie. Il f alla
attendre, si cruellement blessé que fût l'orgueil national. Le m
contentement général se dissimula sous des témoignages d'ail
gresse :
Hyogo, 0 mai 1895.
Hy^ogo ce matin est baigné dans une splendeur de lumière limpide,
lumière du printemps, qui, vaporeuse, prête un cliarme d'apparition ai
choses lointaines entrevues à travers. Les contours restent nettement d^
UN PEINTRE DU JAPON. 589
sînés, mais des couleurs presque idéales, qui ne leur appartiennent pas» les
transfigurent, el les grandes montagnes, derrière la ville, s'élancent vers un
bleu sans nuage que Ton prendrait pour l'àme de Tazur, plutôt que pour
Tazur même. Au-dessus d'un talus gris bleu, — les toits agglomérés —
frémissent et voltigent des formes extraordinaires ; le spectacle n'est pa;)
nouveau pour moi, mais il m'enchante toujours. Partout flottent, attachés
à de hauts bambous, des poissons de papier immenses qui s'agitent et cha-
toient comme choses vivantes. Leur taille varie d'ordinaire de cinq à quinze
pieds de long, çà et là, il y en a de plus grands, portant un bébé accroché
à la queue. Quelques bambous retieonent quatre ou cinq poissons super-
posés... Les liens légers qui les attachent aboutissent au dedans de la tête,
et le vent, lorsqu'il entre dans la bouche ouverte, gonfle le corps en le fai-
sant onduler, monter, descendre, se tordra absolament comme s'il s'agis-
sait dé poissons véritables, tandis que la queue et les nageoires jouent
d'une façon irréprochable. En nageant contre le ciel, le bruit qu'ils font est
celui du vent dans un champ de cannes... Tout le monde sait que ces
carpes de papier ou hoi ne sont hissées que durant la période du festival
anniversaire de la naissance des garçons, le cinquième mois ; ils symbo-
lisent l'espoir qu'ont les parens de voir leur fils faire son chemin dans le
monde en dépit des obstacles, comme la grande carpe du pays remonte
contre le courant de rapides rivières... Mais en ce radieux printemps de
l'année japonaise 2555, le koi symbolisait quelque chose de plus grand que
l'ambition paternelle,— la confiance d'une nation régénérée par la guerre.
La résurrection militaire de l'Empire, le vrai jour de naissance du nouveau
Japon, commença en effet avec la conquête de la Chine. La gtierre a pris fin,
l'avenir, quoiqu'il ne soit pas sans nuages, parait plein de promesses et,
malgré les obstacles à des succès plus complets el plus durables, le Japon
ne craint rien, ne doute de rien.
A^oici un autre tableau :
Hyogo, i5 mal.
Le Matsushima Kan, revenu de Chine, est à l'ancre devant le Jardin 4u
plaisir de la Paix. Ce n'est jpias un colosse, quoiqu'il ait accompli de grandes
choses, mais il a certainement l'air formidable au repos, dans cette claire
lumière, forteresse d'acier gri« de pierre, se dressant au-dessus d'une nappe
bleue tout unie. La permission de visiter a été accordée au peuple, qui s'y
rend en habits de fête comme au festival d'un temple. Tous les bateaux du
port semblent avoir été réquisitionnés à l'intention des curieux, tant il y en
a autour du cuirassé, quand nous l'atteignons. 11 n'est pas possible que
tant de monde entre à la fois; nous devons attendre, tandis que des cen-
taines de visiteurs sont alternativement admis et congédiés.
' Le spectacle de la joie populaire vaut qu'on le guette. Quel élan quand
votre tour arrive! Quel fourmillement, quelle poussée! Deux jeunes femmes
tombent à la mer et, tirées de l'eau par des marins, disent qu'elles ne sont
pns filcliées d'être tombées parce qu'elles pourront se vanter de devoir la
vie aux hommes du Matsushima KanI
590 REVUE DES DEUX MONDES.
Mais on doit vraimenl aux hommes du Mattitshima Kân qvkelqop cbo.
de plus important que la Tie de deux feraDÉes; et le peuple cbercbe à le
reconnaître par des témoignages d'affection, car la discipline militaire in-
terdit les présens. Les officiers et l'équipage doivent être bien las; ils se
laissent néanmoins questionne^ et répondent avec une amabilité charmante.
Tout est montré, expliqué en détail, le canon de gros calibre, les batteriet,
les torpilles, la lanterne ét^trique.
On me raconte Thialoire émouvante de la grande bataille du Talu. Pen-
dant ce temps, les grands-pères chauves, et les femmes, et les nàaroriot? du
port sont maîtres pour un jour du Matsushima. Les officiers, les cadels,Ie»'
matelots n'épargnent rien pour leur plaire. Ceux-ci parlent aux rieilhûrds;
ceux-là laissent les enfans jouer avec la poignée de leur sabre où leur ap~
prennent à jeter leurs petites mains en l'air arec le cri : Teiàoku Banzai! Et#
pour les mères fatiguées, des paillassons ont été disposéis à Fom1l>re, dans
l'entrepont. Ces ponts, il n'y a que quelques mois, étaient rougis de sang;
des taches sombres ont résisté au nettoyage et le peuple les contemple avec
un tendre respect, ainsi que les cicatrices laissées au bateau par les coups
de ses autagooistes immédiats, deux cuirassés chinois dé 7400 tosne»
chacun, tandis que le tonnage.du Matsushima n'est que de 4280... Mon guide^
me dit : « Les Chinois avaient des canons européens. Si nous n'avion» pas en.
à lutter contre des armes occidentales, notre victoire eût été trop facile... w
Et il donne ainsi la note juste. Sien, par ce beau jour de printemps,
n>ût ravi les hommes du Matsushima Kan autant que l'ordre d'attaquer le»
grands croiseurs russes, là-bas, en rue de la côte.
Voici maintenant, rapidement ébauché, le retour des troupes.
L'année dernière, en voyageant de Shinionosaki vers la capitale, je vis
beaucoup de régimens en roule pour le théâtre de la guerre, tous vêtus de
blanc, car la saison chaude n'était pas encore passée. Ces soldats ressem-
blaient tant à mes anciens élèves (et des milliers en réalité sortaient de
l'école), que je ne pus m'empêcher dé trouver cruel qu'on les envoyât au
feu si jeunes I...
Eh bien, aujourd'hui, j'ai vu reyenir quelques-uns des régimens. Des
aros de triomphe ont été dressés dans les rués où ils doivent passer pour
se rendre de la station au grand temple dédié à Fâme héroïque de Kusû-
nolti Masashigé. Les citoyens ont payé six mille yen Thonneiu* de servir aux
soldats leur premier repas. Les hangars sous lesquels les bataillons
s'attablent dans la cour du temple sont décorés de drapeaux et de guir-
landes, et il y a de petits cadeaux pour tous
J'attendis d'abord avec mon vieux Manyemon devant la station, voisine
du temple. Le train s'arrêta,... la police repoussa la foule,... les bataillons
parurent en une colonne régulière, conduite par un officier qui boitait en
marchant, une cigarette à la bouche. La foule s'épaissit encore autour de
nous, mais il n'y eut pas d'acclamations, pas un mol, le silence n'était
rompu que par le pas mesuré de la troupe. Étaient-ce bien les mêmes
UN PEINTRE DU JAPON. 591
hommes que j'avais vus partir? Brûlés par le soleil, les traits ravagés, por-
tant parfois de grandes barbes... Les uniformes d'hiver en drap bien étaient
usés, déchirés, les souliers n'avaient plus forme de souliers; mais la dé-
marche énergique était celle de soldats endurcis. Non, ce n'étaiept plus des
enfans, c'étaient des hommes solides, capables de tenir tête à toutes les
troupes do monde ; des hommes qui avaient tué, donné l'assaut, des hommes
qui avaient souffert ce que *'on n'écrira jamais. Les physionomies n'expri-
maient ni joie, ni fierté, les yeux chercheurs regardaient à peine le décor
de fête, peut-être parce que ces yeux-là avaient vu trop de choses faites
pour rendre sérieux... Les spectateurs semblaient émus d'un changement
dont ils devinaient les causes, mais n'importé, les soldats n'en étaient que
de meilleurs soldats maintenant I...
Je dis à Manyemon : — Ce soir, ils seront à Osaka et à Nagoya. Ils enten-
dront l'appel, et ils penseront aux camarades qui ne reviendront plus.
Mais le vieillard me répondit avec une gravité simple :
— Peut-être les gens d'Occident croient-ils que les morts ne reviennent
jamais; nous ne pensons pas de même. Les morts japonais reviennent tous,
ils connaissent le chemin. De Chine et de Choseh, et du fond de la mer, tous
nos morts sont revenus, tous ! Ils sont maintenant avec nous. Chaque soir»
ils se réunissent pour entendre les trompettes qui les ont rappelés chez
eux. Et ils les entendront aussi le jour où les armées du Fils du Ciel seront'
dirigées contre la Russie.
Ces paroles lues à neuf années d'intervalle sont saisissantes.
Dès lors, le Japon, sans perdre un seul navire ni une seule ba-
taille, avait abaissé le pouvoir de la Chine, créé une nouvelle
Corée, agrandi son propre territoire et changé la face politique
de l'Orient. AujourdTiui, la lutte désirée contre la Russie com-
mence dans des conditions qui sont pour exalter encore Forgueil
japonais. Et l'orgueil est toujours dur...
Le Japon s'endurcit, il marche en outre vers un of/icialisme
qui a été la malédiction et la faiblesse de la Chine. Lafcadio
Heam constate à regret que les résultats moraux de la nouvelle
éducation occidentalisée ne sont pas à la hauteur des résultats
matériels. Jusqu'ici, l'absence relative de tout individualisme
égoïste dans le caractère national avait été le salut de l'Empire.
Le Japon devait cela aux deux grandes religions qui ont créé et
conservé sa puissance morale : le shinto qui enseigne à l'individu
le devoir de penser à son empereur et à sa patrie avant de penser
ni à lui-même ni aux siens, et le bouddhisme qui lui commande
de maîtriser les regrets, d'endurer la souffrance, d'accepter
comme unç loi éternelle l'évanouissement des choses. Mais elles
sont maintenant, ces religions,, bien souvent détournées de leur
892 REVUE DES DEUX MONDES.
sens. L'individualisme envahit le Japon. Lafcadio Hearn s*en
aperçoit & l'Université de Tokio. Il remarque dans les composi-
tions des étudians des aperçus nouveaux qui le chagrinent : « Le
changement, écrit l'un d'eux, est dans la naturer de notre vie.
Combien de gens voyons-nous qui, riches la veille, sont pauvres
le lendemain ? Résultat de la concurrence humaine, selon les lois
de l'évolution. Nous sommes exposés à cette concurrence, il faut
se battre, môme si l'on n'en a pas envie. Et avec quel sabre nous
battrons-nous? Avec le sabre de la science, forgé par l'éduca-
tion. » ^
Âh ! que xious voici loin de la culture du moi, comme on
l'entendait, il y a une dizaine d'années, aux écoles de la Province
des Dieux, par le développement exceptionnel de toutes les
nobles qualités!
Les Japonais de l'avenir, mieux nourris et plus généralement
instruits, pourront être physiquement et intellectuellement su-
périeurs, mais Lafcadio Hearn est de ceux qui croient « que le
cœur humain, môme dans l'histoire d'une race, vaut infiniment
plus que l'intellect humain et qu'il peut tôt ou tard répondre
beaucoup mieux que lui & toutes les énigmes du sphinx de la vie. »
Jl est intéressant de voir que sur le chapitre des comparaisons
entre l'ancien et le nouveau Japon, le maître de conférences à
l'Université de Tokio invoque l'opinion d'un conférencier d'Occi-
dent, M. Ferdinand Brunetière, qui a dénoncé avant lui l'indivi-
dualisme comme l'ennemi de l'éducation et de l'ordre social:
« Quoi que nous veuillons faire pour la famille, pour la so-
ciété, pour l'éducation, c'est contre l'individualisme qu'il faut
aujourd'hui travailler, car la société humaine est fondée sur le ^
sacrifice de soi. »
Un chrétien, Lamennais, l'avait dit ; M. Brunetière l'a répété
avec éloquence et, au nom des meilleures traditions shinto et
bouddhistes, c'est également l'opinion de l'auteur de Kokoro,
observateur incomparjeible du « cœur des choses au Japon. »
Tu. Bewtzok.
fmrr^
f
A TOULON
14 septembre 1902. — Quelle heure aimable, ce matin,
P^«sée aux portières du wagon ! Tout me plaît, tout me sourit,
^^ bleu du ciel, tendre et fondu, le bleu luisant, miroitant de la
^^^«r, le vert cendré des oliviers sur le gris violacé des montagnes,
*-^-ché de rose par les éboulis de marbre... Et le contraste de
^^^tte Normandie lumineuse qui s'étend de Marseille à Âubagne
^^ long des prairies où s'attarde rHuveaune et des roches de
^-•«ssis, surchauflFées par le cuisant soleil, roussies, crevassées,
^^ chaos pétrifié qui dévale dans Teau profonde, pêle-mêle avec
^ ^^ genêts, les arbouses et les jeunes pins, et qui éteint sa flambée
^^Xa fond des calanques obscures où clapote la petite vague ra-
&^use... Et le beau golfe de la Ciotat, calme, pur, tableau riant,
^^uis le cadre sévère du bec de l'Aigle et de la Fauconnière...
Plus loin, tandis qu'à gauche grandissent de rudes mon-
*-^gnes et que déjà, par-dessus la crête nue du Faron, le Coudon
^:r'es8e en équerre son formidable bastion rougefttre, à droite, de
t^^es campagnes cultivées s'inclinent doucement vers les gra-
cieuses baies de Bandol et de Sanary, où la terre et la mer vien-
i^ent se baiser sur la plage blanche.
Voici maintenant, vite dressé et dépassant les noires pinèdes
dvi Bois sacré, le cône de Six-Fours, tronqué aujourd'hui par
^iB fort aux vilaines casemates blanchâtres qui fait regretter les
pittoresques ruines d'autrefois... Autrefois! Oui, je puis déjà dire
autrefois, hélas!... N'y a-t-il pas un peu plus d'un quart de siècle
TOME XXI. — 1904. 38
594 BEVUE DES DEUX MONDES.
que je suivais cette même route et que j'apportais à Toulon,
paradis rêvé des « midships, » mes illusions toutes neuves et
rivresse de ma jeune liberté!...
Bah! Laissons cela. Ce n'est pas quand on vient de passer
capitaine de frégate, qu'on est donc un jeune officier supérieur,
qu'il faut se vieillir en s'abaii donnant au passé mélancolique...
Toulon! Toulon!... vingt-cinq minutes d arrêt, buffet!...
Hé! nous y sommes. La gare n'a pas changé, ni le soleil non
plus, qui brûle la grande cour où piétinent les chevaux des om-
nibus dans une poussière blanche, aveuglante... Il y a du mistral,
Dieu me pardonne ! Allons, c'est bien Toulon.
/5 septembre. — J'ai été rappelé à mon port pour y faire du
service à terre, en attendant d'être embarqué comme second sur
un cuirassé d'escadre. Le service à terre, confessons-le, nous le
regardons comme une corvée peu intéressante. Peut-être avons-
nous tort : on n'y apprend évidemment pas le maniement de
l'unité de combat, mais on y voit de près les organismes qui la
créent, la réparent, l'enfretiennent, l'abritent et la transforment;
on y apprend, en somme, la Marine.
Enfin, voici ce qu'on me réserve : la présidence de la com-
mission des vivres et de celle des recettes et des remises du ser-
vice des travaux hydrauliques. On me promet aussi quelques
essais de i:ecette de l'outillage flottant. Voilà de quoi occuper
mes matinées et bon nombre d'après-midi ; quant au reste, un
planton me remet, avec un gros cahier de consignes, un petit
billet cacheté, plié en triangle. Ce sont les « mots » qui permet-
tent de circuler dans l'arsenal, du coup de canon de retraite au
coup de canon de diane. « Sésame, ouvre-toi, » disait le chef
des quarante voleurs. Cette fois, au contraire, il s'agit d'em-
pêcher les voleurs de se glisser, en cas d'incendie, dans l'arsenal,
à la faveur du désordre et du trouble inévitables; et l'on com-
met à ma surveillance, cette semaine, la porte de Castigneau, la
semaine prochaine, la porte principale : mission de confiance,
si l'on veut, mais bien modeste commandement, — une bonne
douzaine d'hommes, — pour un lieutenant-colonel...
Entre temps, quelques rondes aux hôpitaux ou aux prisons,
rondes que le service des places attribue, dans l'armée, aux
simples capitaines, voire aux lieutenans. Il est vrai qu'on m'as-
sure que je représente dans ces rondes le préfet maritime, que je
i
A TOULON. 595
suis une sorte àe misstés dominicus.,. Allons! « Le Seigneur
Jupiter ^it dorer la pilule, » et Ton ne reconnaîtra pas du moinà
la morgue dont on accuse les officiers de marine aux fonctions
qu'ils s'attribuent eux-mêmes.
/7 septembre. — Toulon a changé. Non pas les vieux quar-
tiers qui sont immuables, d'une saleté visqueuse et gluante,...
puante en tout cas. Mais la nouvelle ville s'est beaucoup étendue
au Nord, gagnant sur la pente du Faron; et je ne dis pas, certes,
que toutes ces maisons-casernes aux élégances banales ajoutent
quoi que ce soit au pittoresque du vieux Toulon, pas plus d'ail-
leurs que les divers « monumens » qu'elles encadrent, mais enfib
on se meut à Taise et on respire un air à peu près pur dans
ces rues trop droites et sur ces places trop carrées...
Et puis il y a les platanes, lés consolans platanes; et il y a
aussi les palmiers. Les palmiers, orgueil de toute la côte! Il n'est
si mince bourgade du bord dé l'eau qui, jalouse dllyères, de
Cannes et de Menton, ne se bâtisse un « grand hôtel » et ne
plante tout devant une demi-douzaine de plumeaux étiques.
Soyons juste : ici, sur quelques points favorables, les plumeaux
sont devenus palmiers; mais le plus beau est un superbe dat-
tier, déjà vieux, qiïi se penche nonchalamment sur la façade
orientale de la Préfecture maritime, au « Champ de bataille. »
Toujours belle et harmonieuse, dans son cadre de maisons du
xviu« siècle, cette vieille place d'armes qu'on s'obstine à appeler
le Champ de bataille... Toujours chaude en hiver et fraîche en
été, au moins dans les allées de magnifiques platanes qui la
bordent. Je retrouve là, au coin Nord-Est, le tronc énorme que
nous nous amusions autrefois à embrasser à quatre ou cinq...
48 septembre. — Ce qui a changé le plus ici, c'est la physio-
nomie du petit monde maritime, l'air du milieu... Et cela se
voit d'abord aux uniformes.
Des uniformes, il y en a plus que jamais sur le Champ de
bataille. Pourquoi? A-t-on tellement grossi les cadres des divers
corps de la Marine? Oui et non. Oui, pour ceux de l'arsenal,
personnel administratif et personnel technique, qui ont gagné à
la main, gagné, gagné... C'est bien juste : ils avaient tant crié!...
Mais, en tout cas, ils ont pris du galon, qui du galon plat, qui
du galon dentelé, et des torsades et des broderies, que sais-je?...
S96 REVUE DES DE(JX MONDES.
Et tels qui ne portaient jamais i'unifonne, trop simple à leur gré,
ne le quittent plus'depuis que, si reluisans, ils pensent être irré*
sistibles et qu'ils peuvent provoquer d'un regard sévère le salut
du troupier ahuri.
Mais cependant que les corps auxiliaires prenaient ainsi du
galon à manche que veux-tu, les coi'ps entretenus s'empajraient
de l'épaulette. L'épaulette! Âh! Tépaulette!... Le rêve de tant
d'existences, le cauchemar plutôt, car il semblait qu'accaparée
par le « grand corps (1), » elle échappât sans cesse... Eh bies!
non, la chère épaulette, ils la tiennent enfin ; ils feront briQaaie
figure dans les cérémonies publiques et les bals officiels, nos
commissaires, nos ingénieurs, nos mécaniciens, médecins, phar-
maciens... Et le sabre, et le3 attentes, tout, quoi !... Ils ont tout!
C'est à peine si on les prie, en s'excusant de la liberté grande,
de garder un peu .de velours aux maiiches ; et encore choisit-on
des nuanceiâi foncées. D'ailleurs sous la pèlerine on ne voit plus
rien; la casquette est la môme pour tous : casquette égalitaire.
Sur le caban, en hiver, sur le veston blanc, en été, on ne porte
qu'un tout petit liséré de couleur. Bref, ces Messieurs jouent
absolument les officiers de marine.
Mais, au vrai, la simulation est-elle donc si parfaite? Cette
langue acérée de Gozelin prétend que non et qu'ib ont beau
faire... « Tenez, me dit-il, en me poussant le coude, voyez ces
deux-ci qui débouchent de la rue de l'Intendance ; allez-vous les
prendre pour des nôtres et ne reconnaissez vous pas...
— Hum! Prenez garde, Gozelin... N'est-ce point ce que di-
saient les officiers de vaisseaii de 1790, quand on les « réorga-
nisa » et qu'ils virent les officiers bleus prendre l'habit à revers
rouges? Il me semble que vous donnez dans l'aristocratie...
— Point du tout. Il ne s'agit ni d'aristocratie ni de démo-
cratie, mais, bonnement, de physionomie caractéristique, de pli
professionnel. Chaque corps a son air de famille; le nôtre a l'air
du commandement et, sauf en nous coupant la tête à tous, on ne
saurait le lui enlever. Bien mieux, on ne les empêchera pas de
prendre cet air-là, ceux qui nous remplaceront, fussent-ils tous
des fils d'ouvriers (comme le sont beaucoup d'entre nous, déjà).
En somme, c'est l'exercice du commandement qui aristocratise
et, à moins que chaque bâtiment devienne un club, où Ton
(1) Le « grand corp^ •» — avec une emphase ironique — c'est le corps des ofB-
ciers do vaisseau.
A TOULON. 597
votera pour savoir s'il faut appareiller ou rester suc rade...
— Vous riez? Mais, cher ami, ça c'est vu déjà, en 1794,
dans l'armée de TOcéan, eii rade de Quiberon...
— Oui, mais, quelques jours plus tard, on était battu par les
Anglais!
Gozelin s'en va sur son Foudroyant y et je reste seul 4 songer
dans l'allée des grands platanes. Quelle incohérence, quel chaos
dans tout ce qui se passe sous nos yeux ! Rappelez-vous ce dé-
chaînement d'il y a deux ou trois ans contre le militaire : l'ani-
forme était une livrée; les galons, les décorations né témoignaient
que d'une sotte vanité dont il fallait enfin guérir les hommes.
Et ce sont ceux-là mômes qui jetaient l'anathème sur les « états-
majors » qui, aujourd'hui, encouragent la frénésie de distinc-
tions des « humbles, » des « modestes... »
SO septembre. — Descendant par la vieille rue de l'Ordon-
nance, je traverse en biais le Champ de bataille, le cap sur le coin
du bâtiment de la Majorité générale, où s'ouvrent les deux rues
du Canon et de l'Arsenal, un coin qui a vu passer depuis deux
cents ans tout ce qu'il y a eu de marins en France. Je suis la
rue de l'Arsenal :.me voici à l'angle rentrant où s'élevait, en
1793, la maison X..., qui fut démolie après la reprise de Toulon,
sur l'ordre des commissaires de la Convention (1). Des fenêtres
de cette maison, le contre-amiral G.oodall, nommé gouverneur
de Toulon par sir Samuel Hood, einbrassait d'un seul regard
tout l'arsenal et calculait le temps qu'il faudrait pour incendier
ateliers, magasins et vaisseaux. Il y a deux platanes aujourd'hui
sur l'emplacement de la maison maudite : on n'avait pas semé
de sel sur les ruines, comme le voulait le doux Fréron...
La porte dé l'arsenal voudrait être monumentale. C'est du pur
xviii* siècle (1736), une sorte d'arc triomphal encadré de quatre
colonnes, plaqué de faisceaux, de déesses opulentes, de trophées
enpanachés, d'attributs enfin, dont la sobriété n'est pas le prin-
cipal mérite. Mais, à tout prendre, cette entrée fait bien.
Au travers du rideau mouvant des platanes de la grande
allée de l'arsenal, je retrouve la bonne petite tour carrée de
l'horloge, qui sert de poste de vigie pour la rade. Il est neul
heures et c'est le moment de prendre la baleinière que les règle-
nt ) J'ai rapporté là une tradition dont je ne garantis pas le bien fondé.
S98 REVUE BES DEUX, MONDES.
mens octroient au président de la commission des yîvres pow
le transporter au bâtiment d^ subsistances. Mais que vois-
je?... Quel progrès! Une baleinière électrique ! Un seul homme
qui tourne un commutateur et nous voilà j>aHîs. Cest un
rêve!...
A-t-cm du moins opéré des réductions dans le personnel des
vétérans de la direction des mouvemens du port et dans celiti
de la direction des constructions navales? Il y a là sept on huit
embarcations transformées qui employaient autrefois une tren-
taine d'hommes... Non. Aucune réduction n'a été ni ne sera faîte.
C'e^ toujours ainsi : l'État ne gagne rien au progrès, son intérêt,
toujours mollement défendu, étant en contradiction avec les in-
térêts privés qui savent, eux, se défendre énèrgiquemcnt. Pen-
dant ce temps-là, le bruit se répand qu'on va diminuer, le mois
prochain, les effectifs des bâtimens de combat de première ligne.
Je suis curieux de savoir quand on comprendra, en France, que
la Marine de guerre est faite pour la guerre et que les arsenaux
sont faits pour la marine.
Nous .traversons la darse Vauban, que le grand ingénieur
borda, quand il la fit creuser, en 1678 environ, d'ateliers et de
cales de- construction. EUe sert plutôt aujourd'hui aux bàtimois
en réserve. En revanche, le service de Tairtillerie est resté depuis
deux cent vingt ans installé à l'ouest de la darse Vauban. J'ai vu
des estampes coloriées du xviii* siècle qui représentent des per-
sonnages maniant dès boulets en rheingrave, culotte courte et tri-
come'(cela surprend, totijours parce qu'on ne réfléchit pas que le
costume militaire différait fort peu, à cette époque, du costume
civil), et ces personnages se meuvent dans une cour qui rappelle
tout à fait celle de la direction actuelle.
Au Sud, en face de l'ancien bagne, on agrandit l'une des deux
cales sèches, ou bassins de radoub, qui firent, vers 1776, la répu-
tation de Groignard.
La baleinière pousse toujours à l'Ouest. Nous sommes dans la
darae de Castigneau, l'œuvre du milieu du xix* siècle, la con-
temporaine de la marine mixte. Cette darse occupe la place d'un
marais où se déversait le Las, le ruisseau torrentueux de la vialtée
de Dardennes aux pittoresques moulins. Vauban l'avait déjà fiiit
détourner dans TOuest, du côté de Missiessy, à la grande satis-
faction des religieuses du couvent dont on a fait, depuis, la
boulangerie du port; mais, quand on a voulu creuser la troisième
A TOULON. 599
darse, plus à l'Ouest encore, il a fallu rejeter le Las jusqu'à
Lagoubran.
Castigneau est la darse des grosses réparations et des achève-
tnens à flot : j'y vois les deux gardes-côtes Caïman et Indom-
ptable dont la transformation se poursuit, le Baudin^ le La
^ Hire^ le Descartes ^ alignés devant les puissans ateliers des <c bàti-
mens en fer. » Au Sud de ces ateliers, trois grands bassins de
radoub, point assez grands toutefois pour les navires les plus
nouveaux... Plus au Sud encore, les magasins des subsistances,
la grande meunerie et Tabattoir. C'est là que j'ai affaire...
SI septembre. — C'est une charmante promenade du matin,
dans l'air déjà plus frais de la pointe d'automne, que celfe du
marché qui se tient sur le cours Lafayette... le coursse, comme
on dit ici, parce qu'on est à moitié italien et qu'un peu plus
on dirait « il corso. » Quel joli jeu de couleurs sous cette voûte
claire des platanes, percée de raies de lumière blonde!... les
tentes bariolées qui claquent au vent, les toilettes voyantes et les
chapeaux empanachés dont le mauvais goût passe dans ce décor
éclatant, les uniformes bleus et rouges, marins, lignants, artil-
leurs, les fleurs en monceaux, les fruits en pyramides, vertes
pastèques lisses ou tigrées, « pommes d'amour » d'un luisant
écarlate, figues violettes et figues blanches, aux gerçures san-
glantes, raisins noirs veloutés, raisins roses et transparens, et
ces belles grappes ambrées, ces muscats dont M"** de Sévigné
disait tant de bien, mais qu'il s'en fallait méfier pourtant, car on
s'y grisait comme avec le vin...
Et puis, dans le fond de ce couloir lumineux, une échappée
de bleu laqué, grisâtre, miroitant, qui est la vieille darse... Tout
cela dans un joyeux vacarme d'appels, de rappels, d'injures, de
complimens, de rires, de colères, de glapissemens aigus : « la
cadeu! la cadeu (1)1... » avec, comme basse profonde, le rou-
lement des charrettes sur les bas-côtés, pavés durement...
Ce cours Lafayette qui marque l'emplacement des premières
murailles de Toulon, avant l'agrandissement de 1589, a changé
de nom une vingtaine de fois depuis trois cents ans. 11 s'est
appelé rue des Vieux-Fossés, ce qui était naturel, rue Saint-
.Michel, je ne sais trop pourquoi, deux fois rue du Marché, ce
(1) La cade, p&tisserie populaire.
600 REVUE DES DEUX MONDES.
qui allait encore fort bien, rue aux Arbres, à partir du momi
où on y planta des ormes, auxquels ont succédé les platarn
rue Brutus et rue de la Convention — on voit assez à quel .le
époque, — puis rue Monsieur, « par un juste retour des çhos — ■ ^
d'ici-bas, » enfin cours Lafayette, lorsque triomphèrent défini — -fci-
vement Thabit bleu barbeau, le pantalon blanc à sous-pieds ci
le toupet symbolique du plus bourgeois des aristocrates.
Pour le haut du cours, une appellation particulière a Iod^^b^^-
temps subsisté. Il y avait là un recoin favorable, le soir, bl^^mmx
tendres entretiens, que Ton baptisa « pavé d'amour » — et Je
nom était joli. Mais enfin on n'y pouvait tenir, sur ce pavé, q ""*Je
des propos en l'air... Quand Toulon agrandi, enrichi, vit ccn^^-
rompre l'innocence de ses mœurs, le pavé d'amour ne put sik-:^-'-
fire à ses exigeans célibataires : une maison vint, puis deux ^:z^'^
trois, puis tout un quartier, hélas!... Chastes jouvencelles d'i
tan, qu'êtes-vous devenues?...
Au bas, c'est autre chose : il y avait à deux pas de la vîeill
darse un couvent de Récollets avec une petite église poupine
du xvn* siècle. Convertie en « temple décadaire, » en 1792, cette
église fut le siège du club des Jacobins. Le pauvre cours Lafayette
vit à cette époque de cruels spectacles : en juillet 1792, la popu-
lace y massacra ime douzaine de braves gens, dont le procureur
général syndic et, ce qui est significatif, le geôlier-chef des pri-
sons. Dix-huit mois plus tard, c'était le bombardement de l'armée
de la Convention qui faisait des victimes. On montre encore, au
n® 89, un boulet tiré du fort Lamalgue qui resta encastré dans
la façade de la maison. Ce bombardement, toutefois, fut moins
vif et tua moins de monde que celui des Austro-Sardes, en 1707.
Les commissaires de la Convention se rattrapèrent quelques jours
plus tard en fusillant des centaines de pauvres diables qui
n'avaient commis d'autre crime que d'assister à la tentative de
contre-révolution. Les meneurs avaient fui, comme toujours, et
le brave Dugommier le criait, indigné, à Fréron. Mais tout était
inutile : il y a des momens où l'homme veut tuer, où la bête
féroce reparaît, où c'est le mort qui parle^ le mort d'il y a huit
ou dix mille ans.
S3 septembre. — Ma foi! il est bien vrai qu'on s'instruit tous
les jours, et me voici lancé dans la zootechnie. Je tàte des bœufs,
venus des quatre points de l'horizon, des bœufs « de pays, »
A TOULON. 601
d^^ bœufs d'Afrique, des bœufs d'Auvergne, du Limousin, du
X^^uragais, de tout poil et de toutes cornes. Et les vaches donc!...
Et les taureaux!... Car nous prenons de tout, à certaines con-
ditions, s'entend. Moi qui croyais qu'on ne mangeait pas de
-%r<^che! Ah! bien oui!... c'est meilleur que le bœuf, pourvu que
l'^^Lnimal n'ait pas plus de dix ans et n'ait pas trop porté. Quant
a. XI taureau de deux ans et qui n'a point trop... trop souvent été
p^re (par exemple, je ne sais pas encore bien reconnaître les
x«3Lciices de cette réserve relative, mais il y a dans la commission
txxx agent de manutention qui est admirable pour cela), eh bien!
oe taureau-là est très acceptable. Il y en a de superbes, qui
^v^iennent du Charolais, avec la tête courte, classique, celle des
ta.iireaux des bas-reliefs antiques...
Je palpe aussi des moutons, en général des moutons. d'Al-
^^rie, quelquefois d'Odessa, ou môme du Monténégro. Pauvres
moutons!... Quel calvaire on leur fait parcourir! Et les routes
d'Algérie, interminables, et le bateau, à fond de cale, et le che-
min de fer! En voici une centaine, serrés dans un tout petit
enclos; ils passent un à un devant la commission qui les tourne
et les retourne : point de dents usées, point de queue trop large
9^i dénonce le suint... acceptés. On les lâche dans la cour, et ils
s'en vont contens, sautant pour se dégourdir, sans se douter que
demain ils iront à l'abattoir
Après le parc, la boucherie. Je ne me pique pas d'être sen-
^*l>le, mais vraiment toutes ces chairs sanglantes, ces bœufs
9^'ou assomme, ces moutons qu'on égorge — pas une plainte...
1^ pattes frémissent un peu, seulement, quand le couteau s'en-
i<^nce, — tout cela m'écœure... Et je regarde le père Gautron^
Tuî représente le fournisseur, un vieux boucher madré, bon-
j^omme du reste; et ses aides, les égorgeurs... Hum! braves gens,
1^ Veux le croire ; mais quelles figures ! . . .
La bonhomie matoise du père Gautron excelle aux bonimens.
^oici un bœuf d'Auvergne, roux, osseux, peut-être un peu âgé,
P*eiu de vie, d'ailleurs, et qui tourne sa bonne tête de notre côté
pour nous considérer avec une douceur bienveillante. Tout de
^éme, la commission hésitera... Mais Gautron veille ! « Beau bœuf,
^^t-il d'un ton convaincu, bœuf superbe ! Voyez ça, monsieur R...
v^^est l'agent de manutention, à qui on n'en fait pas aisément
accroire), voyez quelle graisse !... là, tenez... Et quels muscles!...
^t les os minces avec ça... c'est un animal qui nous donnera
602 REVUE DES DEUX MONDES.
demain S5 pour 100 de viande ; vous m'en direz des nouvelles.. — ^
Et le bon bœuf rumine, paisible, assuré àe la vie, si douce...
En voici un autre qui montre des gencives sanglantes c >ii
des sangsues se sont logées. Un aide veut les enlever : « Ba^K:^!
dit Gautron, laisse-les; nous les lui enlèverons à Fabattoir u^^HHàe
fois la tête coupée... ce sera plus commode. » Et il rit; 1 ^
aides rient aussi. Moi, je ne ris pas : il me semble que je vczi=>is
Cette tête... Ces gens-là me feront devenir végétarien. .Allonii^B.s-
nous-en! — Monsieur de Machot, dis-je au commissaire, avoi^^B.s-
nous des denrées à recevoir aujourd'hui?
— Oui, commandant, du poivre, du café, du lait en botti 's:s,
et aussi des sacs, des mannes. Il y a encore à- voir des vivi ^
remis par des bateaux qui désarment, farine, biscuit, conserver- - ..
Le contrôleur s'est joint & nous sur ces entrefaites, un p^^ *it
homme sec, froid, que nous entourons d'une considération r^^s-
' pectueuse, presque craintive. C'est qu'il représente le ministre E - -
Ce n'est même pas assez dire : il est le ministre, le ministre ^^^v^i
assiste à ùos délibérations. Et il y a dans cette fiction saisissa^^ '^
quelque chose d'auguste, de mystique. C'est, si j'ose dire,com^r=K^e
« la présence réelle... »
26 septembre. — Ce que nous sommes? — Des gens froii^^*»
réservés, par timidité bien plutôt que par dédain. Nous vîvc^^^
entre nous, nous y trouvant bien. Et si nous sommes ainsi, ^®
n'est point notre faute, mais celle de notre métier : on devi^^*^|
forcément particulariste chez nous. La vie de bord y conduit^^ ^^
bien que, dans une escadre, on ne se fréquente guère de bat^g»* ^'"
à bateau. Avec cela, malgré de solides amitiés, point d'esprit ^^^
corps, ce qui est fâcheux pour nos intérêts particuliers; po:^»^^
de doctrines non plus, ce qui est fâcheux pour Fintérêt génér^^^'
et absence complète du sens de l'association, que compriir:::^-^"
rait au besoin une discipline rigoureuse (1). En somme : ia^^--^"
vidualisme, indépendance d'esprit, indépendance de caractS^^*^
même, autant que le permet « le malheur des temps, » voilà im^^^^
caractéristiques.
Et tout cela nous- donne, j'y consens, un air de « quan^^
soi » un peu hautain, dont nos ennemis ont abusé contre no«-^^^'
(1) On a essayé de fonder un cercle d'officiers de marine ici, dernièrement^ ^^
ministère s'y est opposé tout de suite. Nos prédécesseurs d'il y a cent vingt
avaient eu le même succès auprès de M. de Sartines.
A TOULON. 603
Les meneurs du mouvement virent fort bien que dans la flambée
de haines, de rancunes, d'envie qu'allumait la terrible « affaire, »
il n'y avait qu'à nous traiter d'aristocrates pour nous faire brûler. . .
en effigie. Il est vrai qu'il y a cent dix ans, on allait plus loin et
que le mot, hurlé au bon mom^t, suffisait à faire pendre i^n ca-
pitaine de vaisseau à la lanterne là plus proche. Nous n'y hommes
pas encore, mais, en attendant lyiieùx, on signale à la défiance de
la nation un corps d'officiers qui grandissait en valeur technique
et militaire, qui commençait à inquiéter nos rivaux.
Nos rivaux!... Âh! voilà... -Gomment se fait-il que chaque'
fois que la marine française reprend vie et puissance, chaque
fois qu'elle se sent, malgré tout, capable de lutter contre l'éter-
nel ennemi en opposant au nombre la valeur individuelle, la
science, l'invention, chaque fois, il arrive quelque chose qui
brise son essor, qui lui casse les ail^ et la jette, à demi vaincue
déjà, aux pieds de Fadversaire?...
Après Colbert et Seignelây, c'est Pontchar train, la ruine de
nos finances et le désarinement de nos escadres; [après la demi*
r^iaissance de la ;guerre de la succession d'Autriche, c'est
Berryer et sa haine systématique de l'officier de marine ; après
la glorieuse guerre d'Amérique, après les Ghoiseul, les Castries,
les Sartines, c'est la révolution et la ruine totale de l'établis-
sement maritime; après l'Empire, où, à la fin, nos- flottes se
reconstituaient, c'est la Restauration et l'abandon -de la marijue,
au point que Portai est obligé de poser aux Chambres le dilemme
que Ton sait; après le second Empire et le bel essor de nos
escadres cuirassées, c'est « la guerre » et les réductions aux-
quelles consentent d'imprudens ministres ; et maintenant, après
la période de brillans faits d'armes de 1884 à 1900, la désorga-
nisation va-t-elle donc recommencer?
l^ marine française, c'est la toile de Pénélope, mais d'une
Pénélope inconsciente, qui ne sait pas pourquoi elle défait son
ouvrage, ni même qu'elle le défait.
S7 septembre. — La ville est en Fair... le ministre arrive; il
revient de Tunisie ; il passera deux ou trais jours à Toulon, avec
son. chef de cabinet, deux aides de camp, des hommes politiques
et des amis personnels. C'est un gros événement : « Que ya-t-il
faire? Que va-t-il dire? Que pense-t-il de la marine, maintenant
qu'il l'a vue de près et de ses yeux? »
604 REVUE DES. DEUX MONDES.
Je rencontre sur le Champ de bataille mon vieil ami Garaty,
qui va à Içi Seyne, où Ton achève son beau croiseur, le Chois^miL
Nous passons devant la porte de Tarsenal. On nou& regasrde
avec des mines méfiantes. En face, les fortes têtes de la Log^ et
deux ou trois mécaniciens retraités, importans, le verbe ha^^iit.
Mais le temps passe et le ministre ne sort pas de l'arsenal... on
fronce les sourcils : qu'y a^t-il donc? va^i-il encore se faire ^m*
bobiner, par les amiraux, par les gros botanets du port? Il ^sait
pourtant bien qu'il n'y a que nous, ici, que nous sommes les
seuds purs, les seuls vrais, les' seuls fermes remparts, l^s...
Enfin il faut bien s'en aller puisqu'il ne vient pas. — Et le
groupe se dissout, se promettant bien qu'on le « rattrapera »
demain. « Tenez, me dit Garay, voilà où ils le rattraperont. - . »
Et il me montra une affiche rouge : Punch offert au cilas^en
ministre... etc., par le syndicat, le comité , Je ne sais au jusfcc.
On potine ferme, ce soir, dans la salle des dépêches du F^^iii
Toulonnais entre les portes qui claquent, les reporters qui passant
vite, le cou tendu, les lèvres serrées et les politiciens du cru discu-
tant à voix basse, avec des lueurs brèves dans les yeux qui routeiit.
28 septembre. — Ils ne l'ont tout de même pas rattrapé t^nt
que ça... L'attaque de l'orateur des ouvriers du port a été fcx^P
peu mesurée; le flot de haine est monté trop brusquement, cpi
a fait apparaître ce qu'il y avait d'étrange dans la situation d'u*^
ministre obligé d'écouter la harangue où ses subordonnés, ^^
officiers de l'État, sont traînés dans la boue par un homme <ï^'
appartient à l'État, lui aussi, qui en est au moins le salarié ^ ^^
un salarié privilégié, puisqu'il aura une retraite.
— « Oui, s'est écrié le citoyen R... dans un beau mouvem.^^^
d'où l'art n'est pas exclu, oui, ces messieurs font danser le^J^^*
belles madames devant un buffet garni, tandis que le paa"*^®
ouvrier, lui, danse tout seul devant l'armoire vide!... »
Évidemment. Il n'y a rien à dire là contre. C'est Talphcv- ^^
Toméga dé toute révolution. Je demanderais seulement qu^ y
« petit commerce » de la bonne ville de Toulon donnât son m^^^^^
sur la suppression des bals officiels. Quant à nous, si on n^:^^^
demandait le nôtre!...
Le ministre a répondu à la diatribe par l'éloge du c(>:^f^
d'officiers, par révocation émue des gloires de la marine, et ^^^
auditeurs surpris, retournés un moment, ont applaudi le c^>^^'
A TOULON. 605
t patriotique tout en grommelant : « Ânen! vaï!... L'an cam-
t(l)!... » C'est égal, je plains les deux officiers d'ordon-
tce qui avaient accompagné le ministre: un mécanicien et un
énieur. L'un d'eux, au moins, a dû souffrir.
29 septembre. — Je suis allé à la g^re voir le départ de nos
itres. C'était assez tard et il n'y avait que peu de monde. Les
es^ n'en étaient que plus curieux à observer.
Voici, en uniforme, l'aide de camp du préfet maritime,
•des, et son bon petit sourire. Il a précédé le cortège officiel,
e voiture s'arrête : lé chef de cabinet du ministre eu des-
id, traverse rapidement les groupes et vient serrer la main de
rdes, avec qui il cause un moment. Puis, avisant les chefs des
idicats, un peu à part du commun populaire et pelotonnés
Ls leur dignité, le chef de cabinet va prendre congé de ces
ssances. Il me semble que c'est un peu froid, et l'on m'a dit
tôt qu'il avait eu occasion de faire entendre aux ouvriers du
't quelques vérités.
Brouhaha à la porte; un landau; deux, trois landaus : c'est
ministre et les amiraux. Le ministre mâchonne un bout de
Bte ; il marche, une épaule en avant, tanguant un peu (à la
ine heure!), regardant sous le nez les gens qui le serrent d'un
1 trop près. Nous perdons le sens du respect; mais nous gar-
is intact celui de la curiosité. Les amiraux suivent. Il y en a
grands et de petits. Derrière eux, quelques seigneurs de
indre importance, capitaines de vaisseau et capitaines de
gâte, ceux du voyage de Tunisie. On passe sur le trottoir. Le
»posé aux salles d'attente est débordé par le flot qu'entraînent
grands chefs dans leur sillage. Il veut arrêter un quidam qui
lui parait pas vêtu des laissés pour compte des grands tail-
Ts. Il lui demande son billet. Son billet?... Péchère!... Son
let!... De violens murmures avertissent l'employé que quand
démocratie coule à pleins bords, ce n'est guère le moment de
montrer difficile sur la coupe d'un vêtement : il se retire avec
geste d'angoisse impuissante. Tel M. de Dreux-Brézé en pré-
àce des cordons de souliers du vertueux Roland.
Sur le trottoir de la gare, en attendant le train, le simple
ànibus de Marseille, qui est en retard, le ministre fait cercle
O) • AUonsI on nous l'a changé ! »
606 REVUE DES DEUX MONDES.
avec les amiraux : ils ont l'air d'être fort bien ensemble, l'air
qu'on a après un bon dîner... Bah! comment! Le commandant
de V*** qui se faufile dans le groupe ministériel, qui salue, qui
sourit!... En croirai-je mes yeux? Et comme mon étonnemenlse
laisse voir , un bon petit camarade chuchote à mon oreille :
« Que voulez- vous? Quand on veut passer contre-amiral, il faut
se montrer... » Je hoche la tête et mes yeux un [peu attristés
tombent sur un aspirant bien sanglé dans sa redingote et qu'à
ses aiguillette je juge appartenir à l'état-major de l'un des ami-
raux. Admirable, ce grand midship ! Il est 1& fixe, droit, impassible.
Pas un muscle de sa figure ne bouge pendant la cérémonie. En
voil& un qui ne songe guère à passer contre-amiral. Ça viendrai
Ça viendra!... En attendant, il est olympien, ce jeune homme.
Un grand coup de sifflet au loin, un roulement sourd, qui
grandit, qui devient tonnerre, un tonnerre essoufflé, haletant...
Et le train s'arrête. Le ministre monte : bousculade, empresse-
mens, mains tendues, chapeaux en l'air, casquettes à la main;
quelques « Vive le ministre ! » répétés avec une modération de
bon goût. Le train s'ébranle, un gendarme, à côté de moi, rec-
tifie la position et porte vivement la main droite & son képi, et
tout d'un coup un voyageur des troisièmes, un loustic, crie à
tue-tête : « Vivent les pompiers! »
Tout le monde rit, ceux qui s'en vont et ceux qui restent
Au sortir de la gare, je chemine avec des officiers qui ont pu
reclTéillir Lep impressions du groupe ministériel pendant le
voyage. Il le^ir a semblé que ces impressions étaient favorables.
On sait maintenant que nos torpilleurs réussissent, dans leurs
attaques de nuit, à toucher des bàtimens en marche. On sait
maintenant qu'un cuirassé français donne fort bien seize nœuds
pendant quinze heures; que tout se passe simplement, sans bruit,
sur ce sup^he iauriguiberry ^ machine de guerre bien au point.
Le ministre a vu un lieutenant de vaisseau, revêtu d'un « bleu
de chauffe, » qui allait visiter, les mains dans le cambouis, les
organes mécaniques d'une tourelle. Ça l'a surpris; ce n'était pas
ce quW lui avait dit, qi^e nous ne daignions jamais mettre la
piain à la pâte. Un député de sa suite a découvert qu'on pouvait
causer avec ces messieurs .de l'état-major ; qu'ils étaient courtois,
affables, et que ce qu'ils disaient ne datait pas d'avant 89. Ça Ta
surpris à son tour: ce n'était pas non plus ce qu'on lui avait dit.
A TOULON.
607
A la défense mobile d'Ajaccîo, on a voulu voir la prison. Il
y avait un prisonnier... Ah! ah! un prisonnier... Qui sait? Peut-
être une victime de cette absurde discipline? La victime, inter-
rogée, a déclaré rondement « qu'elle ne l'avait pas volé, que
c'était la seconde fois qu'elle tirait bordée... »
En somme, la marine est obligée de faire tous les deux ans
la conquête d'un nouveau ministre et de son entourage. Il lui
faut, sans relâche, combattre de sourdes hostilités, dissiper des
préjugés et des idées fausses. Rien d'étonnant à cela : depuis
quinze ou vingt ans, on nous attaque dans la presse, à la tribune,
dans des publications retentissantes, sans que nous ayons jamais
daigné répondre. A ne pas comprendre que le régime actuel est
essentiellement un gouvernement d'opinion, nous avons gagné
de rester ignorés, sans appuis, sans défense contre les malveil-
lans et les haineux.
/•' octobre. — Je suis allé aujourd'hui à bord du Château^
Refiauit qui partira bientôt pour la Chine. Quel superbe bateau !
Malheureusement, pour un « commerce destroyer, » il n'est ni
assez grand, ni assez armé, et s'il a eii de belles vitesses aux essais,
il n'est pas encore certain que son appareil moteur ait assez d'en-
durance. Quand il s'agit de la solidité des machines, le tout est
d'avoir une grande longueur de bielle, et quand il s'agit de la
solidité des chaudières, d'avoir un grand « volant de vapeur; »
et il faut pour cela de la place et du poids disponibles. Or c'est
la grande supériorité des paquebots sur les croiseurs; les énormes
paquebots rapides d'aujourd'hui déplacent trois fois plus que le
Château-Renault, qu'on a timidement arrêté à 8000 tonnes. Ces
bâtimens, donc, outre qu'à vitesse d'essais égale ils échapperont à
leurs adversaires, parce que, cette vitesse, ils la conserveront
mieux, feront eux-mêmes d'excellens croiseurs. Il est vrai qu'ils
n'ont pas de pont cuirassé ni de blindage vertical, que leur ma-
chine n'est pas protégée contre un obus bien ajusté, et que le
croiseur militaire reprend là un sérieux avantage... Mais ils en
seront quittes pour refuser le combat, 8'esqui¥er à la nuit, et
porter plus loin leurs ravages.
M. Normand proposait un jour de blinder les murailles des
croiseurs auxiliaires. On a fait beaucoup d'objections à cette idée,
qui vaudrait pourtant d'être reprise. Pourquoi, comme l'hoplite
antique, comme le chevalier du moyen âge, le paquebot n'aurait-
I
608 REVUE DES DEUX MONDES.
il pas une armure ajustée k ses formes, qu'il endosserait et quit-
terait suivant le cas? La seule condition essentielle est que le
poids de cette cuirasse ne dépasse pas celui du chargement nor-
mal, afin que le bateau garde les lignes d'eau favorables à sa
marche. Les plaques auraient été, bien entendu, préparées
d'avance, « présentées » même une fois, et les trous de boulons
percés, sauf à les boucher & faux frais pour le temps de paix.
Mais combien de temps durera ce travail de cuirassement?
— Une quinzaine de jours; un mois peut-être? — Oui, et c'est
pendant ce temps-là, où le commerce ennemi hattra encore les
mers, qu'il sera bon d'avoir des croiseurs militaires pour jeter
le premier coup de filet, ces croiseurs militaires servant plus tard
de noyaux aux divisions de paquebots armés.
Il faut donc des Château-Renault, et il les faut prêts à marcher
du jour au lendemain: seulement il convient de les faire plus
grands pour qu'ils aient des appareils moteurs plus sûrs et plus
de charbon, pour qu'ils puissent loger les officiers et la mais-
trance des prises importantes que l'on voudra conserver, ainsi
que les complémens d'équipages destinés k ces prises. Il faudrait
qu'ils fussent plus grands aussi pour avoir une protection verti-
cale au moins sur la première virure de bordée au-dessus de
l'eau, ce qui permettrait de mettre le pont cuirassé plus haut,
au grand bénéfice des machines, et enfin pour armer leurs
gaillards d'une artillerie plus nombreuse, car ce n'est point assez
que les huit pièces du Château-Renault et du Guichen. -
Il y a encore bien des points ii^téressans dans cette question,
par exemple celui des dispositions intérieures k prendre et du
supplément d'effectif à prévoir pour obtenir un rapide afflux du
combustible aux fourneaux dans les grandes allures : rappelons-
nous que les « commerce destroyers » américains Columbia et
Minneapolis pèchent par là...
Aussi bien n'y a-t-il guère de problème plus ardu que l'or-
ganisation de la guerre du large : c'est ce qui explique, au fond,
la défaveur qui s'est longtemps attachée à cette méthode de guerre,
car les argumens de surface qu'on lui oppose sont bien faibles...
4 octobre, — Sortant de l'abattoir, j'ai poussé jusqu'à la darse
de Missiessy et fait la tournée des appontemens. Cette darse de
Missiessy n'est pas achevée, mais il y existe depuis longtemps
déjà un « rang » de navires en réserve, la grue de 100 tonnes,
r
A TOULON.
609
la station des sous-marins, le dépôt des équipages et trois beaux
bassins d,e radoub construits d'après la méthode du caisson en
tôle, fort expéditive, car, tandis qu'on creuse dans le sol, on
bâtit tout le revêtement en pierres de taille dans une énorme
caisse en fer, que Ton pousse ensuite dans la cavité creusée.
La grosse « bastide » de Missiessy est encore I&, enclavée
dans les terrains militaires. C'était, & la fin du xvm® siècle, un
poste avancé, où fut pris, dans une sortie malheureuse, le gé-
néral en chef anglais, O'Hara. L'aventure parut singulière à
beaucoup de gens, et il y eut, du reste, bien des choses peu
claires dans ce siège de 1793. Les alliés. Anglais, Espagnols,
Sardes, Napolitains ne s'entendaient point du tout, ayant des
intérêts fort différens, et négociaient séparément avec la Conven*
tion. Les Anglais, en fin de compte, se trouvèrent avoir joué tout
le monde et, ne pouvant garder, détruisirent.
Aux appontemens en bois greffée sur le parc à charbon, il y
a d'intéressans bateaux amarrés, la Jeanne-d'ArCy le Montcalm,
beaux croiseurs cuirassés dont les essais, en vérité, sont un peu
longs. Il faut du temps pour mettre au point ces grandes machines
compliquées. C'est que nous ne savons pas nous résoudre & faire
des séries d'unités identiques, dont le type dérive logiquement,
naturellement, d'un type précédent, comme le fils dérive du
père. Tout bâtiment neuf est, chez nous, un bâtiment nouveau,
par conséquent une « boite à surprises. » C'est aussi que nos
ingénieurs, s'ils brillent par la science et même par l'imagi-
nation créatrice qui fait les Dupuy de Lôme, ne seraient peut-
être pas assez soucieux des détails de la construction, par quoi
l'on évite malfaçons et retouches... Et c'est enfin, — car il faut
être impartial, — que nous, marins, qui devrions diriger, ne
dirigeons pas. Nous sentons bien que les méthodes de travail
de nos arsenaux sont défectueuses, mais nous n'avons pas assez
de fermeté pour y porter remède. Et, au fait, le pourrions-nous
maintenant, même si nous le voulions ? Toutes les avenues de
la hioite direction nous sont fermées et nous ne conservons que
la responsabilité devant l'opinion, une responsabilité qui sera,
un jonf , bien lourde ! . . .
7 octobre. — Nous nous sommes amusés aujourd'hui, Garay
et moi, à flâner par les vieilles rues du « vieil Tholon. » Mon
Dieu! elles ne sont pas fort pittoresques et les jouissances artis-
TOMK XXI. — 1904. 39
610 REVUE DES DEUX MONDES.
tiques n'y rachètent pas certaines impressions matérielles aussi
affligeantes pour la vue que pour Todorat. Tout de môme , il y a
d'assez piquans souvenirs et quelques détails d'architecture cu-
rieux... Ne fût-ce que cette charmante fontaine de la place Puget,
où la nature, par un caprice aimable, s'est plu à embellir l'œuvre
de l'artiste. Quêtaient d'abord tout simplement trois dauphins
entrelacés qui versaient l'eau dans trois coquilles, d'où elle re-
tombait dans une grande vasque circulaire ; mais, peu à peu» les
mousses, les herbes folles, les fougères sont venues tapisser les
coquilles, habiller les. dauphins; puis un petit figuier a poussé
dans un joini défait, puis un autre, et aussi un minuscule pla-
tane au feuillage rare, élégant, vert encore près de l'eau ruisse-
lante et déjà doré, pourpré, presque roussi par en haut. Et tout
cela est parfaitement gracieux.
Descendons par la petite rue de la Miséricorde; laissons à
droite la rue d.'Alger, l'artère commerçante de la ville, pavée en
bois, bordée de coquettes boutiques qui s'éclairent le soir à
l'électricité. Nous voici en plein cœur de la ville du moyen âge,
dans la rue des Boucheries, l'antique « carriera drecha, » étroite,
raboteuse comme autrefois, et, comme autrefois aussi, vivante,
grouillante et gaie. Quittons-la un moment pour pousser à gauche,
par la petite rue des Prêcheurs, jusqu'à la nouvelle- place Vin-
cent-Raspail, avec le Mont-de-piété tout neuf et banal, avec un
petit square assez frais et la statue du grand homme du camphre
qui fut un « ami des humbles, » un chrétien qui s'ignorait, par
conséquent. Quand j'habitais Toulon, il y avait là une vieille
caserne, la caserne du Grand couvent; et ce grand couvent était,
avant la Révolution, celui des dominicains, des « frères prê-
cheurs, » établis là au xiv® siècle par la reine Jeanne, comtesse
de Provence, de galante et tragique mémoire. En mars 1789, les
dominicains prêtèrent leur grande salle pour la réunion des dé-
légués des trois ordres. J'ai lu les noms de ces hommes « que la
confiance de leurs concitoyens appelait... etc., etc.; » on les re-
trouve à peu près tous sur les listes des fusillés ou guillotinés.
Ils avaient cessé de plaire. Le conseil municipal de 1886 en dé-
cidant la création de la nouvelle place et qu'an lui donnerait le
nom de Raspail, « l'apôtre de toutes les libertés, » fit précéder
son arrêté des réflexions que voici : « Considérant que la pioche
va faire disparaître les restes du couvent des pères [sic) prêcheurs,
construit sur l'emplacement de l'ancien palais de justice des
A TOULON. 611
comtes de Provence; que^ tandis que ces derniers écrasaient le
peuple par leur desjpotisme sous lequel l'ignorance et la fana-
tisme prêches par les premier^ le maintenaient, propose, etc.,
etc.. M Le maire qui dirigeait alors, les délibérations était tin
professeur distingué, mais un ambitiefuX) un des précurseurs de
nbs universitaires politiciens... La rédaction de ce morceau
cQÛta-t-elle à sa plume?- Je voudrais le croire.
Reprenons la rue dés Boucheries. On nous «ivait parlé do
Tancien ghetto qui, du reste, se réduisait & la carriera de ia
Jueiaria. Nous avons fini, non sans peine, par trouver ce qui
reste de cette venelle, aujourd'hui bouchée aux deux bpuU et
qui n'est plus qu'une enfilade de petites coura humides,
empuanties. Et comme nous demandions, tout à l'heure à un
menuisier des environs s'il connaissait la rue aux Juifs : <c Je
n'en ai jamais entendu parler, répond-il, et pourtant j'habite ici
depuis vingt-deux ans. Mais si vous voulez des Juifjs, allez donc*
tout près d'ici dans la rue... Il y en a dans toutes les boutiques. »
Et il ricane avec une amertume visible. Que ee soit au NoÂi, que
ce soit au Midi, lé populaire est toujours, d'instinct, antisémite :
il a sans doute ses raisons, que la raison ne comprend pas. Ses
boutades, au surplus, ne sont point méchantes, ni ne tirent à
conséquence. Au xiv* siècle, les choses n'allaient pas si douce^
ment : il y eut ici même, un jour de carôme de Tan 1348, une
grosse échauffourée où quarante Juifs périment j^ce que l'un
d'eux ^vait blagphémé dans une église. Simple prétexte, car, au
fond, c'était l'éternelle histoire : ruse patiente, accaparengient,
usure d'un côté; longue insouciance, misère résignée et pub,
brusquement, colère aveugle, de l'autire. Toujours est-il que
Tholon, en punition de ce forfait, dut payer 1 000 florins d'or au
trésor çomtal; mais la bonne reine Jeanne permit aux consuls
d'employer cette soo^me en travaux utiles à la ville. On ne dit
pas si la Juetaria en eut sa part.
Rentrons encore dans la rue des Boucherie^ pour descendre
à la halle au poisson, la halle aux vieux piliers noirs. Il y a là,
tout le jour, des arrivages : en ce moment même, trois ou quati^e
« pescadours » apportent des mannes d'anchois fr^tillans, de
l'argent vif avec de? reflets d'acier bleuté, tandis que nous mu«^
sons, Garay et moi, devant la porte d'une maison du xviii® siècle.
Sur le fronton de cette porte sont couchés deux lionceaux fort
bien venus: dans le tympan, deux anges tiennent un cartouche
612 REVUE DES DEUX MONDES.
armorié. Renseignemens pris, c'est la maison du consul d'Antre-
chaus, le Belzunce de Toulon.
La peste fit ici, en 1721, autant de ravages qu'à Marseille en
1720. De 26000 habitans la population tomba à moins de
15000. Jean d'Antrechaus eut ime conduite admirable : il per-
dit, avec presque toute sa famille, deux frères qui n'avaient pas
voulu l'abandonner, La reconnaissance publique l'éleva cinq fois
encore aux fonctions de premier consul de la ville, et son fils fut
élu à son tour en 1769.
Quelle épouvante que cette peste et quels barbares procédés
de traitement! Les médecins n'avaient rien imaginé de mieux
pour empêcher la contagion que d'interner — sous peine de
mort ! — les habitans dans leurs maisons. On faisait passer les
alimens par les fenêtres; les cadavres aussi. Et du moment qu'un
malheureux était atteint dans une maison, tous étaient assurés
d'y mourir. Peut-on rêver supplice moral plus affreux?
En 1883, quand, tout jeune officier, j'habitais justement la
rue d'Antrechaus dans la nouvelle \âlle, j'ai ouï conter par une
très vieille dame les cérémonies qui marquèrent l'entrée solen-
nelle du gouverneur de Provence, après la peste. Cette dame en
tenait le récit de sa bisaïeule « qui voyait encore, comme si elle
y était, le beau cheval blanc, le bel habit et la majestueuse per-
ruque de M. le comte de Grignan, lieutenant du roi... » Et la
bonne bisaïeule se trompait, car le gendre de M""* de Sévigné
était mort en 1714, et si, en effet, toute petite, elle l'avait vu à
Toulon, ce ne pouvait être qu'en 1707, après le siège des Austro-
Sardes. Il est très vrai, d'ailleurs, que M. de Grignan montait
celte fois-là un « magnifique cheval blanc. » Enfin, de 1707 ou
de 1721, voilà un souvenir précis du début du xviii* siècle que
je tiens de seconde main seulement.
Allons, le jour baisse, l'humidité des soirs d'automne se fait
pcnétrunte dans ces rues sombres. Descendons vers le port, vers
ce qui reste du gai soleil blondissant de tout à l'heure. Au coin
de la rue de l'Hôtel-de-Ville et de l'ancienne rue Bourbon, deve-
nue la rue de la République, nous jetons un coup d'œil sur la
maison de Piiget, une belle maison, ma foi, où d'ailleurs on a
mis son buste, mais dont il est malaisé, faute d'un recul suffi*
Siint, de juger l'ordonnance architecturale.
Quant à l'Hôtel de Ville, dont la façade, au contraire, est là,
sur le quai du port, en pleine lumière, en plein espace, rien de
A TOULON.
613.
remarquable, hors le célèbre balcon à cariatides du grand sculp-
teur. On ne se lasse pas de les admirer, c'est entendu, ces athlètes
aux faces angoissées, aux muscles saillans et endoloris; mais
les coudes en porte-à-faux donnent une impression pénible, Tim-
pression de la défaillance prochaine... Combien je préfère le par-
fait équilibre, la ferme assiette des cariatides de l'Érechthéïon,
si vraiment fortes dans leur calme sérénité!...
^m
8 octobre. — Sur le Champ de bataille, à la « pointe aux bla-
gueurs, » vers deux heures, un peu avant de [rentrer, qui dans
Tarsenal, qui à la majorité générale, qui à la préfecture mari-
time, trois ou quatre pères de famille causent avec des airs
réservés : « Pour moi, dit Gauss, capitaine de vaisseau déjà ancien
et candidat aux étoiles, je ne remets plus mes fils chez les
Pères M... Les classes y sont décidément plus faibles qu'au
lycée... » — « En eflfet, réplique le pince-sans-rire Garay, on
s'en avise depuis quelque temps, » et ses yeux moqueurs ren-
contrent les miens. — « Et moi aussi, continue innocemment
Carliès, je fais entrer Pierre en mathématiques élémentaires au
lycée. Pour la ligne scientifique, il n'y a que l'Université... »
Duprat n'a rien dit, il sourit un peu, tristement... « Et vous,
cher ami, lui demandé-je, une fois le groupe disloqué, que faites-
vous de vos trois garçons ?» — « Je les laisse où ils ont toujours
été. Je sais qu'il m'en coûtera le tableau, pour lequel j'étais en
ligne cette année; mais que vouiez- vous? Il me semble que je
dois avant tout à mes enfans l'exemple de la fermeté : ça leur
vaudra mieux dans la vie qu'une position plus haute de leur
père. » Il dit cela avec une noblesse si simple que je me sens
pris à la gorge par l'émotion. Je lui serre la main bien fort et
je m'éloigne.
// octobre. — Je ne me borne pas à tâter des moutons, à
mettre le nez dans des « intérieurs » de bœufs abattus. Je pré-
side, entre temps, la commission des recettes et des remises du
service des travaux hydrauliques. Ce n'est point une mince
affaire; il y a beaucoup d'articles à examiner, peser, éprouver,
comparer aux échantillons-types, depuis les cimens à prise lente
et à prise rapide, où j'avoue que je n'entends rien, depuis les
guérites en bois peintes en gris, les appareils de télégraphie
sans fil, les pierres lithograpbiqueSi le& pavillons multicolores
614 REVUE DES DEUX MONDES.
des sémapliores, jusqu'aux soufflets, piuoettes et allumettes...
Et puis, de temps à autre, on m'invite à inspecter les hôpi-
taux et la prison maritime. Pour Tanoien hôpital de la Marine
qui est dans la rue Nationale, je n'ai que deux pas h faire, logeant
quasi en face. C'est une robuste bâtisse de la fin du xvii* siècle
qui fut élevée par les Jésuites en 1688, quand on les chargea de
fonder k Toulon une sorte de grand collège, & la fois séminaire
pour les aumôniers de la Marine et école pour les « gardes du
; pavillon de l'amiral (1). » En 1762, lorsque la Compagnie fut
chassée du royaume, on s'adressa aux réooUets pour « la four-
niture {sic) des aumôniers nécessaires aux vaisseaux. » Quant au
collège des futurs officiers, il fut sécularisé. Il est bien probable
que M. de Choiseul permit qu'on y dit la messe» Il faut toujours
'. laisser quelque chose à faire à ses successeurs. Enfin, en 1785,
r juste cent ans après sa construction, le collège royal fut converti
^ en hôpital par l'intendant Malouet, un des hommes qui ont rendu
^ à Toulon et à la 'marine le plus de services. Vers le début du
XIX* siècle, on commença à sentir l'insuffisance de l'établisse-
ment et le danger de laissa un foyer permanent de maladies au
milieu de la ville. En 1816, Thôpital de Saint-Mandrier fut fondé
de l'autre côté de la rade, dans la plus belle et la plus heureuse
situation, sur le revers nord de la presqu'île de Cépet.
Je prends pour aller à Saint-Mandrier la canonnière le KéraU"
dreriy qui fait le va-et-vient régulier. La vieille darse traversée, et
laissant & droite les rangs serrés des torpilleurs de la défense
mobile, nous débouchons dans la rade, à laquelle les douze cui-
rassés et croiseurs de l'escadre donnent de l'animation. A gauche,
nous longeons l'arsenal secondaire du Mourillon, avec ses cinq
belles cales de construction, dont deux seulement s'emploient,,
toutes surprises de cette déchéance, à porter de maigres carcasses
qui deviendront des sous-marins.
Ce Mourillon est le faubourg maritime de Toulon, l'échappée
heureuse, épanouie vers le large, vers le grand air et la fraî-
cheur. A sa pointe Sud, dès François P', s'éleva la grosse tour oti
s'enracine aujourd'hui la digue, commencée peu après la guerre
de 1870. Qu'elle est vilaine, cette digue, et f&cheuse, rompant de
son dur profil aux dents de scie Tharmonie de la nappe bleue
(1) Les aspiran» de 2* classe de nos jours. Ces gardes de la marine, comme on
les appelait couramment, étaient, quoique bons gentilshommes, d'affreux polissons
dont la turbulence scandalisait fort les pieux et graves Toulonnais d'alor«.
A TOULON. 615
luisante et d'un vaporeux horizon mauve! Mais quoi ! La crainte
de voir entrer une escadre de vive force, et puis la crainte du
torpilleur, et bientôt sans doute la crainte du sous-marin ! Tou-
jours la crainte... On finira par clore complètement la rade.
Lentement, mais sûrement, le Kéraudren a fmi sa traversée;
îl entre dans le petit port de Saint-Mandrier, évolue sur place et
s'amarre au quai. Un sous-officier d'infanterie coloniale vient se
mettre & ma disposition, et nous parcourons les salles du vaste
hôpital. A l'entrée de chacune d'elles, le sergent crie: « Ronde
d'officier supérieur! Y a-t-il des réclamations? » Il y en a très
peu en somme, et encore faut-il poser aux malades des questions
précises. Pour causer avec eux, leur montrer de l'intérêt, les en-
courager, le temps manque; ils sont trop.
De compte fait, l'impression est pénible que laisse cette cor-
vée : on garde longtemps dans les yeux ces monotones et tristes
rangées de lits, ces visages ternis, ces regards angoissés qui vous
suivent, tandis qu'on s'éloigne, accompagné de l'infirmier indif-
férent et de la sœur au pâle sourire, figé...
Quant & la prison maritime, j'y étais allé hier. Outre les con-
damnés des conseils de guerre et des conseils de justice, j'y ai
vu les marins punis disciptinairement de prison et dont la déten-
tion peut aller jusqu'à soixante jours. Ils vivent ensemble et cela
ne vaut rien. On le sent assez, tandis qu'on les inspecte, à leur
contenance roidie, à certains regards mauvais, à des sourires
ironiques mal réprimés : ces malheureux s'observent les uns les
autres, s'entraînent au cynisme, s'endurcissent par la plus sotte
vanité à l'insolence et à l'indiscipline.
/5 octobre. — Je sors de la bibliothèque de la Marine vers
cinq heures et demie, et je reste là, sur la place, enchanté du
spectacle... coucher de soleil, crépuscule plutôt, d'un rouge
magniQque, tirant au violet, et qui s'étend partout. Les feuil-
lages appauvris de l'allée du Sud se détachent en grisailles
découpées sur ce fond de braise ardente, tandis que ceux de
l'allée du Nord, retenant encore un peu de lumière, estompent
de leur pourpre rouillée la pourpre vive du ciel. L'hôtel de la
préfecture maritime s'enlève en gris clair sur le sombre de la
place, un gris clair peu à peu piqué de lumières jaunes qui
jouent dans les longues pennes des deux palmiers ; plus bas, à
droite, des boutiques, des cafés qui s'allument, et, autour du.
616 REVUE DES DEUX MONDES.
kiosque de la musique, des ombres qui errent, les ombres mé-
lancoliques de l'entre chien et loup...
Tout cela calme, silencieux, étouffé presque.
J*aime toujours bien cette place d'armes, qui était encore,
il y a vingt ans, le cœur de la ville maritime, le rendez-vous
naturel des officiers et des fonctionnaires. Aujourd'hui, c'est plus
haut, sur la Place de la Liberté, qu'on se rencontre et l'on ne
fait que passer sous les majestueux platanes du « Champ de
bataille, » entre les rangées de bancs où les vieux « m'a fa tort »
se racontent pour la centième fois les uns aux autres leurs cam-
pagnes, leurs aventures et les injustices qu'ils ont subies.
' Elle est pleine de souvenirs, elle aussi, cette vieille place.
Savez-vous, par exemple, avec quelle souriante et discrète élé-
gance on pratiquait le « pot-de-vin » sous l'ancien régime? Lisez
donc, dans le livre de M. Teissier, Quelques rues de Toulon^
l'histoire de la dépossession des Capucins, en 1781, et de la dé-
molition de leur couvent, sur l'emplacement duquel la municipa-
lité voulait élever la rangée de belles maisons qui forme aujour-
d'hui le côté Est de la place. Les consuls écrivaient, le 4 février, à
leur agent à Paris, M. de la Sablonnière, secrétaire du premier
ministre, M. de Maurepas : « Nous vous avons marqué dans le
temps, monsieur, que nous nous proposions de faire présenter
quelque chose d'honnête à M. Silvestre (le premier commis de
M. Âmelot, ministre de la maison du Roi, qui avait la charge des
affaires concernant les établissemens religieux), en reconnais-
sance des peines et soins que lui a donnés l'affaire de notre se-
conde paroisse (1). Nous pensons que nous ne devons pas différer
davantage de nous acquitter envers lui. Comme nous ne pouvons
pas prévoir d'ici ce qui peut lui être le plus agréable, nqus vous
prions d'en faire vous-même le choix et d'agir en conséquence.
Nous vous autorisons à y employer jusqu'à concurrence de
3 000 livres, si vous pensez que cette somme soit suffisante pour
faire un cadeau honnête et décent. » M. de la Sablonnière avait
tout d abord essayé de mettre 125 louis (de 24 livres) sur le
bord du bureau du premier commis ; mds ce galant homme le
contraignit à reprendre la bourse, protestant qu'il ne voulait
point de « présens. » Il tolérait seulement les « cadeaux » en
nature et M. de la Sablonnière se vit réduit à lui faire parvenir:
(1) En même temps que les maisons, mais un peu en retrait sur celles-ci, on
devait construire une église, qui est aujourd'hui l'église Saint-Louis.
A TOULON. 617
« 300 bouteilles de vin de ciic^pagne de la maréchale d'Estrées,
qui les vend au Roy et à Monsieur quatre tiir>oa Ja bouteille
une belle pendule d'un goût tout nouveau qu'on achève actuene-
ment et le surplus en livres, et, à cet eflfet, j'ai chargé quelqu'un
d'examiner, dans sa bibliothèque, les bons livres qui lui man-
quent. »
Quel dommage de n'avoir pas la liste de ces bons livres et
d'ignorer ce qu'est devenue la belle pendule d'un goût tout
nouveau ! Il n'est pas sans intérêt d'ajouter que les 3 000 livres,
ainsi d'ailleurs que 2 000 autres, consacrées à des usages ana-
logues, furent prises sur le premier profit de la vente des ter-
rains, de sorte que les capucins payèrent les frais de leur dis-
grâce. M. de la Sablonnière eut pour sa part 1200 livres et
voici la lettre qu'il écrivit aux consuls pour les remercier :
« J'ose dire, messieurs, que ce présent est en pure perte pour
vous et que vous ferez bien de cesser de m'en faire parce que
mon attachement pour vos intérêts est si complet qu'aucun
espoir ne peut l'augmenter. Le plus grand cadeau que puissiez-
vous me faire, c'est de me procurer l'occasion de vous en donner
des preuves. »
Dieu! qu'en termes galans ces choses-là sont dites!... Et
qu une quittance de ce style est d'un autre goût qu'une sèche
signature au bas d'un chèque !... Mais le comble, comme nous
disons dans notre vilaine langue d'aujourd'hui, c'est que les consuls
toulonnais n'eurent aucun scrupule à présenter les comptes
de leurs divers « cadeaux » à M. de La tour, intendant de Pro-
vence. L'intendant était homme d'esprit et savait son monde.
Le charmant billet que voici fut toute sa semonce : « Je sais,
messieurs, l'utilité dont peuvent vous être & Paris les personnes
que vous employez pour les offices de votre communauté. Il est
assurément très juste de les récompenser de leurs soins ; mais
ce sont des arrangemens qui doivent se passer dans l'intérieur
de votre administration et que je ne saurais autoriser spéciale-
ment. »
Une grosse affaire encore, ce fut, en 1786, la construction de
rbôtèl du commandant de la Marine (la préfecture maritime
d'aujourd'hui). Où le mettre, cet hôtel? A l'Est de la place?
Mais d'importans personnages venaient d'y bâtir, — sur le ter-
rain de ces pauvres capucins, — une rangée de maisons d'autant
plus coûteuses que la ville leur avait imposé des façades uni-
618 REVUE DBS DEUX MONDES.
formes, de belles façades dans Ib^^ ^^ temps. Ces gros pro-
priétaires n'eatavtitncaft point qu'on leur masquât la vue de la
t^ioce... A rOuest? ahl bien! Et le couvent des caràies, et la
maison de M. Lantier dd Villeblanche, ancien commissaire gé-
néral, ancien consul plusieurs fois renouvelé dans sa charge et
prolongé par le roi, lors de raffaire du couvent des capucins,
justement?... Au Nord, alors? Malheureusement l'emplacement
convenable était occupé par un immeuble dont on demandait
un prix très élevé. Quant au Sud, ij n'y fallait point songer : il
y avait là, derrière le mur de Tarsenal, la belle corderie de la
marine. En dépit des carmes et de M. de Villeblanche, le c6té
Ouest fut choisi et c'est M. de Rions, le brillant compagnon
d'armes de Suffren, qui « étrenna » Thôtel de la Marine, à la
fin de 1788. Mais cette belle demeure sembla porter malheur à
ceux qui l'habitaient : M. de Rions en fut arraché par la popu'
lace, le l^' décembre 1789, au grand péril de sa vie; M. de
Glandevès qui lui succéda subit le même sort, le 3 mai 1791;
M. de Flotte, commandant de la Marine à son tour, en 1792, fut
tué à coups de sabre et pendu k quelques pas de son hôtel, le
10 septembre. C'était un fort brave homme que ce chef d'es-
cadre et qui ne se laissa pas égorger sans se défendre. Saisis-
sant le fusil d'une sentinelle, il mit hors de cause, avant de suc-
comber, cinq ou six de ses assassins... Ce crime resta impuni
comme tous les autres, et les officiers de l'ancien corps de la
Marine se retirèrent de plus en plus du service (1). On remarqua
dans ce temps que M. de Flotte avait, au début des troubles,
« donné des gages sensibles à l'esprit nouveau. » Il avait frater-
nisé en plus d'une occasion avec les manifestans, dansé mainte
farandole sur le Champ de bataille , arrosé maint arbre de la
Liberté... Dignité du chef, autorité morale, fleurs délicates!...
Dans les agitations qui vont recommencer sans doute, puis-
sions-nous ne pas les laisser flétrir dans nos mains!
Ce mur de l'arsenal le long de la Corderie, dont je parlais
tout à l'heure, a vu des scènes affreuses : après la reprise de
(1) A la môme époque, trois capitaines de vaisseau, MM. Désidéry, Sacquy dei
TouretB et de Rochemore furent massacrés aussi, sans qu'on ait jamais pu MTOtr
comment ils s'étaient désignés à la « Justice du peuple. ■» On prétendit, — ttni
preuves, — que M. de Rochemore avait eu quelques démêlés avec un de ses fer-
miers des environs de Toulon, k qui il aurait dit de dures paroles. C'était un grief
un peu mince, en tout cas.
A TOULON 619
Toulon sur les ÂDglais, un jour que la guillotine refusait le
service et que le couperet n'avait su faire qu'une entaille sur le
cou d'un pauvre diable d'artilleur^ on releva le patient qu'on alla
fusiller^ avec vingt de ses camarades^ contre le mur. Elle fonc-
tionnait cependant bien^ cette guillotine, et même Toulon (c déte-
nait le record »^ de la vitesse dans les exécutions. On abattit un
jour dix-neuf tètes en vingt minutes.
Ah! qu'elle a bu de sang, cette place, si paisible aujour^
d'hui, dans, la souriante douceur du soir qui tombe!... On ne se
donnait môme pas la peine d'enlever les corps des suppliciés ;
on les poussait, du haut de l'échafaud, dans une grande fosse
creusée sur le côté. Les ossemens doivent y être encore.
48 octobre. — Lu sur les murs une affiche du syndicat des
ouvriers de l'arsenal au sujet de la mise à l'essai de la journée
de huit heures. C'est un cri de triomphe qui célèbre la « victoire
partielle, » remportée grâce au ministre, le ministre qui, le
ministre que,... etc. Sur qui cette victoire est-elle remportée :
sur l'État? sur la société? sur « les chefs? » ou enfin sur le bon
sens, qui est aussi ime manière d'aristocrate? Non, c'est sur les
<c dirigeans : » « Vous montrerez à nos dirigeons qu'en vous
accordant la journée de huit heures, ce n'est pas une faveur que
vous avez obtenue, mais un droit légitimement acquis. » Comme
reconnaissance, c'est un peu faible. Comme correction de style
aussi, mais ceci importe peu ; et d'ailleurs le tour de la phrase
est assez vif : c'est du Saint-Simon populaire.
Le syndicat, là-dessus, supplie les ouvriers de la petite chau-
dronnerie de bien considérer que le succès définitif dépend d'eux.
Certes I... Pourtant, et c'est vraiment curieux, pas une fois dans
ces solennelles objurgations le mot de travail n'est prononcé.
Ah I ah! Travail!... mot malsonnant, idée fâcheuse! Pour s'en
divertir, sans doute, le syndicat qui n'est point ennemi de la
jovialité termine son affiche en invitant ses fidèles à crier avec
lui : (c Vive le syndicat ! »
20 octobre. — Paul Varoîs a été reçu à Saint-Cyr, et a dû s'en-
gager, n'ayant encore que dix-neuf ans. Il s'est présenté à la
mairie; mais, voilà! Il fallait deux témoins, dont il ne s'était pas
précautionné. Qu'à cela ne tienne! L'employé lui indique un
bonhomme, qui somnole là, sur une banquette, un type de vieux
620 REVUE DES DEUX MONDES.
« m'a fa tort. » C'est son industrie de servir de témoin : il té-
moigne tout ce qu'on veut. Le second, c'est, de tradition, le
mastroquet du coin. Celui-ci dit à Paul : « Ne me regardez pas
comme ça, monsieur, quand je signe. Ça m'intimide, et, comme
je ne suis pas bien sûr de mon affaire... » Enfin, ça y est tout
de même, et avec un paraphe. « Maintenant, dit Paul , et en
vous remerciant, messieurs, qu'est-ce que je vous dois? — Oh!
ça n'est pas cher... une tournée... — Et où? — Chez moi, pardi!
— Ah! bien... » On descend chez le bistro : ces messieurs les
témoins prennent « une eau-de-vie blanche, » quelque chose de
roide. Paul, intimidé à son tour, hésite... « Oh! monsieur, il
n'y a pas moyen , il faut trinquer. Sans ça, voyez-vous, ça ne
serait pas valable, votre affaire... voyons! un bock?... — Un
bock, soit ! » Et Paul y trempe ses lèvres ; mais comme il naime
pas beaucoup la bière, il laisse là le verre après l'avoir choqué
contre ceux de ses copains : « Allons, je vois ce que c'est, dit le
bislro, paternel; ne vous inquiétez pas, je le ferai resservir. A
l'honneur de vous revoir, monsieur; c'est cinquante centimes
en tout. »
33 octobre. — Travoux, qui a eu la chance, après son congé
de la Chine, d'embarquer sur le Vercingétorix, me dit que le
bruit avait couru dans l'équipage de ce bateau que le c< détail »
avait une masse de 40000 francs. On l'a écrit au ministre, quia
dépéché un contrôleur. Celui-ci a trouvé qu'il y avait un roule-
ment de fonds de moins de 4 000 francs, somme très acceptable,
vu le service spécial du Vercingétorix^ et que l'on emploie à
donner des douceurs à l'équipage. On ne sait si les fortes têtes
du bord voudront bien se déclarer satisfaites.
Avant-hier, conmie je rentrais dans l'arsenal, j'ai vu Jos-
seaume, qui commande un bâtiment en réserve,, avec M..., l'an-
cien officier devenu l'informateur du Petit Toulonnais. La con-
versation était fort animée. Un peu après, Josseaume me rejoint:
« M... m'a prévenu, dit-il, que l'on recevait depuis quelque temps
au Petit Toulonnais des dénonciations de l'équipage de mon bftti-
ment contre les sous-officiers qui seraient durs pour leurs subor-
donnés (1); qu'il préférait m'en parler avant de rien pubUer,
(1) A noter ici qncdans la marine, aucun supérieur autre que le conunandant
du bâtiment, n'a le droit de donner directement une punition. On ne peut que
stgnaU/* les infractions en les inscrivant sur im registre ad hoc. En ce moment
A TOULON. 621
pensant que j'arrangerais mieux les choses, s'il y a en effet
quelque fondement dans ces plaintes. Je Tai remercié, et je ne
pouvais faire moins, n'est-ce pas?... Mais, c'est égal, de ce
train-là, on va loin dans la désorganisation ! »
35 octobre. — Après quelques jours assez frais, voici que la
chaleur revient. La brise de Sud-Est est légère, tiède« un pe^^
humide et le ciel dur du mistral s'attendrit, se fond dans des
nuages laiteux. Entre les branches à demi dépouillées des pla-
tanes du Champ de bataille, à travers le réseau des feuilles d'or
et des ramures d'un gris violet, le soleil luit doucement sous des
voiles diaphanes comme à la maison, le soir, la grande lampe
de famille dans son globe d'opale. Qu'il fait bon dans ce coin
chaud, dans cette caressante lumière, secouer les soucis tenaces,
regarder en souriant l'éternel spectacle de la vie, — et aussi en-
tendre la musique des équipages de la flotte, qui est fort bonne !
Rapprochons-nous du kiosque. Voyons, que vont me dire
ces figures de « bons mocos (1) » que j'observerai tout en prê-
tant l'oreille ? En voici deux, deux bourgeois moustachus et gri-
sonnans, qui écoutent en conscience, la bouche mi-ouverte, les
yeux vagues, marquant de la tête un rythme qui les saisit, celui
du chœur des soldats espagnols de Patrie^ car on joue du Paia-
dilhe. Quant à la musique elle-même, ils n'y comprennent rien,
c'est clair : mélodies tourmentées, harmonies touffues, tout cela
décourage ces simples entendemens de Latins. Ils se regardent,
avancent les lèvres en hérissant leurs moustaches, roulent les
yeux et s'éloignent : « Ça, té, c'est encore de la musique des
zens de Notre! » grommelle l'un d'eux. Oh! ces gens du Nord,
ces ennemis naturels... et cependant si bons à tondre !
Un grand vieux retraité prend leur place à côté de moi ; point
du tout im moco, celui-là, mais un de ces Bretons que la douce
Provence a conquis à la première œillade, qui s est marié ici
quand il était jeune second maître et s'y est fixé... Bonne tête
ronde, face rasée, avec un pli autoritaire au milieu du front et
une retombée de la bouche un peu dédaigneuse; physionomie
les soos-officiers sont plutôt portés à fermer les yeux sur tout ce qui se passe
d 'irrégulier.
(1) Qualificatif d'origine un peu incertaine : - Coum'oco... • (comme ça), répèlent
souvent les Provençaux du c6té de Toulon. I.e prince de Joinvilie l'avait remarqué,
dit-on, et de là te surnom. Sous toutes «"éscrves.
622 REVUE DBS DEUX MONDES.
loyale, énergique. A la boutonnière, un ruban rouge très larce.
Voici le grand air de Dolorès. La figure de mon vieil adju*
dant reste impassible. Ah ! non, elle s'éclaire, mais c'est ea re-
gardant deux bébés de trois ans à peu près qui sautent en se
' tenant par la main : un beau petit garçon et une petite fille
toute migiionne, un brin coquette déjà et qui câline des yeux son
ami. Ma .foi ! tant pis pour Paladilhe et sa Dolorès; je souris
aussi et mes yeux se lèvent sur une dame en noir qui arrive, une
femme bien faite, de discrète élégance. Elle a un porte-cartes:
en tournée de visites, elle est venue voir un instant son petit
garçon, confié à la bonne , et elle s'attarde involontairement k
le voir si bien sauter, si content, si épanoui. Ses yeux attendris
de maman me jettent un regard à la dérobée : « N'est-ce pas qu'il
est ravissant, mon fils? » Enfin elle s'éloigne, elle s'esquive
presque; mais le bébé l'a vue partir: (c Maman, maman 1 »
crie*t-il, désolé, tendant les bras et courant menu sur ses petites
jambes* Oh! comme maman s'arrête vite, un peu ennuyée et
pourtant enchantée au fond que son fils ne puisse se passer
d'elle. EUe l'emmène, et voilà la petite fille, la pauvrette, inter^
dite, les larmes aux yeux, les bras ballans...
Mais tout ceci a changé le cours de mes pensées : je me son*
.viens que c'est aujourd'hui le jour de M"*^ de M..., la femme de
mon. ancien second de la Dives et que je méditais depuis long*
temps de prendre son avis sur certaine question qui me pré-
occupe. Si elle n'est pas trop entourée, cet après-midi.
Elle ne l'est pas : on peut causer sérieusement.
« — Voyons, chère madame, que pensez-vous du reproche
que l'on nous fait, — et qui s'adresse surtout à vous, femmes
d'officiers de marine, — d'ôtre exclusifs dans nos relations par-
ticulières, dédaigneux de tout ce qui n'est pas le a grand corps, »
méprisans même, disent les plus amers ; enfin et tout au moins,
de vivre obstinément entre nous ?
— ^ Eh bien ! je pense qu'il y a du vrai pour ce dernier point,
et ^u'en effet nous vivons entre nous. Seulement, je ne vois pas
qu'il y ait là matière à reproche, ni comment il en pourrait
être autrement. Savez-vous bien qu'avec mon mari — trop heu-
reuse quand il est là! — avec ma fille, avec ma maison, dont
il faut bien que je m'occupe ; avec quelques amies intimes en
très petit nombre, — et sans parler de la corresjpondance, de la
lecture, de la couturière, des fournisseurs, des domestiques, —
A TOULON. 623
ma vie est parfaitement remplie et que j'en fais tout juste
autant que j'en puis faire?...
— Je le crois. Mais, madame, ces amies intimes?...
— Ah ! ces amies intimes, il est très vrai qu'elles sont femme5k
d'officiers de marine. Quel mal à cela?
— Il n'y en a point. Mais là, bien franchement, n'avez^vous
mis aucun parti pris à ne fréquenter que ces dames?
— Aucun. C'est cdinme ça, tout uniment, par la force des
choses. Je n'appartiens pas de naissance, vous le savez, au monde
maritime, ni à la société de Toulon ; mes. amies sont dans le
même cas, venues des quatre coins ^e la France. Avec qui vou-
lez-vous que nous frayions? Nous sommes du même monde...
— Ahî voilà...
— Mais sans doute 1... J'entends du monde des braves gens
et des gens bien élevés, car vous n'allez pas croire que nous*
donnons dans le ridicule de certaine coterie, d'ailleurs fort res-
treinte. Nous sommes donc du même monde ; nous avons, ou pieu
s'en faut, même éducation, mêmes croyances, même instruction
générale ; nos maris, quel que soit leur point de départ, ont
passé du moins par la même école et, visant au même but, par-
courent la même route. Ils se connaissent depuis longtemps et
se rencontrent toujours avec plaisir. Notre petit cercle s'est ainsi
formé naturellement et, si je ne souhaite pas de le voir s'^andir,.
je vous affirme qu'à l'occasion nous y eussions admis sans hésiter
des femmes d'ingénieurs, de commissaires, de médecins, assii
rées de trouver chez elles ce que nous trouvons chez nous. Vous
savez d'ailleurs qu'en réalité on se mêle très volontiers...
— Oui, entre ces quatre catégories, officiers de marme, in-
erénieurs, commissaires, médecins... Mais il en est une autre...
— Ah! je vois ce que vous voulez dire. Les mécaniciens?...
Eh bien ! que voulez-VQus, nous ne les voyons jamais, ces dames ;
à peine s'aperçoit-on quelquefois dans la rue, à la promenade.
Ces messieurs, à bord, vivent presque toujours en assez bons
termes avec nos maris, quoi qu'on en dise ; mais, une foi» &*
terre, bonjour, bonsoir ; chacun tire de son côté.
— Fâcheux particularisme!...
— Je ne dis pas... Mais, en ce qui nous concerne, nous
autres femmes, qu'y pouvons-nous ?
— Beaucoup... tout peut-être ! Conflits d'attributions, riva-'
lités de compétences, divergences d'opinions, billevesées, chan-
624 REVUE DES DEUX HONDES.
sons que tout cela !.,, Il n'y a, au fond, dans cette crise, que des
froîssemens d^amour-propre, c'est-à-dire, si vous voulez bien me
passer l'expression, des histoires de femmes, car tes hommes
finissent toujours par s'arranger.
— C'est eux qui le disent... Enfin, prétendez- vous que nous
fassions les premiers pas, alors que, justement, nous ne sommes
plus aussi sûres de trouver de ce côté toutes les garanties de
bonne entente et de convenance réciproque?...
— Hum ! n'exagérons rieù, chère madame. Encore pourriez-
vous essayer. Je veux bien que votre attitude ne soit pas dédai-
gneuse; il suffit malheureusement qu'elle le paraisse...
— Et répondez-vous, commandant, que nous serions les
bienvenues? Il y a des raisons d'en douter. Car enfin, pourquoi
toujours parler de l'orgueil, de la morgue des uns, et jamais de
l'aigreur, de la mauvaise volonté, de l'envie des autres?... »
Là-dessus, on annonce une visite. Je prends congé et m'en
vais, plutôt attristé. Non pas que je trouve que M"* de M... ait
tort; mais que sert-il d'avoir raison en telles affaires?... Ah! si,
de part et d'autre, on laissait parler le cœur, si Ion savait la
vertu de la bienveillance, la force de la charité, conmie toutes
ces blessures, que l'on juge si cruelles, guériraient vite ; comme
ces glaces se fondraient devant quelques chauds sourires de
confiance et de bonté I
98 octobre, — Ce Toulon est extraordinaire vers six heures
du soir, extraordinaire de mouvement, de vie intense. Tout le
monde est dehors : on sort de l'arsenal, des bureaux, des ateliers,
et c'est un grouillis de populaire, un fourmillement de gens
pressés, affairés, qui courent, se croisent, se heurtent en riant,
repartent et puis s'arrêtent encore : « Té ! vél c'est toi. Marins!...
Hél Baptistin!... Et autrement?... Ah! péchère!... » Tout cela
entre les étalages criards des grands magasins juifs, dans l'affo-
lante cacophonie des beuglemens d'automobiles, des cloches
impatientes des tramways, des glapissemens nasillards des pho-
nographes de bars à matelots. Oui, mais tout cela aussi est très
localisé, et ce flot tapageur coule exactement, depuis la place de
la Liberté et le large boulevard aux grands cafés somptueux,
jusqu'au quai Cronstadt, aux pittoresques auvens de pacotilles
maritimes, en passant par la rue Nationale et la rue d'Alger, la
jolie rue commerçante, pavée de bois, éblouissante d'électricité
A TOULOU, 628
où les^onvenceainrTont « faire la petite » et les beaux messieurs
de la marine lorgner leurs « belles madames, » comme dit
l'ineffable X... y l'orateur du syndicat. '
Et dans cette ceinture dorée, le vieil îlot sombre du xvf siècle
prend une étonnante valeur de contraste. Dans ses ruelles,
grouillantes aussi, les boutiques loucbes aux murs poisseux,
les cabarets à quinquets regorgent de troupiers et de màthu-
rins, mais qui ne crient pas, n'ayant pas encore trop bu. Au
contraire, ils parlent bas, ils chuchotent, serrant de près les
filles en cheveux dans les coins obscurs, les poursuivant der-
rière les portières en filet des « salons » où des coiffeuses spé-
ciales accommodent ces houris. C'est la quotidienne et nocturne
débauche que l'on prépare, c'est l'heure où l'on débat les condi-
tions, où l'on fixe les rendez-vous...
La nuit est toute tombée, cependant. Là-haut, par-dessus les
toits noirs qui dévalent à la mer, là-haut, dans la sérénité des
espaces, la lune apparaît splendidement pure, glacée, dédai-
gneuse... Lentement, de blanches formes élégantes, diaphanes,
passent devant elle, voilant à peine sa face auguste, s'effacent, se
fondent et renaissent comme en jouant. C'est bien Diane, la
chaste Diane et son cortège de nymphes pudiques...
39 octobre. — Il faisait doux, clair, un peu gris, le soleil à
fleur de nuage. J'ai eu fantaisie de traverser la rade sur le ba-
teau dé Saint-Mandrier. Nous sommes passés entre VAmerigo
Yespucci et le Caracciolo, les corvettes des cadets italiens, arri-
vées ces jours-ci. On ne voit plus en ville que ces jeunes gens,
leurs vestons ajustés et leurs gants blancs. Ils sont en bon pays,
du reste, et semblent avoir fait déjà beaucoup de connaissances.
On compte ici 12000 Italiens, sans parler des naturalisés de
fraîche date. S'il y avait 12000 Français à la Spezzia, que dirait
le gouvernement italien? — 11 ne dirait rien; il s'arrangerait
discrètement pour qu'il y en eût moins.
Notre petit vapeur traverse les lignes de l'escadre, le cap sur
la bonne vieille tour de Balaguier, toute ronde et toute vide, et
qui a l'air d'une énorme lanterne. Nous laissons à notre droite,
au fond de la rade, la Seyne et ses chantiers ; plus près de nous,
rÉguillette, les dépôts de fulmi-coton et l'ancien fort, le « petit
Gibraltar, » que Bonaparte enleva de haute lutte aux Anglais.
La petite anse entre TEguilIette et Balaguier n'est pas encore trop
TOME XXI. — 1904. 40
"'^-^
626 REVUE DEB DEUX KONDES.
envahie par les villas modernes. Le restaurant du Père Louis ^t^l
toujours là, modeste, confortable et fleuri, habile aux fritur^^s
improvisées et à la bouillabaisse délectable. Je me souviens a^r^c
attendrissement d'une belle soirée d'été où, après un fin dio.^^?,
nous regardions tous deux sur cette plage riante les pescado^:!^ ^s
bronzés qui tiraient gaiement la seine. Dans Teau transpareo.'K;^
sous les mailles brunes du filet, frémissaient des milliers d'a.:^.
chois, papillotage irisé qui amusait les yeux...
Mais, plus loin, au delà des eaux dont le bleu 8'as8ombris8a>:5t
au delà des grandes taches blanches et vaporeuses de la ville ^ <je
Tarsenal, du Mourillon, il y avait les belles montagnes gris^^,
d'un gris chaud, roussfttre, le Faron et le Coudon, vraies mos.
tagnes de la Grèce, à la noble architecture, aux flancs largemeoif
étalés. Plus loin encore et plus bas, la sombre Colle nègre (^i)
dessinait son profit de lionne couchée; et puis, par échelons
dégradés, c'étaient Garqueiranne et la rouge falaise de rEscaxn*
. pobariou, rouge comme une cassure saignante, la presqu'île d&
Giens s'estompant déjà dans une buée mauve, PorqueroUes enfin,
la première des îles d'Hyères, noyée à demi dans le flot dégages
où se soudaient les bords des deux immenses coupes, le ciel et la
mer... Et tout cela était si beau qu'il semblait que ce fût pour la
profonde joie de l'âme !
Tamaris?... Heu 1 Tamaris, c'est joli, certainement, c'est co-
quet, léché même. Trop, justement. Le rustique Tamaris de
George Sand est devenu une station à la mode. Et la foule, \o^^
les dimanches, été comme hiver, y admire avec son heureu^
candeur les perrons fastueux des hôtels, les élégances byzantia^
— ou turques, on ne sait pas bien — des villas meublées (p^^
s'enorgueillissent de leurs rocailles artificielles et de leur inévi-
table palmier. Bien entendu, casino à Tamaris, casino aux S^'
blettes, petits chevaux, salle de spectacle, plage de sable fii^ *
« la plus belle du Sud-Est... » Et quoi encore?...
Allons ! ne soyons point amer. Qu'est-ce, après tout, qu'^^
.premier plan un peu gâté au regard de ce fond merveilleux^ *®
haut promontoire de Sicié, borne gigantesque que la terr© ^^
Provence, défiante, pousse dans la mer.... Car qui sait ce <I^®
seront demain ces flots si caressans aujourd'hui ? Furieux p©***'
être, acharnés contre le riant rivage... Mais comment dir^ ^^
(1) Cçlliê nigra.
A TOULON. ♦ 627
If fondu, » à la fois lumineux et voilé des fortes assises du pro-
montoire, de ses flancs boisés, de sa crôte onduleuse si délicate-
ment tracée et d'un lilas si subtil qu'elle en est presque transpa-
rente sur le clair opale du ciel ?
Cependant notre petit vapeur a laissé Tescale de Tamaris. Les
élégantes villas s'éloignent tandis que se rapprochent les sévères
pinèdes de Cépet, et bientôt, tournant court, nous donnons brus-
quement dans un repli profond que rien n'annonçait» le « creux
Saint-Georges. »
Eh bien! voilà ce que devait être Tamaris du temps de
Geoi^ Sand : point d'hôtels, point de garnis, point de casinos;
de bonnes petites maisons naïvement peintes en rose, en bleu,
en jaune, avec des lauriers fleuris, des treilles sur le devant, et
des tamaris, enfln ! Sur le pas des portes, de braves femmes qui,
tricotent; sur l'eau dormante, quelques tartanes dont les voiles
pendent; sur le quai, des pêcheurs qui jouent aux boules en
attendant l'heure de jeter la seine ou d aller, entre chien et loup,
surprendre dans les roches le pajot et la dorade.
Un long coup de sifflet... deux... trois!... Le bateau repart
tout do suite. Si le jour ne tombait trop vite en cette saison, je
serais allé jusqu'à la batterie haute de Gépet par le chemiii qui
longe le cimetière de l'hôpital de Saint-Mandrier... Cette grande
batterie, d'où la vue est admirable, c'est le centre de la défense
maritime de Toulon. La Guerre s'en est emparée, naturellement;
car on ne nous laisse plus que nos vaisseaux. Et jusqu^à quand ?.. .
n y avait près de cette batterie, à quelque cent cinquante mètres
du sémaphore, la modeste pyramide éle^'ée en 1804 sur la tombe
de Latouche-Tréville, ce commandant de l'escadre de la Médi-
terranée qui avait, un jour, fait reculer Nelson (4). Latouehe-
Tréville ! un amiral, un marin, et un marin de renom I C^était
trop. Il fallait qu'il disparût. Il a disparu. Ses restes ont été, ces
jours^ci, déterrés et transportés dans un coin du cimetière de
Saint^'Mandrier. La petite pyramide a été rasée.
(1) En Juillet 1804, Nelson avait essayé d'intercepter deux frégates ftrançaisee
qui étaient mouillées à Porquerolies. Latouche-Tréville, dont la vi^ance ne 9e
démentait jamais, fit, en un quart d'heure, appareiller huit vaisseaux et se porta
rapidement sur les Anglais. Nelson n'avait que cinq b&timens de ligne; il battit
en retraite, furieux. Quelques jours après, lisant dans les gazettes une lettre où
l'amûrai français constatait son avantage, il écrivait k un ami : « Je garde €ette
lettre de Latouche et, par le Dieu qui m'a créé, si je le rencontre, je veux la lui
faire avaler. » Ce grand homme de mer n'était pas un beau caractère.
628 « REVUE DES DEUX MONDES.
3 novembre. — La commission des « remises » des traTEux
hydrauliques a siégé aujourdliui au Mourillon. Nous avions à
examiner de vieilles membrures de bàtimens que Ton a décou-
yertes en creusant la petite darse, des chaînes rongées par la
rpuille, des ancres, ou plutôt des squelettes d'ancres, des gour-
nahles tordues, quelques boulets ronds. D'où viennent tous ces
débris? Sont-ce les restes d'un des vaisseaux de 1793, d'une vic-
time des Anglais? Mais les bàtimens brûlés étaient dans l'arsenal
principal. J'incline à croire qu'il s'agit d'une des coques qu'en
1707, lors du siège des Austro-Sardes, on échoua vers l'embou-
chure du ruisseau de l'Eygoutier, pour prolonger de leurs canons
la ligz^e de feu des anciens remparts.
G'Qst un beau siège que ce siège de 1707 et qui fait grand
honneur à la valeur des troupes françaises autant qu'à la patrio-
tique endurance des Toulonnais. En revanche, on glosa beau-
coup à la Cour sur l'attitude de M. de Tessé qui commandait à
Toulon. Ce maréchal avait négocié à Turin le mariage de la Du-
chesse de Bourgogne, qui lui en gardait de la reconnaissance. Fort ,
courtisan et h longues visées, il ne voulait pas compromettre ce
qu'il avait de faveur auprès de la future reine de France en pous- |
sant trop vivement la retraite du duc de Savoie, son père. Mais \
Louis XIV sut mauvais gré au maréchal de n'avoir pas achevé sa ^
victoire. Il est vrai que les paysans de Provence se chargèrent
d'exterminer les Impériaux, qui coupaient les arbres à fruits, les
oliviers surtout, en se retirant. Ils en tuèrent des milliers, dont
beaucoup de Prussiens... de Brandebourgeois, du moins, que le
prince Eugène avait conduits en Provence, parmi les contingent
de l'Empire. Combien de Toulonnais se sont avisés, en 1870, que
les Prussiens étaient déjà venus assiéger Toulon ? Quel argument
pour leurs craintes, s'ils l'avaient su !
En somme, Toulon a subi bien des épreuves : Sarrasins,
Impériaux, Anglais, guerres civiles, guerres étrangères, sièges,
peste, choléra, canonnades et fusillades... Est-ce pour cela que
ses. habitans ont un caractère défiant, renfermé, hostile aux
« estrangiers, » en tout cas, très particulariste ; comme si cette
ville malheureuse eût pris l'habitude de se replier sur elle-
même.
5 novembre. — Petit bouquet d'articles d'un journal du cru:
«*^ A bord du Richelieu. — Malgré la recommandation minis-
A TOULON. 629
térielle concernant les permissions, les officiers mariniers em-
barqués sur ce navire ne jouissent pas de la considération à
laquelle ils ont droit. Alors que tous les navires mettent des
canots à la disposition des officiers mariniers pour la descente à
terre et pour la rentrée à bord, le commandant de ce croiseur
oblige ces serviteurs d'élite à faire à pied le trajet des ^ponte-
mens à la ville et, pour marquer son peu de considération pour
les seconds maîtres qui servent sous ses ordres, il les envoie à
terre une deminheure plus tard que sur les autres navires et,
naturellement, le retour à bord a lieu le matin, une demi-heure
plus tôt.
« Nous avons reçu de nombreuses plaintes au sujet de la
nourriture à bord de ce croiseur. Nos correspondans nous affir-
ment qu'eUe est insuffisante et de mauvaise qualité.
« Nous signalons tous ces faits à Tautorité supérieure pour
qu'elle avise. »
.-. C'est ce que faisaient, en 1790, 91, 92, les clubs toulonnais,
lesquels devinrent si puissans qu'ils firent condamner à mort, en
mai 1793, le capitaine de vaisseau Basterot, sous les prétextes
les plus futiles. Il est vrai que son commandement était convoité
par un de leurs amis qui, effectivement, l'obtint.
Pourtant MM. les officiers mariniers (1) du Richelieu ne sont
point d'accord sur leurs griefs et, le surlendemiiin, on lit dans
le journal la lettre que voici :
« Monsieur le rédacteur, la note que vous avez publiée hier
sur la situation des officiers mariniers à bord du Richelieu a pro-
duit parmi eux une certaine émotion. Il est possible que certains
d'entre nous soient mécontens, mais comme la grande majorité
des officiers mariniers est, au contraire, satisfaite, nous ne vou-
drions pas que notre commandant pût croire un seul instant
que la note en question est l'expression des sentimens de tous.
« Une seule chose peut donner lieu à quelques récriD(iina-
lions de notre part, c'est l'obligation de se trouver à bord, le
matin, à six heures trente : comme le Richelieu se trouve très
loin aux appontemens, nous avons pour nous y rendre vingt-
cinq minutes environ de chemin, ce qui nous fait donc entrer
(1) Le terme d'officiers mafiniers, qui date de l'ancien régime, s'applique aux
seconds maîtres (sergens), aux maîtres (sergens-majors) et aux premiers maîtres
(adjudans).
630 REVUE DES DEUX MONDES.
dans l'arsenal à six heures, alors que, sll y avait un canot pour
nous recevoir au quai Gronstadt, il ne pousserait qu*à six heure»
trente. Veuillez agréer, etc. »
On ne voit pas bien comment cette embarcation, partant du
quai à six heures trente arriverait à bord à six heures trente.
Mais le fin mot c'est que les officiers ayant un canot à leur dis-
position, le canot majora les sous-officiers veulent avoir le leur,
que mon ami Varois appelle plaisamment déjà le canot mmor.
Ils y arriveront, et, après eux, les quartiers-maîtres et puis les
simples brevetés. En France, aujourd'hui, tout le monde veut
être de la première moitié.
En attendant, félicitons le commandant du Richelieu d avoir
trouvé des défenseurs — conditionnels — dans les ran^ de ses
subordonnés. Quand viendra le « grand chambardement, » quand
on nous poursuivra dans les rues de Toulon, si le comman-
dant T... a la chance de rencontrer l'un des officiers marmiers
qui veulent bien lui témoigner aujourd'hui leur satisfaction,
peuf^tre éohappera-t-il au sort des Rochemore, des Sacqui des
Tourets, des Désidéry. Le commissaire général Possel allait être,
un jour de juillet 1792, accroché à une lanterne de la rue de
l'arsenal, lorsqu'un sous-offlcier d'artillerie de marine, à qui il
avait rendu quelque service, le reconnut et, dégainant, le Ura des
mains de la populace.
8 novembre. — Gomme j'allais ce soir au Mourillon, j'ai vu
un rassemblement d'ouvriers à l'entrée de l'une des rues qui
montent au sommet de la colline. Le conducteur du tramway
répond à ma question : « C'est comme ça depuis quelques jours.
Ils veulent faire un mauvais parti à un contremaître de l'ar-
senal parce qu'il exécute une consigne qui leur déplaît. La femme
de ce contremaître est enceinte; malade de peur, elle risque
d'avorter, paraît-il, et lui, il ne sort plus qu'encadré de gen-
darmes. » Mon homme dit cela fort posément. Il voit les choses
de haut, du haut de sa plate-forme. D'ailleurs il n'est pas ou-
vrier; il est employé. Tout de même, il a un patron, et aussi un
contrôleur : autant d'ennemis. Bref, il ne sait pas bien de quel
côté il se tournerait, le cas échéant.
Je descends. Je traverse les groupes. Il y a là, évidemment,
avec pas mal de badauds, beaucoup de menés pour très peu de
meneurs. Chez ceux-ci, la haine éclate, une haine féroce, de long-
A TOULON. 631
temps entretenue et couvée. Depuis des années, ces gens n'en-
tendent, ne lisent que les plus atroces diatribes contre « leS'
chefs, » petits ou grands.
Voilà le noyau des bandes qui, bientôt peut-ôtre, terrorise-
ront Toulon. Âjoutez-y les anarchistes italiens qui pullulent, les
chemineaux qui battent la campagne et quelques centaines de
marins du pays, embusqués, gr&ce à Ton ne sait quelles protec-
tions, dans les services à terre ou sur les bàtimens du port,
enfin les pires élémens des troupes coloniales et Dieu sait s^il y
en a de mauvais!...
9 novembre, — L'indiscipline, le mauvais esprit font de ra-
pides progrès à bord des bàtimens qui stationnent ici. Tous mes
camarades me disent qu'on ne peut plus donner une punition
grave à un homme, l'eût-il cent fois méritée, ou seulement lui
refuser une faveur sans qu'il menace « d'écrire au ministre... »
et souvent il le fait. « J'ai interrogé, me dit Varois, un gaillard
qui venait de « tirer une bordée de longueur » et qui encourait
quelques jours de prison ; je lui ai demandé pourquoi il s'était
absenté illégalement; je l'ai tourné et retourné; impossible d'en
tirer autre chose que ceci ' « Pourquoi m'a-t-on refusé ime per-
mission! » Évidemment, puisqu'il demandait une permission, on
devait nécessairement la lui accorder. Nous étions donc dans
notre tort. Je m'attends à une demande d'explications sur le cas
de cette pauvre victime. Et comment faire comprendre que les
diminutions d'effectifs nous obligent à restreindre le nombre des
permissions de longue durée?... »
Un autre lascar, que me cite le commandant du Choiseul^ a
résolu de ne faire aucun service à bord et même de n'y paraître
que le moins possible. Le soir môme de son embarquement, il
disparaissait pour cinq jours. On le rattrape, on lui octroie un
mois de prison, qu'il subit réellement, à terre, vu ses antécé-
dens. Il revient, tire aussitôt une nouvelle bordée, gagne cette
fois ses soixante jours, le maximum, et se déclare prêt à recom-
mencer, dès qu'il aura fini sa punition et rallié le Choiseui. Et
comme on n'envoie plus aux compagnies de discipline, l'autorité
reste désarmée contre ce galant, qui le sait fort bien...
D'assez méchante humeur, ce soir, et ruminant tout cela, voici
que je rencontre Broustet, le lieutenant de vaisseau, dont j'ap-
précie beaucoup la valeur piofessionnelle, mais pas autant les
632 REVUE DES DEUX MONDES.
doctrines violentes, encore qu'il les défende avec habileté. Il re-
connaît tout de même que ça va mal; seulement, il estime que
c'était fatal, inévitable : cette crise passée, nous serons débar-
rassés d'élémens qui ne doivent plus figurer dans un corps d'of-
ficiers républicains, démocrates, etc. Et quand je m'étonne, que
je demande comment de telles théories peuvent se concilier avec
l'égalité des droits, avec la faculté reconnue à chaque Français
d'arriver, suivant son mérite, à toutes les fonctions :
— Mais enfin, commandant, s'écrie-t-il, quelle inutile géné-
rosité vous pousse à défendre ces Messieurs ? Croyez-vous qu'ils
vous en sachent jamais gré? Votre origine, votre « milieu »
naturel et, à elle seule, votre indépendance d'esprit vous rendent
irrémédiablement suspect à leurs yeux. »
— Je n'y contredis pas, mais c'est tout juste comme pour
vous, du côté de ceux que vous soutenez. Ne comptez pas sur
leur reconnaissance au moment où éclatera la crise aiguë. Vous
êtes officier, vous sortez de l'École navale, vous avez du savoir,
de l'expérience, du « commandement. » Bon gré, mal gré, vous
êtes un aristocrate et un « clérical. » L'envie exaspérée ne se sa-
tisfait pas si aisément que vous le pensez, ni surtout la passion
pervertie de Tégalité. Aujourd'hui, on feint de ne reprocher à
quelques-uns d'entre nous que leur supériorité de naissance et
de condition sociale ; demain, on nous reprochera à tous celle
du grade et de la fonction ; et puis ce sera le tour de l'intelli-
gence, de l'instruction... Pour ces gens-là, l'ennemi c'est tou-
jours le monsieur j le monsieur en redingote, si râpée qu'elle
soit, cette redingote. Pour le sous-officier, ce sera, c'est déjà l'of-
ficier, le « galonard, » et, le jour où l'on me massacrera, vous
courrez, croyez-moi, un mauvais bord.
— C'est bien possible, commandant. Malheureusement, per-
sonne n'y peut plus rien...
— Il faudrait voir ; et je ne m'accommode point du tout de
ce fatalisme... Encore si de tout ceci pouvait résulter quelque
bien réel et durable? Mais vous le savez, instruit conmie vous
Têtes, les révolutions n'aboutissent qu'à des substitutions de
classes ou de personnes... Les maux restent et les abus ne font
que se déplacer. Sans sortir de la marine, ne voyez-vous pas que
ces « fils d'archevêques » contre qui l'on a tant clabaudé descen-
dent tout droit des officiers bleus de 1791 ? Deux ou trois géné-
rations ont suffi pour créer des dynasties. Je ne vous donne que
A TOULON. 633
f
quelques années après le triomphe de vos principes pour voir
vos sous-officiers socialistes, — c'est comme cela, n'est-ce pas,
qu'ils s'appellent? — uQe fois devenus officiers et, du coup,. con-
servateurs, rétablir pour eux et pour leurs enfans tous les avan-
tages qui soulèvent aujourd'hui leur indignation.
— Soit I Après tout, à chacim son tour. , .
— Hé ! cela même n'est pas sûr. On nous rebat les oreilles
du Saint-Maixent maritime et, chague année, on augmente le
nombre des sous-officiers admis à l'Ecole des élèves-officiers. Eh
bien! savez-vous ce qui arrivera?... Beaucoup de fils de bonnes
familles maritimes prendront ce chemin, plus facile que celui de
l'École navale pour arriver à Tépaulette et se résigneront d'autant
mieux k porter le col bleu que, si ça continue, le sort des simples
mathurins sera bientôt plus agréable que celui de leurs officiers...
Et votre Saint-Maixent deviendra tout doucement un Saumur.
Et plus tard, par un singulier retour, des officiers issus du
peuple, arrivés au Borda par les écoles primaires supérieures,
vos chères écoles démocratiques!... des officiers instruits dans
les sciences exactes, mais modestes, ou plutôt timides, effacés,
mal dégrossis, se verront primés par de jeunes aristocrates
sortis des rangs, eux, mais ayant, d'atavisme, des facultés
d'homme d'action, du commandement, du débrouillage, sans
parler de l'éducation et des bonnes manières. Ce sera donc
comme du temps de Louis XV, quand les beaux seigneurs de
Versailles venaient prendre le commandement des vaisseaux du
Roy et disaient au pilote : « Conduisez-moi là. Monsieur, où
l'affaire est la plus chaude... »
— Oh ! les pilotes de demain ne se laisseront pas faire !
— Qui sait? Tout arrive. Ce ne serait pas la première fois
que les profonds desseins des politiques se trouveraient déjoués
par l'événement. C'est même assez la coutume...
Broustet me quitte, pas convaincu du tout, évidemment, et
je continue seul vers le port. Mais le ciel s'est couvert, le vent
a fraîchi et la pluie commence. N'importe, il faut que je marche.
Je ne dormirais pas si je rentrais, énervé comme je suis.
Il est à peine dix heures sonnées, et tout est déjà fermé, dé-
sert, éteint; les quelques flammes de gaz qui s'agitent dans leur
prison de verre n'éclairent plus que le pavé ruisselant. Lugubre,
ce soir, le quai de la vieille darse I Sous les grosses nuées qui
passent, crevant d'eau et courant vite à l'on ne sait quelle tra-
634 REVUE DES DEUX MONDES.
gique aventure, les tentes des magasins, repliées, battent a^
vent, parcourues de frénaissemens rapides, et aussi les voiles dei
« pointus, » dont les amarres grincent. Le Kéraudren gémit a
heurt cadencé de son radeau et les petites lames clapoteuse
qui accourent de la rade, fouettent de leurs embruns les de>
tures closes... Partout le sombre, le bouché, avec çà et là, de
traînes de fanaux lointains qui tremblotent et s'éclipsent...
C'est par une nuit sinistre comme celle-ci, le 18 décei
bre 1793, que des milliers de malheureux dévalaient de tout
les petites rues du vieux Toulon. Le canon tonnait à Malboua
quet; la fusillade crépitait, se rapprochant toujours, avec de
rodôublemens qui déchiraient Tair... Et c'étaient alors des hu :■••
leinens, des fuites éperdues, des poussées violentes, aveugles. ..
Mais elle arrive trop tard, cette foule de misérables! Dé^__jà
toutes les barques du port sont prises, déjà les canots des flott^'^
alliées sont remplis à couler bas de fugitifs plus avisés, — 1^—
chefs, les meneurs! — qui poussent en hâte, qui s'éloignen
sourds à toutes les supplications. Seules, les grosses chaloupt
sont encore accostées au quai, tellement encombrées que li
équipages ne peuvent plus manier les avirons. Les dernier
venus, de8 femmes, des enfans, s'accrochent au plat-bord;
invoquent tout ce qu'il y a de sacré sur la terre et dans le ciel.
Mais la peur rend féroces les marins anglais. Ils leur coupent le
mains à coups de sabre, les assomment à coups de crosse et (
gaffe, les jettent dans l'eau noire... Et il en arrive toujov
d'autres!... D'autres qui tomberont le lendemain au champ
la Rode, sous les balles des soldats de la Convention.
Pauvres victimes, ombres innocentes dont il me semble
le^ gémissemens se mêlent encore aux plaintes de la nuit, cou
ment vous oublier! Et pourquoi? Parce que nous jouissons de
bienfaits de l'ordre de choses qui t'est élevé sur vos cadavres?.
Ah! ah! « l'ordre de choses... » Que durera-t-il encore, ce
ordre de choses, maintenant que le peuple n'en veut plus, s'esti
mantdupé? N'importe! J'entends d'ici le clairvoyant Broustet
« Sans ces cadavres, vous ne seriez pas capitaine de frégate...
Qu'en sait-il ? Et puis, après tout, de n'être point capitaine d-
frégate, le grand dommage, en vérité ! En serais-je plus ma
heureux , ou moins utile à mon pays ? Ce n'est pas sûr. Et enfin
du train dont nous allons, sera-ce donc un sort si «tiviablfl
bientôti d'être officier de marine?...
A TOULON.
635:
r
j // novembre. — Le coup de vent d'Est a duré trente-sîxj
I heures. Ce matin la brise tombe, les nuées s'éclaircissent, s'entre^l
bâillent et laissent voir, par échappée, un pâle soleil. Ce n'est j
encore qu'un sourire, mais déjà sur le quai du port, si triste]
avant-hier soir, le naouvement, la vie renaissent. Les canols-
majors portant leurs chambrées d'officiers doublent « l'angle 1
Robert, » amènent les voiles et bordent les avirons... Ils ac-
costent... Et maintenant, c'est la gaîté, c'est le bruit joyeux,
les flâneurs qui s'arrêtent curieusement, les marchands de jour-
naux qui glapissent, les bouquetières qui lancent des œillades^
Pressés de rentrer chez eux, les officiers sérieux, les Ueute-
nans de vaisseau filent vite. Les jeunes enseignes, les aspirans
restent là un moment, incertains s'ils iront à droite ou à gauche,
s'ils c< feront » la rue d'Alger ou la rue de l'Arsenal. Et on cause^
et on rit; on fait des projets pour le soir. Hem! ce soirl...
J'aperçois Lucien Varois,"le frère aîné du Saint-Gyrien ,
passé enseigne il y a un mois. Il parle raquettes et tennis dans
un groupe de jeunes élégans. Ahl parbleu!...
Du souci qui m* oppresse il n'est point tourmenté.
Et vraiment, qui a tort, qui a raison de nous deux? A quoi sert
de prévoir des malheurs qu'on ne saurait écarter de sa route?
Ne vaut-il pas mieux laisser faire la force inconnue qui nous
mène, et, chaque jour, insouciant, cueillir la fleur de la vie?
M
-3^
m
i
LE
MUSÉE DU LOUVRE
Le palais du Louvre est un des monumens les plus remar-
quables de notre architecture française. Il témoigne du goût de
nos rois et du talent de nos artistes, et son importance comme
sa beauté n'ont d'équivalent dans aucun pays. Mais ce palais n'a
pas été fait pour la destination qu'il a reçue et si les richesses
artistiques qui y sont amassées ont une valeur inappréciable,
d'autres musées, de construction plus récente, mettent mieux en
lumière et dans un meilleur ordre les collections qu'ils contien-
nent.
Un grand nombre des défauts d'appropriation du Louvre ré-
sultent, il est vrai, de l'édifice lui-môme; mais il semble que,
de longue date, on ait pris à tâche d'aggraver ce vice originel
par le manque absolu de prévoyance et de vues d'ensemble qni
fait aujourd'hui de notre musée national un chaos inextricable où
l'étranger a grand'peiné à se retrouver. Il y a dans cette situa-
tion, si peu qu'on y arrête sa pensée, un indice manifeste de
l'esprit d'anarchie qui règne dans un pays dont les besoins
d'ordre et de méthode étaient autrefois réputés.
Depuis plus de quarante ans que j'ai commencé à visiter les
musées de l'Europe, l'absence de direction et de suite dans la
façon dont le Louvre a été administré m'a toujours traffé
davantage au retour de chacune de mes pérégrinations et plus
d'une fois déjà, j'ai songé à m'occuper de l'étude que j'aborde
LE MUSÉE DU LOUVRE. 637
aujourd'hui. C'est avec une entière liberté d'esprit que je l'en-
treprends, cherchant de mon mieux à n'y mêler aucune question
de personne, n'ayant, est-il besoin de le dire, d'autre désir que
de servir, en quelque manière, les intérêts de notre musée
national. A côté de critiques trop nombreuses [et trop justifiées,
je m'appliquerai à signaler aussi les améliorations qui, ^n ces
derniers temps, ont été réalisées. S'il a été commis des erreurs
irréparables, je serais heureux d'indiquer quelles fautes pour-
raient être atténuées ou évitées à l'avenir.
I
La richesse des collections du Louvre vient de ce qu'elles ont
été anciennement formées. Alors que, sauf en Italie et en Es-
pagne, les princes ou les souverains des autres pays de l'Europe
ne songeaient pas encore à s'entourer d'oeuvres d'ûrt, les rois de
France considéraient que c'était là un luxe intelligent qui pou-
vait puissamment contribuer à l'éclat de leur règne. Une histoire
succincte du palais et du musée du Louvre mettra nos lecteurs
à même de suivre à la fois les principales transformations qu'a
subies ce palais, et l'accroissement graduel des collections
qu'il renferme. Récemment d'ailleurs, grâce à l'initiative de
M. Kœmpfen, directeur honoraire des Musées nationaux, de
courtes notices, rédigées par lui et exposées dans chacune des
salles du Louvre, indiquent la date de leur construction, les mo-
difications qu'elles ont pu recevoir et les diverses destinations qui
leur ont été tour à tour assignées.
Comme Ta dit, avec raison, M. Alfred Babeau, dans un livre
excellent auquel nous empruntons la plupart des élémens de ce
résumé (1) : « Le Louvre a été successivement un château fort,
un palais, une réunion d'académies et uu musée. » Choisi de
bonne heure pour servir de résidence royale, sa situation au bord
de la Seine présentait tous les avantages d'une défense facile et
tout le charme d'un séjour agréable. Des travaux récens, entre-
pris au pied de la façade qui regarde Saint-Germain-l'Auxerrois,
ont mis à découvert le fossé qui entourait l'édifice primitif, et
une miniature des Grandes Heures du duc de Berry (Bibliothèque
de Chantilly) nous montre l'ensemble imposant qu'offraient, dès
(1) Le Louvre el son histoire, 1 vol. in-S»; Pirmin Didot, 1895.
638 REVUE DES DEUX MONDES.
le règne de Charles V, les diverses colistructions groupées an-
tour du donjon et enfermées dans une enceinte de hautes mu-
railles flanquées dis tours. La' vue s'étendait de là sur la rive
opposée de la Seine qui, de ce cftté, était alors en pleine cam-
pagne, avec des jardins, des cultures et des bois. Dans l'enceinte
m6me du château étaient compris des potagers, une ferme, une
ménagerie et des logemens nombreux pour les gens de la Maison
du roi. La sûreté de cette citadelle commandant le cours du
fleuve, avait fait d'elle peu à peu un arsenal, un coffre-fort pour
le trésor, un garde-meuble pour les objets précieux et une prison
d'Etat où furent enfermés plusieurs personnages importans.
Charles V lui-même commençait à lui donner une destination
plus pacifique en plaçant dans la tour dite de ia Librairie les
précieux manuscrits dont les belles miniatures faisaient pres-
sentir la floraison prochaine de notre école de peinture.
Après lui, les Valois, préférant leurs résidences des bords de
la Loire, avaient un peu délaissé Paris, jusqu'à ce que François l*'.
tout en créant Chambord et en accroissant le château de Fon-
tainebleau, pour lequel il avait une prédilection marquée, s'oo-
cùpât de donner au Louvre une appropriation mieux en rapport
avec les habitudes d'une société brillante et polie. C'est à Pierre
Lescot qu'en 1546 il confiait le soin de ces travaux exécutés dùis
le style élégant et sobre de notre Renaissance. Jean Goujon était,
dé son côté, chargé de la décoration extérieure et intérieure des
nouvelles constructions, qui restaient ainsi une œuvre exclusive-
ment française, alors qu'à Fontainebleau dominait la colonie des
artistes étrangers que le roi y avait attirés. C'est également au
palais de Fontainebleau que François I^ conservait les sculp-
tures antiques et les tableaux qu'il avait achetés en Italie et parmi
lesquels on comptait des chefs-d'œuvre tels que la Sainii Pa-
mille^ la Belle Jardinière^ la Sainte Margueriie^ lé SairU Michel
et le Saint Georges de Raphaël ; la Joconde de Léonard, la Cha*
rite et la Sainte Famille d'André del Sarte et d'autres peintures
qui, après mainte vicissitude, font encore aujourd'hui la parure
de notre musée.
Henri II et Henri III continuaient les travaux de François l*',
et, à partir de 1596, Henri lY, qui avait également embelli le
Louvre, en faisait sa résidence habituelle. C'est dans ce palais
qu'après l'attentat de Ravaillac, il fut rapporté mourant et déposé
au bas de l'escalier dit de Henri H, qu'un quart d'heure aupara-
1
LE MUSÉE DU LOUVRE.
vant il descendait plein de gaieté, pour aller à TArsenal rendre
visite à Sully. Sous Louis XIII, rimprimerie royale était établie
au Louvre, ainsi que la Monnaie placée alors sous la direction
du graveur Warin, et Richelieu confiait à Tarohiteote Le Mercier,
digne continuateur de Philibert Delorme et d'Ândrouet du Geic-
ceau, la construction du pavillon de THourloge. Mai6 le cabinet
des peintures du Roi, qui d'ailleurs n'avait pas reçu grand accrois^
sèment depuis François 1°', demeurait à Fontainebleau, et c'est
dans le Trésor des Merveilles de cette résidence que le Père Dan
nous donne, en 1642, la liste des 47 tableaux qui lui parais-
saient les plus remarquables de cette collection.
Le Louvre, sous Louis XIV, fut l'objet de nombreux rema-
niemens et, de 1667 à 1674, Perrault y construisait la Colonnade.
En même temps, le cabinet du Roi s'enrichissait de plus de
1 800 tableaux provenant, pour la plupart, de la galerie formée
en Angleterre par Charles I"^ et dont la collection des ducs de
Mantoue faisait le principal fonds. On y voyait, entre autres,
VAntiope et les deux détrempes du Corrège ; le Pamasse^ et la
Sagesse victorieuse des Vices de Mantegna, la Vierge et t enfant
JésuSy la Mise au tombeau^ Jupiter et AntiopCj et plusieurs por«
traits du Titien ; le Saint Jean^Baptiste de Léonard, le Triomphe
de la chasteté du Pérugin, etc. (1).
Après la mort de Charles P', le financier Jabach avait acheté
la plus grande partie de ses collections;. mais, tombé en faillite
à la suite de ses excessives dépenses, il était obligé de céder suc-
cessivement au cardinal Mazarin, puis à Louis XIV, tout ce qu'il
possédait d'œuvres d'art et d'objets précieux. ,Colbert avait pu
reconstituer le magnifique ensemble qu'avait formé Jabach, en
acquérant de lui non seulement les 101 tableaux qui lui restaient,
mais les beaux dessins, au nombre de S 542, dont la réunion
était alors unique, pour la somme minime de 200 000 livres, et
en se faisant ensuite céder par les héritiers de Mazarin les col-
lections du Cardinal. D'autres achats faits en Italie et dans les
Flandres permettaient d'y joindre des ouvrages de maîtres qui
n'étaient pas encore représentés dans le Cabinet du Roi. Le tout
fut installé par les soins de Le Brun <c au vieux Louvre, dans
des salles fort hautes, dont quelques-unes ont plus de 50 pieds
de longueur, à côté de la superbe galerie, appelée Galerie
(i) Voir l'introduction du Catalogué de$ Èeolêt d'Italie, par P. Villot, 1853,
640 REVUE DES DEUX MONDES.
d Apollon. En décembre 1681, le Roi étant venu visiter ces col-
lections, y avait choisi IS tableaux pour être exposés dans les
appartemens de Versailles, qui en contenaient déjà 2(». Peu à
peu, d'autres emprunts faits au Louvre pour les résidences royales
et des prêts accordés à des grands seigneurs avaient dispersé
quelques-unes des œuyres faisant partie du Cabinet du Roi, qui,
d'autre part, continuait à s'enrichir par des acquisitions succes-
sives, notamment, en 1667, par celle d'estampes provenant en
grande partie de la collection de l'abbé de MaroUes.
Jaloux de s'entourer de tout ce qui pouvait ajouter à la gloire
de son nom, Louis XIV concédait aussi plusieurs locaux du
Louvre pour servir de lieu de réunion aux diverses académies.
L'Académie française obtint, la première, de tenir ses séances
d'abord dans l'antichambre du rez-de-chaussée « entre les vieux
et les nouveaux appartemens de la Reine, » et plus tard, dans les
salles situées à (boite du pavillon de l'Horloge et donnant sur
\h cour. L'Académie des Inscriptions occupait une salle voisine;
celle des Sciences siégeait dans la première antichambre de l'ap-
partement du Roi. Dès 1693, l'Académie de peinture s'était établie
dans le Cabinet du Roi, près de la rotonde d'ÂpoUon, et la salle
de ses séances décorée de sculptures et de peintures était devenue
un véritable musée. Les expositions des membres de cette Aca-
démie, qui se faisaient d'abord au Palais-Royal, furent, à partir
de 1699, installées dans la grande galerie du Louvre, dont Man-
sard avait mis la moitié à leur disposition. Les secrétaires per-
pétuels de ces différentes académies étaient également logés au
Louvre, ef, plus tard, les appartemens des entresols situés au-
dessous de la Grande Galerie furent concédés à des artistes et à
des savans. Peu à peu, comme il devait arriver, ceslogemens très
rechercl^és furent envahis par des hôtes de conditions très di-
verses, dont les droits à Jin tel privilège étaient plus ou moins
justifiés. La bonne tenue du palais se ressentait d'une pareille
cohabitation ; ses abords étaient sales et encombrés ; on jetail
les ordures par les fenêtres, « sans avoir toujours le soin d'avertir
les passans, » nous dit l'architecte Soufflot.
Cependant, sous Louis XV, les collections royales continuaient
à s'accroître, grâce aux commandes faites à nos artistes et à
l'achat de plusieurs collections, principalement de celle du prince
de Carignan, dont ia vente eut lieu le 18 juin 1743. Dès 1750, le
Roi permettait que la plupart des tableaux, disséminés dans les
^'\^'
X'
LE BfUSÉE DU LOUVRE. 641
appartemens de Versailles, fussent réunis soit au Louvre, soit
au Luxembourg où se trouvait déjà la suite des peintures de
Rubens composant la galerie de Médicis. Deux fois par semaine,
les deux collections ainsi formées étaient ouvertes au public^
aux mêmes jours et aux mêmes heures. Une réserve était laissée
à Versailles, afin de renouveler de temps à autre la décoration
des appartemens. Sous Louis XVI, des achats împortans, surtout
d'œuvres de l'école hollandaise, le Bon Samaritain^ les Pèlerins
dEmmaûs^ les deux Philosophes en méditation et des Portraits de
Rembrandt; la Leçon de musique et le Galant militaire de Ter
Borch; la Tempête et le Buisson de J. Ruysdael; la Prairie àe
P. Potter, etc., étaient faits pour le Louvre. Un projet du comte
d'Angivilliers proposait d'y centraliser toutes les œuvres d'art
éparses dans les domaines de la Couronne. Mais il ne fut pas
donné suite & ce projet et, vers 1785, la plupart des tableaux et
les Rubens de la galerie de Médicis eux-mêmes étaient transportés
au dépôt de la Surintendance à Versailles.
Pendant la Révolution, un décret du 26 mai 1791 ordonne la
réunion au Louvre « de tous les monumens des Sciences et des
Arts, » et en 1793, au plus fort de la Terreur, puis en 1795 et
les années suivantes, les Expositions de peinture s'y succèdent
régulièrement. C'est du 27 juillet 1793 qu'est daté un autoe dé-
cret de la Convention portant que « le Muséum de la République
sera ouvert le 10 août suivant dans la Oalerie qui joint le Louvre
au Palais National. » Les œuvres d'art déposées aux Petits-Au-
gustins et celles qui proviennent des maisons « ci-devant royales, »
excepté le Château de Versailles, devront y être rassemblées
sous la surveillance des commissaires des monumens, et un
crédit annuel de 100 000 francs est mis à la disposition du mi-
nistre de l'Intérieur, pour « faire acheter dans les ventes parti-
culières les tableaux ou statues qu'il importe à la République de
ne pas laisser passer dans les pays étrangers et qui seront exposés
au Musée. » Le public y sera admis les trois derniers jours de
chacjue décade; de leur côté, les artistes pourront y travailler de
neuf à quabre heures, les cinq premiers jours de chaque décade.
C'est à cette date, on le voit, que le Louvre fut définitivement
constitué en un musée ouvert à l'étude. Mais les retards de la
Commission primitive, chargée de l'aménagement et de la sur-
veillance des galeries allaient encore reculer le moment où ce
beau zèle porterait ses fruits. La Commission qui lui succéda fit
TOUS XXL — 1904. 4i
642 REVUE DÈS DEUX MONDES.
rentrer à Paris les œuvres qu'avait gardées le dépôt de Versailles,
et rinstallatioû fut désormais menée avec plus d^ordre et d'acti-
vité.
Les victoires du Premier Consul amenaient bientôt après au
Louvre une telle quantité de tableaux et d'œuvres d'art que, les
galeries étant insuffisantes pour les contenir, il fallut envoyer le
surplus dans diverses villes de province, où ils devinrent le pre^
mier noyau de nos collections départementales. Les cbefs-d'œuvre
enlevés à lltalie et à l'Allemagne avaient été choisis par Denon
avec une grande sûreté de goût, et ils formaient une collection
telle qu'on ne verra jamais la pareille. En l'honneur du conqué-
rant qui les lui avait. valus, le Louvre prenait le nom de Musée
Napoléon. En 1806, les derniers artistes qui occupaient encore
des logemens dans le palais, étaient sommés, d'en sortir à bref
délai, et quelques-uns d'entre eux étaient recueillis dans des lo-
caux disponibles, soit à la Sorbonne, soit au palais Mazarin.
C'est au Salon Carré qu'avait lieu, le 2 avril 1812, le mariage
de l'Empereur et de Marie-Louise et le cortège nuptial, partant
des Tuileries, se déployait le long de la Grrande Galerie, entre la
double haie des dames et des hauts dignitaires de la Cour.
Après les revers de la France et son envahissement par les
alliés, ceux-ci reprenaient les tableaux dont ils avaient été dé-
pouillés : mais un grand nombre de ceux qui avaient été déjà
répartis entre les Musées de province échappait à leurs reven-
dications. Notons, en passant, que c'est à raison des difficultés
qu'offrait le transport des Noces de Cana, le chef-d'œuvre de Vé-
ronèse, que le gouvernement autrichien renonçait k faire re-
prendre le chemin de Venise à cette immense toile et qu'il accep-
tait en échange le Repas chez le Pharisien de Le. Brun.
Sous la Restauration, plusieurs acquisitions et surtout celles
faites à la vente de La Hante, en 1817, firent entrer au Louvre
des œuvres remarquables de l'école hollandaise, des tableaux de
Prud'hon^ le Radeau de la Médtcse de Géricault, et la Concepiion
de Murillo. Les achats faits pendant le règne de Louis-Philippe
furent peu importans; mais, dans sa courte durée, la République
de 1848 faisait ouvrir au Louvre de nouvelles salles et voler dfâ
crédits pour la mise en état de la galerie d'Apollon, du Salon
Carré et de la salle des Sept-Cheminées. Dès son avènement^
Napoléon 111 avait repris le* projet souvent caressé, notamment
par son oncle, de l'achèvement du Louvre et de sa jonction aux
LE MUSÉE DU LOUVRE.
643
Tuileries. C'est à oe moment que disparurent les maisons, les
hôtels garnis et les échoppes qui^ dans un beau désordre, occu^
paient encore la place du Carrousel. Les travaux, commencés
avec Tarchitecte Visconti, furent après sa mort, en 1854, repris
et terminés par Lefuel, et rinaugur^ation des nouveaux bàtimens
eut: lieu le 14 août 1857.
Parmi les acquisitions faites sous l'Empire, il convient de
signaler celles du Chasseur et du Cuirassier de.Géricault, celles
des tableaux achetés à la vente du roi de Hollande, ep août.1850,
et, à la vente du maréchal Soult, en 1852, celle de là Vierge de
MuriUo, au prix alors sensationnel de 615000 francs. Mais bien
plus encore que ces achats, deux legs très importans vinrent en-
richir le Louvre : celui de la collection d'objets d'art formée par
Sauvageot (1856) et surtout, en 1&69, celui de la galerie Lacaze,
qui, par le riombre et le choix des œuvres qui y figurent, con-
stitue un don vraiment royal. Rappelons, en passant, les dangers
qu'a courus notre Musée, sous la Commune, par suite de Tin-'
cendie allumé dans la nuit du 23 au 24 mai 1871 et qui, après
avoir consumé la précieuse Bibliothèque du Louvre, menaça un
moment le palais tout entier.
Pe nôtre temps, nos collections n'ont pas cessé de s'enrichir
par des dons et par des legs nombreux, tels, pour ne citer que les
plus importans, que les tableaux légués par M""* la comtesse Du-
chàtel et par M. Thomy Thiéry, les aquarelles de Jacquemard,
dues à la générosité de M"' la baronne Nathaniel de Rothschild,
la collection de dessins de M. His de la Salle, les objets d'art
donnés par la famille de M. Thiers, par M. le baron Davillier et
M"* la baronne Adolphe de Rothschild ; le trésor de Boscô-Reale,
présent de M. le. baron Edmond de Rothschild et la belle col-
lection de céramique chinoise offerte à notre musée par M. Er-
nest Grandidier. Des missions ou des fouilles comme celles de
M. le marquis de Vogué, de M. Brnest Renan, de MM. Dieulafoy,
de Sarzec, E. Pottier, Reinach, Maspero et HomoUe, dignes con-
tinuateurs des Botta et des Mariette, ont valu au Louvre une
foule de monumens et d'objets de toute sorte éclairant l'histoire
de l'art. Des sections déjà existantes ou h peine créées, comme
celles des marbres et des vases antiques, de la céramique et des
bronzes des peuples de l'Orient, celle des ivoires, etc., se com-
plètent de jour en jour.
En résumé, à part quelques lacunes qu'il faujt s'appliquer à
644 REVUE DES DEUX MONDES.
combler, le*Louvro offre aujourd'hui un ensemble de richesses
qui, par son universalité, ne craint la comparaison avec aucun
des musées de l'Europe, et qui embrasse en quelque sorte
toute la suite des manifestations artistiques de l'humanité. Et
cependant que de fois nous avons entendu des personnes qui
s'intéressent à nos collections exalter celles des pays voisins, aux
dépens des nôtres. Si, bien souvent, une pareille appréciation
résultait chez elles de cet esprit de dénigrement qui porte les
Français à déprécier ce qu'ils ont pour vanter outre mesure ce
qu'ils voient à l'étranger, il est juste de reconnaître qu'en ce cas,
leur erreur trouve aussi son explication dans la difficulté très
réelle de se rendre un compte exact de ce que vaut cet ensemble,
à raison du désordre et de l'incohérence avec lesquels il est pré-
senté au public. C'est sur ce point qu'il nous a paru utile de
réunir ici le résultat d'observations qu'une longue fréquentation
du Louvre nous a suggérées.
II
On comprend que, formé par une agglomération de bàtimens
de toutes les époques, construits pour des fins très différentes,
le Louvre était loin de réunir les conditions assez complexes aux-
quelles doit répondre un musée. C'était là une raison de plus
pour qu'on s'appliquât à réparer, avec le temps et dans la mesure
du possible, les défauts de ce vice originel. Il semble, au con-
traire, qu'avec une absence complète de suite et de prévoyance,
le soin de répartir et d'approprier convenablement les divers lo-
caux qui renferment nos collections ait été abandonné au hasard.
Dès le dehors, cette négligence se manifeste aux abords mêmes
du Louvre. Les jardins qui l'entourent sur trois de ses faces et
l'isolent du côté de la Seine, de la place Saint-Germain-l'Auxer-
rois et de la rue de Rivoli, en même temps qu'ils forment un
agréable décor, assurent un recul nécessaire pour bien jouir des
proportions de l'édifice et ajoutent ainsi à sa beauté. Ces par-
terres garnis de fleurs suffisaient à sa parure; mais si, par sur-
croît, on voulait encore les orner de statues, il fallait évidemmait
s'efforcer de mettre cette décoration en harmonie avec le carac-
tère du monument, et par conséquent étudier à l'avance ce qu'elle
devait être, arrêter le choix des artistes auxquels seraient élevées
ces statues, leurs dimensions respectives et leur emplacement,
LE MUSÉE DU LOUVRE.
645
de façon à satisfaire à la fois l'esprit et le regard. Sans discuter
ici le mérite des statues existantes, il faut bien reconnaître qu'on
n'a tenu aucun compte de convenances morales et esthétiques
qui auraient dû être mûrement pesées et discutées à ce propos.
Meissonier, en marbre et assis, fait face au buste de Raffet, juché
en haut d'une colonne autour dé laquelle un tambour de la
vieille garde bat la charge; plus loin, Boucher peignant et re-
cevant sa palette des mains d'un Amour joufflu, et, à côté, Ve-
lazquezà cheval, carc^colant en tenue de fourrier du palais^ tel
est l'assemblage imprévu que nous offre la réunion de ces per-
sonnages. Pourquoi ces artistes si inégaux et pas d'autres? Pour-
quoi ces dimensions et ces matières si diverses? Pourquoi cet
étrange pêle-mêle et cette absence coniplète de symétrie dans les
proportions et dans les emplacemens, à côté d'un édifice qui, par
ses qualités architecturales et sa destination même, commandait
ime régularité et un ordre qui ont été absolument méconnus?
Mais il ne s'agit là, à tout prendre, que de décoration exté-
rieure, et des fautes bien autrement graves ont été commises au
point de vue de la sécurité de nos collections. Si, comme la
plupart des grands musées de l'Europe, le Louvre est isolé de
toutes parts, seul, parmi eux, il renferme en lui-même des causes
de danger dont tous sont exempts et, par la plus coupable des
négligences, ces dangers se perpétuent, en dépit de toutes les
protestations et des prescriptions légales les plus formelles.
L'installation du ministère des Finances dans les bfttimens qui
longent la rue de Rivoli constitue déjà pour le Louvre un voi-
sinage singulièrement dangereux. On ignore, en général, que
dans les caves de ce ministère fonctionne, sans répit, une ma-
chine à vapeur, à côté de laquelle sont placés des dépôts de
combustible contigus au Musée. Du moins, des murs d'une épais-
seur convenable séparent les deux bfttimens et la présence d'un
poste de pompiers et d'un corps de garde assure à la fois, par
une surveillance continue, la sécurité du Grand-Livre de la
dette publique et celle de nos collections. A la suite d'une en-
quête et d'une visite détaillée provoquées par le Conseil des
musées, de concert avec l'architecte du Louvre, un employé
supérieur des Finances, des membres délégués par le Conseil et
le capitaine des pompiers attaché à ce service, cette sécurité a dû
être rendue plus complète encore grâce à quelques changemens
apportés dans la disposition des toitures dQ rédiiicc, . .
6i6 REVUE DES DEUX MONDES. .
Que n'en est-il de même pour le ministère des Colonies? Là,
une autre visite des^ locaux , faite dans les mêmes conditions,
démontrait que, de ce côté, les menaces d'incendie sont constantes
et qu'aucune précaution n'a été prise pour les conjurer/Dans les
bureaux, séparés par de légères cloisons en sapin, des tayani
de poêle traversent ces parois très inflammables, et le danger est
tel pour les employés eux-mêmes qu'une cloche d'alarme a été
installée afin de leur donner le signal de la fuite, en cas d'alerte.
Et cependant, ni les avertissemens de la réalité sous forme de
plusieurs commencemens d'incendie, ni les protestations réitérées
de toute la presse, ni les instances de l'administration des Beaux-
Arts, du directeur et de l'architecte du Louvre, m celles du
Conseil des musées nWt cessé de se produire contre un état de
choses que condamnent absolument des décrets rendus et des
lois votées à cet égard. On sait qu'après la Commune, et avant
la réédification de l'Hôtel de Ville, la Préfecture de la Seine et
ses bureaux s'étaient installés au pavillon tie Flore et dans les
locaux de la grande galerie qui relie les Tuileries au Louvre. Le
danger créé par ce voisinage avait dès lors attiré l'attenticm et,
grftce au mouvement d'opinion qui s'était produit, dès que là
chose fut possible, les bureaux et bientôt lie préfet lui-même
quittaient les Tuileries et se réinstallaient à l'Hôtel de Ville.
Pour prévenir le retour d'une situation pareille, le 26 juin 1883,
M. Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, faisait
prendre par le président de la République un décret dont l'ar-
ticle premier était ainsi conçu : « Sont afiTectés au ministère de
l'instruction publique (service des musées nationaux) tous les
locaux des palais du Louvre et des Tuileries occupés actuellement
par les ser^dces de la Ville de Paris. » Malgré les termes impé-
ratifs de ce décret, le service des musées nationaux n'a jamais
été mis en possession effective des locaux qui lui étaient ainsi
formellement attribués. Si l'administration des Beaux- Arts y
avait, à ce moment, fait une installation quelconque, on n'eût
probablement pas songé à les lui enlever. Comme ils étaient
restés inoccupés, une loi du 20 mars 1894 ayant créé le ministère
des Colonies, en dépit du décret de 1883, ce ministère en quête
d'un asile s'y installa. On ne parlait, il est vrai, que d'une
installation provisoire; mais,' une fois de plus, nous devions
apprendre ce que dure chez nous le provisoire.
Dès sa fondation ordonnée par la loi du 16 avril 1895, le Con-
LE MUSÉE DU LOUVRE. 647
seil des- musées nationaux se préoccupait de cet état de choses,
et dans les rapports adressés chaque année par son président au
chef de TÉtat, il ne cessait de signaler le maintien» du minis-
tère des Colonies comme une menace perpétuelle pour nos col-
lections nationales et de revendiquer les locaux occupés par lui
coname appartenant au Musée du Louvre, en vertu d'un décret non
abrogé. De son côté, Tadministration des Beaux- Arts appuyait
par ses réclamations les instances du Conseil, lors de la discus-
sion des budgets successifs, et quelques députés, défenseurs au-
torisés de nos richesses artistiques, faisaient voter par la Chambre
des résolutions exprimant le vœu de Tévacuation immédiate du
pavillon de Flore. Malheureusement ces vœux incessamment
renouvelés n'aboutissaient qu'à mettre en évidence l'inertie du
gouvernement. La Chambre, comprenant qu'elle n'obtiendrait
jamab de solution tant qu'elle se bornerait à procéder ainsi,
votait, le 30 mars 1902, une disposition qui, dans sa pensée,
devait être immédiatement suivie d'exécution. L'article 75 de la
loi de finance qui porte cette date est, en effet, ainsi conçu:
« La totalité des bureaux du ministère des Colonies établis dans
le pavillon de Flore sera transférée dans les locaux, aujourd'hui
libres, que le commissariat général de l'Exposition de 1900 a
occupés à l'angle du quai d'Orsay et de l'avenue Rapp. Aucun
des locaux rendus vacans dans le pavillon de Flore ne pourra
être affecté à Tinstallation de bureaux administratifs ou de loge-
mens. Ils demeureront uniquement affectés aux collections des
musées du Louvre, selon les termes du décret du 26 juin 1883. »
Cependant aucun crédit n'ayant été voté en même temps que
les articles de cette loi, et le ministre des Colonies semblant peu
désireux de s'installer dans les locaux du commissariat général
de l'Exposition de 1900, l'administration des Beaux- Arts faisait
étudier des projets nécessitant des dépenses considérables et
plusieurs années de travaux. C'était donc un nouvel ajourne-
ment à longue échéance. Mais dans la discussion du budget des
Beaux-Arts ouverte à la fin de 1903, le départ du ministère des
Colonies a paru s'imposer une fois de plus comme une nécessité
immédiate. La Chambre des députés, bien décidée à éviter do
nouveaux retards, n'a pas voulu s'engager dans la voie qui lui
était indiquée par l'administration des Beaux-Arts et, au lieu
d'approuver les projets tendant à l'exécution de nouvelles con-
structions, elle a, dans sa séance du 28 novembre 1903, voté une
n
648 REVUE DES DEUX MONDES.
résolution invitant le gouvernement à effectuer « le transfert
des bureaux du ministère des Colonies aux locaux de l'Exposition
conformément à la loi du 30 mars 1902. » L'administration des
Beaux-Arts et celle des Colonies n'avaient donc plus qu'à s'exé-
cuter, c'est-à-dire à demander le plus tôt possible les crédits,
relativement peu importans, nécessaires au déménagement do
ministère des Colonies et à répondre ainsi, dans le plus bref
délai, non à une simple volonté d'une des deux Chambres, mais,
comme l'ont fait observer MM. Aynard et Doumer, aux injonc-
tions formelles de la loi, sans chercher à y apporter aucune mo-
dification. Et cependant, depuis plus de cinq mois écoulés. Une
semble pas que, mis en demeure, le gouvernement se soit ému
et qu'il s'apprête à réaliser une mesure que réclame depuis si
longtemps l'opinion et à laquelle il est obligé par la loi. C'est
donc un devoir pour la presse et pour tous ceux qui disposent de
quelque influence, de continuer à harceler sans trêve nos gouver-
nans, car il s'agit d'une question qui intéresse au plus haut point
l'honneur de la France et la conservation de ses richesses artis-
tiques.
L'insuffisance des locaux disponibles aurait dû depuis long-
temps d'ailleurs hâter la solution que commandent impérieuse-
ment les dangers que nous venons de signaler. Qu'on songe, en
effet, à la place vraiment peu séante où il a fallu reléguer la col-
lection Thomy-Thiéry, dans des salles situées tout en haut du
Lou\Te, exposées en été à une chaleur torride, nuisible aux
peintures, et à la suite de la longue enfilade des pièces occupées
par le musée de la Marine. Si le voisinage de ce dernier ne con-
stitue aucune menace pour nos collections artistiques, il n'en est
pas moins vrai que, pour lui aussi, son déplacement est depuis
longtemps et très justement réclamé, non seulement parce que
ce musée n'offre aucun intérêt artistique et que sa présence au
Louvre n'est en rien justifiée, mais parce que la superficie qu'il
occupe est considérable et qu'elle serait immédiatement utilisée
au profit de notre admirable collection de dessins, à peu près
inconnue du public. Enfouis presque tous dans dès cartons, les
meilleurs de ces dessins pourraient être exposés en grand nombre
et suivant un ordre méthodique dans ces salles dont l'appro-
priation serait peu coûteuse. C'est là une satisfaction qui ne
saurait être plus longtemps refusée à ceux qui fréquentent le
Louvre et qui, à la mort de l'amiral Paris, aurait dû leur éfre
LE MUSÉE DU LOUVRE. 6i9
accordée, la nomination de son successeur permettanti en effet,
d'effectuer à ce moment le transport des collections du musée
de la Marine, aux Invalides, où elles trouveraient leur place
naturelle, près de collections similaires.
A côté de ces conditions de sécurité ou de convenance si
intimement liées au développement ou à Texistence même de
nos collections, une question de simple police mérite au plus
haut degré d'attirer l'attention. Nous voulons parler de l'enva-
hissement graduel du Louvre par la foule de vagabonds, de gens
sans aveu dont les vètemens sordides et les faces patibulaires
dénotent les habitudes vicieuses bien plus encore que la pauvreté.
Leur nombre a singulièrement crû en ces dernières années, et ces
hôtes étranges, autrefois exclus du Musée, et dont la présence n'y
est aucunement motivée par des préoccupations artistiques, sont,
avec le temps, devenus de plus en plus hardis. Entrez au Louvre
l'hiver, un jour de pluie ou de froid, vous serez frappé de la
quantité de ces loqueteux qui accaparent tous les divans, ou bien,
debout, serrés les uns contre les autres au-dessus des bouches
de chaleur, se délectent des tièdes effluves qui, après avoir tra-
versé leurs haillons, exhalent dans les galeries des miasmes per-
nicieux. L'un d'eux quitte-t-il la place, un autre de ses com-
pagnons s'empresse de la prendre. Le moyen d'ailleurs que des
visiteurs ou des visiteuses tant soit peu convenables affrontent,
s'ils sont fatigués, pareils voisinages, dangereux à tous les égards.
Ceux de ces jolis messieurs qui n'ont pas trouvé de sièges vacans,
entourent les copistes d'un cercle compact, et ces derniers sont
à chaque instant obligés d'interpeller les fâcheux qui leur
masquent la vue de leurs modèles et échangent entre eux des
propos plus ou moins cyniques. Et si, de hasard, quand ces
intrus deviennent trop impudens, les gardiens essaient.de les
rappeler à l'ordre, de quel air ils accueillent leurs observations!
Les éclats de voix, les gros mots, — nous pouvons en témoigner,
— obligent parfois ceux-ci à la retraite, impuissans qu'ils sont
& se faire obéir, car ils craignent une affaire, et avec ces insurgés
qui sont des électeurs, ils ne savent que trop les conséquences
qu'elle pourrait avoir pour eux-mêmes. Est-ce donc pour une
telle clientèle que le Louvre est fait et qu'au détriment des visi-
teurs et des artistes peu soucieux de contacts aussi suspects et
de déliats toujours compromettans, ces malpropres personnages
soient désormais chez eux, dons notre Muséû national, poar y
650 REVUR, DES DEUX MONDES.
prendre toutes leurs aises, en rendre la surveillance de plus en
plus difficile et y trouver, à l'occasion, un asile sûr où ils se
sentent à Tabri des recherches de la police? Un pareil état de
choses ne saurait se prolonger, car il empire avec le temps, et le
seul remède est l'établissement d'un droit d'entrée au Louvre.
Plus d'une fois, je le sais, cette question a été débattue et
écartée. Posée en vue d'un accroissement de ressources pow
nos collections, — et ainsi que le prouve cette pratique usitée
en certains pays, ce n'est pas là d'ailleurs une considération qui
soit à dédaigner, — elle soulevait chez nous les inévitables ob-
jections tirées de l'instruction artistique du peuple et de la géné-
rosité dont la France a la première donné l'exemple, en créaat
des musées et en les rendant gratuitement accessibles à tous.
Mais ces objections ne sont plus de mise et la question se pré-
sente aujourd'hui sous un aspect tout différent. Avec les habi-
tudes prises^ elle ne saurait être résolue que par une taxe, si
minime qu'elle soit, exigible à l'entrée du Louvre. Il est, en effet,
désormais impossible de se débarrasser autrement de cette en-
geance qui le remplit et le considère comme sa propriété exclu-
sive. Dans certaines capitales où les anciens erremens se sont
maintenus, un Suisse de tournure décorative, vêtu d'un costume
magnifique, un large baudrier doré passé au travers du corps,
ime grande canne à pomme d'argent à la main, peut jouir encore
du droit incontesté de refuser l'accès des collections à toute
personne de mauvaise mine, et ses jugemens sont sans appel. On
ne pourrait se flatter maintenant de revenir à un état de choses
autrefois en vigueur chez nous. Un concierge, même très galoAné,
et si fermement résolu qu'il pût être à faire respecter sa consigne,
serait absolument incapable de procéder à un triage, de fait assez
délicat, parmi les visiteurs qui se présenteraient aux portes. Des
contestations, des rixes même pourraient se produire qui tourne-
raient à la confusion de l'autorité. Le seul moyen pratique est de
recourir à une redevance taxée pour les entrées.
Dans le rapport présenté, en 1902, à la Chambre, sur le budget
des Beaux-Arts, le rapporteur, — c'était M. Couyba, et l'on ne
saurait le suspecter de tendances aristocratiques, — parlant « des
malheureux sans travail et peut-être sans logis qui viennent dans
nos galeries publiques chercher un abri momentané, » conclut
« que l'hospitalité y est pour eux inconfortable^ puisque la seule
distraction qui leur soit offerte est l'admiration; les ventres
LE IfUSÉE DU LOUVRE. 651
ctffamés, ajoute-t-il, ne doivent pas avoir plus d'yeux que d'oreilles,
^t d'ailleurs un musée n'est pas et ne «, doit pas être un établisse-
^tjaenl de charité, un refuge. » C'est cependant ce que le Louvre
^st devenu, et ce n'est pas pour les vagabonds que l'hospitalité
y est inconfortable; ils y sont maintenant chez eux, et c'est eux
cpj^ l'ont rendue telle pour tous ceux dont la fréquentation de
s:Kotre Musée est justifiée par la nature de leurs études, La ques-
tion doit donc être examinée à nouveau, sans ces déclamations
^oi-disant libérales, avec l'intention bien arrêtée de mettre fin à
t:tiie situation vraiment scandaleuse et intolérable. Ainsi que
^ 'ont compris tous ceux qui l'ont étudiée d'une manière impar-
t^istle, une solution mixte semble de nature à concilier tous les
intérêts engagés dans cette affaire, c'est-à-dire : outre la gratuité
3^11 dimanche, celle d'un autre jour de la semaine, le jeudi par
^:xemple ; et, pour les jours restans, une rétribution qui, fût-elle
tfiinime, aurait pour effet certain de débarrasser le musée de tout
ee personnel parasite qui l'encombre, sans qu'aucun souci de
l'art y explique sa présence. Est-il besoin d'ajouter que, dans
la plus large mesure, des cartes d'entrée permanente et gratuite
seraient données aux artistes, aux critiques, aux professeurs de
lycées ou d'institutions pour leurs élèves, à tous les patrons et
à tous les ouvriers d'industries d'art qui justifieraient de l'in-
Wrèt qu'il y a pour eux à fréquenter le Louvre. Une telle res-
triction, sans présenter aucun inconvénient, aurait pour effet cer-
*ûiià de supprimer ce privilège à rebours qui tend à s'établir en
faveur de gens qui n'ont aucun droit à étaler leur fainéantise dans
^tre Musée national, pour le plus grand dommage de ceux aux-
9^els son accès et toutes les facilités d'étude doivent être ac-
cordés.
III
Dans les locaux affectés aux diverses sections du Louvre,
l'torangement des collections qu'ils renferment est en général
^tisfaisant et il n'est que juste de signaler quelques-unes des
^ïuéliorations récemment réalisées à cet égard. Les tableaux
^posés par écoles et autant que possible dans Tordre chrono-
logique le long de la grande galerie sont aujourd'hui moins
^^rés sur les parois; des cartouches fixés aux cadres donnent au
public toutes les indications utiles sur les sujets représentés, le
■■■I ■ 1
652 REVUE DES DEUX MONDES.
uom de l'auteur, la date de sa naissance et de sa mort, et Técole
à laquelle il appartient. Des restaurations faites avec prudence
et décidées sur l'avis d'une commission spéciale, dûment con-
sultée, assurent la conservation des œuvres menacées ou font
disparaître les traces trop visibles d'anciennes détériorations. On
se borne à cet égard au strict nécessaire et, au lieu des repeints
à l'huile pratiqués autrefois, qui avec le temps noircissent et
font tache sur l'œuvre primitive, les raccords aussi limités que
possible sont exécutés à la gouache, ce qui permet d'effacer ou
de modifier ces retouches, sans risquer de nuire à la peinture
originale. Signalons cependant à l'attention de la commission
plusieurs toiles dont les craquelures profondes et nombreuses
offensent le regard et mettent sous les yeux du public de véri-
tables ruines. Pour n'en citer que quelques-unes, nous noterons
ici le Portrait de lord Witworth par Lawrence; la figure entière
de la Muse, — on sait qu'elle a été ajoutée après coup, — placée
derrière le Portrait de Cherubiniy par Ingres ; le ciel, l'eau, le
paysage et les animaux eux-mêmes dans les Chevaux de halage
de Decamps, etc. Pour quelques-uns de ces tableaux trop forte-
ment endommagés, le mal semble difficilement réparable, car
la destruction est presque complète, et, s'il faut renoncer à les
remettre en état, peut-être conviendrait-il du moins de les placer
hors de la portée immédiate du regard. Dans les vitrines, les
objets d'art : orfèvrerie, bronzes, ivoires, faïences, etc., sont bien
présentés, classés avec goût, en bon ordre et Ton sent qu'on
zèle intelligent et une louable émulation animent les conserva-
teurs des diverses sections pour tirer le meilleur parti possible
des locaux qui leur ont été assignés. Mais, en revanche, la répar-
tition de ces locaux laisse fort à dééirer, et tandis que dans la
plupart des collections de l'Europe la distribution des diffé-
rentes salles où celles-ci sont exposées à été réglée suivant un
ordre logique, le public chez nous se trouve en présence d'un
véritable chaos où l'on comprend qu'il ait peine à se débrouiller.
Au rez-de-chaussée, des salles consacrées aux monumens
égyptiens on passe aux sculptures du moyen âge et de la Renais-
sance, italiennes ou françaises, et, pour trouver la suite de ces
dernières jusqu'aux temps modernes, il faut aller à l'autre bout
de la cour du Louvre. Au premier étage, le désordre est encore
plus marqué. En haut de l'escalier Henri 11, sur le palier de
gauche, s'ouvre la salle des bronzes antiques, près de laquelle dé-
F^T''
LE MUSÉE DU LOUVRE. 633
bouche une des quatre salles du mobilier français, de Louis XIV
à Louis XVI, assez malencontreusement installées en cet endroit;
puis viennent les salies de dessins et de pastels auxquelles suc-
cèdent la collection des ivpires, celle des objets d'orfèvrerie du
culte catholique, celles de la céramique et des bronzes de
rExtrême-Orient; puis, en retour, la salle réservée aux petits
objets provenant de la Ghaldée, de la Syrie et de la Phénicie,
précédant deux autres salles où ont été placés les monumens
de la Perse et de la Susiane, dout les poids énormes ont nécessité
des travaux de soutènement fort coûteux, alors que leur place
naturelle était au rez-de-chaussée. A côté, par une anomalie
assurément peu justifiée, s'ouvrent les salles des bronzes et de la
céramique du moyen âge et de la Renaissance, puis les anciens
appartemens royaux. Le loçg du quai et de la cour du Louvre
s'étendent parallèlement les collections égyptiennes et celles des
vases et des statuettes antiques, pour aboutir au grand Salon des
peintures françaises du temps de TEmpire et de la Restauration,
suivi lui-même par la salle des Bijoux antiques, la Rotonde et
la galerie d'Apollon, et enfln la grande galerie de peinture. Il
semble, en vérité, qu'avec un peu plus de prévoyance, il eût été
possible, au lieu de ce décousu et de cet enchevêtrement de
*P^s les services, d'étudier et d'adopter un programme plus ra-
tionnel, moins fait pour dérouter à chaque instant les visiteurs
^^capables de se diriger dans un pareil dédale.
Encore si, au milieu de cette confusion, les locaux affectés
^^x différentes sections du Louvre répondaient à la destination
^^ chacune d'elles ! Malheureusement, et l'habitude est ancienne,
*^3 architectes chargés de leur appropriation, au lieu de se
I^^^occuper avant tout de mettre en valeur les richesses artis-
*î<Jues que doivent abriter leurs constructions et de .s'effacer
^^vant les chefs-d'œuvre du passé, ne paraissent avoir eu d'autre
^^sir que d'attirer l'attention sur leurs propres travaux. Au Saioti
^^irréf dont Duban a donné les plans, l'ornementation excessive
^^s voussures et les sculptures en ronde bosse de Simart, qui
^*y étalent à dix mètres au-dessus du sol, ne sauraient, quel que
^oît leur mérite, compenser l'insuffisance d'une lumière venant
^^ trop haut et tellement rare qu'il est permis de se demander
Comment, pendant la plus grande partie de l'hiver, les copistes
ï^^iivent voir assez distinctement leurs modèles pour les repro-
^viîre avec quelque fidélité. Dans la Saile des Étals, la décoration
654 REVUE DES dï:ux mondes.
du plafond est encore plus chargée, plus massive et plus tapa-
geuse. Ce ne sont que saillies multipliées, niches, compartimens,
médaillons, lourdes guirlandes, figures dorées, projetées sur le
vide, menaçaintes pour les visiteurs et qui sollicitent indis-
crètement leurs regards, en restreignant encore la quantité du
jour disponible. Si dans la nouvelle salle consacrée aux Rubens
de la galerie de Médicis la lumière est convenable et si, avec la
puissance et l'éclat de son coloris, le maître s'accommode mieux
qu-aucun autre de la profusion des dorures qui encadrent ses
œuvres, du moins est-on en droit de regretter que cette salle,
construite spécialement pour recevoir la série complète de ses
compositions n'ait pu la contenir tout entière et que la Naissance
de Marie de Médicis^ son Éducation^ le Gouvernement de la Rein^t
son portrait, et ceux de ses parens, soient isolés de cet ensemble
et exposés de la manière la plus défavorable dans la salle qui
précède. L'obscurité de celle-ci est extrême et, outre d'autres
peintures de Rubens, lés admirables portraits de Van Dyck qui
y ont été relégués et qui comptent parmi les chefs-d'œuvre du
Louvre sont désormais absolument invisibles. Quant aux cabinets
dont la salle Rubens est flanquée de part et d'autre sur sa lon-
gueur, leurs dimensions sont trop exiguës et la surveillance en
est très difficile. Dans ceux de ces cabinets qui sont placés au
Nord, les Rembrandt ne s'accommodent guère du jour cru et
froid qui lès éclaire, et au contraire, les tableaux exposés au
Midi sont soumis pendant l'été à une chaleur très préjudiciable
J)our eux et tout à fait intolérable pour les visiteurs. C^ diverses
défectuosités auraient pu être facilement évitées, croyons-nous,
8Î, au lieu de distraire de la Salle Rubens lés cabinets qui en res-
tifcîgnent les proportions, oio lui avait donné toute la largeur du
bfttîmënt, ce qui permettait d'y exposer la série complète de la
galerie dé Médicis. La construction des cabinefs eût été différée
jtr^u'au j.our, — prochain, il faut l'espérer, — où le départ du
taînistère dés Colonies rendrait de nouveau au Louvre la posses-
sion de locaux qui lui appartiennent et qui lui sont nécessaires
pour exposer convenablement ses richesses, En prenant ce parti,
on obténdt les conditions de lumière, d'aération et d'espace qui,
dans un musée, doivent primer toutes les autres, puisqu'elles
sont indispensables pour l'étiide des œuvres exposées et pour
leur bonne conservation.
En regard de ces prodigalités décoratives, non seulement
LE MUSÉE DU LOUTRE. 655'
inutiles, mais fâcheuses pour la mise en valeur de nos coUeoi
rions, d'autres travaux d'appropriation auraient un caractère
d'wgence et d'utilité incontestables. Je veux parler de l'escalier
Daru et de l'escalier MoUien, restés tous deux inachevés et qui,
dans leur état actuel, donnent bien l'idée de ce mélange de luxe
et dé misère qu'on peut constater dans beaucoup de nos monu-
mens. Il y a quelque vingt ans, on a fait grand bruit d'une école
de mosaïque dont la France allait être dotée et qui promettait
merveilles. Mais les dépenses occasionnées par son établissement
et celles que devait entraîner son maintien mirent bientôt mx
terme à ces espérances si bruyamment exprimées. La décoration
non terminée, mais très coûteuse, de l'escalier Daru, un des
rares ouvrages auxquels elles ont abouti, nous montre des figures
allégoriques personnifiant les périodes les plus éclatantes de
l'histoire de l'art. Elles occupent le haut des pilastres et rem-*
plissent les voûtes que ceux-ci supportent ; mais cette décoration
est restée comme suspendue en l'air, car au-dessous, ces pilastres
en pierre brute, mal équarris, laissent voir piteusement les res-
sauts ou les rentrans de leurs assises, et la rampe de l'escalier,
formée de barreaux de fonte assemblés en X, est d'une simpli-
cité tout à fait primitive. L'aspect de l'escalier Mollien est plus
rudimentaire encore : sa rampe en plâtre massif, couverte d'ara-
besques gauchement peintes en jaune et à demi effacées par le
temps, et les assises restées apparentes des chapiteaux non
dégrossis, des colonnes, et des blocs des murailles sont lamen-:
tables à voir dans un palais comme le Lou\Te et réclament une
prompte réfection, qui d'ailleurs ne devrait pas entraîner à de
trop lourdes dépenses i
IV
L'abandon qu'on peut constater sur quelques points, des ser^
vices qu'embrasse l'administration de nos musées nationaux est
assez explicable quand on pense à leur nombre, aux questions de
personnes qu'elle peut soulever et à la difficulté de faire concourir
au profit de l'ensemble des efforts naturellement divergens, cha-
cun des chefs de ces services agissant à son gré dans son petit
domaine et les plus zélés étant, à raison même des qualités qu'ils
y apportent, absorbés par leurs fonctions et pénétrés de leur
importance particulière. La tâche d'un directeur, .h éminent
656 REVUE DBS DEUX MONDES.
qu'on le suppose, en face d'une élite d'hommes distingués, très
dévoués à leurs devoirs, est donc singulièrement délicate et
compliquée. Comment faire la part de chacun ? Stimuler les plus
timides, contenir les ardens, tenir compte des caractères et des
aptitudes de chacun, en les pliant tous à une discipline toit à
fait nécessaire en vue du bien commun ? Encore si ce directeur
était le maître ! Mais trop souvent des mesures ou des choix lui
sont imposés, dans lesquels la politique a quelquefois plus de
part que l'équité. Avant donc d'accuser, il n'est que juste de se
rendre compte de ces difficultés multiples et, au lieu de Vaines
critiques, de n'apporter dans l'exposé des faits que la s^e
préoccupation des progrès qu'il importe de réaliser.
On a beaucoup et bien travaillé au Louvre depuis quelques
années et si, à côté des améliorations obtenues, des imperfections
résultant parfois de cette activité même ont pu se produire, c'est
avec l'espoir qu'il sera facile d'y porter remède qu'il convient
de les relever. La plupart d'ailleurs résultent d'une situation déjà
ancienne, progressivement aggravée par le développement con-
sidérable de nos collections et plusieurs fois déjà elles ont attiré
l'attention du Parlement et des ministres qui se sont succédé
aux Beaux-Arts. En même temps que nos richesses artistiques
prenaient une importance croissante, des ressources de plus m
pbis grandes ont été attribuées au Louvre. La fixation d'un cré-
dit annuel joint à la dotation provenant de la vente des diamans
de la Couronne inaugurait pour lui une situation nouvelle. C'est
en vue d'une surveillance plus étroite dans la gestion financière
et le bon «emploi de ces ressources et pour soulager ainsi la
direction des musées dans le contrôle qu'elle exerçait à cet égard,
que la loi de finances du 16 août 1895 instituait le Conseil des
musées. Jusque-là, en efiFet, c'est à cette direction seule qu'incom-
bait la charge de régler toutes les questions relatives non seule-
ment à l'administration de ces musées et à leur personnel, mais
aux acquisitions. Faites à l'aide des crédits votés par les Cham-
bres, ces acquisitions devaient être payées sur les fonds de
chaque exercice, ce qui impliquait, par conséquent, l'obligation
de dépenser chaque année la totalité des fonds disponibles, sans
en réserver aucune part en prévision des occasions favorables
qui pourraient se présenter. Un comité consultatif, formé des
conservateurs de toutes les sections et présidé par le directeur, se
réunissait régulièrement deux fois par mois pour délibérer sur
LE BfUBÉE DU LOUVRE. 6S7
iautes les affaires dont celui-ci jugeait à propos de Tentretenir
et sur les propositions d'achat émanées de son initiative propre
ou de celle des divers membres du Conservatoire, le ministre
restant maître d'accorder ou de refuser les demandes qui étaient
ensuite soumises à son approbation.
La personnalité civile accordée aux musées nationaux a été
pour eux un bienfait assuré puisqu'elle leur concède la libre
disposition des crédits alloués. Gréant ainsi pour eux une caisse
de réserve en vue d'acquisitions désirables, elle laisse la ppssi-
bilité d'échelonner sur plusieurs exercices les paiemens qui pour-
raient en résulter. Le Conseil des musées, tout en accordant à
chacun des conservateurs une certaine allocation dont il peut
disposer sous sa responsabilité pour des achats courans, reste
juge de l'opportunité et de la fixation du prix pour les acquisi-
tions plus importantes qui lui sont proposées, soit par l'inter-
médiaire de ses membres, soit sur l'initiative du Conservatoire
et après que ce dernier s'est prononcé à cet égard. Sauf quelques
Itères différences, surtout dans son mode de recrutement, le
Con3eil des musées remplit, on le voit, une mission analogue à
celle qu'exerce à la National Gallery le Conseil des Trustées (1).
Pourquoi ne pas le dire ? Malgré les avantages très réels
qu'elle procurait à nos collections, la création du Conseil des
musées fut assez mal accueillie par le Conservatoire et son fonc-
tionnement rencontra d'abord quelques difficultés. Jouissant jus-
que-là dans leurs services respectifs d'une liberté presque absolue
et ne relevant que de la direction, plusieurs des conser\'ateurs
n'admettaient qu'avec peine la collaboration et le contrôle nou-
veaux qui leur étaient imposés. Pendant les premières années,
une certaine gène et parfois une raideur assez marquée mani-
festèrent les dispositions dont quelques-uns d'entre eux étaient
animés. Des reproches détournés ou même des attaques violentes
dont le Conseil fut Tobjet dans la presse témoignent des froisse-
men provoqués par sa création. Qu'à ses débuts, surtout, il se
soit produit quelque hésitation sur la nature du mandat attribué
au Conseil et peut-être trop vaguement défini dans sa loi con-
stitutivCi on le conçoit aisément. Mais l'incompétence alléguée
(1) Le Conseil des Trustées de la National Gallery se compose aujourd'hui de
huit membres nommés par le premier lord de la Trésorerie, de qui relève ce Musée,
et choisis parmi les possesseurs de grandes Collections ou les personnes connues
pour l'intérêt qu'elles portent aux beaux-arts.
TOME XXI. — 190i. 42
658 REVUE DES DEUX MONDES.
contre lui en termes assez vifs n'était-elle pas aussi justemeni
applicable au Conservatoire lui-même pris en bloc ? Si, pour le»
achats qui concernent son propre département^ chacun de sea
membres avait une compétence spéciale justifiée par son tibo
même, comment un conservateur des antiquités égyptiennes, par
exemple, pouvait-il, du fait de ce titre, décider, comme il Tavail
fait jusque-là, de la valeur d'un objet d'art de la Renaissance on
du mérite d'un tableau?
Dans la pratique, les membres du Conservatoire devaient
inévitablement en venir à des tiraillemens ou à des complai-
sances réciproques, également fftcheux pour nos collections. Les
plus hardis, les plus exigeans se faisaient la plus grosse part
dans l'attribution des crédits comme dans celle des locaux, sans
égards pour leurs confrères plus réservés, moins âpres dans leurs
demandes. Absolument indépendans, obligés par la nature même
de leur mission de tenir compte de l'ensemble des services, les
membres du Conseil devaient, à l'occasion, rétablir la balance et
maintenir l'équilibre. Ce n'était point l'affaire de ceux dont ils
dérangeaient les habitudes et qui leur faisaient payer tous les
inconvéniens d'une situation assez délicate, il est vrai, mais qui
n'était point leur œuvre et dont ils n'étaient en rien responsables.
Des critiques, sans doute peu au courant des choses, mais
désireux d'intervenir pour paraître bien informés, chargeaient à
plaisir le Conseil des musées des plus noirs méfaits : « Étroitesse,
ignorance, légèreté, toutes les erreurs, disait-on, lui sont fami-
lières... C'est lui qui, sans cesse, limite, retarde ou paralyse
l'initiative des conservateurs... Fondé jadis, au lendemain du
legs Caillebotte, sous prétexte de servir de guide, il est devenu
une sorte de tyran occulte ou capricieux. Les musées sont dé-
sormais à la merci d'une assemblée anonyme et irresponsable,
où les fantaisies d'une majorité plus compacte qu'éclairée font
la loi. » Tel était le ton des attaques réitérées auxquelles le
Conseil était en butte. On pouvait impunément contre lui mul*
tiplier les accusations les plus malveillantes et le signaler à la
vindicte publique ; n'ayant ni le droit, ni le désir de répondre,
il était condamné sans appel. Et cependant, si, à l'origine, il
avait pu commettre quelques fautes résultant d'une pratique
nouvelle et encore mal établie, il n'est que juste de remarquer
que ces fautes furent tout au moins partagées et qu'en ce qui
touche le Conseil, plusieurs de ses décisions les plus attaquées
LE MUSÉE DU LOUVRE. 659
ne lui sont imputables qu'à cause de la hâte excessive imposée
à plusieurs de ses délibérations ou à la condescendaïice qu'en
certaines occasions, il a montrée pour les propositions qui lui
étaient soumises, cédant à son désir formel de vivre en bons
termes avec le Conservatoire. Ajoutons que s'il n'a pas fait tout
le bien qu'il aurait voulu, il a pu parfois empêcher quelque mal.
Aujourd'hui, grâce à des égards réciproques et à une expé-
rience résultant de part et d'autre d'un commerce plus suivi, les
relations, de Méfiantes qu'elles étaient d'abord, sont dévenues de
plus en plus cordiales. Des habitudes de courtoisie affectueuse
se sont établies entre des gens naturellement faits pour s'entendre,
unis qu'ils sont par des goûts pareils et un égal désir de se dé-
vouer aux intérêts d'une maison qui est chère à tous. On sait
maintenant le prix d'un pareil concours et les heureux effets qu'il
a déjà produits. Au lieu d'un amoindrissement d'autorité que
certains conservateurs avaient pu craindre, ils ont reconnu, mieux
fixés désormais sur les dispositions réelles du Conseil, que, sans
paralyser en rien leur initiative, celui-ci n a d'autre but que d'en
régler l'exercice et de réunir au profit de l'œuvre commune les
bonnes volontés d'hommes dont il est bien placé pour apprécier
le savoir et le dévouement. '
Tenant compte des termes mêmes du décret qui règle ses
attributions, le Conseil des musées s'est appliqué à rester dans
les limites qui lui sont assignées et il a conscience d'avoir rendu
quelques services. Grâce àia compétence spéciale de deux de ses
membres, M. Hérault, président à la Cour des comptes et
M. Tétreau, président de section au Conseil d'État et qui, à ce
titre, fut mêlé de très près à la création du Conseil des musées,
Tordre a été établi dans la comptabilité financière qui régit son
fonctionnement. En développant la production de l'atelier des
moulages et de la chalcographie, le Conseil a pu augmenter dans
une notable proportion les ressources, autrefois assez restreintes
et longtemps stationnaires, provenant de cette production et àc-
croitre ainsi d^autant les sommes réservées aux achats. A l'aide
de cette augmentation de recettes, presque immédiatement gros-
sies encore par la fondation et l'utile concours 'de la Société des
Amis du Louvre, il n'est guère de vente importante où nos con-
servateurs n'aient figuré avec des crédits suffisans pour faire
entrer dans nos collections des œuvres dont la possession sem-
blait désirable. Comme par la plus louable émulation les dons
660 REVUE DES DEUX MONDES.
OU legs faits en faveur des musées nationaux se sont aussi rnnlr
tipliés en ces derniers temps. C'est à encourager ces libéralités
et à les provoquer qu'il faut s'appliquer, car même avec un budget
plus considérable, le renchérissement des œuvres d'art rend au-
jourd'hui très difficile la lutte avec les milliardaires américains,
qui, lorsqu'ils veulent s'assurer la propriété d'un chef-d'œuvre en
vue, n'hésitent pas à pousser les offres directes ou les enchères
jusqu'à des sommes qui autrefois auraient paru fabuleuses. Dest
permis, sans craindre d'être indiscret, de solliciter pour le
Louvre des actes de générosité qui profitent au public, et, avec
un peu de suite et de prévoyance, grâce aux faveurs officielles
dont dispose l'administration, celle-ci peut, sans bourse déUer,
incliner les bonnes intentions des amateurs à des libéralités qui
les honoreront. A ce titre, la décision prise récemment de mettre
en belle place, à l'entrée de la galerie d'Apollon, la liste dfô
bienfaiteurs du Louvre pour perpétuer le souvenir de leur nom
et les signaler à la reconnaissance de tous est une mesure à la
fois très équitable et très opportune.
La possibilité pour la Caisse des musées de capitaliser ses
ressources et d'en réserver une part en vue d'acquisitions qui,
à raison de leur mérite ou des lacunes qu'elles combleront, se-
raient d'un intérêt capital pour le Louvre, compense d'ailleurs,
en partie, l'insuffisance de ses ressources. Autant, quand il s'agit
de se procurer un ouvrage de premier ordre, il faut savoir se
résigner aux sacrifices nécessaires, autant il convient cependant
de se garder de ces engouemens passagers qui, sous l'impulsion
de gens habiles à profiter d'un snobisme qu'ils ont souvent créé,
se produisent périodiquement dans le prix des objets d'art. C'est
ainsi que nous avons vu, au siècle dernier, monter et décroître
tour à tour la valeur vénale des tableaux de Greuze, d'Hobbema,
de Frans Hais et de quelques-uns de nos peintres modernes.
Aujourd'hui la vogue est à l'école anglaise, aux primitifs, à notre
art du xvm* siècle, et des œuvres, même médiocres, qui rentrent
dans ces diverses catégories, atteignent, pour le moment, des
prix plus de dix fois supérieurs à ceux qu'on les payait il y a
dix ans. Il importe donc que, pour un musée conune le Louvre,
on ne choisisse pas précisément ces périodes de hausse excessive,
qui ne répondent pas toujours au mérite esthétique, pour faire
de pareils achats. Quand on n'a pas prévu à temps, — et la chose
serait aussi difficile que hasardeuse, — ces courans d'opinion, il
l
LE MUSÉE DU LOUVRE. 661
convient d'attendre qu'ils soient passés et que le niveau moyen
des prix se soit rétabli.
Au surplus, nos collections regorgent, et, pour les acquisitions
nouvelles, la qualité importe beaucoup plus que la quantité. C'est
a^v^ec raison que, dès les premières séances du Conseil des musées,
le président qu'il s'était donné, le vénéré comte Delaborde, faisait
prévaloir l'idée qu'il ne fallait rechercher que l'excellent et qu'à
piTÎx égal, l'acquisition d'une œuvre hors ligne est de beaucoup
px^^férable à celle de plusieurs œuvres d'un mérite ordinaire. On
n^ peut donc qu'approuver la résolution prise par le Conseil,
io:x-sque des ouvrages de maîtres déjà représentés dans nos col-
l^^^tions lui sont proposés, de n'en décider l'achat qu'après les
a^^^oir fait placer dans les galeries à côté de ceux qui s'y trouvent
d^^ façon à permettre des comparaisons directes et à les écarter
s'ils n'ont pas un mérite supérieur.
C'est grâce aux enseignemens successifs apportés par la pra-
tic^giie des choses que le Conseil acquiert, avec le temps, une
cc=^:mnaissanôe plus juste des intérêts élevés auxquels il doit pour-
voir et cette éducation spéciale que l'expérience seule peut lui
fo-umir pour l'accomplissement de sa mission. Assez de problèmes
délicats resteront toujours à régler par lui, et notamment celui
de la proportion à maintenir entre les diverses catégories d'ac-
q^iîsitions auxquelles, d'après les termes mêmes de sa charte
fondamentale, les ressources dont il dispose doivent être exclu-
si-vement consacrées : « celles d'objets ayant une valeur artistique,
archéologique ou historique, » autrement dit, d'objets remar-
quables pai* la beauté du travail, par leur antiquité ou par la
signification documentaire qu'ils peuvent offrir. Il y a là une
question de mesure et s'il convient de réserver surtout la place
®' l'argent pour les chefs-d'œuvre de l'art, il importe également
^^ ne pas négliger les types principaux de productions artistiques
^'^^actérisant nettement des écoles et des périodes déterminées
^^ de ne pas trop s'encombrer, sous prétexte de pièces de série,
d'ouvrages purement archaïques, d'une exécution impersonnelle,
plxis que médiocres ou nuls au point de vue esthétique. Le
ûOïnbre de ces objets, que des mou lages peu coûteux pourraient, en
^i^n des cas, suppléer, doit être réduit au strict nécessaire dans
^^ musée comme le Louvre, où leur présence, en tout cas, serait
^oins justifiée que dans des collections plus spécialement réser-
vées à renseignement, comme celles de la Sorbonne.
662 REVUE bvs DEUX uomEa.
Saos^ vouloir Vimmiscer daii9 les questions^ d'admin&tnfimi
qni ne «ont pas de son ressort, le Conseil des musées n'a jamais
manqué de signaler, sous^ forme de 9rœux, aux représentans da
gouvernement qui siàgent de droit dans ce Conseil, le directeor
des BeauX'Ârts et le directeur des musées nationaux, toutes les
mesures qui lui semblaient désirables pour le bien de nos col-
lections. C'ast ainsi que dans tous les rapports annuels faits en
son nom, son président, M. Léon Donnât, n'a pas cessé de pro-
tester contré les dangers toujours menaçans que le voisinage
du ministère des Colonies présente pour le Louvre, dangers dont
les deux enquêtes provoquées par le Conseil ont révélé toute la
gravité. J'ai dit également comment, à la suite de l'expression
réitérée des désirs du Conseil, le déplacement du musée de. la
Marine, qui lui avait été fonneUement promis, a été de nouvean
ajourné à un délai indéterminé, alors que sa prés^ice «i Louvre
n'est aucunement justifiée et que le développement de nos col-
lections réclame impérieusement les salles qu'il occupe. A diverses
reprises aussi, le Conseil a insisté sur la nécessité de là revision
de ceux des catalogujss qui ne sont pas encore tenus au courant,
tandis que plusieurs d'^itre eux, — notamment ceux des Anti-
quités chaldéennes, des vases de terre cuite, des marbres et des
bronzes antiques, des ivoires, des sculptures du moyen âge et de
la Renaissance, des bronzes et des cuivres de ces mtaies époques,
et celui du musée de Saint-Germain, mis récemment & la dispo-
sition du public, font le plus grand honneur aux conservateurs
qui les ont publiés. Le succès obtenu par la publication du
Guide populaire du Musée du Louvre^ é^lement réclamée par
le €onseil, prouve à quel point cette publication était nécessaire.
Sans vouloir en déprécier la valeur, il convient cependant de re-
marquer que ce petit livre n'a pas été établi suivant lé programme
recommandé par le Conseil, à l'exemple des Guides analogues
parus en Allemagne. Pour un prix moindre (0 fr. 65 au lieu
de 1 franc) et avec un nombre de pages moins restreint (250 an
lieu de 110), il pouvait, comme ces derniers, être à la fois plus
développé et plus méthodiquement conçu, si sa rédaction avait
été confiée aux conservateurs spéciaux de chacune des sections,
évidemment bien désignés pour parler des œuvres dont ils ont
LE MUSÉE DU LOUVRE. 663
la garde et que, mieux que personne, ils sauraient-^pprécier.
Notons encore comme pouvant amener des améliorations très
urgentes l'étude approfondie des moyens qu'il faudrait employer
a&n d'éloigner du Louvre les vagabonds et les gens sans aveu
qui, en hiver surtout, encombrent les galeries, pour la plus
gp«mde incommodité des copistes et des visiteurs studieux. Un
aixtre progrès à réaliser réclamerait aussi • un examen sérieux,
je veux dire la nécessité de mettre un peu plus d'ordre dans la
P^I)artition et l'appropriation des locaux attribués aux diverses
^collections, afin de remédier, dans la mesure du possible, à la
<^c>:si{usion actuelle et, en tout cas, de prévenir le retour des
'^'^ates commises autrefois et dont ces collections, leurs conserva-
'^^^ars et le public pâtissent également
Voilà, pour nous en tenir à ce qui nous parait essentiel, bien
d^^9 points sur lesquels il nous a semblé opportun d'attirer l'at-
t^^ation de ceux qui ont charge de l'avenir du Louvre. Par une
^^^"Incidence qui peut amener pour lui les pluâ heureux effets,
Ic^ga deux nouveaux titulaires de la direction des Beaux^Arts et
d^^ la direction des musées nationaux viennent d'être nommés
P^^^^sque en même temps. En présence d'une tâche qui réclame
tc^^^te leur actî\até, leur intelligence et leur dévouement, il leur
^X^iwuptient d'établir, par leur concert, un accord fécond entre
l^-^irs nombreux collaborateurs, afin de servir les intérêts élevés
T^^^^i leur sont confiés. Pour délicate que soit leur mission, on
^*^n saurait imaginer de plus intéressante, ni de plus utile. Il
l^xzir est facile d'ailleurs de s'assurer un concours précieux et dont
^x^ n'a pas encore tiré, croyons-nous, tout le profit qu'on en peut
^^^ tenir. C'est de l'École du Louvre que je veux parler et des ser-
^"i cîes qu'elle est capable de rendre.
La création de cette École répondait à une idée heureuse,
<^^lle d'introduire au Louvre un enseignement qui n'existait pas
^ ce moment et dont les œuvres mêmes que contiennent nos col-
lections seraient à la fois le sujet et le vivant commentaire. La
ppoposition faite par M. Alphonse Bertrand, conservateur du
musée de Saint-Germain, npur l'établissement d'un cours d'ar-
chéologie, avait donné, en 1875, la première pensée de la fonda-
tion de cette École dont les décrets en date du 24 janvier 1882,
d^ 11 novembre 1884 et du 8 octobre 1895 ont réglé l'organisa-
tion et le fonctionnement. Très suivis et très appréciés, les cours
de l'École du Louvre ont déjà produit des résultats excellens et
664' REVUE DES DEUX MONDES.
leur valeur est attestée par les élèves distingués qui, aprèa les
avoir fréquentés, ont conquis une notoriété légitime, non seule-
ment en France, mais à l'étranger. Depuis, sous la pression d'on
mouvement irrésistible, le Collège de France et la Sorbonne'se
sont aussi ouverts à cet enseignement qui y embrasse maintenant
plusieurs périodes de Tart. Après s'y être quelque temps refusée,
la Faculté des, lettres admet aujourd'hui au doctorat des thèses
traitant des questions artistiques. Nous ne songeons pas à nous
plaindre que ces divers foyers d'études puissent faire, à l'occa-
sion, double ou même triple emploi, car, suivant ces différons
milieux, ces études ont aussi un caractère différent. Plus libres
au. Collège de France, puisqu'elles ne visent aucun but déter-
miné, elles sont à la Sorbonne rattachées de plus près aux études
littéraires, philosophiques ou historiques, et peuvent préparer à
des examens conférant des grades. C'est à les incliner vers un ré-
sultat plus pratique et plus spécialement professionnel qu'on
devrait s'appliquer au Louvre, c'est-à-dire à la formation du per-
sonnel que réclame la direction de nos musées parisiens ou pro-
vinciaux, tout en donnant, bien entendu, aux élèves la culture
générale qu'ils doivent en même temps recevoir. De même que
l'École des chartes forme des archivistes et des bibliothécaires, il
faut que l'École du Louvre serve au recrutement des conserva-
teurs de nos musées. Je sais que quelques-uns des professeurs
du Louvre se préoccupent déjà de cette préparation; mais ce
qu'ils font isolément et de leur plein gré devrait être la règle
pour tous. Il y a là, en effet, une lacime très regrettable et qu'il
importe de combler. Que de fois, en visitant les musées de pro-
vince, on a pu constater l'inégalité extrême qui existe dans la
tenue de ces collections, dans le savoir de ceux qui les dhrigeni,
dans la manière dont ils comprennent leurs fonctions. Je sais bien
que ces collections sont elles-mêmes d'importance et de valeur
fort inégales et que même dans plusieurs de nos grandes villes, les
municipalités ne consentent pas toujours aux sacrifices néces-
saires pour assurer convenablement leur entretien. Il est cepen-
dant un niveau au-dessous duquel il ne faudrait pas descendre et
c'est à relever ce niveau que peut prétendre TÉcole du Louvre.
Si, trop souvent, nos musées départementaux offrent le spec-
tacle attristant de locaux peu honorables, mal soignés, oti, sans
choix et comme au hasard, sont entassés* une fouîe d'objets dis-
parates, combien de fois, en revanche^ même dans des centres très
LE BhjSÉE DU LOUVRE. 665
modestes et avec les ressources les plus restreintes, les efforts
persévérans d'un seul homme sont parvenus à triompher de
rinertie et de la routine, pour recueillir et classer peu à peu en
bon ordre dans les collections municipales tout ce qui peut faire
honneur à ime ville, éclairer son passé, sauver de la ruine des
œuvres ou des monumens jusque-là négligés et non seulement
intéresser les habitans au développement de leur musée, mids y
attirer des visiteurs étrangers! A Paris, où tant de distractions
intellectuelles de toute sorte sollicitent à Tenvi les loisirs de la
population, on ne se doute guère de Textrème pénurie en res-
sources de ce genre qu'on peut observer dans certaines villes et
de l'abandon où s'y trouvent ceux dont les vocations et les apti-
tudes artistiques très réelles avortent et disparaissent, faute
d'être soutenues. Ce serait donc un bienfait que de pfbcurer à
tous les musées de France des conservateurs capables de les di-
riger, et l'École du Louvre est toute désignée pour leur donner
l'instruction qui leur permettrait de remplir dignement des foncr
tions si utiles. Le choix et l'appropriation des locaux, l'entre-
tien, le classement et la bonne conservation des objets qui y
sont exposés: peintures^ dessins, sculptures, etc., la surveillance
qu'ils exigent, les soins prudens que peuvent réclamer leur res-
tauration quand elle est nécessaire, la rédaction des catalogues, et
en un mot tout ce qui se rattache à la direction pratique d'un
musée, c'est là une étude dont les élémens existent à peine chez
nous et dont il serait aussi intéressant qu'opportun de définir, de
fixer et de répandre les principes.
Ce n'est que dans un personnel ainsi préparé et pourvu de
titres réguliers que devraient être choisis les conservateurs de
nos musées. Leur recrutement assuré présenterait pour les ri-
chesses artistiques de notre pays et pour eux-mêmes des garanties
qui aujourd'hui leur manquent tout à fait et dant plusieurs no-
minations aussi regrettables qu'imprévues démontreraient, au
besoin, la nécessité.
Tout cela mérite qu'on y pense et le Louvre est particulière-
ment intéressé à ce que toutes les questions qui peuvent influer
sur sa prospérité, au lieu d'être résolues au hasard, soient pré.
vues, étudiées et réglées avec la plus vigilante attention. Qu'on
songe à tout ce qu'il renferme de trésors accumulés, à la place
qu'il tient dans l'éducation du goût national et dans l'instruction
de nos artistes: A tous ceux qui le connaissent un commerce as-
666 REVUE DES DEUX MONDES.
sidu n'a pu que rendre plus chère encore une fréquentation qui,
si longue qu'elle soit déjà, leur réserve toujours bien des décou-
vertes et des délectations nouvelles. Dans toutes lés circonstaEces
de la vie, la vue des chefs-d'œuvre est salutaire et, suivant nos
dispositions intimes, ils ont sans «esse des révélations à nous
faire sur le génie des maîtres qui lés ont produits, sur les traits
qui composent leur originalité, sur l'époque et le milieu où ils
ont vécu. Que si parfpis vous êtes indifférent ou fermé à leur
langage, c'est vous-même que vous devez accuser, car il faut mé-
riter leurs confidences. D'autres fois, en revanche, leur contem-
plation est féconde, ils nous élèvent jusqu'à eux et ouvrent en
nous des horizotis nouveaux. Gomme pour ces personnes aimées,
qui sont trop rapprochées de nous pour que nous puissions les
juger, il suffit d'une courte séparation pour nous faire com-
prendre tout ce que vaut le Louvre. Pour mon compte, après
avoir h maintes reprises visité les autres musées de l'Europe, tout
plein des impressions qu'ils venaient d'éveiller en moi, j'ai tou-
jours eu hâte, à mon retour, de les comparer à notre musée
national. C'est avec une satisfaction profonde que j'y retrouvais
intactes ou plus vives encore toutes mes admirations pour les
chefs-d'œuvre qu'il renferme. Et quand on songe que ta^t de ri-
chesses, le patrimoine et l'honneur de la nation, sont exposées
h la perpétuelle menace d'être anéanties, comment s'expUquer
que ceux qui en ont la garde et qui parlent avec attendrissement
de leur amour pour les arts, s'endorment dans une quiétude cri-
minelle sur ce danger, sans penser aux écrasantes r^ponsabi-
lités qu'il fait peser sur eux et aux malédictions qui les suivraient
dans leur retraite, si, ce qu'à Dieu ne plaise, une irréparaUe
catastrophe venait justifier la légitimité de nos protestations et
l'étendue de nos craintes I
Em. Michel.
LA TRAVERSÉE
DU
PAS DE CALAIS
BAC, PONT OIT TUNNEL?
I
Les grands travaux exécutés, depuis moins d'un ^art de
siècle, non seulement à Dunkerque, à Calais et à Boulogne, mais
dans tous les ports de la côte anglaise qui leur font face; le main-
tien d'une profondeur sensiblement constante, dans leurs che-
naux et sur leurs passes; les améliorations de toute nature ap-
portées à tout ce qui concerne l'entrée, la sortie et l'accostage
des navires; la rapidité des manutentions opérées par des engins
mécaniques très perfectionnés ; la certitude à peu près compK^te
de pouvoir transborder en deux ou trois heures et quelquefcns
en un temps beaucoup plus court, sauf dans des cas exception-
nels de tempête, plusieurs milliers de voyageurs et de tonnes
d'une rive h l'autre du détroit en toute saison et à tout morne- rit
du jour ou de la nuit, — toutes ces conditions réunies semblecit
avoir donné une satisfaction raisonnable et pratique aux prin-
cipaux intérêts publics et privés et aux besoins du commerce et
de la navigation. Mais les exigences de l'homme augmentent
668 REVUE DES DEUX MONDES.
sans cesse. Les résultats obtenus, quelque merveilleux qu'ils puis-
sent être, ne sont aujourd'hui pour lui que des solutions provi-
soires, de simples étapes sur la route du progrès indéfini; et la
question d'une soudure directe entre les deux pays, de leur con-
tact effectif, de la suppression absolue de tout transbordement,
de l'établissement d'un trajet continu, sans interruption, sans
changement de moyens de transport, sans le plus petit déplace-
ment, sans la plus légère sujétion et sans la moindre fatigue,
est devenue désormais le problème à l'étude pour les écono-
mistes et les ingénieurs. L^idée n'est d'ailleurs pas nouvelle. EUe
est par elle-même très séduisante. Elle devait naturellement pas-
sionner les meilleurs esprits.
Nous avons déjà dit ici même que l'observateur le plus su-
perficiel ne pouvait manquer d'être frappé à première vue de la
similitude des deux lignes de falaises à pic qui se font face à tra-
vers le Pas de Calais à une quarantaine de kilomètres de dis-
tance. Les grandes assises du terrain crétacé qui les constituent
présentent identiquement la même nature géologique, les mêmes
couches, les mêmes fossiles, les mêmes bancs, les mêmes épais-
seurs; et on regarde aujourd'hui comme un fait établi scientifi-
quement que l'immense plateau de craie, qui forme le sous-sol
du comté de Kent, de la Haute Normandie et du Boulonnais,
s'est légèrement affaissé peu après qu'il a été déposé par les
eaux de la mer tertiaire. L'ancien isthme qui reliait l'Europe
primitive à l'archipel britannique a été ainsi recouvert par
l'inondation marine, et une communication permanente s'est
établie entre la Manche et la mer du Nord par un goulet très
étroit. La grande presqu'île qui était jadis attachée au contin^t
s'en est trouvée dès lors isolée ; mais, pour redevenir ce qu'elle
était autrefois, il suffirait que le sol s'exhaussât naturellement ou
qu'on le relevât artificiellement d'une cinquantaine de mètres à
peine. C'est en effet à ce très modeste chiffre que se réduit la
profondeur maximum du détroit.
La largeur du Pas de Calais étant d'une trentaine de kilomètres
environ, le rapport de la profondeur à la largeur est donc infé-
rieur h celui de 1 à 500. Ce rapport est si faible qu'il est presque
impossible de le rendre saisissable à l'œil. Sur un dessin à
l'échelle de 1 à 10000, le profil en long du fond de la mer se con-
fondrait à peu près avec la ligne d'eau de la surface ; et, si Ton
dressait un plan en relief du détroit ^ unp échelle d'un millième
LA TBAVERSÉE DU PAS DE CALAIS. 669
seulement, la largeur serait au maximum en certains points
d'une quarantaine de mètres, et la profondeur atteindrait à peine
quatre h cinq centimètres. Un petit oiseau traverserait en sau-
tillant cette mer en miniature. Mais il y a plus. Sur la ligne
directe qui joint Douvres h Calais, ou Boulogne à Folkestone, on
rencontre au milieu de la route deux grands bancs de roche
sous-marins, le banc de Yarnes et le banc de Golbart où la pro-
fondeur ne dépasse guère une dizaine de mètres. On voit et on
touche presque le fond. A tout prendre, le bras de mer qui sé-
pare la France de l'Angleterre n'est qu'un large fossé. On en
connaît aujourd'hui parfaitement le relief; et des sondages mé-
thodiques, plusieurs fois renouvelés, permettent de le considérer
comme un seuil composé d'une série de bancs de craie très régu-
liers, unis, homogènes et suffisamment résistans.
L'étude comparée des falaises qui bordent les deux rives du
Pas de Calais a démontré de la manière la plus nette que la
composition du terrain de craie compris entre Folkestone et
Douvres ou entre Calais etSouth-Foreland correspond exactement,
trait pour trait, h celle du massif crayeux du cap Blanc-Nez. Sur
les deux rives, la craie blanche, à bandes horizontales de silex, a
pour base une assise épaisse de craie grise ou marneuse un peu
mélangée d'argile, très régulière dans ses allures, exempte de fis-
sures, et reposant elle-même, par l'intermédiaire d'une couche
puissante connue sous le nom de grès vert supérieur, upper
green sand, sur une formation d'argile bleue qu'on appelle le
« gault. » La concordance est absolue sur les deux falaises qui
se font face, où l'on voit les mômes assises s'enfoncer successi-
vement dans la mer en vertu du plongement dont elles sont
affectées.
La couche de craie blanche est très fissurée et peut être pé-
nétrée par toutes les eaux d'infiltration ; mais la couche de craie
grise qui se trouve immédiatement en dessous est au contraire
compacte, homogène, imperméable; et son plongement est par-
faitement connu, tant par l'observation des falaises que par les
puits profonds creusés à Calais et à Douvres. C'est donc elle qui
a paru naturellement indiquée, quand on a eu l'idée d'étudier
un tracé souterrain, pour le forage d'un tunnel à une profon-
deur convenable, en ayant soin de réserver au-dessus de la voûte
de ce tunnel un massif protecteur d'une certaine épaisseur. Le
passage à travers cette craie grise ne parait d'ailleurs devoir ren-
670 REVUE DES DEUX MONDES.
contrer aucune difficulté spéciale, et a l'avantage de pouvoir
être exécuté dans une roche présentant la triple condition d'être
assez tendre pour se laisser pénétrer avec facilité et rapidité;
assez consistante pour écarter tout danger d'éboulement; suffi-
samment compacte enfin et dépourvue de fissure» pour qu'on
n'ait pas trop à craindre l'irruption des e^ux de la mer (1).
Le seuil étroit qui isole l'Europe de son ancienne presqu'île
constitue en somme un déversoir sous-marin au-dessus duquel
les eaux sont tour à tour poussées, suivant le jeu des marées, de
la Manche vers la mer du Nord ou de la mer du Nord vers la
Manche. Il est continuellement balayé par les courans et n'est
recouvert par aucune alluvion ni aucun dépôt de sable. La roche
est absolument nue, dérasée, et ne présente que des déclivités
insensibles (2): C'est en un lùot un plateau lisse et régulier,
presque horizontal, qu'il est aussi bien possible de perforer que
d*utiliser pour en faire la base d'appui ou le socle de scellem^it
de piles gigantesques devant supporter un ouvrage colossal
établi au-dessus des eaux.
II
On pourrait presque composer une bibliothèque avec les pu-
blications, faites depuis quelques années, sur la traversée de la
Manche, et toutes les discussions, toutes les polémiques, tous
les naémoires auxquels les divers projets présentés ont donné
lieu au poiut de vue technique j maritime, économique, com-
mercial ou international. Nous ne pouvons qu'indiquer ici d'une
manière très succincte les principales étapes de cette étude qui
marquera, quoi qu'il arrive et quel qu'en soit le résultat définitif,
parmi l'une des plus curieuses de notre temps.
Elle remonte presque exactement à ua siècle. C'est- en
effet en 1802 que l'ingénieur Mathieu, bien qu'il ne pût avoir
alors que des données très insuffisantes sur la nature des
roches à traverser, proposa le premier de pratiquer, une
percée souterraine entre la France et l'Angleterre à peu près
entre Douvres et Calais.
(!) De Lapparent. Rapport à la Commission des communications tntrt la
France et VAnglelerre, Annales des Ponts et Chaussées, juin 1875.
(2) Renaud, Rapport sur la reconnaissance hydrographique et géologique dti
Pas de. Calais, novembre 1890.
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS.
671
Le tunnel aurait été composé de deux parties égales d'une
quinzaine de kilomètres chacune qui auraient toutes deux rejoint
le banc sous-marin de Varnes, situé à peu près au milieu du
détroit ; ce banc, dont la profondeur au-dessous de Teau n'est que
de 10 à 15 mètres, aurait été exhaussé par de puissans remblais
et transformé en une grande île artificielle sur laquelle on aurait
bâti une ville internationale avec un port de refuge situé à la
fois entre les deux pays et les deux mers. Le tunnel devait
donner passage aux malles-poste de Tépoque. On aurait installé
deux relais de chevaux sur son parcours ; on l'aurait éclairé avec
1^ lanternes du temps. Mais on ne parait pas s'être préoccupé
d'une manière sérieuse de l'aérage qui est cependant une ques-
tion de premier ordre dans tous les travaux souterrains; et il
est assez probable que si Ton avait pu exécuter ce tunnel, on se
serait trouvé dans une obscurité presque complète et une, atmo-
sphère absolument viciée et irrespirable. On n'avait d'ailleurs
que des notions très insuffisantes sur la nature géologique du
fond du détroit; nous en possédons aujourd'hui plusieurs mil-
liers d'échantillons que nous avons pu recueillir méthodique-
ment à des profondeurs déterminées grâce à l'emploi d'appareils
de sondage admirablement perfectionnés et d'une manœuvre
parfaite.
Le projet de l'ingénieur Mathieu séduisit cependant quelques
instans l'imagination du Premier Consul ; mais, après quelques
réflexions, il le mit de côté, estimant avec raison qu'il était au
momis prématuré et qu'il contenait beaucoup d'inconnu. En
somme, il ne fut pas jugé pratique ; on peut même dire qu'il ne
fut pas pris très au sérieux. Mais l'idée était lancée; les sondages
et les relevés hydrographiques permirent bientôt de reconnaître
que la perforation du seuil calcaire, qui sépare h une profondeur
moyenne variant de 30 h 50 mètres le continent de son ancienne
presqu'île, ne présentait pas une impossibilité absolue et ne
pouvait être qu'une question d'outillage et d'argent; ce n'était
donc pas, comme on l'avait dit tout d'abord, une folie d'inventeur
ou un rêve d'utopiste.
L'ingénieur Thomé de Gamond reprit avec courage l'idée
première de Tingénieur Mathieu ; et la mise au point d'un projet
dont les lignes générales seules avaient été tracées et qui ne se
présentait encore jusqu'à lui qu'à l'état de conception et de pro-
gramme fut l'œuvre patiente et laborieuse de toute sa vie. Dans
f^
672 REVUE DES DEUX MONDES.
Tardeur de ses études, la question prit même à ses yeux un essor
très élevé, une sorte d'allure mystique ; et, comme tous les ler-
vens d'une idée géniale, il ne considérait pas seulement les avan-
tages matériels et les résultats économiques de la transformation
projetée, il y voyait en quelque sorte l'accomplissement d'une
volonté supérieure, une conquête d'une haute portée morale, une
manifestation éclatante du progrès et de la marche des peuples
dans la voie du bien et de la paix avec l'aide et sous la protection
de la puissance divine. « Dieu, disait-il, a voulu qu'il. y ait des na-
tions. En les disséminant sur la terre, la divine Providence les
a, dès le principe, séparées par des obstacles capables de protéger
leur berceau : là de hautes montagnes ou des plaines profondes,
ailleurs le désert, ici l'Océan. Sans ddute cet isolement primordial
fut nécessaire pour des plans suprêmes d'harmonie ; il permit i
chaque groupe de développer sans trouble le type de sa race; il
facilita l'essor de son caractère propre et différentiel. Mais plus
tard, quand cette œuvre d'agrégation fut consolidée par la per-
sistance des liens puissans d'une commune origine, un besoin
général d'expansion se manifesta chez ces peuplades primitives :
d'abord par la guerre et la spoliation, ensuite par la religion et
le commerce. Si notre jeune humanité, viie dans son ensemble,
est dans un état moral peu avancé, si l'homme selon Dieu est
encore une rare exception dans la foule, un certain nombre de
nations néanmoins paraissent adultes et disposées à tenir aujour-
d'hui dignement leur partie dans le concert harmonieux des peuples
préparé pour nos descendans. On a pu constater déjà, comme
un signe manifeste de l'esprit religieux de notre temps, la pro-
pension générale des nations à abaisser les remparts, naturels ou
factices, derrière lesquels se retrancha longtemps leur antago-
nisme. L'indice de cet entraînement se vérifie par les efforts con-
temporains pour aplanir les principaux obstacles qui interrom-
pent les routes commerciales des peuples : la coupure de l'isthme
de Suez, celle de l'isthme américain, le percement des Alpes,
la jonction du territoire anglais au continent d'Europe (1). »
(!) A. Thomé de Gamond, Étude de r avant-projet du tunnel sous-marin entre
V Angleterre et la France reliant sans rompre charge les chemins de fer de ce» deus
pays par la ligne de Gris-Nez à Eatsware, Paris, 1857. — Id., Plans du projet nou-
veau d'un tunnel sous-marin entre la France et l'Angleterre produit à VSjpO'
sition Universelle de i $67, Paris, i869.
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS. 673
in
n convient, croyons- nous, de descendre un peu de ces hau-
teurs, et la question se présente encore avec un caractère de gran-
deur qui la place au premier rang des conceptions du génie
moderne.
L'idée première, avons-nous dit, a été celle d'un souterrain ;
et plusieurs tracés ont été successivement étudiés. On fut tout
d'abord séduit par cet îlot artificiel de Varnes que Ton se propo-
sait de faire émerger au milieu du détroit. On se plaisait à lui
donner une plate-forme d'une soixantaine d'hectares. Cette plate-
forme aurait été aménagée comme station d'un chemin de fer
souterrain auquel on aurait accédé par des rampes en spirale.
A Tair, sur les terre-pleins, on rêvait déjà d'édifier des construc-
tions de toute nature, qu'on aurait développées le long des quais,
défendus par des digues et des ouvrages avancés en mer, qui
auraient été naturellement disposés de manière h procurer aux
navires un avant-port de refuge ou de stationnement. L'îlot de
Varnes aurait tout d'abord servi, pendant la période du forage
du souterrain, à l'établissement d'un grand chantier; et le tunnel
sous-marin aurait eu ainsi quatre points d'attaque : un sur la côte
française, un sur la côte anglaise, les deux autres au milieu du
détroit sur l'îlot artificiel.
Le tracé qui passait ainsi par le banc de Varnes était celui
du cap Gris-Nez h Folkestone, un peu plus long que celui de
Calais à Douvres. Le projet de ce dernier fut étudié plus com-
plètement et reçut même un commencement d'exécution. On
peut en effet voir encore, d'un côté, sur la plage de Sangatte, h
huit kilomètres à peine h l'ouest de Calais, et, vis-à-vis, sur la
côte anglaise, derrière la barre de Saint-Margaret, couverte au sud
par le promontoire de South-Foreland, à très peu de distance et
au nord-est de Douvres, les hangars et les bfttimens qui ren-
fermaient les machines perforatrices, et les amorces du tunnel
creusé dans le roc, aujourd'hui abandonné, inaccessible et
inondé.
A l'époque où furent dressés ces premiers projets, qui datent
de plus d'un demi-siècle, la question de la perforation du massif
calcaire qui forme le seuil sous-marin du détroit présentait
encore quelques incertitudes ; elles sont aujourd'hui complète-
TOMi xzi. — 1904. w 43
^74 .REVUE DES DEUX MONDES.
ment dissipées, et l'œuvre technique en elle-même est de celles
dont ringénieur peut garantir le succès. Mais, en prévision de
difficultés imprévues que pouvait donner l'inflexion des couches
de calcaire à une certaine profondeur au-dessous du seuil, on
avait présenté deux solutions un peu différentes : la première
consistait simplement dans l'immersion par sections d'un tube
de fer, disposé au fond du détroit pour recevoir un murailiem^t
intérieur en maçonnerie ; la seconde, dans le forage d'une voûte
au fond de l'eau que l'on aurait avancée progressivement aa
moyen de cette sorte de blindage ou de carapace métallique
qu'on désigne sous le nom de « bouclier, » et h l'abri duquel on
peut exécuter des fouilles et établir le revêtement d'une galerie
souterraine dans des conditions d'aérage et de sécurité satisfai-
santes.
La traversée du détroit par une percée souterraine ou an
moyen de tubes, immergés sur le seuil à une cinquantaine de
mètres de profondeur au-dessous du niveau de la mer et reliés
ensuite aux deux côtes par des plans inclinés ou des ascenseurs,
dont le fonctionnement aurait certainement présenté quelques dif-
ficultés pour satisfaire à un trafic de plusieurs millions de tonnes
et de voyageurs, a paru, pendant un certain temps, être la meil-
leure solution du problème (1). Mais nos voisins d'outre-Manche,
qui s'étaient montrés tout d'abord favorables à l'entreprise, loi
ont fait, h plusieurs reprises, une opposition de principe, s'obsti-
nant à l'envisager comme un danger pour la défense de l'Angle-
terre (2). L'interruption de la communication pourrait cependant
être si facilement et si rapidement obtenue en cas d'alerte qu'on
ne saurait avoir h ce sujet des craintes réellement sérieuses. Les
moyens de destruction dont on dispose aujourd'hui permettent
en effet de considérer l'effondrement, la submersion ou l'obstruc-
tion de la galerie souterraine, sur le territoire du pays qui se
croirait menacé ou qui, pour une raison quelconque, voudrait
redevenir isolé, comme une opération aussi facile que rapide.
Mais l'objection, quelque singulière et puérile qu'elle paraisse,
n'en a pas été moins tenace et la perforation a été abandonnée.
A vrai dire, au point de vue technique, cette perforation pou-
(!) Voyei G. Valbert, l'Agitation anglaise contre [le tunnel de la Manche, daas
la Revue du 1*' juin 1882.
(2) J. Fleuryi la Traversée de la Manche : — Tunnel, Pont ou Navire, Paris,
1892.
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS.
676
Tait donner lieu à quelques inquiétudes. En mettant les choses
au pire, on peut toujours redouter qu'un accident imprévu^
une simple fissure, un brusque tassement ne viennent, en cours
de construction ou d'exploitation, inonder plus ou moins com-
plètement les travaux ou le tunnel, et sinon détruire tous les ou-^
vrages exécutés et réduire%rentreprise & néant, du moins amener
de graves perturbations et une interruption d'une durée peut-être
assez longue dans la marche de l'exploitation. La question seule
de l'aérage et de la ventilation d'un souterrain de 36 kilomè^
très de développement est encore un problème assez délicat,
dont la solution peut présenter quelques difficultés, mais ne sau-
rait cependant arrêter, et pourrait vraisemblablement être
trouvée d'une manière satisfaisante.
Toutes ces considérations ont détourné quelques ingénieurs
de l'idée de la traversée souterraine ; et on a plusieurs fois sou*
levé la question de l'établissement d'un passage à découvert,
qu'on pourrait rendre d'ailleurs intermittent à volonté, si des
circonstances graves ou des susceptibilités plus ou moins raison-
nables venaient à l'exiger : un pont, un bac, voire môme la
reconstruction presque totale de l'isthme qui avait jadis existé et
dont la sonde permet de reconnaître partout le fond.
Cette dernière conception n'est pas la moins curieuse. On
aurait enraciné à la rive anglaise et à la rive française deux
jetées d'enrochemens qui auraient traversé le détroit en ména-
geant trois larges passes de navigation établies : l'une dans les
eaux de Douvres, près de South-Poreland ; l'autre dans celles de
Calais, près du cap Blanc-Nez ; la troisième à égale distance des
deux, sur le banc de Varnes. Ces trcris passes auraient été fran-
chies soit par des ponts mobiles et flottans, soit par des pas-
sages par-dessous ; et on aurait ainsi accompli une sorte de res-
tauration géographique du régime qui avait jadis existé. Mais,
indépendamment de l'extrême dépense, qu'on évaluait déjà h près
de 900 millions, le projet donnait lieu à deux objections nau-
tiques assez sérieuses : la première, c'est que l'ouvrage, qui aurait
en quelque sorte barré le détroit, pouvait modifier l'heure du
plein des marées dans quelques ports de la Manche et de la mer
du Nord, principalement à l'est du détroit, et changer, d'une
maaière qu'il était peut-être difficile de préciser, la direction dés
courans qui le traversent sans cesse ; la seconde, plus gffive, était
la résistance obstinée des marins, qui auraient éprouvé, eq
676 REVUE DES DEUX MONDES.
temps de brume, des sujétions et môme des dangers^ pour fran-
chir les trois passes, assez étroites, ménagées dans l'isthme arti-
ficiel et dans lesquelles les courans se seraient engagés avec une
force contre laquelle il aurait été peut-être impossible de
lutter.
Un grand bac ne pouvait donner lieu à ces critiques, et on
en a aussi étudié sérieusement le projet. Gomme pour la con-
struction de risthme, on aurait commencé par enraciner aux fa-
laises deux jetées d'enrochemens sur la ligne du cap Blanc-Nez à
South-Poreland ; mais ces jetées ne se seraient avancées en mer
que de 8 kilomètres chacune, laissant par conséquent, entre ienrs
musoirs extrêmes, un intervalle de 18 kilomètres. La largeur du
détroit aurait été ainsi réduite h la moitié environ de sa largeur
actuelle, et cela n'eût modifié en rien les conditions normales de
tous les navires allant de la Manche h la mer du Nord ou inver-
sement. Deux darses spacieuses étaient d'ailleurs projetées à
l'extrémité des deux musoirs, destinées à recevoir l'appareil
nautique, l'immense navire à large plate-forme qui aurait effectué
une traversée maritime assez réduite. C'était, à la vérité, dans
l'établissement de cet appareil sans précédent que consistait
toute la difficulté; ce bac colossal, véritable ile flottante, sur
lequel on aurait dû embarquer et caler des trains complets de
chemins de fer, aurait pu peut-être prendre par les gros temps
des mouvemens de roulis un peu inquiétans et donner lieu à
quelques mécomptes; et on n'avait pas d'ailleurs la certitude
dbsolue de pouvoir le diriger et le faire manœuvrer avec toute
la précision et toute la sûreté qu'exige une exploitation régu-
lière.
IV
La solution la plus rationnelle pour une traversée aérienne
paraissait donc devoir être un véritable pont. Les premières
reconnaissances géologiques de la nature des roches qui consti-
tuent le seuil du détroit, faites par MM. Combes et Élie de Be»i-
mont, il y a un demi-siècle, avaient très bien indiqué ce que les
sondages et les travaux modernes des ingénieurs . Renaud,
Duchanoy, de Lapparent et Pothier ont depuis confirmé, à savoir :
que ces roches, formées de craie marneuse, présentent non seu-
lement des conditions très favorables h la perforation du tunnel,
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS. '677
mais constituent en outre un plateau légèrement onâulé, uni,
résistant, et peuvent très bien servir de base de fondation pour
les supports d'un grand ouvrage (1).
Un premier projet de pont métallique fut donc présenté, en
1878, à l'Académie des sciences par Tingénieur français Vérand
de Sainte- Anne. Une société anglaise, the International Railway
Company y se mit immédiatement à l'œuvre, recueillit en France
les adhésions des Chambres de commerce, des corps collectifs,
des villes manufacturières ; et la (Chambre des députés, dans sa
séance du 25 juillet 1882, en recommanda l'étude au ministre
des Travaux publics. Malheureusement, l'art des grandes con^
structions métalliques n'était pas encore ce qu'il est devenu depuis.
Les grands ouvrages de cette nature étaient de très rares excep-
tions ; et les ingénieurs ne pouvaient avoir la pratique courante et
la hardiesse que leur ont données l'usage de l'acier fondu et doux
qu'ils emploient couramment aujourd'hui, qui présente des con-
ditions de résistance bien supérieures à celles de la fonte et du fer
et permet de franchir couramment et d'une seule volée des espaces
de plusieurs centaines de mètres. D'autre part, les travaux
hydrauliques, les fondations à l'air comprimé, les procédés de
fonçage de toute nature n'avaient pas encore atteint la perfection
et la sûreté qu'ils doivent à l'emploi de l'outillage moderne et
étaient encore d'une application coûteuse, difficile, incertaine.
Aujourd'hui, au point de vue technique de la construction,
ce que l'on croyait alors hasardeux et que d'excellens esprits
regardaient comme une folie, paraît réalisable et possible ; mais
il y a malheureusement encore à cette solution une objection
assez sérieuse, bien qu*il soit permis d'espérer que les progrès
de Tart moderne permettront d'en diminuer la valeur et peut-
ôtre même d'en triompher un jour complètement. Le pont pro-
jeté sur la Manche, en 1870, ne devait pas, en effet, avoir moin^
de «340 piles et des arches d'une centaine de mètres seulement
d'ouverture. Or, les marines de tous les pays étaient unanimes
pour déclarer qu'elles ne pouvaient accepter une pareille suj*'-
tion; car, par les gros temps et les brouillards, les milliers do
(1) Cf. de Lapparent. Communications entre la France et V Angleterre. Ixappmi
sur la demande en concession de MM, Michel Chevalier et consorts, 13 juillet 181^.
Renaud, Rapport sur la reconnaissance hydrographique et géologique du /'*[>
de Calais, faite en juillet et en août 4889, en vue du projet d'établissement d'an
pont sur la Manche, Novembre 1890.
Puchanoy, Rapport sur la constitution du fond du détroit. Paris, 1891^
i
678 REVUE DEB DEUX MONDES.
naviroB qui sillonnent le détroit auraient été exposés à venir se
briser contre ces 340 obstacles. Le projet fut donc énergiquement
repoussé et même un moment tout à fait oublié ; et llnterruh
tionùl Railway Company dut être mise en liquidation. Mais
cependant l'élan était donné. Les progrès de l'art de l'ingémenr,
tant au point de vue des procédés de fondation que de l'emploi
de l'acier fondu, marchaient avec une rapidité merveilleuse.
L'ancienne société se transforma et devint the Channel Bridgé
and Railway Company; et, avec le concours actif de l'ingénieur
Hersent et de la compagnie du Greusot, le projet fut complu
ment remanié. On avait, comme encouragement et comme
exemple^ le magnifique pont récemment construit sur le Forth,
qui franchit près d'Edimbourg un bras de près de 2 kilomètres
et dont les travées métalliques de 526 mètres de portée ont
SO mètres de hauteur à leur milieu au-dessus de l'eau ; et on
savait que sa mise en service avait presque immédiatement aug-
menté de 88 pour 100 le trafic de la compagnie du Nord Briiish
RailuHzy (1). Celait un sérieux encouragement.
On suivait en outre avec un intérêt passionné les travaux en
construction du pont sur l'Hudson, dont l'unique travée, de
873 mètres de portée, la plus hardie du monde, jetée i 140 mètres
de hauteur au-dessus des plus hautes marées, devait relier bien*
tôt New-York à New-Jersey.
Une nouvelle étude de pont sur la Manche fut donc faite, en
1889, sur ces inspirations, réduisant à 121 le nombre des piles et
comportant par conséquent des travées d'une ouverture moyenne
de 280 mètres. C'était déjà plus pratique. Le projet, d'ailleurs, a
été remanié et amélioré depuis, et il pourra l'être très certainement
encore. En l'état actuel des études (2), le tracé adopté traverse
le Pas de Calais en droite ligne dans sa partie la plus étroite, —
33^,450, — de South-Foreland à Sangatte. Il ne comporte plus
que 72 piles en mer, soit 73 travées uniformément alternées de
400 et de 500 mètres, de manière à faciliter le passage des na-
vires de toute nature. Il est certain qu'on pourrait aller racore
plus loin dans cette voie ; mais, tel quel, le projet se présente
dans des conditions réellement acceptables. La profondeur
moyenne du détroit au-dessous des plus basses mers est d'environ
(1) Saint'Jame^i Gazette. Railway and Commercial Journal, 4 février 189S.
(2) Le Pont sur la Manche, Documens, cartes et plans, publiés par the Channel
Bridge and Railway Company limited, Paris, 1894.
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS. 679
36 mètres, et les piles les plus profondes devront être établies
pour une hauteur d'eau de 51 mètres & mer basse. Ces piles, dont
les différens procédés de fondation ont déjà donné lieu à des
études sérieuses et pourront être adoptés ou modifiés suivant les
circonstances et l'expérience au cours des travaux, — caissons
échoués directement sur le fond, construction sur béton im-
mergé, construction sous batardeau métallique, sur socle en
béton, etc., — devront s'élever jusqu'à 14 mètres au-dessus des
plus hautes mers et servir de piédestal à des colonnes métal-
liques destinées à supporter les poutres d'acier fondu dont le
tablier inférieur sera horizontal à une hauteur constante de
64 mètres au-dessus des hautes mers. Les navires à grande mâ-
ture n'auront donc plus à se préoccuper de passer exactement
au centre d'une travée et pourront au contraire s'engager sous le
pont à une distance quelconque des piles.
Il est évident que, par un temps clair, des ouvertures de
400 et de 500 mètres sont largement suffisantes pour les vapeurs
et les voiliers ayant vent sous vergues. On peut même penser
que le pont pourra faciliter, dans une certaine mesure, leur navi^
gation, en ce sens qu'il leur permettra de relever sûrement et
fa*ès rapidement leur position; qu'il pourra même diminuer les
chances d'abordage, puisque les navires auront la faculté de
passer par des travées distinctes et être classés en différens
groupes, suivant qu'ils iront dans un sens ou dans l'autre, sur
la côte française et sur la côte anglaise, de la Manche à la mer
du Nord ou inversement.
Les seules objections que la marine puisse faire concernent
les voiliers qui louvoient et les bateaux de toute catégorie qui
naviguent en temps de brume, ou qui sont surpris par des grains
de vents, de violens orages, des bourrasques de neige, des brouil-
lards subits, en un mot dans toutes les circonstances atmo-
sphériques, assez fréquentes malheureusement, où la visibilité est
défectueuse. Les rapports techniques qui ont été faits à ce sujet
semblent établir que le louvoyage sous le pont sera plus facile
que dans la plupa^ des passes des goulets, des entrées de rades
et de rivières, au milieu de bancs de roches non balisés ; et qu'on
pourrait même, si cela était nécessaire, établir un service de
remorquage pour les navires, probablement assez peu nombreux,
qui désireraient y avoir recours.
Quant aux dangers résultant de la brumei ils pourraient être
680 REVUE DES DEUX MONDES.
presque entièrement conjurés par la combinaison de trompes, de
sirènes puissantes, de phares à éclats et h couleurs variables,
établis sur chaque pile, de signaux avertisseurs disposés à leur
approche et composés de fibtteurs et de perches balises, munis
de sonneries et qui permettraient de parer à toute éventuaUté
d'abordage trop brusque. Des études ont été faites à ce sujet
avec le plus grand soin; et, sur les 860 millions, soit près d'un
milliard, chiffre auquel on évalue approximativement les travaux
de premier établissement du pont, de ses abords et de ses raccor-
deméns avec les réseaux de chemin de fer de TAngleterre et de
la France, une somme de 10 millions est prévue pour les dé-
penses d'installation des appareils lumineux, sonores et protec-
^teurs, et un demi-million pour leur entretien et celui du personnel
chargé de veiller à la sécurité du passage
Sans abandonner la réalisation de cette œuvre gigantesque,
la Société d'études pour la construction du pont sur Ja Manche
a reconnu qu'il était peut-être opportun et prudent de n'apporter
pour le moment aucune gène, quelque minime qu'elle soit, à la
libre circulation sur un bras de mer très resserré et que sillon-
nent sans cesse, même pendant les tempêtes, plusieurs centaines
de voiliers et de vapeurs. Elle a tenu à ne pas fournir le moin(ke
prétexte aux objections et aux exigences de la marine, et elle a
étudié en conséquence, comme solution d'attente, un nouveau
mode de traversée aérienne du détroit qui laisse une liberté
complète à toutes les évolutions des navires et sera peut-être bien
un jour la solution pratique et définitive.
Cette solution consiste à faire rouler sur un pont noyé à
15 mètres au-dessous des plus basses eaux un chariot émergeant
au-dessus des plus hautes mers, et pouvant porter à la fois
quatre trains de chemin de fer. Le principe de ce bac roulant
reproduit, sur une échelle beaucoup plus grande et à une pro-
fondeur considérable sous l'eau, ce que l'on a appliqué depuis un
certain temps à Saint-Malo, et plus récemment à Brighton, pour
mettre en communication directe deux côtes voisines. A Brighton
comme à Saint-Malo, des rails ont été fixés h marée basse dans
le sable, et une plate-forme supportée par des chevalets métal-
liques roule sur ces rails d'une manière continue et à toute han-
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS.
681'
teur de la mer, sous raction d'une force qui aurait pu *tre in-
différemment électi^ique, mécanique ou hydraulique, installée sur
une des deux rives ou même à une certaine distance, et dont la
transmission est aujourd'hui une affaire tout II fait pratique et
courante. Une solution aussi simple ne saurait s'appliquer sur
des fonds de 80 mètres comme ceux du Pas de Calais.
Mais nous avons vu que les reconnaissances géologiques les
plus autorisées avaient démontré d'une manière indéniable que
le fond du détroit était constitué par une roche crayeuse à sur-
face lisse et peu déclive, facile à entamer par les outils, présen-
tant une base solide et résistante, capable de supporter ou d'en- ^
castrer dans les meilleures conditions les piles d'un pont
métallique. On a donc imaginé de construire un pont métal-
lique sous-marin, sur la plate-forme ou sur le tablier duquel
on ferait rouler un chariot émergé. Les piles de ce pont noyé,
espacées de 60 mètres environ, seraient constituées par des che-
valets en acier formés de deux pylônes légèrement inclinés
pour augmenter leur largeur h la base et reliés entre eux par
une poutre supérieure et des contreventemens. L'ensemble des
deux piles consécutives et des deux poutres longitudinales qui
les relieraient formerait un élément de voie simple pour le
roulement du chariot. On établirait deux voies parallèles juxta-
posées à 30 mètres de distance et portant chacune leur chariot
distinct. Le tablier du pont sous-marin serait donc, en fait,
constitué par quatre files de poutres parallèles espacées de
30 mètres et reposant deux à deux sur les deux élémens des
piles distantes entre elles de 60 mètres. 1
La hauteur moyenne de ces piles, prise du fond de la mer
serait de 23 mètres, la plus haute étant de 36 mètres seulement.
Le tablier du pont immergé serait exactement fixé, comme nous
l'avons dit, à 15 mètres au-dessous des plus basses mers, pro-
fondeur à laquelle on estime n'avoir plus à craindre, pendant
les plus gros temps, une agitation préjudiciable à la stabilité de
la charpente métallique des chevalets, qui seraient d'ailleurs
solidement encastrés dans le fond rocheux et entretoisés entre
eux de manière à n'éprouver aucune flexion. Cette tranche d'eau
de 15 mètres est en outre très suffisante pour donner passage
aux steamers et aux cargo-boats du plus fort tonnage, même en
tenant compte du creux des plus fortes lames de houle et de^
tout^ les oscillations des navires sous Inaction jdes vagues.
682 REVUE BE8 DEUX MONDES.
Le projet a été étudié au point où la largeur du détroit est de
33480 mètres; mais, le pont sous-marin ne devant commencer
sur chaque rive que sur des fonds de 15 mètres à mer basse,
les deux tètes de l'ouvrage seraient constituées par deux jetées
en maçonnerie s'avançant jusqu'à cette profondeur. Ces deux
jetées laisseraient donc entre leurs musoirs une distance d'en-*
viron 31 kilomètres. Telle serait en réalité la longueur effective
du pont, qui comporterait par conséquent SI 6 travées.
Quant au chariot roulant, il se composerait d'une plate-forme
établie à 4 ou S mètres au-dessus des plus hautes mers, sup-
portée par une charpente métallique formée de poutres longi-
tudinales et transversales. Cette plate-forme aurait 200 mètres de
longueur sur 16 mètres de largeur, et serait munie de 4 voies de
chemin de fer parallèles, pouvant recevoir chacune un train
complet de 20 à 24 wagons avec sa locomotive. Elle serait sur-
montée vers ses deux extrémités par deux spardeks ou ponts
supérieurs, formant des terrasses surélevées pour l'agrément des
voyageurs qui ne seraient pas contraints de rester dans leurs
wagons. Ce chariot, pesant à vide 4000 tonnes, serait actionné par
un moteur quelconque, très probablement une série d'accumula-
teurs électriques, et sa mise en marche ne paraît devoir donner
aucune incertitude. Enfin, les rails du chariot seraient exacte-
ment raccordés, au départ et à l'arrivée, avec les raib des voies
ferrées de terre, de sorte que les trains continueraient leur marche
sans arrêt et sans transbordement.
C'est, on le voit, l'amplification, sur une très vaste échelle, du
petit chariot qui sert au transport des piétons entre Saint-Malo et
Saint-Servan. Ce projet semble présenter au premier abord de
réels avantages : économie, grande simplicité et rapidité d'exécu-
tion, sécurité absolue de l'exploitation. Il pourrait, espère-t-on,
être mené à bonne fin dans cinq ou six années, et l'on pense que
sa dépense ne s'élèverait pas à plus de 350 millions. C'est à peu
près le tiers du temps et de la dépense que paraissent exiger
les projets antérieurs. A tout prendre, il serait, à la rigueur, per-
mis de le considérer conmie une solution d'attente ou provisoire
qui faciliterait même la construction ultérieure d'un grand pont
sur la Manche, puisque le bac roulant pourrait fonctionner alors
comme un incomparable pont de service, transportant les maté-
riaux et les ouvriers, excellente base d'opération, qui permettrait
de multiplier les chantiers au milieu du détroit. Mais rien ne
LA TRAVERSÉB DU PAS DE CALAIS.
683
dit que cette solution une fois adoptée ne puisse et ne doive être
maintenue et préférée et que la marche sûre et régulière de l'ex-
ploitation ne la fasse considérer comme très suffisante et ne
donne toutes les satisfactions désirables. Elle ne présente en effet
aucun des désagrémens et des inconvéniens d'une traversée sou-
terraine; elle ne modifie en rien les conditions de la navigation ,
qui resterait libre de tous ses mouvemens sur la largeur du dé-
troit; elle ne peut éveiller aucune susceptibilité de la part de
la marine; elle laisse parfaitement intacte la situation insulaire
de la Grande-Bretagne. La solution du pont immergé répond
donc d'une manière satisfaisante à toutes les critiques, h toutes
les objections qu'avaient soulevées les solutions précédentes.
D'après les évaluations qui ont été faites, trois chariots en
service simultané et ne fonctionnant môme que le jour suffi**
raient très probablement pour effectuer un transit de 3 mil-
lions de tonnes et de 2 millions de voyageurs. C'est pour le mo-
ment tout ce que l'on peut et doit raisonnablement prévoir. La
solution d'attente pourrait donc très bien ne pas être seulement
un expédient, mais une solution définitive. Nous avons vu d'aile
leurs qu'elle pouvait être aussi un auxiliaire précieux pour la
construction, la doublure en quelque sorte d'un ouvrage gran**
diose, si plus tard on en reconnaissait la nécessité.
VI
On a pu faire cependant une objection assez grave à cet ou*
vrage métallique de près de 35 kilomètres de longueur. Cette
objection est sa durée, impossible à préciser, mais certainement
limitée, puisque l'eau de mer l'altérera nécessairement et qu'il
sera très difficile, pour ne pas dire à peu près impossible, d'en
renouveler les peintures et les enduits.
Mais les ingénieurs ne sont jamais à court de répliques et
d'expédiens. Et tout d'abord ils font observer que rien ne peut
ni ne doit durer indéfiniment ; et des accidens malheureux, mais
assez rares pourtant, sont là en effet pour nous rappeler que
toutes les prévisions et tous les calculs de la science sont quel-
quefois déjoués. En ce qui concerne, cependant, la conservation
d'un ouvrage métallique immergé dans l'eau de mer, ils affir-
ment qu'on peut être assuré, en se fondant sur des études ré-
centes dont la valeur technique ne saurait être contestée, qu'un
684 BE^^JE des. deux mondes.
ouvrage en fer ou en acier, noyé dans l'eau salée, durerait vrai-
semblablement de soixante à quatre-vingts ans, peut-être même
un siècle (1); et ils en concluent qu'après cette période, bien suf-
fisante pour assurer une exploitation rémunératrice et amortir
tous les capitaux engagés dans la construction, on pourrait, on
devrait même renouveler complètement le viaduc immergé en y
introduisant les modifications et les perfectionnemens que Tex-
périence aurait indiqués, si Ton ne préférait pas y substituer un
autre ouvrage tout à fait différent.
j Us indiquent en outre que divers procédés peuvent être em-
ployés pour assurer la conservation du fer et de l'acier dans
l'eau de mer, entre autres, l'action de couples voltaïques ; mais
ils avouent sincèrement que rien n'a été encore expérimenté à
ce sujet d'une manière tout à fait probante.
Ils proposent enfin, — et cette modification détruirait complè-
tement l'objection soulevée, — de substituer au pont en fer im-
mergé au fond de la mer un viaduc en béton qui serait tout à fait
inaltérable et sur la masse duquel l'eau salée n'exercerait aucune
action sensible. Il n'y aurait d'ailleurs rien d'innové pour les
piles du viaduc. Les pylônes en acier de l'ouvrage métallique, qui
'doivent être creux, seraient simplement remplis de béton, et c'est
sur ce béton seul que l'on compterait pour supporter le tablier,
le coffrage métallique dans lequel il serait coulé n'étant qu'une
enveloppe extérieure qui pourrait très bien disparaître à la longue
sans que la stabilité de l'ouvrage soit compromise. Le caractère
distinctif de cette solution consisterait donc à faire reposer, sur
ces piliers en béton, non plus des travées métalliques plus ou
moins altérables et destructibles, mais des arches en béton inat-
taquables par l'eau de mer. Le chariot porte-train, appelé à
rouler sur le viaduc immergé, serait le même que celui que nous
avons précédemment décrit et comporterait deux séries de galets
de roulement espacés de 30 mètres environ. Ce viaduc serait
formé de deux lignes de ponts parallèles, ayant le même espa-
cement de 30 mètres, portant chacune une des voies de roule-
ment du chariot et entièrement indépendantes Tune de l'autre,
leur stabilité propre rendant inutile toute liaison entre elles. Les
voûtes en béton de ces deux lignes de ponts seraient en arc de
cercle de 3 mètres de ilèche, auraient 30 mètres d'ouverture
i (1) Résal, Ponts, fei^a et acien.
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS. 685
entre les piles, une épaisseur de 1 mètre à la clef, et une lar-
geur de 4 mètres entre leurs têtes. Toutes ces voûtes en béton
seraient renforcées par deux arcs métalliques noyés dans leur
masse et soustraits par conséquent à l'action corrosive de Teau
de mer, mais contribueraient à augmenter leur raideur et leur
puissance de support, tout en s'opposant à leur dislocation (1).
C'est ce qu'on appelle le « béton armé ; » et ce béton armé aurait
ici cet avantage précieux que l'ouvrage, étant toujours noyé
à 15 mètres au-dessous des plus basses mers, par conséquent à
une profondeur où la température est à peu près constante, on
n'aurait pas à se préoccuper des variations atmosphériques qui
se traduisent souvent par des dilatations et des rétrécissemens
assez brusques et sont, pour les ouvrages extérieurs, une cause
sérieuse de dislocation et de désagrégation.
Cette heureuse modification présenterait même l'avantage, qui
n'est pas à négliger, de permettre de réaliser une économie de
près de 30 millions dans les dépenses de premier établissement.
Un devis consciencieusement étudié ramène, en effet, cette
dépense à 220 millions environ au lieu de 250.
Il y a, dans cette conception d'un pont en béton de 34 kilo-
mètres environ de longueur, toujours immergé à 15 mètres
au-dessous des plus basses mers, quelque chose de tellement
différent de tout ce que Ton a vu jusqu'à ce jour, qu'on conçoit
très bien l'hésitation et la réserve de tous ceux^qui tiennent à
se cantonner dans les procédés anciens et les méthodes consa-
crées par l'expérience. La routine est sans doute un élément
de sécurité; mais il ne faut pas en abuser. En matière d'art et
de construction, l'extrême prudence est souvent hostile à toute
innovation un peu hardie; et, à vrai dire, on ne saurait formuler
et préciser à l'encontre d'un pareil travail aucune raison tech-
nique de nature à en démontrer l'impossibilité absolue et le
danger.
Quoi qu'il en soit, on attendra vraisemblablement encore
quelque temps, avant que l'un ou l'autre de ces projets auda-
cieux, que nous n'avons décrits que bien sommairement et dont
nous n'avons pu donner que Thistorique et le canevas, — réta-
blissement partiel de l'isthme, tube métallique coulé au fond
du détroity pont aérien, pont sous-marin, immergé en acier ou
(1) Thévcnet-Le Boul, Traversée du Pas âe Calais par un chariot roulant sur un
viaduc immergfen béton. Paris, 30 août 1898.
i
686 REVUE DES DEUX MONDES.
en béton, — soit définitivement accepté et entre dans la voie w
l'exécution.
Il s'agit, en effet, d'une dépense pouvant approcher d'un mil-
liard en nombres ronds, peut-être môme dépasser ce dernier
chiffre; et il est assez naturel que les deux États principale-
ment intéressés reculent devant la responsabilité officielle des
aléas inévitables, à la fois techniques et financiers, d'une entre-
prise aussi grandiose.
VII
Mais si la jonction directe entre les deux falaises qui se font
face à travers le détroit est le grand desideratum de l'avenir,
elle n'est pas cependant absolument nécessaire pour que Ton
puisse très facilement et très rapidement réaliser une partie des
avantages que l'exécution d'un des projets plusieurs fois pro-
posés ne permettrait d'obtenir qu'au prix de très grands efforts.
L'un de ces avantages, — le principal peut-être, — est de sup-
primer le double transbordement des voyageurs et de quelques
marchandises spéciales qui transitent de France en Angleterre,
et d'assurer leur passage d'un pays à l'autre sans aucune manu-
tention et sans changement de véhicules. Il n'est pas néces-
saire, pour obtenir ce résultat, de jeter un pont sur le détroit ou
de le percer par un souterrain ; et il suffirait d'organiser un navire
spécial, un bac convenablement aménagé, permettant de recevoir
directement les trains de chemin de fer, qui passeraient ainsi,
sans rompre charge, du territoire français sur le territoire an-
glais et inversement.
La seule difficulté serait de ménager en tout temps un accos-
tage rapide et facile du bateau porte-train à la terre ferme, diffi-
culté qui provient de causes multiples : agitation de l'eau,
oscillations inévitables du bateau, changement de niveau résul-
tant du mouvement des marées, variations du tirant d'eau ou
de l'enfoncement du navire au fur et à mesure que s'effectueraient
l'embarquement et le débarquement des différentes pièces dn
train.
Or, cette difficulté paraît pouvoir être aujourd'hui complète-
ment résolue. On a pu l'atténuer déjà dans certains cas, pour le
transit de quelques voitures, en ménageant, sur les flancs ou au-
dessous du bateau-baCy un certain nombre de flotteurs et en le
LA TRAVERSÉE^ DU PAS DE CALAIS. /687
raccordant à la terre ferme par des rampes à inclinaison variable
suivant la flottaison et l'enfoncement du navire. C'est ainsi que
fonctionnent les ferry-boats de New-York et du lac de Constance
et les bateaux transbordeurs de même nature sur les deux rives
du lac Baïkal, dont la traversée constitue la soudure des deux
parties du chemin de fer transsibérien. Mais la manœuvre de
ces bacs est déjà un peu lente et laborieuse; elle le serait plus
encore pour un transit intensif comme celui du Pas de Calab et
ne pourrait être dès lors pratiquement employée.
D'après des études récentes, le problème pourrait très bien se
résoudre de la manière suivante. Le bateau porte-train serait
amené dans une darse abritée de son port d'attache tant sur la
rive française que sur la rive anglaise. Là il reposerait sur un
plancher mobile qui serait soulevé par des presses hydrauliques ;
et le pont du bateau, muni de rails, serait amené exactement à
la hauteur invariable des voies de terre dont il serait le véritable
prolongement. Le bateau étant ainsi déjaugé et immuable, les
manœuvres d'embarquement et de débarquement se feraient avec
la rapidité et la facilité des opérations de même nature dans
toutes les gares de chemin de fer. Une manœuvre inverse du
plancher mobile remettrait le bateau à flot, prêt au départ.
D'après quelques premières études, le navire porte-train aurait
une longueur de 150 mètres environ, une largeur au mattre-
couple de 16 à 18 mètres, un creux de 4 à S mètres et pourrait
porter trois trains, accolés, de 18 voitures chacun, soit
4000 tonnes au moins. Son déplacement total en pleine charge
serait de 6 000 tonnes environ; sa machine motrice, de 10000 che-
vaux, lui permettrait de franchir le détroit dans une heure. C'est
la vitesse de 18 nœuds, que Ton obtient couramment de beaucoup
de paquebots.
l»e problème mécanique du soulèvement d'un plancher sur
lequel reposerait un bateau, dont les dimensions seraient celles
que nous venons d'indiquer, est considéré par les constructeurs
les plus compétens et les plus autorisés comme une application
courante de procédés déjà mis en œuvre ; et on a pu calculer très
exactement que ce soulèvement pourrait être facilement obtenu
par des machines de 1 000 à 1 200 chevaux, et que l'opération ne
durerait pas plus de cinq minutes. Le mécanisme pourrait être
d'une très grande simplicité, et la manœuvre des ascenseurs des
Fontinettes permet de donner à ce sujet les meilleures garanties.
688 REVUE DES DEUX MONDES.
La précision et la rapidité du raccordement des voies de navire
et des voies de terre constitueraient ainsi un accostage rigide
qui ne paraît devoir donner lieu à aucun mécompte (i).
On peut, d'autre part, regarder comme tout à fait certain qu'un
voyage aller et retour d'une riye à l'autre du détroit, en tenant
compte des arrêts aux deux rives, ne dépasserait pas la durée de
trois heures. Un bateau pourrait donc par jour faire quatre voyages
dans les deux sens et transporter de 3000 à 3500 tonnes, soi:
plus d'un million de tonnes par an.
D'après une estimation très largement faite, l'ensemble des
travaux de premier établissement, dans les deux ports d'attache,
du matériel fixe, du matériel flottant et de tous les frais acces-
soires n'atteindrait pas une d( pense de plus de 20 millions. Ce
chiffre est minime si on le compare aux centaines de millions
et au milliard auxquels on arrive avec les projets de pont et de
souterrain. C'est sans doute une solution modeste et moins bril-
lante que les autres. Elle a même contre elle l'inconvénient de
ne pas affranchir d'une manière absolue les voyageurs de la su-
jétion du mal de mer ; mais elle est simple, pratique, écono-
mique et d'une exécution qu'on pourrait rendre très prompte.
Il n'est même pas impossible que ce mode d'accostage rigide
ne puisse être sensiblement amélioré et simplifié; et tout fait
supposer qu'on pourrait y introduire des modifications et desper-
fectionnemens qui réduiraient d'une manière notable le temps
nécessaire pour transborder le train de chemin de fer sur le
ferry-boat aménagé spécialement pour la traversée du détroit.
Cette réduction est un point capital tout au moins pour
une certaine catégorie des marchandises chères, altérables, ou
qui ne doivent pas attendre, comme les envois postaux de toute
nature, et surtout pour les voitures de toute catégorie affectées
au service des voyageurs et de ce qu'ils emportent avec eux.
L'accostage rigide que nous venons de décrire consiste es-
sentiellement à soulever mécaniquement, au moyen de presses
hydrauliques sous-marines, le navire porte-train de manière à
l'immobiliser à une faible hauteur au-dessus de sa flottaison nor-
male, k faire passer ensuite le train du pont du navire sur une
plate-forme spéciale établie dans son prolongement, à remonter
enfin cette plate-forme par un autre jeu de presses sous-marines
(i) Thévenet-Le Boul, Traversée du Pas de Calais par des bateaux transb»'
deurs de trains à accostage rigide, Paris, 17 novembre 1900.
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS. 689
qui amèneraient sea voies* exactement au niveau des voies de
terre et dans leur prolongement, de manière à rendre facile le
passage du train de la plate-forme sur la terre ferme ou inver-
sement.
Bien que ce mode d'accostage soit déjà bien plus accéléré que
tous les procédés de raccordement au moyen de passerelles flot-
tantes actuellement usités dans tous les transbordemens, les in-
génieurs ont pensé qu'on pourrait le simplifier encore; et, dans
une étude récente, ils ont proposé de supprimer tous les ouvrages
sous-marins et, notamment, au fond du bassin de stationnement
de navire, les batteries de presses hydrauliques qui seraient d'une
visite difficile en cas d'un arrêt qu'il faut toujours prévoir, et dont
l'établissement et l'entretien régulier auraient été assez délicats
et assez coûteux (1).
On pourrait donc, d'après eux, installer les appareils de le-
vage, non plus sous l'eau, mais à découvert, sur les quais mêmes.
Ces appareils consisteraient en grues colossales présentant un
grand encorbellement, qui seraient manœuvrées soit par l'eau
comprimée, soit par l'électricité, et qui n'auraient plus à agir sur
la masse totale du navire. La plate-forme intermédiaire entre le
ferry-boat et le quai de débarquement serait reportée sur le na-
vire lui-même et affecterait la forme d'un tablier métallique, qui
serait muni d'une voie ferrée sur laquelle on calerait le train* ou
la fraction de train à transborder.
Ce tablier, sorte de pont métallique, serait saisi de distance
en distance par la chaîne des grues qui l'enlèveraient d'abord
verticalement, puis ramené au-dessus du quai par un mouvement
de recul horizontal du chariot des grues, et enfin descendu dans
ime forme spéciale aménagée au bord du quai et disposée de
façon que la voie du tablier mobile soit exactement raccordée
avec la voie de terre. Le train du chemin de fer exécuterait donc
en tous points les mêmes manœuvres que l'on pratique journel-
lement pour la manutention des plus grosses pièces transbordées
régulièrement, dans nos grands ports de commerce, du quai sur
le navire ou du navire sur le quai. Dans l'hypothèse où le navire
transbordeur aurait une centaine de mètres de longueur, il pour-
rail porter de 12 à 15 wagons, donnant un poids total de 350 à
400 tonnes environ, y compris le poids du tablier formé de deux
(1) Théyenet-Le Boni, Noie sur un nouveau mode de transbordement des trains
de chemins de fer {ferry -boats). Paris, 6 octobre 1901.
TOME XXI. — 1964. 44
690 REVUE DES DEUX MONDES.
tronçons de 45 à 50 mètres de longueur, chacun d'eux devant
par conséquent recevoir de 6 à 8 wagons, et avoir un poids de
180 à 200 tonnes. L'appareil de levage se composerait de quatre
à cinq presses hydrauliques verticales, à action directe, montées
sur des chariots roulans dont le mécanisme de translation serait,
commun aux presses de levage. Les wagons pourraient être ainsi
transportés sans secousse et très rapidement dans un sens ou
dans l'autre.
Toutes réserves à faire sur la stabilité du ferry-boat, qui serait
certainement résolue d'une manière très satisfaisante après
Texamen approfondi des constructeurs nautiques, sur la question
de savoir si on couperait le train à transborder en deux tron-
çons placés l'un à l'avant, l'autre à l'arrière de la machine, ou
si on ne logerait pas le train tout entier sur un tablier unique
qui occuperait la partie centrale du bateau (ce qui conduirait
peut-être à supprimer la mftture ou à la transporter aux deux
extrémités du navire et à modifier aussi l'emplacement des che-
minées des chaudières que l'on serait obligé d'établir un peu sur
les côtés), on voit que le problème est de ceux qui peuvent être
mis pratiquement à l'étude et dont l'application peut être raison-
nablement tentée.
Une simplification notable a été encore apportée à ce dispositif.
On supprimerait le tablier métallique par l'intermédiaire duquel
le train reposait sur le pont du ferry-boat; et ce dernier porte-
rait directement les deux voies parallèles sur lesquelles seraient
placés les wagons à transborder, et viendrait se placer à l'angle
de deux quais, accosté à l'un et de bout à l'autre. Dans ce der-
nier et dans le prolongement de l'axe du navire porte-train serait
pratiquée une rainure ou fosse dans laquelle se mouvrait verti-
calement le plateau d'un gigantesque ascenseur, capable de rece-
voir les deux rames du train transbordé. Ce plateau serait ma-
nœuvré par des batteries de grues électriques établies au-dessus
de la fosse. La manœuvre de transbordement serait dès lors très
simple. Le navire étant accosté, le plateau de l'ascenseur, — plate-
forme de 100 mètres de longueur sur 8 à 10 mètres de largeur,
— serait amené à un niveau tel que ses deux voies soient sensi-
blement raccordées avec celles du ferry-boat. Un treuil électrique,
établi au fond du plateau, attirerait les deux rames de wagons,
qui seraient ainsi rapidement transbordées du navire sur Fascen-
seur et élevées en quelques minutes au niveau des voies de
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS. 69t
terre. — Les mêmes opérations effectuées en sens inverse
auraient lieu pour la descente d'un train de la voie de terre sur
le ferry-bocU.
L'évaluation approximative de cet outillage, qui est, on en
conviendra, d'une réelle simplicité et dont le fonctionnement ré-
gulier paraît présenter de bonnes conditions de sécurité, s'élève
environ à un million et demi. C'est un chiffre réellement insigni-
fiant et qui ne saurait arrêter, alors même qu'on ne voudrait
taire qu'une simple expérience. A ce chiffre il convient d'ajouter
naturellement la dépense nécessaire pour la construction des
ferry-boats et du bassin ou du quai dans lequel doit venir
accoster le bateau. Mais cette dépense est commune à tous les
projets, de quelque nature qu'ils soient, qui ont pour objet
d'assurer la communication entre les deux rives du détroit.
Il semble donc que les partisans du tunnel ou du pont aérien,
ou même ceux du pont immergé, feraient peut-être sagement
de prendre en considération cet expédient provisoire et d'ac-
cepter, pour quelque temps du moins, le sacrifice de leurs rêves,
quelque séduisans qu'ils puissent être, mais dont la réalisation
serait seulement différée.
VIII
Quoi qu'il en soit, on a tous les élémens pour aboutir.
L'Angleterre est la plus grande distributrice de marchandises
du monde, et par conséquent elle est très intéressée au perfection-
nement des voies par lesquelles s'opère cette distribution. Ses
richesses naturelles sont considérées comme inépuisables; mais la
traversée obligatoire de la Manche crée naturellement un sérieux
obstacle à l'accroissement de sa production. Il y a cinquante ans
à peine, le commerce de l'Angleterre avec l'Asie se faisait prefsque
exclusivement par mer. Dès l'ouverture du canal de Suez, on a
abandonné la route du cap de Bonne-Espérance, et les marchan-
dises de l'Inde et de l'Asie, une fois arrivées dans le bassin de la
Méditerranée, ont été l'objet d'un triage en vue de leur expédi-
tion vers l'Angleterre : les unes, précieuses et d'un poids relative-
» ment faible, empruntant les voies ferrées de l'Europe et traver-
sant la Manche ou la mer du Nord, les autres restant acquises &
la navigation. Mais la rapidité des communications, qui est la
principale déterminante de tous les voyageurs et de beaucoup
692 REVUE DES DEUX MONDES.
de produits, a fait délaisser un peu la route de Marseille à Calais
qui est aujourd'hui en concurrence avec celle de Brindisi à Anvers
et à Hambourg; et on étudie en ce moment une autre route qui
passerait par Salonique, Pristina, la Serbie, les chemins de fer
austro-hongrois et allemands, et semble devoir offrir, 9xl com-
merce et aux voyageurs, une. économie de temps assez sei^ible.
Dans un avenir prochain, la réseau des chemins de fer du con-
tinent, qui traverse la France, TAliemagne, l'Autriche et la
Russie, s'étendra bien certainement jusqu'à l'Extrôme-Orient et
viendra atteindre la Chine. Il pourra donc sembler un peu anor-
mal de quitter la voie ferrée après un parcours de 10000 kilo-
mètres pour transborder et franchir les 30 kilomètres qui sé-
parent l'Europe de la côte anglaise, et on pourra toujours désirer
d'être affranchi de cette sujétion. La communication directe et le
contact immédiat entre le continent et la grande île britannique
paraissent donc s'imposer un jour ou l'autre d'une manière im-
périeuse, absolue.
En ce qui concerne la France, la question présente une bien
autre gravité. Notre pays subit en effet depuis une trentaine
d'années, au point de vue du transit, une crise économique dont
les résultats s'aggravent tous les jours. Nous transportions autre-
fois d'un bout à l'autre de notre territoire une grande partie des
productions , de l'ancien monde. Hier encore ces productions,
après avoir traversé le canal de Suez, suivaient nos lignes de
chemins de fer, de Marseille aux ports de la Manche; et la France
était le point de passage de l'Orient en Angleterre. Ce courant
a été en partie détourné. La malle des Indes ne passe plus par
la France. Le souterrain du Saint-Gothard a ouvert entre l'Italie
et Anvers une route directe et rapide vers laquelle tendent à
converger les canaux et les rivières canalisées de l' Allemagne
et du centre de l'Europe, TElbe, l'Oder, le Rhin, le Danube; et
on travaille activement à raccorder Conslantinople à Hambourg.
On peut craindre aussi que le percement du Simplon ne produise
de nouveaux détournemens qui nous seront très préjudiciables.
Sans doute la guerre faite ainsi à notre commerce a ren-
contré chez nous une certaine résistance, et notre attention s'est
portée vers nos ports du Nord que nous avons transformés pour .
les mettre en état de lutter contre nos voisins. Mais il ne suffit
pas de posséder trois ou quatre ports largement aménagés et
installés, et munis de tous les perfectionnemens de l'outillage
LA TRAVERSÉE DU PAS DE CALAIS. 693
moderne; il faut avoir la certitude que les voyageurs et les
marchandises viendront y affluer. C'est ce qui manque déjà un
peu à quelques-uns; et malheureusement la concurrence étran-
gère tend à nous enlever de plus en plus notre clientèle.
C'est très bien d'avoir d'excellens outils; mais il eôt indispensable
que ces outils travaillent, et surtout qu'on leur fournisse régu-
lièrement les matières premières qui doivent les alimenter. Nous
l'avons déjà dit ailleurs. Depuis vingt ans. Italiens et Germains
se donnent très facilement la main à travers et par-dessous les
Alpes, nous laissant ainsi bien souvent à l'écart; et, si on ny
prend garde, la France, comme TEspagne, cet autre pays
délaissé depuis plusieurs siècles, finira par se trouver en dehors
du grand courant commercial qui traverse TEurope du Nord au
Midi.
La suppression complète du transbordement entre le conti-
nent et le grand archipel britannique serait de nature à maintenir
en France une partie du transit de l'Angleterre avec l'Ouest et
la plus grande partie de l'Europe. Elle ranimerait un peu le grand
courant de Calais à Marseille, qui tend à s'affaiblir d'une manière
très regrettable. La réalisation d'un projet de communication
directe et continue à travers le Pas de Calais , plusieurs fois sur
le point d'aboutir, est donc au plus haut degré une question d'in-
térêt et d'avenir national. Après les manifestations brillantes de
TExpo^tion universelle, qui ne sauraient se renouveler de sitôt,
ce pourrait, ce devrait être l'œuvre sérieuse des premières années
du siècle dans lequel nous avons fait déjà les premiers pas.
Charles Lenthéric.
DE L'OClAN ATLANTIQUE
▲U
LAC TCHAD
MISSION DU CAPITAINE LENFANT
Deux dates se détachent dans Thistoire de notre occupation d^ ^^
territoires du Tchad : le 1*' novembre 1897, jour où M. Gentil, sur L ^^
eiuionniôre Léon-Blot, pénétrait dans les eaux libres du lao aprd^^^^^^^
avoir révélé presque en totalité le cours du Ghari; le S2 arfil i90C^^^ *
journée douloureuse et glorieuse, qui vit s'effondrer l'empire iM-^
Rabah et tomber, en pleine victoire, le commandant Lamy.
Grâce à la vaillance de nos troupes et au dévouement de nos admi-^^-^'
nistrateurs, la pacification du centre de nos possessions africaines -^^s
s'achève, n s'agit d'organiser les territoires conquis et, sous l'impul-^ ^'
sion directrice de M. Gentil, devenu commissaire général du Congc:^^^
français, de procéder à une enquête raisonnée sur l'avenir et les con- — ' '
ditions économiques du bassin du Chari. A cette œuvre, la mission^^^
Chevalier s'est employée pendant deux ans de la façon la plus efficace, ^^^
s'évertuant à discerner, au cours d'un voyage fructueux, les ressources -^^
de ces vastes contrées .
n n'importe pas moins de pallier les inconvéniens d'une route
longue et difficile, qui, par l'Oubangui et le Chari, met le Tchad à dnq
mois des côtes de France, nécessite de nombreux portages et occa- —
sionne des frais de transport s'élevant à près de deux mille francs la — -
tonne.
.DE l'OCÉAIT ATLAIITIQUE AU LAC TCHAD. 695
C'est à ce point de vue qu'il faut noter le 4 novembre 1903, date à
laquelle le chaland en ader Benoît-Garnier^ venu du Niger et monté
par le capitaine Lenfant, l'enseigne de vaisseau Delevoye, le maré<
ohal des logis Lahure, jetait l'ancre à l'embouchure du Chari.
Le problème que le capitaine Lenfant avait ainsi résolu occupait les
géographes et les explorateurs depuis un demi-siècle. Au cours de son
mémorable voyage, Barth, exactement renseigné par les indigènes,
l'avait posé avec une grande netteté, n avait visité la contrée qui se
développe au sud du Tchad et représenté l'Adamaoua comme un pays
généralement plat, arrosé par des rivières nombreuses et considé*
râbles, semé çà et là de chaînes de collines ou de groupes montagneux
plus importans. Le groupe principal, écrivait-il, occupe le nord-est
de cette province, du cété du Mandara, et, dans le nombre des massifs
isolés, le M endif s'élève peut-être à une hauteur de 5 000 pieds. Un
relief parait séparer le réseau de la Béaoué, qui s'écoule par lé Niger
vers l'Océan, du bassin du Logone, tributaire du Chari et du Tchad ;
mais ce relief, fait d'ondulations et de massifs clairsemés, ne constitue
pas un obstacle infranchissable. Un affluent de la Bénoué, le Mayo-
Kabi, venant de l'est, le pénètre et semble se relier à la dépression
lacustre du Toubouri, formée dans le sol imperméable, à base d'argile,
où circulent les affluens occidentaux du Chari.
Yogel, qui longea en partie le Toubouri pendant sa campagne de
1854, reprit le problème avec quelques variantes et, vers la même
époque, le savant docteur A. Petermann, s'appuyant sur les descrip-
tions de Barth, conclut, de son cabinet, à l'existence d'une communir
cation temporaire entre les eaux du Logone et celles du Toubouri,
réservoir d'une vallée d'écoulement appartenant au système hydro-
graphique du Niger.
Sans refaire ici l'historique des explorations qui eurent pour objet
cette recherche, il faut noter que le major Macdonald fit, le premier,
une exploration partielle du Kabi en 1891. Arrêté dans sa navigation
par les dimensions de son bateau, il admit que ce « mayo » ou rivière
se perdait à quelques milles d'un lac nommé Natbarat.
Mizon, qui reliait à cette époque par un itinéraire nouveau la
Bénoué à un affluent du Congo, la Saugha, redressa cette erreur, sans
pouvoir cependant poursuivre sa reconnaissance du Mayo-Kabi.
Voyageant en sens inverse, M. Casimir Maistre passa du bassin
du Logone dans celui de la Bénoué et se tint constamment au sud de
la région Toubouri-Kabi ; mais à la suite des découvertes de M. Gentil
et au cours des opérations dirigées contre les bandes de Rabah, plu-
i
696 REVUE DES DEUX MONDKS.
sieurs de nos officiers, parmi lesquels les lieutenans Kieffer et Faure,
entreprirent des reconnaissances qui, sans aboutir k une constatation
positive, eurent le mérite de préciser les données du problème.
De toutes les explorations exécutées jusqu'en 1902 dans cette partie
de l'Afrique tropicale, la plus significative est, sans contredit, celle du
capitaine Lôfler. Après une brillante reconnaissance entre la Sangfaa
et le Gbari, il se rendit par terre du Logone au Hayo-Kabi en suivant
un chapelet de mares terminées par un lac allongé qui n*est autre qoe
le Toubouri. Son itinéraire atteint Binder ou Binndéré avant de se
rabattre sur le lac de Léré et de rejoindre la haute Sangha. Pour loi,
toutes ces nappes et toutes ces mares font partie delà même dépression
qui doit s'étendre de la Bénoué au Logone.
Taindis que le capitaine Lôfler achevait sa belle exploration, le ca-
pitaine Lenfant ravitaillait par le bas Niger, malgré les terribles ra-
pides de Boussa, nos territoires du Soudan central, n apprit à Lokodja
que des pirogues indigènes descendaient la Bénoué « depuis un flenve
qui n'avait pas de bords » et, dès lors, il se promit d'étudier cette voie
en s'engageant résolument sur les traces de Macdonald et de Mizon.
De retour en France, le capitaine Lenfant s'ouvrit de son projet aux
personnes les plus aptes à le faire aboutir. M. le docteur Hamy M
obtint dé l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, sur la fondation
Benott-Gamier, un large prélèvement auquel s'ajouta par la suite une
subvention du Comité de l'Afrique française et un don de M. Esnauit-
Pelterie, président de l'Association cotonnière coloniale. M. Le Myre
de Vilers ndt dès le début son activité féconde au service du projet,
et, sous son impulsion, la Société de Géographie assura sur ses propres
ressources le complément nécessaire à l-exécution du programme qne
le capitaine Lenfant lui avait soumis. Le ministre des Colonies,
M. Doumergue, approuva les mesures prises, chargea cette Société
d'organiser la mission, et tint même à s'associer à son entreprise par
une généreuse participation.
Cet heureux accord permit de hâter les préparatifs. Le 6 juillet, le
Benott'Gamier^ chaland en acier jaugeant 20 tonnes et mesurant
12",50 de long sur 2°,50 de large, était lancé sur la Seine, à Béions,
puis transporté sur le Paraguay, des Chargeurs-Réunis; le 15, le capi-
taine Lenfant, accompagné du maréchal des logis Lahure, ancien com-
pagnon du brillant et regretté Jean Duchesne-Fournet en Ethiopie,
montait à bord de ce paquebot et quittait Bordeaux poiu: Dakar, où le
rejoignait l'enseigne de vaisseau. Delevoye. Le personnel comprenait
DE l'océan atlantique AU LAC TCHAD. 697
un interprète et quelques laptots; le matériel, une petite pacotille, des
inslrumens scientifiques et des armes réduites au minimum, comme
U convenait pour traverser des contrées placées sous l'autorité de
puissances étrangères chargées de veiller à la sécurité de la mission.
Un transbordement eut lieu le 5 août dans la rivière Forcados,
Tune des branches du delta du Niger, sur laquelle la France possède
une enclave ; le 26 août, quarante-deux jours après le départ de Bor-
deaux, nos compatriotes atteignaient, en plein Cameroun, le poste alle-
mand de Garoua.
L'exploration du Kabi et du Toubouri se présentait dans des condi-
tions que la saison des pluies rendait singulièrement pénibles pour
ceux qui allaient affronter une chaleur accablante, des tornades conti-
nuelles, la piqûre des moustiques, et, après une navigation rendue
fatigante par la vitesse du courant, s'engager dans des marécages,
s'enfoncer d^ms la vase pour y chercher le chenal rêvé. D'autre
part, le choix de cette saison s'imposait. Les relations fluviales des
bassins du Niger et du Chari ne devaient se produire que sous l'in-
fluence de la crue; et, par suite, l'étude d'une voie navigable, capable
de servir au ravitaillement de nos territoires du Tchad, n'avait sa
raison d'être qu'à l'époque des hautes eaux.
Ici la curiosité scientifique n'était pas seule en éveil. Un intérêt
économique puissant et des considérations d'ordre politique stimulaient
le zèle de la mission, n s'en fallut de peu que notre pavillon ne flottât
définitivement sur les rives de la Bénoué et du bas Niger au même
titre que le pavillon britannique. Qui ne se souvient, dans les milieux
coloniaux, de la patriotique entreprise du comte de Sémélé; des
heureux débuts de la Compagnie française de l'Afrique équatoriale, et
du développement que prit cette Société sous la forte impulsion du
commandant Matteï ? De 1882 à 1885, cet officier, devenu consul de
France à Brass et agent général de la Compagnie, assura le fonction-
nement de plus de trente comptoirs français, centres de rayonnement
de notre influence, qui s'étendit par le Niger dans le Noupé et par la
Bénoué au delà d'Ibi, où jamais blanc n'avait pénétré avant nos agens.
Cependant ce beau feu s'éteignit. Abandonnée par ceux qui avaient le
devoir de la soutenir, faiblement encouragée par l'opinion publique,
ruinée par une concurrence désastreuse, la Compagnie française de
l'Afrique équatoriale dut céder tout son matériel nautique et terrestre à
sa rivale anglaise, qui devint la Royal Niger Company . La conséquence
immédiate de cet abandon fut la constatation par les membres de la
Conférence de Berlin du fait accompli. Ces vastes territoires que nous
698 REVUE*'DE8 DEUX MONDES.
avions pour une bonne part ouverts à la civilisation, et ces bouches dn
fleuve qu'on se platt à nommer aujourdlitii le Nil français, ajouteront
un nouveau fleuron à la couronne d'Angleterre.
Sans insister sur de vains regrets, il y a lieu de noter qu^aox
termes de l'Acte général de Berlin de 1885, la navigation du Niger et
de ses affluens demeure entièrement libre pour le transport des voya-
geurs et des marchandises et que les puissances exerçant un droit de
souveraineté ou de protection sur quelque partie des eaux du fleuve
ont le devoir d*y assurer la sécurité des négocians étrangers au même
titre que celle de leurs nationaux.
A cette époque, Nachtigal, consul général d'Allemagne pour
l'Afrique occidentale, venait de prendre possession du Cameroun an
nom de l'Empire. Des conventions survinrent les années suivantes qid
fixèrent progressivement les limites de cette colonie, tant du côté de la
Nigeria que du côté du Congo, et qui étendirent au Chari, au Logone et
à leurs affluons les stipulations relatives à la libre navigation du
Niger.
La France a donc le droit de se rendre du bas Niger, par la Bénoué,
le Kabi et le Logone, jusqu'au lac Tchad et, sur ce parcours, de
compter sur la protection des puissances riveraines. Si cette voie, que
la mission allait explorer, était reconnue libre sur toute son étendue;
aucune difficulté ne paraissait à prévoir. Dans le cas contraire, fl
importait de savoir sur quel territoire le cours de la navigation était
interrompu. Qu'un transbordement fût, en effet, reconnu nécessaire
entre le Kabi et le Toubouri, cette opération, s'effectuant sur notre
propre territoire, n'avait qu'une importance relative. Que le même
obstacle se présentât dans la région du« Logone soumise à l'influence
- allemande, nous subissions en fait la loi de l'étranger.
U convient, d'ailleurs, de rappeler que la limite du Cameroun, dé*
finitivement fixée au sud par la convention du U décembre 1885, n'a
pas ce caractère absolu sur sa frontière orientale. De ce c6té, l'Acte
confirmatif de Tarrangement franco-allemand de 1894 prévoit» qu'A
y aura lieu dans l'avenir de substituer progressivement, aux lignes
idéales qui ont servi à déterminer la frontière, un tracé déterminé par
la configuration naturelle du terrain et jalonné par des points exacte-
ment reconnus, en ayant bien soin, dans les accords qui intervien*
draient, de ne pas avantager l'une des deux parties sans condensation
équitable pour l'autre. »
Ces lignes, qui dessinent sur la carte, dans la région qui nooi
occupe, le fameux « bec de canard » allemand, paraissent étranges à
DE l'océan atlantique AU LAC TCHAD. 699
première Tue ; mais, si nouB y regardons de plus près, nous devons
féliciter MH. Honteil et Haussmann, chargés de débattre le tracé de
cette frohtière, d'avoir envisagé Thypothèse de l'onverture d'une voie
de pénétration par le Niger et la Bénoné vers le Tchad, et d'avoir
compris l'utilité de nous y réserver, sur un point navigable du Mayo.
Kabi, tm centre de ravitaillement. Nos délégués, qui étaient au courant
du voyage du major Macdonald , revendiquèrent Bifara. Nous les
louons d'autant mieux de nous avoir obtenu un accès sur un sous-
affluent du Niger qu'Us acquirent de ce fait à la France un titre nou-
veau pour exiger que la liberté de la navigation, solennellement pro-
clamée par l'Acte général de Berlin, ne restât pas à l'état de lettre
morte.
Renflée au sud-est, la limite orientale du Cameroun adopte plus
an nord le méridien ii'^W ; puis, étranglée au-dessus du 8* parallèle,
elle emprunte, au nord de Bifara, le 10* parallèle, qu'elle suit dans
l'est Jusqu'à la rencontre du Chari, dont elle longe la rive gauche pour
aboutir au Tchad. Ce des^ si compliqué a-t-il sa raison d'être?
Conviendra-t-il de s'y tenir ou d'en provoquer la modification ? Sur ces
points comme sur celui de l'utilisation possible d'une ligne de ravitail-
lement par le Niger, tout dépendait de la tournure que prendrait
l'exploration de la voie Kabi-Toubouri.
Le capitaine Lenfant n'ignorait rien de ces faits. Pénétré de l'im-
portance de la tâche que le pays attendait de sa clairvoyance et de son
énergie, il s'engageait résolument en avant, écartant jusqu'à la pensée
d'une retraite possible.
Plus heureux que Mizon et le major Macdonald, 11 dépasse
Bifara, que les indigènes nomment Biparé. Le Mayo-Kabi traverse en
cet endroit une plaine inondée, où ses eaux se ménagent une issue
par d'étroits canaux. Bien accueilli dans le village moundang de Dia-
loumé, le BenoU-Gamier poursuit sa navigation et passe successive*
ment du grand lac de Léré, signalé à Mizon, à celui de Tréné. Le Kabi,
dont le cours a décrit jusque-là miUe sinuosités, vient maintenant de
l'est et se fraye un passage entre deux lignes de hauteurs qui barrent
rhorizon. Le chaland, parvenu dans un évasement du mayo, que
grossit près de Lata la rivière Dala, ëemble s'engager dans un drquê
fermé. Cependant, par une coupure de la colline, la voie se prolonge .
En amont, la rivière, large d'une trentaine de mètres, serpente au
milieu de blocs de cent mètres de haut et d'un dédale de rochers entre
lesquels écument des cascades et tournoient des remous. Au delà,
700 BEVUE DES DEUX MONDES.
une nouvelle tranchée ^ entre deux murailles à pic dominant de
150 mètres le lit du torrent. Cette journée du 16 septembre marque le
premier arrêt qu'ait eu à subir le bateau qui, malgré les efforts de
l'équipage, ne lutte plus contre le courant.
Laissant le Benoît-Garnier à la garde de H. Delevoye, le chef de
mission, accompagné du maréchal des logis Lahure, se livre le len-
demain à une escalade de six heures dans la direction de Teau.
(c Nous sommes, écrivait alors le capitaine Lenfant, au faite d'an
mur constitué par une roche granitique rouge de 140 mètres de hau-
teur. Des blocs roulés la surmontent, n faut avancer sur ces géans
posés dans le vide, en équilibre sur dé petits cailloux ronds. En
amont, une cascade de 6 à 8 mètres de chute sur 50 mètres de largeur;
pids, plus bas, une chute de 8 à 10 mètres qui se déverse dans une
cuvette de laquelle la rivière saute en une cataracte de 60 mètres an
fond du gouffre. Au pied de l'obstacle, des hippopotames qui parais-
sent gros conmie des mouches, des caïmans (jui nagent la gueule
ouverte, des aigles qui pèchent, des vautours... jamais créature hu-
maine n'a pénétré dans ce gouffre. »
' Au village de Lata, où la mission était parvenue, il ne pouvait être
question de trouver des porteurs en nombre suffisant. Le BenoM-
Gamier dut revenir à Léré, dans un pays hostile où trois blan(» et
dix laptots sénégalais eussent été une proie facile, sans l'ascendant
moral que les nôtres exerçaient autour d'eux.
Ce qu'il faut de volonté, de discernement et de sang-froid dans de
pareils momens pour assurer la sécurité d'une mission dont on a la
charge, et sans rien abandonner d'un programme librement accepté,
ceux-là seuls le savent qui les ont vécus.
Conscient de son devoir et de ses responsabilités, le capitaine
Lenfant confia à son sous-officier la tâche périlleuse de se frayer pas.
sage par Lamé, jusqu'à notre poste de Lai, pour demander main-
forte et assurer le transport du chaland. Dans cette circonstance, le
maréchal des logis Lahure accomplit, seul avec un Sénégalais, de véri-
tables tours de force, passant les rivières à la nage, tenant en respect
par son audace les partis hostiles qui l'environnaient et avaient juré
sa perte. Refoulé par l'inondation, à la merci d'un guet-apens,
épuisé par tant d'efforts, il dut cependant se replier sur Léré. Sa re-
connaissance dans la contrée qu'exploitent les Moundangs du sud et
dans les terres fertiles du pays Laka, coupé d'étangs profonds et à»
torrents impétueux, n'en fut pas moins féconde en résultats scienti*
fiques etnratiques.
~^r^-
DE l'océan atlantique AU LAC TCHAD. 701
Force fut de démonter le Benott-Gamier et de procéder au portage
dans les conditions que les circonstances imposaient.
Pendant seize jours la mission demeura sans abri.
Le 17 octobre, le chaland, remonté près de M'Bourao sur un îlot
de vase, commençait, après une perte d'un mois, l'exploration du
Toubouri. Cette nappe a, comme le supposait Barth, une centaine de
kilomètres de long sur deHz à six de large. Des séries de mares pro-
fondes la prolongent, reliées entre elles par des bandes herbeuses, au
milieu desquelles il s'agit de trouver un chenal. Ces tapis de verdure,
ombragés par de beaux arbres et baignés par de jolis étangs, eussent
inspiré Lenôtre. Autour de ce parc s'étendent des terres fertiles que
cultive une population laborieuse, mais farouche, dont les villages
dissimulés au milieu des bosquets sont d'un abord difficile et dan-
gereux.
« La région toubourienne, dit en propres termes }e capitaine Len-
faut, est extrêmement riche et très peuplée. On y trouve des cultures
variées, des pâturages qui nourrissent de nombreux troupeaux, de
vastes forêts où se rencontrent des tamariniers géans, des arbres à
gomme et à latex. Comme le Moundang, l'homme du Toubouri est sau-
vage et brutal. La femme, très laide, s'enlaidit encore en s'introduisant
dans les lèvres de grands disques de bois qui exagèrent étonnamment
leurs dimensions. »
Ces indigènes ont une peur atroce des blancs ; ils parlent encore d'un
Européen, — Barth sans doute, — qui, au temps où leurs pères étaient
jeunes, vint dans leur pays en compagnie de Bornouans, dont les
rapts et les razzias sont légendaires.
On s'explique qu'à l'approche Je la mission Niger-Bénoué-Tchad,
ces malheureux se soient empressés de faire le vide. Peu à peu ils
s'apprivoisèrent, vinrent à elle et consentirent à lui fournir des vivres,
qu'ils furent très surpris de se voir payer en perles et en étoffes.
« La civilisation, ajoute M. Lenfant, a de grandes tâches à remplir
dans cette région privilégiée. Il est certain que ces noirs, chassés
comme du gibier par les traitans d'esclaves, perdraient vite leur face
convulsive, si les bienfaits de l'humanité venaient faire trêve à leurs
angoisses, à leur existence.affreuse de bêtes poursuivies et traquées. »
Après cinq jours de recherches épuisantes dans des marécages où
lo paludisme marquait ses victimes, le Benoît-Gamier s'engagea dans
une série d'étangs reliés par un sillon qui longe la live gauche. Ce
chenal contourne dans l'est un faible relief, derrière lequel se déroula
au regard de noa voyageurs le large niban du Logone,
702 REVUE DES DEUX MONDES.
Ainsi la communication existe et, sans rompre charge depuis
M'Bourao,le chaland a pu flotter, le 29 octobre, sur le cours du grand
tributaire du Chari. Par cette voie libre et facile que le lieutenant
Kieffer a fort bien décrite, le bateau sorti des ateliers de Bezons, mis
à flot dans le bas Niger, remorqué sur la Bénoué et Uvré à ses propres
moyens sur le Kabi-Toubouri, vint s'amarrer à Fort-Lamy le i no-
vembre 1903, cent douze jours après le départ de Bordeaux. De ce
chiffre, si Ton défalque trente-quatre jours perdus, il reste exactement
deux mois et demi de route pot^r relier par cette voie nouvelle les
côtes de France aux rives du Tchad.
Le problème posé par Barth est enfin résolu. La mission Niger-
Bénoué-Tchad a justifié son nom et prouvé par une expérience con-*
duante l'existence d'une voie fluviale déversant, pendant la période
des hautes eaux, le trop-plein du Logone par une vallée d'écoulement
dans le bassin du Niger.
Réconfortés par le chaleureux accueil de leurs camarades dn
Chari, remis de leurs fatigues par un repos de quinze jours, les explo-
rateurs profitèrent de leur présence dans la région [du Tchad ponr
compléter leur enquête.
Tandis que M. Delevoye, chargé de déterminations astronomiques,
fait avec le Benoît-Gamier le tour des eaux libres du lac pour
atteindre son bord septentrional et relier ainsi le III* Territoire mili-
taire de l'Afrique occidentale française à nos postes du bas Chari, le
capitaine Lenfant, secondé par M. Lahure, se rend par le nord du Ca-
meroun dans le Bomou; puis, cette reconnaissance terminée, il envoie
son collaborateur sur la rive orientale du lac et revient à FortrLamy
pour préparer le retour. La nodssion se remet en marche le 7 jan-
vier 1904 et opère au début par deux voies différentes. M. Delevoye
remonte aux basses eaux le Logone avec une baleinière sabstitoéa
au Benott'Gamier que le capitaine a cédé à nos troupes du Tchad; il
atteint ainsi le 10* parallèle. Poursuivant sa route, tantôt à pied,
tantôt en pirogue, il longe la rive sud du Toubouri, traverse on goé
près de H'Bourao et se dirige au nord du Mayo-Kabi. Pendant ce
temps MM. Lenfant et Lahure, partis de Karnak-Logone, font roote an
sud-ouest et franchissent une zone d'inondation extrêmement pé-
nible avant d'atteindre les pays d'influence peuhle. Le 25 janvier, les
deux fractions de la mission se retrouvent à Bhindéré, où M. Dde-
Toye stationne pour en prendre les coordonnées. Ce travail se répète
à Léré et à Biparé. Le l'r février, les voyageurs arrivent, non sans
difficulté, à Garoua; le 16, ils quittent Vola sur des chalands pour
DE l'océan atlantique AU LAC TCHAD. 703
aboutir, le 11 mars, à Forcados, après soixante-trois jours de route»
dont vingt-trois d'arrêts, employés à des reconnaissances ou des
observations astronomiques.
Le plan adopté par le capitaine Lenfant lui a fourni les élémenis
d'un travail d'ensemble sur le Tchad, ses abords et les contrées qui
Tenvironnent, comparées aux vastes régions de l'Afrique occidentale
française, qu'il avait précédemment parcourues.
n résulte de cette étude que le Kotoko est complètement déshé-
rité. Sur le sol d'argile, périodiquement inondé, par lequel l'Alle-
magne accède au Tchad, Tindigène mène une existence nûsérable.
L'Angleterre est mieux partagée que sa voisin^, mais moins bien
qu'on ne le suppose. Les terres du Bomou, comparables, sans cepen-
dant les valoir, à certaines zones du Sénégal et du Niger, sont suffi-
santes pour les besoins de la population actuelle. Elles s'adaptent
suffisamment à la culture du petit mil; dans les bas-fondd, où l'hu-
mus s'est accumulé, poussent le coton et le tabac. Les Kanouris, qui
vivent dans cette contrée, y font l'élevage du bétail et possèdent
d*excellens chevaux, mais l'industrie est embryonnaire. La gomme,
les dattes, le cuir, les plumes, seraient les seuls articles d'importation
que, dans de faibles proportions, l'Europe pourrait utiliser. Kouka se
repeuple et ce marché, autrefois célèbre, récupérera sous une admi-
nistration vigilante une part de son ancienne prospérité.
La zone stérile qui s'étend au sud du Tchad affecte, paralt-il, le
Baguirmi comme le Kotoko. Seuls le Berirem et les lies sont suscep-
tibles d'une certaine culture. Quant au Kanem, que la mission Joalland-
Meynier fît entrer dans notre domaine, ses ressources, comparables à
celles du Bomou, sont loin d'égaler nos bonnes terres du Niger
français.
L'opinion très nette du capitaine Lenfant est qu'au-dessus de
10^30' de latitude nord, le Soudan central n'offrira jamais que d'assez
maigres profits aux Européens. Plus au sud, les conditions sont
différentes. La région que les Peuhls occupent à l'ouest du Logone et
au Nord du Kabi est pleine de promesses ; les pays moundang et laka
sont dès à présent colonisables. Là, le sol est fertile et propre à la
culture autant qu'à l'élevage. Le mil, le tabac, le riz, le karité s'y ren-
contrent; le coton, récolté par les indigènes, est tissé sur place ; une
industrie se trouve en germe dans cette fabrication, et les étoffes de
Binndéré, que nous avons eues sous les yeux, supposent un outillage
assez perfectionné.
704 REVUE DES DEUX MONDES.
C*est vers cette riche contrée, conservée à la France par la cor
vention de 1891, que nos efforts semblent devoir converger.
Les conditions économiques dans lesquelles se trouvent placés le^^-^^
territoires environnant le Tchad s'expliquent par Tétude même de^^^-^^^
modifications que la nappe subit.
Le lac se resserre progressivement; chaque année ses bords s^^ se
rapprochent. Â Test, les tles signalées par Overweg appartiennent à Is.^ ^ la
terre ferme et dessinent la côte; les bancs herbeux qui se devinaien-cr^aent
à la surface de l'eau sont devenus des tles, et de nouveaux bancs s»^ 4 se
découvrent dans les bas-fonds. Même constatation sur le revers sudX:» juud-
ouest, où des dépôts de vase entravent la circulation dans les canauxsc^acjQx,
où les tles, rapprochées de la côte, se soudent entre elles et adhèreDfiK ^nt
aux rives, tandis que d'autres ilôts se forment vers le large. Un recixi-P'^zîui
semblable s*est opéré dans le nord, et ce retrait est assez rapide pooKi-^^Hu*
s'être manifesté sous une forme sensible depuis le passage de LK k
mission Foureau-Lamy. Au nord-ouest, Nguigmi, qui eût été, il y a
quelques années, le port d'accès de nos possessions du Soudan cen^c:^-
tral, n'est plus accostable, et il est fort ïieureux que la conventio^c^ '•^■^
passée cette année avec l'Angleterre ait reporté la frontière à l'e
bouchure du Komadougou.
A l'heure actuelle, les eaux libres du JTchad, défalcation faite des
bancs et lies qui l'encadrent, n'auraient, d'après les évaluations de
mission, qu'une soixantaine de kilomètres de largeur sur deux cents
kilomètres de longueur et ne seraieoit accessibles qu'à des bateau
calant au maximum quatre pieds.
Le sol est, à sa surface, formé de bourrelets successifs dans le
sillon desquels s'accumule l'humus. Les tranches récemment décou-
vertes sont naturellement les plus fertiles, mais, à mesure que les
terres se dessèchent, elles perdent de leurs qualités, surtout dans les
régions où l'argile domine, comme le fait se constate dans le Kotoko ef
le Baguirmi.
Le capitaine Lenfant, qui s'appuie sur les travaux de l'enseigne d<^
vaisseau Audoin, estime que la crue du Tchad commence tous les ans^
vers le milieu de décembre pour atteindre son maximum dans les pre-
miers jours de janvier. Elle varie de 60 à 80 centimètres : mais, l'éva-
poration sur ime vaste étendue absorbant plus d'eau que le lac n'en
reçoit, le niveau continuera à s'abaisser tant que l'apport des fleuves
et rivières ne compensera pas la perte subie.
Toutefois, on ne pourrait pas dire d'une manière absolue que Tas--
sèchement est régulièrement progressif. Gomme le faisait remarquer^
DE l'océan atlantique AU LAC TCHAD. 708
M. Chevalier dans la séance que la Société de Géographie tint le
30 avril à la Sorbonne, le Tchad, après plusieurs années consécutives
de pluies abondantes, est parfois sorti de son lit habituel, inondant da
grands espaces. La tradition a gardé le souvenir d'un envahissement
des eaux qui aurait anéanti toutes les populations du centre de
TAfrique. Sans remonter au déluge, nous remarquerons, avec ce Yoyn-
geur, qu'en 1870 le niveau du lac s'éleva démesurément, et que Tinon
dation pénétra à 200 kilomètres dans le Bahr-el-Gazal. En 1897, une
grande crue permit au Léon-Biot de mouiller auprès d'El-Amis, dont
les rochers sont aujourd'hui isolés au milieu de la plaine.
Pour s'expliquer l'époque tardive de la crue du Tchad, quelque*!
notions sont indispensable. Dans les régions où le sol est d'argile et
par conséquent imperméable, des cuvettes se sont formées qui se
remplissent aux hautes eaux et rejettent leur trop-plein, les unes d^ins
le Ghari, les autres dans le Logone ou dans des bassins secondaires. Lo
fleuve, grossi parles pluies, fournit d'abord au lac un premier aliment,
tandis que s'emplissent les cuvettes ; puis celles-ci, par des canaux
latéraux, apportent aux artères principales un appoint nouveau et
ajoutent à la crue du Tchad. Toute la crue ne va pas d'ailleurs à cette
vaste dépression. Le débit du Logone, particulièrement soutenu par
l'apport des voies d'adduction, atteint son maximum au début d'or-
tobre. A partir d'un étiage de trois mètres environ, ses flots trouvent
dans le Toubouri une nouvelle issue et la communication s'étabLi,
utilisable du commencement d'août à la fîn d'octobre, entre la rivière
et ce réservoir du Mayo-Kabi.
On se demandait naguère si le Toubouri, dernier vestige d'un an-
den lac, ne déversait pas ses eaux d'une part vers le Tchad, de l'autre
vers le Niger. Il est prudent d'attendre la revision des appareils de la
mission et l'établissement des calculs avant de citer des chifl'res ; mais
on peut, dès à présent, écarter cette supposition.
L'altitude du Tchad étant notablement supérieure à celle que kii
attribuaient les anciens voyageurs et le Logone dominant sensiblemei^t
pendant la crue le niveau du Toubouri, nous devons considérer la vgif
ouverte par le capitaine Lenfant comme une vallée de déversemejjt
dirigée vers le Niger.
Quant à la muraille, qui s'opposait, dans l'imagination de quelques-
uns, à la communication du Logone avec le Toubouri, elle n'a pas ré-
sisté à une enquête sur place. Le seul obstacle sérieux se dresse enUi<
le Toubouri et le Mayo-Kabi.
Pour le capitaine Lenfant, l'Afrique occidentale et centrale est im
TOUS XXI. — 1904. 45
706 REVUE DES DEUX MONDES.
vaste plateau domiaé çà et là par des chaînes de montagnes p^c^eu
accentuées. Le voyageur y accède soit en escaladant d'un seul coup m ji le
rebord du plateau, soit progressivement en remontant le cours du Nigs^ ger
et de la Benoué; mais, tandis que le Niger forme, sur une centaine ^^ de
kilomètres, les rapides de Boussa pour descendre sur la plate-fonoar^Tme
inférieure, la voie Logone-Toubouri-Kabi-Benoué garde une perz^r^nte-
normale jusqu'au moment où elle se précipite de plus de cent mètr^ isres,
en un bond et deux soubresauts, pour changer de plan horizontal.
Gette voie, plus pratique pour la navigation que celle du Niger j^ "^«^r, a
l'inconvénient grave de traverser des pays étrangers et de nèr^^^tre
utilisable entre le Kabi et le Logone que pendant trois mois de
l'année pour des embarcations contenant 20 tonnes et calant envir-nK^ J'en
4 pieds. Cependant, elle présente des avantages très notables sur ^"isr la
route Congo-Oubangui-Chari, qui, elle aussi, passe en territor ^^=>ire
étranger. De Bordeaux à Fort-Lamy, le trajet s'efifectue en deux ma^ -^ois-
et demi par la Bénoué, au lieu de cinq par la voie actuelle; la navi^^p^^'^*
tion n'exige que trois déchargemens ; le portage est réduit à une seu..^^^
étape et les frais de transport diminuent au moins de 50 pour 100.
Si nous avions à produire un témoignage à l'appui de cette
tion, nous citerions, entre autres, ce passage d'un article sur le Tcha
et ses habitans, que M. l'enseigne de vaisseau d'Huart, ancien coe
mandant de la flottille du lac, publiait dans la Géographie du 15 mai
dernier : « U est indéniable que la tonne de marchandise rendue direc
tement à Yola, par voie d'eau, à 250 kilomètres de Dikoa, ne souiTrir
aucune concurrence avec celle qui débarque à Matadi, prend le chëmi.
de fer, arrive à Brazzaville, en repart en bateau k vapeur, puis ei
pirogue, pour reprendre la voie de terre à la Kémo, cette fois à dos d<
porteur, et descendre enfin le Chari. Aucune comparaison n'est pos-
sible entre ces deux voies, commercialement parlant. »
Avant de tenter un ravitaillement par la Bénoué, il sera nécessair^^^'"^
de contrôler ces premières évaluations et d'assurer la sécurité dans \m-
région du Toubouri et du Kabi. Ce pays fertile, habité par une popu —
lation énergique, traversé par una voie fluviale qui conduit à l'Océan^ -
a trop longtemps approvisionné la traite et subi les incursions des»
bandes du Baguirmi et du Bornou. Placé dans notre zone d'infiaence,.
nous devons l'y maintenir et y asseoir notre autorité. L'installation
d'un poste en aval des chutes de M' Bourao dans un centre de l'impor-
tance de Léré permettrait d atteindre ce but en assurant le transbor-
dement des marchandises sur le seul point de la voie Bénoué-Kabi-
Toubouri-Logone où il faille rompre charge.
y
DE l'océan atlantique AU LAC TCHAD. 70T
La France occupe ici une situation privilégiée; elle détient le»
écluses d'un canal (pii met les régions les moins accessibles de bon
empire africain en communication avec TAtlantique. Du même coup,
elle peut par cette voie ouvrir à la colonisation des terres producti^ rt&
et manifester son activité sur la Bénoué conformément aux traiit*:^.
Et, le jour où la revision de notre frontière occidentale serait enli u-
prise, elle se trouverait en possession de documens nouveaux et de
données précises, qui la mettraient à même d'aborder la discussion vn
parfaite connaissance de cause.
Une mission (jui soulève et qui éclaircit de pareilles quesUons^
prouve par cela même son utilité.
Pour nous résumer, dans le domaine scientifique, le capitaine
Lenfant et ses deux collaborateurs ont élucidé Tun des derniers gr^uiH
problèmes géographiques dont la solution demeurait encore iui* i-
taine; dans la sphère des intérêts économiques, ils ont frayé une v«tio
capable de desservir Tune des régions les meilleures et les moins
connues de notre colonie du Congo et de reliera Tépoque des hautt^îi
eaux nos territoires du Tchad à l'Atlantique; dans Tordre politique, lï^
ont plus exactement défini notre situation vis-à-vis du Cameroun p;tr
une étude méthodique des régions qui forment au-dessus du 9* parni-
lèle sa frontière orientale.
Ces résultats considérables, obtenus au prix d'eflforls génériïnv,
avec de faibles moyens, sans froissemeiis inutiles, au cours d'uti^^
entreprise qu'il importait de conduire avec autant de tact et <i(t
sagacité que de détermination, font honneur à chacun des membri^ïi
de la mission Niger-Bénôué-Tchad;ils assignent à celui qui sut premlm
et conserver la direction un rang élevé dans la phalange des explon^-
teurs français.
B*" HULOT.
^
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
30 mai.
Les choses se sont mieux passées que Ton n*était en droit de
Tespérer ou de le craindre ; et, tout considéré, ce n'est peut-être pas
aux intérêts de la Papauté qu'aura nui slirtout la protestation ponti-
ficale. Souhaitons seulement que ce ne soit pas non plus aux nôtres!
Ce que nous pensions de la protestation elle-même, nous ravons
dit il y a quinze jours, et nous avons à peine besoin d*y revenir au-
jourd'hui. Nous n'en connaissions pas alors les termes, est tout ce que
nous en savions, c'était, comme tout le monde, qu'après Pie IX et après
Léon XIII, le pape Pie X revendiquait le droit de la Papauté sur son
ancien domaine temporel. La protestation était attendue; et personne
ne doutait qu'elle éclatât un jour ou l'autre. Nous pensions seulement
que le Souverain Pontife en eût pu choisir une autre occasion, et ainsi,
ne pas donner lui-même au voyage à Rome du Président de la Répu-
blique français^ une signification qu'il n'avait pas. En rendant au roi
d'Italie la visite qu'il en avait reçue à Paris, le Président de la Répu-
blique française n'avait évidemment nulle intention d'offenser le Saint-
Père ; il n'eût même pas mieux demandé que de se présenter au
Vatican; et, après tout, nous ne savons si cette « combinaison » n'eût
pas été la plus sage des deux parts. Car, à moins que la présence à
Rome d'un ambassadeur de la République auprès du Quirinal ne soit
une offense permanente à la Papauté, le voyage du Président ne
changeait rien à un état de choses qui existe depuis trente-quatre ans;
et, d'un autre côté, l'opinion publique aura de jour en jour plus de
REVUE. — CHRONIQUE. 709
peine à comprendre que les représentans des Ëtats catholiques ne
trouvent pas auprès du Vatican le même accueil que les souverain»
protestans, que le roi d'Angleterre ou que Tempereur d'Allemagne. Le
Souverain Pontife ne négode-t-il pas d'ailleurs lui-même avec le roi
d'Italie? Hier encore, à Bologne, c'est-à-dire, dans la grande ville,
après Rome, des anciens Ëtats pontificaux, l'archevêque Svampa, car-
dinal et prince de TËglise, n'offrait-il pas ses hommages à Victor-
Emmanuel m? Le lui défendait-on de Rome? ou ne le lui permettait-
on pas, si môme il n'en avait reçu l'ordre? et puisque le Saint-Siège
reconnaît ainsi qu'il y a pour lui des intérêts catholiques supérieurs à
la revendication de son ancien pouvoir temporel, la France ou l'Au-
triche, TEspagne ou le Portugal, et généralement tous les Ëtats
catholiques n'en ont-ils pas, eux aussi, de toute nature? et pourquoi
feraient-ils à mx principe théorique ou idéal, dont ils sont bien déter-
minés à ne pas essayer d'entreprendre la réalisation, des sacrifices que
le Saint-Siège n'y fait pas ?
Les journaux pontificaux, à cette occasion, ont cru devoir ou pou-
voir parler de la question de l'Alsace-Lorraine. Nous croyons pouvoir
affirmer que, si un souverain ami ou allié rendait visite à l'empereur
d'Allemagne dans les villes de Strasbourg ou de Metz, l'opinion pu-
blique en pourrait être chez nous profondément émue« et nos jour-
naux jetteraient feux et flammes, mais le gouvernement de la
République se garderait de protester en forme officielle et publique.
Mais puisque personne ne peut faire que le roi d'Italie ne soit le roi
d'Italie; que la France n'ait avec l'Italie des intérêts communs, et
sans doute qu'elle ait le droit, et son gouvernement le devoir de veiller
à ces intérêts, la protestation pontificale était pour le moins inoppor-
tune dans les circonstances présentes; et il était naturel qu'avant que
le gouvernement français l'eût vue divulguée dans les journaux, il
l'eût déclarée « nulle etuon avenue. » Et les choses, selon toute appa-
rence, en seraient demeurées là si la protestation, nous ne savons
et nous ne nous soucions pas de savoir grâce à l'intermédiaire de
qui, n'eût été portée à la connaissance du public par M. Jaurès, dans
son journal l'Humanité,
On a tout dit, depuis huit jours, sur les termes eux-mêmes du
document, et il a paru tout d'abord qu'ils aggravaient ce que le sen-
timent national avait trouvé d'offensant dans le fait même de la pro-
testation. On s'est peut-être un peu pressé ! A la vérité, la protestation
n'est pas rédigée avec la mesure et, si nous l'osons dire, Thabituelle
courtoisie qui caractérise les pièces émanées de la chancellerie pon-
710 REVUE DES DEUX MONDES.
liûcale ; on y sent quelque inexpérience du langage diplomatique; et, à
•ce propos, on eût mieux fait, pour cette raison, de la rédiger en fran-
«çais qu'en italien. Mais,enrexaminant de plus près, il apparaît d'autre
(>art que l'intention n'en a pas tant été de protester contre la visite elle-
même du Président de la République à Rome, que d'empêcher les
souverains catholiques d'y voir im précédent qui leur permettrait de
«uivre son exemple. Le Souverain Pontife a voulu signifier, au début
de son pontificat, que rien n'était changé sur ce point aux décisions
plusieurs fois exprimées de Léon XIII et de Pie IX. Question de forme
plutôt que de fond, peut-être, et de protocole, pour ainsi dire, plutôt
que de politiqpie. Pie X a moins voulu « revendiquer « son ancien
pouvoir temporel, ou même protester contre les événemens qui l'ont
■anéanti, qu'indiquer une attitude, et faire entendre qu'il ne s'en dépar-
tirait pas. Et, indépendamment de toute autre raison, ne serait-ce pas
pour cela, qu'après un premier moment d'effervescence, l'opinion
publique s'est promptement calmée?
Sans doute, des clameurs d'indignation se sont élevées du clan ra-
•dical et socialiste. On s'y est écrié que la France venait de subir une
•offense, une injure, une insulte sans précédens, qui justifiait de la
part de son gouvernement, ou plutôt lui imposait des mesures d'ex-
trême rigueur. La note pontificale était commentée, interprétée avec
une parfaite mauvaise foi, on peut le croire, mais avec véhémence.
Puisque le gant nous était jeté, on saurait le relever! Il fallait sup-
primer notre ambassade auprès du Vatican, dénoncer le Concordat,
procéder, sans attendre un jour de plus, à la séparation de l'Ëglise et
•de l'État, enfin se porter d'un seul coup aux dernières violences. Ce
n'était pas seulement notre injure que les socialistes entendaient
-venger : ils n'étaient pas moins sensibles à celle de l'Italie, et cm a
même pu croire par momens qu'ils l'étaient davantage. Venger
l'Italie et la France, tel était leur moi d^ordre : ils espéraient, dans la
première exaltation des esprits, le faire accepter par le ministère et
par la Chambre.
Celle-ci n'était pas encore réunie, ce qui a été peut-être fort heu-
reux. Le gouvernement s'est trouvé seul aux prises avec lés exigences
«du parti socialiste, et il a une telle habitude de les subir qu'on pou-
vait de sa part s'attendre à tout Toutefois il s'est arrêté à un com-
promis, dont il a même ladssé pendant quelques jours le caractère un
peu indistinct : il a rappelé ou mis en congé notre ambassadeur auprès
du Vatican. En cela, il se donnait un démenti à lui-même. Il connais-
sait d^uis plusieurs jours déjà la note pontificale ; il en avait reçu
REVUE. — CHRONIQUE. 7H
Ifidelle ; il en avait délibéré ; il y avait répondu, et
pas à faire davantage. Depuis lors, sans doute,
le; mais cela n'en changeait ni le caraetère, ni
avait eu lieu par le fait du gouvernement
à y voir une intention désobligeante et
a-t-il été ainsi? Non, certainement.
* -^ venir l'indiscrétion commise, les
^ *^ ^^^ ' ^"^ point, tantôt sur un autre,
'^ - ■%, ?!v ^L ^ --^^^ effleuré le Vatican. On s'est demandé
^ ^ <i ^ pu être utile ; et ce n'était pas plus au Pape
'-'¥ ^%^ ^ 6n n'a pas assez réfléchi, c'est qu'en agissant
V ^. ' ^ alors, c'est-à-dire en soulevant un conflit entre le
. la République, on entrait étourdiment dans les inten-
ax qui avaient livré la pièce aux socialistes, et ne l'avaient
- dans une pensée bienveillante pour nous. Quant aux socia-
«s, et en particulier à M. Jaurès qui a publié le document, ils ont
tine telle habitude de subordonner les intérêts de ncvtre politique au
dehors à ceux de leur parti au dedans qu'il n'y a pas lieu de s'étonner
de leiu* conduite.
Comment donc le ministère, au premier moment, a-t-il expliqué
sa volte-face? n s'est aperçu qu'il y avait dans le texte communiqué
aux autres puissances une phrase qui n'était pas dans le sien, et il a
dit, ou plutôt il a fait dire par ses journaux que cette phrase changeait
touti Quelle était donc cette phrase criminelle? La curie romaine,
disait-on, l'a écrite en cachette aux autres gouvememens catholiques;
elle n'aurait jamais osé l'adresser à la Trance. Intolérable procédé
envers nous! Injure nouvelle et supérieure à toutes les autres!
Défaillance sans excuse de notre part si nous y restions insensibles 1
Et pourtant le Pape, dans cette phrase, se contentait de dire : « Si,
malgré cela (le voyage de M. Loubet à Rome) le nonce pontifical est
resté à Paris, cela est dû uniquement à de très graves motifs d'ordre
^de nature en tout point spéciaux. » Qu'y avait-il là de si coupable?
■ou plutôt, pour peu qu'on aille au fond des choses et qu'on cherché la
véritable pensée du Saint-Père à travers des termes qui ne la tra-
duisent peut-être pas très bien, qu'y avait-il là qui ne fût parfai-
tement innocent?
La véritable pensée du Saint-Père ressort logiquement de l'intention
dans laquelle il a écrit sa note. Il se proposait d'empêcher les souve-
rains catholiques de venir à Rome, et devait dès lors les mettre en
face des conséquences auxquelles ils s'exposeraient s'ils passaient
712 REVUE DES DEUX MONDES.
outre. Seraient-elles donc si graves? Sans doute, les souverains catho-
liques qui imiteraient M. Loubet recevraient comme lui une note fort
désagréable. Et après? Une note, au total, n*est qu'un morceau de
papier. Est-ce que le nonce ne restait pas à Paris? Est-ce que les rela-
tions diplomatiques n'étaient pas maintenues avec la République? Ne
pouvait-on pas s'exposer à être frappés de foudres de pur style? Le
Pape, évidemment, a craint que cette conclusion ne se présentât aux
esprits de ses lecteurs, et il a pris soin de les aviser que, de leur part,
un voyage à Rome aurait des suites plus sérieuses que de la part de
M. Loubet. Comme il ne pouvait pas le leur dire en termes aussi
nets, il a eu soin d'expliquer que le nonce restait à Paris pour des
motife exceptionnels et spéciaux, qui n'existeraient pas éventuelle-
ment à Madrid, à Lisbonne, ou encore ailleurs.
En somme, malgré la vigueur que sa note déployait contre nous,
le Pape nous traitait une fois de plus avec quelque faveur : seule-
ment il ne voulait pas qu'on y vit un précédent qui profiterait à tous
les autres. Pour avoir trouvé là une offense à la France, il a fallu y
mettre un parti pris très arrêté. Le gouvernement de la République
n'a pas pu croire que la phrase incriminée avait le sens qu*il lui
prêtait; mais il avait besoin d'un prétexte, et où aurait-il pu en trouver
un autre? Il s'était décidé à rappeler son ambassadeur : puisqu'il ne
l'avait pas fait plus tôt, c'est-à-dire à la lecture de la note qu'il avait
reçue lui-môme, il était bien obligé de se rattacher à la phrase qui
n'y était pas et qu'il avait découverte depuis. C'est de cela qu'on s'est
servi pour rappeler M. Armand Nisard, le très distingué et sympa-
thique ambassadeur qui nous représente auprès du Vatican. M. Nisard
a été chargé de demander au cardinal Merry del Val si la note publiée
par V Humanité était authentique dans toutes ses parties, et sur sa
réponse affirmative, ou seulement sur le simple défaut de réponse de
la pari du secrétaire d'Ëtat pontifical, ordre lui était donné de quitter
Rome immédiatement, ce qu'il a fait. Supposé que le Pape eût commis
une faute en écrivant sa note, nous en commettions une autre ea
rappelant notre ambassadeur : mais ne fallait-il pas donner une satis-
faction à l'extrême gauche? On espérait la calmer par là, et, au total,
on y a réussi. Il nous reste à dire comment.
Le spectacle a été curieux et instructif. Subitement, sans transi*
tion, sans que rien l'eût fait prévoir la veille, une partie des jour-
naux qui réclamaient le plus impérieusement la suppression totale
de notre ambassade au Vatican, la dénonciation du Concordat, la
séparation immédiate de l'Ëglise et de l'Ëtat, ont changé de ton, ou
REVUE. — CHRONIQUE. 713
plutôt ont changé de thèse. — A-t-on pu croire, se.aont-ils écriés,
que de pareilles réformes, qui sont toute une révolution dans nos
institutions et dans nos mœurs, pouvaient se faire du jour au lende>
main? Ce serait folie de Tavoir pensé et nous ne sommes pas des
fous : nous sommes, au contraire, des politiques fort avisés. L'impa-
tience et la précipitation, si jamais elles ont été nos défauts, ne le
sont plus désormaid. ïlt nous aussi nous saurons attendre ! Nous
serons patiens, nous aussi, de la conscience de notre durée I II faut
tendre sans cesse à la séparation de TËglise et de TËtat; et les événe-
mens qui viennent de se produire nous ont fait faire vers cette solution
un pas considérable ; mais il en reste encore beaucoup à faire, et ce n'est
pas en quelques heures que nous pouvons atteindre le but. Aller trop
vite nous exposerait à des réactions désastreuses. On ne nous a pas
compris : nous ne voulons pas de la séparation tout de suite, et nous
sommes satisfaits, pleinement satisfaits du riq)pel de M. Nisard,
pourvu que ce soit bien un rappel et non pas une simple mise en
congé.
Ëtait-ce un congé? était-ce un rappel? on ne Ta pas su pendant
quelques jours. Le gouvernement le savait-il lui-même? Il attendait
que Topinion parlementaire se dégageât avec, quelque précision, et
là est le secret de ce qu'il y a eu, dans sa conduite, de contracUc-
toire, d'hésitant et d'incertain. Enfin la matière en élaboration s'est
fixée, et M. Nisard s'est trouvé rappelé. C'est alors que les socialistes
et les radicaux les plus intransigeans en apparence ont déclaré que
c'en était assez, et qu'ils ne soutTriraient pas qu'on allât plus loin !
Une conversion aussi imprévue a scandalisé quelques-uns de leurs
amis, et a surpris ceux qui n'étaient pas au courant de ce qui se pas-
sait dans les coulisses parlementaires. A peine la Chambre était-elle
réunie, on s'est aperçu qu'une partie notable de la majorité ministé-
rielle se montrait récalcitrante à la séparation de TËglise et de l'État.
Elle ne voulait pas en entendre parler. Elle déclarait formellement
que, si le ministère avait l'imprudence de s'engager dans cette voie,
elle ne commettrait pas, pour sa part, celle de l'y suivre. La séparation
de TËglise et de l'Ëtat est une excellente matière à mettre en rapports
et en discours, mais non pas en résolutions concrètes et en votes. On
peut aller à la grande rigueur jusqu'à en voter le principe : — combien
de fois, par exemple, n'a-t-on pas voté celui de Timpôt sur le revenu,
non seulement sans l'organiser ensuite, mais encore avec la volonté
très nette d'en écarter la réalisation? — Un vote de principe ne tire
pas à conséquence. Mais supprimer notre ambassade n'est pas une
714 REVUE DE8 DEUX MONDES.
simple motion : c'est xm acte, et un acte qui engage l'avenir. Les
groupes relativement modérés de la majorité ne veulent pas engager
l'avenir, n a bien fallu tenir compte de leurs résistances. Le gouver-
nement y était tout prêt. Ses amis se sont divisés : mais ceux qui font
passer bien avant les principes le maintien du bloc ministériel et dn
ministère lui-même n*ont pas hésité une minute quand ils ont vu en
péril des biens aussi précieux. M. Jaurès en personne a donné le
signal. Lui, qui avait publié la note pontificale pour mettre le feu aux
poudres et qui, pendant les premiers jours, avait témoigné la pins
fougueuse impatience de précipiter à ses pieds l'édifice vermoulu dn
Concordat^ il s'est mis à parler comme on le faisait autrefois au centre
gauche, quand il y en avait encore un et qu'il en faisait partie.
Les incertitudes du gouvernement n'étaient pas ce qui nous inté-
ressait le plus: nous savons comment elles se déterminent et en vertn
de quelles influences. C'est donc de ces influences qu'il fallait surveiller
l'évolution. On les a vues se discipliner elles-mêmes merveilleuse-
ment, tenir compte des faits, se prêter aux circonstances, à tel point
que, si on a parlé autrefois des radicaux, il faut parler aujourd'hui des
socialistes de gouvernement : ils tiennent encore plus au gouverne-
ment qu'au socialisme. Mais c'est la partie anecdotique de la situation :
le côté sérieux des inddens auxquels nous venons d'assister est qn'il
n'y a pas de majorité dans la Chambre actuelle pour la séparation de
l'Église et de TËtat. Le jour où la Chambre a pu craindre qu'on ne
Tacculàt à cette mesure, elle s'est rejetée en arrière. L'éclat de cette
démonstration ne laisse rien à désirer. Toutefois, il ne faudrait pas
beaucoup de fautes comme celles qui ont été commises pour que la
solution devant laquelle la Chambre recule encore sMmposàt à elle
comme le seul dénouement rationnel et logique. Et que serait la sépa-
ration de l'Ëglise et de l'Ëtat si elle était faite brutalement ou sournoi-
sement par les hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir?
La question ne devait pas tarder à se poser devant la Chambre.
Huit interpellations avaient été déposées! On pouvait s'attendre à
une discussion interminable et extrêmement passionnée : elle a été
seulement longue et n'a pas été passionnée du tout. Si nous négligeons
les accessoires, quatre discours la résument. MM. Delcassé et Combes
ont parlé au nom du gouvernement. M. Aristide Briand l'a fait au nom
des socialistes et M. Ribot au nom du centre. Le discours de M. le mi-
nistre des Affaires étrangères a été une exposition très claire de tons
les faits qui se sont produits, dans l'ordre où ils se sont succédé. H
nous a appris, en conformité avec la note pontificale, que dès le pre-
REVUE. — CHRONIQUE. 715
-mier moment où il ayait été question du voyage de M. Loubet, le Saint-
Siège nous avait fait savoir comment il Tapprécierait. n nous a appris
de plus, — ce qni était répudier les commentaires faits par les jour-
naux, et qu'ils n'avaient pas inventés tout seuls, — que l'offense du
Saint-Siège à la France n'était pas la fameuse phrase comprise dans le
texte à l'usage des autres puissances et omise dans le nôtre, mais
bien la communication à des tiers d'un document qui n'aurait dû
être adressé, et qu'on avait cru d'abord n'avoir été adressé qu'à nous.
L'explication de notre volte-face en devenait plus admissible : on
commençait à comprendre sous quel prétexte M. Nisard avait été rap-
pelé. Mais ce que M. le ministre des Affaires étrangères ne nous a pas
appris, c'est si M. Nisard rejoindrait son poste au bout d'un certain
temps, ou si son rappel devait être considéré comme irrévocable, c'est-
à-dire comme le prologue de la suppression de notre ambassade.
M. Combes devait-il être plus explicite sur ce point particulier, le seul
qu'aient traité tous les orateurs qui se sont suivis à la tribune? Sa
réserve a été encore plus grande que celle de Til. Delcassé, et nous
sommes surpris que personne ne l'ait obligé à en sortir, n s'est
contenté de faire une charge à fond contre le pouvoir temporel : on
aurait cru qu'il parlait devant le parlement italien que cela intéresse
plus que le nôtre. C'est, en effet, à l'Italie de {préférence à la France
que s'adresse légitimement à ce sujet la protestation pontificale,
puisque ce n'est pas nous qui avons pris ses Ëtats au Pape, et qu'il ne
dépend pas de nous de les lui restituer. Au surplus, si la question re
garde plus spécialement le Saint-Siège et l'Italie, le langage de M. le
président du Conseil n'en est que plus déplacé. Pour un homme aussi
susceptible et aussi chatouilleux qu'il l'est lorsqu'on se môle de ses
affaires, il parle de celles des autres comme s'il ne leur reconnaissait
pas le droit d'éprouver le même sentiment. Quelle impertinente désin-
volture. Si le note pontificale n'eçt pas conçue dans les termes les plus
heureux, que dire de son discours? Mais M. Combes vouliût donner une
satisfaction à ses amis, et ne pouvant pas le faire sur la question de
notre ambassadeur, qui reste réservée, il a trouvé commode de parler
du pouvoir temporel. Les applaudissemens bruyans des socialistes et
des radicaux ont assuré le plein succès de cette diversion. Leur joie
^ été si vive qu'ils n'ont plus songé à autre chose, et c'est seulement
le lendemain que quelques-uns d'entre eux se sont aperçus que
M. Combes n'avait rien dit du caractère provisoire ou définitif du
jrappel de M. Nisard.
Si nous interrogeons à ce sujet M. Briand et M. Ribot,ils n'éprou*
716 REVUE DES DEUX MONDES.-
vent, eux^ aucun embarras à s'expliquer : le malheur est qu'ils j»
sont pas ministres, et qu'ils parlent en sens opposés. Pour M. Briand,
M. Nisard ne retournera jamais à Rome, et pour M. Ribot, il y retour-
nera prochainement. M. Del cassé et M. Combes ont écouté en silence
ces opinions contraires, sans donner aucun signe d'approbation, ni de
désapprobation. Le second, cependant, a dit doucement à M. Ribot :
« C'est votre commentaire ; » après quoi, il est retombé dans son mu»-
tisme comme im homme qui vient de commettre une hardiesse peut-
être téméraire. M. Ribot était dans ses meilleurs jours; il a eu du bcm
sens, de la bonne grâce, de la bonne huo^eur ; il s'est amusé des em-
barras du gouvernement sans chercher à les aggraver; il a constaté
ceux des socialistes ministériels sans les obliger à en sortir. N'était-ce
pas son rôle? Qu'importe aux libéraux que les socialistes manquent à
leurs principes, renoncent à leur programme, ou en ajournent la réali-
sation? Que leur importent les perplexités du ministère, si elles l'em-
pôchent de mal agir? On pouvait craindre que des paroles imprudentes
et peut-être irréparables ne fussent prononcées par le gouvernement :
il n'en a rien été ; et ce n'était pas aux modérés de s'en plaindre. Les
mêmes imprudences, de la part des orateurs les plus influons de la
majorité, auraient eu une portée moindre : elles auraient pu cepen-
dant entraîner des conséquences fâcheuses. M. Jaurès s'est tu ; il a cédé
la parole à M. Briand.
Celui-ci est habituellement disert; ill'a été l'autre jour, avec moins
d*aisance qu'à son ordinaire. 11 suffit, semble-t-il, aux socialistes
d'avoisiner le gouvernement pour sentir déjà sur leurs épaules le
poids des lourdes responsabilités. M. Briand en paraissait un pea
écrasé. Ayant été chargé par une commisssion parlementaire d'étu-
dier les divers projets relatifs à la séparation de l'Eglise et de VÈM,
il s'est appliqué à la question en conscience et s'est aperçu qu'elle
était très difficile. Aussi en a-t-il parlé avec ime circonspectioB
timorée, suppliant la Chambre de ne rien préjuger avant qu'il eût
terminé lui-même le rapport qu'il prépare. Si on passait outre, Dieu
sait ce qui arriverait I M. Briand a fixé tme date, le mois de janvier j^o-
chain. Soit, a dit M. Combes, qui ne sera plus ministre à ce moment.
Soit, a dit plus sérieusement M. Ribot, qui a beaucoup réfléchi au
délicat problème des rapports de l'Église et de l'État et qui est jw^tà
en dire son avis. Il ne repousse d'ailleurs pas l'idée de la séparation;
tout consiste pour lui dans la manière dont on la réaliserait.
Mais, au mois de janvier prochain, on pensera peut-être à antre
chose. Les socialistes, et M. Briand tout le premier, bien qu'à ce me-
REVUE. — CHRONIQUE. 717
ment il ne doive pas encore avoir mie la dernière main à son grand
travail, songent à utiliser la discussion du budget pour supprimer
le crédit affecté à notre ambassade au Vatican. Ce biais poui:rait être
dangereux, si la Chambre Tadoptait. L*adoptera-t-elle? Son attitude et
celle du gouvernement ont fait voir qu'ils ne voulaient pas plus de la
séparation l*un que r.autre. S'ils en avaient voulu, l'occasion était
bonne pour le dire: en trouvera-t-on jamais une meilleure? Mais le
gouvernement a été muet comme le sphinx. Quant à la Chambre, elle
a pris contre elle-même sa précaution des grands jours, lorsqu'elle se
défie de ses propres entratnemens : elle consiste à mettre dans son
ordre du jour, qu'elle y repousse par avance toute adjonction. Elle a
donc approuvé le rappel de H. Nisard en repoussant toute adjonc-
tion. Et quelle adjonction craignait-elle? Évidemment, une invite à la
suppression de l'ambassade ou à la dénonciation du Concordat. Il fallait
se mettre en garde contre la surprise qpie pouvait produire une voix
éloquente ou passionnée : pour cela, la Chambre se condamnait à ne
rien entendre, ou se mettait dans l'impossibilité de céder à la tenta-
tion. Ainsi faisait Ulysse lorsqu'il bouchait avec de la cire les oreilles
de ses compagnons pour les empêcher de céder au chant des sirènes,
ou lorsqu'il se faisait lier lui-même au mât du navire pour pouvoir
l'écouter impunément.
Le discours de M. Ribot a été la pièce maîtresse de la séance : il a
produit une grande impression sur la Chambre. Tout le monde sentait
que là était la vérité, et que cette vérité était dite dans la forme poli-
tique qui lui convenait. L'extrême gauche elle-même écoutait en si-
lence, et quelquefois même avec une approbation intérieure : elle
trouvait enfin dans le langage d'un homme d'État la justification de
son attitude devenue prudente en présence d'une question dont elle
apercevait, — peut-être pour la première fois, — toute la portée. Un pas-
sage de ce discours a surtout frappé l'attention : c'est celui où M. Ri-
bot, après avoir rendu Justice aux efforts heureux de M. le ministre
des Affaires étrangères pour élargir la place de la France dans le monde
et avoir applaudi à son œuvre diplomatique, s'est demandé, en reve-
nant à l'objet particulier du débat, si rien n'avait été négligé de ce
qu'on aurait pu et dû faire pour empêcher de nattre le conflit qui a
subitement éclaté.
C'est en effet pour le public, et pour le public seul, que l'explosion
«n a été subite : elle ne l'a pas été pour le gouvernement. M. Delcassé
y avait été préparé par des communications diverses dont il a donné
connaissance à la Chambre. Ces communications, comment ont-elles
718 REVUE DES DEUX MONDES.
été accueillies au moment où elles ont été faites? M. Delcassé a été
sur ce point très discret, et il semble Meai qu'il n*y ait fait aucune
réponse, comme s'il avait craint de s*engager dans une controverse
délicate sans doute, mais devant laquelle il ne fanait pourtant pas
reculer. A ce moment précis, qui sait si on n'aurait pas pu, sinon
faire admettre fpar le gouvernement pontifical le sens que nous don-
nions au voyage de M. le Président de la République à Rome, aumoins-
le lui faire comprendre ? En engageant la discussion, il y a tout lien
de croire que les objections auraient perdu de leur force et de leur
acuité. On aurait préparé ainsi le vote parlementaire qui devait clore
le débat. <' La diplomatie ne se fait pas seulement à coups de notes, à
coups de télégrammes, a dit M. Ribot ; elle se fait de prévisions, de
prévoyances, de démarches qui empêchent les choses de venir à
rextrémité fâcheuse où elles sont venues. A quoi servirait-il d'entre-
tenir un ambassadeur à Rome, si ce n'est précisément pour prévenir
ces heurts et ces apparences de rupture? » Et M. Ribot, poursuivant
ses observations, s'est demandé si ce langage qu'on peut qualifier de
préservatif et de préventif, avait été tenu à Rome, avait été tenu [à
Paris. A ses yeux, les intentions du gouvernement pontifical ne sont
pas douteuses; elles ne le sont d'ailleurs pas davantage à ceux du gou-
vernement. Le Pape ne voulait pas une rupture, même mitigée, et, si
sa note a produit cette conséquence, c'est contrairement à ses prén-
sions. Son attitude actuelle en est la preuve ; il maintient son nonce à
Paris; il laisse passer l'orage; il s'applique à tout ménager. N*était-il
donc pas possible, en s'appuyant sur ses intentions certaines, de lui
faire sentir que certaines démarches de sa part iraient à rencontre du
but qu'il se proposait d'atteindre, et créeraient une situation qui n'était
silrement ni dans ses projets ni dans ses vœux?
n fallait le tenter, et tout porte à penser qu'on s'en est abstenu. Le
Pape a cru, il a eu lieu de croire, qu'il serait tenu compte de ses obser-
vations, puisqu'on les avait accueillies sans rien dire. L'événement
seul lui a montré le contraire, et voilà comment il a été [amené à
écrire une note dont il n a sans doute pas bien mesuré les termes, en
quoi il y a eu de sa faute et de la nôtre. Le choc s'est produit parce
qu'on n'avait rien fait, ou parce qu'on n'avait pas fait ce qu'il aurait
fallu faire pour le prévenir. On aurait pu du moins atténuer d'une nuK
nière sensible la dureté du frottement. La Chambre, par la manière
dont elle a écouté M. Ribot, a montré qu'elle pensait comme lui. 11
était manifeste qu'elle regrettait l'incident et qu'elle ne l'avait pa^s.
voulu plus que le gouvernement pontifical lui-même. Si la bonna
REVUE. — CHRONIQUE. 719'
volonté était la même de part et d'autre, était-il au-deBsas des moyens^
de la diplomatie de lui donner tout son effet?
Avec ses péripéties diverses, cette séance montre que notre monde
politique n'est peut être pas tout à fait inaccessible aux bons conseils.
11 n'y a pas actuellement de majorité parlementaire pour la sépara-
tion de VËglise et de TËtat, et M. Combes ne la fera pas. Et pour-
tant nous marchons vers cette réforme; on nous y pousse; des inci-
dens comme ceux de ces derniers jours la rapprochent de nous sans
la mûrir, et risquent de la précipiter sans l'avoir préparée. Le péril
n'est pas aussi imminent qu'on l'avait craint, mais il reste grave. La
Chambre et le ministère ont reculé devant lui : seulement on ne sau-
rait méconnaître qu'ils soient sortis de la difficulté par un ajourne-
ment et par une équivoque^ ce qui ne grandit pas la première et ne
consolide pas le second. M. Jaurès ne l'avouera pas : qui sait pourtant
s'il ne regrette pas aujourd'hui d'avoir publié la note pontificale? Et
qui sait si le gouvernement ne regrette pas lui-même les suites qu'il
a données à cette publication?
11 serait temps en eSet de songer que le pape Pie X n'est pas tenu
d'avoir pour la France 1 affection très particulière que lui témoignait le
pape Léon XIII; et que, tandis que nous faisons, sans le vouloir peut-
être, ou sans le savoir, et dans un pur intérêt de parti, tout ce que
nous pouvons pour décourager sa bienveillance, d'autres que nous
travaillent dans un autre sens, et par conséquent contre nous. Si nous
nous fermous les avenues du Vatican, d'autres que nous sauront les
occuper, ou déjà les occupent, et il se pourrait que ce ne fût pas pour
y agir ou pour y parler en faveur des intérêts français. Quelle est la
nature et l'importance de ces intérêts, nos lecteurs le savent de
longue date ; mais d'autres que nous ne le savent pas moins, qui sont
attentifs à tout ce que nous faisons pour les compromettre et nous
desservir de nos propres mains. Il se pourrait aussi qu'à Rome l'éven-
tualité de la dénonciation du Concordat, et par conséquent celle de
la séparation de l'Église et de l'État en France, ne fussent pas envi-
sagées du même œil que naguère. On les redoute assurément tou-
jours, et on ne fera rien pour les provoquer : on ne fera pas tout pour
les éviter, ni même beaucoup plus ou beaucoup au delà de ce qu'on
a déjà fait. Si l'on a tort ou si l'on a raison, c'est co que nous n'exa-
minerons pas aujourd'hui. Nous croyons, pour notre part, que la
fidélité de la France n'importe pas moins au prestige et à l'autorité du
Saint-Siège qu'aux intérêts de l'Église et du catholicisme en général.
On l'a bien vu en d'autres temps. Mais ce n'est pas le lieu de nous
720 REVUE DES DEUX MONDES.
étendre sur ce sujet, et nous en retrouverons l'occasion. Ce qiie nous
ne croyons pas moins fermement, c'est que la séparation de TËglise
et de l'État serait aujourd'hui non moins funeste à TËtat qu'à Itglise.
On Ta dit depuis quelques jours et on ne saurait trop le redire. Pour
la satisfaction de quelques sectaires et de quelques théoriciens du
radicalisme, l'État y perdrait ce qu'il a de moyens d'action sur l'Église,
et, dans les conditions où se ferait la séparation, il introduirait un
germe de division et d'opposition passionnée dans un pays qui déjà
n'est que trop divisé. C'est alors que c'en serait fait de cette « unité
- morale » dont le ministère Combes a l'étrange prétention d'être le
garant, et que, depuis deux ans, il travaille à réaliser par les procédés,
hypocrites ou violens tour à tour, qu'en tout autre temps et tout autre
pays on prendrait pour la rompre. La séparation de l'Ëglise et de
l'État risquerait de rouvrir, dans notre pays, l'ère, qu'on croyait fermée,
nous ne dirons plus de la lutte et de la persécution, mais des guerres
religieuses. La Chambre l'a-t-elle compris l'autre jour ? a-t-elle craint
de prendre dans l'histoire une telle responsabilité ? s est-elle aperçue
qu'on la menait où elle ne voulait pas? qu'il était temps de s'arrêter
sur la pente ? et qu'il n'était que temps? Nous serions heureux de le
croire, et, en tout cas, jusqu'à démonstration du contraire, nous ai-
mons à penser qu'il y a eu dans ses votes quelque chose de cela! Les
intérêts parlent quelquefois plus haut que les « principes, » et il faut
s'en féliciter, quand ces intérêts eux-mêmes concordent avec d'autres
principes, de prudence, de sagesse et de modération.
Francis Charmes.
Le Direcieur-Gérant r
F. Brunetière.
UN DIVORCE
QUATBiiKS PARTIE (1)
\TI. — SILENCES
Il y a dans rÉvangile une phrase bien mystérieuse sur la
venue du Sauveur : « Il sera placé, est-il écrit, comme un signe
de contradiction. » L'histoire des peuples n'est, depuis dix-
huit cents ans, qu'un long accomplissement de cette prophétie.
Elle se réalise avec une exactitude pareille et d'une façon plus
saisissante peut-être dans d'humbles circonstances, à propos des
simples destinées individuelles, chaque fois que le problème
religieux se trouve posé, comme il venait de l'être par Gabrielle
Darras, dans ses données profondes. Il reste si vivant, ce pro-
blème, si actuel, si poignant, que les plus incrédules ne demeu-
rent jamais en face de lui dans cette indifférence que la négation
totale impliquerait. Il va ébranler dans notre être moral des
cordes secrètes et que nous ignorons nous-mêmes très souvent,
celles de nos plus lointaines, de nos plus intimes hérédités.
Nous entendons, à cet appel, s'éveiller en nous mille atavismes
latens et inconsciens, à cette voix des « morts qui parlent, »
conmie a dit fortement un grand écrivain. Que nous cédions à
cette parole ou que nous lui résistions, elle suscite en nous une
personne nouvelle, des sympathies, des répugnances, des vo-
lontés où nous ne nous reconnaissons plus. On eût certes étonné
(i) Voyez la Revw des !•' et 15 mai et du 1" juin.
TOii£ ixi. — 1904. 46
722 REVUE DES DEUX MONDES.
Darras au plus haut degré, en lui prédisant qu'un jour sa douce,
sa timide Gabrielle, si soumise d'esprit et de cœur, et par
dévouement et par faiblesse, se dresserait tout à coup contre lui,
révoltée et soutenue par une énergie irréductible. Il eût encore
moins cru que lui-même, ce jour-là, éprouverait, devant cette
créature fragile, qu'il avait tant aimée jeune fille, tant plainte
quand elle était l'épouse d'un autre, tant protégée et si tendre-
ment depuis leur mariage, un sursaut d'orgueil blessé, un mou-
vement furieux de despotisme. Dès les premiers mots de leur
tète-à-téte, l'aveu de cette dévotion renaissante l'avait boule-
versé. Il l'avait parfois appréhendée sans jamais l'admettre, et
cette tempête intérieure durait depuis des mois, et cette femme,
sa femme ^ avait pu lui cacher un tel secret I De l'apprendre
l'avait rempli d'une colère, transformée en indignation, quand
Gabrielle avait prononcé ce terrible : « Nous ne sommes pas
mariés... » Cet outrage, jeté ainsi, et par quelle bouche! à leur
douze années d'heureuse intimité, à l'honneur de leur ménage, à
la noblesse de leur foyer, lui avait fait bondir le cœur. Tout son
être avait frémi, comme sous un soufflet. Il en demeura quelques
instans étonné, au point que les mots lui manquèrent d'abord
pour répondre. Il se tenait debout devant Gabrielle, terrorisée
maintenant de ce qu'elle avait osé dire. Jusqu'ici, cette horrible
pensée que son premier mariage, celui qu'avait béni l'Église,
durait toujours, et que le second, le mariage sans sacrement,
n'était pas un mariage, n'avait jamais pris cette forme aiguë
même dans son esprit. En Tarticulant, elle avait précisé et comme
concrète un sentiment vague dont elle ne pourrait plus secouer
l'obsession. Ce fut la minute de l'émotion la plus intense que les
deux époux eussent éprouvée vis-à-vis l'un de l'autre depuis le
jour où Albert Darras était venu demander à M'* de Chambault
de refaire sa vie avec lui :
— Nous ne sommes pas mariés?... répéta-t-il enfin. Et, impé
rieusement, brutalement : — Quel est le prêtre qui t'a mis en
tête cette criminelle folie?...
— Aucun, fit-elle, en tremblant.
— Quel est ce prêtre? insista-t-il, avec un emportement où
perçait la partialité passionnée du sectaire. Il y en a uni J'ai
voulu tenir la parole que je t'avais donnée quand je t'ai épousée.
Voilà comment j'en suis récompensé! Tu es allée à Téglise
avec ta fille. Tu as causé avec des prêtres. Ib ont vu une proie
UN DIVORCB*
723
à conquérir, et une proie riche. Un d'eux a été chargé de la
besogne... Le bonheur d'un ménage cpii n'est pas leur chose,
raccord d'un homme et d'une femme qui se sont passés d'eux,
est-ce qu'ils peuvent supporter cela ? Cet homme et cette femme
seront malheureux tous deux? Ce foyer paisible, respecté, heu-
reux, sera brisé?... Qu'importe à leur fanatisme ! Ah ! que je les
hais!...
— Ne parle pas ainsi, mon Albert... supplia4-elle, tu n'en as
pas le droit. Sur quoi veux-tu que je te jure qu'aucun prêtre ne
m'a influencée?... Sur notre enfant? Tu me croiras si je te jure
sur elle. Je te le jure sur sa tête... J'ai retrouvé la foi à moi
seule, toute seule... Comment et quand? Je ne le sais pas... J'ai
vu Jeanne prier, je l'ai vue croire. Toute la piété de mon en-
fance et de ma jeunesse m'est revenue à travers ma fille. Et
maintenant, je crois. Je crois en Dieu. Je crois à TÉvangile. Je
crois à l'Église. Je crois aux saoremens. Je ne peux pas plus
m'arracher de l'esprit cee croyances que je ne peux m'arracher
des yeux cette lumière. Ppur moi, elles sont vraies, elles sont
certaines, comme ce jour... Un prêtre? Mais, si j'avais dû re^
perdre la foi, ce sont les prêtres qui me l'auraient enlevée. Je
n'en ai vu que deux depuis un an que cette crise a comn[iencé,
et chacun une demi-heure. Ils ont été si durs, si intransigeans,
même le meilleur! Ils m'auraient re jetée à tes idées, si je pouvais
y revenir. L'un d'eux était pourtant un grand savant et que tu
admires : le Père Euvrard...
— Le membre de l'Institut ? interrogea Darras, et, outré de
cette nouvelle révélation : — Le Père Euvrard s'est prêté à re-
cevoir les visites clandestines d'une femme à l'insu de son mari?
Et moi qui le mettais si à part des autres gens de son espèce 1
Moi qui, pour un peu, l'aurais plaint de tomber sous le coup des
dernières lois ! Qu'elles sont justes, ces lois, qu'elles sont sages !
Le Père Euvrard? Mais quelle infamie !.,.
— Je te répète que je ne l'ai vu qu'une fois, et une demi-
heure. Il a tellement senti, lui au$si, l'irrégularité de madémarche
qu'il m'a demandé de ne revenir qu'après t'avoir parlé de cette
visite.
— Tu lui as donc dit qi;e tu venais à mon insu? Il a bien
fallu que tu lui expliques pourquoi... Tu lui as livré les secrets de
notre ménage?...
— Mon ami, interrompit-elle douloureusement, ne pense pas
724 REVUE DES DEUX MONDES.
cela! Je ne lui ai pas prononcé ton nom. Je serais morte plu-
tôt...
— Que m'importe qu'il connaisse mon nom !... s'écria Darras.
Ce qui m'importe, c'est que tu aies pu parler à un autre homme
de choses dont tu te taisais avec moi ! C'est que tu aies fait une
visite que je n'ai même pas soupçonnée. Quand Tas-tu faite?...
Réponds ?
I — Avant-hier.
— Ainsi, gémit-il, pendant que je m'occupais de ton fils avec
tant de dévouement pour toi, pendant que je me reprochais
d'avoir à te cacher mes craintes à son endroit, pour ne pas t'in-
quiéter, toi, tu me trahissais. Oui. C'est trahir un homme, vi-
vant comme nous vivons, que de se cacher de lui. Et ce cri de la
conscience dont tu viens de parler, tu ne l'entendais pas? Tu
n'avais pas de remords de ce mensonge?...
— Moi non plus, je ne voulais pas t'inquiéter, répondit-elle.
Je savais que tu serais si malheureux de mon retour à la foi!
Et j'avais tant besoin dé communier avec ma fille!... Je voulais
me confesser...
— Tu t'es confessée?... demanda Darras. Il avait mis dans
cette question une àpreté plus haineuse encore, celle du mari
libre penseur, pour qui le confesseur n'est pas le représentant
anonyme et impersonnel du Juge invisible, mais un homme
apparu entre l'épouse et l'époux.
— Ni le Père Euvrard ni l'autre prêtre n'ont voulu recevoir
ma confession, répondit Gabrielle, dès qu'ils ont su que j'étais
divorcée et remariée.
— Tu l'avoues donc ! Ils t'ont dit que ton mariage n'était pas
un mariage! reprit Darras. Et tu les as écoutés? Et tu les as
crus? Tu les crois!...
— Tout ce qu'ils m'ont dit sur notre mariage, répondit-elle,
le catéchisme me l'avait déjà dit... Par pitié, Albert, attends,
pour me juger, que nous ayons repris cette conversation. En ce
moment, tu ne te possèdes pas. Ni moi non plus... Et j'entends
Jeanne qui descend. Qu'elle ne soupçonne rien, je t'en conjure!
Elle est si fine ; qu'elle ne devine pas ce que tu penses, jamais,
jamais! Ne touche pas h sa foi, mon ami, à cause de ce que je
viens de te déclarer... Ah! promets-le-moi !...
— Je n'ai pas deux paroles, fil Darras. C'est un principe qui
m'aura coûté cher. Mais je ne suis pas de ceux qui laissent
UN DIVORCE. 725
leurs impressions gouverner leurs idées. Je suis engagé. Je
oontinuerai à agir avec elle comme j'iai toujours agi...
Les aiguilles de la petite pendule Louis XVI placée sur la
oheminée du même style marquaient en effet midi, Theure du
déjeuner. Le soleil de ce beau jour du premier printemps, ce
tiède soleil qui avait enveloppé de sa caressante lumière, ce matin
xxième, les fiançailles de Lucien et de Berthe, assis sur le banc
solitaire des Arènes, entrait maintenant à pleins rayons dans le
petit salon où se tenait ce groupe des deux époux, jadis si unis
et menacés de la plus cruelle, de la plus i-rrémissible des sépa-
rations, celle des croyances. Ce soleil jouait sur la guipure bise
des rideaux de vitrages. Il courait sur la soie rayée de la ten-
-txire, sur la laque des meubles aux délicats motifs rubannés,
^.mix nœuds finement sculptés, frais décor déjà un peu passé, mais
g^ coquetterie attestait avec quel souci d'élégance soigneuse les
^x^oindres détails de cet intérieur avaient été disposés. Le bonheur
cj^ue cet ensemble de choses gracieuses avait longtemps encadré
ét;^t, lui, passé tout à fait, et les physionomies de Gabrielle et
A^^lbert contrastaient d'une manière bien frappante, par leur
e:3c pression tourmentée, avec la galté de cette pièce et de cette
b^ure. Cette antithèse leur fut rendue plus sensible à eux-
oaémes, par Feutrée de Jeanne qui arrivait, joyeuse, le rire aux
l^^vres, l'insouciance aux yeux, suivie de la paisible et lourde
\%}i» Schultze, Fexcellente Allemande dont le pas avait averti la
ïïière. Darras put constater aussitôt combien la remarque de
^^lle-ci sur la finesse de leur enfant était justifiée. Décidé, comme
^1 lavait promis, à ne rien laisser transparaître de ses émotions,
^1 avait ouvert un journal, et feignait de s'y absorber. Sa femme
^Occupait de son côté à ranger des pelotes dans un panier à
^Uvrage. Il ne fallut qu'un regard à la petite fille pour deviner
ÏUe son père et sa mère venaient de prendre cette attitude à cause
^*elle. Elle comprit qu'ils étaient en proie à une agitation extra-
^ï*dinaire. Ses prunelles noires traduisirent soudain une gène. Le
S^ntil bavardage où allait s'épancher son enfantine joie de vivre
^ arrêta sur sa bouche intimidée, et, après avoir embrassé ses
P^rens, elle aussi, elle essaya de se donner une contenance en
*^Uilletant un livre à gravures placé sur la table. Le relèvement
^^stinctif de sa jolie tête à une naïve question de M"* Schultze
Pi'ouva du moins à sa mère que son précoce esprit n'avait près-
726 REVUE DES DEUX MONDES.
senti qu'un seul des deux drames engagés sous le toit paternel.
— Mais où donc est allé M. Lucien? avait demandé 11m-
prudente Fraulein, Je croyais Tavoir vu rentrer tout à l'heure?
— Il a été obligé de repartir aussitôt pour une courte absence^
répondit Darras. Il avait dû, malgré son aversion pour les
mensonges d'opportunité, justifier Tabsence de son beau-fils par
le prétexte d'un voyage. De recommencer à mentir lui fut si
pénible qu'il prononça cette phrase avec une impatiente brus-
querie. L'institutrice en resta décontenancée. Puis, coupant court
à toute nouvelle demande, et comme on passait à table, le père
dit, en caressant les cheveux de sa fille : — Mademoiselle Jean-
nette aura-t-elle une bonne place au lycée cette semaine? En
quoi a-t-elle composé?...
— En cosmographie, papa, répondit l'enfant.
— Sa copie m'a paru très complète, dit M"' Schultze. Et elle
y a eu du mérite. C'est une science qu'elle n'aime guère.
— C'est pourtant une belle science, la plus belle peut-être,...
reprit Dc^rras, Mais oui, continua-fr-il, en interpellant la petite.
On t'a enseigné la mythologie, n'est-ce pas[? Quelle pauvreté que
l'Olympe antique, les Jupiter, les Apollon, les Diane, à côté de
la simple réalité telle que l'observation nous la révèle : la tare
lancée dans l'espace et décrivant, autour du soleil, cette courbe
que nous mesurons à une lieue près ; les autres planètes emportées
elles aussi, dans l'orbite de ce soleil, avec une vitesse que nous
mesurons également; ce soleil au centre de son peuple d'astres,
lui-même suspendu à l'ensemble des mouvemens de sa nébu-
leuse ; cette nébuleuse, cette poussière de soleils qui ont tous
leur cortège de satellites, occupant sa place dans l'étendue à
côté d'autres, et ainsi de suite indéfiniment, à travers l'espace
infini... quelle évocation, quelle poésie! Et quand on songe que
rhon^me, ce chétif insecte, perdu sur un coin imperceptible de
cette croûte terrestre, a pu découvrir les lois éternelles de ces
globes lumineux qui n'étaient pour lui que des clous d'or sur on
voile noir, comme on l'admire, cet homme, d'une pareille œuvre!
. Il n'avait comme outils que ses pauvres yeux et sa raison. Ds
ont suffi...
— Et comme on admire le Dieu du Symbole des Apôtres, créa-
teur du ciel etde la terre!... dit Gabri elle Darras. Dans ce discours
de son mari, elle avait démêlé, non pas un manque à la parole
donnée, mais une intention, pour elle bien inquiétante. On se
UN DIVORCE. 727
rappelle avec quel étonnement elle avait écouté le Père Euvrard
lui parler de la Religion et de la Science, comme de deux do-
maines juxtaposés, mais parallèles, différens, mais identiques en
leur fond. Elle avait trop complètement subi, et pendant trop
d'années, l'influence de la pensée de Darras pour n'avoir pas
gardé la persuasion contraire. A l'écouter, elle venait d'entrevoir
un danger qu'elle n'avait pas prévu : il allait, à partir de ce jour
et dans ses moindres conversations, nourrir l'intelligence de sa
fille d'idées scientifiques. Pourquoi? Dans l'espérance que plus
tard, placée entre la négation du surnaturel enveloppée dans ces
idées, et la foi au surnaturel enseignée par son éducation, elle
choisirait, comme lui-même avait choisi. L'appréhension de ce
redoutable travail avait arraché à la mère ce cri de protestation,
que le père ne pouvait pas relever. Un quart d'heure auparavant,
il avait renouvelé son engagement de neutralité. Il y demeura
fidèle en ne poussant pas plus avant la discussion; mais^ lors^-
que après ce déjeuner achevé dans une gène pénible, il se re-
trouva seul à seule avec Gabrielle, ce fut de cette interruption
qu'il prit texte pour rouvrir l'entretien, là oîi il l'avait laissé.
Elle constata tout de suite, avec attendrissement et un peu de
crainte, qu'il ne lui parlait plus avec la même dureté. Elle se
sentait, depuis qu'elle avait confessé sa foi, la force de résister
à toutes les violences. Gomment ne pas faiblir devant une affec-
tueuse et triste plainte? La petite fille était sortie de la chambre,
après avoir présenté son front tour à tour au baiser de sa mère
et de son père. Celui-ci commença :
— Et tu voudrais que ce Dieu dont tu as parlé tout à l'heure,
un Dieu qui aurait créé le ciel et la terre, ces myriades et my-
riades d'étoiles, un Dieu tout-puissant, souverainement bon et
souverainement juste, poursuivit de sa vengeance deux êtres
coupables, de quoi? de s'être associés pour avoir un foyer! Et,
parce que ce foyer aurait été construit en dehors de quelques
simagrées rituelles, il serait criminel? Il serait maudit?... Je me
suis mis à ton point de vue, remarque, car, pour moi, le Dieu-
personne est une dernière idole, comme l'a dit d'ailleurs un prêtre
de grand esprit que ses confrères ont poursuivi de leur haine,
bien entendu; Dieu, c'est la loi dans l'Univers, et, dans l'homme
c'est la conscience... Interroge-la, ta conscience, la vraie, celle
qui n'a pas été faussée par ta première éducation, écouté la voix
de ton cœur quand tu viens d'embrasser ton enfant par exemple^
728 REVUE DES DEUX MONDES.
et reconnais que des remords, à l'occasion d'un mariage où ta
n'as reçu et donné que du bonheur, ne peuvent pas être légi-
times. C'est une disposition morbide, à laquelle tu vas me pro-
. mettre de ne plus te laisser aller. Elle deviendrait coupable, si
elle se prolongeait...
— Tu me parles comme à une malade, répondit Gabrielle, en
secouant la tète. Je ne le suis pas. Toutes les raisons que lu
pourras me donner en faveur de notre ménage, crois-tu que je
ne me les sois pas données? Crois-tu que je ne me sois pas
rappelé, avec une protestation de tout mon cœur, chaque fois que
j*ai éprouvé ces remords, combien tu avais été bon, dévoué,
délicat, notre droiture à tous deux dans notre existence commune,
la loyauté de notre foyer, notre petite Jeanne?. . . C'étaient des joies,
de bien douces joies. Elles nous étaient défendues...
— Par la loi de TÉglise catholique, c'est vrai, reprit Darras,
du ton d'un homme résolu maintenant à ne plus s'emporter, et
qui discute un opinion pour elle-même, comme si sa propre des-
tinée n était pas en jeu. Raisonnons pourtant. Qui Ta édictée,
cette loi ? Des hommes. D'autres hommes en ont édicté une autre,
puisque le divorce est permis par notre code et par celui de
presque tous les peuples civilisés. En quoi l'interdiction, pro-
mulguée par les uns, est-elle plus respectable que l'autorisation
promulguée par les autres ? Réponds-moi sans t'exalter. Tu vois
comme je suis calme et prêt à entrer dans toutes tes idées, à les
comprendre...
— En quoi la loi de l'Église est-elle plus respectable? dit-
elle. Mais précisément parce qu'elle n'a pas été édictée par des
hommes.
— Et par qui donc?
— Par Dieu... Ah ! pardonne-moi de te rappeler ces mots de
rÉvangile qui me font si mal quand je me les répète, et je
me les répète, tous les jours, à toutes les heures, depuis tant
de mois: « Tout homme qui renvoie sa femme et en épouse
une autre, commet l'adultère. Toute femme qui quitte son mari
et en épouse un autre, commet un adultère. » Prouve-moi que
cela n'est pas écrit. Tu ne peux pas...
— Non. Mais je reprends le terme même dont je me suis
servi et que tu as relevé, je t'ai prouvé et te prouverai que les
Évangiles sont eux-mêmes des livres composés, non par Dieu,
mais par des hommes, sur un autre homme* un très grand
UN DIVORCE. 729
luuie, le plus grand des hommes, si tu veux, par la vertu, la
reté d'âme, la morale, mais un homme tout de même, et qui,
poT suite, pouvait se tromper. Et là, le sens commun démontre
qu'il s'est trompé...
— Tu m'as prouvé et tu me prouves que tu ne crois pas, et
moi, je crois, répondit Gabrielle. Je crois, comme l'apôtre, parce
que j'ai vu. Oui, j'ai vu des yeux de mon âme, celui que tu dis
n'avoir été qu'un homme, agir et vivre dans le cœur de Jeanne.
J'ai vu cette enfant grandir en perfection sous une influence qui
ne pouvait venir que d'en haut, qui supposait un esprit éclairant,
guidant, aimant son esprit. Je te l'ai dit et je l'avais dit au
Père Euvrard, la mère en moi s'est rendue à cette lumière. J'ai
compris que, si une piété comme celle de mon enfant n'était
qu'un mensonge, tout mentait au monde, et tout ne ment pas,
tout ne peut pas mentir. Ma raison se refuse à l'admettre. C'est
la raison d'une ignorante, mais le Père Euvrard, lui, n'est pas
un ignorant. Il pense comme moi, cependant, et pas sur ce point
seulement, sur l'autre aussi...
— Quel autre?... interrogea Darras, presque avec détresse.
C'était l'anxiété d'un homme frappé d'un coup si subit qu'il n'est
pas sûr d'avoir mesuré l'étendue entière de son malheur. Il tremble
de ce qui lui reste à découvrir. Une fois le premier saisissement
passé, le mari si durement outragé dans son orgueil d'homme
s'était efforcé de se reprendre. On a vu qu'il y avait réussi, et
T^'à la fin du déjeuner, il avait pu parler à Gabrielle avec dou-
^^\LT. Il s'était dit qu'il se trouvait devant une crise purement
intimentale, et sans doute d'origine nerveuse. Une extrême pa-
3nce était le meilleur remède. Cet adversaire de tous les pré-
igés avait ce préjugé-là : il était très près de confondre les
notions religieuses et l'hystérie. Cette nouvelle conversation
rec sa femme le consternait en lui montrant, dans cette pensée
longtemps modelée d'après la sienne, un système cohérent,
le conception positive, des affirmations passionnées, mais pre-
sses. A peine s'il la reconnaissait. Mais elle-même se recon-
Btissait-elle? La violente secousse de tout à l'heure avait comme
avert dans sa conscience une fissure par où se précipitait un flot
Idées silencieusement amassées dans l'arri ère-fond de son
re intime. Ainsi remuée, et à cette profondeur, à quelle extré
lîté n'était-elle pas capable de se porter? C'était cet inconnu qui
>ouvantait Darras. Que lui avait conseillé le Père Euvrard dont,
~rr
730 REVUE DES DEUX MONDES.
visiblement, le souvenir la hantait? De partir sans doute, de
quitter ce second mari, qui, pour ce prêtre bigot, et pour elle
maintenant, hélas! n'était qu'un amant sous un nom légal...
Avoir seulement à lutter contre un pareil prpjet, que cela serait
duri Aussi éprouva-t-il un véritable allégement à entendre
Gabrielle répondre :
— Nos difficultés avec Lucien... M. Euvrard les ignorait
absolument, comme moi-même. C'est en sortant de chez lui que
je t'ai retrouvé ici et que tu me les as apprises. Je n'avais donc
pas pu l'avertir. Toute ma vie je l'entendrai me les prédire...
Quand tu m'as raconté ta scène avec ce malheureux enfant, j'ai
frissonné. Le Père Euvrard venait de me l'annoncer... Tu t'ima-
gines que je rêve?... Des peines et des mères jugés et coruUunnés
par leur fiîsy des heurts meurtriers entre le beau-^père et le beau-
/ilsy des luttes horribles entre les anciens époux autour du ma-
riage de leur enfant.,. Ce sont ses mots. Je les ai tous dans ma
mémoire. Il m'énumérait les catastrophes dont il a vu fnq)pés
des ménages comme le nôtre. C'était notre histoire qu'il me
racontait. Réponds. Tout à l'heure, est-ce que Lucien ne nous
jugeait pas ? Est-ce qu'il ne nous condamnait pas ? Est-ce que
vous n'avez pas échangé l'un avec l'autre des paroles qui étaient
des coups de couteau? Elles m'entraient dans le cœur, en me
le déchirant ! Est-ce que Lucien ne t'a pas dit qu'il n'avait besoin
légalement, pour se marier, que d'un consentement, celui de son
père? Et, s'il est allé le demander en nous quittant, qu'aurai-je
à faire, sinon à recommencer la lutte avec M. de Chambault?...
Quelle lutte ! Comme elle va m'être cruelle, et tout sera réalisé
des paroles de ce prêtre, toutes les menaces, tous les châtimens !...
— Et tu ne veux pas que je pense que tu es malade?... dit
Albert, en lui prenant la main. Il l'attira d'un geste enveloppant
et protecteur auquel elle ne résista pas. — Mais c'est à moi d'avoir
de la force pour toi et de te guérir. Je te le répète, raisonne un
peu. Je ne discute ni la valeur mathématique du Père Euvrard,
ni la sincérité de sa foi religieuse. Pourtant, s'il n'avait pas dé*
ployé dans ses travaux plus de logique que dans la soi-disant
prédiction que tu me rapportes, il ne serait pas de l'Institut^
Cela prouve qu'il a, comme Renan le disait d'un de ses maîtres
de Saint-Sulpice, une cloison étanche dans l'esprit. Le géomètre
est d'un côté, le visionnaire de l'autre... Car enfin, quand Lucien
a osé me dire à propos de toi : « Elle était ma mère avant d'être ta
UN DIVORCE. 731
femme, » c'est ton second mariage qu'il nous a reproché. Tu
Taurais fait, ce second mariage, étant veuve au lieu d'être di-
vorcée, le reproche aurait été le même. Je t'aurais épousée veuve
que le caractère de ce malheureux enfant se serait heurté contre
le mien, aussi âpre ment, à l'occasion de son absurde projet...
Quant à Ce projet lui-même, raisonne encore. Lucien n'est pas
encore allé chez M. de Cbambault lui demander le consentement
que tu lui refuses. Il n'ira pas. Ce serait te faire un outrage dont
je continue à le croire incapable, même dans sa folie. Il irait,
que tu as pour toi le jugement qui te donne la garde de l'enfant...
Mai^ à chaque jour suffit sa peine. J'ai voulu te démontrer,
d'après le^ faits acquis aujourd'hui, qu'entre ton divorce et les
chagrins qui t'atteignent, il n'y a aucun rapport de cause à effet.
L'Église admet le second mariage du veuf ou de la veuve. Sans
être grand clerc, je crois me rappeler même que la proscrip-
tion de ces seconds mariages par certains théologiens a été une
hérésie. Tu aurais fait un second mariage dans ces conditions-là,
encore une fois, que le Père Euvrard n'aurait pas le droit de te
le reprocher, et tu subirais les mêmes épreuves...
— Non, répondit Gabrielle, pas lés mêmes. Lucien m'esti-
merait. Si j'avais été veuve, nous nous serions mariés religieu-
sement, et alors il n'aurait pas pu comparer le mariage que nous
avons fait et celui qu'il veut faire...
— Et qu'il ne fera pas!... interrompit Darras énergiquement.
Cette allusion de sa femme au caractère différent et certainement
supérieur qu'aurait revêtu leur mariage dans d'autres conditions
avait allumé dans ses prunelles un nouvel éclair de la fureur
indignée du matin. La force avec laquelle il affirma l'échec des
projets de Lucien fut le seul signe de ce tressaillement. Il se
dompta aussitôt, bien décidé à ne plus dévier du parti pris
d'indulgence protectrice auquel il s'était rangé par un instinct
aussi spontané, aussi rapide qu'une réaction physiologique.
Quand un homme et une femme ont vécu, comiùe ces deux époux,
dans une intiniité absolue de plusieurs années, ne se cachant
rien, ne disputant sur rien, ne faisant qu'un, la révélation d'un
principe d'irréductible divergence, soudain apparu entre eux,
produit d'abord un atroce déchirement, puis un effort immédiat
pouf se rapprocher. Avant de s'avouer qu'ils ne seront plus jamais
fondus l'un dans l'autre, ces deux cœurs essaient de se res-
saisir, de se ressouder, avec tout ce qu'ils ont gardé de tendresse.
732 AEVUE DES DEUX MONDES.
On dirait qu'ils espèrent briser, broyer, anéantir dans une suprême
étreinte morale le germe fatal qui n'a pas enoore accompli son
œuvre de désunion. A ce travail sauveur, chacun d'eux s'emploie
avec ses facultés propres. Darras s'était habitué, dans sa vie con-
jugale, à toujours traiter Gabrielle comme une créature désarmée
devant le sort et qui a besoin d'être défendue. H l'avait, en
l'épousant, défendue contre son premier mari, défendue ensuite
contre la malveillance du monde à l'égard des femmes divorcées,
défendue ces jours derniers contre son fils. Il fallait maintenant
la défendre contre elle-même. Comment? Des confidences aux-
quelles cette âme troublée venait de s'abandonner enfin, une in-
dication positive se dégageait : ce mariage de Lucien avec une
femme indigne avait donné corps aux scrupules flottans dont cette
imagination était hantée. Elle^avait vu là une vivante vérification
des menaces par lesquelles un prêtre, à tout le moins imprudent»
avait encore accru son exaltation, , au lieu de la calmer. Que ce
mariage n'eût pas lieu, que Lucien revînt à la maison, affectueux
comme autrefois, que leur existence familiale reprît, paisible,
régulière, heureuse, et l'effet disparaîtrait avec la cause. Le cau-
chemar se dissiperait, et avec lui cette crise de terreur supersti-
tieuse. Ce serait au mari de diminuer les chances du retour de la
manie religieuse : il envelopperait sa femme d'une sollicitude plus
dévouée encore, il réduirait une à une les fausses idées ravi-
vées chez elle par la rentrée, à la suite de sa fille, dans l'atmo-
sphère funeste de la dévotion catholique. La tâche serait aisée,
puisque Jeanne aurait fait sa première communion dans quelques
semaines. Darras, ayant tenu parole, serait libre de prendre
en main à son tour l'éducation de l'enfant. C'était un épisode
aussi pénible qu'inattendu, mais un épisode seulement dont leur
ménage sortirait indemne, et d'autant plus vite que cette déplo-
rable histoire de Lucien aurait été plus tôt terminée. Toutes ces
pensées, quelques-unes confuses, cette dernière très distincte,
s'étaient élevées dans l'esprit de Darras au fur et à mesure des
répliques de Gabrielle. Elles aboutissaient à cette résolution
d'empêcher à tout prix l'union de son beau-fils et de l'aventurière,
qu'il confirma en répétant : — Non. Ce mariage de Lucien n'aura
pas lieu. J'ai un moyen sûr de l'empêcher. Tu te rendras compte,
alors, quand tu auras ton fils auprès de toi, et guéri de sa folie,
que ces phrases du Père Euvrard ne signifient rien, absolument
rien. Car Lucien reviendra. J'en fais mon affaire... Et tu ne te
UN DIVORCE.
733
croiras plus punie, alors, d'une faute que tu n'as pas commise.
Tu nous verras vis-à-vis l'un de l'autre dans les mêmes termes
où nous étions autrefois. J'en fais mon affaire encore... Ce que
je te demande simplement, c'est de ne plus jamais te taire. Pense
avec moi tout haut. Je veux que tu sois heureuse comme tu
l'as été, du même bonheur complet fait d'union de nos deux
cœurs et nos deux esprits. Nous avons connu pourtant ce
bonheur. Nous le connaîtrons encore.
Il avait mis dans ces protestations un accent si convaincu,
une telle ardeur de dévouement émanait de son regard!... Ga-
brielle se laissa pour un instant et encore une fois suggestionner
par cette personnalité sur laquelle la sienne s'était tant appuyée.
L'absence totale de rancune contre Lucien qu'elle constatait chez
Darras, après une si violente altercation et où le jeune homme
s'était montré si ingrat, touchait son cœur de mère et d'épouse.
D'avoir parlé ainsi, de ûe plus porter ce poids de silence lui don-
nait, même dans sa peine, une sensation de délivrance qui se
manifesta par un mouvement de passion. Elle se jeta dans les
bras de son mari, en lui disant :
— Je t'aime ! Je ne veux plus rien savoir ! Que je sois damnée,
mais que je ne te quitte pas, jamais, jamais !...
— Tu ne seras pas damnée, répondit-il, et tu ne me quit-
teras pas... Mais, — il regarda sa montre, — le temps presse.
Il faut agir dès aujourd'hui...
— Tu vas essayer de revoir Lucien? interrogea-t-elle, et,
tremblante : — Dans son état d'excitation, j'ai peur.
— Je ne vais pas le revoir, reprit Darras. Laisse-moi seule-
ment une pleine liberté d'agir, et aie confiance... Ce mariage
n'aura pas lieu. Je m'y engage, et tu sais que je tiens mes
engagemens.
Cette confiance qu'il essayait d'inspirer ainsi, d'imposer
presque à sa femme, le mari l'avait-il lui-même [? Possédait-il
vraiment ce sûr moyen dont il avait proclamé l'immanquable
efficacité? Quand il eut quitté Gabrielle, un peu apaisée par
cette énergie d'affirmation, son visage était loin de traduire
cette certitude du succès qu'il avait moins éprouvée qu'il ne
l'avait feinte. Il avait voulu interrompre à tout prix une crise
de désespoir, trop douloureuse pour celle qui la subissait,
et pour lui, l'impuissant témoin. A peine hora>4eJa mai&on*
734
REVUE DES DEUX MONDES.
il avait pris unô voiture et s'était fait conduire place Beau-
vau, au Ministère de l'Intérieur. Dans cette campagne qu'il
était décidé & entreprendre pour tenir sa parole et empêcher
te mariage dont le contre-coup menaçait d'atteindre si profon-
dément la mère, c'était la première démarche à tenter. Il fallait
savoir, comme il l'avait dit l'avant-veille, si quelque témoignage
officiel, et pai* suite indiscutable, ne lui permettrait pas de con-
vaincre l'étudiante de mensonge. Il continuait de croire qu^elle
avait joué à Lucien une comédie dont celui-ci cesserait d'être la
dupe le jour où il tiendrait la preuve qu'elle n'avait pas eu un
seul amant, et Darras était sûr qu'il n'y avait pas eu que Méjan
dand sa vie. Toute cette histoire d'une « union libre, » contractée
entre deux consciences, par haine des lois iniques et d'une société
barbare, lui paraissait ime fantasmagorie édifiée à plaisir pour
la naïveté d'un visionnaire de vingt-trois ans. S'il eût pu prévoir
l'audace d'une telle imposture, il se fût muni d'un dossier plus
complet, dès le début. Il était temps encore de le compléter, car
l'insensé jeune homme, au cours de cette violente explication
avec ses parens, ne s'était pas départi de son caractère. 11 n'avait
pas dit : « Je veux épouser M"* Planât parce que je l'aime. » Il
avait dit : « Je veux l'épouser parce que je l'estime. » Ruiner
cette abdurde estime, ce serait du coup. ruiner ce dangereux projet
d'une romanesque réhabilitation d'une femme méconnue. Si cette
nouvelle enquête n'aboutissait pas, — l'échec après tout était
possible, quoique peu probable, — Darras entrevoyait une autre
voie à suivre, qui, celle-là, réussirait. Une offre d'argent considé-
rable déciderait sans aucun doute cette fille à lâcher sa proie. Cet
honnête homme reculait, par scrupule, devant ce marchandage
d'une conscience qu'il méprisait cependant ! L'entretien à sou-
tenir pour mener à bien une telle négociation lui répugnait trop.
Il lui avait déjà été si pénible de donner des instructions d'es-
pionnage à l'agent du Grand-Comptoir, La visite à la place
Beauvau lui fut moins dure, pour une raison qui tenait aux
côtés un peu conventionnels de son caractère. La mise en mou-
vement de la machine administrative déguisait mieux cette be-
sogne de police. Le personnage important auquel il s'adressa
lui promit qu'avant quinze jours le dossier demandé serait con-
stitué, et Darras put rentrer à son bureau, d'où il ne s'était
jamais absenté sans prévenir, durant toute sa vie d'ingénieur-
conseil. Son espérance était maintenant toute voisine de la cer-
^f^
UN DIVORCE. 735
titude simulée tout à Theure, — étant donné ses idées sur la
moralité de M"* Planât. Il n'en tomba pas moins, quand il fût
seul à sa table, devant ses papiers, dans une mélancolie si pro-
fonde qu'il fut incapable de travailler. Au cours des deux scènes
subies le matin, il venait d'être atteint à la fois des deux côtés
où son cœur était le plus tendre, le plus vulnérable. En lui
reparlant comme il avait fait, Lucien lui avait prouvé que ses
phrases de l'avant-veille n'avaient pas été l'éclat d'un simple
emportement. Elles manifestaient une disposition profonde de
son être. Elles avaient, à quarante-huit heures de distance,
jailli deux fois si naturellement de sa colère, et les deux tok
avec cet accent d'une si acre rancune, avec ce regard d'une
haine si intense! Lui-même, Darras, redevenu de sang-froid,
s'étonnait de sentir que cette rancune avait éveillé en lui un écho
qui ne s'apaisait pas. Son ménage de mari d'une divorcée avait
eu deux orgueils : il avait été fier d'avoir absolument remplacé le
vrai père auprès de son beau-fils, et, en ce moment, il éprouvait
contre cet enfant du premier lit, l'aversion animale d'un beau-père.
Ces mots du jeune homme avaient suffi : '< Elle était ma mère
avant d'être ta femme. » Darras avait été fier aussi d'avoir, dans
le divorce, fondé un foyer, égal aux plus religieux par la fusion des
âmes, la fidélité réciproque, l'intensité de la vie morale, et voici
que ce foyer ne suffisait pas à sa femme, qu'elle en méconnaissait
la qualité, qu'elle le reniait, quoi qu'elle eût dit. Y a-t-il un renie-
ment pire que le remords ? Cet homme si volontaire, qui avait
réalisé, les unes après les autres, les plus difficiles ambitions de
sa jeunesse, à force d'intelligence et de patience, ne souffrait pas
seulement dans ce double échec de ses deux plus chères idées.
11 était resté amoureux de Gabrielle, et si l'âge et Taccoutumance
avaient assagi la juvénile exaltation de cet amour, rien n'en avait
diminué l'exclusivisme passionné. De découvrir que cette âme
de femme n'était plus tout entière à lui, que des idées et des sen-
timens si intimes, si profonds, si contraires aux siens, y avaient
grandi, et, à son insu, le secouait d'un frisson de révolte et de
douljBur. C'était un élancement de jalousie, aussi aigu, aussi
perçant que celui dont il eût tressailli devant la preuve d'une
perfidie d'un autre ordre. Il voyait Gabrielle agenouillée, telle
qu'il l'avait surprise, quand il avait traîné Lucien dans le petit
salon. Cette pensée l'inondait d'une amertume inexprimable. Elle
n'offensait pas uniquement l'époux. Elle allait blesser en. lui le
736 REVUE DES DEUX MONDES.
fanatique à rebours, le doctrinaire intransigeant pour qui le ca-
tholicisme avait toujours été la grande erreur pationale, le virus
séculaire à définitivement éliminer. Âvait-il eu assez raison de
détester comme un être, comme une personne, cette religion
toujours agissante, toujours prête à surgir entre ceux qui s'en
croient le plus complètement affranchis !... Mais il ne se laisse-
rait pas expulser ainsi de son bonheur, il ne céderait pas à cette
Église d'imposture cette âme à lui, son trésor de tant d'années,
sans avoir lutté. Il lutterait et il vaincrait. Cette confiance qu'il
avait jouée tout à l'heure pour l'inspirer à Gabrielle, il acheva de
se la donner réellement par l'énergie avec laquelle il se répéta :
« Je vaincrai; » et, son collègue Delaitre, celui qui avait dû
prendre Lucien comme compagnon dans son voyage autour du
monde, étant entré dans son\ cabinet, il lui dit, avec la plus
absolue boûne foi :
— Mon beau-fils n'achève pas de se décider, mais, dans huit
jours, j'espère que je vous rendrai une réponse définitive et que
vous l'emmènerez...
Tandis que l'optimisme systématique de Darras escomptait
ainsi par avance le résultat si douteux de ses démarches au
Ministère de l'Intérieur, un travail parallèle d'espérance s'accom-
plissait dans l'esprit de sa femme, et pour aboutir au résultat pré-
cisément contraire à l'attente du mari. Il voyait, lui, dans cette
démarche, un acheminement vers la rupture du projet de ma-
riage formé par Lucien, et, cette rupture, croyait-il, guérirait
complètement les malaises de conscience que venait de lui révéler
Gabrielle. Celle-ci avait bien pensé, quand Albert lui avait parlé
en la quittant avec cette assurance, qu'il se proposait de provoquer
une enquête plus complète sur M"' Planât. Une fois seule, elle
était restée longtemps à méditer sur l'issue, et elle avait trouvé
dans ses réflexions de nouvelles raisons de se rassurer. Elle rai-
sonnait comme Darras : les protestations d'estime que Lucien
avait opposées à sa malheureuse phrase sur l'étudiante le dé-
montraient, que rinconduite de cette femme lui fût prouvée,
il romprait. Ces preuves seraient suffisantes, à la condition d'être
vraiment indiscutables. Le seraient-elles?... Gabrielle, comme
son mari encore, se dit que oui. D'ailleurs, Albert avait* peut-être
imaginé un autre procédé. Les possibilités d'une action directe,
dans la circonstance, étaient si restreintes qu'un esprit réaliste
UN DivoncE. 737
les eût bien vite épuisées. Quelle connaissance de la réalité
avait cette femme, si soigneusement préservée, depuis des années,
de tout contact avec la vie? Les mots vagues de « conseil judi-
ciaire, » d' « interdiction, » se présentèrent à sa pensée. Elle les
admit, sans les creuser, comme d'autres chances de réussite. Que
lui importait le détail d'un effort dont elle était certaine qu'il
serait dévoué, loyal et heureux, du moment qu'il était conçu et
exécuté par ce courageux et intelligent Albert? Non. Ce mariiage
de son fils n'aurait pas lieu... Elle se tendit, elle aussi, à redou-
bler en elle cette certitude. Seulement Darras s'était bien trompé
dans son calcul : la mère ne trouva dans cette probabilité de
succès qu'un aliment nouveau à cette ardeur religieuse dont il
avait rêvé d'éteindre la llamme. Entre la scène avec Lucien et le
départ de Darras, un fait s'était produit : elle avait parlé, —
parlé, c'est-à-dire obéi au Père Euvrard. Aussitôt, une éclaircie
avait apparu sur son horizon, dans le moment où il était le plus
noir. Gabrielle se rappela soudain la formule : « Vous pouvez
mériter.,. » le prudent Oratorien avait accompagné ce mot d'une
réserve, il avait ajouté : « Dans un certain sens... », pour souli-
gner ainsi la différence que la théologie catholique, si rigide à
la fois et si humaine, a toujours faite entre l'état de grâce, dont elle^
maintient l'incomparable supériorité, et l'état de bonne volonté
simplement naturelle, qu'elle entend ne pas décourager. Pour
M"** Darras, le prêtre l'avait conviée au mérite tout court, il lui
avait rappelé le droit d'une âme à obtenir ce qu'elle demande,
en vertu de la grande promesse : « Tout ce que vous demanderez
en mon nom, vous l'obtiendrez... » Elle avait mérité, comme
avait dit le prêtre, en avouant enfin ces troubles religieux qu'elle
avait tant cachés. Que son mari ne se fût pas emporté contre
elle davantage, qu'il lui fût revenu si vite après le premier sur-
saut d'étonnement et de colère, quel signe plus évident d*une
récompense accordée immédiatement à son sacrifice ! Ce n'était
plus comme la veille et comme ce matin, où elle n'avait encore
rien fait pour que sa prière valût d'être exaucée. Maintenant
que le silence était rompu et qu'Albert connaissait tout de ses
pensées, elle allait pouvoir soumettre son existence entière à
cette discipline de pieuses pratiques, même dans l'irrégularité,
que le Père Euvrard lui avait tracée. Ce n'était certes pas la
rentrée dans l'Église, l'approche désirée des sacremens, l'efface-
ment de cette faute qu'elle avait commise si aveuglément et pro-
TOMB XXI. — I90i. 47
738 REVUE DES DEUX MONDES.
longée si longtemps sans en mesurer Tétendue. C'était ^j.
même un peu de vie chrétienne, de quoi se racheter au re^
de la Bonté inônie, de quoi obtenir que les épreuves ^de ces d
nières heures ne se renouvelassent point. Que seulement Dari
réussit, comme il l'avait promis, à empêcher ce déshonoraui
ipariage, qu'il lui rendît son (ils, et ces horribles journées, te^
ipfii^ées par cette horrible scène, auraient marqué peut-être pour
elle une date de salut!
Elle avait donc passé une après-midi relativement tranquille,
qui s'acheva sur une soirée tranquille aussi, quoique imprégnée
d'une singulière et pénétrante tristesse. Après avoir parlé à son
ijfiari avec cette ouverture entière de cœur pour la première fois
depuis si longtemps, elle aurait dû, semblait-il, se sentir à l'aise
vis-à-vis de lui, d'autant plus qu'il l'avait si affectueusement
invitée à ne plus se taire. Elle allait éprouver que les ménages
qui souffrent vraiment du mal du silence ne sont pas ceux où
tes époux ne savent rien l'un de l'autre. Ce sont ceux où, con-
naissant leurs secrets réciproques, ils n'osent pas formuler avec
des mots, par crainte de se faire du mal, des réflexions qui leur
sont communes. Quel contraste avec tant de veillées, passées
dans cette même pièce, — le cabinet d'Albert, — en tête à tête,
elle, travaillant à quelque ouvrage, lui, lisant tout haut, com-
mentant un journal, discourant sur les événemens publics. Ou
bien encore, c'étaient des échanges d'idées sur quelque point
qui les intéressait également : l'avenir de Lucien, celui de Jeanne.
A cette occasion, Darras développait à sa femme ses thèses so-
ciales, qu'elle admettait alors sans les discuter. Elle se réjouis-
sait d'offrir son intelligence à son mari, comme un miroir
aimant et qu'il animait de sa pensée... Aujourd'hui, elle était
assise sur son fauteuil habituel, au coin du feu, ayant à sa portée,
sur une table mobile en forme de trèfle, la corbeille des laines
et des soies qui servaient à sa tapisserie. Son aiguille montait et
descendait le long du canevas tendu sur un métier, et elle se
forçait à ne pas lever les yeux, pour ne pas rencontrer le regard
d'Albert, qui, de son côté, assis à son bureau, laissait aller sa
plume sur le papier, sous le prétexte de mettre au courant
quelques lettres en retard. Quand le grincement de cette plam®
s'interrompait, le cœur de Gabrielle se serrait. Elle appréhendai^
une phrase qui rouvrît la discussion de cette après-midi. Lapluna^
se reprenait à écrire... De l'autre côté de la cheminée était o^^
UN DIVORCE. 739
chaise basse où Lucien se tenait jadis, quand, avant son départ
pour le régiment, il passait auprès d'eux toutes les soirées qu'ils
avaient de libres. Gabrielle contemplait cette relique de leur ancien
bonheur familial avec une nostalgie qui lui mettait des larmes
aux paupières. Elle voyait son fils en imagination auprès de
l'abominable créature qui lui avait dénaturé le cœur. Pour avoir
pris le jeune homme ainsi, cette fille avait dû lui jouer une
comédie de délicatesse qui continuait sans doute. Cette même
veillée, si péniblement solitaire pour les parens, son fils et cette
fille la passaient sans doute dans une intimité où l'honnête
femme détestait la parodie hypocrite du foyer. Elle voyait
l'étudiante travaillant, et Lucien la regardant avec cette passion
qui avait tant frappé son beau-père lorsqu'il les avait sui'pris
au restaurant. Cette rêverie se faisait précise conmie une hallu-
cination, et la mère se mettait à douter du résultat heureux des
démarches de son mari, auquel elle avait tant voulu croire. La
tentation la prenait de l'interroger. Elle n'osait pas. Elle se
contraignait, pour retrouver du calme, de penser à sa petite
Jeanne à qui elle avait fait de nouveau faire sa prière, ce soir..
Dieu ne pourrait pourtant pas ne point lui tenir compte de cette
âme d'enfant qu'elle avait défendue contre l'incrédulité du père.
Mentalement elle l'implorait, ce Dieu, du secours duquel son
âme épuisée d'émotions pouvait moins que jamais se passer. Elle
disait tout bas : « Notre Père qui êtes aux cieux, » ces syllabes
qui, murmurées par la voix fervente de Jeanne, avaient réveillé
en elle les vestiges effacés de sa piété première... Et les heures
allaient, rythmées par le balancier de la pendule qui remplissait
de son bruit, mêlé à la rumeur intermittente des voitures, le
calme de la vaste pièce, jusqu'au moment où, les douze coups
de minuit ayant sonné, la songeuse se leva presque machinale-
ment pour aller se coucher. Elle replia son ouvrage et vint à
son mari afin de lui dire bonsoir, comme elle faisait quand, re-
tenu par une besogne pressée, il restait éveillé plus tard qu'elle.
Pour ne pas troubler son repos, il allait, ces nuits-là, dormir
dans la pièce à côté de la chambre de sa femme, où le domes-
tique lui dressait un lit. Quand elle fut debout devant lui, il
parut hésiter quelques secondes à lui faire une demande qu'en
effet il n'énonça pas. Il la pressa contre lui et lui mit un baiser
8ur le front, en disant : « Si jamais nous sommes séparés vrai-
ment par la mort qui peut toujours venir, comme tu regretteras
740 REVUE DES DEUX MONDES.
de nous avoir gâté notre bonheur par des chimères!... » Puis,
comme elle ne répondait pas, il la laissa aller, se rassit à son
bureau et continua d'écrire. Quand elle eut passé le seuil de la
pièce, il se prit la tête dans les mains et demeura longtemps à
pleurer. Il ne se doutait pas qu'agenouillée au pied de son lit,
Gabrielle implorait la force de ne pas le rappeler et de réaliser
cet autre sacrifice dont elle avait fait l'offre au Père Euvrard :
« D'ici là, tout en demeurant sous son toit, je vivrai auprès de
lui comme une sœur auprès de son frère!... »
Cette impression accablante de la solitude dans le tête-à-
tête et de l'infranchissable séparation, quand on est si voisin de
corps et de cœur, est de celles qui augmentent par la durée, au
lieu de s'user. A deux époux qui ont laissé s'établir entre eux un
de ces silences douloureux, il sera plus difficile de se parler
demain qu'aujourd'hui, et après-demain que demain. De se
revoir après s'être quittés sur un mutisme si chargé de pensées
avive chez eux l'angoisse de sensibilité qui les a faits la veille se
taire et se torturer par ce supplice de la présence absente. C'est
* ainsi qu'en se retrouvant au lendemain de cette soirée où ils
s'étaient sentis comme paralysés vis-à-vis l'un de l'autre, Gabrielle
et Albert comprirent au premier regard que cette gêne du soir
précédent allait continuer. Elle avait toujours dans l'arrière-
fond de ses yeux cette flamme d'anxiété dont il savait mainte-
nant la cause. Il avait toujours dans ses prunelles, sur son front,
autour de sa bouche, cette tristesse navrée et indulgente,
reproche muet plus poignant qu'une plainte. Ils avaient l'habi-
tude, à laquelle ils se conformèrent ce matin encore, de prendre
le déjeuner de huit heures dans la chambre de M"' Darras. EUe
restait couchée, avec un plateau à pieds posé devant elle, et ses
beaux cheveux roulés dans une grosse natte, toute gracieuse dans
sa veste de lit à dentelles et à rubans, et elle racontait indéfini-
ment ses projets, petits ou grands, à son mari, pour qui la femme
de chambre dressait une petite table au chevet. Ce rite d'une
chère et vieille intimité leur fit mal à tous deux par le contraste
de nouveau rendu trop palpable entre ce qui avait été et ce qui
était. De nouveau, chacun vit distinctement l'autre sentir comme
lui-même... Mais parler tout haut de semblables émotions, est-ce
possible? Et, d'un tacite accord, ils bornèrent ce premier entretien
au point sur lequel ils étaient sûrs de s'entendre :
UN DIVORCE. 741
— n est probable que Lucien enverra, comme l'autre jour,
chercher quelques vétemens, dit Darras, je serais assez d'avis que
tu voies toi-même le commissionnaire, si je n'y étais pas.
— Pourquoi? interrogea-t-elle.
— Pour savoir exactement son adresse. Je le connais. Il est
trop fier pour se cacher. Il n'aura donné aucun ordre à cet homme
dans ce sens. Il est important que nous puissions lui faire tenir
sa pension à la fin du mois, si, d'ici là, comme il est possible,
mon plan n'a pas tout à fait réussi encore. Ce n'est rien, ces trois
cents francs par mois, c'est de quoi vivre sans s'exaspérer. Cest
surtout une preuve que sa place reste libre auprès de nous.
Mais, encore une fois, je n'en parle que par précaution. Je crois
que, d'ici là, les choses seront rentrées dans l'ordre...
Le merci ému que Gabrielle prononça une fois de plus parut
refermer le cœur du beau-père au lieu de l'ouvrir, car il sortît
presque aussitôt de la chambre. Heureusement pour elle, une très
humble, mais très précise nécessité d'agir empêcha la mère de
s'enfoncer trop avant dans ces réflexions sur le visible change-
ment de son mari à l'égard de son fils : Darras allait s'occuper du
jeune homme avec autant de dévouement et de délicatesse que
par le passé. Il ne lui avait pas pardonné. Il ne lui pardonnerait
pas. Raison de plus pour ne pas mécontenter davantage cet
homme indignement blessé ! Il savait combien il tenait à ce
qu'elle remplît strictement ses moindres obligations de femme
du monde. C'était le samedi, le jour où elle recevait. Elle voulut
considérer comme des devoirs tous les préparatifs, ordinairement
fastidieux pour elle, de cette corvée : parer de fleurs son salon,
commander le détail du goûter, s'habiller. Les heures de cette
journée se passèrent ainsi, et, pour la première fois depuis
leur mariage, Gabrielle éprouva un soulagement à tromper ainsi
par des occupations toutes matérielles, puis, durant sa récep-
tion, par des bavardages insîgnifians, la fièvre intérieure. Ils
devaient dîner hors de chez eux, ce qui lui fut un soulagement
encore, et peut-être cette détente dé ses nerfs par la distraction
forcée eût-elle abouti à une effusion au retour, si, durant ce
dîner, offert à un ministre par un sénateur de la Gauche, elle
n'eût entendu, à travers la table, malgré le brouhaha du ser-
vice et des conversations, Darras s'exprimer, sur les périls de
l'enseignement congréganiste, avec une âcreté où perçait l'amer-
tume d'une rancune personnelle. Il ne put s'empêcher de la
742 REVUE DES DEUX MONDES.
regarder après avoir parlé. Il vit qu'elle Pavait entendu. Il en
résulta que leur rentrée en coupé, le soir, fut aussi taciturne
que Tavait été la précédente veillée, plus encore, puisque au bon-
soir échangé sur le seuil de la chambre à coilcher et avant de
se séparer pour la nuit, le tnari ne prononça pas les mots de
tendre reproche sur lesquels il l'avait quittée vingl-quatre heures
auparavant... Le silence s'était épaissi entre eux...
Combien de temps se serait maintenu un état cruellement
pénible pour tous les deux, mais cpii, du moins, ne créait pas de
faits nouveaux? Ce n'est point par des jours, c'est par des se-
maines, c'est par des mois que se mesurent des crises pareilles,
et précisément dans les ménages comme celui-là, où ni l'un ni
l'autre des époux n'a de véritable tort. Du côté de Gabrielle, le
besoin de se meurtrir le cœur, de racheter, d'expier ses années
d'un bonheur défendu, — l'orgueil froissé du mari, du côté
d'Albert, et sa véritable haine pour les idées religieuses de sa
femme risquaient de prolonger indéfiniment cette meurtrière
attente. Une attente! Ni lui ni elle n'auraient su dire de quoi!...
Au samedi avait succédé le dimanche, sans autre événement
que le départ de Gabrielle pour la messe avec Jeanne, et eDe
avait pu, du trottoir de la rue du Luxembourg, en se retournant,
voir la silhouette de Darras se dessiner derrière ime fenêtre de
leur maison. Il regardait s'en aller du côté de l'église, — de la
citadelle hostile, — sa femme et sa fille, sa fille et sa femme,
tout ce qu'il aimait ici-bas, et l'honneur lui ordonnait de ne pas
s'opposer à des pratiques cpii avaient déjà mortellement blessé son
ménage I Gabrielle avait senti ce Tegard peser sur elle et la pour-
suivre jusque dans son agenouillement devant l'autel. Là, une
coïncidence où elle avait été tout près de voir un encouragement
presque sumatureU'avait pourtant réconfortée. Elle avait l'habi-
tude, familière aux personnes qui sont restées longtemps sans as-
sister aux offices, de chercher surtout dans son livre de messe les
Épitres et les Évangiles. Elle lisait d'abord ceux du jour, puis
ceux des jours précédens et suivans. Ce dimanche étant le quatrième
du carême, elle lut d'abord le morceau : « Mes frères» il est écrit
qu'Abraham eut deux fils... » puis : « En ce temps-là, Jésus passa
de l'autre côté de la mer de Galilée... » et, feuilletant à la suite,
ses yeux tombèrent sur l'Évangile du jeudi suivant qui raconte la
résurrection du fils de la veuve de Naïm. Le verset : « Et Jésus le
UN DIVORCE. 743
rendit à sa mère... » lui parut si exactement s'adapter à sa si-
tuation, qu'elle en frémit comme d'une promesse. C'était de quoi
supporter le reproche vivant que lui avait représenté l'apparition
de son mari derrière le rideau ; de quoi l'affronter lui-piôme,
sans une trop mortelle défaillance du cœur, au retour; — de
quoi subir le poids du silence le dimanche encore, tout le jour,
et, tout le jour, le lundi qui suivit; — de quoi enfin accepter,
sans révolte, une incertitude qui, par instans, doublait la tristesse
de ses actuels rapports avec Darras d'une si lancinante anxiété. Il
était resté cette après-midi du dimanche, seul. Avait-il fait une
démarche? Il ne le lui dit p^s. Le lundi, il avait été dehors le
matin et l'après-midi. Avait-il agi? Rien encore; où en était-il
de ce dessein annoncé avec une telle affirmation ? Était-il tou-
jours aussi certain qu'il allait empêcher le mariage de son bçau-
fils? Que faisait-il, ou que faisaient les personnes qu'il avait mises
en campagne?... Gabrielle aurait passionnément voulu le savoir.
Mais Sl quoi bon poser ces questions? Elle saurait la réponse
quand il serait temps; — et maintenant elle était sûre que cette
réponse serait favorable!...
Telle était sa disposition d'esprit quand, le mardi matin, c'est-
à-dire exactement quatre jours après la discussion avec Lucien,
un incident très inattendu la rappela soudain à la réalité brutale
de sa situation vis-à-vis de son fils. Une lettre lui fut remise
dans son courrier de neuf heures, d'une écriture inconnue et
frappée d'un timbre dont la vue la fit trembler de la tête aux
pieds. Elle y avait lu le nom d'une des grandes études de. Paris
dont le titulaire était le notaire de M. de Gbambault, maitre Mou-
nier. Son émotion fut si violente qu'elle eut de la peine à déchirer
l'enveloppe. Le notaire demandait simplement la permission d^
se présenter, ce mardi môme, à une heure et demie, pour entre-'
tenir M"* Darras d'une très importante affaire. Gabrielle ne s'y
trompa point une seconde. Elle courut dans le cabinet de son
mari, cette lettre à la main. Elle était si pâle qu'il prit peur, et,
oubliant ses griefs de ces derniers jours, il la saisit dans ses bras
d'un mouvement spontané où il n'y avait plus que son amour :
— Tiens I... gémit-elle, en se serrant, elle aussi, contre lui et
lui donnant la lettre. Regarde !... C'est de Lucien qu'il s'agit, de ce
mariage... Tu t'étais trompé, et moi, j'avais deviné juste. Il est
allé demander son consentement à...
'^^m^
741 REVUE DES DEUX BIONDES.
Elle s'arrêta. Le nom de M. de Chambault lui était trop durk
prononcer dans cette minute de suprême indignation contre la
démarche, pour elle bien insultante, qu'avait osée son fils. Le mou-
vement de mystique espérance qui Tavait soulevée Tavant-veille
et la veille se tournait en une épouvante du même ordre. Le châ-
timent d'en haut était là, de nouveau, comme avait dit l'Orato-
rién^ « sortant de la faute. » Son premier mari reparaissait dans
sa vie, au cœur môme du second foyer, et Darras pouvait la sentir
qui s'appuyait sur lui, qui l'étreignait de ses mains convulsives.
— Calme-toi, mon aimée, disait-il aussi tendrement que si
le tragique malentendu de cette semaine ne se fût jamais produit.
Compte sur moi pour te garder, pour te protéger... Et, lisant
la lettre : — Je ne peux pas croire que Lucien ait fait cela. Mais,
s'il l'a fait, ce coup de tête ne lui servira de rien. Je t'ai promis
que ce mariage n'aurait pas lieu, et il n'aura pas lieu... Tu re--
cevrâs ce notaire à une heure et demie, comme il te le demande, .«. ^
et je serai là. C'est à moi de prendre en main tes intérêts et de ^^me
revendiquer tes droits. Je suis le chef de la communauté. Encore ^^^e
une fois, tu verras qu'il s'agit d'une tout autre affaire. J'en suis^sr is
moralement sûr. Le reste est impossible.
Cette dénégation était trop visiblement démentie par toute^^-c
l'attitude de celui qui la formulait pour qu'elle apaisât chez la^^ J&
pauvre femme ime inquiétude dont la petite Jeanne elle-méme^^^6
s'aperçut, car, à un moment de la matinée où elles se trouvaient^ ^^^t
seules, elle embrassa sa mère avec un tel emportement que^^-^®
celle-ci en fut touchée, et, se sentant devinée et plainte par soa^:^K=i^
enfant, elle ne put retenir cette imprudente exclamation :
— Ah! ma chère fille! Tu m'aimes, toi! Tu me restes, toiI....i-- —
— Oui, je t'aime, répondit la petite; oui, je te resterai. Je^^ ^
ferai un vœu, si tu me promets de n'être plus si triste, le jour de<
ma première communion, celui de ne jamais me marier pour ne^
jamais te quitter...
viii. — l'imprévu
Était-ce là une de ces protestations exaltées comme la géné-
reuse ardeur de l'adolescence en prodigue naturellement? Ou
bien quelques phrases surprises par hasard avaient-elles fait-
travailler l'esprit de l'enfant, avertie déjà par l'absence prolongéi
et inexplicable de son frère? Toujours est-il que cet étrange rap
yi'^"v^
UN DIVORCE. 74o
port entre cette naïve preuve d'attachement îmagînée par la pe-
tite et le motif du dissentiment avec Lucien émut davantage en-
core la pauvre femme. Lorsque, h l'heure dite, on lui fit passer la
carte de M. Mou nier, elle était arrivée à un tel degré d'agitation
qu'elle en avait réellement perdu la voix. Les premiers mots par
lesquels elle accueillit le notaire et le présenta à son mari furent
énoncés d'un accent si aphone que l'homme de loi offrit de se
retirer pour revenir quand elle serait moins souffrante.
— Nous préférons, monsieur, savoir dès aujourd'hui l'objet
de votre visite, dit Darras. Vous connaissez ma qualité, mainte-
nant. C'est donc moi qui vous répondrai.
— Ce ne serait pas tout à fait correct, dit M. Mounier, après
une seconde d'hésitation, s'il s'agissait d'une démarche officielle.
Mais je ne me suis permis de demander à M""** Darras cette en-
trevue qu'à titre officieux, et je ne vois que des avantages k
m'expliquer devant vous, monsieur, quoique le sujet dont j'ai à
entretenir Madame lui soit, de par le Code, exclusivement per-
sonnel... Vous savez, n'est-ce pas, que je suis le notaire de M. de
Chambault?...
Il avait parlé avec cette courtoisie soulignée particulière aux
gens de sa profession, derrière la politesse desquels se devine si
aisément l'arme invincible, ce Code auquel il venait de faire une
immédiate allusion. Le ton cassant de l'ingénieur avait assombri,
l'éclair d'un instant, sa physionomie volontairement amène. C'était
un homme de cinquante-cinq ans, petit, aux traits menus, à
l'œil très fin derrière son lorgnon, qui avait une grande habitude
du monde, ayant toujours mené une vie de cercle et de salon à
côté de sa vie de bureau. Un peu de rougeur lui vint au visage,
mais il ne se départit pas de son accent conciliateur, même
quand Darras lui eut répondu :
— Je croyais que, d'après le Code, rien n'était exclusivement
personnel à une femme mariée. Mais voyons, monsieur, ce dont
il s'agit.
— D'un projet d'union formé par M. Lucien de Chambault,
dit le notaire, et pour lequel il devra demander le consentement
de M"' Darras.
— n a demandé ce consentement, interrompit Darras, et
nous le lui avons refusé.
— C'est ici, monsieur, insista M. Mounier, que je me vois
obligé de rappeler mon expression de tout h l'heure. Voilà un
746 REVUE DES DEUX MONDES.
des cas très rares où votre personnalité ne saurait en aaciine ma-
nière intervenir, du moins légalement... Vous m'excuserez de pré-
ciseï* ici un point, peut-être pénible. M"* Darras était divorcée
quand vous Tavez épousée. Or, le divorce n'a pas d'effet ré»
troactif. La loi peut bien déclarer la dissolution du mariage,
mais la dissolution n'est pas l'annulation. M. Lucien de Cham-
bault est le fils de M. de Chambault et de celle qui était M"* de
Ghambault et qui le redevient pour la circonstance. N'ayant
pas vîngt-cinq ans, ce jeune homme ne peut se marier qu'ea
demandant le consentement de ses parens, divorcés ou non, en
vertu de l'article 148, et sa mère n'a besoin, pour répondre à
cette demande, d'aucune autorisation.
— Soit, monsieur, rectifia Darras, M"! Darras a refusé.
— Je le savais, reprit le notaire, et c'est le motif de ma vi-
site. Je tiens d'abord à vous rappeler, monsieur, et àM"' Darras
elle-même, que ce refus de sa part n'a aucun caractère prohi-
bitif. Ce même article 148 est très net : en cas de dissentimenf
entre deux époux, la volonté du père prévaut. .
— Même si le divorce a été prononcé contre lui ? interrompît
le second mari. Et si la garde de l'enfant lui a été retirée? C'est
impossible.
— Même dans ce cas, répondit M. Mounier. Avec ou san?
la garde de l'enfant, la puissance paternelle demeure intacte.
— Gomment ! s'écria Darras. La société aura reconnu, par
ses tribunaux, qu'un père est incapable de bien élever sa fille ou
son fils, la mère se sera dévouée seule à cette éducation, et,
dans une crise aussi décisive que celle du choix d'une femme ou
d'un mari, c'est la volonté du père indigne qui décidera?...
C'est une monstruosité...
— Cet illogisme a sa logique, dit le notaire. C'est un débris
de l'ancienne loi dans la nouvelle. L'ancienne loi voulait qu'une
famille une fois fondée le fût pour toujours. En fait, même avec
le divorce, cette première famille n'est pas tout à fait détruite,
puisque le droit d'hériter continue. La puissance paternelle cor-
respond à cette permanence du droit d'hériter. C'est ce principe
de la puissance paternelle, inaliénable sauf dans certains cas par-
ticuliers de déchéance, que la loi a maintenu sous cette forme.
Elle a marqué là nettement la différence dont je vous parlais
tout à l'heure entre la dissolution et Tannulation. Il y a cepen-
dant une réserve. Le législateur a prévu le cas oti un père
UN DIVORCE. 747
indigne, comme vou6 dites, pourrait, pour se venger d'avoir
été privé de la garde de Tenfant» refuser de consentir à un ma-
riage désiré par la mère. L'article 3 de la loi du 20 juin 1896
a disposé : — S'il y a dissentiment entre des parens divorcés ou
séparés de corps, le consentement de celui des deux époux au
profit duquel le divorce ou la séparation aura été prononcé
suffira. — Si dpnc M"" Darras consentait au mariage de son fils
et que M. de Chambault s'y refusât, Tavis de M"' Darras l'em-
porterait. Mais M"' Darras refuse, le père consent. C'est le
père qui l'emporte... Peut-être estimerez- vous qu'il y a là une
contradiction et que ces diverses parties de la loi ne se tieunent
pas très bien. Vous savez que les assemblées où s'élaborent ces
soi-disant réformes du Code ne sont pas recrutées parmi les
compétences...
— La loi est la loi, monsieur, et je suis prêt à lui obéir,
quelle cpi'elle soit, répondit sèchement Darras. Il ajouta : — Je
suppose que ce préambule est pour nous annoncer que
M. Lucien de Chambault a demandé son consentement à son
père et que celui-ci le lui a accordé?..,
— En effet, monsieur, repartit le notaire. Je me suis, sur le
désir de M. de Chambault père, mon client, transporté à son
domicile, et l'acte authentique constatant qu'il accorde son con-
sentement au mariage de son fils l^ucien avec M"* Berthe Planât
est dressé. Il reste une formalité à remplir. Le Code exige qu'un
autre acte authentique soit dressé : celui, madame, qui constate
votre refus. Réglementairement, je devrais m'ètre présenté ici,
assisté d'un de mes collègues ou de deux témoins, muni d'un
acte de réquisition, et vous le signifier. Quoique cette façon de
procéder n'offre absolument rien d'injurieux, elle peut paraître
pénible. Elle risque de laisser derrière elle des rancunes. J'ai
cru devoir tenter une démarche préalable auprès de vous, en-
couragé d'ailleurs par mon client. M. de Chambault est ma-
lade, madame, très malade. Les médecins redoutent une pneu-
monie greffée sur une maladie du foie. A mon sens, et je crois
devoir vous parler en toute franchise, la fin est proche. Ce n'est
qu'une question de semaines, peut-être de jours. Il est à bout.
Quand on est si près de la mort, beaucoup de choses apparaissent
sous un angle différent. La visite de son fils, la manière dont le
jeune homme lui a parlé, les sentimens qu'il lui a montrés ont
touché le père. Il a dit oui à sa demande. Mais il s'inquiète. Il
748 REVUE DES DEUX MONDES.
ne voudrait pas que son consentement fût considéré par vous
comme un nouveau tort. Il en a eu de très grands... Il les recon-
naît... Il me semble, madame, qu'en n'opposant pas à ce consen-
tement d'un mourant, car je vous répète qu'il est condamné, un
veto d'ailleurs inutile, vous ferez un acte de charité. Je n'ai pas
le droit d'invoquer d'autres argumens. Cependant, monsieur votre
fils étant devenu mon client par le seul fait que son père me l'a
adressé, je me crois autorisé, au nom de son avenir, à souhaiter
qu'il n'entre pas dans la vie conjugale avec ce froissement très
dur pour un jeune ménage... C'est tout le sens d'une démarche
dont M. Darras voudra bien m'excuser...
La mère avait écouté ce discours sans prononcer une parole.
Ses yeux fixés sur son mari avaient tour à tour exprimé les divers
sentimens qui se succédaient dans son âme : rétonnement, quand
M. Mounier avait déclaré son indépendance vis-à-vis de ce
mari pour le consentement à donner ou à refuser; sa terreur
d'apprendre que vraiment et d'après le Code sa volonté à elle
ne comptait pour rien devant celle du vrai père; toute la douleur
de l'affection méconnue quand elle avait su que Lucien avait fait
appel à ce vrai père après tout ce qu'il savait de leur divorce ei
de ses causes; le saisissement à la nouvelle de la grave maladie
du misérable dont sa jeunesse avait été la victime, une véritable
indignation à l'idée qu'il osât lui adresser un message, fût-ce de
son lit de mort. Elle avait pu voir que des émotions bien ana-
logues passaient dans le regard de Darras. Sa physionomie s'était
seulement assombrie davantage lorsque le notaire avait parlé de
cet indestructible caractère qu'avait jadis la famille une fois fon-
dée, et de l'incohérente manière dont les. lois se font et se défont
dans la France démocratique. Il répondit pourtant d'une voix
calme, celle d'un homme qui veut arriver vite à une conclusion
positive :
— Nous n'avons pas à vous excuser, monsieur, nous avons à
vous remercier. Je suis assuré d'être l'interprète de M"* Darras,
en vous priant de répéter aux deux personnes qui vous envoient
que son refus est et restera absolu, — Gabrielle esquissa un geste
d'assentiment, — parce qu'il est fondé sur des questions qui tou-
chent à Thonneur. Je suis certain, maître Mounier, que vous les
ignorez et que votre principal client les ignore aussi. Je vous
(limande, puisque vous vous êtes fait son messager, de vouloir
bien lui transmettre mes paroles. Si vous le permettez, je vous
UN DIVORCE.
749
en donnerai le commentaire en vous renseignant exactement sur
cette M"' Planât que mon beau-fils prétend épouser...
— Il m'est impossible de vous suivre sur ce terrain^ inter-
rompit le notaire. M. de Chambault ne m'a pas communiqué
les raisons qu'il avait de consentir au mariage de son fils, et je
ne veux pas savoir celles que M""' Darras peut avoir de ne pas y
consentir. Le père reste libre jusqu'au dernier jour de révoquer
l'autorisation qu'il a donnée, et, dans ce cas-là, M. Lucien, n'ayant
que vingt-trois ans, ne pourra pas se marier avant deux autres
années. Mais faites parler à M. de Chambault par d'autres. Pour
moi, ma mission est terminée. Si votre résolution ne doit pas se
modifier, j'aurai l'honneur, madame, de me présenter de nouveau
dans les conditions que je vous ai dites. Pour vous laisser tout
le temps de la réflexion, ce ne sera pas avant huit jours...
— C'est tout réfléchi..., dit Gabrielle à son tour. Un projet qui
venait de s'ébaucher dans son esprit lui rendait l'énergie de
parler. Dans huit jours, M. Darras et moi nous penserons ce que
nous pensons aujourd'hui... Le notaire ne fut pas plutôt sorti
de la chambre que, toute pâle et résolue, elle dit à son mai*i :
— Demande si la voiture est là. C'est maintenant que le temps
presse, qu'il n'y a pas une minute à perdre. Il faut que j'aille
chez M. de Chambault, que je le voie, que je lui explique.
Lucien l'a trompé. Ce n'est pas possible qu'un père, même celui-
là, veuille un pareil mariage pour son fils. Il ne sait pas la
vérité...
— Non, répondit Darras, il ne la sait pas. J'en suis sûr aussi.
Mais ce n'est pas à toi d'aller chez lui, c'est à moi...
— Toi ? s'écria-t-elle épouvantée ...
— Oui, moi, répondit-il. Je ne supporterai pas que tu
revoies cet homme qui t'a fait tant souffrir. Je ne te le permets
pas... Elle retrouva dans son accent ce je ne sais quoi d'impé-
rieux et de dur qu'elle y avait remarqué ces derniers jours. — J'ai
acquis le droit, continua-t-il, par mes douze années de dévoue-
ment pour Lucien, d'aller défendre son avenir auprès de n'im-
porte qui. Si la maladie a vraiment donné à M. de Chambault
les sentimens que Ton vient de nous dire, il comprendra, par
ma démarche, combien la situation est grave. Le vrai moyen de
briser du coup ce mariage, le voilà. Dans une heure, il aura
révoqué son consentement. Adieu, mon amie, ne me dis rien.
Attends mon retour sans te dévorer d'inquiétude. Le danger va
750 REVUE DES DEUX MONDES.
être conjuré pour deux ans, le notaire te Ta dit. Et ce n'est pas
deux ans dont j'ai besoin pour le projet dont je t'ai parlé, c'est
de deux ou trois semaines, au plus. Tu vois bien que, s'il y a
une fatalité, elle est pour nous, puisque le hasard veut que nous
ayons été prévenus à temps. Que ce notaire n'eût pas été rhomme
scrupuleux qu'il est éyidemment, et nous n'aurions pas su com-
ment parer le coup. N'en doute pas. Il a soupçonné la vérité et
il est venu nous indiquer, dans la mesure où il pouvait le faire,
le moyeu d'agir.
— Tu as peut-être raison, dit-elle. Et, avec une tendresse où
il la retrouva, telle qu'il l'avait longtemps connue, aimante, aban-
donnée et si à lui : — Ab ! mon Albert, cours en finir, cours le
sauver, et moi, ajouta-t-elle à voix basse, moi, pardonne-
moi...
Cet adieu de Gabrielle avait fait courir dans le cœur deDarras
comme un flot si chaud et si fort, il avait cru y trouver la preuve
d'un tel retour à lui, que ce réconfort le soutint tout le temps
qu'il mit à franchir la distance de la rue du Luxembourg à la
place François-!®', où habitait Chambault. L'amertume de cette
visite venait de lui être soudain voilée jusqu'à lui être rendue
douce par ce cri d'amour après ces quatre journées d'un hor-
rible silence. Il ne comprenait qu'une chose : sa femme, sa
chère femme lui appartenait de nouveau tout entière. Ce pardon
qu'.^iîr. ii>; avait demandé, c'était le désaveu de sa folie de ces
derniers jours, le signe certain qu'elle allait rentrer, qu'elle était
déjà rentrée dans la vérité de leur ménage. Qu'Albert réussit
dans sa démarche actuelle, et la crise serait conjurée I Bien loin
de voir dans la suite des derniers événemens l'action d'un châ-
timent providentiel exercée contre leur foyer, elle y verrait,
comme il le lui avait dit, le jeu d'un hasard finalement favo-
rable. Ce serait à lui, quand il l'aurait reprise, de ne plus laisser
le fatal poison dominer cette sensibilité souffrante. Cette fiè\Te
d'espérance cessa tout d'un coup lorsqu'il se trouva devant
la maison du premier mari. Il ne la connaissait que trop bien.
Depuis qu'il avait épousé la femme divorcée d'Edgar de Cham-
bault, jamais Darras ne s'était désintéressé entièrement de cet
homme. Dans les premières années, la nécessité d'envoyer Lucien
chez lui à de certains jours avait maintenu un contact forcé.
Puis, la négligence de Chambault avait laissé tomber même ces
UN DIVORCE. 7S1
dernières relations avec son ancienne vie. On se rappelle, —
c'avait été une des justifications de M"* Darràô auprès du Père
Euvrard, — que Tinitiative du divorce était venue de lui et qu'il
s'était remarié de son côté bien avant elle. Sa seconde femtne
était morte, et il s'était, depuis ce veuvage, de plus en plus dégradé.
Ses désordres par trop avérés avaient été la cause que la mère
s'était considérée comme en droit d'interdire les visites du fils.
L'enfant avait à plusieurs reprises trouvé son père à demi ivre
et en très mauvaise compagnie. Chambault n'avait pas réclamé.
Depuis lors, les Darras n'avaient eu de lui que des nouvelles
dëiournées. Tantôt, c'était un mot dit en passant par un de ses
cousins, qui avait pris parti ouvertement pour Gabrielle et qui
continuait à la voir, même remariée. Tantôt, une simple
mention rencontrée dans un journal, à propos, de quelque dépla^-
cement à Nice l'hiver, en été à Aix-les-Bains. Chambault avait
hérité d'un oncle une seconde fortune, après avoir à peu près
complètement gâché la première, et à près de soixante ans, tl
ne cessait pas d& tenir sa place parmi les flgurans de Paris qui
s'amuse. Lucien lui faisait une visite au Jour de l'an. Il était
reçu ou n'était pas reçu, suivant l'occurrence. Mais, qu'il eût vu
ou n'eût pas vu le triste personnage, il rapportait toujours un
détail précis sur le lieu de son habitation, sur ëa présence à Paris
ou son absence, sur son humeur souvent, devenue plus inégale
encore et plus brutale avec Tâge. Pas un de ces petits détails
qui n'eût touché le successeur à cette place intime et obscure où
nous portons l'image vivante de nos vrais ennemis, — non paS
ceux contre qui nous devons lutter, qui cherchent à nous
faire du mal et à qui nous le rendons, — mais ceux dont la
seule existence nous est une douleur presque insupportable, en
dehors de tout rapport personnel, et parce qu'ils respirent. Que
de fois, par exemple, depuis que Chambault demeurait place
François-I*', Darras avait ordonné à son cocher de passer
par ailleurs, alors que le hasard d'une course l'amenait de ce
côté, et quand le chemin naturel eût été celui-là! D'autres fois,
se reprochant conmie une indigne faiblesse ce recul devant une
impression pénible, il lui arrivait de se détourner de sa route
pour traverser la petite place et dévisager la maison, une con*
struction à trois étages avec un petit jardin derrière une grille.
La porte d'entrée donnait sur la rue Jean-Goujon. Darras savait
que Chambault occupait l'entresol. L'idée de ce que pensait cet
752 revue; DES deux mondes.
homme à qui sa femme avait appartenu vierge, des images i
gardait dans sa mémoire, des droits du sang qu'il consen
malgré tout sur Lucien, le poignait, le suppliciait. Il chercliait
à se le représenter, n'ayant vu de lui que des portraits. L'appa-
rition d'un passant se dirigeant vers la porte lui faisait tres-
sauter le cœur. Il haussait les épaules, par mépris de ce qu'il
appelait, en s'en condamnant, une curiosité malsaine. La secrète
blessure n'en saignait pas moins. Qu'elle était profonde et mal
cicatrisée par le temps I II put s'en rendre compte, à la sentir se
rouvrir quand il descendit de sa voiture sous les fenêtres der-
rière lesquelles, si le notaire avait dit vrai, l'ancien bourreau
de la jeunesse de Gabrielle agonisait peut-être. Même sa mort
empêcherait-elle qu'il n'eût été le premier mari? Mais si l'ingué-
rissable jalousie du passé dont Darras avait tant souffert lui fit
un peu mal, à cette minute encore et en dépit de ses pressantes
préoccupations, elle n'empêcha pas qu'il ne marchât sans hésiter
vers la loge. Il demanda d'une voix ferme si M. de Chambault
était là, comme s'il n'eût pas su une indisposition dont la gravité
lui étajt dénoncée cependant par un sinistre indice : le sol jonché
de paille devant la maison pour assourdir le bruit de la rue.
— Monsieur le comte est chez lui, répondit le concierge,
mais il ne pourra certainement pas recevoir Monsieur. 11 était
déjà très souffrant hier, et, cette nuit, son état s'est ^core
aggravé.
— Je monterai toujours à l'appartement, fit Darras, et je ver-
rai son domestique.
Le fait que l'on n'eût donné aucune consigne à la porte était un
second indice : c'était le désarroi dont s'accompagne la survenue
inattendue d'une complication redoutable au cours d'une maladie
jugée d'abord plutôt bénigne. Quoique le ton de M. Meunier
çût préparé le visiteur à se trouver en présence d'un homme
très atteint, il jugea que la situation avait évidemment empira
d'une façon inquiétante. Était-il même temps encore de voir
Chambault, et le malade serait-il capable de soutenir un entretien
qui exigeait beaucoup de lucidité et d'énergie? C'est la ques-
tion que Darras ne put s'empêcher de se poser devant la miï^®
effarée du valet de chambre qui vint ouvrir à son coup de sati-
nette. Raison de plus pour insister, et, s'il était possible, arracb^^
le désaveu écrit de l'autorisation donnée. En admettant, ce q^^"
avait négligé de vérifier, que Lucien eût déjà fait afficher ^ '*
UN DIVORCE. 753
mairie le premier acte de publication de son mariage, la célé-
bration n'en pouvait avoir lieu que dans onze ou douze jours.
D'ici 14, Tétat du père pouvait empirer. Darras vint à bout
des scrupules du domestique en disant qu'il était envoyé par
M. Mounier, le notaire, pour une affaire très urgente, et il obtint
que cet homme allât porter sa carte. Les cinq minutes, passées
seul dans cette antichambre à attendre là réponse furent poi-
gnantes pour lui. Tîop de cvélations étaient partout éparses sur
le caractère et les mœ irs de celui dont dépendrait peut-être
l'avenir de son menace, après qu'il avait été si tristement mêlé &
son passé. Ce n'était pourtant que la banale entrée de l'apparte-
ment d'im célibataire riche, avec ce luxe un peu étalé des viveurs
d'aujourd'hui. Mais justement ces traces d'une existence d'homme
de plaisir causaient une horreur presque physique au puritain
que restait Darras. Deux tableaux d'une nudité vaguement ga-,
lante étaient pendus des deux côtés de la porte. Deux panneaux
formés par de longues glaces anciennes leur faisaient face et
réfléchissaient les taches roses des chairs peintes sur les toiles.
Il y avait aussi, sur les murs, plusieurs programmes de fêtes
sportives ou autres, soigneusement encadrés comme si les falotes
images dessinées .et coloriées dont s'illustrait la liste des diver-
tissemens promis représentaient d'intéressans souvenirs. Des gra-
vures anglaises figurant des courses d'obstacles alternaient avec
quelques grandes photographies, dont une signée, de femmes
en toilettes tapageuses, sur la profession desquelles le doute
n'était guère permis. Une panoplie de fusils proclamait les goûts
du chasseur, et une autre, en pendant, garnie de cannes, les
prétentions du vieux Beau. Des cartes de visite s'amassaient
dans une coupe. Darras en prit distraitement quatre ou cinq. Le
hasard voulut qu'il tombât sur celle d'une fille. Il y lut, écrit
familièrement au crayon : « A ce soir, à diner. » Il savait bien
que (iliambault vivait ainsi. Pourquoi cette constatation d'habi-
tudes peu délicates, mais après tout assez inoffensives, l'acca-
blait-elle d'une mélancolie, à laquelle il n'eut pas le loisir de
s'abandonner, car le valet de chambre revenait, et avec une
réponse négative :
— M. le comte aurait bien voulu recevoir Monsieur, mais
il est plus mal en ce moment, et la personne qui a été mise là par
le docteur s'y est absolument opposée.
— Je ne peux pas voir le fils de M. de Chambault? dit
TOMK zxi. — iOO^. 48
^'^"im
754 REVUE DES DEUX MONDES.
Darras qiti voulait savoir si Lucien n'était pour rien dans cet
défense.
— Il est parti, voici une heure, pour aller chez un grand mé-
decin qu'ils veulent avoir en consultation. Il ne tardera pas à
rentrer...
— Et la personne dont vous parliez et qui garde le malade?
interrogea Darras... Donnez-lui ma carte et demandez-lui si
elle veut me recevoir un instant...
Un soupçon venait de traverser sa pensée. La formule em-
ployée par le valet de chambre lui avait fait deviner qu'il s'agis*
sait d'une femme. Pourquoi cet homme n'avait-il pas simplement
dit : la garde? Darras avait aussitôt songé à l'une quelconque des
créatures dont les cartes de visite dans le plateau et les por-
traits sur les murs de cette antichambre attestaient l'intimiié
avec le maître du logis. Non I Lucien n'aurait pas supporté une
pareille présence. Il avait passé la nuit là. Il était parti à la
recherche d'un célèbre consultant. C'était donc lui qui avait pris
en main, comme il était d'ailleurs naturel, en sa qualité de fils,
la direction de cet intérieur... Si cette personne installée au
chovet du mourant, avec l'autorisation du docteur et celle du
jeune homme, était Berthe Planât, comme étudiante en méde-
cine? Pourquoi pas? Cette idée, brusquement apparue, s'était
du coup traduite en acte, par cette bien étrange demande. —
« Je suis fou, se dit Tingénieur, quand le domestique fut re-
parti dans la direction de la ohambre à coucher avec ce second
message; si c'est elle, elle ne voudra pas me voir, et, si ce n'est
pas elle, à quoi bon?... » — Cet acte impulsif était si en dehors
de son caractère, il s'accordait si peu avec ses plans qu'il en de-
meurait étonné lui-môme. En réalité, il avait obéi à un accès de
l'énen'ement que la multiplication des obstacles produit si vite
chez les hommes de son type, habitués à marcher droit à leur
but. Cette rupture de la liaison entre Lucien et cette fille lui
avait semblé si aisée ! Il avait rencontré de telles surprises, quand
il en était arrivé au fait et au prendre I Cette présence de Berthei
si vraiment elle était là, lui avait soudain représenté la chance
d'ime scène décisive. Il l'avait saisie, instinctivement, presque
follement. Était-ce lendroit, était-ce l'instant d'engager avec
elLe la négociation qu'il avait entrevue comme un des moyens
possibles d en finir? Et si ce n'était pas pour en arriver à ce
hideux mais nécessaire marchandage, quel était le sens de cette
UN DIVORCE.
755
demande d'entretien?... Le sens? Mais c'était surtout, c'était sim-
plement de se trouver enfin face & face avec son ennemie. Il sau-:
rait avec exactitude ce qu'elle voulait et jusqu'à quel point elle
le voulait. Et puis Darras subissait, sans s'en rendre compte, la
suggestion du sentiment que son beau-fils éprouvait pour-cette
femme. Pas plus que Lucien n'avait pu mépriser tout à fait son
opinion lors de leur premier confiit, il ne pouvait, lui, mépriser
tout à fait l'opinion du jeune homme. Ils s'étaient trop habitués
à s'estimer l'un l'autre. Le beau-père était bien persuadé que
Berthe était une coquine. Pourtant, au fond de lui, l'opinion
de Lucien sur elle ne le laissait pas aussi calme, aussi établi
dans sa certitude que le supposait l'implacable énergie avec
laquelle il avait conduit cette affaire. Il n'y avait là qu'un trè$
petit point de doute, imperceptible à lui-même. Ce point suf6«
sait pour cpie cette conscience, passionnément éprise de vérité,'
subit un obscur malaise, qui se changea en une irritation, toute
voisine de la colère, lorsque, le valet de chambre ayant reparu et
l'ayant fait entrer dans le salon pour y attendre la personne qu'il
avait demandée et qui allait venir, il vit arriver M"* Planât.
C'était bien elle, avec cette silhouette fine et cette physio-
nomie si à part des autres, qui l'avaient tant frappé quand il
l'avait vue assise dans la crémerie de la rue Racine à câté de
Lticien. La blouse d'infirmière, qu'elle avait passée par-dessus
son corsage, pour vaquer à sa besogne, accentuait encore le ca-
ractère presque trop grave de ce joli visage, pâli par l'étude et
qu'encadraient, comme alors, les masses de ses cheveux châ-
tains, séparés en deux bandeaux plats et toujours noués par der-
rière en un épais catogan. Ses prunelles brunes avaient leur même
regard, droit et froid dans son insistance attentive, sous lequel
les yeux de Darras avaient dû plier, lors de cette première ren-
contre, — im vrai regard de clinicien, calme et pénétrant, celui
d'un esprit qui ramasse toutes ses forces pour y voir très clair et
conformer son activité au fait, sans aucun autre souci. Berthe
était cependant bien émue à cette minute. La remise de la carte
de Darras au malade avait provoqué chez celui-ci une immédiate
excitation, qui l'avait épouvantée plus encore que la menaçante
énigme de cette visite. Quand le valet de chambre était revenu,
rapportant cette même carte et la demandant, elle, son geste
instinctif avait été celui du refus. Puis elle s'était levée pour
756 REVUE DES DEUX MONDES.
suivre le domestique. Elle n'avait pas voulu que le beau-père
de Lucien crût qu'elle avait peur de cette entrevue. Pourquoi
l'éviter? Sa conscience ne lui reprochait rien vis-à-vis de cet
homme, dont elle avait au contraire tant à se plaindre! Si
son cœur battait très fort en entrant dans le salon, elle gardait
sur son front, autour de sa bouche, dans ses yeux, cet air de
fierté qu'elle avait si souvent opposé, depuis ces cinq ans, à l'os-
tracisme de ceux qui savaient son histoire, et qui la mécon-
naissaient. Ce fut elle qui dit la première :
— Vous avez demandé à me voir, monsieur. Je vous prierai
seulement de me dire aussi brièvement que possible l'objet de
votre visite. M. de Ghambault est trop malade pour que je
puisse le laisser seul longtemps. En attendant le retour de son
fils, il n'a que moi auprès de lui.
— Je le sais, mademoiselle, répondit Darras agressivement.
Le domestique est même venu me dire que M. de Ghambault
avait désiré me recevoir et que vous aviez pris sur vous de vous
y opposer.
— Je n'ai rien pris sur moi, monsieur, répliqua Bertheavec
sa fermeté douce. Ma volonté ne compte pas, n'existe pas. Le
médecin qui traite le malade a recommandé instamment que
toutes les émotions lui fussent évitées. Il en a éprouvé une et
très forte, rien qu'à la lecture de votre nom sur votre carte. Mon
devoir professionnel le plus strict était, dans ces conditions,
d'interdire votre visite. M. de Ghambault est atteint, depuis
plusieurs semaines, d'une cirrhose alcoolique du foie. Il a eu
samedi un refroidissement et il fait une pneumonie lobaire. H
«n est au troisième jour, le plus critique. Il souffre horrible-
ment pour parler. Il a déjà eu quelques absences et il est sous le
coup d'un délire qui risquerait de l'emporter. Ces accidens ner-
veux sont, dans son état, d'une extrême gravité. Vous voyei
vous-même si, professionnellement, je le répète, je pouvais auto-
riser cet entretien.
Elle avait parlé d'une voix nette, affectant d'employer des
termes d'une extrême précision technique, comme si, au lieu de
s'adresser au beau-père hostile de son fiancé, à un adversaire
mêlé d'une si dangereuse façon au drame de sa vie, elle eût
formulé un diagnostic devant un des lits de l'Hôtel-Dreu, parmi
des étudians attentifs, dans le service du professeur Louvet.
Cette maîtrise de soi eut pour résultat immédiat d'exaspérer
jfpHf '■
UN DIVORCE. 757
l'aversion si profonde de Darras. Il lui était impossible de rien
trouver à reprendre dans cette attitude de la jeune fille, à la
fois digne et polie, distante et cependant courtoise. Mais cette
force d'hypocrisie n'était-elle pas précisément la cause de la
perdition du malheureux Lucien? Aussi fut-ce d'un ton sarcas-
tique, presque haineux, qu'il répondit :
— 11 est très malheureux seulement, mademoiselle, que ces
raisons professionnelles se trouvent coïncider d'une façon si
étonnante avec des raisons d'intérêt personnel.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Berthe. Un flot
de sang lui était monté aux joues, mais son regard demeurait si
ferme que son interlocuteur en éprouva la sorte de révolte qui
nous saisit devant certaines audaces de dénégation trop impu-
dentes. Il voulut confondre l'intrigante avec l'indiscutable vérité
des faits et il reprit, brutalement :
— Vous me coriiprenez parfaitement, et vous savez très bien
pourquoi je suis ici... Mais pour faire cesser toute équivoque, je
vais préciser à mon tour : mon beau-fils, Lucien de Ghambault,
veut vous épouser. Il a demandé son consentement à ma femme,
qui l'a refusé, et, profitant d'un article de loi mal fait, il compte
passer outre, grâce au consentement de son père. Je suis venu
savoir si ce père a été vraiment instruit des raisons qui ont dicté
le refus de M"*' Darras. J'avais tout lieu d'en douter. Je suis
très sûr maintenant qu'il ne l'a pas été. Vous me le prouvez
trop en m'empêchant d'arriver jusqu'à lui. Je saurai trouver
le moyen de Tavertir, malgré vous...
— Malgré moi?... répéta-t-elle. Vous m'accusez maintenant
de cette infamie?... De quel droit?... Les autres choses, celles que
vous avez dites à Lucien, vous pouviez croire que je les méri-
tais I Mais celle-là?... Restez, monsieur, c'est moi qui veux que
vous Testiez, jusqu'à ce que le docteur soit ici. Vous lui de-
manderez, à lui-même, de voir le malade. Qu'il vous le per-
mette, sous sa responsabilité! Moi, je ne peux pas. Vous m'ou-
trageriez plus cruellement encore que ma conscience médicale
me ferait vous répondre : « Non, vous ne verrez pas M. de Gham-
bault en ce moment... » Seulement il est affreux d'être jugée
ainsi, quand on ne fait que son devoir!...
— Et comment voulez- vous que je vous juge autrement?
s'écria Darras. L'accent de la jeune fille trahissait une si intense
souffrance, une telle sincérité, et si blessée, que le point de doute
758 REVUE DES DEUX MONDES.
avait été touché eu lui. Ilu'eu mit que plus d'à prêté h continuer :
— Vous parlez de conscience médicale. On n'a pas de con-
science dans un métier quand on n'en a pas dans sa vie... Oui
ou non, Lucien a-t-il fait ce que j'ai dit?... Oui ou non, l'a-i-il
fait avec votre assentiment? Qui sait? avec votre conseil?... Oui
ou non, vous préparez^vous à entrer de force dans une famille
qui ne veut pas de vous, et qui a des raisons trop légitimes
pour ne pas en vouloir?.,. Je n'ai pas cherché cette rencontre;
mais, puisque le hasard nous a mis en présence l'un de l'autre,
je vous aurai du moins dit ce que Lucien vous a sans doute
caché, notre résolution définitive, irrévocable, à ma femme et à
moi. Vous réussirez peut-être à épouser Lucien, quoique je sois
décidé à tout pour l'empêcher. Oui, à tout I Mais jamais, ni ma
femme ni moi, nous ne vous verrons. Jamais vous ne serez de
notre famille. Jaâiais, entendez-vous. Jamais. Vous en aurez fait
sortir Lucien, vous n'y serez pas entrée.
— Lucien ne m'avait rien caché, monsieur, répliqua-t*elle
plus douloureusement encore. Je savais votre opinion sur moi,
et celle de M""' Darras... Je n'essaierai pas de la changer... Je sais
aussi par Lucien que vous avez le culte, la religion de la justice.
Vous êtes cependant injuste, bien injuste. Mais il m'est impos-
sible de vous le démontrer... Je ne l'essaierai pas, insista-troUe
en secouant la tète avec accablement. Il y a cependant une de
vos affirmations contre laquelle je veux avoir protesté. Non,
l'idée de ce mariage n'est pas venue de moi. Non. Je n'ai pas
médité d'entrer dans votre famille... Gela, vous auriez pu l'ap*
prendre en interrogeant Lucien... Mais, c'est vrai, vous ne le
croiriez pas, même lui. Vous supposeriez que je lui ai joué une
comédie... Ah! comment prouver que je ne mens pas?...
— En renonçant à ce mariage, tout simplement, répondit
Darras. — De plus en plus, à mesure qu'avançait cet étrange en-
tretien, la véracité de son interlocutrice s'imposait à lui. Cette
évidence aurait dû, dans la logique de ses principes, désarmer
l'énergie de son opposition. Le grand bourgeois français qu'il était
resté, malgré ses théories, n'apercevait au contraire, dans cette
bonne foi possible de l'amie de son beau-fils, qu'un moyen de sé-
parer les deux jeunes gens. — Oui, insista-t-il, si vous me dites la
vérité, agissez en conséquence. Si cette idée de mariage n'est pas
venue de vous, elle doit vous faire horreur maintenant. On ne sé-
pare pas un fils de sa mère, et pour toujours. C'i^t trop coupable I
UN DIVORCE. 759
— Ce n'est pas moi qui les ai séparés, dit Berthe ; elle ré^
péta : — «Ce n'est pas moi... » Moi, non plus, je n'ai pas cherché
cette rencontre, et elle m'est plus pénible encore qu'à vous,
monsieur. Il vaut peut-être mieux en effet qu'elle se soit produite
et que vous m'ayez parlé d'une manière qui m'autorise à ne
rien ménager... Descendez en vous-même et demandez-vous si,
moi partie de sa vie, Lucien vous reviendrait, à vous et à sa
mère; s'il serait vraiment uni de cœur avec vous? Monsieur
Darras, vous savez trop que non. Vous savez que c'est vrai, ce
que je vous dis là, que c'est vrai... J'ai bien réfléchi, ces derr
nîers jours, je vous assure, j'ai bien regardé Lucien. Je l'aime.
Ah ! profondément, passionnément... Mais, si je croyais qu'il dût
être heureux par le sacrifice de cet amour, j'aurais la force de
l'accomplir, et de le quitter, pour lui. J'ai voulu le faire, et j'ai
compris que je ne devais pas le faire, parce qu'il n'a que moi...
Cette famille de Lucien dont vous me parlez, où est-elle ? Chez
vous ? Pourquoi court-il Paris alors, fou d'inquiétude, à cause
de cet homme qui agonise dans cette chambre 7 II y a trois jours,
il croyait que cet homme ne lui était plus rien. C'était son père,
avec tous les droits du père, vous en êtes convenu vous-même^
de par la loi, et, l'angoisse de son fils le prouve, de par la nature.
Quand on a deux familles, on n'en a pas; et il n'en a pas... Vous
savez que c'est vrai encore et que ce n'est pas moi qui en suis
la cause. Je m'en irais qu'il vous en voudrait seulement davan-
tage de l'avoir privé du seul cœur qui soit tout à lui. Car il est
tout à lui sans partage et absolument. Sa famille, ce sera moi,
et lui, il sera la mienne. Nous nous suffirons. C'est le mot qu'il
m'a dit quand il m'est revenu après avoir tout appris, par vous,
de ce que j'avais voulu lui cacher, pour lui encore, pour lui
toujours... J'avais tort... Je n'ai su combien il m'aimait que
depuis ce moment... Laissez-le faire sa vie, monsieur Darras...
J'irai jusqu'au bout : vous le lui devez. Êtes-vous sûr de n'avoir
pas fait la vôtre à ses dépens?...
Elle avait à peine achevé de prononcer ces phrases, si dures
pour celui qui les écoutait, qu'un incident auquel ils ne s'atten-
daient ni l'un ni l'autre vint apporter un commentaire d'une force
singulière à ces trop justes réflexions. Chacune avait blessé dans
Darras une fibre vivante, mais à chacune aussi une voix avait
répondu en lui : « C'est vrai, » par laquelle l'accusée avait com-
menté ce réquisitoire où elle s'était tout d'un coup posée en
760 REVUE DES DEUX MONDES.
accusatrice. Il allait pourtant répondre et non moins violeC^"
ment que Tautre jour à son beau-fils, quand celui-ci avait, sc^'^^
une autre forme, fait aussi le procès à son ménage de m^aiv
d'une divorcée. Un coup de timbre, dont la force et la bru=as-
querie trahissaient l'impatience nerveuse de celui qui le d(^^ii-
nait, arrêta les mots sur ses lèvres.
— C'est Lucien... dit Berthe en joignant les mains dans -^mm
geste d'angoisse qui contrastait avec sa fermeté de tout à Theu^K'e,
comme si elle n'eût plus eu son énergie lorsqu'elle n'était p^K.us
seule en jeu. Je vous en supplie, monsieur, ne vous mont^K^z
pas... Pensez où vous êtes...
— C'est à lui de penser où il est, répondit le beau-père. Je n^'ai
pas à me cacher d'être ici. Comme il se conduira, je me conduira.:»...
L'intuition de l'étudiante ne Tavait pas trompée. La voix de
Lucien se faisait entendre dans l'antichambre. Il interrogeai-^ Je
domestique qui lui ouvrit la porte du salon. Il vît celui qp»'il
avait si longtemps appelé son père, et celle qu'il appelait sa
fiancée, l'un auprès de l'autre, les yeux encore brillans, les trsfcits
encore bouleversés de ce rapide et tragique dialogue. Il esquissa
un geste d'une surprise qui aurait dû aussitôt, aprè^s la discussion
qui avait provoqué son départ de la maison maternelle, se
changer en une fureur agressive. A peine s'il regarda l'insulteur
de son amie, qui avait osé la poursuivre et le poursuivre, même
ici. L'anxiété dont il était dévoré était plus forte que le sursaut
de sa rancune. Il marcha droit sur Berthe, et comme s'il n'eût
pas aperçu Darras :
— Hé bien? demanda-t-il. Comment s'est passée cette heure?
A-t-il eu une autre crise?
— Il n'en a pas eu, répondit-elle. L'oppression est très
grande, mais il a sa pleine connaissance.
— Louvet me suit, reprit le jeune homme, je l'ai trouvé h
sa consultation. Elle finissait. J'ai prévenu l'autre docteur. Ils
seront là avant vingt minutes. Lui avez-vous fait l'injection de
morphine?
— Oui, répondit Berthe, et j'ai appliqué les ventouses. Que
pense Louvet? Lui avez-vous expliqué le cas comme je vous
l'avais dit?
— Oui, mot pour mot. Il croit que cette nuit sera très critique,
mais naturellement il ne peut pas se prononcer sans avoir vu...
Je vais près du malade... II est seul?
UN DIVORCE. 761
— Depuis dix minutes... J'y retourne aussi...
Lucien était sorti du salon, comme il y était entré, sans une
parole pour Darras, sans un regard. Berthe le suivit, après avoir
dit presque à voix basse un : « Oli ! partez, monsieur, » où fré-
missait le reste de la terreur qui l'avait saisie devant cette ren-
contre inopinée des deux hommes. Aucun événement n'en était
résulté cependant. Pourquoi? Parce qu'en ce moment et comme
elle l'avait dit, Lucien était fou d'inquiétude. Son vrai père exis-
tait seul pour lui. Celui qui l'avait élevé, et dont sa mère portait
le nom, ne comptait plus. Il avait suffi que le fils se relrouvàt
devant un mortel danger de ce vrai père, pour que la voix du
sang s'éveillât en lui, unique, souveraine, toute-puissante. Il était
revenu à Ghambault, c'étaient les termes encore de Berthe, de
par la loi et de par la nature. Cette sensation de la faillite de
son propre mariage que Darras avait eue, d'une façon si amère,
devant les remords religieux de sa femme, l'étreignit dans ce
salon du premier mari avec une telle force qu'il ne put pas sup-
porter de demeurer là plus longtemps. Le malade eût demandé à
lui parler, maintenant, qu'il eût refusé de se rendre dans cette
chambre d'agonie, par horreur d'y voir son beau-fils montrer
au moribond cette affection qu'il n'avait pas le droit de con-
damner, — le père le plus criminel reste un père, — dont il
ne devait pas s'étonner, l'approche de la mort retourne si pro-
fondément le cœur de celui qui va mourir et de ceux qui le
voient mourir I Qu'un flot de pitié eût jailli en Lucien, balayant
tout, noyant tout, et les plus légitimes rancunes et les plus justes
sévérités, comment ne pas l'en estimer? Darras était trop ma-
gnanime, à travers les étroitesses de certaines de ses idées, pour
ne pas s'incliner devant ce foudroyant renouveau de piété filiale.
Cependant c'était, de tous les sentimens constatés chez le jeune
homme durant cette funeste semaine, celui qui lui répugnait le
plus intimement, le plus absolument. A ce trouble se mélan-
geaient, pour l'accroître, ses doutes grandissans sur l'équité des
procédés qu'il avait employés vis-à-vis de Berthe Planât. Il
n'avait hésité devant aucun coup à lui porter, tant qu'il l'avait
crue une dangereuse intrigante. L'était-elle vraiment? La conver-
sation qu'elle venait de soutenir avec lui le poursuivait d'une es-
pèce de remords. Il la revoyait, et son regard si droit, si perganl.
Il l'entendait, et sa voix si franche. Si pourtant il s'était trompé
sur elle et que Lucien eût raison? Sa loyauté ne se fût point
762 REVUE DES DEUX MONDES.
pardonné de cacher à Gabrielle cet ébranlement d'une convicticm
qui n'était plus entière, et ce fut Tun de ses premiers mots,
quand, rentré à la maison de la rue du Luxembourg, il la trouFa
qui l'attendait toute fiévreuse. Elle Favait vu par la fenêtre et se
précipitait au-devant de lui à mi-chemin de l'escalier :
— Tu l'as vu? interrogea-t-elle. Qu'a-t-il répondu? Retire-
t-il son consentement?... Parle. Mais parle vite...
— Je ne l'ai pas vu, répondit-il, son état est trop grave. Mais
j'ai vu Lucien.
— Mon Dieu I Et que vous ôtes-vous dit?
— Rien. Il a fait celui qui ne me reconnaissait pas. J'ai vu
aussi M"' Planât.
— Berthe Planât, exclama la mère ! Lucien a osé installer
Berthe Planai au chevet de son père I
— Il faut lui rendre la justice qu'elle parait le soigner avec
beaucoup d'intelligence et de dévouement... J'ai causé avec elle,
reprit-il après un silence d'un instant. Ah ! ma pauvre amie, si
j*avais été injuste cependant?...
— Que veux-tu dire ? demanda Gabrielle.
— Que je l'ai trouvée bien différente de ce que j'attendais.
Fille a montré, dans les quelques minutes qu'a duré notre entre-
tien, une intelligence, une fermeté, une netteté... Enfin il faut
attendre l'enquête que l'on fait pour moi au ministère*
— Et toi aussi, tu vas prendre son parti, tourner, m'aban-
donner?... gémit la mère. Est-ce possible? Ne me dis pas que tu
consentiras jamais à ce mariage, Albert. Ce n'est pas vrai!...
S'il se fait, quelle épreuve pour moi ! quelle expiation I
— Il ne se fera pas maintenant, en tous cas, interrompit
Darras. Je rapporte de ma visite l'impression que le malade a
bien peu de jours à vivre, peut-être quelques heures... Qu'il
meure cette semaine, et son consentement n'est plus valable.
Tout alors dépendra de toi et de toi seule.
— Quelques heures, répéta Gabrielle. Est-ce possible?...
Elle avait mis dans cette exclamation tant de sérieux triste,
une si douloureuse épouvante avait passé dans ses yeux, que
Darras laissa tomber la conversation. Il avait cru saisir un signe
nouveau de l'indestructible durée du premier mariage à travers
et malgré le second. Il avait suffi que cet abject Ghambault fûl
en danger pour que son fils retrouvât en lui les plus chaudes
tendresses de sa lointaine enfance h l'égard de ce père déchu! En
UN DIVORCE. 763
était-il ainsi pour Gabriellë? L'idée de la mort possible de cet
homme avec qui elle avait vécu des années, — dnq années,
presque la moitié de la durée de son présent ménage, — réveil-
lait-elle dans sa mémoire des images qui le lui rendaient vivant?
Darras en frémit, sans se douter que les émotions subies par cette
femme, désormais vouée à une inguérissable nostalgie des choses
religieuses, étaient d'un tout autre ordre. Il ne les eût pas moins
détestées. A cette nouvelle que cette existence si bassement traî-
née dans les pires désordres allait s'éteindre, la pensée de l'autre
vie s'était tout d'uu coup offerte à Gabriellë. Ce jugement d'outre-
tombe qu'elle redoutait tant pour elle-même depuis qu'elle avait
recommencé de croire, cette âme dégradée allait l'affronter, dans
quelles conditions? Distinctement, elle avait vu la chambre de
l'agonisant, le malheureux se débattant sous l'étreinte du mal, son
fils auprès de lui, Berthe Planât, un médecin, — et pas de prêtre I
Qui donc songerait à en appeler un ? Ce ne serait pas Lucien, qui
ne croyait pas; ce ne serait pas cette étudiante dont les mœurs
révélaient assez l'absence de foi. Ce ne serait pas le médecin. Ils
en auraient choisi un qui avait les mêmes convictions qu'eux.
Ce ne serait pas le malade. Le peu de religion qu'il avait
pu avoir s'était certes usé dans sa triste vie. Il n'avait plus de
proche parent pour lui rendre ce suprême service de lui assurer
ce pardon que la bonté de Dieu réserve même au repentir de la
dernière minute. Plus de proche parent?... Et elle-même?... La
phrase qu'elle avait osé dire à Darras quand son secret lui avait
enfin échappé, n'était pas le cri de surprise d'une exaltation pas-
sagère. Devant ce Dieu, dont personne ne rappellerait la redou-
table justice au mourant, elle était toujours la femme de ce
malheureux. Si le devoir incombait à quelqu'un de procurer à
cet homme la grâce des sacremens, c'était à elle. — Oui, mais
elle portait le nom d'un autre... Elle vivait avec un autre... Elle
était, légalement, la femme d'un autre... Elle en aimait un autre...
Elle l'avait regardé, cet autre, avec une supplication au bord de
ses lèvres qu'il lui permît d'aller là-bas, d'où il venait. Et elle
s'était sentie incapable de formuler cette demande, d'en avouer le
motif surtout... Elle s'était tue... Les quelques heures passaient
cependant. Le soir avait succédé à l'après-midi, la nuit au soir...
Albert et elle étaient derechef en tête à tête dans le cabinet de
travail qui les avait vus passer des veillées si taciturnes, cette
dernière semaine. Celle-ci s'écoulait pareille » sans qu'il levât
764 REVUE DES DEUX MONDES.
les yeux d'un travail où il paraissait s'absorber; elle ajoutait des
points après des points à sa tapisserie commencée... Étsit-il
encore temps de parler seulement?... Quelques heures! Darras
avait dit quelques heures, et combien étaient déjà passées I...
Minuit allait sonner... Il était inutile de parler ce soir! Mais
demain* matin, dès la première heure, elle parlerait, et, si elle
n'en avait pas la force, elle sortirait sans avoir parlé. Elle irait
chercher le Père Euvrard. Elle l'amènerait place François-I«'...
Elle se coucha sur cette résolution et cette espérance, pour
être réveillée, le lendemain matin, par ce billet de son fils :
i< Maman^mon père est mort cette nuit. J'ai besoin de te voir^ de
te parler. Il rrCa demandé de le faire. D'après sa volorUé, ses
obsèques auront lieu dans le caveau de famille, à Villefranche-
d'Aveyron. A mon retour, je te demanderai de me recevoir. Je suis
très malheureux et je t'aime. Pense que je n ai plus que toi, » Et
il avait signé comme dans son enfance : « Ton petit, »
— Ah! gémit-elle, si j'avais parlé hier! Si j'y étais allée! Et
il est trop tard!... Je pouvais le sauver. Je ne l'ai pas fait...
C'est maintenant que je suis perdue. C'était mon mari et j'étais
sa femme. Je l'étais toujours... J'ai été trop coupable!...
Paul Bourget.
(Ira dernière partie au prochain numéro,)
LA LUTTE PACIFIQUE
ENTRE
LA FRANCE ET L'ANGLETERRE
UarrJangement qui vient d'intervenir entre la France et
l'Angleterre ne saurait être jugé qu'à la lumière du passé.
La lutte militaire entre Français et Anglais remplit six
siècles de notre histoire : elle n'a pris fin qu'avec la chute de
Napoléon. Les deux peuples ont le droit d'en parler fièrement et
sans embarras : ils lui doivent les pages les plus glorieuses de
leurs annales. C'est en luttant l'un contre l'autre qu'ils ont pris
conscience de leurs destinées : cette conscience même leur en-
seigne le respect de l'adversaire. Dans ce long duel, les condi-
tions n'étaient pas égales : tandis que l'Angleterre, retranchée
dans son lie, pouvait réunir toutes ses forces pour accabler la
France, celle-ci était obligée de faire face de deux côtés à la fois.
L'Angleterre profita de son avantage. N'ayant pu détruire la nation
française, elle s'efforça du moins d'arrêter sa croissance sur terre
et sur mer. Sa politique était de nous susciter des ennemis sur
le continent et d'avoir toujours une flotte supérieure à la nôtre.
En Europe, elle nous écarta des Pays-Bas. Dans le monde, elle
nous enleva le Canada et les Indes. Mais, à notre tour, nous lui
fîmes subir une perte sensible en favorisant l'indépendance des
États-Unis. Toute une partie du globe échappait à son hégémonie.
Les effets du Traité de Versailles se font encore sentir, et, si un
jour elle perd le Canada, elle le devra à M. de Vergennes.
La vie de Napoléon fut un perpétuel effort contre l'Angle-
terre. C'est le lien secret de toutes ses entreprises. Ce génie
766 BEVUE DES DEUX MONDES.
audacieux tâta successivement tous les points faibles de .
rivale : il voulut lui enlever, à Malte, Tempire de la Méd
ranée; en Egypte, la route des Indes; dai^s la Manche, la !éc
rite de ses côtes et Torgueilleux isolement de sa capitale ; dan»
l'Europe entière, la sûreté et la liberté de son commerce. Un seul
désavantage ruina tous ses desseins : il n'était pas maître de la
mer; dès lors, il devait succomber. Sa perspicacité ne servit qu'à
éclairer les Anglais sur leurs propres intérêts : à Malte et plus
tard en Egypte, ils suivirent les leçons de Napoléon, comme ils
avaient suivi celles de Dupleix aux Indes. Combien de fois nos
grands hommes ont-ils été les éducateurs des autres peuples et
les premiers artisans de leur fortune I
La chute de Napoléon marque l'apogée de la grandeur mili-
taire des Anglais. Aujourd'hui encore, ils vivent sur le souvenir
de Trafalgar et de Waterloo. Depuis lors, ils n'ont pas livré
une seule bataille navale, ni joué le rôle principal dans une
grande guerre continentale. Entre eux et nous, la lutte, de guer-
rière, est devenue pacifique. Mais, si les moyens ont changé, le
but est toujours le même. Jusqu'à ces derniers temps, l'abaisse-
ment de la France était resté la maxime fondamentale du cabi-
net de Londres. Aussi le combat diplomatique s'engagea-t-il
dès le lendemain dés traités de Vienne.
l
Entre l'Angleterre victorieuse et la France abattue, la com-
paraison ne semblait pas possible. Cependant la disproportion
des forces était moins grande qu'il ne paraissait au premier
abord. L'Angleterre était plus riche, la France plus économe.
L'une semblait disposer de ressources inépuisables, mais ses
capitaux, engagés dans les aiïaires, étaient à la merci des crises.
L'autre, avec des ressources limitées, se refaisait constamment
par l'épargne. L'une jouissait des avantages de la liberté, mais
elle en subissait aussi les charges : les dépenses locales, tou-
jours croissantes, gênaient l'action du gouvernenient. L'atitre
souffrait parfois d'une centralisation excessive, mais toutes l6S
forces étaient dans la main du pouvoir. L'Angleterre nous dé-
passait par son industrie, déjà vigoureuse, par l'étendue de son
commerce, par l'importance de ses colonies ; mais le territoire
de la France, plus vaste, plus uni, mieux proportionné, offr^*
LA FRANCE ET L* ANGLETERRE. 767
nn rapport plus juste entre le sol et les hommes. La grandeur
de r Angle terre était un chef-d'œuvi*e de prévoyance et d*habi->
leté, mais on y sentait Tartifice : on le sentit bien davantage
lorsque, sacrifiant résolument son agriculture àsonindustrie, elle
dut pourvoir à Tentretien d'une population qui débordait son
territoire. Elle édifiait, sur une base étroite, un immense em^
pire, plus peuplé que Tempire romain, mais dispersé sur les
deux hémisphères, et tout ce superbe édifice pouvait so^nbrer
dans un combat naval. L'assiette de la France est si solide
qu'elle résiste aux plus profonds ébranlemens, sa prospérité si
naturelle qu'elle refleurit après chaque désastre ; en sorte qu'il
suffirait d'une seule faute grave pour entraîner la ruine de
l'Angleterre, tandis que la France a pu survivre à toutes les
fautes de ses gouvememens. Qui aura toujours devant les yeux
cette fragilité de la domination anglaise s'étonnera moins de voir
cette puissance si souvent intraitable. Elle doit se montrer par-
tout la plus forte si elle ne veut tomber au troisième rang. Il n'y
a pas de milieu, pour elJe, entre la prééminence et la ruine; et
ces maximes d'État qu'on impute à son orgueil sont la condition
de sa sécurité.
Entre l'Angleterre et nous, le vieux procès continental fut
réglé définitivement par lïndépendance de la Belgique, dont la
neutralité nous console de n'avoir pas rempli notre destinée,
dans ces plaines si souvent arrosées du sang français. Mais déjà
la conquête d'Alger avait transporté la lutte sur un autre ter-
rain. Discrète d'abord et courtoise, Thostilité anglaise éclata
brusquement en 1840 à propos des affaires d'Egypte.
Dans tous les âges, l'Egypte a été convoitée par les conque*
rans. Le grand fleuve qui la féconde et qui preud sa source au
cœur même de l'Afrique, sa fertilité proverbiale, eu fout une
proie désirable; ses rives plates, aisément accessibles, eu font
une proie facile. Entre l'Asie et l'Europe, elle servit de pont à
rislam. Baignée par les deux mers, elle apparut, bien avant le
percement de l'isthme de Suez, comme le chemin naturel des
Indes. Sir Robert Peel disait au Tsar : « Nous ne laisserons
jamais s'établir sur le Nil un gouvernement trop foi*t, qui puisse
fermer la route du commerce et refuser le passage de la malle
des Indes. » Le rôle de l'Egypte dans l'économie du monde mo-
derne ne devait pas cesser de grandir. Depuis que l'Europe, aban-
donnant l'Amérique à elle-même, a tourné ses armes et son acti
»
768 REVUE DES DEUX MONDES.
vite vers TÂfrique et vers l'Asie, l'Egypte est âeveaue le centre
et comme le nœud des deux continens.
I Mais, en 1840, on pensait surtout à l'Empire ottoman: tout
conspirait à concentrer l'attention sur le Bosphore : la mémoire
encore vivace des longues guerres contre les Turcs, les ambi-
tions de la Russie, la routine d'une diplomatie pour laquelle le
monde finissait à la Méditerranée. On sait la fortune soudaine
de Mehemet-Ali, les victoires de son fils Ibrahim, le Sultan me-
nacé jusque dans Constantinople, les Russes accourant à son
secours, puis l'Europe entière soulevée contre la France qui pa-
tronnait le pacha d'Egypte, le bombardement de Beyrouth, —
et l'espèce de défaite morale qui s'ensuivit pour nous.
M. Thiers était alors premier ministre : son tort n'a pas été
de porter l'effort de la France vers l'Egypte. Il voyait très juste,
ail contraire. Form'é, comme historien, à l'école de Napoléon, il
pensait aux Indes. Mais ses moyens furent mal combinés. Déjà
faible sur mer, la France devait être sûre de l'Europe. Elle l'était
si peu, qu'en quelques heures»^ à Londres même, une coalition
se noua contre nous à l'insu de notre ambassadeur. M. Thiers,
dupe du génie de Napoléon, prétendait vaincre l'Angleterre et
conquérir l'Egypte sur le Rhin. C'était recommencer, avec des
ressources dix fois moindres, l'erreur du blocus continental. Les
projets gigantesques du grand Empereur avaient fait trembler
l'Europe, les menaces du gouvernement de Louis-Philippe ne
firent que l'irriter. Quant à notre flotte, elle n'avait pas même
osé se montrer devant la flotte anglaise. Ce n'est pas que notre
escadre du Levant fût négligeable : sir Charles Napier a dit
qu'elle était alors égale, sinon supérieure aux forces britanniques
dans la Méditerranée. Mais les Anglais, maîtres de Gibraltar et
de Malte, pouvaient sans cesse amener de nouveaux renforts et
il n'était pas en notre pouvoir de les arrêter.
Quatre ans plus tard, un jeune officier de marine publiait,
sur les forces navales de la France, une « note » (i) qui fit*beai]-
coup de bruit. Supposant une guerre avec l'Angleterre, tout en
se défendant de la vouloir, il établissait l'insuffisance de notre
flotte et dénonçait la négligence de l'administration de la ma-
rine. Cet enfant terrible n'était autre que le prince de Joinville.
Pour toute réponse, on le mit à la tête d'une escadre, mais on
(1) Voyez dans la Revue du 15 mai 1844 rarllcle intitulé : Notes sur VÊtat des
forces navales de la France.
LA FRANCE ET l'aNGLETERRE. 769
n'augmenta pas cette escadre d'une seule unité. M. Guizot disait
qu'il fallait occuper les princes trop actifs pour les empêcher de
se livrer à « leurs fantaisies (1). »
La crise de 1840 pesa sur tout le reste du règne. Il ne restait
plus qu'à se mettre à la remorque de l'Angleterre, puisqu'on ne
pouvait se mesurer avec elle. M. Guizot crut faire merveille en
inventant Ventente cordiale. Le premier effet de cette entente fut
d'arrêter net les armes victorieuses du maréchal Bugeaud sur la
frontière du Maroc. Lord Aberdeen disait à notre chargé d'af-
faires : « Je ne voudrais pas créer des difficultés à M. Guizot,
mais, de vous à moi, soyez sûr que l'occupation définitive d'un
point quelconque de l'empire marocain par la France serait for-
cément un casus belli{2). » Qu'aurait dit de plus le noble lord, si
nous avions été des ennemis?
Nous ne pouvions plus désormais faire un pas ^ans la permis-
sion de l'Angleterre. Déjà elle avait occupé Singapour (1836),
Àden (1839), jalonnant de ses postes tous les défilés maritimes,
comme jadis les barons du moyen âge élevaient leurs forteresses
dans l'étranglement des vallées; maîtresse des principaux pas-
sages, elle nous abandonnait à contre-cœur quelques lambeaux
d'Afrique. Nous essayâmes de nous dédommager dans le Paci-
fique. Là, loin des routes fréquentées, nous espérions que l'Angle-
terre ne nous suivrait pas. Elle veillait cependant : la Nouvelle-
Zélande, où nous pensions nous installer dès 1839, nous fut
« soufflée » à la suite d'une indiscrétion. Nous allâmes encore
plus loin, nous nous fîmes plus petits. Cherchez sur la mappe-
monde ces archipels minuscules qu'on appelle les iles Marquises
et les îles de la Société. C'est là qu'en 1842, l'amiral du Petit-
Thouars planta notre pavillon. Il y rencontra la Grande-Bretagne
sous la forme d'un aventurier biblique qui nous disputait les
faveurs de la reine Pomaré. L'affaire Pritchard faillit un instant
allumer la guerre entre deux grands pays. La France dut
indemniser ce Pritchard et encore faire des excuses.
Il n'est pas une année de cette fameuse entente qui n'ait été
marquée par quelque incident du même genre. Le gouvernement
français, talonné par l'opposition, appréhendait le succès de nos
armes comme autant de causes d'embarras. L'opinion, moins
molle qu'aujourd'hui, prenait feu à tout propos et accusait la
(i) Thurean-Dangin, Histoire de la monarchie de Juillet ^i. V, p. 371 et suivantes.
(2) Ibid., t. V, p. 388.
TOMB xn. — 1904. 49
770 REVUE DES DEUX MONDES.
complaisance des ministres, parfois avec plus de passion que di
justice. On protestait contre le droit de visite que rAnglelerrd
s'arrogeait sur les navires de toutes les nations, mais on aurait
mieux fait de voter les fonds pour armer des croiseurs qui au-
raient rétat)li Tégalité.
Les ministres du Roi faisaient de louables efforts pour conci*
lier la dignité de la France avec une situation dont ils conaai»»
saient les points faibles;. mais ils n'avaient qu'une vue intermit-
tente des grands intérêts du pays. Leur âme était ailleurs. Comme
la plupart des politiques du temps, ils ne voyaient en Europe que
des conflits de doctrine. Ils subissaient ainsi l'influence de la
Révolution, alors même qu'ils prétendaient la combattre. Pour
M. Guizot, l'Europe tout entière était un vaste parlement, dont
il occupait le centre, avec Metternich à droite et Mazzini à Kex—
trème gauche. Le réveil des nationalités n'était à ses yeux qu'une
manifestation de l'esprit révolutionnaire. Mais déjà grandiss^ent
dans l'ombre im Gavour, un Bismarck qui sauraient enrégimenter
la doctrine au service de la raison d'État. Quant aux Wellington
ou aux Palmerston, s'ils n'échappaient pas toujours à l'illusioiB.
commune, si, selon le mot du duc de Broglie, ils cédai^it sou^
vent à la fatuité diplomatique, ils retrouvaient toute leur luci— -
dite dans les questions vitales : nous en avions fait la duro
épreuve en Egypte.
II
Cependant rien n'était encore compromis. Le gouvernement-
de Louis-Philippe laissait les ressources de la France intactes*.
En face de la Prusse naissante, de l'Autriche vieillie, de la Russie
lointaine, elle était encore la première nation du continent. Ello
occupait fortement l'Algérie, où, dans la paix générale, son
armée avait eu l'occasion de s'aguerrir. Les finances étaient
bonnes. Le fardeau écrasant qu'elle supporta plus tard sans
fléchir montre qu'elle aurait pu dès lors, en s'imposant des
sacrifices bien moindres, se donner une marine presque égale à
celle de l'Angleterre. Il ne lui manquait qu'un gouvernement
prudent et ferme. Après le court intermède d'une république
étouffée dans son berceau, elle s'abandonna aux rêveries d'un
visionnaire. L'exemple de Napoléon III est unique dans l'histoire.
Certes, on a vu bien des princes qui, par indolence ou par aveu-
LA FRAN<:E et l' ANGLETERRE. 771
glement, négligeaient la chose publique; il était réservé à notre
âge d*en produire un qui, de parti pris et par système, agissait
contre son propre intérêt. Ses complaisances passaient l'espoir
des ambassadeurs étrangers. Ils venaient pour négocier , on les
irenvoyait comblés. Ils proposaient un marché, on leur offrait
un cadeau gratuit. On les avait vus arriver inquiets, le front
soucieux; on les voyait repartir légers, la mine épanouie. Cet em-^
pressement à se dépouiller avait quelque chose de déconcertant,
tl finit par tromper les calculs des Anglais eux-mêmes, gens pra-
tiques, qui, ne donnant rien pour rien, mesurent difficilement
la folie des autres.
Ce fut d'abord une véritable lune de miel. L'Angleterre
n'avait qu'un signe à faire : la France était h ses ordres. Nous
n'avions cfu'une alliée naturelle, la Russie; le premier soin de
l'empereur fut d'unir ses armes à celles de l'Angleterre pour
l'affaiblir. En rainant Sébastopol et en fermant les détroits, nous
écartions de la Méditerranée la seule marine qui eût pu nous
fournir l'appoint nécessaire pour balancer la supériorité mai*i*
time des Anglais. Les Russes, attirés vers l'Asie, n'auraient jamais
gêné nos mouvemens; mais ils nous auraient aidés à maintenir
les communications libres. La Grande-Bretagne isut nous per-
suader qu'il fallait faire tuer cent mille Français pour mettre le
sceau à son empire.
Après ce beau fait d'armes, l'alliance de la Russie restait en-
core possible, au moins sur terre. Napoléon se l'aliéna pour ja-
mais en témoignant à la malheureuse Pologne des sympathies
aussi indiscrètes qu'inutiles.
Le percement de l'Isthme de Suez était, en soi, une grande
idée; mais il fallait être maître de l'Egypte. On pouvait encore le
devenir : malgré les événemens de 1840, notre situation était con-
sidérable sur les bord; du Nil. Les Anglais prirent peur et s'op7
posèrent de tout leur pouvoir à l'entreprise de Suez. Ils ne nous
croyaient pas assez simples pour leur livrer la clé de la porte que
nous voulions ouvrir. Napoléon ouvrit la porte, mais il ne prit
aucune précaution pour en surveiller les abords. Une fois de
plus, nous avions travaillé pour autrui.
Il restait une faute à commettre dans cette Méditerranée qui
nous échappait de plus en plus : c'était d'y susciter une puis-
sance jeune, ambitieuse, un Etat de notre sang, si l'on peut dire,
que toutes ses traditions devaient pousser vers l'Afrique^ et que
f .^'""'^'^P'PII^
772 REVUE DES DEUX MONDES.
sa faiblesse relative mettait dans la clientèle de l'Angleterre.
Napoléon n'y manqua pas. Aux applaudissemens de cette France
aussi imprévoyante que généreuse, il brisa les chaînes de l'Italie.
Sur le continent, la politique de l'Angleterre devenait singu-
lièrement facile. Elle n'avait pas besoin, comme autrefois, de
nous créer des* embarras. Spontanément, l'Empereur s'engageait
à fond dans les affaires d'Europe sans en retirer d'autre profit que
l'honneur. A Londres, on fermait les yeux sur les agrandisse-
mens de la Prusse. Tout semblait bon pour enrayer les progrès
de la France. Pourtant, à la longue, l'Angleterre s'alarma de
ce marchandage de territoires qui se brassait en Europe. Napo-
léon III pouvait se faire payer ses bons offices. On parlait de la
rive gauche du Rhin, de la Belgique même. Le prince de Bis-
marck exploita habilement cette inquiétude. Le cabinet de
Londres, prenant au sérieux !un projet de partage qui avait été
dicté par Bismarck lui-môme, ne fit rien, en 1870, pour nous
arrêter sur les bords de l'abîme. Au contraire, il nous porta le der-
nier coup après la défaite, en paralysant les efforts des neutres.
Ce fut une lourde faute. La seule excuse des ministres an-
glais, c'est que la rapidité de notre chute les prit au dépourvu. Ils»
n'avaient point eu le temps de modifier leurs maximes de gou-
vernement. Ils se crurent revenus aux beaux jours de 1815. Sedam.
leur parut une sorte de Waterloo moins coûteux, dont la Grande —
Bretagne devait être la première à recueillir les fruits. N'était-c^
pas la tradition nationale?
Ils se trompaient. La vraie tradition anglaise, celle des Guil —
laume III et des Pitt, consistait à tenir la balance de l'Europe en^
empêchant un seul État de prévaloir. Or, derrière la France
abattue, se dressait un nouvel État beaucoup plus redoutable.
Par l'étendue de son territoire, par l'essor de sa population, pax*
la vigueur d'une renaissance longtemps comprimée, par l'esprit
méthodique mis au service de l'industrie, l'Allemagne allait
ouvrir une nouvelle et large brèche dans le monopole commercial
de l'Angleterre. Celle-ci commettait une erreur semblable à celle
du gouvernement de Louis XV, prolongeant au delà des limites
nécessaires la lutte contre la maison d'Autriche. Ses préventions
contre nous ï'avaient aveuglée. Son intérêt était bien que la
France ne fût pas trop forte sur terre et sur mer, mais non
qu'elle devînt incapable de contre-balancer ses voisins, et encore
moins qu'elle se jetât dans les bras de la Russie.
LA FRANGE ET L* ANGLETERRE. 773
III
Le coup de to.mierre de 1870 renversa tout ce qui subsistait
de l'ancienne politique européenne. Ce fut comme un éclair
brusque qui dissipe les nuages des fictions complaisantes, et
illumine jusque dans ses replis le sol tourmenté des nations, le
torrent impétueux des ambitions cachées. Tant d'illusions, sur
lesquelles on vivait depuis un demi-siècle, se résument dans le
mot d'équilibre! Le système de 181 S consistait à maintenir les
peuples dans leurs frontières ou à les y faire rentrer, quand ils
en sortaient. Mais celles de la France étaient entamées; le tor-
rent était déchaîné, nul ne pouvait prévoir où il s'arrêterait.
Pendant plus de dix ans, on vécut dans des transes continuelles;
et, ces dix aqs passés, il fallut encore s'armer jusqu'aux dents
pour rester à peu près tranquille. Non, ce n'était plus cette
Europe, sommeillant à l'ombre des institutions parlementaires,
jetant de temps en temps des regards distraits sur les autres
parties du monde, et dont on disait volontiers qu'elle avait
atteint l'âge de la retraite! Les peuples étaient au contraire en
pleine effervescence et leurs appétits réveillés débordaient à
l'Orient et à l'Occident. Comme après le partage de la Pologne,
chacun s'emparait de ce qui lui convenait le mieux. La Russie
reprenait le chemin de Constantinople. L'Autriche, poussée par
TAUemagne, mettait la main sur deux provinces de l'empire
turc. Des conflits de doctrine de 1830, des effusions sentimen-
tales de 1848, il n'était plus question. L'âpre génie d'un Bis-
marck semblait souffler sur toute la planète, et les chefs d'État
jouaient au Machiavel comme ils s'essayaient à porter le casque
à pointe. .
Que faisait cependant l'Angleterre dans son tle ? Elle fut
d'abord tout à la joie de notre abaissement. Les journaux du
Royaume-Uni célébraient sur tous les tons la gloire de Jéhovah
et le juste châtiment de la France pécheresse.
Toutefois le cabinet de Saint-James ne tarda pas à s'aperce-
voir qu'il manquait quelque chose à son bonheur. Il ne retrou-
vait plus à ses côtés cet allié fidèle qui, depuis quarante ans, le
suivait docilement partout où il lui plaisait de le conduire. Le
traité de Francfort n'était pas encore signé, que la Russie, dé-
chirant celui de Paris, recouvrait sa liberté dans la Mer-Noire.
774 REVUS DES DEUX MONDES.
Un peu plus tard, l'Angleterre se trouva seule pour arrfei
marche (^es Russes sur Constantinople. Oii étaient les jour
Sébastopol ? La Grande-Bretagne se flatta quelque temps de (a
entrer l'Allemagne dans ses combinaisons. Avec Tappui du chan-
celier, elle réussit à détr» e les arrangemens de San-Slefano.
Mais quelle différence ! Ge n'était plus le noble désintéressement
d'un Napoléon Kl. Ges Allemands réclamaient leur part, sans
même avoir combattu ; ils se taisaient payer leur honnête cour-
tage, ou plutôt ils se payaient par les mains de l'Autriche, qui
formait leur avant-garde en Bosnie. Désormais, l'Angleterre
n'avait que le choix des maux. Pour couvrir Gonstantinople,
elle abandonnait la route de Salonique au syndicat austro'
allemand.
Le cabinet de Londres avait encore d'autres soucis. Les États-
Unis, que l'Angleterre avait inutilement tenté de diviser pendant
la guerre de Sécession, grandissaient d'une manière effrayante.
Leur industrie naissait à peine et déjà Ton pouvait prévoir
l'avenir économique de l'Union Américaine. A l'autre extrémité
du monde, la Russie, lasse de répandre son sang en pure perte
pour le bonheur des peuples slaves, se retournait vers l'Asie.
Tutrice de la Perse, reine de l'Asie. Gentrale, poussant ses postes
jusqu'à l'Afghanistan et jusqu'au fleuve Amour, elle s'avançait
h pas de géant vers les marchés de l'Extrême-Orient. La lutte,
pacifique ou guerrière , allait recommencer partout , et dans
quelles proportions ! Non plus sur un champ de bataille res-
treint, sagement délimité, mais sur la surface entière du globe.
Deux ans n'avaient pas passé sur le traité de Berlin, et la ques-
tion de Gonstantinople, remise au points n'apparaissait plus qae
comme un détail dans un immense tableau. Il fallait disputer,
non quelques méchans ports de mer, quelques promontoires
dénudés, mais des royaumes, des continens tout entiers; et
comme, une fois lancée, la logique ne s'arrête plus, l'Himalaya
lui-même paraissait une barrière insuffisante : l'Inde, disait-on,
était menacée.
Pour une si lourde tâche, l'Angleterre était-elle prête? Ses
forces navales s'étaient affaiblies, faute d'usage. Elle n'arait
point alors la supériorité écrasante qu'elle possédait autrefois
sur les marines étrangères, ni celle cpi'elle tenta de reconquénr
plus tard, en s'imposant de nouvelles charges. De 18S9 à 1868»
trois mille canons d'un nouveau modèle, construits par Ting^"
LA FBANCE ET l'aNGLETERRE. 775
nieur Armstrong, avaient été rejetés par lamirauté anglaise.
En 1882 seulement, elle abandonna les canons en fer forgé se
chargeant par la bouche pour les canons en acier se chargeant
par la culasse, dont la France armait ses bâtimens depuis 1875
et la Russie depuis 1877. A la même époque, les puissances rir
vales de TAngleterre, c'est-à*dire la France, la Russie et l'Allé'^
magne, étaient à la veille d acquérir, sur mer, la supériorité du
nombre comme elles avaient déjà celle de l'armement (1). Tels
sont les ressorts secrets de la politique. Le ton des ministres
anglais devint subitement conciliant. Ils causèrent plus volon^
tiers avec la France, qui donnait à cette époque un grand
exemple de vitalité.
Notre pays s'était en effet relevé de ses désastres avec une
rapidité qui tenait du prodige. Dès 1880, il était en état de faire
face à tous les périls. Mais il était encore sous Timpression de
ses malheurs. Les Français ne se rendaient compte, ni de leur
force réelle, ni de Temploi qu'ils pouvaient en faire.
Sans doute, une épée de Damoclès, suspendue sur leur tète,
les forçait de regarder toujours du côté de leur frontière de l'Esté
Mais la situation diplomatique ne leur était pçs aussi défavorable
qu'on eût pu croire. L'Allemagne, satisfaite de ses conquêtes, ne
songeait qu'à les conserver. Tant que la France ne chercherait
pas à la troubler dans sa possession, elle lui laisserait une grande
liberté d'allures. Cette conquête même, contraire au vœu des
populations, gênait les mouvemens du conquérant comme un
boulet attaché à son pied. La garde qu'il monte sur le Rhin^
cette Wacht am Rhein tant chantée dans les brasseries, l'a em-
pêché plus d'une fois de soutenir jusqu'au bout les intérêts de
sa grandeur. En mutilant la nation voisine, non seulement
contre toute justice, mais contre toute sagesse, il s'était donné
des soucis pour longtemps. La France, an contraire, du moment
qu'elle ajourne sa revanche et qu'elle s'en remet « à la justice
immanente, » c'est-à-dire à la force irrésistible des événemens,
peut eaus crainte reprendre le chemin de la mer. En perdant
les honneurs, quelquefois encombrans, de la suprématie conti-
nentale, elle en a répudié les charges. Le continent cesse de
l'absorber. Elle ne se croit plus tenue de fabriquer des révolu-
tions pour les autres. Si pesans que soient les sacrifices mili-
(i) A. Moireau, la Grande-Bretagne et la suprématie maritime dans la Revu»
du 1*' mars 1904<
776 REVUE DES DEUX MONDES.
taires qu'elle s'impose pour sa sécurité, ils sont cependant pré-
férables à cette querelle de mur mitoyen pour laquelle, depuis
trois cents ans, eÛe a dépensé le plus clair de ses forces, perdu le
Canada, les Indes, la Méditerranée, abandonné à l'Angleterre
les sources véritables de richesse. L'Angleterre, à son tour, ue
peut plus exciter contre elle la jalousie des nations voisines.
Cette arme de combat, si efficace autrefois, s'est émoussée dès
l'instant que nous ne faisions plus ombrage à l'Europe. Notre
rivale, si elle veut nous tenir en échec sur mer, doit se résigner
à la lutte corps à corps. Mais cette lutte elle-même est devenue
beaucoup plus difficile et plus incertaine depuis que les deui
nations, enrichies l'une par l'autre, unies et comme entrelacées
par un commerce qui s'élève à plusieurs milliards, ne sauraient
en venir aux mains sans se porter mutuellement des coups te^
ribles. De sorte qu'en 1880, la Grande-Bretagne ne pouvait em-
ployer contre nous ni la diplomatie ni la guerre : de ces deux
instrumens de sa grandeur, Tun était frappé d'impuissance par
les changemens survenus en Europe, et l'autre s'était rouillé
dans ime longue paix.
Les occasions ne manquaient pas plus à la France que le
moyen de s'en servir. Bien loin d'être contraire au tempérament
français, la vocation coloniale lui est si naturelle que toute la
mauvaise volonté de nos gouvememens n'avait pu la détruire.
Pendant que l'Empereur rêvait dans les Tuileries, nos soldats et
nos marins avaient agi un peu partout, d'autant plus heureux et
jplus habiles qu'ils échappaient davantage à l'influence du gou-
vernement central. Livrés à leur seule initiative, ils faisaient des
merveilles. Faidherbe avait eu le temps d'organiser le Sénégal et
de pousser les premières reconnaissances dans l'intérieur du
pays. L'initiative de nos marins, secondée par un ministre éne^
gique, M. de Chasseioup-Laubat, avait jeté les premiers fondemens
de la Cochinchine. Les efforts des amiraux Rigault de Genouilly)
Page et Bonard, l'administration habile de l'amiral de La Grau-
dière, l'initiative hardie de Doudart de Lagrée commençaient à
donner des fruits. La Nouvelle-Calédonie avait été occupée dès
18S3 ; Obock, dans la Mer-Rouge, en 1862. Nous avions fait valoir
des droits sur Zanzibar ; et, si notre action à Madagascar n'était
pas suffisamment vigoureuse, nous ne laissions pas cependant
périmer des titres qui remontaient au cardinal de Richeliei^-
Enfin nous n'étions puissans nulle part, mais on nous rencoo^
LA FRANCE ET l'aNGLETERRE. 777
trait partout, en Asie, en Afrique, en Océanie, au grand ennui
des Anglais, qui se plaignaient de notre humeui» inquiète. Notre
établissement d'Algérie, situé plus près de la métropole, s'était
ressenti davantage des secousses de la politique intérieure ; mais,
malgré beaucoup d'essais malheureux, malgré la chimère de
l'empire arabe, il se développait lentement, et les premières
années de la troisième République lui apportaient un surcroît
de prospérité. Ainsi, de quelque côté qu'on portât les yeux, notre
action était amorcée.
L'Afrique presque entière demeurait intacte : nos explorateurs
s'y jetèrent avec impétuosité. Tout ce qu'il y avait en France
d'ardeur généreuse, de forces sans emploi, se lançait à la décou-
verte des terres nouvelles. Nos ennemis qui nous avaient res-
serrés et comme étoufiFés, voyant ces hardis pionniers monter à
l'assaut du Continent noir, auraient pu dire conmie jadis : « Ohî
l'insolente nation I » Oui, elle avait l'insolence de vivre encore,
et de lutter. Après avoir pourvu à la sûreté de ses frontières,
elle avait un trop-plein de Bève à dépenser : elle s'offrait le luxe
de découvrir un nouveau monde. Tel im fleuve, dont on barre
le cours rompt ses digues, et se creuse un autre lit. Les aventu-
riers du xvi« siècle n'avaient rien accompli de plus surprenant.
Brazza devançait Stanley sur le Congo. Crampel, Monteil, Binger,
Mizon, vingt autres, dont les os blanchissent la terre d'Afrique,
entraient successivement dans la carrière. Derrière eux, des
soldats admirables, Borgnis-Desbordes, Archinard, Galliéni
pacifiaient et organisaient le pays. Voilà ce peuple dont Renan
prétendait, à la fin de l'Empire, qu'il n'avait plus qu'à végéter
dans une honnête médiocrité !
'Les hommes d'État qui entreprirent de diriger, de coordonner
ce mouvement, les Gambetta, les Jules Ferry n étaient donc ni
des rêveurs, ni des politiciens affamés de lauriers stériles. Ils
avaient senti battre le cœur de la nation, ils s'efforcèrent de lui
inspirer confiance en elle-même. Mais que de préjugés se dres-
saient devant eux! L'ignorance dji plus grand nombre, l'horreur
des démocraties pour les entreprises lointaines, les vieilles théories
de 48 sur l'égalité des races, l'hostilité des militaires contre l'épar-
pillement des forces, la routine des bureaux, les querelles dans le
parlement^ les soubresauts d'une opinion publique obsédée par le
péril allemand : tout se liguait contre les hommes de bonne volonté
qui cherchaient à donner le coup de barre vers la haute mer.
778 REVUE I>ES DEUX MONDES.
Ils durent servir le pays malgré lui. Toute province, tout
royaume qu'ils ajoutaient à son patrimoine, était pour eux
l'occasion d'un affront. On vit ainsi Jules Ferry s'affûsser
peu à peu sous le poids des services qu'il rendait à la France.
Pendant qu'on traînait ici dans la boue les meilleurs serviteurs
de l'État, l'Angleterre tressait aux siens des couronnes. Enoorê
aujourd'hui, la Primrose-league suspend chaque année des
guirlandes de fleurs aux statues de ce Beaconsfiéld, qui n'a
point augmenté le domaine de la Grande-Bretagne, mais qui a
baptisé l'Empire britannique. Ce contraste en dit long sur l'état
moral des deux nations. Paria manière dont elles traitaient leurs
hommes d'État, on pouvait prévoir l'issue de la lutte. D'un côté,
^ voyait l'unité de vues, la suite et la ténacité dans les des^
seins, le silence des partis dans la préparation des événemens,
leur unanimité pendant la crise ; de l'autre, des hésitations, des
élans suivis de défaillances, une presse indisciplinée, un gouver-
nement instable, les moindres incidens exploités par les pa»-
sions politiques, les rivalités de personnes mises au-dessus do
l'intérêt public; en un mot, toutes les fluctuations d'un navire,
qui, à travers les révolutions et les catastrophes, semblait avoir
perdu sa boussole.
IV
Les dispositions conciliantes de l'Angleterre se montrèrent
d'abord au congrès de Berlin. Selon sa coutume, elle donnait
une promesse vague en échange d'un bénéfice certain : pour se
faire pardonner l'occupation de Chypre, qui était au Sultan, elle
nous offrait la Tunisie, qui ne lui appartenait pas. Elle refusa
même de nous confirmer cette offre par écrit. Lorsque, trois
ans plus tard, nous l'invitâmes à tenir sa parole, elle fît la mine
d'un débiteur à l'heure de l'échéance. Elle céda pourtant, mais
de mauvaise grâce.
Ce n'était que le prélude d'une affaire beaucoup plus grave.
Depuis plusieurs années déjà, la France et l'Angleterre gou-
vernaient conjointement l'Egypte sous le nom du Pacha. Après
la guerre, et malgré nos malheurs, la France était encore pré-
pondérante sur le Nil. Elle y possédait la colonie la plus nom-
breuse. Elle avait le contrôle du canal de Suez, construit avec
l'argent français par des ingénieurs français. La plus grande
LÀ FRANCE Xrr L'AÎNGLirrEftRE. 779
partie de la dette égyptienne était placée dans notre pays. Nos
fonctionnaires tenaient les principaux emplois; nos magistrats
remplissaient le tribunal mixte, récemment ipsti tué. Bref, c'était
un modèle dé cette pénétration pacificpie, si vantée de nos jours,
et si fragile, quand elle n'est pas soutenue par la force. L'échec
de 18^0 semblait réparé.
Les Anglais se glissèrent d'abord à notre suite, et s'instal-*
ièrent près de noua à la faveur de nos troubles. Ils avaient eu
l'art de se faire céder par le Pacha toutes les actions qui lui
appartenaient dans l'entreprise du canal. Cette négociation ne
fut pas secrète. Il dépendit un instant du gouvernement français
de saisir ce gage précieux. On laissa passer l'occasion. Les jour-
naux prétendirent que rien n'était changé en Egypte : il n'y
avait qu'un actionnaire de plus. Mais cet actionnaire était l' Angle'
terre. Bientôt elle réclama sa part dans le contrôle des finances :
on la lui fit si large, que le contrôleur français, chargé de faire
rentrer les recettes, n'était qu''un petit garçon auprès de sou
collègue anglais, investi du droit de les dépenser. Tout le solide
du gouvernement passa peu à peu dans les mains de cet Anglais.
Il dictait les résolutions du ministère égyptien, et mena si ron*
dément les choses, qu'il produisit des mouvemens populaires
dans ce pays d'une docilité proverbiale. Tandis que l'influence
française s'était attachée à ménager le gouvernement indigène,
l'Angleterre ne songeait qu'à le détruire, et la France, retombée
à ses anciennes complaisances, se prêtait à la déposition du
Pacha, dont l'indépendance était son œuvre (1).
Toutefois, si défectueux que fût ce protectorat à deux, il valait
encore mieux pour nous que la lutte ouverte ou l'abdication vo-
lontaire. Nous étions si accoutumés aux mauvais procédés de la
Grande-Bretagne qu'on s'étonnait en France qu'elle n'eût pas
profité de notre faiblesse pour nous mettre franchement à la
porte. On cherchait finesse à cette tolérance inusitée; on lui
prêtait les desseins les plus machiavéliques. Peut-être eût-on
mieux compris son attitude si l'on avut connu l'état réel de sa
flotte. C'est dans ces conjonctures qu'éclata la rébellion ridicule
des trois colonels égyptiens et qu'eut lieu le bombardement
d'Alexandrie. L'Angleterre nous conviait à une action commune ;
notre flotte était à côté de la sienne : un télégramme ordonna à
(1) Jules Cocheris, SUualion internationale de VÉgypte, Pion, 1903. Voir parti-
culièrement le chapitre iv.
i
780 REVUE DES DEUX MONDES.
l'amiral français de virer de bord et de prendre le large. Les
Anglais descendirent seuls. Ils ne se rebutèrent pas cependant de
notre premier refus, : ils nous offrirent d'occuper militairement
le canal. C'était se montrer bons princes ! Le parlement français
repoussa l'occupation du canal comme il avait approuvé le
départ de la flotte. La faute capitale était commise : l'Egypte
était perdue pour nous.
Aujourd'hui encore, cette défaillance reste inexplicable. Que
nous ayons reculé, en 1840, devant les menaces de l'Angleterre
et de l'Europe coalisées contre nous, cela se conçoit. Mais, cette
fois, l'Europe était distraite ou même bienveillante. L'Angleterre
sollicitait notre concours. On a dit qu'elle n'était pas sincère :
qu'importe? Il, fallait la prendre au mot. Pour la première fois
depuis bien longtemps, nos frontières étaient paisibles, la mer
était libre. Aucun obstacle sur notre route : rien que nos
propres irrésolutions. Mais elles étaient telles qu'en cinq ou six
mois, le gouvernement changea dix fois de conduite. Ces incer-
titudes percent jusque dans la correspondance officielle. Notre
ministre écarte d'd^ord toute intervention en Egypte (3 fé-
vrier 1882). Quelques jours après, il propose celle de l'Europe
(6 février). Le 27 mai, il se déclare hostile à la coopération des
troupes turques, qu'il accepte le 29, pour l'écarter de nouveau le
3 juin, et s'y rallier le. 17. Au début de mai, il accueille l'idée
d'agir avec les Anglais; mais, à la fin du même mois, il préfère
une conférence à Constantinople. Le 24 juin, il refuse l'action
limitée pour la protection du canal de Suez, l'accepte le 15 juillet,
hésite encore le 27, se décide enfin et tombe le 29 (1).
Les hésitations du gouvernement reflétaient celles de l'opi-
nion publique. De graves personnages, blanchis dans l'étude de
l'Europe, demandaient ce que nous allions faire sur le Nil. D'au-
tres parlaient d'appliquer aux fellahs les principes des Droits de
l'homme. Ils refusaient d'intervenir par respect pour la « nation «
égyptienne et pour Arabi-Pacha. Le plus grand nombre craignait
des complications avec l'Angleterre. Dans le parlement, les uns
jugeaient insuffisant le projet d'occupation restreinte ; les autres
le regardaient comme excessif ; et ces deux opinions extrêmes se
rencontrèrent pour le condamner. Bref, tout le monde eut sa
part de responsabilité. Mais le rôle des gouvernemens est de di-
riger l'opinion, et non de la suivre aveuglément.
(i) Jules Cocheris, loo. oU.
Li FRANGE ET L*ANGLETERRE. 781
Cette ^opinion se réveilla quelques années plus tard, et de-
manda Tévacuation de TÉgypte par les Anglais avec autant d'in-
sistance qu'elle avait mis d'empressement ^ la leur céder. Mais,
comme personne ne voulait un débarquement en Egypte et la
guerre avec l'Angleterre, les Français en furent pour leurs cris.
On leur disait, non sans raison, de l'autre côté du détroit : « Vous
n'avez pas voulu être à la peine, vous ne pouvez être à l'honneur. »
Sous le gouvernement libéral de Gladstone, les Anglais, effrayé^
des dépenses croissantes de l'empire, parlèrent un instant de se
retirer d'Egypte, mais à la condition d'y rentrer quand bon
leur semblerait. Il eût été sage de saisir au vol cette promesse,
si imparfaite qu'elle fût. Mais l'opinion ne le permit pas. Aussi
irritable et susceptible qu'elle s'était naguère montrée facile, elle
réclamait l'évacuation complète et sans conditions. Ainsi, pour
vouloir trop ou trop peu, les Français, manquaient toutes les
occasions. Ils semblaient toujours en deçà ou au delà du but.
Leur plus forte illusion fut de croire qu'on arrête les armées
victorieuses avec des protocoles et des chiffons de papier. Les
Anglais, voyant que nous n'armions* pas et que nos plaintes
n'éveillaient aucun écho en Europe, se fortifièrent dans leur nou-
velle conquête, à peine déguisée sous le nom de tutelle. Devenus
les seuls maîtres de cette belle contrée, ils n'avaient plus d'in-
térêt à la troubler ; leur domination fut beaucoup plus douce
que celle qu'ils avaient exercée conjointement avec nous.
Il restait à notre diplomatie à défendre pied à pied les débris
de notre influence et les institutions internationales. Elle aurait
dû avoir toute l'Europe avec elle. Mais l'Europe était sourde et
muette. Les puissances ne comprenaient point encore combien il
leur importe que l'accès du canal soit libre. Un effort tenté en
1888 pour assurer d'une manière efficace la neutralité de ce canal
n'aboutit qu'à de vaines déclarations. La France était donc seule,
une fois de plus, en face de l'Angleterre toute-puissante. Nos
agens ne se découragèrent pas. L'œuvre patiente qu'ils poursui-
virent sur place fut beaucoup plus profitable à notre pays que
tous les emportemens de la presse. On nous accusait de faire, en
Egypte, une politique tracassière, d'entraver la marche des
finances : mais cette campagne financière ouvrait la voie aux
accommodemens futurs. Il y a ainsi, dans chacun de nos ser-
vices publics, une armée de fourmis laborieuses qui travaille
sans cesse à réparer les fautes du gouvernement.
782 REVUE DES J)EUX MONDES.
L'affaire d'Egypte n'était pas encore rf^glée que nous parais-
sions en Gonquérans an Tonkin. Rien ne montre mieux les
inconséquences de notre politique. Quoi ! au moment même où
nous livrions aux Anglais les clés de la Mer-Rouge, nous allions
fonder un grand empire en Extrême-Orient I Nos vaisseaux, nos
transports de troupes devaient défiler devant le pavillon britan-
nique, nos ravitaillemens en charbon et en vivres ne pouvaient
se faire que dans les ports anglais, et nous espérions avoir les
mains libres en Asie ! La France était cependant trop engagée
en Indo-Chine pour reculer. Tant de sacrifices qu'elle avait faits
dans cette péninsule et en Chine même ne pouvaient demeurer
stériles. Elle se risqua donc, avec cette témérité qui l'avait bien
servie, jadis, dans l'entreprise d'Alger. L'événement prouva
qu'elle avait raison. One fois de plus, le petit fantassin agile, dès
qu'il avait pu se faufiler à travers les flottes de l'Angleterre,
retrouvait toutes ses forces en touchant la terre, et se crampon-
nait à sa conquête, avec une imprudence héroïque qui déjouait
les calculs de ses rivaux. Seulement, pour le partage du monde,
il ne luttait pas à armes égales. Il (fevait être surveillé, suivi à
la piste, et târop souvent frustré du fruit de ses peines.
Il y avait comme un accord tacite entre les deux nations
pour ne pas se heurter directement, mais pour se gagner de vi-
tesse. Si nous avions été côte à cdte avec les Anglais en Egypte,
la lutte aurait pris un tout autre aspect. Les conflits les plus
lointains auraient eu leur contre-coup sur les bords du Nil.
L'Egypte serait demeurée le champ clos où les deux champions
auraient vidé leurs querelles; et notre désavantage sur mer
aurait été compensé par la possibilité de tirer des renforts
d'Algérie et de Tunisie : on a calculé qu'il faudrait trois mois à
nos troupes pour traverser, d'oasis en oasis, les déserts de la
Tripolitaine. Peut-être la possession de Tlndo-Chine se fût^Ue
jouée dans un Tel-el-Kébir un peu plus sérieux que celui qui
éparpilla les plumets des trois colonels égyptiens. Plus vraisem-
blablement, la seule menace d'un conflit aussi grave aurait rendu
l'Angleterre plus trai table. Avec la terre ferme sous nos pieds,
nos qualités militaires reprenaient l'avantage.
Mais, comme nous avions abandonné ce champ de manœuvres
v^^ms
LA FRANCE ET L'ANGLETERRE. 783 ''^
sans combattre, force nous fut de conquérir de haute lutte, avec :I^^
les jaqibes de nos soldats, ces terres lointaines qu'on nous mar^
çhandait; et TAngleterre n'épargna rien pour nous devancer. A
peine sommes-nous au Tonkin qu'elle étend ses établissemens
de Birmanie jusqu'à Mandalay, touche la frontière de Chine et
s'apprête à nous disputer le Yunnan. Au Sud, éUe déborde sur
le Siam, et, malgré l'avance que nous donnait le traité de 1867,
établit solidement son influence dans ce petit royaume. Une
nation qui compte 250 millions de sujets défendait contre nous
chaque montagne, chaque rivière comme s'il y allait du salut
de l'Empire. L'équité, la modération conseilleraient h l'Angler
terre de se contenter d'ime domination déjji démesurée. Mais qui
parle d'équité et de modération à ces petits-fild des conqtiérans
normands? Ce qui leur importe, c'est détenir les Français à
distance, comme ils contiennent les Russes derrière l'Afghanistan.
Ils savent qu'en matière de procès, la tactique offensive est la
meilleure, et que, pour rester maître chez soi, il faut d'abord
empiéter sur le voisin. Qu'on cède alors quelques pouces et l'on
fait preuve de condescendance. En Indo-Chine le procès se ter-
mina par l'arrangement de 1896 : on faisait ti*ois morceaux du
Siam. Celui du milieu devait rester intact. Le lendemain du
traité, l'Angleterre s'installait à Bangkok, au cœur de la place,
avec ses fonctionnaires et ses soldats indous, tandis que nous
demandons encore aux Siamois la liberté grande d'occuper le
bassin du Mékong. Dans ces provinces de la Chine méridionale
où nous nous préparions à lancer nos chemins de fer, et qui
paraissaient nous revenir sans conteste, nous partagions avec
l'Angleterre, avant qu'elle eût fait acte de possession, tous les
avantages présens et futurs: trop heureux encore d'en être
quittes à si bon marché; tant le tôte^à^ôte est parfois pénible
avec la puissance qui tient Suez et Singapour I
VI
L'Afrique, à peine effleurée sur les bords, semblait nous offrir
un meilleur champ d'action. Nul doute que si quelque Pape,
assez heureux ou assez puissant pour se faire obéir, avait partagé
ce continent, comme un autre Pape divisa jadis le monde entre
les Espagnols et les Portugais, il nous eût d'abord attribué tout
l'Ouest en invitant les Anglais à se cantonner dans l'Est. Nous
(^
784 REVUE DES DEUX MONDES.'
avions parcouru les premiers ce sol ingrat, où les Anglais ne
possédaient alors que de modestes enclaves. Mais, hélas! il n'y a
plus d'arbitre pour limiter les ambitions des nations chrétiennes,
et la cour de La Haye elle-même y perdrait son hollandais,
comme le Pape son latin. Chaque peuple ne doit compter que
sur lui-même. L'Angleterre, pour avoir pris l'Egypte, ne laissait
pas de réclamer sa part de l'Afrique occidentale. Ici, comme
ailleurs, elle s'efforça de nous gagner de vitesse. Ce fut, pendant
vingt ans, une belle course au clocher. Les officiers des deux
nations s'enfonçaient à l'envi dans le continent noir et bftclaient
au galop des conventions avec tous les rois nègres qu'ils rencon-
traient sur leur passage. Ces petits potentats ne savaient à qui
entendre. Ils étaient tout surpris d'être tour à tour violentés et
courtisés par ces blancs qui se bornaient autrefois à leur acheter
des esclaves, de la poudre d'or et des dents d'éléphans, et dont,
sans doute, les visages et les procédés leur paraissent uniforme,
malgré la différence du pavillon qui les abrite.
Cette lutte se poursuivit avec des succès partagés. Mais les
Anglais avaient sur nous l'avantage du commerçant sur le
soldat. Leur instinct les dirigeait tout droit vers les contrées
d'une exploitation facile. Ils étaient aussi mieux soutenus par
leur gouvernement. C'est ainsi qu'ils enlevèrent à notre barbe les
bouches du Niger, où les premiers comptoirs avaient été fondés
par des Français. Vainement la compagnie française s'adressa à
Paris, on ne l'écouta point. La géographie ne figure pas, chez
nous, parmi les connaissances requises chez un homme d'Ët^^*
Ce que n'ignors^it pas le dernier de nos officiers d'AWque, ^
savoir que le Niger coule d'abord du Nord au Sud, puis ^^
Sud au Nord, et que, pour exploiter un fleuve, il est bon d®^
tenir l'embouchure, échappait complètement à la sagesse par^^
mentaire.
Comment ne pas admirei: l'entêtement patriotique de t^^^
explorateurs et de nos officiers, qui, recommençant la pé^^'
tration par tous les points de la côte, firent le tour complet ^^
la Guinée anglaise, atteignirent le moyen Niger, le dépassèr^^
et poussèrent leurs reconnaissances jusqu'au lac Tchad? Le p^^
fantassin faisait des merveilles. Il déconcertait la lenteur anglai ^^
Non seulement il . allait vite, mais il frappait fort. A d^*^
reprises, il abattit la puissance de ces sultans musulmans, ^^^
Samory, des Rabah, qui ravagent et dépeuplent le pays s^:^^*"
LA FRAUCE ET l' ANGLETERRE. 785
prétexte de le dominer. Il détruisit le repaire sanglant de
Behanzin. Auprès de ces travaux d'Hercule, les expéditions an-
glaises, dans rOuest, étaient des jeux d'enfans. Mais nos rivaux
reprenaient toute leur supériorité dans le règlement (inal. Ils
excellent à récolter ce que les autres ont semé. Tandis que le
brave Français courait et se battait pour le plus grand bien de la
civilisation, l'Anglais, attentif, s'emparait doucement des pays
les plus riches et les mieux situés. Quand il n'avait pas même
eu le temps d'y jeter ses avant-postes, il inventait des traités
imaginaires, il se forgeait des droits, sachant bien qu'à Paris,
on le croirait sur parole.
Ainsi fut conclue cette fameuse convention de 1890, monu-
ment de notre simplicité. Tout ce qui semblait avoir quelque
valeur, entre le Niger et le lac Tchad, c'est-à-dire le Sokoto et
le Bomou, était attribué à l'Angleterre, sans qu'elle eût fait
dutre chose pour l'acquérir que de le réclamer. On laissait au
coq gaulois « les terres légères à gratter, » selon l'expression
ironique de lord Salisbury« Nous ne pouvions même pas
voyager d'un point à l'autre de cette ligne, tracée au cordeau
sur la carte, sans traverser d'affreux déserts. Bon gré mal gré,
nos agens étaient forcés d'emprunter le territoire anglais. Il y
avait du reste beaucoup de mirage dans cet entraînement vers
le lac Tchad. Il est démontré que les rives de ce lac, dont les
Anglais nous ont généreusement abandonné les trois quarts,
sont fort médiocres, et que les terres fertiles se trouvent beau-
coup plus au Sud. Peut-être serait-on moins pressé aujourd'hui
de tracer h&tivement des frontières idéales autour d'un si pauATC
domaine. Le grand empire Saharien, avec Tombouctou comme
capitale et Zinder comme débouché, est une conception qu'on
ne saurait seulement discuter.
Tout autre est la valeur des terres arrosées par le Niger ou
comprises dans son immense boucle. Cette contrée, tant de fois
ravagée par les marchands d'esclaves et par de petits despotes
aussi stupides que féroces, pourrait refleurir sous un bon gou-
vernement. Avertis par l'expérience de 1890, les Français redou-
blèrent d'efforts pour s'en emparer. Ils descendirent les cata-
ractes du Niger, et se lançaient déjà dans les eaux libres qui
aboutissent à la mer, lorsque le lion britannique donna des
signes d'inquiétude. Ces Français étaient décidément insuppor-
tables. On ne pouvait sommeiller en paix dans les bonnes terres
TOMB xxî. — 1904. 50
786 REVUB DBS DEUX MONDES.
grasses, sans les sentir rôder autour de soi et tisser dans Vombre
un filet dont les mailles se resserraient peu à peu. Il ne suffi-
sait même plus de faire la patte de velours, et d'attirer douce-
ment la proie convoitée, avec une mine respectable, les yeux
demi-clos, en brave lion qui connaît sa force. La France ne
se laissait plus intimider ni séduire. Alors l'animal se secoua, se
dressa sur ses pattes, et du fond des marais du Niger, fit entendre
un rugissement sonore. Ce n'était encore qu'une sorte de ru-
gissement préalable, une manière d'entrer en conversation; et
rien ne prouve que la noble bête, dont les jarrets ont perdu un
peu de leur souplesse depuis Waterloo, eût bondi sur nous.
Mais son attitude était imposante et nous ne voulions pas la
guerre. La France lâcha en soupirant Boussa, c'est-à-dire l'accès
du Bas-Niger. De l'Atlantique au grand fleuve, sa part était
encore belle.
Si le Niger fut âprement disputé, nous eûmes, du côté du
Congo, quelques compensations. Logiquement, cette autre grande
artère de l'Afrique aurait dû être occupée par le seul peuple
qui connaisse à fond l'économie du globe. Gomment les Anglais
se laissèrent-ils devancer sur le Congo? La raison, sans doute, en
est leur préférence très pratique et très commerciale pour les
fleuves faciles & remonter. Qui tient les bouches du Congo ne
tient rien du tout, attendu que les cataractes commencent
immédiatement au-dessus de Tembouchure. Cet immense réser-
voir d'hommes et de richesses, cet Eldorado de l'Afrique cen-
trale, a donc été préservé contre Tambition des insulaires par
la barrière de montagnes qui en défend les approches. Pour pé-
nétrer dans les ténèbres de la grande forêt tropicale, les « ter-
riens » remportaient sur les « maritimes. >' Nous eûmes cepen-
dant à compter avec le génie anglo-saxon. Notre Brazza, disposant
de faibles moyens, ne put disputer & Stanley le bassin même
du fleuve, et dut se contenter de la rive droite jusqu'à l'Ou-
banghi. Mais cet Américain travaillait pour le roi des Belges. La
formation de l'État libre du Congo ne supprime pas les riva-
lités des puissances, elle les ajourne. La Grande-Bretagne, qui
s'était opposée de toutes ses forces à la naissance de cette entre-
prise à la fois philanthropique et lucrative, essaya d'abord de la
tourner contre nous. N'ayant pas réussi, elle entame aujour^
d'hui contre les Belges un vertueux procès tendant à établir que
ces mécréans préfèrent leurs intérêts propres à ceux de la civi-
LA FRANCE ET L ANGLETERRE.
787
lisatioB, et qu'ik emploient , pour forcer les nègres au travail,
d'autres argumens que la persuasion. Cette sollicitude soudaine
de r Angleterre pour les n^res du Congo a de quoi faire frémir.
On ne sait lesquels sont le plus à redouter, de ses accès de
colère ou de ses accès de vertu.
VII
Si nous avions agi d'après un plan d'ensemble» le seul moyen
de préparer un bon et solide arrangement, c'était de rendre aux
Anglais la monnaie de leur pièce en leur suscitant, sur la côte
orientale d'Afrique, les mômes embarras qu'ils nous donnaient
à rOuest. Sans doute, il était déjà trop tard pour reprendre l'af**
faire d'Egypte. Mais déjà se dévoilait peu à peu le dessein qui
consiste à unir le Gap au Caire : conception forte et hardie^
bien éloignée de la timidité française. Sur ce front si étendu,
nous possédions encore des points d'attaque : notre position un
instant prépondérante en Abyssinie, nos anciens droits sur Zan^
zibar, les missions catholiques fixées dans l'Ouganda, enfin la
pointe extrême de notre établissement de l'Oubanghi étaient
autant de tètes de pont par lesquelles nous pouvions gêner les
mouvemens des Anglais. Il n'était pas question, comme au
Soudan, d'occuper de vastes territoires : le plan de l'Angleterre
commandait le nôtre. Le prix qu'elle attachait au maintien des.
communications sur une ligne aussi longue et aussi étroite ren-
dait la manœuvre facile. De même que l'enlèvement de quelques
rails intercepte la circulation sur toute une voie ferrée, le
moindre obstacle placé sur sa route l'empêchait de réaliser son
dessein et l'amenait nécessairement à composition. En pareil
cas, la plus mince bande de territoire prend une valeur d'échange
supérieure à plusieurs provinces. L'Angleterre le sentit si bien
qu'elle n'épargna rien pour nous intimider.
Mais elle n'avait pas besoin d'un si grand effort 1 Bien jrare*
ment, en France, les ministres et le parlement considèrent
l'ensemble du monde. Leurs vues ne s'étendent même pas à un
continent tout entier. On se fait gloire, chez nous, de traiter
chaque affaire séparément, sans aucune relation avec les autres.
Un ministre à la tribune se croit un avocat à la barre : il étale
ses dossiers et déclare, aux applaudissemens de l'Assemblée,
que tel ou tel procès est terminé. Personne ne semble, soupçon-
788 REVITE DES DEUX MONDES.
ner qu'il y a quelquefois de Tintérôt à laisser les questions
ouvertes. Encore moins osei^ait-on envisager une action à longue
portée qui consiste & prendre des gages en vue de transiger dix
ou quinze ans plus tard.
C'est dans cet esprit que les affaires de l'Afrique orientale
ont été menées. En 1890, on crut faire merveille en troquant
nos droits à Zanzibar contre un protectorat éventuel sur Mada-
gascar. C'était renoncer à toute opération commune avec les AI-
lemandSy voisins de Zanzibar, et signifier clairement aux Anglais
qu'en nous retranchant dans la grande île, nous abdiquions toute
influence sur cette partie du continent. Nos missionnaires dé
l'Ouganda étaient abandonnés à eux-mêmes. Dès l'année sui-
vante, le capitaine Luggard brûlait les établissemens de ces reli-
gieux et mitraillait leur petit troupeau sans défense (1).
Notre action en Abyssinie n'a pas été beaucoup mieux con-
duite. Le gouverneur français se cramponnait à la stérile station
d'Obock. Il fallut huit ans d'efforts pour le déterminer à se trans-
porter & Djibouti, occupé par des négocians français depuis 1887.
Il mit encore plus de lenteur dans ses négociations avec l'empe-
reur Ménélik. Le chemin de fer, si avantageux pour nous, de
Djibouti à Addis Abbaba, faillit plusieurs fois sombrer, soit par
la maladresse même du représentant de la France, soit par Tin-
différence de notre gouvernement. Chaque pas en avant était
suivi d'un retour en arrière. Une campagne diplomatique si fa-
cile, si légitime, qui devait nous assurer l'amitié et le concours
du seul prince capable de faire reculer des troupes européennes,
fut conduite avec une mollesse ou, pour mieux dire, un mau-
vais vouloir qui annula nos efforts antérieurs. Au moment dé-
cisif, lorsquen 1897 trois missions françaises durent coopérer
avec les forces indigènes pour descendre sur le Nil, il semble que
notre agent se soit étudié à les paralyser. Une arme excellente
se brisait dans notre main. Le Négus , dégoûté de la France,
n'avait plus qu'à traiter avec l'Angleterre : c'est ce qu'il devait
faire le 15 mai 1902.
Impuissans sur la côte, pouvions-nous du 'moins agir par
l'intérieur? On y pensa dès 1894. La mission Liotard, devenue
celle du capitaine Marchand, n'avait pas d'autre objet. Il s'agis-
sait de devancer les Anglais sur le Haut-Nil et de donner
(1) Sur cet épisode, et sur les divers incidens qui ont précédé Taffaire de F«-
cnorta, voyez Jean Darcy, Cent années de rivalité coloniale, Penin, 1904, p. 368.
LA FRANGE ET L ANGLETERRE.
la matn aux Français qui descendaient d'Âbyssinie. La combi-
naison n'avait rien d'impossible ^ et devait nous mettre en meil^
leure posture pour négocier. Mais elle supposait un concours
de circonstances difficile à réaliser. C'était comme un' coup de
partie désespéré que risque un joueur^ quand il a perdu ses
meilleurs atouts. Le gouvernement français comprenait trop tard
que le sort de ses possessions de l'Ouest devait se jouer sur le
Nil, et qu'en diplomatie conmie à la guerre, l'offensive est la
meilleure tactique. Mais il faut pouvoir la soutenir. Les Anglais
virent très clairement le danger. Ils dirigèrent sur le Haut-NiH
moins contre les Derviches que contre nous, des forces considé-
rables. Le résultat fut l'affaire dé Fachoda. Après l'Egypte,
toute l'Afrique orientale était perdue pour la France. Mais quelle
différence entre 1882 et 1898! L'Angleterre que nous avion$
devant nous n'était plus cette nation conciliante, prête à faire
campagne avec nous. Elle semblait ne respirer que la guerre;
L'humiliation de Fachoda ne calma même pas cette ardeur bel-
liqueuse. Pendant six mois, les arsenaux de Malte et de Gibraltar
travaillèrent jour et nuit : tout était plein du bruit dès armes.
D'où venait un changement si brusque? Était-ce de nôtre entrer
prise elle-même, ou de l'insuffisance de [nos forces? Les deux
explications sont bonnes, quand il s'agit du peuple anglais. Mais
il y en avait une autre.
Depuis plusieurs années déjà, l'Angleterre, inquiète des pro-
grès maritimes des autres Puissances, s'était émue de l'état de
sa flotte. En 1888, un rapport sur les manœuvres navales, signé
par trois de ses amiraux, se terminait par ces mots : « Si nous
perdions une fois la maîtrise de la mer, l'ennemi n'aurait pas
besoin de débarquer un seul homme sur nos rivages pour con-
traindre l'Angleterre à une capitulation ignominieuse. C'est par
sa marine que la Grande-Bretagne doit \ivre ou succomber. »
Sous la pression de l'opinion publique, dont lord Charles Beres-
ford était l'agent le plus actif, le gouvernement se mit à l'œuvre.
Non seulement il se proposa de balancer les forces navales
réunies de la France et de la Russie, mais encore de mettre la
marine anglaise & un niveau tel que la lutte fût matériellement
impossible. La chute du pacifique Gladstone, en 1894, hâta l'exé^
cution de ce programme. La revue navale que la Reine passa en
1897, à l'occasion de son jubilé, découvrit à tous les yeux lé
secret de la grandeur britannique. Cent cinquante navires de
790 REVUE DES DEUX MONDES.
.guerre, dont 21 cuirassés d'escadre et 39 croiseurs, se pressai
dans la rade de Spithead (1).
Ce magnifique instrument de guerre enfla Torgueil de la
nation. Elle semblait impatiente de le mettre à Tépreuve. Les
intérêts commerciaux ne cessaient point, il est vrai, de peser
dans le sens de la paix. Mais à cette époque, Tinfluence de
M. Chamberlain était prépondérante à Downing Street; et cet
homme d'État a montré plus tard, dans la guerre des Boers, qu'il
ne reculait pas devant les entreprises les plus scabreuses. Ce
Napoléon de la Grande-Bretagne se plait, conmié l'autre, à cra-
vacher ses adversaires. Le ton du cabinet de Londres devint tout
^ coup cassant. La France se déroba. Elle évacua le Ba^el-
Ghazal comme elle avait évacué le Nil. Lord Salisbury se con-
tenta de la rejeter dans ces sables dont sa malice a fait notre
domaine privilégié.
Peu de temps après, l'Angleterre s'engageait à fond au Trans-
vaal. Les régimens anglais fondaient sous les balles des Boers:
on apercevait les pieds d'argile du colosse. La France eût été
parfaitement fondée & profiter des embarras de sa voisine pour
faire ses propres affaires. L'insulte gratuite de Fachoda la déliait
de toute obligation envers la Grande-Bretagne, si tant est qu'elle
en eût à l'endroit d'une Puissance qui s'est longtemps flattée de
n'en avoir envers personne. 11 n'était question, d'ailleurs, ni de
braver la mariné anglaise, toujours redoutable, ni de fabre une
expédition d'Egypte. Non, les plus belliqueux n'en demandaient
pas tant : ils pensaient seulement que nous aurions pu prendre
dès lors nos coudées franches au Maroc, sur lequel l'Angleterre,
depuis 1845, avait mis une sorte d'interdit. Battus diplomatique^
ment & l'Est, il eût été de bonne guerre de nous dédommager à
l'Ouest.
Mais notre pays traversait alors une de ces crises de désinté-
ressemeni aigu dont il est coutumier. L'expédition de Madagascar
avait épuiâé ses dernières réserves d'égoïsme. L'alliance russ^
elle-même, en couvrant notre frontière de l'Est, semblait au^''
menler notre soif de repos. Les hommes coupables de fair^
passer le bien de la France avant celui de l'humanité étaient a.^
ban de l'opinion publique. Il paraissait tout naturel d'entretenu
une.§£mée en Chine pour protéger les légations, délivrées depoi^
(1) A. Moîreau, dans.la Revue du 4" mars i904.
r^
LA FRANCE ET L'ANâLBTEKRE. 791
longtemps, et pour mettre un peu d'ordre dans le désordre;
mais, si Ton remuait un homme sur les frontières d'AJgérie ou
d'Indo-Chine, quelles clameurs dans le parlement I On dépensait
sans compter des millions pour cette vaine expédition du Touat
: qui égarait nos forces dans le désert; mais la seule pensée d'af^
fronter le mécontentement des Puissances étrangères donnait des
r frissons à la majorité.
Ce n*étaient donc ni les hommes ni l'argent qui manquaient à
la France, puisqu'elle en trouvait pour les entreprises les plus
inutiles : c'était la confiance en elle-même. Malheureusement la
mort avait fauché la plupart des hommes capables de la lui
rendre. La France ne bougea pas; l'Allemagne non plus : cette
; Puissance était alors en pleine réorganisation maritime et ne se
croyait pas de force à croiser le fer avec la Grande-Bretagne.
Moins heureux que leurs ancêtres du xvi« siècle, les braves Boers
furent écrasés sous le nombre. L'Angleterre souffrit dans son
f honneur, dans ses finances, mais elle donna un nouvel exemple
I de ténacité morale. Son entêtement même avait de la grandeur;
( les démonstrations bruyantes sous lesquelles elle dissimulait les
fautes de ses ministres, étaient encore de la sagesse politique.
A force de se répéter qu'elle avait raison, elle finit par le croire.
Après des victoires peu glorieuses qui lui coûtèrent autant qu'à
nous nos défaites de 1870, elle n'hésita pas à faire les sacrifices
nécessaires pour rétablir son prestige entamé. Au budget de
1903-1904, les dépenses prévues pour sa marine atteignaient près
d'un milliard de francs, et le ministre de la Guerre demandait
encore 800 millions pour la réforme de l'armée. Ainsi le budget
militaire de la grande nation libérale dépassait de beaucoup ceux
des Puissances continentales dont elle s'était si longtemps mo«
quée. Le monde était bien changé, puisque l'Angleterre devait
compter presque uniquement sur ses propres forces pour main-
tenir le paradoxe de sa suprématie. C'est alors qu'elle se prit à
regarder autour d'elle et à réfléchir sur sa politique.
VIII
Du côté de l'Amérique, elle avwt déjà fait la part du feu.
Se sentant incapable de tenir tête en même temps aux États-
Unis et à l'Europe, elle établit en principe que les États-Unis
n'étaient pas à craindre. John Bull se découvrit tout à coup des
792 REVUE DES DEUX MONDES.
réserves de tendresse pour le frère Jonathan. N'était-il pas du
même sang? Les souvenirs de la guerre d'Indépendance, ceax
de 1812, les picoteries de ]a guerre de Sécession, simples que-
relles d'amoureux ! Le Canada, les Antilles anglaises étaient àsns
)a gueule du loup. Eh bien ! on prendrait le loup par son faible.
On célébrerait son appétit anglo-saxon. Si, un jour, on devait
être mangé, cela se passerait en famille. Ci, tant de navires de
moins à faire figurer dans la balance des forces navales. C'est
certainement une des plus curieuses volte-faces de la politique
anglaise.
! . En Europe, la France était, de tous les rivaux de TAngleterre,
le moins à craindre. Sa population demeurait stationnaire, son
commerce croissait très lentement. Elle avait fait, il est vrai, de
rapides progrès daps la carrière coloniale ; elle avait même ré-
vélé, sur la côte occidentale d'Afrique, des aptitudes surpre-
nantes. Ses établissemens y étaient plus florissans que ceux des
Anglais eux-mêmes. C'est une vérité que ceux-ci reconnaissent,
car ils savent rendre justice & leurs adversaires. Mais si la France
pouvait être parfois un voisin gênant, elle n'avait ni la volonté
ni la force de disputer à la Grande-Bretagne l'empire du monde.
Son abdication remontait à i 882, lorsqu'elle abandonna les clés
du canal de Suez. On avait pu croire un instant qu'elle serait jffé-
domiuanle en Afrique. Mais la lutte était restée locale, et la
France n'avait cessé de battre en retraite vers l'Occident. Der-
nièrement encore, en offrant à l'Italie la Tripolitaine, elle s'était
fermé volontairement le dernier chemin de l'Egypte. On devait
donc pouvoir s*enlendre avec elle. Le moment paraissait favo-
rable pour une liquidation générale. Il fallait se hâter de mettre
à profit les dispositions pacifiques du parlement français. — Nos
voisins, se disaient les Anglais, sont des gens capricieux. Grai*
gnons leur réveil. Quand* on les croit bien tranquilles» les voilà
qui recommencent à tout casser! Jamab nous ne retrouverons une
heure aussi propice. — Faut-il ajouter que l'état présent de notre
marine u est pas pour leur déplaire? Un pays qui change à chaque
instant le type de ses navires et qui ajourne ses comniandes dit
assez haut qu'il ne veut pas se battre. Il reçoit la paix, il ne Tim-
pose pas. Les Anglais avaient raison de croire qu'ils condui-
raient toute la négociation. Mais une fois décidés, ils s'exécu-
tèrent galamment. Avec un ensemble admirable, les feuilles
anglaises, naguère les plus hostiles, entamèrent notre éloge.
LA FRANCE ET L* ANGLETERRE.
793
Il y eut comme un rapprochement spontané des deux nations.
Quant & rarrangement lui-même, il est aussi bon que les cir-
constances le comportent : ce n'est pas beaucoup dire: Il ne
justifie ni l'enthousiasme des uns, ni le dénigrement des autres.
C'est une retraite en bon ordre, voilà tout. Mais est-ce la faute
du général si les erreurs commises depuis vingt-cinq ans ren-
daient cette retraite nécessaire ? Un arrangement vraiment du-
rable, une sorte de paix de Westphalie, eût attribué à TAngle-
terre la côte orientale d'Afrique et à la France la côte
occidentale. En diminuant les points de contact entre les deux
Puissances, on aurait évité les froissemens. Mais il eût fallu
pour cela que la France posséd&t des gages sur la côte orientale
et en fit un objet d'échange. Ces gages, elle les avait tous aban-
donnés successivement. Il ne lui restait qu'un titre vide en
Egypte. Elle en tira le meilleur parti possible. Mais comment
célébrer un graûd succès diplomatique lorsque, après vingt ans de
lutte, l'Angleterre demeure seule et unique maîtresse, ou peu
s'en faut, de tout l'Est Africain, et qu'à l'Ouest, elle ne cède pas
un pouce des vastes territoires qu'elle occupe sur la côte, et qui
sont autant d'enclaves dans les nôtres ? quand elle garde toute
la partie navigable du Niger entre les rapides et la mer, et nous
interdit l'accès d'un fleuve dont nous tenons les sources, sur lequel
nous avons épuisé nos efforts, notre science, nos armes? et si
ces vastes contrées, où la civilisation commence à peine à luire,
doivent faire un jour partie intégrante de l'empire colonial
français, peut-on considérer comme définitif un règlement qui
laisse en. d'autres mains la porte de cet empire? Parions, si l'on
veut, de détente et d'accommodement; saluons la promesse de
meilleurs rapports entre les deux nations : mais n'allons pas plus
loin, et réservons l'avenir.
Si l'on veut voir comment l'Angleterre entend la défense de
ses intérêts, il faut lire attentivement, dans le traité, l'article qui
concerne Terre-Neuve et l'Ouest Africain. En échange de nos
droits incontestables, qui remontent au traité d'Utrecht, et qui
sont pour la colonie de Terre-Neuve une gène considérable, on
pouvait espérer tout au moins que l'Angleterre nous céderait
la Gambie, précieuse pour nous, presque inutile pour elle et
mesurant, sur toute sa longueur, vingt kilomètres de large.
Or, même cette petite enclave, les Anglais n'ont pas voulu la
vendre. Gomme certains brocanteurs, chez lesquels on mar-
,,'V ^^'^f
794 REVl^ DES DEUX MONDES.
ehande une arme hors d'usage, ils ont déclaré que , prêt,
menty ce petit établissement avait à leurs yeux un prix ine.
mable, parce qu'il remontait à l'époque de la reine Elisabeth!
C'est^ si l'on peut dire, le bijou de famille dont on ne veut pas se
séparer. Tout au plus daignent-ils nous octroyer une escale de
débarquement sur le haut fleuve : médiocre avantage, dont nous
ne pouvons tirer parti, car nous n'irons pas souder notre voie
ferrée & une artère fluviale qui ne nous appartient pas. Il semble
alors que, pour achever de payer Terre-Neuve, on ait cherché de
droite et de gauche tous les « crocodiles empaillés, » rebut du i
magasin colonial de la Grande-Bretagne ; et d'abord, ces lies de
Loos, dont elle ne pouvait rien faire en face de Konakry, puis .
cette rectification du côté de Zinder qui ne lui a pas coûté bien !
cher, depuis qu'on sait que ni Zinder, ni le Sokoto lui-même ne
valent grand' chose. N'était-il pas d'ailleurs singulier de vendre,
à beaux deniers comptans le produit d'une simple erreur géogra-
phique, commise en 1890 par deux plénipotentiaires aussi igno-
rans l'un que l'autre du pays qu'ils se partageaient ?
Les diverses conventions accessoires dont on a cru deYcir*
entourer et comme décorer l'arrangement principal n'ont pas
beaucoup plus de valeur. Il faudrait une foi robuste dans la
toute-puissance des formules pour attacher une importance quel-
conque à la convention d'arbitrage du 14 octobre 1903 : on en
excepte toutes les questions qui touchent « aux intérêts vitaux,
à l'indépendance ou à l'honneur des parties contractantes. »
Or c'est là le fond même des conflits internationaux. Dans les
temps les plus belliqueux, aucun monarque, aucun peuple n'a
prétendu faire la guerre, si ce n'est pour ses intérêts vitaux, son
indépendance ou son honneur. Dire que l'arbitrage est impuis-
sant à régler ces questions, c'est dire qu'elles doivent être tran-
chées par la diplomatie ou par les armes : en sorte que ces
traités d'arbitrage, qu'on s'est empressé d'étendre à toutes les
nations, coustituent la manifestation la plus catégorique qu'au-
cun gouvernement ait jamais faite en faveur de la guerre.
La déclaration relative au Siain se borne à confirmer le traité
de f896. Il e^t tout au plus piquant d'entendre le gouvernement
britannique reconnaître qu'à cette époque, il n'était pas sincère,
puisqu'il croit devoir nous donner une seconde fois sa parole de
nous laisser toute liberté à l'Est du Ménam. Ou cette déclaration
ne si^uifie rien, ou elle a pour objet de notifier aux Siamois
ï
LA FRANCE fit L AWÔLETERRE.
795^
qu'ils n'ont point à compter sur l'appui dô l'Angleterre dans le
bassin du Mékong. On peut s'étonner dès lors que notre gouver*»
nement ait cru devoir traiter avec les Siamois avant d'avoir reçu
cette assurance formelle. S'il eût attendu un mois de plus, il eût
obtenu de meilleures conditions; et par exemple il n'aurait pas
promis d'évacuer la rive droite du fleuve, ni reconnu au Siam
la faculté de pousser ses chemins de fer jusqu'à la frontière
indo-chinoise sans le consentement de la Franee.
La déclaration sur Madagascar nous a appris que l'Angleterre
avait jusqu'ici maintenu ses réserves contre un tarif douanier
qui fonctionne depuis huit ans. C'est un détail que nous avions
le droit d'oublier.
On ne voit trop quel nom donner au paragraphe qui con-
cerne les Nouvelles-Hébrides, mais, à coup sûr, ce n'est pas un
arrangement, puisque les deux gouvernemens promettent de
s^arranger plus tard, sans toutefois porter aucune atteinte « au
statu quo politique. » Or c'est justement ce statu quo qui fait
toute la difficulté; C'est parce que les commissaires des deux
nations se paralysent mutuellement depuis 1887, qu'on n'a pu
établir aucune juridiction dans cet archipel, où trois cents Euro-
péens vivent sans lois, sans tribunaux, sans administration, sans
aucune protection pour leurs personnes et pour leurs biens.
Aussi longtemps que le pays sera coupé en deux, la situation ne
changera guère, et les commissions mixtes perdront leurs peines.
Mais il paraît que nous devons nous tenir pour très heureux
que le gouvernement britannique, poussé par la Confédération
australienne, n'ait pas réclamé lannexion pure et simple de ces
îles où nos compatriotes sont en majorité.
IX
Il y a beaucoup de poudre aux yeux dans toute cette pous-
sière de traités. On y sent trop le désir de masquer l'abandon de
l'Egypte. Et cependant c'est là, selon nous, la partie la moins
contestable de Tarraugement. Il ne nous restait, sur les bords
du Nil, qu'une' épée brisée, ou, pour mieux dire, un magnifique
sabre de bois, puisqu'il n'a jamais servi. Pendant plus de vingt
ans, notre diplomatie a joué de cette arme inoffensive; elle a
même réussi à en tirer par-ci par-là quelques étincelles. Mais
cette escrime ingénieuse ne pouvait se prolonger indéfiniment.
796 REVUE DES DEUX MONDES.
En échangeant cet objet démodé contre notre liberté d'action u
Maroc, nous avons fait une bonne opération. Sans doute, cette
sorte de congé qui nous est octroyé par l'Angleterre est accom-
pagné de conditions qui blessent un peu la fierté nationale. Noos
renonçons à tirer de cette contrée, pendant trente ans, aucun
profit commercial exclusif. Clause plus dure encore, nous nous
engageons à ne laisser construire aucun ouvrage forUfié en face
de Gibraltar, qui continuera de se dresser, comme un insolent
défi, de l'autre côté du détroit. Voilà une promesse qui, en
d'autres temps, aurait pesé furieusement sur le cœur des Français.
Quoi ! TÂngleterre a le droit de monter la garde & la porte de
la Méditerranée, et nous, principal riverain, nous ne l'aurions
pas? — C'est ainsi, mes chers compalriotes. L'ombre de Nelson
plane encore sur nous. Si cela vous déplaisait, il fallait devenir
une grande puissance maritime. Nos pères, ou les dieux, ne l'ont
pas permis. Maintenant vous aimeriez mieux avoir le Maroc
sans condition? Êtes- vous prêts à faire la guerre? Non, n est-ce
pas? Alors, soyez conséquens avec vous-mêmes, et, puisque vous
êtes si résolument pacifiques, il faut être modestes, très mo-
destes. La diplomatie a vraiment tiré tout le parti possible de
vos dispositions présentes. Elle obtient même beaucoup, si vous
comparez le langage de lord Landsdowne à celui que lord Aber>
deen tenait à M. Guizot, après la bataille d'Isly.
Quelques publicistes s'efforcent de déprécier le Maroc. Sui-
vant eux, c'est un pays pauvre, barbare, déchiré par les factions.
Nous y engloutirons en pure perte des armées et des milliards.
On répond : C'est un pays aussi grand que la France ; il est,
presque partout, riche et fertile, par cette simple raison qu'il y
tombe plus d*eau que dans tout le reste de l'Afrique du Nord;
aussi est-il plus peuplé que l'Algérie et la Tunisie ensemble. Il
est barbare parce qu'il est mal gouverné. Nous y dépenserons
beaucoup d'hommes et d'argent, si nous sommes assez étourdis
pour briser le gouvernement local au lieu de l'améliora. Mais
l'expérience passée doit servir à quelque chose, et ce n'est pas
pour rien que, depuis soixante ans, nous avons appris à protéger
au lieu de détruire. Enfin, fût-il deux fois moins riche et dix
fois plus épineux, il forme le complément indispensable de
notre France africaine. Il nous donne une sortie sur l'Atlan-
tique, un regard sur le détroit de Gibraltar. Il ouvre à la coloni-
sation agricole un avenir presque indéfini. Occupé par une autre
LA FRANCE ET l'aNGLETERIIE. 797
puissance européenne y ce serait la fin de FÂlgérie. Dominé pco*
nous, c'est la France maintenue au rang de grande Puissance et
sûre* de trouver en Afrique la terre qui lui manque en Europe.
Les nobles esprits qui nient des vérités aussi claires que la lu-
mière du soleil d'Afrique ont-ils donc oublié les pages prophé-
tiques de Prévost-Paradol ? Refusent-ils de voir un jour quel-
ques millions de Français installés sur l'autre rive de la
Méditerranée?
Mais, nous dit-on, dans ce marché, nous avons la plus mau-
vaise part. Trois ou quatre fleuves cpii traversent une plaine peu
étendue ne sont pas l'équivalent du Nil. Nous échangeons le
manteau d'un roi contre la robe d'un mendiant. -^ Ou pourrait
répondre qu'il fallait tarder le manteau quand on le tenait. Mais
il y a plus à dire. L'Egypte est aussi facile à prendre que diffi-
cile à conserver ; tandis qu'une fois solidement plantés au Maroc,
comme j'espère que nous le serons un jour, je défie bien qui que
ce soit de nous en faire sortir. Nous bénirons alors ces mon-
tagnes abruptes, ces populations guerrières qui nous font hésiter
aujourd'hui. Les unes nous fourniront des forteresses natu-
relles^ les autres alimenteront nos légions.
Certes, je suis de ceux qui regrettent que la France n'ait pas
prévalu en Egypte, parce que ce pays est le pivot nécessaire
d'une politique à grande envergure, et que tout le sort du monde
en eût été changé. Mais d'en faire une possession tranquille, une
grasse ferme comme Batavia, en un mot une véritable colonie,
c'est un miracle que le génie même de l'Angleterre ne saurait
opérer. Pour tenir définitivement l'Egypte, il faut, comme les
Romains, être maître de la mer et des défilés de la Syrie : au-
trement cette fuyante Gléop&tre vous glisse entre les doigts. Les
Anglais ne sont point encore en Syrie. Ils ont le commandement
de la mer : l'auront-ils toujours? Pourront-ils éternellement
surpasser les forces de toutes les autres puissances maritimes?
Les voilà déjà au milliard, pour les dépenses navales : iront-ils
plus loin? Et lorsque les autres États, possédant un nombre
égal ou supérieur de vaisseaux, regarderont plus souvent du
côté de l'Extrême-OrieAt, souffriront-ils que l'Angleterre de-
meure l'arbitre unique du canal?
Ne nous laissons point emporter par ces lointaines perspec-
tives, et reconnaissons que, si le marché n'est pas mauvais, il y
manque pourtant quelque chose : et d'abord l'adhésion du prin-
t98 REVUB fils DEUX ItONDBS.
cipal intéressé, à savoir de Sa Majesté chérifiennô. A vrti dire,
il dût fallu commencer par 1&; espérons que cette adhésion m
se fera pas trop attendre.
Un autre sujet d'inquiétude, c'est cfue la préparation diplo^
matique de ces accords paraît insuffisante. Parmi les États diver*
sèment intéressés, l'Italie seule a été pressentie. On négocie avec
l'Espagne» Mais on a laissé volontairement l'Allemagne à l'écart.
Or il n'est pas possible à la France d'entreprendre quoi que ce
soit sans connaître l'arriëre-pensée des Allemands. Gambetta et
Ferry, patriotes s'il en fut, n'y manquaient jamais. Gela est
devenu encore plus nécessaire depuis que l'Allemagne, par ses
entreprises coloniales, se trouve mêlée à toutes les affaires du
monde*. Dira-t-on qu'on redoute ses exigences? Mais notre
mauvais vouloir ne ferait que les rendre plus impérieuses, et, sans
nous déclarer la guerre, elle aùrdt plus d'un moyen de nous
être désagréable, surtout à Theure où la Russie, occupée M
Extrême-Orient, est hors d'état de nous secourir. D'ailleurs le
monde est assez vaste pour fournir à la France et à l'Allemagne
plus d'un terrain d'entente en dehors du Maroc. Ce ne serait pas
la première fois que l'empereur Guillaume se montrerait disposé
à entamer la conversation. De toutes les prétentions^ la plus
folle serait de vouloir « isoler » l'empire germanique, comme
l'affirment certains mousquetaires de la presse. On n'isole pas
un gouvernement fort, mais on s'expose àson ressentiment.
Ce serait une autre extrémité de vouloir contenter tout le
monde à la fois, et de distribuer à droite et à gauche des tranches
de ce Maroc qu'on ne possède pas encore, dans le moment
même où l'on affiche le plus grand respect pour son intégrité.
Voilà qu'on nous parle aujourd'hui des droits de l'Espagne. Elle
a eu trois cents ans pour les faire valoir et n y a jamais réussi.
Est^^e à nous de lui faire sa place? de rompre l'unité du pays?
d'y rendre tout gouvernement impossible? de manquer à la parole
que nous venons de donner au Sultan? de remettre à autrui la
surveillance du détroit qui commande nos possessions? Non,
la diplomatie pèse dans la balance des forces rédles et non
des espoirs chimériques. On avait mis naguère sur le tapis un
projet de partage avec l'Espagne : il a été sévèrement jugé par
l'opinion publique. Le mot même de partage implique la
destruction de la force indigène sur laquelle nous voulons nous
appuyer. Il faut le rayer de notre vocabulaire et donner 4 nos
LA FRANCE ET l' ANGLETERRE . 799
amis les Espagnols d'autres gages de notre bonne volonté. Il ne
sera pas impossible d'en trouver, le jour où le pays sera ouvert
à l'activité des Européens. Le contrôle exclusif du Maroc est le
seul avantage sérieux que nous tenions de la dernière négocia*-
tion. Si, par prière ou par menace, nous laissions entamer cette
dernière position, alors notre retraite à l'Ouest de l'Afrique se
changerait en lamentable déroute.
Voilà donc près d'un siècle que nous vivons en paix avec la
Grande-Bretagne. Pendant quarante ans, de 1830 à 1870, les
deux pays ont fait ce qu'ils ont pu pour mettre quelque cordia-
lité dans leurs rapports. Mais l'opposition des intérêts prenait à
chaque instant le dessus ; et comme l'Angleterre connaissait
mieux les siens, elle eut presque toujours l'avantage. Pendant
les trente dernières années, la lutte a été parfois fort vive. Les
Français, désabusés de l'entente cordiale, péchèrent quelquefois
par excès de défiance : derrière chaque proposition anglaise, ils
apercevaient un piège. Les Anglais à leur tour, exploitant notre
humeur pacifique, agitèrent trop souvent le spectre de la guerre.
Ce revenant de 1815 a beau faire la grosse voix: c'est un fan-
tôme qui s'évanouit dès qu'on le touche.
On se fait chez nous une opinion exagérée de la puissance
de TÂngleterre. Sa supériorité maritime la rend plus propre à
la défense qu'à l'attaque. L'étendue de son commerce lui lie les
mains. Une guerre avec la France la gênait beaucoup autrefois,
lorsque son industrie était pauvre et sa population peu nom«
breuse : aujourd'hui, pour peu que la guerre se prolongeât, la
moitié du Royaume-Uni serait affamée. Une partie des fabriques
chômerait: on verrait les salaires baisser en même temps que le
prix des vivres augmenterait. Pendant que la Grande-Bretagne
promènerait son pavillon victorieux sur les mers, toute Téconomie
du royaume serait bouleversée. Aucun Anglais de sang-froid ne
souhaite un pareil malheur à son pays.
Si nous avons rappelé ces vieilles querelles, ce n'est pas pour
le vain plaisir de remuer des cendres éteintes. Nous éprouvons
la plus sincère admiration devant la grande nation anglaise. Binn
loin de repousser ses enseignemens, nous voudrions transporter
à Londres notre École des sciences politiques. Oui, c'est là qu'on
devrait envoyer les jeimes Français qui se destîuont à la carrii^ro
publique, comme on envoie à Rome ou à Atbènes ceux de leurs
800 REVUE DES DEUX MONDES.
camarades qui font profession d'art ou d'hellénisme. Là, ils se
dépouilleraient définitivement de leurs langes humanitaires. Ils
apprendraient à ne jamais préférer en politique le sentiment à
rintérêt, à mesurer les forces de l'adversaire, à changer de ton
selon le nombre des vaisseaux ou la qualité des âmes, à ne point
désarmer, même au lendemain d'un accord. Ils sauraient qu'il
n'est de paix durable qu'entre les nations fortes et qu'une puis^
sance coloniale ne doit pas négliger sa marine. Le seul danger
c'est qu'à leur retour, ils ne fussent trop dépaysés parmi leurs
compatriotes.
Cependant ne calomnions pas la France. Soyons justes pour
nous-mêmes. Ce que nous avons accompli en vingt-cinq ans,
malgré tant d'obstacles au dedans et au dehors, reste considé-
rable. Notre empire n'est pas le cinquième de celui de la Grande-
Bretagne, mais il repose peut-être sur une base moins fragile. Â
défaut d'un dessein très suivi, nous avons, nous aussi, un instinct
secret qui nous guide : c'est l'instinct continental, par opposition
au génie maritime.
On dirait que les Anglais, lorsqu'ils déchiffrent une carte,
regardent d'abord la mer. Là, seulement ils sont à leur aise.
Les terres, les royaumes, les continens même sont à leurs yeux
des dépendances de l'élément liquide. Leur trident gouverne on
empire flottant : tel, dans l'antiquité, celui de Carthage. De temps
en temps, un fragment de cet empire se détache, — Hier, l'Amé-
rique, demain l'Australie, — comme ces lies errantes qui dé-
nouent leurs premières chaînes pour en former de nouvelles.
Aujourd'hui, le centre géométrique de la domination anglaise
n'est pas à Londres, ni même en Europe : il est quelque part
dans rOcéan Indien. Là, sur un cercle immense, depuis le Cap
jusqu'à Melbourne, se dressent ces palais de tous les styles qui
s'appellent les colonies anglaises; rien n'y semble définitif; uil
siècle les élève, un autre siècle peut les détruire ou les transe
former; de même que les Indes ont remplacé les États-Unis,
l'Afrique australe remplacera peut-être les Indes.
Le Français, au contraire, est amphibie; bon navigateur, il
se plaît mieux sur la terre ferme. Tantôt aventureux et tantôt
sédentaire, il ne craint pas une opération hasardeuse, mais il
préfère les placemens de père de famille. Il a des îles un peu
partout, des possessions lointaines, comme l'Indo-Chine : mais
la plus grande partie de son empire est concentrée dans
LA FRANCE ET l'aNGLETERRE. 801
l'Afrique occidentale. Nous aimons le solide ; il nous faut tout
au moins l'apparence du définitif. Nous ressemblons & ces pro-
priétaires qui bâtissent en fortes pierres de taille, et se donnent,
ne fût-ce quun jour, Tiliusion de l'éternité. Notre façade sur
l'Afrique du Nord ne peut se comparer aux prodigieux étages de
la grandeur anglaise, mais elle se dresse à vingt-quatre heures de
Marseille. C'est moins une improvisation coloniale que la re-
construction du vieil édifice élevé par les Romains, nos për6s,
sur l'autre rive de la Méditerranée. Une fois restauré, aménagé
d'une façon moderne, le monument défiera l'injure du- temps.
Deux peuples dont la vocation est si différente devraient
apprendre & ne pas se froisser. Ce qu'il y a de plus nouveau,
dans l'arrangement du 8 avril 1904, c'est la bonne volonté mu-
tuelle dont il témoigne. Dans les rapports des deux nations,
l'esprit belliqueux perd du terrain. Après les conflits militaires
du xviu* siècle et les conflits économiques du xix*, notre âge
verra peut-être des accords équitables. Il suffirait pour cela d'un
danger commun qui menacerait la France et l'Angleterre.
Remé Millet.
TO¥B TXT. — 4904. Çf
FÊTES ET POINTS NOIRS
L'EXPOSITION UNIVERSELLE
ET L'ENTREVUE DE SALZBOURQ
I
A Paris, TExposîtion de 1867, ouverte officiellement le ^^ avril,
était dans toute sa splendeur en juin. Elle offrait un coup d œil
magnifique. Le charlatanisme des appâts sensuels, battant la
caisse à Tentrée des exhibitions de Tlndustrie, de la Science, de
TArt, pour y attirer les chalands, s'essayait alors à peine : l'en-
semble restait d'une gravité élégante. On y retrouvait la méthode,
l'ingéniosité d'esprit du commissaire générai Le Play. Il avait
adopté la disposition indiquée par le remarquable rapport du
prince Napoléon sur l'Exposition universelle de 1855 : la division
transversale par nation, et la division longitudinale par nature
de produits. Cet arrangement heureux permettait de rapprocher,
et de comparer facilement le degré d'avance des divers pays.
Une des innovations était la création d'un groupe (X*) pour les
institutions destinées à améliorer les conditions physiques et
morales du peuple.
Dans une galerie s'étalaient, comme une invitation à l'étude
de notre artillerie, tous les modèles possibles de canons : canons
lisses et canons rayés, canons se chargeant par la culasse, canons
Krupp, canons français, canons en fonte, en acier fondu, en fer
forgé, tout ce que l'esprit humain avait inventé jusque-là en fait
tÈttê ET ]^OlNf« N0ÎR8* 80S
d'èd^ins dé destruction. Dans la galerie des tnâdhities, «e dtBè^
sait le formidable canon d'E«sen, destiné à l'armement d'une
batterie de côteB, d'une longueur de oinq mètres» du prix de
543 780 francs, et dont chaque coup tiré coûterait 4 000 francs.
A côté de cette exhibition brutale du réel, brillait celle de
l'idéalité, sous les diverses formes que lui donnent les arts plas^
tiques. Dans l'exposition française, on retrouvait la liberté un
peu auarchique qui avait succédé à la longue domination de
Ingres. On l'avait réputé pendant des années le mattre suprême,
et quiconque n'admirait pas dévotement tes formes sculpturales»
le grand style de cet adorateur de l'antiquité et de Raphaël était
taxé d'hérésie. Il fallait de la hardiesse pour dire tout bas que le
portrait de Bertin, si merveilleux qu'il soit, n'efface ni VHomme
au gmUy de Titien, ni les Syndics des Drapiers, de Rembrandt,
et qu'il y a beaucoup de froid et de gris duis la magistrale or^
donnance de V Apothéose ft Homère. Des artistes remarquables
avaient surgi à côté : le brillant Horace Vernet, l'habile Delà*
roche, le poétique Scheffer, le lumineux Decamps. Mais aucun
de ces maîtres n'avait osé s'insui^er contre la discipline du chef
rec<mnu de l'École. Eugène Delacroix l'osa : attiré par les drames
modernes plus que par les réminiscences antiques, il chercha
l'effet par la force de l'imagination, le mouvement de la vie, le
pathétique de l'expression, la splendeur et le charme de la cou-
leur. Ingres l'avait excommunié. Introduit clandestinement dans
la chapelle de Saint-Sulpice peinte par le révolutionnaire, il re-
garde en silence, puis, le teint enflammé, serrant avec force le
bras de son introducteur : « Étes^vous bien sûr, monsieur le curé,
qu'il y a un enfer? >»
La suprématie impérieuse du grand mattre était devenue à la
longue pesante, même à ses admirateurs. Ce sentiment est exprimé
par Hébert, dans de charmans Souvenirs (i) : « Son temps de di-
rection expiré, Ingres partit. Nous le reconduisîmes jusqu'à
Ponté Molle. Le grand homme pleurait en nous disant adieu : il
jeta les yeux une dernière fois vers le Dôme de Saint-Pierre et
monta dans son vetiurino. Nous autres, nous reprîmes en sil^Me
le chemin de l'Académie. En rentrant, après une heure ée
marche, dans^ notre villa Médicis, admirable ce soir*là, un senti-
ment bizarre s'était emparé de ngus; nous respirions plus à l'aise,
(i) La Villa Médicis en 1840, sonvenirs d*uû pensionnaire.
804 BEVUE DES DEUX MONDES.
nous sentions un air de liberté flotter autour de nous; il nous
semblait qu*un fardeau invisible ne pesait plus sur nos pensées
et nos actes ; nous pouvions nous jeter dans l'infini de Faveiur
à la poursuite de mirages étincelans de fraîcheur [et de
beauté! » Ce sentiment des jeunes pensionnaires fut celui de
rÉcole française quand le sceptre dictatorial tomba des mains
fatiguées de Ingres, avant même sa mort. Alors commencèreut
à couler librement les sources retenues : Hébert, florentin par
la composition et le dessin, sans maître pour la suavité du coloris,
le vigoureux Bonnat, Télégant Gérome, le resplendissant Henner,
le fantastique Moreau, si moderne dans son archaïsme, et tant
d'autres.
Les paysagistes s'étaient, eux aussi, révoltés contre des tradi-
tions non moins tyranniques; ils s'étaient affranchis de la solen-
nité des paysages historiques de Poussin et de Claude Lorrain.
Opérant sur la toile une révolution semblable à celle de J.-J. Rous-
seau et de Chateaubriand dans les lettres, le solitaire de Bar-
bizon, Théodore Rousseau, avait dépouillé la nature des arran-
gemens de convention, l'avait étudiée, aimée, et il rendait avec
une égaie puissance son implacable immobilité et ses frémis-
santes évolutions, ses familiarités et ses grandeurs, la mare
claire de la forêt et l'amplitude des horizons lointains. L'Exposi-
tion consacrait sa victoire par la médaille d'honneur : l'Ho-
mère du monde rustique, Millet, était encore dans l'ombre, lut-
tailt contre la misère. Plus heureux, Jules Breton accroissait la
renommée que lui avait value sa Bénédiction des Blés.
La sculpture n'avait pas eu d'émancipation à opérer : Guil-
laume, Perraud, Dubois, Carpeaux, continuaient, en la rajeunis-
sant, la tradition glorieuse des David, des Pr^dier, des Rudç. La
série des bustes dé Napoléon aux divers Ages de sa vie, de Guil-
laume, obtenait un succès général.
, Les étrangers aussi, Hockert, Bitclioff, Rodakowicki, Ma-
tejko, etc., faisaient bonne figure. Les œuvres qui firappèrent le
plus furent, en sculpture, le Napoléon mourant de Vêla, 4we
poignante émotion; en peiature, les tableaux récompensés da
Belge Leys et le carton de la Réformation de TAllemand Kaul-
bach; les tableaux de Leys se distinguent par la solidité du
modelé et un art consommé de distribuer les personnages. Le
carton de Kaulbach représente une cathédrale gothique, sous les
voûtes de laquelle se meuvent, autour d'un robuste Luther,
FÊTES ET POINTS NOIRS. 805
groupés sans confusion, les précurseurs, les martyrs^les apôtres,
les chefs théologiques et militaires, les humanistes, les orateurs,
les écrivains de tous pays se rattachant à la Réforme ou ayant
brillé dans son temps : Pétrarque, Machiavel, rapprochés de
Reuchlin, Ulric de Hutten, Érasme; Cervantes, de Shakspeare;
Calvin, de Dumoulin; Michel-Ange. Léonard, Raphaël, autour
d'Albert Durer; Kepler, Copernic, Galilée fraternellement unis.
Cette immense composition, par son ordonnance, son dessin,
son invention, constitue une œuvre vraiment grandiose.
En dehors de l'Exposition, la foule accourait, aussi curieuse
et empressée., dans un théfttre du boulevard où l'on jouait un
opéra-bouffe, /ci Qrande-Duchesse de Gérolstein, Ludovic Halévy
et Meilhac, les spirituels auteurs de cette étourdissante drôlerie,
avaient attendri parfois la force d'un comique irrésistible par
une petite note discrète de sentiment. Le maestro Offenbach,
artiste supérieur, puisqu'il a créé un genre dont il est resté le
maître sans rival, avait mis, dans sa partition écrite selon les
règles de Tart classique, à la fois le brio des fantaisies de l'inva-
gination, le tapage de la joie, et les suavités mélodiques du
cœur.
Des moralistes sévères ont trouvé ce succès mondial d'une
bouffonnerie peu séante à la dignité de notre génie national. Il
n'y avait pas là cependant de quoi nous diminuer. « Chacun
des miracles de Çakya-Mpuni, dit le LalUa-Vistara, se marquait
par ceci : que tous les êtres vivant sur la terre éprouvaient le
soulagement momentané de leurs maux. » Grftce au don divin
de la gaité, la France opère dans le monde ce miracle perma-
nent. Depuis Rabelais, « par son art des peintures contrefaictes &
plaisir pour exciter à rire, » depuis Voltaire, « qui lui apprit,
comme dit Chateaubriand, à rire avec grâce, » elle n'a cessé
d'apporter une immense consolation aux misérables humains en
leur faisant oublier un moment « tout ce pour quoy tant ils
veillent, courent, travaillent, naviguent et battaillent. » Par ce.
privilège, elle excelle au-dessus des autres nations, et l'Italie elle-
même, cette inépuisable terre de tout art, n'a rivalisé ayec elle
qu'au moment d'Arioste et de Rossini. Cela aussi valait d'être
exposé, et librettistes et maestro avaient bien mérité de nous
en le faisant avec tant d'éclat.
^
606 HEfVtJÉ Dtta DKUX MONDEE.
Il
L^Emperénr avait invité tous les souverains. Victor-Emmanuel
.fit savoir qu-il resterait chez lui : il se dit malade, ce qui ne l'em^
pëcha pas d'aller chasser dans la montagne. Gortchakof con-
seilla au Tsar d'accepter le premier. Alors, le roi de Prusse décida
qu'il irait également, et aussitôt tous les autres souverains sui^
virent. Le roi des Belges commença le défilé (14 mai), puis vint
le Tsar (l** juin), et le roi Guillaume (8 juin).
L'Empereur caivoya à la rencontre du Tsar jusqu'à la fron-
tière le général Lebœuf, qu'en souvenir de la cérémonie du cou-
ronnement à laquelle il avait assisté, le eouverain russe avait
demandé qu'on attachât à sa personne. Le général de Failly fut
envayé au-devant du roi de Prusse. L'Empereur vint luî-môme
recevoir ses hôtes à la gare. On évita de faire passer Alexandre II
par le boulevard de Sébastopol. Je me trouvab dans la foule, à la
Porte-Saint-Denis : les deux souverains étaient dans une voiture
qui trottait fort, l'Empereur rayonnant, le Tsar grave. Dans le
public, curiosité, froideur, presque personne ne se découvrant,
un sourd murmure : « Les voici! » quelques cris : « Vive la Po-
logne! » d'autres plus nourris : « Vive l'Empereur! » Les quartiers
aristocratiques manifestèrent un peu plus de chaleur. Le roi de
Prusse fut reçu partout avec réserve, mais très respectueuse-
ment. On a raconté qu'à la vue de Bismarck, reconnaissable à
son costume de cuirassier, quelques sifflets se firent entendre.
Bismarck aurait dit à l'amiral Jurien de la Gravière assis à ses
côtés : « Nous autres hommes politiques, nous ne saurions plaire
à tout le monde; il faut en prendre notre parti. » Je ne suis pas
sûr de l'authenticité de l'anecdote. Dans tous les cas, si certains
spectateurs donnèrent cette preuve de mauvais goût, ils ne
furent pas imités, et le public se montra partout, à l'égard du
Prussien, curieux sans hostilité. Le Tsar, après avoir rendu ses
hommages à l'Impératrice, descendit à TÉlysée. Quelques heures
'après; il s'en alla s'amuser à la Grande-Duchesse de Gérohtém.
Le roi Guillaume s'établit au pavillon de Marsan.* *
De la frontière d'Erquelines à Paris, Gortchakof prit à part
Lebœuf et lui expliqua longuement tes bonnes dispositions de
la Russie : « J'arrive avec une chancellerie pour faire des affaires,
mais vous n'avez pas confiance en nous; vous en êtes tous au
FÊTES ET POn^TS NOIRS.. 807
mot de Napoléon I*' : Grattez un peu le Russe ^t vous trouvez
le Scythe. » Il revint aussi sur la. campagne polonaise: « Si
l'Empereur ne s'était pas lancé dans cette affaire, notre alliance
n'aurait pu être rompue, et vous auriez aujourd'hui la frontière
du Rhin. » Il insinua que rien n'était définitivaoaent perdu, et
que les rapports amicaux pourraient être repris si on voulait
faciliter la politique russe en Orient. Il le pria de lui ménager une
conversation confidentielle avec l'Empereur. Le soir môme, Le-^
bœuf s'échappa çt alla raconter ce qui lui avait été confié.
L'entrevue eut lieu, mais elle ne fut pas confidentielle. Elle se
passa comme celles de Biarritz avec Bismarck. Gortchakof
débuta d'un ton solennel : « Ce voyage, Sire, sera un événe*
ment... » Il parla beaucoup; l'Empereur écouta, et, ne donnant
pas d'encouragement à des ouvciriures précises, la conversation
tourna court. Depuis le service que les Anglais lui avaient rendu,
en couvrant d'une couleur honorable sa reculade dans l'affaire
du Luxembourg, il était plus attentif que jamais à ne pas les
froisser, et il savait qu'un rapprochement avec la Russie, au
prix qu'elle y mettait, leur serait le plus sensible des froisse-
mens : ce sentiment de fidélité envers l'allié de Crimée l'empêcha
de provoquer les suggestions de Gortchakof et de sortir des
généralités.
Déçu de ce côté, Gortchakof ne fut pas plus heureux auprès
de Rouher. S'étant rendu dans son cabinet pour causer, il y trouva
huit ou dix personnes : ce que Rouher expliqua par le désir
naturel de ses collègues de voir de près un homme illustre, qui
n'allait pas dans le monde et n'était d'aucune fête. Aussi Gort-
chakof emporta-t-il l'opinion que, si le ministre d'État était un
économiste distingué, un brillant orateur, c'était un homme poli-
tique au-dessous de sa position.
Les Prussiens aux aguets suivaient pas à pas les moindres
démarches russes. Personne, hélas ! ne songeait à tromper leur
surveillance policière. Le Tsar n'eut pas plus que son ministre
d'entretien approfondi. On l'accabla de prévenances, mais on
évita toute conversation sérieuse. A son premier dîner aux
Tuileries, il annonça qu'il arriverait de bonne heure parce qu'il
voulait causer avec l'Empereur. A peine introduit dans le cabinet
de Napoléon III, il vit entrer l'Impératrice, et la conversation
s'éparpilla en banalités. Il renonça à de nouvelles tentatives.
Cela commença à l'assombrir.
808 REVUE DES DEUX MONDES.
Un petit incident, qu'on a trop grossi, lors de sa visite an
Palais de Justice, ne lui fut pas non plus agréable. Au sommet
du grand escalier, au moment où il allait s'engager dans les ves-
tibules, sortit d'un petit groupe de quatre ou cinq avocats,
comme un murmure plutôt que comme un cri : « Vive ia
Pologne !» Si le mot de Monsieur fut ajouté, il ne fut entendu ni
par le Tsar, ni par ceux qui l'accompagnaient. Lebœuf s'avança
vivement vers les avocats, qui, aussitôt, se dispersèrent et se
perdirent dans la foule. Aucune autre manifestation ne troubla la
visite ou ne se produisit à la sortie, et le Tsar s'en retourna
jpaisiblement, sans paraître s'être aperçu de la protestation. Mais,
le lendemain (6 juin), un événement beaucoup plus grave allait
le troubler.
Il avait, avec le roi de Prusse, assisté à Longchamps à une
magnifique revue de 60 000 hommes commandés par Canrobert,
au milieu d'une immense multitude, enthousiaste et joyeuse, et
il revenait avec l'Empereur et les deux Grands-Ducs dans une
calèche. A la hauteur de la Cascade, Raimbeaux, l'écuyer de l'Em-
pereur, aperçut un jeune homme, qui, d'un mouvement r^ide,
levait le bras et dirigeait un pistolet sur Alexandre II. Il poussa
son cheval en avant, et le coup destiné au Tsar porta dans les na-
seaux de l'animal. L'Empereur entendit les deux détonations sans
se rendre compte d'où elles provenaient. Ce ne fut qu'à une cen-
taine de pas, que, dans la course rapide de la voiture, il aperçut
des gouttes de sang sur un des Grands-Ducs, et vit quelques
taches sur lui-môïne. D'où venait ce sang? On comprit que c'était
d'un cheval blessé, on pria Raimbeaux de changer sa monture.
On arriva ainsi & fond de train aux Tuileries. Ce fut Piétri, le
préfet de police; qui accourut alors expliquer ce qui s'était
passé (4).
L'attentat avait été commis par un jeune Polonais de dix-huit
ans, nommé Berezowski, qui s'était blessé lui-môme et qu'on
avait eu grand*peine & arracher à la fureur de la foule. « Nous
avons vu le feu ensemble. Sire, dit l'Empereur, nous voilà frères
d'armes. — Nos jours sont entre les mains de Dieu, » répondit
froidement le Tsar. Le soir, il assista à un grand bal à l'amhas-
sade de Russie; les jours suivans,à d'autres bals, à l'Hôtel de
Ville, aux Tuileries, et il y fut accablé d'ovations, d'homma^s^
(1) Récit de l'empereur Napoléon III au prince Napoléon,
Wmm^"
FÊTKS ET POINTS NOIRS. 809
de marques de sympathie, mais il resta sombre. D'ordinaire, ses
manières cordiales et Textraordinaire douceur de sa voix har-
monieuse le rendaient irrésistible ; on ne le vit plus que réservé
et hautain. A la fin de son séjour, lorsqu'il s'agit, selon l'usage,
de l'échange des décorations, il dit : « Pour les militaires, oh I
tant qne vous voudrez, car j'aime beaucoup l'armée française, et
je serai bien aise de le lui témoigner, mais, pour les personnages
civils, rien (1)! » Et, malgré les instances de Lebœuf, il les
refusa à tous les civils, sauf quelques rares exceptions. Gort-
chakof ne partit pas dans des dispositions meilleures. A défaut
d'une entente, il eût voulu, 4u moins, une satisfaction publique
de vanité laissant supposer à l'Europe qu'il venait de faire
quelque chose d'important. Il désirait la plaque de grand-officier
en diamans. On le savait, et on ne la lui donna pas.
La tournure que prit le procès Berezowski acheva de blesser
non seulement le Tsar et son ministre, mais la Russie même.
Berezowski avait un regard honnête et doux. Il fut impertur-
bable dans son fanatisme. — « Vous vous croyez donc en droit
d^ tuer le Tsar? — Oui, parce qu'il a tué mon pays, massacré
les femmes et les enfans, envoyé la jeunesse polonaise çn Sibérie,
et d'un trait de plume condamné tout un peuple à l'exil, à la
mort. —Mais ignorez-vous que nul n'a le droit d'attenter & la vie
de son semblable? — Ce n'est pas mon semblable. — C'est votre
souverain. — Non, il n'a jamais été mon souverain, et je ne sache
pas de nom qu'on puisse lui donner. — Mais Dieu défend de tuer.
— D'abord je ne suis pas Dieu, puis Dieu se venge, puisqu'il nous
envoie en enfer. En le tuant, je le délivrais de lui-même, et, en le
plongeant dans l'éternité, il ne pouvait qu'être plus heureux que
sur la terre, où il vit en proie aux remords. J'ai obéi à la voix
intérieure de mon cœur. » La défense d'Emmanuel Arago con-
sista à étaler les rigueurs de la répression russe. Le procureur
général se défendit de les justifier et se borna à protester contre
la théorie de l'assassinat politique. L'accusé obtint des circon-
stances atténuantes. Il ne fut condamné qu'aux travaux forcés
à perpétuité (15 juillet).
Le Tsar \ît dans cette indulgence ime confirmation du cri de :
Vive la Pologne ! Il se montra de plus en plus mécontent de son
voyage. De ce moment fut arrêtée dans son esprit la résolution
(1) Récit du maréchal Lebœuf.
810 REVUB DBS DEUX MONDES.
de laisser à la Prusse le champ libre contre la l^ranee: « Led
Russes, écrit, quelque temps après^ Bismarck à Heydt, son cot».
lègue aux Finances^ tiendront rÂutriche enJ)ride. »
.111
Le roi Guillaume ne rechercha pas de conversations poli-
tiques ; il s'attacha au contraire à les écarter : il songea seulem^t
à plaire, et il y réussit. Il n'était question que de sa bonne grftce
et de ses séductions. Il paraissait émerveillé des beautés de la
capitale et particulièrement intéressé par son système d'assai-
nissement; il visita avec Haussmann les travaux d'égouts et de
canalisations. Cependant le Prussien reparut par échappées sous
l'homme du monde aimable : il alla se promener, en souvenir de
1814, aux Buttes-Chaumont, et, dans une visite à la princesse
Stéphanie, qui habitait aux Tuileries, il lui échappa de dire, sur
un certain ton, en regardant le pavillon de l'Empereur : « C'est
pourtant lui qui m'a empêché d'entrer à Vienne! »
Bismarck parut avant tout préoccupé de se justifier d'avoir
été déloyal dans l'affaire du Luxembourg. Dès son premier pas
sur notre territoire, c'est le sujet dont il entretint Failly, sachant
bien que ses paroles seraient redites à l'Empereur. Il n'aurait pas
mieux demandé que le Luxembourg nous fût acquis, mais il avait
promis de ne pas empêcher, non de seconder. Il avait demandé
qu'on le mit en présence d'un fait accompli, et on l'avait appelé
à se prononcer sur un fait à accomplir; alors les circonstances
avaient été plus fortes que sa volonté. Avec quelques variantes
de détail, chaque fois qu'il en eut l'occasion, il reprit le même'
thème. Comme autrefois, il se montra de bonne humeur, inépui-
sable en saillies. Parfois encore ses propos surprenaient. Il dit au
général de Failly : « Le Roi est un excellent homme, mais il est
très indécis. Lorsque les affaires deviennent difficiles, je fais en
sorte qu'il pense à une nouvelle giberne ; cela l'occupe, et il me
laisse faire. » Il se montrait fort galant. Dans un bal de la cour,
la ravissante jeune femme qui conduisait le cotillon étant venue
lui offrir un bouquet de roses, signe d'invitation k valser, il prît
le bouquet, fit de bonne grftce son tour de valse devant les sou-
verains étonnés, puis, ramenant sa danseuse, il lui dit : « J'ai
beaucoup aimé la valse, celle-ci sera la dernière que je dan-
serai. » Et, en souvenir^ il lui offrit un bouton de rose qui omait
FÊTES ET POINTS NOIRS. 611
le revers de son habit. Il demanda au colonel Stoffel de le con-
duire à la Grande-Duchesse de Gérolsiein^ et il rit à gorge déployée
de cette satire des petites cours allemandes, qu'il trouvait très
ressemblante. Se retournant vers Moltke, assis au second rang
parce qu'il était indisposé par l'eau de Paris, il lui disait : « C'est
tout à fait cela 1 »
Moltke écoutait impassible. Du reste, il l'était toujours, sa-
luant, observant sans dire un mot, ni témoigner aucune amabi*
lité. Une fois seulement, dans une course en voiture à travers
Paris, il dit au colonel S,toffel : « Je suis très content que le Roi
ait vu toutes ces magnificences'; il s'occupe presque exclusive^
ment de l'armée; il a pu s'assurer aujourd'hui qu'un souverain,
sans négliger l'armée (car la vôtre est excellente), peut s'intéresser
& tout ce qui contribue à la grandeur d'un peuple. Il m'est permis
plus qu'à tout autre de parler ainsi, car je n'ai pas à me plaindre
de cette prédilection du Roi. »
Les souverains visitèrent le Petit Trianon et Versailles. L*Em-
pereur les y conduisit lui-même. Lebœuf suivait, avec Rismarck
et Moltke. Arrivé aux galeries du premier Empire, Napoléon 111
voulut passer outre ; le Tsar insista pour qu'il n'en fit rien. Moltke,
figure de plomb, regardait d'un œil haineux; Rismarck parlait
beaucoup, d'un ton ironique. « Sire, dit le soir Lebœuf à l'Em-
pereur, je viens de passer une journée terrible, avec deux hommes
qui nous détestent furieusement; je prie Votre Majesté de ne
pas me la faire recommencer. — Vous avez tort, répondit l'Em-
pereur, M. de Rismarck ne nous déteste pas, et M. de Moltke est
un officier très distingué. » Très distingué, en effet, et très dési-
reux de nous en convaincre, car, chaque matin, il allait étudier
sur le terrain la meilleure manière d'attaquer Paris. Lebœuf
n'avait pas le droit dïnsister, mais il pria Failly de ne pas mettre
son nom parmi ceux qui devaient être décorés par le roi de
Prusse.
Rismarck, cependant, eût voulu causer avec quelqu'un. Il n'y
réussit pas mieux que Gorlchakof. Il Wt à peine Moustier, s'en-
tretint à peine avec l'Empereur, un peu plus avec Rouher, mais
sans sortir des généralités. Ce ne fut cpi'avec Persigny qu'il eut
occasion de s'expliquer. Le rencontrant aux Tuileries, il lui de-
manda : « Âi-je bien suivi vos leçons? » Deux jours après, il vint
le voir. Il lui expliqua d'abord, comme il faisait avec tout le
monde, son rôle dans l'affaire du Luxembourg : il avait été par^
812 REVUE DES DEUX MONDES.
faitement sincère quand il exprimait à Benedetti le désir de fa
voriser les vues de l'Empereur; il était trop heureux d'avoir
cette occasion de calmer les susceptibilités de la France. Si
l'opération avait échoué, c'était dû à Benedetti, « qui appartient
à cette époque politique où l'on confond Tintrigue avec l'habi-
leté et sacrifie tout à la vanité. » Il se lança ensuite dans une
foule de détails exagérés ou inexacts, démentis par ses propres
discours. Il se plaignit que l'Empereur, à Biarritz, eût éludé, non
seulement une entente, mais une explication. Sur les événemens
de 1866, il fut impitoyablement railleur, et cette fois sans altérer
les faits : « J'avoue que je n ai pas compris à quelle pensée vous
avez obéi dans votre médiation. Je me mets à votre place et je
me demande ce qu'il y avait h faire? Assurément rien de ce que
vous avez fait. D'abord, considérant l'agrandissement de la Prusse
conmie un échec pour la France, et n'osant pas ou ne pouvant
lui rien prendre, j'aurais voulu au moins laisser des germes pro-
fonds de division entre les deux puissances allemandes. Mais
vous avez fait tout le contraire. Le Roi voulait garder la Silésie
autrichienne : c'eût été un sujet étemel de haine entre les deux
couronnes; vous vous y êtes opposés et, par conséquent, comme
aucune cause de colère ne subsiste entre les deux puissances, à
la première occasion elles peuvent s'unir comme par le passé.
De même pour le reste de l'Allemagne. En premier lieu, et à
votre place, je n'aurais pas sacrifié si aisément le Hanovre, la
Hesse et la Saxe. Ensuite, j'aurais voulu établir également des
causes permanentes de discorde entre la Prusse et les États swV-
sistans, tandis qu'au contraire vous avez jeté dans nos bras lés
princes allemands. En vérité, je ne m'explique pas ce qui a pu
dévoyer à ce point un gouvernement qui paraissait naguère sî
habile et si résolu. » Les politiques enclins aux imprévoyances
de la générosité feront bien de méditer cette leçon de conduite-
« Je ne discuterai pas, répondit Persigny tout ému de dou"
leur, sur des faits plus ou moins exacts, plus ou moins juste^
ment appréciés. Je rends hommage à l'énergie de votre caractère
et à la supériorité de votre esprit; le succès a couronné vos coix'"
ceptions. Vous avez pris en Allemagne la place de M. de Cavoia^
en Italie, et toute l'Europe vous proclame le plus grand ministre
du temps présent. Mais que d'actions de grâces vous devez à 1^
fortune! Si elle vous eût été contraire à Sadowa, tout cet édifice
si laborieusement construit croulait à la fois, et vous seriez resté
FÊTES ET POINTS NOIRS, 813
enseveli, vous et votre réputation, sous ses ruines. Quelques
hommes dans ce monde, et je suis de ce nombre, auraient com-
pati à votre destinée et se seraient dit que tant de talent, tant
d'énei^e, tant d'audace méritaient mieux de cette divinité capri-
cieuse, qui aime pourtant les audacieux. Mais l'univers vous eût
condamné, et la Prusse eût maudit votre mémoire. Eh bien ! si
vous devez beaucoup & ta fortune, vous devez aussi beaucoup aux
causes particulières, qui ont si malheureusement paralysé l'action
de la France, et il eût été bien préférable, pour vous comme pour
nous, qu'une entente eût présidé aux événement de Tannée der-
nière. En effet, au lieu de cette rivalité créée entre la Prusse et
la France, au lieu de cet échec grave qui abaissait si profondé-
ment notre pays, et dont les conséquences peuvent^ de proche en
proche^ amener un conflit violent entre nous^ei remettre en ques-
tion ce que Sadowa a décidé, ne valait-il pas mieux pour vous
que vos triomphes fussent en même temps une victoire pour la
France, et que, de chaque côté du Rhin, votre nom fût salué des
mêmes acclamations? Eh bien, cela était possible. J'en avais
conçu la pensée. » Alors il raconta sa proposition au Conseil;
quelque temps avant Sadowa, « de donner à la Prusse tout le
nord de TAUemagne, du Mein à la Baltique, & la condition d'in-
demniser sur la rive gauche du Rhin les princes dépossédés sur
la rive droite. » . -
Bismarck éprouva quelque surprise de cette étrange propo-
sition, et se contenta d'invoquer la répugnance des populations
rhénanes à accepter des princes étrangers à la maison de Bran-
debourg. Persigny lui confia encore, sous le sceau du secret, une
autre combinaison qu'il tenait en réserve pour le moment où la
guerre serait près d'éclater, qui était de prendre les États du roi
de Saxe en le transportant sur la rive gauche du Rhin. Il faut
vraiment la puissance d'égotisme de l'ancien ministre pour avoir
lu, dans le silence que garda Bismarck, la vision d'un ordre de
choses propre à préserver la France et l'Allemagne d'une des plus
terribles luttes de l'histoire.
Bismarck recueillit, partout où Ton consentit à causer avec
lui, ce langage de mécontentement, et l'impression principale
qu'il emporta de son séjour à Paris* fut que les Français consi-
déraient la victoire de Sadowa comme un échec personnel, qu'ils
ne renonçaient pas à réparer. Il partit, de plus en plus convaincu
de l'inévitable fatalité d'une guerre avec la France. Guillaume
814 REVUE DES JDEUX MONDES.
et Napoléon III ne s'en séparèrent pas moins dans des tern
très affectueux.
L'apparition du terrible trio prussien au milieu des fêtes de
l'Exposition me rappelle celle des trois masques dans le sublime
finale de Don Juan, Tout chante, tout rit, tout danse, et cepen*
dant les douloureuses harmonies qui font pressentir la cab^
strophe assombrissent déjà les accords joyeux.
Le prince Napoléon s'était tenu en Italie pendant le séjour du
Tsar et du roi Guillaume. Il revint après leur départ. Il trouva
l'Empereur content, mais las, et charmé que ce fût fini : « C'est
bien ennuyeux I on ne sait que se dire, et toujours en uniforme
et en fête à mon &ge, quelle fatigue I — N'ont-ils pas, demanda
le Prince, parlé politique et traité d'affaires? — Non, dit l'Em-
pereur, pas une demi-heure. Gortchakof qui est un grand ba«
vard m'av dit avec emphase : « Ce voyage sera un événement, »
puis j'ai attendu et il ne m'a plus rien dit. Avec Bismarck nous
avons également parlé fort peu ; le roi Guillaume s'est entretenu
de tout, sauf de politique.' 11 a d'ailleurs plu, tandis que le Tsar
a paru fort hautain. Ils sont venus simplement visiter Paris et
s'amuser. » Voilà en quelques mots les résultais positifs de cette
visite des souverains sur laquelle certains chroniqueurs d'anti*
chambre ont écrit tant de fables, et certains faiseui*s d'histoires
diplomatiques tant de profonds commentaires.
IV
Les petits princes arrivèrent après les grands : le vice-roi
d'Egypte, qui se montra gracieux, généreux, et qu'on jugea très
intelligent; les rois de Wurtemberg et de Bavière. L'Empereur
raconta au conseil des ministres que ce dernier se serait écrié :
« Je me repens d'avoir confié les affaires à Hohenlohe; il est trop
prussien. )e reprendrai Pfordten (1). »
Un autre personnage, le prince Antoine de Hohenzollem, vint
aussi, mais incognito. Des mésiiitelligences s'étaient produites
entre Charles de Roumanie et Napoléon lll, son protecteur. L'Em-
pereur était mécontent des rigueurs exercées contre les Juifs; de
l'allure prussienne que son protégé donnait à son gouvernement;
de la nomination d'un officier prussien, comme organisateur de
(i) Carnet du maréchal VaiUant du 27 juiUet 1867.
FÊTES Et POINTS NOIRS. 815
ses troupes, enfin de Tintroduction) comme chef du ministère, de
Bratiano, i*ami passionné de tous ses ennemis, connu pour ses
idées avancées. Le prince Antoine, très fin, très avisé, avait cru
d'abord que son fils n'avait pas à s'inquiéter de Napoléon 111 dont
l'étoile semblait pâlissante. Mais, & la réflexion, il s'était convaincu
que, <( même après son échec de Mexico, Napoléon lU dominait
toujours l'Europe » (i), et que c'est à Paris qu'était encore le plus
solide appui de son fils. Il voulait s'entretenir avec l'Empereur,
ôter tout caractère agressif à l'union récente de sa fille Marie
avec le comte de Flandre. Il fut reçu affectueusement, comme
on reçoit l'ami dont on est sûr. L'Empereur ne se plaignit pas
du mariage ; en renouvelant ses conseils au prince de Roumanie,
il ne mit au bout aucune menace; mais il ne cacha pas son
désir de voir Bratiano quitter les affaires.
Après le Tsar et le roi de Prusse, ce fut le sultan Abdul-Azis
qui excita le plus d'attention. Les Parisiens se réjouirent fort
d'admirer, couvert de ses , décorations et de ses dorures, le fa-
rouche maître et seigneur de tant de femmes. Il n'avait que
trente-deux ans, et paraissait beaucoup plus âgé ; son invitation
lui avait causé une joie d'enfant ; il ne se lassait pas d'admirer.
Malgré son intention d'être aimable, son visage restait toujours
sombre. Il ne disait pas un mot de français, mais il avait avec lui
Fuad qui le savait à merveille. Il assista le 1*' juillet, à la droite
de Napoléon 111, à la distribution des récompenses.
L'Empereur dit : « Félicitons-nous, messieurs, d'avoir reçu
parmi nous la plupart des souverains et des princes de l'Europe
et tant de visiteurs empressés. Soyons fiers aussi de leur avoir
montré la France telle qu'elle est, grande, prospère et libre. Il
faut être privé de toute foi patriotique pour douter de sa gran-
deur, fermer les yeux à l'évidence pour nier sa prospérité, mé-
connaître ses institutions, qui parfois tolèrent jusqu'à la licence,
pour ne pas y voir la liberté. — Les étrangers ont pu appré-
cier cette France jadis si inquiète et rejetant ses inquiétudes au
delà de ses frontières, aujourd'hui laborieuse et calme, toujours
féconde en idées généreuses, appropriant son génie aux mer-
veilles les plus variées et ne se laissant jamais énerver par les
jouissances matérielles. — Les esprits attentifs auront deviné
sans peine que, malgré le développement de la richesse, malgré
(1) Mémoirei du prince Charles de Roumanie, 30 Juin 1867*
1
816 REVUE DES DEUX MONDES.
rentratnement vers le bien-être, la fibre nationale y est toujours
prête à vibrer dès qu'il s'agit d'honneur et de patrie ; mais cette
noble susceptibilité ne saurait être un sujet de crainte pour le
repos du monde. Que ceux qui ont vécu quelques instans parmi
noua rapportent chez eux une juste opinion de notre pays ; qu'ils
soient persuadés des sentimens d'estime et de, sympathie que
nous entretenons pour les nations étrangères, et de notre sincère
désir de vivre en paix avec elles. »
En entrant dans le palais du Ghamp-de-Mars, l'Empereur
avait reçu des mains du prince de Mettemich la dépèche annon-
çant l'exécution de Maximilien, dont le bruit circulait dans Paris
depuis la veille.
La peine de mort avait été prononcée contre Maximilien e\
ses généraux Miramon et Mejia, le 15 juin, à onze heures du soir.
Le 16, à onze heures du matin, le colonel Palacio vint leur noti-
fier la sentence en leur annonçant qu'elle serait e^^écutée le même
jour à trois heures. L'Empereur écouta avec un calme sourire et
dit à Bash, son médecin, en regardant sa montre : « Nous avons
encore trois heures, c'est assez pour finir mes afifaires. » A trois
heures, les condamnés attendaient sur le seuil de leur cellule;
mais l'heure sonna, les minutes s'écoulèrent, et personne ne vint
les chercher. A quatre heures, Palacio entre, un papier à la main.
Est-ce la gr&ce ? Non, c'est un sursis. L'exécution était remise
au 19, à sept heures du matin.
Informés par le télégraphe dé la condamnation et de l'heure
à laquelle elle devait être exécutée, les défenseurs de Maximilien
s'étaiejit rendus auprès de Lerdo et de Juarez, implorant avec
larmes la grâce. Magnus, le ministre de Prusse, qui s*était joint
à eux, demandait, au moins, un sursis de quelques jours afin
que Maximilien pût régler ses afifaires. Juarez refusa la grftce et
accorda le sursis.
Les condamnés passèrent leur dernier jour en effusions avec
leurs familles ou leurs amis. Maximilien écrivit au Saint-Père,
lui demandant pardon de la peine qu'il avait pu lui causer et
protestant qu'il mourait dans le sein de TÉglise catholique. 11
recommanda à sa famille la veuve de Miramon ; il adressa des
remerciemens à ses défenseurs, au capitaine Pierron, autrefois
FÊTES ET POINTS MOlRs! 817
».
attaché à sa personne; il envoya à Juarez une adjuration su-
prême : « Faites que mon sang soit le dernier versé, et consa-
crez cette persévérance que vous avez mise à défendre la cause
qui vient de triompher, et que je me plaisais à reconnaître et à
estimer au milieu de la prospérité, à la lâche plus noble de ré^
concilier les esprits et de fonder la paix dans ce pays infortuné. »
11 fit demander à Escobedo par Magnus de choisir de bons
tireurs et de leur recommander de ne pas le défigurer en tirant
au visage et de bien le tuer du premier coup, car il considérait
comme peu séant que la foule vit un Empereur se débattrç sur
le sol dans les convulsions de Tagonie. Il exprima le désir de.
recevoir la visite du général afin d'exprimer lui-môpie ce, der^
nier vœu, et de prendre congé de lui. En l'attendant, il s'en-r
dormit. Â onze heures, on le réveilla pour r<ecevoir Escojbedo.
Gelui-ci le quitta tout ému, emportant une photographie sous
laquelle Maximilien avait écrit : Al gênerai don Mariano Esco-
bedo, Maximiliano.
Maximilien s'était rendormi. Il se réveilla à trois heures et
demie du matin, fit une toilette très soignée, mit un pardessus
foncé, un gilet et un pantalon noir et un chapeau Ae feutre.
A cinq heures, le Père Soria, qui lui avait déji donné les sacrer
mens, vint célébrer la messe dans la cellule, puis Maximiliei^
déjeuna d'un peu de poulet, de vin et de café. Il donna encorde
quelques commissions au docteur Bash, lui recommanda de rer> .
mettre à sa mère un scapulaire qu'il portait dans la poche de son
gilet.
. L'exécution avait été d'abord fixée à sept heures. Escobedo
l'avança afin d'éviter les manifestations populaires. Au coup de
six heures, un officier se présenta. Maximilien sortit de sa cham?
bre. Avec cette intrépidité tranquille et cette grandeur simplo
qu'il garda jusqu'à la fin, il dit : « Je suis prêt. » Ses serviteurs
pleuraient et baisaient ses mains. « Soyez calmes, dit-il, vous,
voyez que je le suis. C'est la volonté de Dieu que je meure. » Il
alla vers les cellules de ses compagnons : «< Êtes-vous prêts,
messieurs? je le suis. » Puis il les embrassa. Le bon Mejia était
affaissé. Maximilien monta le premier dans un fiacre entouré
d'une escorte d'infanterie et de cavalerie. Son domestique hon-
grois et le Père Soria s'assirent à ses côtés. Mejia et Miramon sui*
valent avec leurs confesseurs dans deux autres voitures. Il fallut
arracher de force la femme de Mejia à son mari; elle suivit sa
TOME XXI. — 190'». 52
}
818 REVUE DES DËtJX MONDES.
voiture avec son petit enfant dans ses bras en poussant des crii
drfchiîans.
Toutes les troapes de la garnison formaient la haie et conte^
naient une immense population silencieuse. Un soleil étincelant
illuminait les mes et invitait à la vie, tandis que les cloches de
toutes les églises jetaient dans Tair le glas de Tagonie. Au pas-
sage, beaucoup saliiaient respectueusement; lès femmes pleu^
raient, surtout à la vtie de la malheureuse femme dé Mejia.
Quand le cortège fut arrivé à Tentrée du carré de 4 000 hommes
qui entourait le lieu de Tezécution, l'Empereur ouvrit la portière
et sauta à terre. Le Père Soria défaillait; Maximilien prit son
flacon de sels pour le ranimer. Il regarda la foule et demanda
ô'il n'y avait là nul de ses amis. On lui dit que Magnus était pré-
sent, mais qu'il ne pouvait le voir. Sa place était fixée au centre
avec Miramon à sa droite et Mejia à sa gauche ; il se retourna
vers Miramon et lui dit : if Un brave, même au moment de la
mort, doit être distingué par son souverain. Permettez*moi de
vous donner la place d'honneur. » Et, mettant Mircunon au mi-
lieu, il se plaça à sa droite.
Trois pelotons d'exécution, composés chacun de sept hommes
et un officier, se rangèrent à un mètre des condamnés. L'ofBcier
èhargé de commander le feu s'avança vers l'Empereur en le priant
de lui pardonner, ce Jeune homme, dit Maximilien, merci de
votre compassion, mais vous êtes un soldat, ol^éissez. » Il s'avança
ver^ les hommes du peloton, donna à chacun une once d'or
(80 francs) et leur dit : « Enfans I visez [bien ! visez là. » Et il
leur montra son cœur. Puis il retourna à sa place, et d'une voix
claire et ferme : « Je vais mourir pour une cause jiïste, la cause
de la liberté et de l'indépendance du Mexique. Puisse mon sang
mettre un terme aux malheurs de ma nouvelle patrie. Vive le
Mexique! »
Il retira son chapeau, le remit à son serviteur pour quH le
portât à sa mère et s'essuya le front avec un mouchoir. Aper-
cevant à quelques pas un groupe d'hommes et de femmes qui
sanglotaient tout haut, il leur sourit, rejeta sa barbé en arrière et
regarda devant lui. Miramon lut un discours qu'il termina par
Ite cri de : « Vive le Mexique ! » Mejia laissa tomber sur sa poitrine
le crucifix qu'il tenait à la main; les officiers levèrent leur épée,
le feu de-.peloton éclata. Maximilien tomba sur son eôté droit en
m^Urmui^Ànt tè tHot : Hombre! (homme !) Chacune des balles avait
FÊTES ET POINTS NOIRS. 819
transpercé, chacune était mortelle, mais comme il semblait que
l'Empereur remuait encore, un officier tourna le cadavre sur le
dos et montra avec la pointe de son épée le cœur. Un soldat
s'avanoa> envoya une dernière balle. Le glas des clocbes conti-
nuait à résonner.
VI
Napoléon III fut profondément affligé. L'Impératrice fut
irritée autant que consternée, car elle n'aurait pas voi^lu qu'on
abandonnât le malheureux Maximilien.
L'empereur François-Joseph avait accepté comme tous les
souverains l'invitation de Napoléon III. |^a mort de Maximilien
ne lui permit pas de se rendre à Paris. Il marque^ même, sur ce
premier moment, une assez vive irritation de ce qu'après avoir
tant pressé son frère d'accepter la couronne, on Teût délaissé
dans le péril. Beust eut le courage de lui dire ; « Et le Hanovre?
C'est Votre Majesté qui a invité le roi George à prendre l'attitude
qui lui a coûté son royaume : et cependant il vous a été impos-
sible après Sadowa de venir à son secours. Il n'était pas davan-
tage possible h Napoléon III de se jeter dans une guerre contre
les États-Unis pour sauver votre frère. » Des lettres très affec-
tueuses des Tuileries, exprimant un profond chagrin, achevèrent
de calmer François-Joseph, et il consentit de tout cœur & rece-
voir h Vienne les condoléances que l'Empereur et l'Impératrice
demandaient à lui apporter. Le lieu de la rencontre fut fixé b.
Salzbourg.
Napoléon III, désireux de ne pas réveiller les susceptij^ilités
h peine calmées de l'Allemagne, chargea Gôltz de porter au roi
de Pousse, à Ems, et transmit, par notre ambassade à Berlin, les
explications les plus rassurantes sur le caractère de son voyage :
c'était une pure visite de condoléances, bien naturelle après le
malheur qui venait de^frapper la famille impériale d'Autriche, U
laissait môme entendre qu'à son retour, il se proposait de rendre
au roi de Prusse sa visite h Coblentz.
Il ne donna aucun caractère officiel à son voyage, Qijpfqu'il
gardAt l'incognito, il trouva cependant h la gare d'Ulm (17 août),
le roi de Wurtemberg, et à celle d'Augsbourg (18 août), le roi de
Bavière, qui l'accompagna jusqu'à la frontière de ses États. Les
populations autant que les souverains accouraient sur ses pas,
820 REVUE DES DEUX MONDES.
empressées, sympathiques, et c'est au milieu d'un immense con-
cours qu-il visita à Augsbourg la maison qu'avfdt occupée sa
mère, et le Lycée où il avait commencé ses humanités.
A Salzbourg la réception fut grandiose ; il n'y manqua, pour
être tout à fait féerique, que Taccompagnement d'une de ces di-
\ines mélodies écloses dans la ville dont la nom est inséparable
de celui de Mozart. La charmante cité était éclairée par un soleil
radieux et fut en fête pendant les cinq jours que dura la ren-
contre impériale. Napoléon III n'avait amené aucun ministre:
n'était-il pas, d'ailleurs, lui-même son véritable ministre des
Affaires étrangères ? Son ambassadeur Gramont l'assistait seul.
Au contraire, Beust, Andrassy et tout le ministère autfichi^i
avaient accompagné François-Joseph et, tandis que les deux
impératrices rivalisaient de beauté, des entretiens nombreux
avaient lieu entre les deux empereurs et entre Napoléon III, Beust
et Gramont.
Le concours des populations et des rois, la durée de Vesk-
trevue et ce qu'on racontait de son caractère intime ravivaient
l'inquiétude allemande, et inspiraient aux uns de l'espoir, aux
autres de l'appréhension. On en vint à ne plus douter que ce ne
fût le point de départ d'une alliance offensive et défensive de la
France et de l'Autriche contre la Prusse, et surtout une macki-
nation pour assurer aux États du Sud une existence indépendante
du Nord en constituant une confédération entre eux. Le roi Guil-
laume, d'abord nullement inquiet, avait même envoyé un télé-
gramme de félicitations à François-Joseph en y ajoutant: « Rap-
pelle-moi aux Majestés françaises. » Mais il avait été gagné à
son tour par l'émotion générale, et son lecteur Schneider, lui
ayant demandé s'il irait à Tinauguration du château de Hohen-
zoUérn, il lui répondit : « Qui sait si elle aura lieu ? Il faut
attendre ce quon est en train de brasser à Salzbourg. »
On n'y brassait rien de sérieux. François-Joseph n'était pas
plus belliqueux que Napoléon III, et Beust n'aimait que le bruit
des dépêches, et non celui du canon. Dans leurs converscttions
ils étaient comme deux écuyers redoutant lun et l'autre qu'on
leur/pnqa^sî^t^ejgftu^er un fossé profond. « Ma politique, disait
NsipôÏMoP IU|j^tfi4'i|yoir le, moins d'ennemis possible. » Il était
surtout préoccupé de ne pas froisser la Russie, espérant ainsi la
séi)arer de la Prusse, et ce fut avec une visible répugnance qu'il
donna son assentiment à ce qu'au cas où la Russie passerait la
FÊTES ET POINTS NOIBS.
821
frontière de la Molda\ae, ce qu'on redoutait alors, l'Autriche
passât la frontière de la Valachie. On ne signa rien. A la dernière
conférence, Gramont présenta un mémoire très étendu, et Beust
une note. « J'aime mieux, dit Napoléon HT, ce qu'a écrit M. de
Beust. — Il faudrait du moins conserver mon manuscrit. -^
Non, il faudra le brûler. » Cette note, gardée à titre de mémo-
randum, disait : ^
« Il importe que les stipulations du traité de Prague ne soient
pas transgressées. Cependant il faut non seulement éviter ce qui
pourrait être interprété et exploité par la Pmsse comme une
menace ou une provocation ; mais il faut encore s'abstenir do
toute intervention qui serait' de nature à éveiller les susceptibi-
lités de Tesprit allemand. Pour arriver au but ci-dessus indiqué,
il faut employer d'autres moyens. Il faut agir moralement sixv
les États du Midi afin qu'ils s'en tiennent au sUUu quo et n*cù
sortent pas. Le système que le gouvernement autrichien pra-
tique aujourd'hui à Tintérieur servira de plus en plus à ré-
chauffer les anciennes sympathies des populations. Une poli-
tique ouvertement pacifique du gouvernement français enlèvera
tout prétexte & de nouveaux engagemens qui seraient proposés
et acceptés dans la prévision d'ime guerre et dans un intérêt de
sécurité. En même temps, l'entente et l'union de la France et de
l'Autriche devront se manifester de manière à faire réfléchir les
gouvememens du Midi de C Allemagne y et à leur faire sentir la
nécessité d'une attitude h la fois indépendante et réser\'ée. Ce der-
nier résultat sera h&tô si les symptômes de cet accord ne tardent
pas à se montrer dans les affaires de l'Orient. Là aussi il sagit
de niaintenir le statu ^ uo^ et d'cirrèter le mouvement qui le me-
nace, par une action diplomatique commune et persévérante,
sans que l'on prenne une attitude hostile à la Russie. >> Puis
suivait une série de phrases vagues sans portée, se réduisant i
dii*e : On agira suivant les circonstances.
Ainsi on n'avait rien ti*ouvé de mieux que de confirmer la
déplorable politique de se cramponner au traité de Prague, sans
en assurer le maintien par d'autres moyens que Vaction morale.
C'était là, croyait-on, la politique pacifique. Bèrtî8t;'4itf*«âîWAl^'
lemand, aurait dû détromper Napolét^n 1!1 et kii/hry: ^»¥wrt*^^
que vous considérerez le maintien de la ligne du Mein comme un
intérêt de la grandeur française, l'Allemagne ne croira pas à vos
protestations pacifiques, m Dus qu'on ne voulait pas opposer au
822 REVUE DES DEUX MONDES.
flot montant de TUnité une digue de fer et de feu, il fallait ne
plu8 le gêner par des lamentations ou des feuilles de papier, mais
le laisser passer. A tout instant, en écrivant cette histoire Je suis
tenté de m'écrier : Taisez*vouB donc ou agissez 1
Donc, si l'entrevue de Salzbourg n'avait pas cimenté une al-
liance offensive et défensive contre la Prusse, elle n'avait pas
fermé le casus belli ouvert entre elle et nous par son ambition et
par notre protestation hargneuse.
VII
Au retour, en passant à Munich, l'Empereur, bien qu'il eût
repris l'incognito, s'entretint à la gare avec le prince de Hohen-
lohe, président du Conseil bavarois. Il aurait dit, au récit du
prince : « Je suis fâché que la Confédération Sud-allemande ne
se soit pas formée. » Il semblait considérer la chose comme
n'étant plus possible. Le prince fit observer que la communauté
des intérêts matériels opposait un obstacle insurmontable à la
formation d'une Confédération du Sud indépendante. L'Empe-
reur répliqua : c( Vous avez déjà le ZoUverein. » A quoi Hobeo-
lohe répondit : « Le ZoUverein lui-même ne pourrait pas sub-
sister à côté d'une Confédération du Sud. »
L'Empereur aurait dissipé les appréhensions causées par ce
voyage s'il avait poussé jusqu'à Coblentz ou au moins jusqu'à
Bade pour y voir le roi de Prusse. Gôltz l'avait fait espérer, et
on fut très déçu que cette visite n'eût pas répondu au témoi-
gnage de bonne amitié donné par celle du Roi à Paris. L'Empe-
reur crut qu'il dissiperait mieux les soupçons par des déclara-
tions publiques que par des politesses privées. Il traversa, avec
l'Impératrice, la France de Strasbourg à Dunkerque, et partout
il rencontra un accueil chaleureux ou sympathique.
A Arras, à Lille, à Amiens, il prononça (26-29 août) trois
dhscours. A Arras il dit : « Vous avez raison d'avoir confiance
dans l'avenir; Un* y a que les gouvememens faibles gui eherckeni
dons les complications extérieures une diversion aux embarras de
Vimténknrj Mais quand on puise sa force dans la masse de la
nation, on n'a qu'à faire son devoir, à satisfaire aux intérêts per-
manens du pays, et, tout en maintenant haut le drapeau natio-
nal, on ne se laisse pas aller à des entrainemens intempestiff,
quelque patriotiques qu'ils soient. »
PÊTfiS ET POINTS NOIBS. 823
A Lille^il dit : « Depuis quatorze ans, beaucoup de mes espé-
rances se sont réalisées, de grands prçgrès se sont accomplis.
Cependant, des points noirs sont venus assombrir notre horizon.
De môme que la bonûe fortune ne m'a pad ébloui, de même des
reters passagers né me décourageront pas. Et comment me dé^
eonragerais-je, lorsque je vois, d'un bout de la France à l'autre, le
peuple saluer Tlmpératricô et moi de ses acclamations en y asso-
ciant sans cesse le nom de mon âls? »
A Amiens, il dit : « L'insuccès de notre politique au delà de
l'Océan n'a pas diminué le prestige de nos armées, car partout
le courage de nos soldats a vaincu toute résistance. Les événe^
mens qui se sont accomplis en Allemagne n'ont pas fait sortir
notre pays d'une attitude digne et calme, et il compte avec raison
sur le maintien de la paix. Les excitations d'un petit nombre
n'ont pas fait perdre l'espoir de voir des institutions plus libérales
s'introduire paisiblement dans les mœurs publiques; enfin la
stagnation momentanée des transactions commerciales n'a pas
empêché les classes industrielles de me témoigner leurs sympa-
thies et de compter sur les efforts du gouvernement pour donner
aux affaires une nouvelle impulsion. Ces sentimens de confiance
et de dévouement, je les retrouve avec plaisir à Amiens, dans ce
départeuMut de la Somme qui m'a toujours montré un sincère
attachement, et où un séjour de six ans (à Ham) m'a prouvé que
le malheur est une bonne école pour apprendre à supporter le
fardeau de la puissance et à éviter les écueils de la fortune. »
La diplomatie, de son côté, s'efforça de rassurer les cabinets.
Moustier protesta des intentions pacifiques de son gouverne^
ment; Beust fit dire et répéter à Berlin qu'il n'avait été question
entre Leurs Majestés ni des États du Sud, ni d'une Confédéra-
tion de ces États, sous la protection de l'Autriche. Bismarcki
instruit par ses agens,se déclara, dans la Correspondance provins
ciale^ convaincu « que la visite faite par les souverains français
a été uniquement suggérée, par le désir de donner une marque de
sympathique intérêt à la maison impériale d'Autriche, si cruel-
lement frappée par le triste sort de l'empereur Maximilien, et
qu'aucun projet politique, qui serait de nature à provoquer de
l'inquiétude, n'a pris place dans l'entrevue. » (4 septembre.)
Néanmoins, malgré cet optimisme diplomatique, les esprits de-
meurèrent anxieux. De toutes ces manifestations, un seul' mot 9iur-
nagea : les points noirs. Regardons donc de ptàs ces poii&ts noilvi
824 REVUE DES DEUX MONDES.
VIII
Bismarck s'était montré, dans la Gazette provinciale^ satisfait
des coçimentaires rassurans qu'il avait reçus de Vienne et de
Paris sur Tentrevue de Salzbourg. Cependant il lança dans ses
journaux une courte circulaire à ses agens, qui, sans appuya, en
disait long et qui, sous la satisfaction, contenait des épigrammes
et des avQrtissemens : « Il était facile de prévoir la grande diffi-
culté qu'on aurait à convaincre l'opinion publique qu'un fait
comme la rencontre de deux puissans monarques dans la situa-
tion actuelle de la politique européenne ne dût pas avoir de signi-
Gcation plus profonde et de suite plus étendue : nous éprouvons
çncore une plus grande satisfaction à trouver dans les déclara-
tions françaises et autrichiennes l'assurance que la visite de l'em-
pereur Napoléon n'avait pour but qu'un sentiment que nous
honorons et que nous partageons, et que les affaires intérieures
de l'Allemagne n'ont pas été dans le sens que les prémices
nouvelles laissaient supposer. Ce fait est d'autant plus satisfaisant
que la manière dont l'Allemagne a accueilli ces nouvelles et ces
suppositions montre combien peu le sentiment national allemand
supporte la pensée de voir la solution des affaires de la nation
placée sous la tutelle d'une immixtion étrangère ou guidée par
d'autres considérations que celles suggérées par les intérêts na-
tionaux. C'est donc avec une vive satisfaction que nous saluons
dans l'intérêt de notre tranquille développement la dénégation
formelle de tout projet d'immixtion dans les affaires intérieures
de l'Allemagne. Les gouvernemens allemands du Sud pourront
attester eux-mêmes que nous nous sommes abstenus de tonte
pression morale sur leur délibération... La Confédération du
Nord ira encore volontiers d t avenir au-devant de tous les besoins
que pourraient avoir les gouvernemens allemands du Sud en ce
qui concernerait Textension et la consolidation des relations
nationales entre les deux parties du pays; mais nous laisserons
toujours le soin de fixer les bornes dans lesquelles le rapproche-
ment réciproque devra se maintenir à la libre détermination de
nos alliés du midi de l'Allemagne. Nous croyons devoir nous
en* tenir d'autant plus tranquillement à cette situation que nous
trp|if y,9Af I /àsf^ ^^ relations réglées qui existent actuellemoit
eI^l[re.J[|9.,iNprfLj^jl,l^ Sud, telles qu'elles résultent des alliances
FÊTES ET POINTS NOîBS.
825
conclues et de la reconstitution du Zollverein, une base légale
appuyée sUr des faits pour le développement indépendant des
intérêts nationaux du peuple allemand. » (7 septembre 1867.)
C'était la notification que la « neutralité attentive » de Thiérs,
de Rouher et de la Chambre ne suffisait pas à l'Allemagne et
qu'elle exigeait la stricte neutralité, c'est-à-dire la liberté de
faire à son gré, quand il lui conviendrait, malgré le traité de
Prague, l'union de l'Allemagne du Nord et de celle du Sud comme
l'Italie l'avait faite malgré le traité de Villafranca.
Cette dépêche raviva en Allemagne la popularité de Bismarck,
tant soit peu entamée par l'abandon de la forteresse de Luxem-
bourg; elle inquiéta à peine les États du Sud; et elle elcita en
France une protestation à peu près unanime. Duvernois dans le
journal f Époque ^ soldé par l'Empereur, opposant au système de
Bismarck celui dont Thiers s'était fait naguère à la tribune le
théoricien applaudi, déclarait que « la France n'entendait pas
faire violence aux populations du Rhin par une annexion brutale ;
qu'il ne lui convient en aucune façon de s'attacher au pied une
Vénétie ou une Pologne; qu'elle ne veut, sous aucun prétexte,
imiter les violences de la Prusse, mais déclarer en même temps
qu'elle s'opposera, même par les armes, à l'absorption directe ou
indirecte des États du Sud par la Prusse. Voici la politique que
nous conseillons à la France; elle se résume en peu de mots :
ni agrandissement territorial, ni amoindrissement. »
Emile de Girardin seul, reprenant les objections que j'avais
opposées à Thiers, combattait cette politique qui, sous son faux
air de désintéressement, nous avait conduits jusque-là, au Luxem-
boui^ et dans le Sieswig, de reculade en reculade, aux amertumes
de l'impuissance, a Si la France est assez forte pour dire à la
Prusse : Vous ne franchirez pas la ligne gauche du Mein ! alors
qu'elle lui dise plutôt : La rive gauche du Mein m'est aussi in-
différente qu'étrangère, mais, usant de ce droit de conquête que
vous venez de ressusciter, je vous demande la rive gauche du
Rhin qui m'a appartenu et à laquelle je n'ai plus aucune raison de
renoncer. » Cependant il ne conseille pas à la France cette reven-
dication, la seule soutenable. « Quant à contestet* au^^Allémands
le droit d'être maîtres chez eux et de se gottvewier^'à'^4eto ^^^;*
sous prétexte que telle forme de gouvernement peut les rendre
plus forts que telle autre, c'est forfaire à l'équité. N'y a-t-il donc
qu'une seule manière pour un peuple de croître en force et en
826 REVUE DES DEUX MONDES.
grandeur? A ce titre, il faudrait que la France déclarât laguer.v
& rAUemagne, parce qu'en Allemagne, la population croit et se
multiplie, tandis qu'en France elle est stationnaire. »
IX
Du côté de la Suisse se montrait un second point noir. Un
professeur de philosophie, démissionnaire en 1852, établi à Ge-
nève, Barni, obtint de l'Institut genevois de prendre sous son
patronage un congrès de la paix et de la liberté. On en attribua
à Garibaldi la présidence d'honneur; on arrêta les questions k
examiner, et enfin on lança de toutes parts des convocations.
Des refus retentissans répondirent; le plus violent fut celui
du député démocrate prussien, Schultze-Delitsch, l'initiateur des
banques de crédit populaire : « Un point çur lequel personne,
chez nous, ne se fait illusion, c'est que nous serons, dans un
temps prochain, exposés aux attaques de la France. Cette crainte
est entretenue che% nous par les armemens de la France, ses
demandes de compensation, ajournées seulement à des circon-
stances plus favorables, et par l'attitude d'une partie de la presse
parisienne. Le sentiment national a pris chez nous une tdle force
que nous ne souffrirons à aucun prix l'ingéFence de l'étranger
dans nos affaires. Quelque entrave que la guerre ait apportées
notre progrès intérieur, quelque échec qui en résulte pour le
parti démocratique, en présence des tentatives que fait l'étranger
pour s^ingérer frivolement dans nos affaires, nous nous levons
tous comme un seul homme, prêts à repousser de telles préten-
tions. Peignez-vous, maintenant, la situation de ces hommes
politiques d'Allemagne qui, s'associant à vous dans ces congrès
et ligues, lesquels ont, en France, leur origine et leur siège, in-
viteraient publiquement tous les gouvernemens en général, et
les nôtres en particulier, à cesser d'armer, voire k désarmer. Au
moment où l'on se prépare en France à nous attaquer, le verdict
général ne serait-il pas, à notre égard, que, d'accord avec nos
ennemis, nous avons tenté de mettre le pays hors d'état de se
défendre ? Tout au moins parattrions-nous grossièrement dupés
par l'étranger; nous ne nous relèverions jamais de ce discrédit.»
(12 juillet 1867.) Mazzini refusa de même : « Le but, c'estleréts-
blissement de la Pologne, l'achèvement de l'unité allemande,
de l'ujiité italienne, de l'unité hellénique, la confédération dann-
FÊTES trr POINTS NOIRS. 827
bienne substituée i Tempire autrichien, une Suisse orientale à
la place de l'empire turc en Europe, l'union Scandinave, l'union
ibérique, la liberté pour la France; en un mot, les États-Unis
républicains d'Europe, un Congrès international permanent au--
dessus de tous les pouvoirs. Le but, pourquoi le cacher? C'est,
une dernière, grande et sainte croisade, une bataille de Mara-
thon au profit de l'Europe, pour le triomphe du principe du
progrès sur le principe d'inertie. » (6 septembre 1867.) Les
révolutionnaires polonais déclinèrent également l'invitation :
« L'heure d'un Congrès de la paix est loin d'avoir sonné pour
nous. Proposer la paix en présence de deux empires babyloniens
qui, du Rhin à l'Océan Pacifique, écrasent vingt nations, c'est
accepter notre destinée et nous résigner à la servitude univer-
selle. » Le total des adhérens atteignit cependant 10000, parmi
lesquels dominaient les Suisses (2713) et les Allemands (1 669).
Les Français étaient au nombre de 1 006, les Italiens de 442, les
Anglais de 149.
Le président du Congrès, Garibaldi, l'ouvrit sur la place
publique par un cri de guerre. Arrivé le 8 septembre, il dit du
haut de son balcon à la foule : « Je salue les citoyens de cette
cité de Genève qui ont porté les premier^ coups à la Rome
papale. Le moment est venu de compléter l'œuvre de vos pères.
Il y a dans la mission des Italiens, qui ont si longtemps gardé le
monstre, une partie expiatoire. Notre devoir est de l'abattre,
nous l'abattrons. Votre concours sera peut-être nécessaire; j'y
compte. » On fut un peu décontenancé par cette apostrophe. Il
reprit: « Trouvez-vous que j'aie dit une impertinence? — Non,
non, non. — Alors, je vais vous dire quelque chose qui vous
semblera plaisant : je vous recommande la concorde ! » On ne
se moque pas plus cavalièrement de ses adorateurs.
Le lendemain, Garibaldi vint prendre sa présidence au milieu
d^acclamations délirantes. Un Suisse fort sensé, devinant ce qui
allait se passer, le docteur Schmidlin, prit la parole. 11 voulait
bien s'associer & Tœuvre entreprise, mais par des moyens paci-
fiques et légaux: « Si je veux bien vivre avec mes voisins, je no
me mêle pas de leur& affaires; ce n'est donc pas & nous de juger
les institutions des autres nations; les peuples, du reste, ont le
gouvernement qu'ils méritent. La démocratie n'est pas plus la
paix que l'Empire n'est la guerre; la vanité et les préjugé? ,ijes
peuples causent autant de guerres que l'ambition de3 âouvtrains.
'^'^^w
828 REVUE DES DEUX MONDES.
et Topinion publique en est souvent aussi responsable que Tam-
biiion des gouvernemens. »
Les démagogues de tous les pays, et surtout les Français,
n'étaient pas venus là pour entendre ces paroles sensées. Ils m-
girent; un tumulte formidable ne fut calmé que par le grand
pacifique Garibaldi. Il débita force déclamations et donna pour
conclure les propositions suivantes : « Toutes les nations sont
sœurs; la guerre entre elles est impossible; toutes leurs querdles
seront jugées par un congrès, les membres du congrès élus par
les sociétés démocratiques des peuples; chaque peuple n'aura
qu'une voix au Congrès, quel que soit le nombre de ses membres;
la papauté, comme la plus nuisible des sectes, est déclarée dé-
chue ; la religion de Dieu est adoptée par le Congrès ; chacun de
ses membres s'oblige à la propager; j'entends par la religion de
Dieu la religion de la vérité et de la raison ; remplacer le sacer-
doce des révélations et de l'ignorance par le sacerdoce de la
science et de l'intelligence ; la démocratie seule peut détruire le
fléau de la guerre. » Puis un post-scriptum plus important que
la lettre : « L'esclave seul a le droit de faire la guerre au tyran;
c'est le seul cas dans lequel la guerre est permise. » Les appiau-
dissemens couvrirent ces paroles. Mais dans le public genevois
plies produisirent un violent mouvement de protestation. Les
athées ne voulaient d'aucune religion; les catholiques etlespro-
testans repoussaient celle de Garibaldi.
Le jour suivant, ce fut le tour de Quinet : anathème furi-
bond contre le Deux-Décembre. Mêmes acclamations, moins una-
nimes pourtant, et, au dehors, protestation plus intense encore;
les Suisses avaient peur pour leur indépendance. Un nfembre
du Conseil général de Genève, Carteret, dit : « Je suis heureux
et fier que les vieilles libertés suisses permettent à tant d'ora-
teurs de se livrer à des excentricités que les étrangers peuvent
farouver amusantes, mais qui n'ont pas pour les Suisses la même
saveur. » Et il proposa de se borner à discuter la dernière partie
du programme sur la constitution d'une commission permanente.
On s'y opposa, et la discussion continua par un discours furi-
bond de Bakounine contre la Russie. Le héros pacifique sentit
que cela tournait mal; dès le matin de la troisième séance, il
décampa, sans prendre congé, par le Simplon.
-ppw
FÊTES KT POINTS NOIRS. 829
Le révélateur de la nouvelle religion évanoui, il se produisit
un fait dont Timportance fut considérable sur nos affaires inté-
rieures. En même temps que le congrès de la paix à Genève,
s'était réuni à Lausanne un congrès de travailleurs, celui de
rinternationale. Un certain nombre d'ouvriers inteiligens, hon-
nêtes, courageux, Tolain, Limousin, Fribourg, s'étaient affiliés à
Londres, en 1864, à une association (c ayant pour objet de pro-
curer un point central de communication et de coopération entre
les ouvriers des différens pays, aspirant au même but :1e con-
cours mutuel et le complet affranchissement de la classe ou-
vrière. » Un comité central siégeant à Londres devait relier tous
les comités nationaux. Celui de Paris s'établit rue des Gravilliers.
Ce comité était composé d'ouvriers républicains proudho-
niens et, par conséquent, ennemis du jacobinisme ardent ou
modéré qui formait le fond des idées de l'opposition bourgeoise
des avocats et des journalistes. Influencés certainement par mon
exemple, ils voulurent appliquer au profit du socialisme la mé-/
thode que j'employais à la revendication de la liberté. Ils ne don-
nèrent à leur association aucun caractère de haine contre FEm-
pire; ils se plaçaient en dehors des partis, se bornant à réclamer
Témancipation sociale comme je réclamais Témancipation poli-
tiaue. Leur but n'était pas d'essayer de semparer de force de
l'Etat et d'en faire l'instrument de leurs idées à l'aide d'une série
de ihesures obligatoires, mais de s'en affranchir et de ne de-
mander & personne qu'à eux-mêmes la sauvegarde de leurs inté-
r<Hs. Us respectaient la famille, maintenaient aux parens le droit
d'élever leurs enfans sans aucune immixtion de TEtat, refusaient
d'accorder à la religion un caractère social, mais la considéraient
comme une manifestation respectable de la conscience tant qu'elle
reste chose intérieure, individuelle, intime. Ils se séparaient du
collectivisme despotique des Allemands. C'était vraiment une
louable tentative, qui honore grandement ceux qui eurent la
force d'esprit de la tîoncevoir et le courage de l'entreprendre.
Mais l'organisation libérale pacifique du prolétariat déplaisait à
la fois à la secte révolutionnaire de Blanqui et aux partis d'op-
position systématique républicains. Ils essayèrent de détourner
l'Internationale de son programme et do la rallier au leur. Blan-
830 REVtTE DES DEUX MONDES.
qui, accompagné de quelques jeunes gens, depuis horriblement
célèbres et du nom desquels je ne veux pas souiller cette page,
qu'on ap][)elait étudians parce qu'ils n^étudiaient rien, se rendit i
éettève au premier Congi^ès de la nouvelle association, le 24 sep-
tembre 1866. Ge Congrès les éconduisit et ne voulut pas même
gliàser daûs la politique par un vœu en faveur de la Pologne.
Alors s'ouvrit contre ces braves gens uûe campagne de déni-
grement furieux, de haine et de calomnie^ semblable à celle qui
sie poursuivait contre moi. Ils y résistèrent moins. Terrorisés,
sentant le vide se faire autour d'eux, les mains des camarades
s'écarter de leurs mains, les afflliations s'arrêter, ils capitulerait.
Ils persistèrent dans leur opposition au collectivisme allemand,
mais renoncèrent à l'abstention révolutionnaire et votèrent que
l'émancipation sociale du travailleur est inséparable de son
émancipation politique.
Ils acceptèrent l'invitation du Congrès de la paix de se join-
dre à lui et d'adhérer à l'entreprise bourgeoise du renversement
de l'Empire, à la condition que les bourgeois républicains, de
Iteur côté, travailleraient à, l'émancipation de la classe ouvrière. Ils
envoyèrent des délégués à Genève pour stipuler ce pacte : « Cest
j^romis, répondit Ghaiidey, au nom du Congrès bourgeois. Si les
tmvaïlleurs aident les républicains & reconquérir la liberté, les
républicains aideront tes travailleurs à reconquérir le capital. »
Lé pacte fut conclu sur ce double cri de guerre.
Plus les esprits s'échauffaient dans l'enceinte du Congrès,
plus ils s'animaient en sens contraire dans les rues et les cercles
de Genève. L'assemblée turbulente y devenait odieuse. On affi-
chait sur les murs des placards contre le langage antichrétien
tenu par Garibaldi ; les pasteurs et les prêtres l'attaquaient dans
là chaire; des bandes de protestation s'organisaient dans les pa-
roisses; six cents habitans de toutes les classes votaient (11 sep-
tembre) une résolution enjoignant aux adhérens genevois de
s'opposer énergiqnement à toute résolution dangereuse pour la
«sécurité et compromettante pour la neutralité de la Suisse
[12 septembre).
En suite dé quoi, Fazy proposa de né délibêfer que sur un
article moffensïf du progranime. Lés révolutionnaires protes*
tenl, les journalistes français vocifèrent. Fazy s'avance à leurs
criS'Cfïw IVbùs av€2 compromis la liberté chex vous; ne la com-
promettez pas' chez notis« » La foule du dehors envahit la salle.
FÊTES ET POINTS NOIRS. 831 .
A grand'peine, au milieu de la confusion, on décide qu'il sera
du devoir de chaque membre de la ligue de travailler à former
et éclairer l'opinion publique sur la véritable nature du gouver*
nement exécuteur de la volonté générale, et sur les moyens
d'éteindre l'ignorance et les préjugés qui entretiennent les di-
verses causes de guerre, de préparer par ses efforts la substitu-
tion du régime des milices nationales à celui des armées perma-
nentes, afin que le bien-être individuel et général vienne conso-
lider la liberté politique des citoyens. L'organisation d'un comité
central permanent était confiée aux soins du comité directeur.
Ainsi finit ce Congrès incohérent où l'Internationale perdit
son originalité et devint une fraction redoutable de la ligue
révolutionnaire contre l'Empire.
XI
Les agitations ext^ieures se répercutaient en France même»
non en mouvemens tumultueux, car la paix publique n'était
troublée nulle part, mais en un malaise d'autant plus pénible
qu'il était indéfinissable. Les millions s'entassaient inactifs dans
les caisses de la Banque de France et im milliard se mettait en
grève. Les affaires se ralentissaient, la sécurité eu l'avenir qui,
après 1882, leur avait donné une si vive impulsion, s'affaiblis-
sait. On se demandait pour la première fois si cet établissement,
. qid avait paru si solide, n'était pas à la veille de s'écrouler & sop
tiour ; les prophéties de malheur n'étaient plus accueillies avec
incrédulité. Â ces causes générales de trouble s'en joignaient
d'autres purement accidentelles : la stagnation, suite inévitable
d'un remuement extraordinaire comme celui de l'Exposition uni-
veftelle, le choléra, la cherté du blé.
En même temps que les intérêts souffraient, les esprits otaieut
agités par la violence de la lutte religieuse. Aux ardeurs des ca-
tholiques en faveur du Pape, les libres penseurs répondaient par
une souscription pour l'érection d'une statue k Voltaire, organi-
saient deux ligues : l'une de renseignement contre les écoles
catholiques; l'autre des Solidaires, pour provoquer les enteiTc-
mens civils. Les philosophes rationalistes opposaient' S/la moiîHlo
religieuse la morale indépendante en dehors * et au-dessus do
toute religion. Le matérialisme, qui a toujours été ime des alM*i-
rations de l'esprit humain, se réveillait sous des formes arrc-
832 REVUE DES DEUX MONDES.
gantes. La Faculté de Paris recevait la thèse d'un docteur dans
laquelle se trouvait cette maxime : « Qui vient encore nous parler
de liberté? Gomme la pierre gui tombe obéit à la pesanteur;
l'homme obéit à des lois qui lui sont propres ; la responsabilité
est identique pour tous, c'est-à-dire , nulle . » Les évéques signa-
laient le péril social, dénonçaient l'athéisme grandissant, Mgr Du-
panioup avec fougue, Mgr Darboy avec élévation, et le tumtrite
des passions intellectuelles ou religieuses s'élevait au-dessus
de la plaiiite des intérêts et du cliquetis de la mêlée politique.
Dans aucun document l'histoire ne trouvera une peinture plus
fidèle et en même temps moins suspecte du désarroi de ce temps
que dans un rapport du préfet de police Piétri, document pré-
cieux à un autre titre parce qu'il prouve que, sous TEmpire, il y
avait des fonctionnaires osant dire la vérité et un souverain
sachant l'écouter :
« Depuis quelque temps, la tâche quotidienne qu'impose la
préparation de ce rapport est des plus pénibles. A quelques
sources que l'on s'adresse, quel que soit le correspondant que
l'on consulte, quelques renseignemensque Ton recueille, la si-
tuation actuelle apparaît toujours comme peu satisfaisante ; de
quelque, côté que l'on regarde, on se heurte à des. inquiétudes
sincères ou à des défiances qu'inspirent des hostilités ardente$^
On est ainsi condamné à présenter à l'Empereur des apprécia-
tions qui peuvent sembler pessimistes ; elles ne font cependant
que reproduire les impressions reçues ; elles les atténuent plutôt
qu'elles ne les exagèrent, mais le sentiment du devoir et un reli-
gieux dévouement aux institutions impériales ne permettent pas
de les dissimuler, si amère que soit l'obligation d'en être Téchô
fidèle. La portion agissante de la société, celle qui s'occupe le
plus de politique, qui aimé les discussions, critique les gouver-
nemens, accentue plul que jamais son opposition radicale et
systématique. Elle seconde activement les hommes de parti, elle
se complaît dans les attaques de la presse, elle va répétant que
l'Empire est atteint dans son prestige extérieur, dans la prospé-
rité matérielle du pays qu'il avait ramenée, dans les garanties
mêmes qu'il donnait à Tordre social et aux intérêts conserva-
teur^ Ëi^*J>idUrlktitlé^ masses ne ^ont pas gagnées par cette dé-
fiance et cette desaffection. Elles restent attachées à l'Empereur
et à sa dynastie; elles aiment sa personne ; elles comptent tou-
jours sur sa sagesse; mais ne faut-il pas craindre que, mobiles
FÊTES ET POINTS NOIRS. 833
et impressionnables, elles ne risquent, dans un moment donnée
de suivre l'entraînement des classes dirigeantes^ et de leur
prêter, pour une œuvre révolutionnaire, le concours qu'elles* ne
paraissent nullement disposées à lui donner aujourd'hui? Ces po-
pulations qui constituent le nombre et la force ne se deman-
dent-elles pas, elles-mêmes, quelle est la volonté de l'Empereur?
quelle est son action? quel est le but poursuivi par son gouverne-
ment ? Est-ce la guerre avec les entraînemens du patriotisme^
avec les chances heureuses que promettrait l'héroïsme de nos
soldats? Est-ce la paix avec sa sécurité, la réduction des dépenses
militaires, celle des contingens annuels et l'abandon d'un projet
de réorganisation de l'armée resté peu populaire ? Est-ce une
nouvelle évolution libérale telle que l'annonçait la lettre da
19 janvier? Est-ce, au contraire, une plus grande force rendue,
dans l'intérêt du pays, & l'action gouvernementale? Voilà les
questions que l'on se pose partout avec anxiété. Le choix k faire
est grave et difficile ; tout le monde sent aussi que, dans l'état
d'incertitude et d'engourdissement où se trouve le pays, une
affirmation nette et résolue de la politique et de l'action impé-
riales s'impose avec une urgence chaque jour plus grande à la
prévoyance et à la sagesse du gouvernement. Plus qu'aucun
autre pays, la France, où se conservent tant de germes révolu-
tionnaires, a besoin d'être gouvernée et conduite. A cette condi-
tion seulement les masses reprendront dans l'avenir leur con-
fiance tout entière. » (30 septembre 1867.)
XII
Piétri avait dit juste lorsqu'il attribuait tout le malaise de
l'opinion à la question qu'on se posait en Europe et en France :
« L'Empereur a-t-il encore une volonté et quelle est-elle? » Il eût
suffi de la parole ferme d'un homme d'État ayant la résolution
dans le caractère et la netteté dans l'esprit pour dissiper tous les
points noirs visibles à l'horizon. Malheureusement l'Empereur
n'était plus cet homme depuis que la maladie l'avait terrassé; le
Vice-empereur le fut encore moins. Nous possédons 1^ rap{>orts
confidentiels qu'il adressait à son maître^ r.^p(^^Q^][)[^|^i^|(li^^cfi
d'alarme poussé par le préfet de police : ils le définissent au&si
bien que le rapport de Piétri définissait l'opinion publique. Lt'
Vice-empereur, lui aussi, dégage d'un regard pénétrant la diffi-
TOMB XXI. — 19C4. ^Z
834 BEVUE DES DEUX MONDES.
eu) té intérieure et la difficulté extérieure. A rextérieur, il ne
s'arrête pas même à la solution que j'appellerais de Timbécillité,
si elle n'avait été soutenue par des esprits nullement imbécilesi
celle de s'apposer même par la guerre au passage du Mein, sans
arrière-volonté de conquête sur le Rhin ; il n'en dit que ce mot
décisif : « Toute déclaration de ce genre conduirait à une guerre
précipitée. » Il ne s'arrête qu'aux deux solutions sérieuses : ou
laisser à la Prusse le champ libre en Allemagne, sauf & se payer de
ses propres mains, avec ou sans son consentement sur le Rhin,
ou accepter de bonne grâce sans pensée de dédommagemens
une extension qu'on déclarerait nullement inquiétante pour notre
sécurité. Il indique le fort et le faible des deux partis : « le
premier peut conduire k la guerre et à une guerre terrible; le
second serait une véritable provocation à l'unité, un démenti
aux idées échangées à Salzbourg; il produirait dans l'armée un
détestable effet et autoriserait cette perfide, cruelle et incessante
attaque dont les journaux opposans sont remplis : la France est
descendue au troisième rang. »
Chaque parti avait en effet ses inconvéniens. Il restait à
choisir celui qui en avait le moins. L& le courage d'esprit
manque à Rouher. Il conseille de louvoyer, de fortifier le cou-
rage des États du Sud, de préparer nos alliances et de prendre
ultérieurement conseil de la situation générale de l'Europe, soit
pour consolider la paix, soit pour engager un duel redoutable
avec la Prusse, soit pour prendre résolument autour de nous les
compensations nécessaires. A l'intérieur, l'option était également
entre deux partis tranchés. La majorité des amis de l'Empire,
effrayés des licences de la presse, sollicitaient l'Empereur de
renoncer h. des réformes auxquelles manquait encore la consé-
cration définitive et de dissoudre immédiatement le Ck)rps légis-
latif ; le peuple réélirait les mêmes députés, et condamnerait le^
innovations dangereuses. D'autres conseillaient de persister dans
la nouvelle voie et de concéder aux libéraux en bons égards ce
qu'on accordait en extension à la liberté. Cette fois, Rouhar
paraît se résoudre à l'énergie : « Autant il serait difficile de ne
pas louvoyer actuellement dans les affaires extérieures, autant il
serait nécessaire d'avoir devant le suffrage universel une allure
déterminée. Il faudrait lui dire carrément : le journalisme et les
passions ennemies tournent violemment toute liberté nouvelle
contre la stabilité des institutions; le pays est loyalement con-
PÊT«S BT MWTS Noms. 835
snlté sur la convenance de rajournement des réformes proposées
le 19 janvier. Il faudrait carrément demander au pays sa décision
et du même coup reprendre les armes disciplinaires conférées à
l'administration par le décret de 1852. »
Le système valait ce qu'il valait, mais son succès dépendait
d'une exécution rapide. Là encore le courage d'esprit manque h
Rouhei* : « Une dissolution immédiate .a d'incontestables avan-
tages, mais elle est trop utilitaire, un peu équivoque, subreptîce
et peureuse; elle viole toutes les bonnes conditions du gouver-
nement représentatif. » -^ Fort bien : il ne restait donc plus
qu'à renoncer à la dissolution et à laisser la Chambre arriver au
terme légal de son mandat, d'autant plus que les élections pré-
maturées sont un des traits caractéristiques de ce régime parle-
ment aire dont on avait horreur. Mais cela était encore un parti
trop décidé. Le louvoyeur reprend le dessus : on dissoudra avant
l'expiration des pouvoirs de la Chambre, mais pas immédiate-
ment; seulement en mai prochain. Les élections « se présente-
ront avec de sérieuses chances de succès, quoique avec, certaines
difficultés et certains périls de plus. Leur succès plus chèrement
acheté donnera au gouvernement une force incontestée (1)< »î
Singulière sagesse que celle qui consiste à opérer difficilement
ce qu'on aurait pu faire facilement!
En somme, les conseils donnés à l'intérieur aboutissaient à
la même conclusion que ceux de l'extérieur : attendre. Attendre
n'est pas une preuve d'irrésolution quand on attend comme Bis-
marck pour mieux préparer le succès d'une action à laquelle on
est décidé. Attendre est au contraire un signe de faiblesse quand
on attend pour savoir à quoi on se décidera. Cette conduite cor-
respondait si bien aux dispositions fatiguées et indécises de
l'Empereur qu'il l'adopta. On continua à l'intérieur comme h
l'extérieur à louvoyer entre le oui et le non. Où cela pouvait-il
conduire en présence du ministre prussien qui poussait toujours
en avant, même lorsqu'il paraissait immobile, et d'une opposition
française vigoureuse, dont la haine s'accroissait de la facilité
accordée de la satisfaire? Fatalement les points noirs devaient
dévenir d'épais nuages et envahir tout l'horizon.
Emile Ollivier.
(1) Lettres de Rouher à l'Empereur, 19 et 27 septembre 1^61.,
DÉVOLUTION
DE
L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE
. Depuis un demi-siècle environ, la métallurgie, faisant appel
à toutes les ressources de la chimie, a substitué aux procédés
empiriques reposant sur des traditions confuses et variables d'un
point & l'autre, aux recettes et aux tours de main généralement
secrets, des méthodes de travail rationnelles, uniformes dans
leurs principes et s appuyant sur des données scientifiquement
établies. Aujourd'hui, la marche des appareils est constamment
soumise au contrôle de lïngénieur et du chimiste : minerais,
combustibles, gangues, etc., tout cela est soigneusement étudié et
aucun produit ne sort d'une usine isans que les propriétés méca-
niques et physiques, sans que la composition chimique en soient
pai*faitement connues. Dans toutes les installations de quelque
importance, c'est par centaines que, chaque jour, on compte les
analyses et les essais de résistance : c'est ainsi qu'on établit la
valeur marcliande de la matière fabriquée et qu'on peut savoir
comment on doit la traiter en vue de nouvelles manipulations.
Mais ce n'est pas seulement à la chimie que la métallurgie
moderne a fait appel : toutes les branches . des sciences expé-
rimentaleS) depuis la thermodynamique jusqu'à la cristallo-
graphie, ont été mises à contribution et, comme on pouvait s'y
attendre, Télectricité a essayé, quelquefois avec succès, de se
substituer aux méthodes les plus consacrées par le temps et p^f
PT"'¥
l'évolution de l'industrie métallurgique. 837
De là une évolution^ peut-être moins accentuée que celle
dont l'industrie chimique a été le théâtre, mais qui n'en mérite
pas moins d'être examinée de près et que les pages qui vont
suivre, consacrées surtout à la grande, ou plytôt à la grosse
industrie métallurgique, ont pour but de mettre en évidence.
I
L'accroissement continu dans la production du fer et de ses
dérivés, la fonte et l'acier, accroissement qui frappe tous les
jours l'observateur le plus superficiel, s'explique par la facilité
avec laquelle ce métal se prête à tous les besoins. Aussi occupe-
t-il le premier rang parmi les agens créateurs de la puissance et
de la richesse. On l'a dit : « Le fer attire l'or. » La sidérui^ie
(métallurgie du fer) présente donc un intérêt de tout premier
ordre, justifiant la place prépondérante que nous allons lui
accorder.
Ce qui rend la fer un métal si précieux, ce n'est pas seule-
ment sa résistance et son prix relativement bas, car, à côté, de
c^ qualités, il a le grave défaut d'être rapidement et facilement
altérable. En réalité, sa valeur tient & une extrême et remar-
quable sensibilité, qui se manifeste comme il suit : incorporons-
lui quelques centièmes, moins encore, quelques millièmes d'un
corps étranger, carbone, manganèse, chrome, nickel, etc., et
nous verrons, du coup, se modifier profondément, non seulement
ses qualités mécaniques, et physiques, mais encore certaines de
ses propriétés chimiques telles, par exemple, que la durabilité
et la résistance aux corrosions qui le menacent sans cesse. De
plus, le fer est un corps allotrope, c'est-à-dire qu'il peut exister
sous divers états moléculaires caractérisés par des propriétés
diiïércntes, et nul doute que cette allotropie ne joue, un rôle
dans les combinaisons de ce métal avec les élémens que nous
venons de citer. On conçoit donc aisément qu'il soit possible de
fabriquer avec le fer des produits d'une importance et dune va-
riété sans égales.
Le traitement qu'on suit aujourd'hui pour l'extri^ire de ses
rainerais est, 4'ailleurs, en principe, celui que l'on a pratique eu
tout temps et en tout lieu : faire brûler du charbçu dans un cout
rant d'air lancé à travers le mélange de ce combustible .avec le
minerai. Le charbon se ti*ansfonne alors en oxyde de 0l^d>one,
â38 REVUE DBS DEUX MONDES.
et c'est ce gaz qui se charge de réduire, c'est-à-dire de désoxyd
le minerai, lequel, d'ordinaire, est un oxyde ou est préalablemei
conirerti en oxyde par grillage ou calcination : le fer est mis en
liberté et l'oxyde de carbone se perd k l'état de gaz oarbonique.
Seulement, en cherchant à.tirer le meilleur parti possible du
minerai, riche ou pauvre, on a été progressivement entraîné à
élever de plus en plus la température de la réduction. Ce n'est
plus alors du fer qu'on a fabriqué; c'est un produit particulier,
un carbure de ce métal, carbure appelé fonte, dont il a fallu,
désormais, se résoudre k extraire le fer, et qui, se liquéfiant à
une température où celuinîi est encore à l'état pftteux, présente
l'immense avantage de se séparer aisément de la matière terreuse,
— ou gangue, — dont les minerais sont toujours accompagnés.
Cette gangue e§t, en général, de l'argile (silicate d'alumine); et
pour empêcher que sa fusion, provoquée par la haute tempéra--
ture de la réduction, n'entraîne une perte de minerai, il est né-
cessaire de mélanger à celui-ci, avant de le traiter, un fondant
spécial, appelé casiine, qui n'est autre que du calcaire (carbonate
de chaux). Il se forme alors, pendant la réduction, une scorie
Hquide, appelée laitier, constituée surtout par du silicate d'alu-
mine et du silicate de chaux, et qui ne renferme que des traces
infimes de fer, la presque-totalité de ce métal ayant passé à
l'état de fonte.
Quant aux appareils propres à réaliser, avec le minimum de
combustible, l'ensemble de ces réactions, une expérience sécu-
laire a montré que, seuls, ces gigantesques creusets, profonds et
ventrus, que l'on appelle fours à cuve en général , haats four-
neaux dans la fabrication de la fonte, remplissent les conditions
nécessaires.
Actuellement, les hauts fourneaux présentent tous la dispo-
sition suivante !
L'orifice supérieur (gueulard) sert à introduire constamment,
par couches alternées, le minerai avec son fondant (lit de fu-
sion) et le combustible. A la partie inférieure de Tappareil, ar-
rive, par uneou plusieurs ouvertures (tuyères) de Taîr légère-
ment comprimé et fortement chauffé : c'est au niveau des tuyères
que se forment, à t'état liquide, le laitier et la fonte. Celle-ci
s'écoule et s'emmagasine dans le creuset qui lui est réservé à la
base du haut fourneau : on l'en extrait à intervalles réguliers. Le
laitier, moins dense, qui surnage à ta fonte, s'évacue de lui-même
l'évolution de l'industrie métallurgique. 839
par une ouverture convenablement ménagée. Tour à tour» lits
de fusion et combustible» entraînés par leur poids, se présentent
devant les tuyères et donnent lieu à la répétition des mêmes
phénomènes. Enfin, du gueulard s'échappe un mélange inflam*
mable de gaz, les uns (oxyde de carbone, hydrogène, gaz des
marais, etc.) combustibles, les autres (azote, gaz carbonique,
vapeur d'eau, etc.) non combustibles.
Pour diminuer autant que possible les pertes de chaleur par
les parois, on a fait les hauts fourneaux de plus en plus larges,
de plus en plus volumineux ; pour avoir une production inten-r
sive et, par suite, économique, on les a construits de plus en
plus élevés. Aussi, alors qu'au commencement du xix^ siècle,
leur hauteur ne dépassait pas quelques mètres, leur capacité
50 à 60 mètres cubes et leur production 15 à 20 tonnes par
vingt-quatre heures, aujourd'hui cette hauteur varie entre 25 à
30 mètres, la capacité entre 300 & 400 mètres cubes et la pro-^
duction entre 100 à 200 tonnes. Mais on commence & aller cou-
ramment jusqu'à 500 tonnes et on cite même, à Eliza, près de
Pittsburg (États-Unis), un de ces appareils qui donne de 700 à
800 tonnes de fonte par 24 heures. Du coup, la production mon-
diale de la fonte, qui n'était, il y a quarante ans, que de 9 mil^
lions de tonnes, est montée, en 1900, à plus de 40 millions de
tonnes (41930 000 en 1902), ce qui J correspond à un cube de
fonte de 176 mètres de côté environ I La même année, la France
n'entrait dans ce total que pour 2 millions de tonnes à peine
(2400000 en 1902); mais il ne faut pas oublier que notre pays
est pauvre en minerais de fer et que sa production houillère
n'atteint pas même le vingtième de celle du monde entier.
On conçoit, d'ailleurs, que, le volume et la hauteur des hauts
fourneaux augmentant sans cesse, on ait dû accroître peu à peu
la puissance des machines soufflantes qui fournissent l'air in-
jecté par les tuyères. Pour la même raison, le charbon de bois,
trop friable et trop coûteux, a dû faire place à un combustible
résistant bien, d'abord k la compression, ensuite à la pression
de l'air soufflé : ce combustible est, en général, du coke fabriqué
dans des fours spéciaux (fours à coke). , . , ,1,
Ici, faisons une parenthèse.
A l'origine, alors que nos pères utilisaient, pour leurs ma-
chines soufflantes primitives, les forces hydrauliques, c'est-à-
dire ce qu'on appelle aujourd'hui la houille blanche, les usines
840 REVUE DES DEUX MONDES.
à fer étaient nécessairement situées dans les pays montagneu^^
riches d'ordinaire en minerais, en bois et en chutes d'eau. Mais,
du jour où, pour actionner ces' mêmes machines, on a su tirer
parti de la force motrice de la vapeur, un exode s'est produit :
l'emploi de la houille noire devenant avantageux, pour ne pas
dire indispensable, ces usines se sont établies au centre ou dans
le voisinage des charbonnages auxquels les progrès des moyens
de transport permettaient d'amener le minerai à bon marché. Il
en a été de même pour presque toutes les usines métallurgiques :
seules, celles qui fabriquent des métaux, ou d'une certaine va-
leur, ou dont l'extraction n'exige que peu de combustible, les
usines à or et à plomb, par exemple, ont pu rester dans le voi-
sinage du minerai.
Revenons à la fonte.
il priori, Ton peut prévoir que sa composition doit dépendre
de celle des lits de fusion et du plus ou moins de pureté du
combustible employé. Mais il faut aussi, comme l'a montré
l'expérience, tenir compte d'un autre facteur : l'allure donnée
au haut fourneau, c'est-à-dire la température à laquelle il est
porté pendant l'opération, température qui dépend, soit de la
quantité de charbon consommée, soit de la température de l'air
soufflé. Cependant, si différentes les unes des autres que puissent
être les fontes, on peut, à la rigueur, les classer comme il suit:
1^ les fontes grises ou fontes chaudes, qui correspondent à une
allure chaude ; 2^ les fontes blanches ou fontes froides, qui se
produisent lorsque le haut fourneau prend une allure froide.
Grises ou blanches, elles contiennent la même proportion, à peu
près de 2 à 5 pour 100 de carbone, entièrement libre dans les pre-
mières, combiné au fer dans les secondes, d'où leurs différences
de couleur et de structure. Mais, de plus, on rencontre dans
toutes un certain nombre d'élémens étrangers : silicium, soufre,
phosphore, manganèse, etc., la présence d'un excès de silicium
constituant même le caractère chimique essentiel par lequel les
fontes chaudes se différencient des froides. Quant à leur prix de
revient, il varie, d'ordinaire, entre 45 à 50 francs la tonne.
Les fontes grises, relativement douces et peu dures, fondent
franchement au feu, ce qui les rend propres au moulage, tandis
que les fontes blanches, plus cassantes, ne se ramollissant que
progressivement et restant toujours un peu pâteuses, même à
une température élevée, ne peuvent être moulées que mélangées
PT^
l'évolution de l'industrie métallurgique. 841
aux grises. C'est avec de pareils mélanges ou avec des fontes
grises seules qu'on fabrique des tuyaux de conduite, des co-
lonnes, des bâtis, volans, cylindres, pistons de machines, des
fourneaux, des grilles, des vases, des statuettes, etc.
Et maintenant, que Ton affine^ c'est-à-dire que Ton décarbure
de la fonte, grise ou blanche, de façon à n'y laisser que de 4
à 5 millièmes au plus de carbone, et l'on aura ce que l'on ap-
pelle du /er, métal doux, résistant et malléable.
Que si on décarbure de la fonte ou du carbure du fer de
façon à obtenir un produit contenant de 5 à 20 millièmes au
plus de carbone, alors on obtiendra ce qu'on appelle de. Xacier^
produit d'art qui, par sa composition, tient, on le voit, le milieu
entre le fer et la fonte. Moins fusible que cette dernière, l'acier
est plus fusible, plus résistant, plus dur, et, en même t^mps,
(juoique malléable, plus cassant que le fer. Mais ce qui, par-
dessus tout, le distingue essentiellement de ce métal, c'est que,
plongé encore rouge dans l'eau froide, il prend la trempe, c'est-
à-dire devient plus dur, plus résistant qu'il n'était et, par consé-
quent, pratiquement indéformable, la « faculté de la trempe »
augmentant, d'ailleurs, avec la proportion de carbone.
Quant à la décarburation de la fonte, elle s'opère soit à l'aide
de l'oxygène d'un courant d'air, soit à l'aide de matières com-
burantes spéciales : J^attitures (oxydes de fer que les usines four-
nissent elles-mêmes en abondance), vieux fers plus ou moins
oxydés, minerais de fer eux-mêmes. Ces matières jouent un,
double rôle, car, mélangées à la fonte préalablement fluidifiée,
elles sont réduites par son carbone et, dès lors, affinent cette
fonte : 1® par leur fer, dont l'addition diminue la proportion re-
lative de carbone contenue dans la masse traitée; 2® par leur
oxygène, qui brûle l'excès de carbone dont il reste encore à la
débarrasser. Notons, enfin, que l'oxygène, qu'on l'emprunte, soit
à Tair, soit à l'une quelconque des matières précédentes, est né-^
cessaire à la combustion, c'est-à-dire à l'élimination des élémens
étrangers (silicium, soufre, etc.) énumérés plus haut.
Ces notions indispensables rappelées, — et la suite montrera
combien ce rappel était nécessaire, — étudions les variations qu'a
subies, au cours du dernier siècle, la fabrication du fer et de l'acier.
Jusqu'en 1864 environ, l'affinage s'opérait dans les fours à
réverbère inventés par Cort en 1784, et qu'on appelle fours à
puddler. ■ ,;;|. .•>..</!, iBlrnmofh.n.
842 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans ces appareils, chauffés & la flamme de la houille^
maintenus constamment par cette flamme à la température d»
fusion de la fonte (1 100 degrés à peu près), ce métal, traité soit
par des battitures, soit par des minerais, soit encore par un mé-
lange de battitures et de minerais, était soumis, jusqu'à sa trans-
formation en fer^ à un brassage puddling, énergique. Mais,
quoiqu'on puisse, à la rigueur, porter la température d'un four
à puddler aux environs de 1300 degrés, cette température est
encore trop basse pour obtenir la fusion complète du fer, qui n'a
lieu qu'entre 1600 et 1 700 degrés. Aussi le puddlage est-il une
opération pénible et coûteuse : il suffit d'avoir vu travailler la
pâte froide du pain chez un boulanger, pour comprendre ce
qu'est le brassage d'une pâte de fer, au bout d'énormes ringards,
à l'entrée d'un four chauffé aux températures que nous venons
de donner. De plus, pour donner au fer ainsi obtenu (fer puddlé,
fer forgé) l'homogénéité qui, nécessairement, lui fait défaut, il
faut avoir recours, après le puddlage, à une série d'opérations :
cinglages, laminages, corroyages, etc., fort coûteuses aussi.
Quant à l'acier, dont la fabrication n'était alors qu'une petite in-
dustrie, on l'obtenait, en général, par carburation directe. Ré-
sultat : le bon fer revenait au moins à 140 francs la tonne,
l'acier, à, 1 000 francs, prix trop élevés pour que l'usage de ces
métaux pût se répandre autant qu*il était désirable.
La découverte ^i importante de Bessemer, que son auteur fit
connaître en 18K6, dans une séance, devenue historique, de la
British Association of the Iron Trader changea la face des choses.
Elle permit, en effet, de remplacer, et à bon marché, les deux
types extrêmes, fer forgé et acier dur, que, seuls, fournissait
l'ancienne industrie, par une riche gamme d'aciers offrant toutes
les nuances de dureté, depuis des aciers extra-doux (fers acié-
reux), comparables à l'ancien fer, jusqu'à des aciers durs, compa-
rables à l'ancien acier. La révolution était considérable : aussi
nos lecteurs nous pardonneront-ils facilement d'entrer dans
quelques détails pour mieux faire saisir, et comment elle a pu
s'opérer, et comment elle a amené l'introduction de la chimie
dans l'industrie sidérurgique.
En principe, rien de plus simple et de plus séduisant que le
nouveau procédé : au lieu de s'adresser, pour la décarburation,
à dés oxydei^, dont là rédtiction absorbe, d'ailleurs, de la chaleur,
où li'airëlibWs (iul'a rkii^^éûl, et à de l'air à la température am-
L ÉVOLUTION DE l'iNDUSTBJB MÉTALLURGIQUE. 843
biante; de plus, au lieu d'opérer, comme dans uu four h puddler,
sur quelques centaines de kilogrammes, ce sont des tonnes en^
tiiëres que Ton traite d'un seul coup, et, pour obtenir un aussi
brillant résultat, il suffit de verser dans une gigantesque cornue
en tôle (convertisseur) la fonte fluidifiée et de lancer dans cette
masse de violens courans d'air qui la traversent de part en part.
Cet air, h, la fois, oxyde, chauffe et brasse la matière métallique :
spontanément le carbone prend feu et sa combustion, rapide et
générale, dégage une quantité de chaleur tellement énorme, tel-
lement concentrée que, sans aucune dépende de combustible, la
masse traitée, reste liquéfiée pendant toute la durée de Topera*
tion, tandis que, comme on l'a vu plus haut, dans un four à
puddler, elle a sans cesse besoin d'être fortement réchauffée par
la flamme du foyer.
Il semble alors que rien ne doive être plus facile, en réglant
de façon convenable la pression de Tair injecté que de trans*
former directement la fonte, soit en fer, soit en acier ; et si Ton
songe, en outre, & l'évidente économie du précédé, il peut pa«
rattre surprenant que la découverte de sir H. Bessemer n'ait pas
été, dès la première heure, appréciée comme elle le méritait.
En voici la raison. Certes, il est merveilleux de pouvoir affiner
d'un seul coup, comme on le fait aujourd'hui de quinze à vingt
tonnes de fonte en vingt minutes environ , tandis que la chargé
d'un four à puddler n'a jamais dépassé 500 kilogrammes et i^
toujours exigé une heure de travail au moins. Encore faut-il,^
lorsqu'on opère sur de telles masses, être assuré du succès. Or, à^
l'origine du Bessemer, on ne savait pas régler le vent soufflé,
on déoassait le but, on brûlait une partie du fer, d'où la for*
mation anondante d'un oxyde qui rendait le métal obtenu im-«
propre à tout usage. La, puissance même du procédé en faisait
la faiblesse!
Heureusement qu'en 1862, Mushet découvrit l'indispensable
agent de rarfinage, c'est-à-dire le corps capable de réduire cet
oxyde, dont la production, quoi qu'on fasse, est, d'ailleurs, inévi-»
table : cet agent est le manganèse, qu'on introduit dans le con^
vertisseur, alors que la décarburation est; ^v^^oiÇQP^I^^.ÇUâ
possible, sous forme de fontes fortement manganésées* Ces
font^, préparées dans des hauts fourneaux spéciaux et dont
quelques-unes (ferro-manganèses) contiennent jusqu'à 80 pour 100
du métal réducteur, jouent un double rôle: leur manganèse
844 REVUE DES DEUX MONDES.
réduit l'oxyde en question , s'oxyde lui-même et passe presque
entièrement/ à l'état de silicate, dans la scorie, tandis que leut
carbone se dissout dans le bain et s'allie au reste de la fonte
traitée. Il est évident, du reste, que, par l'emploi d*une quantité
convenablement dosée d'une de ces fontes réactives, on peut
arriver à produire, à volonté, un acier de composition déter-
minée, les fontes les plus manganésées servant à la préjparation
des aciers les plus doux.
Le procédé Bessemer prit, dès lors, un développement con-
sidérable. Seulement, par suite de la présence inévitable du
manganèse dans le métal obtenu, il cessa d'être employé pour
la fabrication de fers identiques aux fers puddlés. On restrei-
gnit sou usage à la fabrication des aciers et, en quelques années,
par suite des besoins croissans de l'industrie et, surtout, de la
Guerre et de la Marine, l'industrie de Tacier vit décupler sa
production : 419000 tonnes en 1864, 4 274 000 tonnes en 1880.
Cependant, tel que nous venons de le décrire, le procédé
était limité dans son emploi. D'abord, pour des raisons que
nous passerons sous silence, n'ayant ni la prétention ni la pos-
sibilité de faire ici un cours de métallurgie, il n'était applicable
qu'à des fontes très chaudes (fontes Bessemer). Ensuite, — et c'est
là le point capital, — avec le garnissage argileux employé jusqu'a-
lors pour protéger la surface intérieure du convertisseur, il ne
permettait de traiter que des fontes préparées avec des minerais
purs^ exempts de phosphore, comme ceux que fournissent l'An-
gleterre, la Suède^ l'Espagne, l'Italie, etc. Quant aux fontes pré-
parées avec des minerais impurs, c'est-à-dire phosphoreux, le
Bessemer était forcé de s'en désintéresser : le silicium contenu
dans l'argile du garnissage réduit, en effet, l'acide phosphorique
que produit la combustion du phosphore, et permet ainsi à cet
élément, qui a l'inconvénient de donner à Tacier une fragilité
dangereuse, de repasser dans le métal obtenu. C'était là une
cause d'infériorité manifeste vis-à-vis du puddiage qui, ne fabri-
quant guère que du fer, pouvait utiliser des fontes phospho-
reuses, car le fer supporte sans inconvénient une certaine dose
de phoBphoreuJlytavaitdono une lacune à combler.
)fiIiqDl^ltrti,K«rs46^8, part Thomas et Gilchrist, qui montrèrent
que le phosphore s'élimine eu presque-totalité, passant dans la
scorie à l'état de silico-phosphates de chaux, de manganèse et
de fer: l<>si on remplace le garaîssage argileux, — ou garnis-
l'évolution de l'industrie métallurgique. 843
sage acide, — du convertisseur^ par un garnissage basiqpe de
chaux magnésifère, obtenue en calcinant de la dolomite (corn*
binaison de carbonate de chaux et de carbons^te de magnésie);
2<* si, &vant ou pendant la décarbura tidn , on verse dans le con-
vertisseur une quantité suffisante de chaux. 11 est évident, d'ail-
leurs, d'après ce que nous venons de dire sur le rôle du silicium,
que les foules ainsi traitées doivent être aussi peu silicifëres que
possible (fontes Thomas). Le problème de la déphosphoration des
aciers était enfin résolu.
Aussi, minerais purs et impurs étant, désormais, également
exploitables, le Bessemer prit un essor i.uouï. Non seulement le
triomphe de l'acier sur le fer forgé continua à s'accentuer, —
depuis 1885, en France, on ne fabrique plus de rails en fer, —
mais, en outre, comme, grâce au développement des moyens de
transport, le prix du minerai est aujourd'hui deVenu le prin*
cipal facteur de l'économie de la fabrication, on commença, sur
le continent, l'exploitation des riches gisemens phosphoreux,
jusqu'alors un peu délaissés, qu'offrent en abondance la Lor-
raine, le Luxembourg, la Westphalie, etc. En ce qui nous con-
cerne, cette exploitation fut le signal d'une profonde transfor-
mation économique : les grandes aciéries se transportèrent dan^i
le bassin de la Moselle, à Longwy, Jœuf, Homécourt, Frouard,
Neuves-Maisons, etc., et la plupart des hauts fourneaux du
Centre, mal approvisionnés en combustible et en minerai, durent
éteindre leurs feux : le Creusot lui-même, depuis qu'il a établi
ses hauts fourneaux à Cette, est devenu une usine de construc-
tion. Seules, sont restées en place les aciéries qui, comme celles
d'Isbergues, Anzin, Trignac, Pauillac, Saint-Louis-du-Rhône, etc.,
ont une situation géographique qui leur permet de recevoir à
bon marché du minerai pur et du charbon.
Si Ton considère, maintenant, qu'avant Bessemer l'industrie
de l'acier était, pour ainsi dire, une industrie de luxe et qu'au-
jourd-hui le chiffre de sa fabrication annuelle s'élève à des
dizaines de millions de tonnes, on voit que le mot de « révolution, >»
employé plus haut à propos du procédé de Téminent ingénieur
anglais, n'avait rien d'exagéré et qu'à cette' génii^leJnYantipftieat
due, certainement, la transformation la. ^hls<^i«djitaitQ)l({ÉfjËt
éprouvée la sidérurgie depuis ses plus lointaines origines. On Ta
dit avec raison, et le mot est à retenir : « A l'âge du fer, Bes*
semer » fait succéder celui de l'acier. »
846 REVUB DES DEUX MONDES.
Observons, en outre, que si, après vingt-cinq ans de luttes
opiniâtres, le procédé Bessemer est arrivé h. s'imposer, c est à la
chimie qu'il le doit. N'est-ce pas, en effet, avec les fontes man-
ganésées de Mushet, avec la chaux de Thomas et Gilchrist, véri-
tables réactifs choisis en connaissance de cause et dosés avec
précision, que cette science s'est définitivement introduite dans
la grosse industrie métallurgique?
Cependant, pour la fabrication de l'acier, Vadmirable procédé
dont nous venons d'examiner les perfectionnemens sucœasift
présente, quand même, un grave inconvénient : il ^e prêtera
toujours mal, en effet, par suite de la rapidité des réactions, à la
production d'aciers de qualités variées. Force sera toujours,
avec un convertisseur, de se limiter à la fabrication d'une nuance
bien déterminée, à laquelle le personnel chargé de l'opératios
finira par s'habituer h la longue. De plus, quoique Be^ssemer
lui-même ait donné sa méthode comme « fournissant du fer et
de Tacier sans dépense de combustible, » en réalité, si l'on ga-
mine les choses de près, on s'aperçoit que cette assertion ne peut
être adoptée sans réserves : il faut compter, en effet, d'abord
avec la dépense de charbon nécessaire au chauffage de la cornue,
qu'il est indispensable de porter au blanc avant l'arrivée de la
fonte, ensuite avec la force absorbée par les machines de manœuvre
et, surtout, par la soufflerie, organe indispensable d'une. imtalU-
tion Bessemer. Aussi, à cette heure, le procédé mis en avant par
Martin, vers 1865, et dont le développement a été, pour ainsi
dire, parallèle à celui du Bessemer, tend à devenir pour ce der*
nier un concurrent redoutable, tout en restant son auxiliaire
dans un grand nombre de cas.
C'est en ajoutant à la fonte de vieux fers, des déchets du
Bessemer, ou du minerai, ou, mieux, un mélange de décheU et
dé minerai que, dans ce procédé, on la transforme en acier :
aussi ce mode d'affinage^ doit-il être considéré comme un véri*
table retour offensif du puddlage, preuve indéniable que, dans
rindustrie comme ailleurs, il faut se garder de la superititioo
du progrès. Seulement, pour que cette sorte de régression fût
pi^^^jfc^l^^^ il. était nécessaire, puisque • c'est de l'acier qu'on far
bj;ique>'et qu'on le veut homogène, de pouvoir obtenir sa fuaio&
parfaite et en grande masse sur la sole d'un four. C'est cetU
opération, regardée jusqu'alors comme impraticable, que Ting*'
nieur Martin sut réaliser : l'acier fondant entre 1400 et ISOOde*'
l'évolution Dte l'industrie métallurgique. 847
grés, il n'eut, en effet, qu'à mettre à profit l'invention faite en
1860, par les frères Siemens, des fours à récupération de cha-
leur, fours à l'intérieur desquels il est facile de maintenir une
température uniforme de 1 600 degrés environ.
Mais il fallait encore que ta régression fût avantageuse. Or,
par l'emploi d'appareils de dimensions convenables, il est aisé
d*opérer sur des charges de fonte de 20 à 30 tonnes (on va même
aujourd'hui jusqu'à 400); de plus^ l'usage des fontes réactives
de Mushet et de la méthode acide ou basique ne comporte aucune
difficulté; le brassage, sans être automatique, comme dans le
Bessemer, est facile, puisque la masse traitée est parfaitement
fluidifiée; enfin, remarquons-le bien, l'affinage étant toujours de
longue durée (de 7 à 8 heures), on peut, à chaque instant, constater
l'état du bain et modifier sa composition suivant les besoins. Lé
procédé Martin devait donc permettre et a permis, en effet, ce
que né permet pas le Bessemer : la fabrication en grande masse,
et à volonté, avec le même appareil d'affinage, d'aciers de com-
positions variées et parfaitement déterminées.
D'ailleurs, le Martin ne l'emporte pas seulement sur le Bes-
semer par la variété et par la supériorité de ses produits. Au-
jourd'hui, grâce à ses perfectionnemens successifs, grâce à l'em-
ploi de véititables fours à fabrication continue où l'on affine plus
de 200 tonnes de fonte par 24 heures, il tend à l'égaler comme
puissance de production. Enfin, si, à première vue, l'affinage
par le procédé Martin semble devoir être beaucoup plus coûteux
que par le procédé Bessemer, en réalité la différence n'est pas
énorme : les fi'ais d'affinage d'une tonne de fonte, de 20 francs
environ par le procédé Bessemer, ne dépassent pas en effet
30 francs lorsqu'on use du procédé Martin, ce qui tient à ce que
le Martin n'a pas de soufflerie, consomme relativement peu de
combustible et n'exige aucun effort spécial à la main-d'œuvre
humaine.
Aussi se demande-t-on souvent, n si, un jour, le Martin
n'assistera pas aux funérailles du Bessemer, comme celui-ci à
celles des fours à puddler? » '
Il est malaisé de répondre à une pareille question. Cependant,
remarquons d'abord que les fours à puddler ne sont pas encore
morts : à tort ou à raison, quoique les Bessemer et lés Martin
fournissent, comme nous l'avons dit; de véritab lies fer» commer-
ciaux (aciers extra-doux), on fabriqué, à llKeiirë'aëtlMll^'/pi^^i%
848 REVUE DES DEUX MONDES.
autant de fer forgé qu'il y a trente ans (plus de 6 milL^.
tonnes en 1902). Remarquons ensuite^ que^ pour l'instanl
tout semble l'indiquer, — le choix entre les deux procédés
question dépend uniquement des conditions géographiques et
économiques de La fabrication : aux États-Unis, — qui, depuis 1890,
ont enlevé à l'Angleterre le premier rang pour la production de
la fonte et de ses dérivés, — dans les usines les plus récentes,
on n'installe que des Martin. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'en
1890, on a fabriqué 12 millions, en 1900, 27 millions, en 1902,
plus de 29 millions de tonnes d'aciers de toute provenance;
c'est que, de plus en plus, l'industrie fait appela l'acier pour ses
constructions métalliques, ses pièces de machines, la fabrication
des cloches, celle des ressorts, outils, socs de charrue, pelles,
faux, faucilles, râpes, scies, haches, couteaux, canifs, rasoirs,
lancettes, plumes, etc. ; les chemins de fer pour leurs rails, leurs
roues de wagons et de machines, etc. ; la Guerre pour ses tubes
de canon, frettes, pièces de culasse, affûts, fusils, baïonnettes,
sabres, fourreaux, etc. ; la Marine pour ses tôles de chaudières, de
construction, ses blindages, ses canons monstres, ses ancres, etc.
La Tour Eiffel est en acier; en acier, le pont Alexandre 111; en
acier, les bâtimens gigantesques des dernières Expositions univer-
selles. L'acier est le métal-roi, et c'est la chimie qui Ta fait roi!
Seulement, comme nous l'avons déjà fait entendre, depuis
Mushet, tous les aciers, tous les fers aciéreux sont plus ou moins
manganèses : c'est donc un acier nouveau qui règne à la place de
l'ancien. De plus, Temploi des métaux récens appelés aciers spé-
ciatix, celui des aciers moulés^ qui se répand de jour en jour,
marquera sans doute le début d'une nouvelle évolution de la
sidérurgie.
L'addition d'élémens tels que le chrome, le nickel, le molyb-
dène, le vanadium, etc., qui apportent aux propriétés de l'acier
des modifications si remarquables, si imprévues et, en mémo
temps, si précieuses au point de vue de la dureté, de la résis-
tance, de la durabilité, etc., est certainement destinée adonner
des résultats de plus en plus brillans à mesure que se per-
fectionnera la fabrication de ces aciers spéciaux. « Un jour
viendra, sans doute, où tous ces alliages si variés que l'on doit
à l'introduction de la chimie dans la métallurgie, et doBiTen-
semble constitue un domaine presque infini dans lequel on n'&
fait encore que les premiers pas finiront par posséder des com-
V
l'évolution de l'industrie MÉTALLtnGIQUE. 849
positions adaptées spécialement à chaque dsage. Ce jour-là,, ils
prendront la place de Tacier, comme celui-ci a pris celle du
fer. »
Enfin, le moulage de Tacier, opération exceptionnelle et diffi-
cile il y a treize à quatorze ans, est entré aujourd'hui dans la
pratique courante : l'ossature du pont Alexandre III est en acier
moulé. Il est donc permis de prévoir le moment où ce genre de
moulage remplacera, d'une part, les moulages de fonte qui sont
moins résistans, d'autre part, les pièces forgées qui sont plus
coûteuses. Alors deviendront inutiles et les énormes marteaux-
pilons et les puissantes presses hydrauliques qui, dans certaines
usines, les remplacent. Tout cet outillage, créé à grands frais,
disparaîtra, et, au règne des forges agitées ou bruyantes, succé-
dera celui des fonderies, discrètes et silencieuses.
II
Les métaux autres que le fer se trouvent d'ordinaire en quan-
tité assez faible à la surface du globe : de là leur prix souvent
élevé et la nécessité d'extraire certains d'entre eux de minerais
même très pauvres.
Au traitement par voie sèche, appliqué aux minerais relati-
vement riches, et dont les frais sont à peu près proportionnels à
la quantité de matière sur laquelle on opère, traitement dont
la sidérurgie vient de nous offrir le plus remarquable exemple,
il faut, parfois, substituer le traitement par voie humide : les
frais sont alors en raison de la quantité de métal obtenue, et, de
plus, la dépense de combustible est insignifiante ou nulle. C'est
ce traitement que l'on emploie pour extraire lor des minerais de.
très faible teneur du Transvaal, et son principe est le suivant : le
minerai, après avoir subi, s'il le faut, une transformation préa-
lable, est dissous dans l'eau ou dans une liqueur. acide; puis la
solution métallique ainsi obtenue est soumise à l'action de réactifs
convenables, qui précipitent tels ou tels corps, en laissant les
autres dans le bain.
Par suite de l'extrême facilité avec laquelle ses alliages se
fondent et se moulent, la métallurgie du cuivre avait une avance
de plusieurs dizaines de siècles sur celle du fer, dont les alliages^
difficiles à fondre, étaient par conséquent difficiles à obtenir :
l'âge du bronze, d'ailleurs, n'a-t-il pas précédé l'âge du fer? Mais
TOMK XXI. — 1904. 54
850 REVUE DES DEUX MONDES.
les procédés de fabrication du cuivre lui-même laissaient, .
certains cas, beaucoup à désirer. Si, par voie humide, cette fal
cation était, depuis longtemps, aussi parfaite que possible, il n'u.
était pas de même de son extraction par voie sèche.
Il n'y a pas plus de vingt ans, en effet, les pyrites cuivreuses
(sulfures de cuivre), qui constituent les mènerais les plus fré-
quemment exploités, étaient soumises à une série alternée de
grillages et de fusions : les grillages avaient surtout pour résultat
l'élimination progressive du soufre, les fusions provoquant celles
du fer que les pyrited cuivreuse^ contiennent presque toujours
en abpndance. On obtenait ainsi, sans qu'il y eût bdsom de
recourir au charbon comme réducteur, des mottes de plus en
plus riches en cuivre, et finalement du cuivre brut, qu'il n'y
avait plus qu'à raffiner. Aujourd'hui, surtout aux États-UniS)
on use d'un procédé aussi rapide qu'avantageux, dû à Manhès,
et inspiré par les derniers progrès de la sidérurgie.
Si le minerai est riche, on supprime tout grillage et on se
contente d'une seule et unique fusion ; s'il ne l'est pas, un gril-
lage précède cette fusion. Dans l'un ou l'autre cas, la matte est
versée à Tétat liquide dans un convertisseur, analogue à celui
de Bessemer, où de l'air comprimé, injecté seulement à la partie
supérieure du bain, pour éviter loxydation du cuivre, en une
seule fois brûle tout le soufre, qui s'échappe à l'état de gaz sul«
fureuj^, tandis que le fer passe dans la scorie à l'état de silicate.
Le convertisseur opère donc vite, bien et, de plus, en grande
masse, car il suffit d'une demi-heure environ pour traiter
\ 200 kilogrammes de matte et la transformer en un métal ne
contenant guère que 4 pour 100 d'impuretés. Quant aux frais de
fabrication, ils sont relativement si peu élevés (150 francs par
tonne, au lieu de 300), que le nouveau procédé tend partout à
se substituer à la voie humide.
Si Ion réfléchit que le cuivre, par suite de sa résistance et de
sa conductibilité pour la chaleur et l'électricité, occupe le premier
rang après le fer, qu'on l'emploie fréquemment à la place de ce
métal pour les objets qui doivent aller au feu, qu'on l'utilise
dans tous les organes de machines, que la passementerie en con-
somme des quantités énormes, qu'allié à divers métaux, l'étain,
le zinc, par exemple, il donne des produits doués, — noua avons
dit plus haut pourquoi, — des qualités les plus précieuses, on
comprendra la portée de la transformation produite dans sa mé-
l'évolution de l'industrie métallurgique. 851
tallurgie par l'emploi du convertisseur» transfonnation qui s'est
étendue aussi à la fabrication du nickel.
Après le cuivre, lé zinc occupe un rang important parmi les
métaux les plus usuels. On connaît ses principaux emplois:
fabrication des tuyaux, des réservoirs, etc., et, surtout, galva7
nisation du fer et fabrication du laiton (alliage de cuivra et de
zinc). Aussi sa production, de 250 000 tonnes en 1880, a-t-elle
atteint 400000 tonnes en 1900 (513 000 tonnes en 1902). Son
extraction, quoique souvent assez difficile, est, en somme, si peu
cpûteuse que, malgré la dépense de combustible, depuis que les
anciens fours ont été remplacés par des fours Siemens, elle n'a
pas varié. Il en est de même pour Tétain, métal accessoire, d'ail-
leurs, qui n'a guère d'importance que parce qu'il entre dans la
composition de certains alliages, et particulièrement du bronze
(alliage de cuivre et d'étain).
Ici, une question se pose : l'électricité, qui a révolutionné
déjà tant d'industries, n'est-elle pas à la veille d'en faire autant
pour la grosse industrie métallurgique? C'est peu probable,
comme nous allons tâcher de le montrer.
Ainsi, à priori^ l'électrolyse, complément tout indiqué, dans
son mode d'emploi le plus général, de l'extraction par voie
humide, présenterait des avantages sérieux : 1^ elle donne,
d'emblée, des métaux assez purs pour qu'on puisse, d'ordi-
naire, se dispenser de les raffiner; 2'' on peut la mettre en œuvre
partout où se trouvent des forces motrices naturelles, et, comme
le fait justement remarquer H. d'Agoult, elle permet d'utiliser au
mieux les cours d'eau à débit plus ou moins irrégulier, car
elle peut facilement supporter les à-coups, le personnel néces-
saire étant toujours très peu nombreux et « les stocks de vente
faisant volant. » Mais le prix dé l'énergie électrique est assez
élevé ; de plus, quelle que soit la forme sous laquelle on se sert
de la voie éleetrolytique, cette méthode exige des bains relative^
ment purs, qu'il est donc absolument nécessaire d'épurer à me-
sure que leur alimentation par des minerais neufs, presque tou-
jours mêlés à des matières étrangères, tend à les polluer. Or,
c'est là un problème excessivement ardu, dont la solution n'est
certes pas au-dessus des forces de la science, mais qu'enfin elle
n'a pas encore réussi à résoudre, surtout pour les métaux usuels,
cuivre, zinc, plomb, le fer, à cause du bas prix de sa fabrication,
étant, bien entendu, laissé de côté.
882 ^ REVUE DES DEUX MONDES.
Il n'en est pas de même s'il s'agit de raffiner un métal bru.
car alors on opère sur des bains qu'il est facile de préparer purs.
Ainsi le raffinage électrique du cuivre, par exemple, est entré,
aujourd'hui, dans la pratique courante.
A cet effet, on prend comme anode (électrode positive) une
lame du cuivre brut que l'on veut traiter et on la plonge dans
un bain de sulfate de cuivre pur, où l'on fait passer le courant
d'une dynamo et dont la cathode (électrode négative) est con-
stituée par une lame de cuivre pur. La solution métallique est
décomposée: son cuivre se porte sur la cathode, tandis que le
reste du sel ronge l'anode et se transforme en sulfate dé ciiivré,
qui se dissout dans le bain et est, k son tour, électrolysé. Bref,
comme il arrive souvent, la solution employée joue le rôle de
véhicule et sert tout simplement à transporter à la cathode le
cuivre de l'anode. Quant aux élémens étrangers contenus dans
cette anode, les uns, comme le plomb, l'argent, l'or, etc., for-
ment des précipités boueux au fond du bain, tandis que les
autres, fer, zinc, etc., restent dans la dissolution.
Non seulement, de cette façon, on fabrique un cuivre très
pur, meilleur conducteur de l'électricité que celui que donnent
les anciens procédés de raffinage, mais encore on peut traiter
d'une façon rémunératrice des minerais très pauvres, car, des
boues que nous venons de signaler, il est facile d'extraire, ce
qui aurait été impossible avec les anciens procédés de raffinage,
la totalité des métaux précieux que contiennent les minerais de
cuivre. Aux États-Unis, en une seule année, on a pu obtenir
ainsi 500 tonnes d'argent et 5 tonnes d'or, d'une valeur globale
de 150 millions de francs environ.
Le même procédé de raffinage, appliqué au nickel, à l'argent,
et, dans certains cas, au zinc, réussit parfaitement. De même
pour le plomb, métal dont l'importance grandit chaque jour, non
seulement à cause de la tuyauterie-, des caractères d'imprimerie,
des accumulateurs électriques, etc., tous usages bien connus,
mais, surtout, par suite de l'emploi sans cesse croissant des
charpentes métalliques, emploi qui exige des quantités con-
sidérables de peinture au minium (oxyde de plomb) : aussi la
production de ce métal, de 1880 à 1900, est-elle montée de
400000 à 800000 tonnes (868000 tonnes en 1902). Quant à sa
métallurgie, comme celle du zinc, comme celle de l'étain, elle
est restée station naire.
l'évolution de l'industrie métallurgique. 853
En résumé, il n'apparatt pas que l'électrolyse soit à même,
d'ici longtemps, de concurrencer d'une façon sérieuse les pro-
cédés actuels de la grosse métallurgie. Abstraction faite de l'or
et de quelques métaux : potassium, sodium, magnésium, etc.,
plus que secondaires, il n'y a, pour l'instant, qu'un seul métal
de quelque importance, l'aluminium, dont l'extraction nç se
fasse que par cette méthode, et cela parce que les minerais
traités aujourd'hui, savoir : la cryolithe (combinaison de fluo-,
rure d*aluminium et de fluorure de sodium) et le corindon
(alumiu^i c'est-à-dire oxyde d'aluminium) sont remarquable-
ment pu^js- Encore a-t-on dû avoir recours, pour cette fabriea*-.
tion, au four électrique.
Celui que l'on emploie d'ordinaire est dû k Héroult : il est
constitué par une sorte de grande cuve en tôle, d'une conte-
nance d'environ 350 litres, munie d'un trou de coulée et garnie,
à l'intérieur, d'un revêtement en charbon. De gros cylindres de
charbon forment l'anode, reliée au pôle positif d'une dynamo^
le fond môme de la cuve jouant le rôle de cathode. La fabrica*
tion s'opère, d'ordinaire, comme il suit : on introduit d'abord de
la cryolithe, puis on lance le courant. La chaleur qu'il dégage en
traversant la cryolithe^ corps mauvais conducteur, la fait fondre,
la rend, par suite, électrolysable et, si le courant est bien réglé,
seul le fluorure d'aluminium est décomposé : l'aluminium se
précipite k l'état liquide au fond de la cuve, le fluor se déga*
géant autour des charbons de l'anode. Pour entretenir le bain,
— car la cryolithe ne sert qu'à amorcer les réactions, — on in-
troduit constamment, autour de l'anode, de l'alumine (corindon),
qui, attaquée et transformée par le fluor en fluorure d'alumi-
nium, se dissout peu à peu dans le bain et est, à son tour,
électrolysée. Bref, de l'aluminium liquide s'amasse de plus en
plus au fond de la cuve, dont on l'extrait par le trou de coulée,
tandis que l'oxygène de l'alumine brûle peu à peu les charbons
de l'anode et s'échappe enfin à l'état de gaz carbonique.
Si connu que soit l'aluminium, rappelons, cependant, que ce
métal léger comme le verre, brillant et inoxydable comme l'ar-
gent, résistant et malléable, facilement fusible, excellent con-
ducteur de la chaleur et de l'électricité, est, très probablement,
comme l'a fait observer Berges, le métal de l'avenir, car l'argile,
dont on l'extraira sans doute un jour quand ses minerais actuels
seront épuisés, est plus abondante que les composéskdu fer. à U
854 REVUE DES DEUX MONDES.
surface du globe : la production , au lieu de se borner, comme
aujourd'hui, à 3 ou 4Ô00 tonnes par an, dépassera peut-être
alors les chiffres actuels de la fonte et de ses dérivés. Son em-
ploi réduira des deux tiers nos poids morts, alourdissans, rema-
niera par suite nos véhicules, nos outils de guerre, et, sans doute,
contribuera h nous lacilitgr la navigation aérienne par le sla&
^ourd que l'air.
Sans parler même d'une révolution aussi décisive, remar-
quons, avec A. Janet, que la hausse continue du cuivre depuis
plusieurs années, malgré l'accroissement énorme de la produc-
tion (153 000 tonnes en 1880, 492000 en 1900, 518 000 tonnes
pn 1902), trouve un de ses facteurs dans la demande très conà-
dérable qu'en fait l'industrie électrique pour ses machines et
surtout pour ses câbles, et que, lorsqu'il s'agit d'un transport
^'énergie à 100, 200 kilomètres, le prix d'achat de pareils câbles
^est un des plus gros élémens du capital immobilisé. Dès lors, on
conçoit qu'étant donnée la légèreté de l'aluminium, sa substi*
tution au cuivre, dans ce cas particulier, représenterait certaine*
ment une grosse économie. Malheureusement, l'aluminium,
inoxydable quand il est pur, mis en contact avec d'autres mén
taux se corrode rapidement ; il en est de même de ses alliages,
jpour peu qu'ils manquent d'homogénéité. Une ligne électrique
en aluminium ne peut donc, pour l'instant, présenter des ga-
•ranties suffisantes de stabilité et de bon fonctionnement, car, soit
par' la faute des isolateurs, soit par les soudures indispensables,
on peut toujours craindre sa rupture. Cependant, les producteurs
•d'aluminium font, en ce moment même, de tels efforts pour fa-
briquer des câbles offrant toutes les garanties nécessaires, qu'on
peut prévoir la solution prochaine de ce problème.
En attendant, pur ou allié au cuivre (bronze d'aluminium),'
au zinc (laiton d'aluminium), au tungstène (partinium), etc., l'alu-
minium est déjà employé à la fabrication de services de table,
casques, poignées de sabre, boutons, caisses d'automobiles, bâtis
de moteurs légers, etc. Enfin, en qualité de combustible (tous
les métaux directement oxydables peuvent, en effet, être consi-
dérés comme des sortes de combustibles) et, par conséquent, de
réducteur, il sert de matière première â cette nouvelle et curieuse
branche de la métallurgie, Valuminothermie^ sur laquelle la Revue
a déjà appelé l'attention de ses lecteurs et que, par conséquent,'
nous^.nous dispenserons d'étudier.
L'ÉVOLUnOîT DE L*ÏNDUSTR1E BIÉTÀLLURGIQUEV, 853
Le four électrique a, sans doute, pius d'aVeuir queFélectro*'
lyse. Non seulement, comme elle, il se prête très bien à rutili-
sation de la houille blanche, mais, de plus, lorsqu'on se borne
k demander au courant de n'agir que par sa chaleur sans pro-
duire de décomposition {k la différence de ce qu'on exige de lui
dans la fabrication de l'aluminium), cet appareil permet l'emploi
de matières premières moins pures que celles qu'exige l'élec*
trolyse; enfin, il donne, sans difficultés, des températures de
plus de 3000 degrés. Aussi, lorsque éckta la crise du carbure de
calcium, crise dont nous avons parlé dans une étude précédente,
les industriels cherchèrent immédiatement, en faisant du four
électrique une sorte de haut fourneau, à utiliser les nombreuses
chutes d*eau qui restaient inoccupées.
On commença par entreprendre la fabrication des fontes par-
ticulièi^es (ferro-chromes, ferro-siliciums, ferro-tungstènes, etc.)
nécessaires k Tobtention des aciers spéciaux dont il a été ques*
tion plus haut, entreprise qui fut couronnée du plus grand
succès.
Mais, pour que le four électrique pût être considéré comme
un véritable appareil de métallurgie, il fallait, évidemment,
arriver à lui faire fabriquer, en grandes masses et k des prix
rémunérateurs, les métaux usuels, fer, cuivre, zinc, etc., quitte
à les rafftner ensuite. Nous allons voir que, sauf dans certaines
.conditions particulières, cet appareil ne doit pas, pour l'instant,
avoir la. prétention d'entrer en lutte avec les méthodes actuelles
de la grosse industrie métallurgique.
Et d'abord, constatons que si Ton peut soutenir que fabriquer
de la fonte, c'est-à-dire du fer carburé, pour la décarburer en-
suite par des procédés plus ou moins coûteux, est un para-
doxe chimique, à l'heure actuelle, c'est, quand même, de la fonte
que l'on fabrique au four électrique et que l'on affine ensuite.
Constatons encore que, pour obtenir cette fonte, on a toujours
recours au charbon : seulement, dans la méthode électrique, il
n'a d'autre rôle que de réduire le minerai en se transformant en
oxyde de carbone et de carburer ensuite le fer mis en liberté,
la quantité de chaleur que nécessitent la réduction, la carbura-
tion, ainsi que la fusion des gangues, la vaporisation de l'eau, etc.,
étant demandée au courant. Si l'on ne tient pas compte, alors,
des pertes de chaleur inévitables, 300 kilogrammes de charbon,
environ, peuvent suffire à produire une tonne de fonte, tandis
856 REVUE DE8 DEUX MONDES.
que dans les hauts fourneaux ordinaires, où cette quantité de
chaleur est demandée au charbon lui-même » le minimum in-
diqué par la théorie s'élève à 650 kilogrammes, au moins.
Prenons, par exemple, le procédé A. Keller, dont l'inventeur,
plus heureux que Thomas et Gilchrist, — à qui leurs compa-
'triotes fermèrent la bouche, — a pu faire l'exposition complète,
le 8 mai 1903, devant VIron and Steel Institute. Dans ce pro-
cédé, installé à Livet (Isère), minerai et fondant sont traités à
l'intérieur d'un four à réverbère, de 2™,50 de diamètre et de
1",28 de haut, surmonté d'une sorte de cheminée de 5",75 de
hauteur, dont l'ouverture supérieure sert de gueulard; base et
parois du four et de la cheminée sont constitués par des maté-
riaux acides ou basiques, suivant les besoins, et la mise en marche
s'effectue à l'aide d*un certain nombre d'électrodes placées à la
partie inférieure de l'appareil. A intervalles réguliers et d'one
façon continue, la fonte obtenue est alors coulée dans un four
d'affinage rectangulaire, de 2 mètres de long, l°',25«de large et
1"*,25 de profondeur, où la décarburation s'opère comme dans le
procédé Martin, mais qui, comme son haut fourneau, est actionné
par un puissant courant électrique.
Grâce aux très hautes températures que l'on peut atteindre
pendant la durée de l'affinage ; grâce à la pureté de la fonte, —
car la faible quantité de combustible nécessaire rend relative-
ment peu coûteux l'emploi de charbon très pur, et l'on n'exploite
que des minerais riches ; — grâce, enfin, â la façon dont la cha-
leur est répartie et à la nature même de la source qui la fournil,
on obtient facilement, par ce mode de décarburation, des aciers
de composition variée, très homogènes, très résistans, très mal-
léables, comparables et même supérieurs aux aciers au creuset.
Il est évident, d'ailleurs, que le four électrique n'est pas in-
dispensable à l'affinage de la fonte électrique et que, poiu* la
fabrication d'aciers très ordinaires, aciers à rails, par exemple, il
peut être avantageusement remplacé par le Bessemer, qui trouve,
alors, dans les forces hydrauliques l'énergie nécessaire à son
fonctionnement.
Reste la question, capitale, d^ prix de revient.
Pour la fonte, la commission que le gouvernement du Canada
a chargée, il y a quelques mois, de visiter les principales usines
à fer électriques d'Europe, estime que, par le procédé A. Ke}ler,
le prix de revient ne dépasse pas S3 francs la tonne, résultat
l'évolution de l'industrie' métallurgique. 857
i
fort satisfaisant. Mais, en ce qui concerne l'affinage électrique,
que l'on emploie le procédé de Livet ou tout autre, comme celui
de Kjeblin, installé à Gysinge (Suède), l'expérience montre què-les
frais de fabrication des aciers électriques ainsi obtenus doivent
être évalués au moins à 100 francs par tonne, et, par conséquent,
sont notablement plus élevés que ceux des aciers Martin. Si l'on
considère alors que la fabrication électrique, avec ces prix de re-
vient, exige, comme nous venons de le dire à l'instant, des mi-
nerais purs et riches, du charbon excellent et, surtout, des chutes
d'eau importantes dans le voisinage immédiat de la mine, on est
bien forcé de conclure, avec A. Keller lui-même, que, seuls,
quelques pays comme la Suède, le Canada, le Brésil, la Nouvelle*-
Zélande, la Rhodésia, etc., à peu près dépourvus de houille,
mais riches en minerais et en chutes d'eau, pourront trouver
avantage à employer, comme appareils industriels, des hauts
fourneaux électriques.
Cette conclusion s'applique aussi à la métallurgie du zinc et
n'est pas infirmée par le succès que, parait-il, obtient la fabrica-
tion électrique de ce métal, ou plutôt de son produit de com-
bustion, l'oxyde de zinc (blanc de zinc), à Crampagna (Âriège).
A fortiori s'applique-t-elle encore au traitement par voie sèche
des minerais de cuivre.
Mais les facteurs économiques du problème sont nombreux,
variables d'une région k l'autre et, ,en somme, malgré l'im-
portance des résultats acquis ou espérés, il est clair que, partout
où la houille est à un prix abordable, l'électrométallurgie, telle
qu'on la conçoit d ordinaire, avec les chutes d'eau comme sources
d'énergie, doit renoncer, pour le moment, à rivaliser avec la
grosse industrie métallurgique. Possesseurs de charbonnages,
propriétaires de hauts fourneaux peuvent donc, pendant long-
temps encore, dormir tranquilles, d'autant plus que le cheval-
houille-noire, se sentant quand même menacé par le chevul-
houille-blanche, se défend, et se défend bien, comme nous
allons le voir.
III
Pe tout temps, les usines à fer, en cherchant à utiliser leurs
scories, ont visé, indirectement, à faire des économies de com-
bustible. Ainsi, les laitiers du haut fourneau, dont la quantité
sus 'REVUE DES DEUX MONDES.
est généralement ëgale et quelquefois supérieure à la fonte, .
vent à Tempierrement des routes, à la fabrication de verres a
bottteîUe, de briques, etc., et surtout, une fois pulvérisés, à celle
de cimens très recherchés. Quoique le procédé Thomas (procédé
basique) revienne un peu plus cher, — 20 francs par tonne en-
viron, — que le procédé Bessemer proprement dit (procédé acide),
la découverte des services que rendent à Tagriculture les scories
phosphatées de l'opération basique, scories qui contiennent de
30 k 37 pour 100 de phosphate de chaux, a suffi pour égaliser
largement les prix. Enfin, les grandes usines qui fabriquent
elles-mêmes leur charbon de haut fourneau, utilisent, en général,
le goudron, l'ammoniaque, les huiles légères, etc., de leurs fours
à coke : on en cite qui récupèrent ainsi plusieurs millions de
francs par an.
Mais les économies les plus considérables de combustible
sont dues aux efforts persévérans que l'on a faits, depuis une
cinquantaine d'années, pour arriver à l'utilisation à peu près
intégrale de la chaleur due à la combustion des gaz qui s'échap-
pent des hauts fourneaux. L'examen des remarquables progrès
accomplis dans cette voie par la sidérurgie va donc faire l'objet
de la troisième partie de cette étude.
On a commencé d'abord par essayer de chauffer aussi forte-
ment que possible, à l'aide de ces gaz, l'air que les machines
soufflantes envoyaient au, haut fourneau : on conçoit aiséoient
l'avantage qu'il peut y avoir à la substitution d'un air chaud à
l'air froid qu'on injectait auparavant. On a réussi et, aujourdliui,
dans toutes les usines, chaque haut fourneau est accompagné de
récupérateurs de chaleur, véritables fours à gaz, auxquels le
haut fourneau lui-même sert de gazogène, et qui fonctionnent
d'après la méthode Siemens.
Pour l'instant, les plus employés sont ceux de Cowper,
grosses tours presque aussi élevées que le haut fourneau, de
6°*,50 à 7 mètres de diamètre, et dont l'intérieur rappelle celui
d'une ruche dont les alvéoles seraient en briques, d'où une sur-
face de chauffe considérable, allant jusqu'à S 000 mètres carrés.
Chaque haut fourneau est ordinairement flanqué de quatre de
ces tours : alternativement chauffées à blanc par la combustion
des gaz et refroidies par l'air soufflé, trois d'entre elles sont tou-
jours en feu, tandis que la dernière s'emploie à porter à 7 ou
800 degrés les 1 000, 1 200 mètres cubes (quelquefois mému
l'évolution DE l'industrie MÉTALLURGIQUE. ^859
2000) d'air froid que lui envoient, par minute, les machines
soufflantes. La présence des récupérateurs a complètement changé,
d'iEiilleurSy Taspect d^ usines. Autrefois, ce qui frappait, tout
d'abord les regards, c'était la hauteur des hauts fourneaux : ils
dominaient toute la scène, et, la nuit, les flammes qui s'en échap-
paient illuminaient la campagne environnante. Aujourd'hui, ces
flammes ont disparu : ce sont les récupérateurs qui, les premiers,
fixent l'attention, et leur groupement donne à l'ensemble, l'ima-
gination aidant, l'aspect d'une forteresse du moyen âge.
Mais les récupérateurs Cowper n'utilisent qu'ime partie des
gaz du haut fourneau, 60 pour 100 environ. Aussi n'a-t-on pas
tardé à employer le reste pour faire marche> les machines souf-
flantes, mettre en mouvement les wagons de chargement,
actionner les pompes à eau, etc.
Tout compte fait, la consommation de coke qui, par tonne
de fonte, s'élevait, il y a cinquante ans, à 8 tonnes, est des^
cendue aujourd'hui à 1 tonne et souvent moins. De plus, comme
il faut 2 à 3 tonnes de minerai pour produire une tonne de
fonte et que, par suite, lorsque le charbon arrive sans trop de
frais, c'est surtout (nous avons dit plus haut pourquoi) le prix
du minerai qui, dans la méthode d'extraction par voie sèche,
influe sur les prix de revient, on a pu éloigner les usines à fer
des charbonnages et les rapprocher des minerais. C'est le cas de
nos usines de l'Est.
Cependant, h Theure actuelle, on va encore plus loin dans la
voie de l'économie du combustible, et cela parce qu'on tire parti
des gaz des hauts fourneaux dans des conditions qu'on n'aurait
pas osé espérer il y a seulement dix ans.
C'est Thwaite qui, frappé des progrès accomplis par les mo-
teurs à explosion, a proposé, il n y a pas plus de sept ou huit
ans, de supprimer l'intermédiaire vapeur et d'actionnlBr direc-
tement, à l'aide de moteurs alimentés par ces gaz, non seulement
les machines soufflantes, mais encore tous les services accesr
soires du haut fourneau lui-même. Ce nouveau pas en avant de
la sidérurgie devait donner un bénéfice considérable : 1^ par le
rendement des moteurs à explosion, 20 à 25 pour 100 environ,
rendement double de celui des moteurs à vapeur; 2<» par la sup-
pression de rintermédiaire chaudière qui, k lui seul, cause un
déchet de 30 à 40 pour 100.
Les idées de Thwaite ont fini par être réalisées, mais non
860 REVUE DES DEUX MONDES.
sans de laborieux efforts. Bien des millions ont été dépense:
pure perte, et voici pourquoi : les gaz des hauts-foumt
cofitiennent, d'ordinaire, de 3 à 14 grammes de poussières ]
mètre cube, poussières formées presque uniquement d'oxyc
métalliques (chaux, oxydes de fer, d'aluminium, etc.). A pre-
mière vue, ce chiffre n'est rien ; en réalité, il est énorme. Cest
avec beaucoup de peine^ déjà, qu'on était arrivé à débarrasser de
la vapeur d'eau et des poussières qui les encrassaient les prises
de gaz des récupérateurs. Mais ces poussières étaient encore plus
gênantes ds^ns les premiers moteurs k gaz de hauts fourneaux
construits : elles encombraient les soupapes, arrétàîeM leur
fonctionnement et nuisaient, surtout, à la soupape d'échappe-
ment par où les gaz, après l'explosion, passent k des tempéra-
tures très élevées.
Aujourd'hui, ces difficultés sont vaincues. Les procédés de
nettoyage sont tels qu'il suffit d'un litre et demi d'eau pour ré-
duire le poids des poussières à la faible teneur de S centigrammes
par mètre cube de gaz : lair de nos villes en contient davantage.
En même temps, les moteurs à gaz de hauts fourneaux eux-mêmes
se sont perfectionnés. C'est pourquoi nombre de grandes usines
sont, actuellement, pourvues de moteurs de ce genre, de 600,
1000, 1 200 chevaux (on en construit même de 4000 chevaux),
et ce n'est pas sans une certaine admiration que le visiteur, lors-
qu'il pénètre dans les halls qui, comme à Joeuf, leur sont ré-
servés, contemple ces monstres nouveaux, enfans de la science
moderne, constate la régularité de leur marche et suit du regard
la course vertigineuse de leurs massifs et énormes volans.
Mais ce n'est pas tout.
Non seulement, désormais, les hauts fourneaux se suffiront
à eux-mêmes, mais encore on estime qu'ils laisseront disponible
une quahtité de gaz assez considérable pour fournir, au moins,
10 chevaux par tonne de fonte fabriquée. C'est dire qu'une aciérie,
une fonderie surtout, comme la célèbre fonderie de Pont-à-Mons-
son, après avoir assuré tous ses services, pourra, dans certains
cas, alimenter par-dessus le marché des industries annexes, des
fours électriques, par exemple, éclairer les villes ou les villages
voisins, etc.
Quant à l'économie globale de combustible qui doit résulter
de l'utilisation, ainsi entendue, des gaz que les récupérateurs
laissent libres, il est difficile de s'en faire une idée bien précise;
l'évolution de l'industrie métallurgique. 861
il faut attendre que Texpérience ait prononcé. Certains métal-
lurgistes, cependant, affirment, d*ores et déjà, qu'elle s'élèvera à.
300 kilogrammes par tonne de fonte. S'il en était ainsi, la pro-
duction d'une tonne de ce métal n'exigeant plus que 700 kilo-
grammes de coke au lieu de 1000, la sidérurgie actuelle serait
bien près, si Ton tient compte des pertes de chaleur inévi-
tables, de réaliser le rêve d'obtenir la fonte avec le minimum de
combustible de 650 kilogrammes, donné plus haut. En tout
cas, cette industrie, il est bon de le retenir, va être, désormais, à
peu près débarrassée de l'attirail encombrant des machines à
,ivape^. ' '
Ainsi, une transformation radicale est en train de s'accomplir
dans la métallurgie du fer et, sans aller jusqu'à affirmer que
« les hauts fourneaux ne seront plus, un jour, que des gazogènes
avec la fonte conmie sous-produit, » on peut, d'ores et déjà, pré-
dire que cette transformation aura certainement pour effet
d'abaisser de 7 à 8 francs le prix de la tonne de fonte et de ses
dérivés, le fer et l'acier : résultat considérable, victoire éclatante
pour le cheval-houille noire! Et, dès lors, quelle conclusion
définitive tirer de tout ce qui précède? C'est que,. — comme
nous l'avons déjà dit et comme nous n'hésitons pas à le répéter,
— l'électrométallurgie, et même l'électrosidérurgie, voient de
plus en plus leur triomphe, en tant que grandes et mondiales
industries, s'éloigner et se perdre dans les brumes d'un avenir
lointain... jusqu'à l'époque fatale où, les réserves d'énergie accu-
mulées dans la houille. noire étant épuisées, force sera, à moins
de découvertes imprévues, de recourir au stock, — inépuisable,
— de la houille blanche. Alors sera terminée une nouvelle pbaâe
évolutive; alors aussi, sans doute, s accomplira un nouvel exode
de la métallurgie : chassée des plaines, obligée de remplacer ses
fourneaux par des machines électriques, on la verra, escortée de
toutes les industries qui, comme elle, se nourrissaient de houille
noire, aller chercher de Ténergie auprès des chutes d'eau et
<c revenir demander une nouvelle vie aux montagnes qui furent
son berceau. »
P. Banet-Rivct
LES
ÉPOQUES DE LA MUSIQUE
LA RENAISSANCE FRAIÏÇAISE
< hês Uaîtru musiciens de la Renaissance française. — Êdilioiu publiées par M. Heuy
Expert sur les manuscrits les plus authentiques et les meilleurs imprimés an
XVI* siècle/ avec Tariantes, notes historiques et critiques, transcriptions en
l^otatioA moderne, etc. Paris, Alphonse Leduc, 4894- 1964.
Le mot fameux : « Les Fra][içais n'oiA pas de musique et n'en
peuvent avoir/» est trois fois un mensonge. C'est beaucoup,
même pour un mot de Jean- Jacques Rousseau. Rousseau caloiD'
niait ainsi d'un seul coup le passé, le .présent et l'avenir de la
France. Rameau vivait alors, qui faisait quelque honneur à notre
pays. Au lendemain de la maussade prophétie, et pour la dé-
mentir, Topéra-comique allait nattre Voilà, — sans parler de la
réforme opérée par Gluck non seulement en France, niais en
franchis, — l'œuvre du siècle de Rousseau. Nous n'avons pas
à rappeler aujourd'hui ce qu'y devait ajouter le siècle suivant.
Quant aux ftges précédens, ils n'avaient pas non plus été stériles.
Si LuUi donna beaucoup & la France, on sait depuis longtemps
ce qu'il lui doit. On commence à savoir également ce que furent
quelques-uns de ses contemporains. Enfin le xvi* siècle musical
nous était mal connu. M. Charles Bordes nous en révéla d'abord
et surtout les chefs-d'œuvre italiens. Voici que nous en décou-
vrons peu à peu les gloires françaises. Un des plus érudits et des
plus artistes parmi nos confrères, j'entends un de ceux qui con-
LES ÉPOQUES De LA MUSIQUE. 863
aaissent ou savent la musique deux fois, par la science et par le
sentiment, a résolu de rendre aux maîtres français du xvi* siècle
rhommage qu'ils méritent et qu'ils attendaient. La magnifique
publication de M. Henry Expert consacre pour la première foie
et pour toujours une grande époque de notre art national. Elle
nous apprend qu'au génie religieux et profane de ce temps, rien
d'humain et presque rien non plus de divin ne fut étranger.
Les textes musicaux en témoignent par des beautés que peut-être
on croyait moins variées et. surtout moins vivantes. Quant aux
textes . littéraires (commentaires, introductions, épltres dëdica^
toires ou préfaces) ils révèlent ou rappellent des principes, ils
respirent un esprit qui fut celui de la Grèce antique, et que la
France la première, avant l'Italie même, a ranimé et fait sien.
Ainsi, par la doctrine et par les œuvres, notre xvi* siècle musical
commence à nous apparaître deux fois glorieux.
I
Quand on parle de la Renaissance de la musique, il faut
s'entendre. Dans l'histoire de la musique et dans celle des autres
arts, le mot de Renaissance a sans doute la même signification,
et des causes pareilles produisirent de semblables résultats. Mais,
dn musique, l'effet a tardé davantage et ce n'est guère avant les
toutes premières années du xvii* siècle que l'esprit nouveau se
manifesta tout entier. Le chef-d'œuvre intégral en fut l'opéra flor
rentin. Inspirées par les doctrines néo-heliéniques de la <c Gamû-
rata » de Bardi et conçues dans la forme monodique ou récitativè
qui succédait à la polyphonie, les « nuove musichen réunirent pour
la première fois les deux élémens essentiels de la Renaissance :
le goût de l'individualisme et l'imitation de l'antiquité. Le pre-
tnier de ces caractères manque aux productions du xvi* siècle
français. Profane ou sacrée, notre musique d alors demeure poly-
phone. Elle garde la trace du génie complexe ou social qui fut
celui du moyen âge et que bientôt, en Italie d'abord,, le génie
plus personnel de la Renaissance allait remplacer.
Quelquefois, il est vrai, cette polyphonie commence à s'al-
léger et à s'éclaircir. Elle laisse éclore au-dessus d'elle une mé-
lodie véritable, qu'on pourrait isoler, et que les autres parties
ne feraient plus alors qu'accompagner : non pas encore un air,
mais un chant ou même, — car nous sommes en France — une
864 ^ REVUE DES DEUX MONDES.
y . ''
chanson. Néanmoins, en France comme en Italie, la musique c
cette époque demeure collection et groupe. C'est « l'art du
contrepoint vocal, l'art pour l'art des sons combinés entre eux et
dessinant sur un thème fondamental d'harmonieuses symé-
tries (1). » C'est le reste de l'art ancien et comme sa dernière fleur,
mais c'est l'art ancien encore, et l'idéal de la Renaissance, faute
d'un de ses deux élémens, n'est pas ici réalisé dans sa plénituda
Il l'est du moins & demi, car notre xvi* siècle n'eut pas d'au-
tre dessein, ou d'autre rêve, que de rétablir entre la musique et
la poésie l'union, l'unité même, que le génie antique avait fon-
dée, et qui s'était rompue. On ne trouverait pas dans notre liis-
tbire un moment où la musique et la poésie se soient mêlées et
fondues davantage ; elles ne furent jamais dans une dépendance
réciproque plus étroite ; jamais elles ne s'aimèrent d'un plus
mutuel amour. Le xvi* siècle a ressenti pour la musique un goût,
une tendresse, que le xvn* et le xix* siècle, plus grands encore
par la poésie, ne devaient même pas soupçonner. Ce n'est pas
seulement un Corneille, un Racine, c'est aussi et surtout un La-
martine, un Victor Hugo, qu'on s'étonne de voir indifférent,
pour ne pas dire étranger à l'art musical. Un Ronsard au
contraire en fit ses délices autant que de la poésie même, e^ la
beauté de la parole ne lui parut achevée que par celle des sons.
Tout nous apprend que ces deux modes de l'idéal se partagèrent
en quelque sorte son génie. Ronsard a regardé, chéri dans la
poésie l'élément non seulement intellectuel, mais sensible. Ce que
Ronsard et les écrivains de son école, a trèf bien dit M. Brune-
tière, « ont essayé de ravir à l'antiquité, ce n'est pas sa « science »
ou sa « philosophie, » c'est son art : entendez ici le secret
d'éveiller en nous l'impression de volupté presque sensuelle que
leur procurait à eux-mêmes la lecture de V Enéide ou de VIliade,
celle de Pindare ou celle d'Horace. » Or cet art, ou ce secret, n'est
pas assurément toute la musique ; il est pourtant quelque chose
d'elle et d'elle seule ; c'est un don, c'est un charme qu'elle ajoute
à la poésje, mais que par nature et par essence elle est seule à
posséder. *
Ronsard encore une fois a senti ce charme profondément (2).
(1) M. Henry Expert (Introduction générale).
(2) Nous empruntons sinon le portrait, du moins l'esquisse suiyantd de Ron-
sard musicien à la récente et très complète étude de M. Julien Tiersot : Ronsard ci
la musique de son temps. Paris, Fischbacher.
LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 865
En un siècle où tous nos poètes étaient musiciens, il fut le plus
musicien de nos poètes. Il le fut par Tintelligence et par l'amour,
sinon par la pratique de l'art. « Je chante, a-t-il dit,
Je chante quelquefois, /
Mais c'est bien rarement, car j'ai mauvaise voix.
Du moins lui plaisait-il fort d'être chanté. Même il n'écrivait
de vers que pour qu'on les chantât. La perfection du lyrisme,
autrement dit l'alliance étroite et nécessaire de la musique et
dé la poésie, tel est le principe et comme le postulat qui domine
et résume la poétique de Ronsard.
Rendant hommage lui-même à la musicalité de son œuvre,
il se vante
De marier les odes à la lyre
Et de savoir snr ses cordes élire
Quelle chanson y peut bien accorder t
Et quel fredon ne s'y peut encorder.
Cette lyre, il n'en parlait pas, comme tant d'autres poètes,
par figure. Il en voulait rétablir efiTectivement l'usage, estimant
qu'elle « seule doit et peut animer les vers et leur donner le
juste poids de leur gravité. » S'adresse-t-il au lecteur, et surtout
au disciple, « Gardé, lui dit Ronsard, garde toujours fe plus que
tu pourras une bonne cadence de vers pour la musique et autres
instrumens. Je te veux aussi bien advertir de hautement pro-
noncer tes vers quand tu les feras, ou plutôt les chanter, quelque
voix que tu puisses avoir, car cela est bien une des principales
parties que tu dois le plus curieusement observer. » De même, '
telle facture ou telle coupe lui parait la meilleure, a pour être
plus propre à la musique et accord des instrumens, en faveur
desquels il semble que la poésie soit née. » Ainsi V Abrégé de
Part poétique français est un traité de musique autant que de
poésie, et constamment, à des préceptes de poète, Ronsard mêle
des conseils de musicien.
Alors, entre les deux arts fraternels, c'était un continuel
échange de services ou de bienfaits. Les musiciens, et jusqu'aux
éditeurs de musique, demandaient des préfaces aux poètes. En
tête de deux volumes publiés par Ballard et Le Roy, Ronsard
écrivait un jour, sous forme de lettre dédicace à François II, puis
à Charles IX, un éloge de la musique, digne par les idées et par
TOMB xxr. — 1904, 55
866 REVUE DES DEUX MONDES.
le style, de la plus pure antiquité. Une autre fois, estimant m
cessaire à sa poésie le concours ou le secours de la musique, il
publiait à la suite du second livre de ses odes et sonnets les
chaats écrits pour ce recueil par quelques-uns des maîtres con-
temporains.
Aussi bien les plus illustres de ceux-ci ne se montraient ni
insensibles ni ingrats. C'est à Tenvi que les Goudimel, les Jan-
nequin, les Costeley, le « plus que divin Orlande » et tant d'au-
tres se faisaient les musiciens d'une poésie faite pour eux. Ils
honorèrent môme au delà du tombeau leur illustre cpll^bor^-
teur. Mauduit écrivit un Requiem pour les funérailles de Ron-
sard et la mémoire du grand lyrique, ainsi que son œuvre, fut
chantée.
De moins grands que lui : les Baïf, les Remy Belleau, les
Dorât, les du Bellay, les Pontus de Tyard, n'ont aimé la musique
ni d'un mpindre ni d'un autre amour : j'entends qu'eux aussi la
croyaient et la voulaient inséparable de la poésie. « Omnia Pontus
erai, » a dit de Pontus de Tyard un de ses contemporains. Tous
alors étaient conmie lui poètes et musiciens; un peu philosophes
même, habiles et se plaisant à raisonner sur la double nature de
leur art. En tête de la « Musique » de Costeley, Baïf inscrit ce
regret et ce vœu :
Jadis musiciens et poètes et sages
Furent mômes auteurs; mais la suite des âges,
Par le temps qui tout change, a séparé les trois.
Puissions-nous, d'entreprise heureusement hardie,
Du bon siècle amener la coutume abolie,
. Et les trois réunir sous la faveur des roys.
Ce peu de vers contient le triple objet d'une grande institua
tion, tout l'esprit ou tout Tidéal de cette compagnie littéraire,
musicale et philosophique, que fut l'Académie des derniers
Valois (1).
Baïf le poète et le musicien Thibaut de Courville, qui la
fondèrent, Charles IX, qui s'en déclara le protecteur, ne se pro-
posèrent autre chose que de rétablir l'accord antique entre la
musique et la poésie. Les statuts de l'Académie, « dressée à la
manière des anciens, » et les lettres patentes accordées & ses deux
(1) Voir sur ce sujet Touvrage de M. Edouard Fremy : V Académie des dermert
ValoU, Paris, 1887, E. Leroux.
LES ÉPOQUES DE LA BfUSiQUE. 867
<c entrepreneurs » par le prince dilettante, en témoignent avec
autant de précision que d'abondance. L^exposé préliminaire des
statuts est le suivant :
«c Afin de remettre en usage la musique selon sa perfection ,
qui est de représenter la parole en chant accomply de sons, har-;
monie et mélodie, qui consiste au choix, règle des voix, sons et
accords bien accommodés, pour faire l'effet, selon que le sens
de la lettre le requiert, en resserrant ou desserrant ou^ accroissant
l'esprit (4), renouvelant aussi l'ancienne façon de composer vers
mesurés pour y accomipoder le chant pareillement mesuré;
selon iVt métrique; afin aussi que par ce moyen les esprits des
Audùeûrsy accoutumés et dressés à la musique par forme de ses
membres, se composent pour être capables de plus haute con-
naissance, après qu'ils seront re purgés de ce qu'il pourrait leur
rester de la barbarie, sous le bon plaisir du Roy notre sou\*erain
sei^eur. Nous avons convenu dresser une Académie ou Conè-
pagnie composée de Musiciens et Auditeurs sous les lois et con-
ditions qui ensuivent (2). » ^
Ainsi, dès les premiers mots et jusque dans le titre des
membres de l'Académie, se révèle non seulement l'importance
mais la primauté de la musique. <c Poètes, savans, érudits
chargés d'écrire les poèmes (3), » étaient, aussi bien que les com-
positeurs eux-mêmes, désignés sous le noin de Musiciens. « Au-
près d'eux se groupaient six virtuoses qualifiés de chantres et de
joueurs cTinstrumens (4) » qui exécutaient les œuvres lyriques
devant les Auditeurs, « seconde classe d' <c académiques, » subor-
donnée à celle des Musiciens (5). »
En des lettres patentes animées du même esprit que la re-
quête à lui soumise, Charles IX se déclare le protecteur et, mo-
destement, le premier Auditeur de l'Académie. Poète et musicien
lui-même, il prend en ses mains royales la cause de la musique
et celle de la poésie, ou plutôt, de l'une et de l'autre cause il ne
fait qu'une seule, et la réforme ou la restauration des deux arts
ne lui parait, comme aux fondateurs de la Compagnie qu'il
approuve, consister que dans leur réunion.
(i) Le souflle.
(2) Cité par M. Premy.
(3) M. Edouard Fremy, op, cU»
(4) Ibid.
(4) Ihid.
(5) Ibid,
868 REVUE DES DEUX MONDES.
Jasqiie-Ià rien de mieux. On se proposait de ranimer Tidéal
de la Grèce, autrement dit l'idéal éternel : celui que par des
moyens et sous des formes changeantes, tous les réformateurs,
aussi bien les Caccini que les Marcello, les Gluck et les Wagner,
ont invariablement poursuivi. Mais dans l'imitation de Tantiquité
tes poètes musiciens du xvi* siècle prétendirent aller plus loin
encore et firent fausse route.
, Avec l'esprit de l'art antique, ils voulurent en ressusciter la
lettre et, réduisant à la question . de métrique une question plus
vaste et plus haute, imposer à la poésie française la prosodie des
Greeé et des Latins. Il ne s'agissait de rien moins que de. rem-
placer par le principe de la quantité, règle de la poésie antique,
les deux lois fondamentales des vers français, qui sont la rime et
l'accent. L'un des premiers, en 1550, du Bellay souhaita de voir
se porter à cette extrémité l'admiration ou l'idolâtrie des anciens.
Dans la Déffence et illustration de la langue françoisCy il écrivait
ceci : « Quant aux pieds et nombres qui nous manqueait, de
telles choses ne se font pas par la nature des langues. Qui eût
empêché nos ancêtres d'allonger une syllabe et accourcir l'autre
et en faire des pieds et des mains? Et qui empêchera nos suc-
cesseurs d'observer telles choses, si quelques sa vans et non moins
ingénieux de cet âge entreprennent de les réduire en art? i>^ Peu
d'années après : en 1552, puis en 1585, Pontus de Tyard expri-
mait & peu près dans les mêmes termes un semblable désir :
« A notre musique je voy défaillir l'occasion de plus vive énei^e,
qui est de savoir accommoder à une mode de chanter une façon
de vers composée en pieds et mesures propres : comme je croy
les anciens Grecs et Horace..', avoir très curieusement observé.
Je requerrais donc qu'à l'image des Anciens, (si bien leurs
spondées, trochées, embatéries, orthies et telles autres façons
sont loin de l'usage de tous et de la connaissance de peu, nos
chants eussent quelques manières ordonnées de longueur de vers,
de suite ou entremêlement de rimes et de mode de chanter (1). »
Il était réservé à Baïf de rassembler ces idées et de « les
réduire en art; » de les mettre lui-même, avec plus de zèle et
peut-être de bonheur que tout autre, en pratique. Nous l'avons
vu les exposer dans les statuts de l'Académie, et, dans les lettres
patentes, nous avons vu le roi les accueillir et les patronner. Le
(1) Sur Pontus de Tyard, voir un article de M. Luigi Torri dans la himta
cale Ualiana de 1901 {fascicolo 4).
LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 869
succès de la prosodie nouvelle, ou renouvelée, ne fut pas seule-
ment officiel. « Les mètres des anciens, le dactyle, le spondée,
riambe» Tanapeste furent naturalisés français (1) » et partout
l'usage et le goût des vers mesurés se répandit.
Il ne pouvait durer longtemps, le principe de la métri({ue an-
cienne étant en opposition avec le génie même de la poésie firan-
çaise. De telles choses, disait du Bellay, <( ne se font pas par la
nature des langues. » Il disait mal : c'est par cette nature seule-
ment et jamais contre elle, que de telles choses peuvent se faire.
La suite de l'évolution de notre poésie l'a prouvé. La- tentative
de Baïf n'en demeure pas moins digne de mémoire. Ella forme
un épisode curieux de notre histoire littéraire et musicale. Elle
atteste en particulier le crédit et l'influence que la musique pos-
sédait alors, le respect et l'amour que lui témoignaient les poètes ;
car c'est pour la mieux servir, pour lui ressembler et lui donner
davantage, que la poésie française tenta de changer sa propre
nature et même de la forcer. Enfin et surtout cet essai de retour
à l'ancienne métrique fut encore un effet àe l'esprit de la Renais-
sance, puisqu'il ne consista que dans une application ou plutôt
dans une appropriation — excessive sans doute, impossible
même, mais qu'importe — du génie de l'antiquité.
II
La musique en retira quelque avantage.
Le principe de la quantité, nous l'avons vu, ne régit en aucune
façon notre langue poétique ; il est étranger, si ce n'est contraire
à son génie. Le poète Baïf a beau prosodier ce vers ainsi :
S*II faut mourir, mourons d'&moQr,
et Mauduit le , musicien, conformer à cette prosodie les valeurs
(blanches et noires) de sa musique, l'un et .l'autre n'obéissent
qu'à des lois édictées par eux-mêmes et qui n'ont rien que d'ar-
tificiel et d arbitraire. Le même vers se mesurerait aussi bien de
toute autre sorte, et pour le noter avec justesse, la règle de l'ac-
cent est la seule qui s'impose au musicien. Il n'en est pas moins
vrai que sur cette base, artificielle ou fictive, de la quantité, mais
très haut au-dessus d'elle^ les compositeurs du xvi* siècle ont
(i) M. Frémy, op. cil.
870 REVUE DES DEUX MONDES.
SU fonder une rythmique dont Tampleur, dont là variété, doL.
la liberté nous étonna et nous ravit encore aujourd'hui. Rien de
plus original à cet égard, et de plus admirable, que l'œuvre d'un
Glaudin Lejeune et particulièrement son recueil intitulé le Prin-
temps. La « Préface sur la musicpie mesurée, » imprimée en
tète de l'ouvrage, a Timportance d'un programme ou d'an mani^
feste. « Les Anciens, y est-il dit, les Anciens qui ont traité do
la musique Tout divisée en deux parties, harmonique et ryth-
mique... La rythmique à été mise par eux «n telle perfection,
qu'ils en ont fait des effets merveilleux, émouvant par icelle les
âmes des hommes à telles passions qu'ils voulaient... Depub,
cette rythmique a été tellement négligée qu'elle s'est perdue du
tout; et l'harmonique depuis deux cents ans a été si exactement
recherchée, qu'elle s'est rendue parfaite, faisant de beaux et
grands effets, mais non tels que ceux que l'antiquité raconte. Ce
qui a donné occasion de s'étonner à plusieurs, vu que les An-
ciens ne chantaient qu'à une voix et que nous avons la mélodie
de plusieurs voix ensemble... Persoime ne s'est trouvé pour y
apporter remède, jusques à Claudin Lejeune, qui s'est le pre-
mier enhardi de retirer cette pauvre rythmique du tombeau
où elle avait été si longtemps gisante, pour l'aparier à l'harmo-
nique. Ce qu'il a fait avec tel art et tel heur, que du premier coup
il a mis notre musique au comble d'une perfection qui le fera
suivre de beaucoup plus d'admirateurs que d'imitateurs ; la ren-
dant non seulement égale à celle des Anciens, mais beaucoup
plus excellente et plus capable de beaux effets, en tant qu'il fait
ouïr le corps «marié avec son âme, qui jusqu'ores en avait été
séparée... La preuve s'en verra es chansons mesurées de ce Prith
temps. »
La preuve s'en voit encore en ces « chansons, » dont plu-
sieurs atteignent à l'ampleur de véritables poèmes lyriques. Et
c'est la rythmique surtout qui fait leur grandeur «t leur beauté.
Telle pièce, comme la Belle Arondey est un chef-d'œuvre deux
fois : par les proportions numériques des voix et par les propor-
tions métriques des membres ou des périodes. «
Ce poème en l'honneur de l'hirondelle se divise en « chants, 9
ou couplets, séparés par un « rechant, » ou refrain. Tandis que
les uns sont à quatre voix, l'autre, plus riche, en comporte six,
et c'est un charme déjà que ce balancement des deux groupes
inégaux. Mais la beauté supérieure et vraiment antique du mor-
LES ÉPOQUES DE LÀ MUSIQUE. 871
ceau tient an rythme des vers, que la musique a fidèlement
suivi.
Rechant
La belle aronde, messagère de la gaie saison.
Est Tenue ; je l'ai vue.
Elle vole monchelètes, elle Tole moucherons.
La vêla, je la voy, je recognoy le dos noir ;
Je l'y voi le ventre blaac qui l'y treloit au soleil; '
La vêla, je la voy, elle vole mouchelètes, elle vole moucherons.
Chant ' *
Gentille aronde, tu viens
Avec l'aimable printéms;
Après l'été tu t'en vas^
Oneques hyver ne sentis.
Ainsi Topposition ou la diversité métrique est double. Elle
existe d'abord eùtre les deux périodes; puis elle se retrouve au
sein même de la première, qui sert de refrain. Sans doute le
poète et le musicien ont ici, comme presque toujours alors, par
un choix purement arbitraire, distingué les syllabes en longues
et brèves, et la quantité forme l'élément premier ou, comme
nous le disions plus haut, la base de la rythmique. Mais elle
n'en forme que la base et c'est au-dessus, fort au-dessus d'elle,
qu'une ordonnance niélrique infiniment plus vaste s'élève et se
déploie.
Gomme la quantité dans le rylhme, le rythme à son tour
s'absorbe et se fond dans la beauté générale , et je dirais volon-
tiers universelle, de la musique du xvi' siècle. L'intention n'avait
été que de ressusciter l'ancienne métrique; mais les œuvres, ainsi
que, par bonheur il arrive souvent, dépassèrent, et de beaucoup,
la théorie.
Dans la définition que donne M. Expert, et que nous citions
plus haut, de notre musique du xvi® siècle, on trouverait un mot
à reprendre. « C'est, dit le savant éditeur, lart pour Y$H des
sons combinés entre eux. » Oui : « des sons combinés entre
eux; » mais ce n'en est pas : « l'art pour J'art. » Alors, quoi
qu'aujourd'hui nous puissions parfois trouver d'aride ou d'abs-
trait en cette forme, qui n'est plus nôtre, de la polyphonie vo-
cale; alors, comme à toute époque vraiment grande, la musique
fut beaucoup moins l'art pour l'art que l'art pour l'âme, l'art
\
H72 REVUE DES DEUX MONDES.
expression de la vie et de la vérité. Personne au xvi« siècle ne
douta, comme on Ta fait souvent, trop souvent depuis, que la
musique, au fond et par nature, soit le rapport entre la sensi-
bilité et le son. La théorie d'une beauté musicale spécifique,
e'est-à-dire étrangère au sentiment, eût également étonné, peut-
être indigné les poètes et les musiciens. Ne fût-ce que par sou-
venir et par amour de cette antiquité qu'on se flattait d'imiter, de
rappeler en tout, on croyait fermement au pouvoir expressif, au
caractère psychologique et moral de la musique. Il n'est pas un
écrit du temps, discours, éloge ou dédicace, qui n'atteste cette
conception en quelque sorte éthique, et par là véritablement
antique, de notre art. Le. triste Calvin lui-même ne reconnais-
sait-il pas dans la musique une <( vertu secrète et quasi incré-
dible à émouvoir les cœurs en une sorte ou en l'autre? » Ron-
sard, dans sa lettre aux deux rois de France, célèbre la musique
avec des expressions, il en rapporte certains effets, qu'on dirait
empruntés soit à l'histoire des Hellènes, soit à leur légende.
Le pouvoir d'apaiser l'âme ou de la « purger, » que les Grecs
appelaient la xàdgipciç, était tenu alors, comme dans l'antiquité^
pour une des vertus de la musique. Les éditeurs de Roland de
Lassus, offrant les Meslanges du maître à Mgr le Grand Pripur
de France, ne lui en promettent pas de bien plus précieux :
Flatterez votre ennuy en buTant la doucear,
Des chansons que pour tous Orlande ici vient bruyre.
<c Sire, » écrit Costeley dans une dédicace au Roi :
Sire, je voudrais bien vous voir reprendre haleine,
Vous offrant ce labeur non égal au Troyen,
Louable toutefois si avec son moyen
Une' seule heure au jour je charme votre peine.
Au don de la paix et du calme, la musique unit celui de
l'action et de la vie. Par la représentation du sentiment et de la
passion, elle crée, elle accroît l'un et l'autre en nous. On dit que
près d'expirer, une certaine demoiselle de Lineuil se fit « sonner
aux violons » la Bataille de Marignan de Jannequin, pour s'en-
courager à mourir. On a rapporté aussi de Pontus de Tyard que
parfois, jouant du luth, il était en quelque sorte vaincu par sa
propre émotion. « Hier soir, » a raconté Pasithée, la dame ou la
Muse à laquelle est dédié son discours sur la musique intitulé
LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 873
Solitaire second^ « hier soir, à ma requeste, ayant sur ce lut
sonné une sienne ode finissante par épode remplie de quelque
passion, il devint si mélancolique, que j'en pris pitié. »
Ce n'était pas « l'art pour l'art, » que celui dont on pouvait
écrire à propos de Roland de Lassus : « Il exprime toutes leë
affections de l'âme humaine... et dans cette musique, loin ^e
rien semble chanté, tout est présent, tout est en acte. »
At nunc Orlandus doctis sic cantibus omnes
Bumani affectus exprimit ingenii,
^ . Ejus ut in modulis non res per carmina tantum
Quseque caniy prœsens sed videatur agi.
D'autres musiciens que Lassus ont mérité de semblables
éloges. (( Toi, disait Baïf à Gostéley,
Toi Costeley, qui entre les meilleurs
Exerces le doux art d'une musiqae élue,
Qui sais par beaux accords accoiser Tâme émue,
L'exciter assoupie, exprimer ses douleurs.
Et Gosteley lui-même a rendu grâces à ses amis, à ses lecteurs,
de leur zèle et de leur amour pour la musique, c< Cette divine
science par laquelle on peut exciter, modérer, mortifier, main-
tenir et vivifier les stupides, furieux, impudiques, tempérés et
languides, avec chants martiaux, graves, honûêtes, polis et gail-
lards. »
Tous ces chants, et d'autres encore, le xvi* siècle les a
chantés ; c'est en eux et par eux qu'il ressuscite pour nous tout
entier.
Il revit d'abord sa vie extérieure, et quelquefois officielle ou
publique. La musique descriptive, dont la France, — depuis le
temps des Jannequin jusqu'à celui des Rameau, des Berlioz et
des Saint-Saëns, — a toujours eu le goût et quelquefois le
génie, la musique & sujet ou à programme occupe dans l'art de
la Renaissance une place considérable.
On connaît, grâce aux nombreuses auditions qu'en ont don-
nées les Chanteurs de Saini-Gervais, les grandes cantates pitto-
resques et décoratives de Jannequin : les Oiseaux, la Guerre (ou
la Bataille de Marignan), la Chasse. Elles nous touchent, ou
plutôt, — le charme en étant le moindre mérite, — elles nous
frappent par la vigueur et même la rudesse, par la franchise, la
874 HEVUB DES DEUX MONDES.
carrure, réclat, le mouvement et la plénitude. Deux étémens
font défaut. L'un est la mélodie, ces chants ne consistant guèrv.
que dans une polyphonie, d'ailleurs serrée et riche, de cris ou
d'interjections. L'autre, la musique étant ici purement vocale,
est la variété des timbres, que l'orchestre seul peut donner, et
dont la musique descriptive ne saurait plus guère se passer au-
jourd'hui. Restent l'harmonie et le rythme. Ils suffisent à la sèche
et forte beauté de cet art. Dans la Chasse, les voix, se répondant
comifne des trompes, se renvoient les plus simples accords, et
de cette simplicité nait une véritable grandeur. La musique de
la Guerre comme celle de la Chasse, je ne dirai pas « repose, »
car tout y est action et tumulte, mais tombe et retombe inces-
samment sur la tonique et la dominante tour à tour. Elle se meut
et parfois s'agite entre l'une et l'autre, et ces bornes étroites
contiennent, mais n'étouffent pas son ardeur. De même qu'il y a
des sonneries de trompes ou de clairons, la Chasse, la Guerre,
sont des sonneries de voix. Et ces voix, avec un éclat monotone
et superbe, ne sonnent le plus souvent que les trois notes de
raccord parfait. Mais puisque de celles-là seules un Beethoven
devait faire un jour ses thèmes les plus fiers : le motif du ^and
air de Léonore ou celui du premier morceau de V Héroïque, c'est
donc qu'il y a quelque chose en effet d'héroïque et qui sied à la
chasse, à la guerre surtout, dans ces trois notes élémentaires»
dans leur succession comme dans leur accord.
N'appelons pas, ainsi qu'on l'a fait, de telles chansons des
poèmes sonores, car ce dont elles sont le plus dépourvues, c'est le
sentiment, l'émotion, autrement dit la poésie. Â peine le début
des Oiseaux : Réveille z-vous, cœurs endormis, trahit-il quelque
lyrisme. Le reste, — et de la Chasse, et de la Guerre, on en
dirait autant, — le reste, contrairement à la fameuse formule de
Beethoven, est beaucoup moins expression que peinture; une
peinture qui parfois arrive à n'être plus qu'une très exacte et très
puissante, mais très matérielle onomatopée. Le chant du ros-
signol, fort mal imité d ailleurs par des notes piquées et sèches,
n'offre rien de comparable à ce que sera plus tard, dans VAlle-
gro e Pensieroso de Haendel, et dans un air aussi de rossignol,
certain épisode mineur, délicieusement teinté, de mélancolie. De
même il faudra que vienne l'art moderne, et par exemple le
compositeur de Haensel et Gretel, pour envelopper le chant du
coucou de' tout le mystère de la nuit et des bois.
LES ÉPOQUES BB LA MUSIQUE. 875
Le XVI® siècle n'a pourtant pas ignoré le paysage musical et
Tannequin lui-même a laissé cUms ce genre des tableaux achevés.
Cen est un que VAlouetlCy le plus gai carillon que puissent
sonner quatre voix, par un beau matin de printemps et d'amour.
Par un matin de France aussi, je dirais volontiers de llle-de-i
France, tellement, en cette claire aubade, en ces notes spiri-
tuelles et vives qui jaillissent et rejaillissent de toutes parls^
on sent battre le cœur même de notre pays et de notre race.
Oui, cela est purement français, aussi éloigné de la plastique
italienne que du rêve allemand. Et cela, pour le coup, est poé-
tique; mais de cette poésie que Henri Heine trouvait un jour dans
le genre, français aussi, de Topéra-comique ; « une poésie sans
morbidezzay sans le frisson de l^infini, une poésie jouissant d'une
bonne santé. »
Elle fait le charme de deux autres pastorales de Janneqiiin,
légalement amoureuses et printanières. « Ce moy de may » dit
[la première,
Ce moy de may, ma verte coste,
Ce moy de may je veslirai,
De bon matin me lèverai,
Ce joli, joli moy de may.
Sur un rythme de menuet rapide et déjà presque de scherzo ^
dans un ton clair, elle court, la petite chanson. Peu de noies la
composent, et qui se touchent, qui se tiennent entre elles, traçant
une ligne à peine infléchie, mais légère autant que pure. Et
rien n'est doux à l'oreille comme le perpétuel retour des mêmes
paroles, de ce (c joli moy de may » et de cette « verte coste, t>
dont on ne sait plus à la fin si c'est la robe de la jeune fille ou
celle môme du printemps.
Plus exquise encore est la seconde chanson :
Au vert boys je m'en irai ;
Seule au vert boys je m* en irai jouer.
k mon ami j'ai donné là une heuie,
Pour nous voir
Au vert boys.
En parle qui voudra parler.
La grâce, Tesprit, la tendresse même sont ici partout; Jans
le rythme et le mouvement, dans la couleur un peu étrangu du
876 REVUE DES DEUX MONDES.
mode ancien et dans l'imprévu de certaines chutes; tantôt dans
les reprises ou les répétitions, tantôt au contraire dans les sus-
pensions ou les réticences. Chef-d'œuvre d'harmonie et de contre-
point, cette petite pièce en est un aussi de mélodie, de mélodie
naissante qui déjà se développe et s'organise. Pour le sentiment
et pour le style, la musique d'alors n'offre pas de tableau plus
délicieux.
Elle en a de plus vastes.
J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs.
Et j'en sais peu d'aussi beaux, d'aussi sereins que celui-ci, que
Roland de Lassus a chanté :
La nuit froide et sombre,
Couvrant d'obscure ombre
La terre et les cienx,
Aussi doQX que miel
Fait couler in ciel
Le sommeil aux yeux.
La musique transforme et surtout agrandit ces petits vers.
Des valeurs longues, lentes, reculent à l'infini l'horizon, et le
remplissent. Par une effusion grandiose, incessamment re-
nouvelée, la mélodie répand le sommeil, et les accords — la
puissance expressive de l'harmonie se révèle ici tout entière —
les accords, de mesure en mesure, épaississent davantage*les voiles
de la nuit.
Jannequin, Lassus nous étaient familiers. Mais, avant la
publication de M. Expert, c'était un inconnu que Claude Le-
jeune, et c'est un maître.
Il l'est dans tous les genres, y compris le paysage. Des quatre
livres de son Dodécacorde^ le premier seul est de musique reli-
gieuse; les trois autres sont consacrés au Printemps, dont ils
portent le nom. Mêlant dans ses chants la jeunesse de l'année à
celle de la vie, le musicien a fait la part de la nature aussi grande
que celle de l'amour. Nous parlions plus haut de la Belle
Aronde. Les deux pièces qui précèdent celle-ci l'égalent par la
souplesse et la variété du discours, par l'ordonnance des c< chants »
et du « rechant, » par le progrès double et proportionnel de
l'ampleur des vers et du nombre des voix. L'aisance, la diversité
LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 877
des rythmes et la grâce des tableaux, tout donne ici l'impression
d'un La Fontaine musicien.
Il peut arriver que la mélodie, — elle ne fait encore que de
naître, ou de renaître, — paraisse un peu bourte pour la beauté
plus ample de certains alexandrins, par exemple, de ceux-ci :
0 Dieu ! combien de fois sous les feuillus rameaux
Et des chênes ombreux et des ombreux ormeaux,
J'ai tâché marier mes chansons immortelles ''^''
Aux plus mignards refrains de leur chansons plus belles !
Une semblable période comporterait aujourd'hui une longue
et large cantilëne. Elle est notée au contraire en traits un peu
courts et comme brisés, mais singulièrement vifs et brillans. Tel
est le style de l'époque. Mais l'abondance, le coloris, le parfum,
rachètent ici la brièveté, et l'oeuvre entier de Lejeune est un avril
de fleurs sonores, tout un printemps de chansons.
L'une d'elles {Du triste hyver) résume ou mieux domine l^s
autres. Elle a pour sujet la contemplation grave, parfois émue,
de la terre, de la mer et des cieux. Ici, au-dessus du contrepoint
s'élève et plane une mélodie admirable d'ampleur et souvent de
pathétique. Les périodes se déroulent avec une croissante magni-
ficence. Les images poéticpies, «de mythologie ou de nature,
s'encadrent et se rehaussent d'éclatantes sonorités. Les grands
spectacles de l'univers sont décrits et presque égalés. Et le sen-
timent se mêle à la peinture : sentiment sérieux, même sacré,
du mystère des mondes et de leur beauté. Nous ne sommes plus
ici devant un « Printemps » de chanson, encore moins de
romance, mais de poème, de poème cosmique et religieux. Le
tableau n'a pas son égal dans Tœuvre de Lejeune ou de ses con-
temporains; antique par la simplicité des lignés, par l'évo-
cation des héros ou des dieux, il semble moderne par je ne sais
quoi de rêveur, de mélancolique et de vaguement troublé.
Ce n est pas seulement le dehors, mais le dedans, le cœur
xnème de l'homme, et tout son cœur, que la musique du xvi* siècle
a chanté. Elle en a compris, exprimé les mouvemens légers
autant que les passions profondes : la gaieté naïve et l'esprit
^ulois, voire libertin; l'ardeur, l'héroïsme de l'amour divin et
les transports, heureux ou désespérés, des humaines amours.
La collection de M. Expert abonde en « chants gaillards, »
comme disait Gosteley ; mieux faits assurément pour « exciter...
878 REVUE DES DEUX^BfONDES.
les tempérés et languides, » que pour les « mortifier » ou sei.
ment les « maintenir. » Plusieurs, parmi les plus spirituels
les plus vraiment français, — je ne dis pas les plus purement, ^
sont écrits sur des paroles qui ne s'accommoderaient pas de la
monodie. Elles ont besoin de la pluralité des voix, afin de n'être
point entendues, ou de ne Têtre qu'à moitié. Dans le genre du conte
ou du fabliau musical, lô « plus que divin Orlande » a composé
quelques petits chefs-d'œuvre .plus que profanes. Il a su narrer
avec des notes aussi lestes, aussi gamines que les mots, Tbisloire
de certaine gageure tenue de compte à demi par un avocat et son
petit clerc. On trouverait ici comme une première esquisse,
moins sentimentale et plus grivoise, de la « Chanson de Fortu-
nio. M Non moins française — j'allais dire parisienne — par le
ton et par le tour, est une autre chanson, il y est traité d'uoe
dame qui dans un ch&teau « vit Hercules en marbre érigé; »
d'une observation qu'elle fit à son endroit et de la repartie qu'elle
s'attira « d'un maçon âgé. » L'une et l'autre pièce est un ezoellent
exemple de l'esprit en musique et dans cette musique en parti-
culier. On y voit à merveille quelle vivacité, quelle gaieté sans
cesse accrue et multipliée peut communiquer à un thème, déji
vif et gai par lui-môme, le principe des entrées successives, des
réponses ou des répliques entre-«roisées, en un mot le style de
la polyphonie vocale et du contrepoint.
A ce style au moins itutant qu'à la mélodie elle-même, des
chansons de ce genre doivent leur accent populaire. Il suffit de
lire dans Costeley certaine histoire d'un usurier et d'un pauvre,
pour se convaincre que la pluralité des parties ou des voix crée
la pluralité des personnages; elle donne l'impression ou l'illu-
sion du nombre, d'un groupe, d'une foule môme, et dan? cette
musique alors, c'est vraiment le peuple et le peuple tout entier
qui parle, qui chante, qui vit.
Faut-il des chansons à boire, après des chansons à rire? D'un
bout à l'autre du siècle, elles tintent gaiement.
0 vin en vigne, gentil.
Joli vin en vigne I
Ainsi chante Roland de Lassus, et de ce vin, en deux strophes
ou couplets, qui sont d'opéra-comique, pas davantage, il ne chante
qu'une pointe légère. Déjà plus haut en couleur, avec plus de
goût ou de bouquet, est certain refrain de Claudin de Sermisy :
w^m"
LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 879
Hau le boy I
Prions à Dieu le roy des roys
Garder ce gentil vin François !
Ce n'est encore ici qu'une ivresse aimable, à la française. Mais
Tesprit de l'antiquité, l'esprit véritablement dionysiaque, iui^pire
une chanson de Costeley :
La terre les eaux va buvant ;
L'arbrp la boit par sa racine;
La mer éparse boit le vent
Et le soleil boit la marine ;
Le soleil est bu par la iune,
Tout boit, soit en haut, soit en bas.
Par la grandeur, la puissance lyrique, la musique est digne
de la poésie. Mais viennent les deux derniers vers :
Suivant cette règle commune,
Pourquoi donc ne boirions-nous pas ?
alors, avec la poésie toujours, la musique se détend et ton\be,
d'une chute imprévue et spirituelle. L'ode finit en chaùson, par
un contraste piquant, ironique, entre deux ivresses inégales,
dont l'une est la joie sublime des choses, l'autre n'étant qu'un
vulgaire plaisir de l'humanité.
Enfin, de cette humanité, que la musique du xvi* siècle re-
présente ou respire tout entière, voici les forces vives et les
couches profondes : voici la religion, voici l'amour.
C'est une chose considérable que la publication — faite pour la
première fois, après trois siècles d'oubli — de tous les « Psaumes
de Marot mis en livraisons, musique par Goudimel. » On lit
dans le Dictionnaire de musique, de M. Hugo Riemann : « Gou-
dimel, né à Besançon en 1505, fondateur de l'école de Rome. »
Ce peu de mots suffirait à la gloire non seulement d'un artiste,
mais d'un pays, et ce pays est le nôtre. Goudimel fut, à Rome,
le maître de Paiestrina.
Puissant Paiestrina, vieux maître, vieux génie,
Je vous salue ici, père de Tbarmonie ;
Cai', ainsi qu'un grand flpuve où boivent les humains,
Toute cette musique a coulé de vos mains.
Si Paiestrina fut le père de l'harmonie, Goudimel en aurait
donc été l'aïeul. Il a donc pris sa source en terre française, le
880 REVUE DES DEUX MONDES.
grand fleuve qui ne devait répandre toute sa magnificence et
toute sa fécondité que sur le sol italien.
On doute encore si Goudimel était huguenot ou catholique.
En tout cas, c'est comme huguenot qu'il fut jeté dans le Rhône,
à Lyon, la nuit de la Saint-Barthélémy. Et c'est par des œuvres
d'esprit ou de sentiment huguenot qu'il survit. « Pour les initiés,
dit très bien M. Expert, pour ceux qui ont vécu dans l'intimité
de ces hautes figures qu'on appelle Jehan Calvin, Théodore de
Bèze, Gaspard de Coligny, Bernard Palissy, Ambroîse Paré,
François de la Noue, Agrippa d'Aubigné, orgueil de la Réforme
française ; pour ceux qui ont étudié et pénétré l'époque agitée,
violente, mais féconde en grands caractères et en illustres sacri-
fices, des guerres religieuses ; pour les psychologues qui scrutent
les consciences et approfondissent les faits sociaux, Claude Gou-
dimel apparaîtra comme l'aède huguenot par excellence. » Le
mot est juste ; il dit à la fois ce qu'est le génie du musicien et
ce qui lui manque. Il lui manque précisément d'être catholique
et d'être italien; il lui manque le charme, l'onction, non pas
môme le mysticisme, mais le mystère, mais la piété, la chaleur,
l'amour, ce genre enfin ou cet ordre de beauté qui nous touche,
nous pénètre, nous attendrit dans les œuvres de l'école romaine
et dans celles surtout de Palestrina. Non pas que chez Goudimel
cela manque toujours. Il a des rémissions ou des .relâches
exquises, par exemple le psaume n® 122 :
Or en tes porches entreront
Nos pieds, et séjonr y feront,
Jérusalem la bien dressée.
La musique ici respire un espoir, un désir céleste de Sion.
Sous l'archaïsme de la forme le sentiment est presque moderne.
Si pures et suaves sont les modulations par accords parfaits, si
gracieuses les évolutions des voix au-dessous de la mélodie,
qu'on se prend à songer — de très loin encore — à telle ou
telle page sacrée de Gounod.
Mais il n'y a dans ce psaume et dans quelques autres qui lui
ressemblent qu'une exception, un hasard et comme une surprise
de tendresse. L'éthos général de cet art n'est que force et même
rigueur. Le Psautier de Marot et Goudimel est terrible à lire
en entier. Songez qu'avec les commandemens de Dieu et le can-
tiqyie final il ne comprend pas moins de cent cinquante-deux
^^
LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 8S1
quatuors vocaux. « Tous de kaut style, tous d'un mérite supé-
rieur, » affirme avec raison M. Expert. Mais que ce mérite est donc
uniforme, et monotone ce style! ItaliamI ItaliamI Que dis-je,
c'est après l'Allemagne elle-même qu'on soupire ici. Toute mu-
sique religieuse, non seulement celle d'un Palestrina, mai$
celle d'un Schûtz, et plus tard celle d'un Haendel ou d'un Bach,
parait admirable de souplesse, de liberté surtout, auprès de cette
inflexible musique. Elle n'a pour forme que la carrure, une car-
rure invariable et comme étemelle. Un psaume de Goudimel, —
un quelconque parmi les cent cinquante, — consiste essentielle-
ment en quatre phrases mélodiques, mesurées à quatre temps,
harmonisées à quatre voix. C'est même plus qu'un carré, c'est un
cube, un bloc sonore ; il se soulève parfois, puis il retombe, et
sous sa chute nous craignons toujours d'être écrasés. , )
Mais quand il se soulève, la force ou l'esprit qui l'anime le
porte très haut et le soutient. Cet art est « protestant » au sens
Qxactdumot. Tantôt par une endurance opiniâtre, tantôt par
les emportemens d'une éloquence lyrique, il ne cesse de pro-
tester. Parmi les psaumes de Goudimel, les uns sont beauï d'une
impassible beauté ; les autres le sont d'une beauté passionnée et
frémissante. Ils dénoncent tous la persécution et la violence ;
tous, ils la supportent et la défient. Ils sont les hymnes hardis,
les cantiques hautains d'une époque et d'une foi qui ne pouvait
laisser aucune part à la méditation et au rêve pieux. Souvent un
souffle guerrier les inspire. Ils ressemblent à des forteresses plus
qu'à des églises ; ils ont des murailles et des créneaux ; on ne
voit pas d'autel, encore moins de tabernacle en eux. Mais dans
les temples nus qu'ils défendent, ils donnent de fières, d*héroïques
leçons. Au point de vue de Véthos ou du sentiment confes-
sionnel, les psaumes de Goudimel pourraient bien être le chef-
d'œuvre absolu du protestantisme : j'entends qu'ils me paraissent,
non pas certes plus beaux, mais plus purs de tout élément catho-
lique que les chefs-d'œuvre contemporains ou postérieurs des
grands luthériens allemands. Cet art offre encore un autre carac-
tère. Il ne proteste pas. seulement : il atteste, il confesse, il est
témoin et martyr. Et voilà pourquoi Tœuvre de Goudipiel est
digne dé vivre parmi les formes, ou, comme disent ies philo-
sophes, parmi les (c catégories » les plus austères, mais les
plus nobles, de l'idéal religieux.
L'idéal amoureux alors na pas manqué non plus de grands
Tom xzi. — 1904. 50
882 REVUE DES DEUX MONDES.
interprètes. Nous disons bien c< l'idéal; » car, au xvi" sîècli
n'entre rien de grossier ou seulement de sensuel dans la musique
d'amour.
Si l'on formait un cycle et comme une galerie de ces tableau
sonores, c'est peut-être par celui-ci — de Roland de Lassus —
qu'il siérait de commencer.
Qui dort icy? Le faut-il demander?
Vénus y dort, qui vous peut commander.
Ne l'éveillez, elle ne vous nuira.
Si réveillez, croyez qu'elle ouvrira
Ses deux beaux yeux pour les vôtres bander.
Le sujet et le style, la noblesse des lignes et je dirai presque
de l'attitude ou de la pose (écoutez les harmonies sur ces trois
toots : Vénus y dort)\ le coloris ardent (mêmes accords), tout
cela fait d'une telle page une sorte de Titien en musique.
Ce n'est qu'une image, et d'une déesse. Mais voici la vie elle-
même, et, dans leur réalité, dans leur humanité, les joies et les
peines d'amour :
Du corps absent le cœur je te présente,
Qui loyaument sans un te servira,
Et en tout lieu comme ton serf ira,
Vivant d'espoir, se nourrissant d'attente.
Depuis trois siècles passés, la musique a-t-eile assez prodigué
les sermens, ou les « Offrandes ! » L'une des plus récentes (de
M. Reynaldo Hahn, sur des vers de Verlaine) charme, non sans
raison, les salons d'aujourd'hui. Mais elle semble cherchée,
tourmentée, même un peu maladive, auprès de celle où le vieil
« Orlande, » en quatre vers, que dis-je, dans le premier seul,
en six mesures de primitives harmonies, sut enfermer le
don, le sacrifice de soi-même, de soi tout entier et pour tou-
jours.
Idylles, élégies, il n'est pas un « genre » amoureux dont nous
ne trouvions au xvi* siècle plus que le germe, la fleur. Déjà le
« bois épais redouble son ombre » autour de la douleur et de
la plainte des bergers. Parfois on croit entendre de loin l'Orphée
de Gaccini, celui de Monteverde; de plus loin, celui même de
Gluck. Des chefs-d'œuvre plus éloignés encore se laissent pres-
sentir. Le Chant élégiaque de Beethoven est annoncé vague-
tts îSpoques de la musique. 883
ment par de brèves déplorations, par d'exquises épitaphes de
femmes.
Paru» les maîtres signalés ou plutôt révélés par M. Expert,
si Cltfode Lejeune est le premier des musiciens pittoresques, il
semble que Guillaume Gosteley soit lé plus touchant, le plus
pstkéfique des musiciens d'amour. Certain « envoi » qu'il fit de
MU œuvre atteste qu'il se rendait justice :
Va donc, mon labeur; suis tous ceux qui t'aimeront,
Je say bien que tu crains quelque cérémonie ;
Va, va! ne t'ébahis de ceux-là qui diront :
Ce Costeley n'a pas d'un tel le contrepoint;
Il n'a pas de cestuy la pareille harmonie —
J'ay quelque chose aussi que tous les deux n'ont poinU
Il se connaissait bien. Avec ce que « tous les deux, » et même
tous les autres possèdent : science du contrepoint et de l'har^
monie, grâce deà rythmes, coloris des modes, il a plus de vie
encore : une vie intérieure ou sentimentale, dont aujourd'hui
non seulement rien n'est mort, mais dont rien n'a vieilli ou
passé.
De cette vie surabondante, la succession des notes, autant que
leur combinaison, commence à devenir l'interprète. C'est un
grand mélodiste que Gosteley. Chez lui, mieux que chez la plu-
part- de ses contemporains, on voit se former et se dégager la
ligne vocale. Il crée à tout moment des chants admirables. La
voix qui les chante les pourrait chanter seule. Les autres voix
ne font guère plus que l'accompagner. Elles la soutiennent et la
fortifient; mais désormais, au lieu de l'égaler, elles lui sont sou-
mises. Ainsi Tordre, la hiérarchie moderne commence à s'établir
parmi les sons. Dépouillée de l'appareil polyphonique, telle pièce
de Gosteley, par exemple : Mignonne, allons voir si la rose, de-
meure une exquise monodie. Souple et déjà docile, la mélodie de
Costeley tantôt se concentre dans la formule concise de la
chanson ou dans la forme plus flottante, mais toujours brève,
qui deviendra celle du lied; tantôt elle se développe en un long
poème d'amour; amour le plus souvent mélancolique, jusque
dans l'inconstance et l'infidélité : témoin la pièce charmante et
qu'embaume le parfum des modes anciens :
Allez, mes premières amours;
Approchez, mon amour seconde.
884 REVUE DES DEUX MONDES.
Il va, cet amour, de lui-même et par sa pente naturelle, jus-
qu'à la trisjtesse, au désespoir.
Je plains le temps ae ma jeanesse folle,
Je plains le temps que je fus à Técole
De ce faux Dieu qui tous (es siens affole.
Je plains l'amour qu'il &de moi tirée;
Je plains la foi que je lui ai jurée
Et aue plus tôt ne l'en ay retirée.
»
Bien chantée et bien dite (l'un et l'autre serait nécessaire)
par une belle voix de soprano, que les trois autres voix entou-
reraient plus douces, de quelle terrible et presque atroce beauté
ne serait pas cette plainte, sortant conmie des ruines de quelque
funeste amour !
Nous parlions tout à llieure de pressentimei^s, et des lueurs
étranges que portent parfois à leur cime les plus beaux de ces
anciens chants. Il en est un, de Gosteley toujours, qui va très
loin dans l'avenir. Il s'achève par ces trois vers :
G misérable amour I Hélas, mort, viens parfaire
En nous ce que son feu mutuel ne peut pas,
Nous joignant l'un à l'autre au moins par le trépas.
C'est le thème poétique de Tristan, Et quant à la musique, im-
possible, hélas I à citer, sans doute elle ne révèle point au dehors,
— les deux! formes étant trop différentes, — mais en elle-même et
comme au fond de son âme elle porte déjà l'âpre maléfice et le
poison enivrant du chef-d'œuvre wagnérien.'
« Chants martiaux, graves, honnêtes, polis et gaillards. »
Cette fois non plus Costeley ne se flattait point. Il a tenu plus
qu'il n'avait promis de son siècle et de lui-même. Et dans
la préface de la précieuse collection que nous venons de par-
courir, il semble que l'éditeur, à son tour, ait eu trop de modestie.
M. Expert s engageait à révéler w un coin ignoré de l'âme fran-
çaise. » Si nous ne l'avons pas trahi, vous estimerez sùremenl
qu'il a fait davantage.
Camille Bellâigue.
COMMENT ON CAPTE
LE
SUFFRAGE ET LE POUVOIR
LA « MACHINE »
J'ai essayé précédemment (1) de montrer comment Tintroduc-
tion du suffrage universel dans Tordre politique est un phéno-
mène comparable à l'introduction de la vapeur dans Tordre éco-
nomique; quelles transformations elle a déterminées dans le
régime parlementaire et notamment dans la vie des partis; que
l'extension de plus en plus grande du droit de vote a eu pour con-
séquence nécessaire l'invention et la construction d'une machine
électorale de plus en plus compliquée, et à la longue si puis-
sante qu'elle meut tout, qu'elle peut tout, qu'elle fait tout, et que
le mécanicien qui la dirige est en vérité le maître, le « prince »
des démocraties modernes fondées sur le nombre. Je voudrais
maintenant essayer, en démontant cette machine, de montrer
quel est l'arrangement de ses ressorts, à quoi tient sa force, les
« qualités » qu'elle exige du mécanicien, ou, si Ton ne veut pas
mêler ici un élément moral qui n y serait peut-être pas très bien
à sa place, à quelles conditions elle lui obéit et donne entre ses
mains le maximum de rendement; comment enfin, fabriquant,
(1) Voyez la Revue du !•' avril.
886 • REVUE DBS DEUX MONDES.
SOUS l'impulsion directe de ce mécanicien, et, pour ainsi dire,
sa volonté, de la législation et du gouvernement, elle fait de lui,
du premier venu qui s'en saisit, qui a du coup d'œil et de la
poigne, le chef effectif du parti, le maître réel de l'État, et, — en
nous défendant humblement de vouloir rééditer à Tusage des
temps nouveaux l'immortel Libro del Principe^ ne retirons pas
le mot, mais, au contraire, répétons-le, — le « prince » de nos
modernes, tout électives et tout électorales démocraties; le par-
fait démagogue; cette espèce de « surhomme » que sa propre
audace impose à la foule passive et imitatrice des hommes.
I
En Angleterre, avant la réforme de 1832, la mécanique était
extrêmement simple. Les associations politiques, ou s'occupant
d'objets plus ou moins politiques, n'y étaient pas tout à fait incon-
nues; mais il y en avait peu, et elles s'agitaient peu. La première
forme, imprécise et rudimentaire encore, de l'association poli-
tique semble avoir été le club^ qu'on vit apparaître pour la pre-
mière fois avec le « café, » vers 1630. De bonne heure, le coffee
house devint un lieu de rendez-vous et de conversation poli-
tique. On fit même mieux, — ou plus, — que d'y causer. Ainsi,
dès 1659, dans un de ces cafés, récemment créés, les habitués,
« des républicains avides de libre discussion, se livraient à des
débats politiques en règle suivis de votes au scrutin. » L'auteur
de VOceanUy Harrington, y fréquentait assidûment, et l'on a
supposé que le nom pris par la réunion, la Bota, pourrait venir
du système qu'il préconisait, — et que nous retrouverons ail-
leurs, — de la « rotation » dans les emplois. Si d'autres applica-
tions du même mot, et notamment un illustre exemple, la Sacra
Rota Romana, rendent cette étymologie douteuse; si, peut-être,
la Rota d'Harrington n'était tout bonnement qu'un « cercle, »
quelque divan où l'on s'asseyait en rond, et si la rotation dans
les emplois n'a pas grand'chose à faire en tout cela, il n'importe :
ce fut là le premier, ou l'un des premiers spécimens de cette
première forme d'association politique, le club.
Ni celui-ci, du reste, ni ceux des Jacobites, les Rump clubs, ni
ceux des whigs, les Calf's Head clubs, n'eurent une longue vie.
Ils végétèrent, étiolés, jusqu'aux beaux jours de la reine Anne,
au commencement du xviii® siècle, qui en firent éclore une florai-
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 887
son. On y mangeait bien, on y buvait frais,on y parlait fort. A mesure
que se dessinèrent et se cristallisèrent les partis dans le Parlement,
les clubs y eux aussi, furent d*un des deux partis parlementaires,
libéraux ou conservateurs : tel café fut whiçy et tel autre tory.
Une tîiverne abritait l'opposition; sa voisine et sa concurrente
ne recevait que les ministériels. Ainsi, dans Saint-James Street,
le fameux cabaret de V Arbre à cacao, où les torys, en Thonneur
du Cabinet, s'offraient mutuellemeùt des agapes dont l'historien
Gibbon, chaud ministériel en ce temps-là, nous a laissé la peu
édifiante description. Mais, tel quel et plutôt campé que logé,
non pas même en garni, au cabaret et, comme dirait Targot pari-
sien, « sur le zinc, » ce n'était pas encore le club marchand et
bourgeois, où un homme bien posé se rend ostensiblement, après
ses affaires, pour se poser mieux encore, le club cossu et sérieux,
ayant pignon sur rue, du gros commerçant de la Cité, « ayant
sur le parvis boutique; » on y était admis sans être ballotté,
presque sans être présenté, sans payer de cotisation; s'il faut
Tavouer, il y avait dans cette politique d'estaminet, dans cette
vie politique à Testaminet, quelque pointe de « bohème, » et
comme le piment d'une demi-débauche : cela manquait à la fois
de confort et de respectabilité, et cela n'était par conséquent
qu'imparfaitement et insuffisamment anglais.
Les véritables clubs, qui, eux, sont tout à fait anglais, les
clubs richement installés dans leurs immeubles et dans leurs
meubles, dont la porte sévèrement gardée ne s'ouvre que sur
présentation personnelle, sur admission formelle, et moyennant
une grosse cotisation, les clubs de haut ton et de grand style
politique et social, ne datent que du xix« siècle : le Carllon club
tory, de 1831; le Reform club whîg, de 1836. Ils furent vite ce
que l'on voulait qu'ils fussent : des centres non seulement de
réunion amicale ou mondaine, mais de ralliement et d action élec-
torale. « Les membres du Parlement, de l'une et de l'autre
Chambre, depuis les leaders jusqu'aux membres les plus obscurs,
se retrouvaient au Carlton, s'y concertaient, donnaient ou rece-
vaient le mot d'ordre. Les leaders locaux, les notables de pro-
vince, qui venaient à Londres et qui voulaient voir les grands
hommes du parti, étaient sûrs de les trouver au Carlton, et là
ils pouvaient les approcher sur le pied d'égalité ou môme d'inti-
mité. Les relations qui naissaient ainsi et les inCuenccs qui
en résultaient rattachaient les circonscription^ électorales au
888 REVUE DES DEUX MONDES.
Carlton d'une manière d'autant plus forte que le lien était iu
sible. » Ainsi également du cercle libéral, le Reform. « Dans
Tun et dans l'autre club, les fils étaient tenus par les whips des
partis. Là, ils avaient sous la main tout leur troupeau parle-
mentaire, et, de là aussi, ils pouvaient travailler la province...
Les aspirans aux honneurs parlementaires faisaient généralement
partie du Carlton ou du Reform club, et les whips (littéralement
les foueis : peut-être ne saurait-on mieux traduire que par « ser-
gens recruteurs » ou « fourriers ; » en prenant la hiérarchie plus
haut, si le leader est le généralissime, le whip est le chef d'état-
major, spécialement chargé de la mobilisation), les whips donc
les connaissaient tous, leurs ambitions de même que leurs res-
sources. Les gens de province qui manquaient de candidats pou-
vaient les embaucher à Londres, dans les clubs, par Tentremise
des whips (1). » A côté du vehip, ou au-dessous, en permanence au
club, était placé « l'agent général du parti, » en correspondance
continuelle avec des « agens » répartis dans tout le royaume. Per-
sonnage important, qui seul ou presque seul était censé connaître
à chaque instant l'état de l'opinion et sans l'avis duquel un
premier ministre n'eût jamais osé courir le risque d'une disso-
lution du Parlement; véritable oracle, dont les moindres
paroles étaient, aux heures de crises, attendues comme des ré-
vélations.
Avec le whip et « l'agent général, » le Carlton club et le
Reform club étaient, on le voit, plus que des « cercles » ordi-
naires ; par les facilités de vie et de société qu'ils ofiTraient à leurs
membres, ils étaient, d'autre part, plus que de simples « bureaux; »
il y avait à la fois plus d'autorité et plus de liberté : on y était
à la fois dans le camp de son parti et chez soi. Mais le club,
malgré ses avantages, n'était pas la forme parfaite de Tassocia-
tion politique; il était loin d'en être la forme la plus développée:
aristocratique par essence, ou bourgeois, ce qui est encore une
aristocratie, et fermé par définition, parlementaire et censitaire, il
en devait être ime forme insuffisante au fur et à mesure que le
suffrage étendu atteindrait des couches de peuple plus profondes
et plus larges. Alors, il faudrait autre chose, et ce quelque chose
apparaît déjà, à l'état embryonnaire, aux alentours de 1830.
C'est l'association politique proprement dite. On ne l'ignorait
1) Ostrogorski, la Démocratie H VorganUation dei parlii politiquei, 1, 135.
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 889
pas absolument avant cette date de 1830; et, par exemple, dès
1769, à la suite de l'invalidation répétée du journaliste et pam-
phlétaire Wilkes, s'était constituée la Société pour soutenir le
bill des droitSy qui était bien, par son objet même, une asso-
ciation politique. On ne cherchait guère à le dissimuler : « La
conjoncture sembla favorable, écrit dans ses Mémoires Tun des
principaux promoteurs de la Société, Home Tooke, pour orga-
niser un genre d'opposition aussi nouveau que redoutable et
pour concentrer, au moyen d'associations politiques, les mécon-
tentemens jusqu'alors méprisés et l'influence d'un nombre d'in-
dividus, isolés en une masse formidable qui, sans être chargée
des formes et des entraves d'un corps politique, produirait toute
l'ardeur, le zèle et l'efi'et d'une grande collectivité (1). » Mais,
quoique, dans l'intervalle, on eût vu nattre, avec ime autre asso-
ciation, la Constitutional Society, démembrée de la première,
des comités de correspondance, fondés, à Timitation des colonies
américaines, pour provoquer et présenter des pétitions; quoique,
dans presque tous les villages, vers la fin de la guerre contre
Napoléon, l'on eût vu pulluler des Hampden clubs^ des Spenceans
chibSf indices plus ou moins frappans d'unq organisation plus ou
moins secrète, ce n'est pourtant qu'en 1830, à Birmingham, que
fut scellée V Union politique entre les classes inférieures et
moyennes du peuple^ dans le dessein de favoriser « le déploie-
ment pacifique d'un immense pouvoir moral organisé, qui ne
pourrait pas être dédaigné ou méconnu. »
Bientôt les villes les plus considérables du royaume tinrent
à honneur de copier Birmingham, et V Union politique essaima
en un grand nombre de filiales, qui, à leur tour, se réunirent
en une fédération, VUnioîi politique nationale^ avec un u Con-
seil politique, » siégeant à Londres. Le gouvernemcnl scnlil le
danger, et qu'il y avait là un symptôme et une menace de dé-
placement, de glissement du pouvoir : une proclamaliou royale
du 22 novembre 1831 déclara « illégales et anticonstitution-
nelles les associations politiques composées de branches dis-
tinctes, avec des divisions et subdivisions, sous des chefs de
rang et d'autorité gradués, et soumises à la direction d'un comité
et d'un conseil supérieurs. » Sous le coup, les Unions se ter-
rèrent, mais n'en poursuivirent pas moins, parallèle ment et sans
(1) Ostrogorski, I, p. 109.
890 REVUE DES DEUX MONDES.
affiliation, une agitation sourde, quelquefois même bruyante.
Leur but, peu à peu, se dégageait et se précisait: elles travail-
laient à organiser en droit positif, en pouvoir légal, en droit et en
pouvoir de suffrage, cet « immense pouvoir moral » qui ne de-
vait plus être « dédaigné ou méconnu. »
La réforme faite, le Reform act promulgué, les classes
moyennes, considérant qu'elles avaient cause gagnée, abcmdon-
nèrent les « Unions, » mais les masses populaires laissées en
debors de la franchise, privées encore du droit de vote, esti-
mèrent bon pour elles-mêmes le moyen qui avait réussi à d'autres
et remplacèrent les anciennes Unions par des associations ana-
logues. Du sol britannique, et surtout de Birmingham, qui en
fut toujorurs comme la terre sacrée, surgirent en foule, jusqu'à
ce que, par la nouvelle Réforme de 1867, une nouvelle partie
fût gagnée encore, des Household Suffrage Societies, des Com-
plète Suffrage SocietieSj des Reform Associations^ etc. Le mouve-
ment « chartiste, » doublant d'un mouvement social le mouve-
ment politique, doubla aussi et multiplia par là même les
associations, principalement composées de « bourgeois, » y
ajouta d'abord la Workingmen's Association^ puis, vers 1840,
la National Charter Association, de Manchester, à laquelle se
rattachaient plus de quatre cents groupemens. D'autre part, et
en face de ces associations qui se disaient réformistes, dans
l'ordre politique ou dans Tordre social, et que quelques-uns se
retenaient à peine de dire révolutionnaires, se dressaient d'avance
ou se dressèrent par la suite des associations conservatrices, on
serait tenté de dire conformistes, puisque lord George Gordon
avait formé, dès 1778, en désapprobation d'un bill du Parlement
qui accordait cpielque tolérance aux catholiques, une fédéra-
tion des associations protestantes : à quoi correspondaient, en
Irlande, les Loges orangistes, et à quoi vint répondre plus
tard (1823), en Irlande même, V Association catholique, pour la
revendication énergique des droits de la nation et de la reli-
gion. Associations « conservatrices » aussi, et telle ou telle par
des procédés étranges, comme la Société pour la protection de la
liberté et de la propriété contre les républicains et les niveleurs,
qui, empruntant au Jacobinisme, vers 1793, ses armes favorites,
l'espionnage et la délation, prenait sur elle d' « aider le gouverne-
ment à découvrir et à punir les écrits et les propos séditieux; »
mais le type en demeure VAssociation constitutionnelle, ou plutôt
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 891
les Associations constitutionnelles, qui, vers 1820 et après, se
donnèrent justement pour objet déclaré de combattre cette
extension de la « franchise » électorale que les Associations
rivales se donnaient pour objet de conquérir. La plus puissante
peut-être de toutes les Associations, au moins si l'on en juge par
le résultat obtenu, fut VAnti-Com-Law Leagiie de Gobden et de
Robert Peel; « à rencontre, dit M. Ostrogorski, — il vaudrait
sans doute mieux dire : à la différence, — de TAssociation catho-
lique et des Unions politiques, elle fit capituler les pouvoirs
devant une organisation extra-constitutionnelle, par la seule force
de l'opinion qu'elle entraînait à sa suite. »
Cependant, « aucune de ces organisations extra-constitution-
nelles (toutes ces Unions, toutes ces Associations) ne tendait
à devenir à jamais un pouvoir régulier dans l'État; leur inter-
vention était considérée comme exceptionnelle et comme imposée
par les circonstances ; leur agitation était dirigée moins contre
récoaomie établie du gouvernement représentatif que contre
les partis égoïstes qui l'avaient accaparée. » C'est ce cadre étroit
et rigide des partis, c'est ce régime des partis, et des partis de
classe, historiquement fixés et figés, c'est cela que Ton veut
briser. Mais, par un contre^coup auquel il fallait s'attendre, les
partis politiques, les partis permanens, « visés par les organisa-
tions extra-constitutionnelles qui poursuivaient des réformes, »
allaient avoir eux-ipèmes « recours à l'organisation extra-parle-
mentaire. » Avant 1832, ils n'avaient pas d'organisation en de-
hors du Parlement, et ils n'en avaient pas besoin; » à partir de
1832, « les influences territoriales » et « la corruption des élec-
teurs » ne suffiraient plus à leur fournir leurs contingens (1);
les anciens programmes ne suffiraient plus à les entraîner, l'an-
cienne discipline à les retenir, l'ancien chef à les commander:
c'est bien la transformation de l'ancien parti ; elle s'opère exacte-
ment à l'heure de la première extension du droit de suffrage ; et
la coïncidence e.st si parfaite qu'il semble que ce soit plus qu'une
co'tucidence entre les deux faits, qu'il y ait, de Tun à l'autre,
une conséquence.
(1) Ostrogorski, ouvrage cité, l, 120-125.
892 REVUE DES DEUX MONDES.
II
Cette coïncidence va jusqu'au point que les associations poli-
tiques qui se fondent, soit en 1832, — Tannée même de la ré-
forme, — soit immédiatement après 1832, sont les Registratim
SocietieSf qui ont pour but, tout d'abord, la vérification des listes
électorales, l'inscription sur ces listes, et pour cri de ralliement:
Register! regtster! que Ton peut traduire par : « La liste ! la
liste! » De 1832 à la deuxième réforme, — celle de 1867, — les
Régis tr ation Societies se reproduisent et se ramifient, jusqu'à leur
plein épanouissement dans la Libéral Registration Association,
créée en 1861 par le futur vicomte Hampden, le whip libéral
Brand. La Libéral Registration Association provoque partout
dans le Royaume-Uni la formation de nombreuses A^^t^/ra^iVm
Societies plus petites, d'associations locales pour lesquelles elle
est l'Association mère, l'Association centrale; mais elle ne se
borne pas à l'établissement des listes; elle assure le vote des
outvotersy des électeurs non résidens, les faisant venir au besoin
à ses frais ; elle choisit le candidat, ou participe par son investi-
ture au choix qu'en apparence elle en a laissé aux sociétés direc-
tement intéressées; en un mot, elle fournit aux workers, aux
(( travailleurs, » qui se mettront à l'œuvre quand la campagne
commencera, toute la matière première de l'élection.
Elle la leur fournit déjà triturée, déjà préparée, par le comité
plénier, par les comités de quartier, par les canvassers où visi-
teurs qui vont de porte en porte relever les courages, abattre les
résistances, réchauffer les bonnes volontés, refroidir les mau-
vaises, gagner ce qui peut être gagné, neutraliser ce qui est irré-
conciliable. L'Association conservatrice centrale, instituée pour
faire pendant ou plutôt contrepoids à la Libéral Association, est
bâtie sur le même plan : le registre électoral, la liste, est égale-
ment sa préoccupation dominante, et elle le marque en prenant au
début pour siège une étude de solicitor, à cause de la procédure
à suivre pour obtenir radiation ou inscription selon le cas. Mais,
elle non plus, tout en criant : Register I register I elle ne se borne
pas à la seule vérification de la liste; elle aussi, elle est, dans un
sens plus large, une véritable organisation électorale ; et en elle,
autant qu'en la Libéral Association, se réalise, d'après les enquêtes
parlementaires, de 1^60 à 1870, l'organisation électorale modèle.
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 893
Quant à l'organisation des partis, plus proprement dite, elle
est restée ce qu'elle était : le leader , le whip, un agent général,
avec, au-dessous de lui, des agens gratuits ou rétribués, béné-
voles ou cupides, et, même alors, capables, comme d'autres ail-
leurs, de « comptes fantastiques; » exemple, celui qui portait
sur la note de ses dépenses: moral anxiely, 500 livres;
12500 francs d'inquiétude! Mais, telle quelle, ce n'était pas une
mécanique très compliquée; elle était, au contraire, très simple;
et il en fut ainsi jusqu'à l'entrée en scène de M. Chamberlain,
comme maire de Birmingham, en 1873.
Durant les six années qui s'étaient écoulées depuis la réforme
électorale de 1867, les associations politiques avaient pris de la
force, à Birmingham même, terre prédestinée, dans et par la
lutte que John Bright, au nom de la <( démocratie radicale, »
venait de mener contre la représentation des minorités. Cette
force accrue et exercée, M. Chamberlain la recueillit, en quelque
sorte, la concentra, la condensa dans VAssociation libéraley rai-
jcunie avec l'aide à'nn wire-puller fameux, d'un homme passé
maître en l'art de « tirer les ficelles, » et qui n'était autre que le
secrétaire de cette Association, M. Schnadhorst. En tète du pro-
gramme figurait toujours, comme article fondamental, la révision
.des listes: plus que jamais le « registre » et la « régis tration,»
si l'on ose le dire, ou 1' « enregistrement, » et môme VAssociation
libérale devait porter ce travail à un degré de perfection rare,
Oa garderait précieusement les canvassersj visiteurs ou revi-
seurs, à qui leurs tournées permettraient de prendre contact avec
l'électeur et de faire en temps utile des prévisions et des poin-
tages: mais on ne s'en tiendrait pas là: on diviserait la ville eh
quartiers et les quartiers en Ilots; à chacun de ces ilôts on pré-
poserait un « capitaine, » cependant qu'au sommet de sa hiérar-
chie, l'Association se donnerait comme un procureur général,
un objector gênerai, dont la fonction serait d'examiner de toul
près la liste électorale, d'en fermer autant que possible l'accès
aux adversaires, de la rendre autant que possible large et facile
aux amis : le capitaine de l'ilot guiderait les re viseurs, et les
reviseurs renseigneraient le procureur de l'Association, qui re-
querrait.
A sa base, ^Associatio^ libérale reposait sur le peuple, sans
exception et sans restriction, sur tous les habitans de la ville,
môme non électeurs. Il y avait, en principe, une cotisation d'un
894 REVUE DES DEUX MONDES.
shilling^ mais elle n'était pas rigoureusement exigée, et il suffi-
sait, pour s'en dispenser, de « signifier son adhésion aux objets
et à l'organisation de l'Association. » Tous les adhérens, réunis
en un meeting public, nommaient ensuite, par quartier, un
comité composé d'un nombre indéterminé de membres. C'était le
premier degré. Le deuxième était le comité exécutif central,
ayant qualité pour la ville tout entière, et où entraient de par.
leurs fonctions les présidens et les secrétaires des comités de
quartier, auxquels on adjoignait trois délégués par quartier, élus
spécialement à cet effet, toujours en meeting public. Seize quar-
tiers à cinq délégués; soit 80 membres, qui pouvaient s'en
adjoindre eux-mêmes encore 30 : au total, HO. Les. Cent Dix
formaient le pouvoir exécutif de l'Association, et ils partici-
paient en outre aux délibérations dQ son pouvoir législatif, le
Comité général, composé premièrement d'eux-mêmes et deuxième-
ment de 480 membres, 30 par quartier, élus dans la forme ordi-
naire, c'est-à-dire en réunion plénière. Troisième et suprême
degré : cette Assemblée délibérante et quasi législative, le Comité
général, nommait un bureau composé de quatre personnes; de
son côté, le Comité exécutif des Cent Dix désignait sept de ses
membres, et l'on formait ainsi le Sous- comité directeur des
Onze.
Cette combinaison, donnons-lui son nom, cette oligarchie de
594 personnes (110 membres du Comité exécutif central,
480 membres de l'Assemblée délibérante, et les 4 membres du
bureau comptés comme surnuméraires) est devenue populaire,
dit M. Ostrogorski (1), sous le nom des Six Cents. « C'était en
eux que la démocratie de Birmingham était censée s'incarner.
On déclarait remettre en leurs mains la direction du parti libéral
parce qu'on avait confiance dans le peuple. En fait, la confiance
ne fut pas si illimitée qu'on voulait le faire croire. Déjà la sa-
vante constitution de l'Association contenait quelques mesures
de précaution contre « le peuple. » Les pouvoirs constitués de
l'Association n'émanaient pas directement de lui. Les Six Cents
nommaient seulement 4 membres sur 11 du Comité directeur;
les deux tiers de celui-ci étaient nommés par le Comité exécutif,
qui était lui-même un corps en partie cooptatif. En effet, 30 de
ses membres étaient choisis par les 80 membres élus, et, parmi
(1) Ouvrage cité, I, 155.
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 895
ces derniers, deux cinquièmes tenaient leur nomination des
comités de quartier, où les membres cooptés étaient en nombre
illimité. Certes, si les Assemblées de quartiers, qui se trouvaient
à la base de l'organisation, nommaient des délégués d'une indé-
pendance farouche, tout dessein de les manier d'en haut aurait
échoué. L'habileté des organisateurs en chef fut précisément de
se rendre maîtres des Assemblées de quartiers et de leur faire
élire des délégués sur lesquels ils pouvaient compter. »
A bien y regarder, c'est donc la captation de la force popu-
laire, par une poignée de meneurs, au moyen d'un Comité cen-
tral et de Comités de quartier, qui n'ont que l'apparence de la
délégation populaire et ne sont par conséquent qu'une apparence
du peuple. Mais ces meneurs sont eux-mêmes menés. Dans le
cas, que nous examinons, de l'Association libérale de Birmin-
gham, c'est le « tireur de ficelles, » M. Schnadhorst, et le tireur
de ficelles de ce tireur de ficelles, son patron, son imprésario,
l'entrepreneur du spectacle et l'auteur de la pièce, M. Cham-
berlain, qui sont les vrais meneurs ; et ce cas vaut pour tous les
autres. Cependant, la force captée, il faut d'abord la discipliner,
et l'on n'y réussit que par l'obéissance passive. On transpose,
de la famille ou de la caste au comité formé en clan politique,
l'ancienne maxime de lord Monmouth : « Non, monsieur, vous
voterez avec nous, avec les vôtres; » maintenant on dit: c< Votez
comme on vous l'indique ; » mais c'est la même chose qu'on dit,
et on ne la dit pas moins impérieusement.
D'autre part, s'il est nécessaire de discipliner la force afin
de n'en laisser rien perdre, il l'est tout autant de l'augmenter^
puisqu'une force qui ne s'accroît pas s use par là même; or, la
seule manière d'augmenter une force d'opinion, c'est la propa-
gande. Propagande acharnée, du reste, et parfois furieuse; obs-
tinée à suivre les voies de droit, et hardie à se jeter au besoin
dans les chemins de traverse, pourvu qu'ils conduisent au but;
respectueuse de la légalité tant qu'elle le peut, médiocrement
scrupuleuse dès qu'elle y gagne, réglée surtout par et pour lo
succès; prompte à emprunter, quand il dépend de son initiative,
tous les procédés connus et à en inventer d'inconnus jusqu'alors.
Mettre les électeurs en contact entre eux, prendre le contact
avec eux; une fois qu'ils y sont et une fois qu'on y est, les y
maintenir, s'y maintenir; la masse dressée, l'agiter, la remuer;
faire passer au travers l'étincelle, la vibration, la secousse: à
896 REVUE DES DEUX MONDES.
tout instant, si grande et si pesante qu'elle soit, l'avoir, cok..
on dit, « dans la main » et, au bon moment, la lancer toute d'
seul effort, d'un seul élan; c'est le comble de l'art et le combl
des vœux du moderne démagogue, dont M. Chamberlain est Ou
bel exemplaire.
Pour prendre et maintenir le contact, il a les réunions fré-
quentes, partielles et plénières, des comités de quartier et du
comité central; pour stimuler et entretenir le zèle, il a les publi-
cations de tout genre et de tout format : la brochure, la feuille
volante ou leaflet^ l'image, que savent lire même les illettrés;
pour soutenir et exalter la foi, il a ses fanatiques, prêts à foncer,
physiquement et matériellement, du poing et du pied, sur les
adversaires. Si ses réunions ne le satisfont qu'à demi, il envahit
et disperse celles des autres ; s'il convoque inutilement des élec-
teurs mous ou récalcitrans, qui ne se dérangent pas, il se dé-
range; dans l'obligation qu'il s'est faite de répandre le Coran de
son parti, si la montagne ne vient pas à lui, il va à la montagne;
il a sa troupe de lecturers^ conférenciers et missionnaires; il a
ses compagnies ambulantes, ses iravelling societies^ et son cha-
riot roulant, son travelling van, accessoire nouveau de la prédi-
cation politique que nous vîmes un jour apparaître, avec le
général Mac-Adaras, sur les routes de poussière et de soleil de
notre Midi : l'Illustre Plate-Forme, après l'Illustre Théâtre !
Tel était « le plan » de Birmingham, partout colporté par
M. Chamberlain, M. Schnadhorst et leurs auxiliaires ; et partout,
à l'imitation des Six Cents de Birmingham, se fondèrent des
« Centaines : » des Deux Cents, des Trois Cents, des Quatre Cents,
selon l'importance de la ville. Lorsqu'il y en eut à peu près par-
tout où il pouvait y en avoir, il arriva ce qui devait arriver; les
Associations libérales, ainsi foisonnant, furent instinctivement,
invinciblement poussées à se rejoindre, à se grouper, à se souder
en' une Fédération; toutes ces « Centaines » locales, à s'addi-
tionner en un Millier ou un Million national. Puis, l'organe appe-
lant la fonction, comme il y aurait une Fédération nationale des
Associations libérales, désormais aussi il y aurait une Convention
nationale du parti, qui serait un Parlement libre et libéral, —
entendez le Parlement libre du Parti libéral, — « en dehors de
la législature impériale, » en face du Parlement traditionnel et
constitutionnel, qui s'opposerait à lui et s'imposerait à lui, parce
qu'il serait élu, non pas comme lui, par un suffrage restreint,
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 897
mais par le suffrage universel (1). Une fois encore l'extension du
suffrage et la construction de la mécanique du parti se mon-
traient liées Tune à l'autre, sortant Tune de l'autre; et, cette
fois, l'organisation-type du parti voué à une action tout ensemble
parlementaire et extra-parlementaire allait être trouvée (qu'on se
rappelle ce qui vient d'être dit de l'Association libérale de Bir-
mingham) : assemblée générale, comité général, comité exécutif,
avec un Publication (lepartment, un « département des publi-
cations » pour la propagande, et des « assises nationales, » un
congrès annuel, pour le programme; comme personnel, choix
idéal, un secrétaire payé, habile et travailleur, un secrétaire ho-
noraire, intelligent et énergique, un président influent et riche:
I Mais tout cela, toute cette organisation de parti plaçait le
parti, par la main des Six Cents, dans la main des Onze et dès
Trois, et de l'Un, qui pouvait être, comme autrefois, le chef
parlementaire, mais qui pouvait très bien aussi être un autre qiio
le chef parlementaire. Et comme l'Association, — que dit-on?
la Fédération des Associations, — n'entendait pas demeurer con-
finée dans l'action électorale, ni s'interdire l'action plus spéci-
fiquement politique, la direction constante et quotidienne des
affaires publiques; comme elle prétendait au contraire désigner
et investir les chefs, dicter le programme, substituer sa disci-
pline à la discipline ancienne, c'était, en même temps qu'une con-
ception nouvelle du parti, qu'une construction nouvelle de la
mécanique du parti, un aménagement nouveau du régime parle-
mentaire, et peut-être un régime en réalité nouveau chassant
un régime qui n'était plus parlementaire que de nom, puisque
le chef pouvait être hors du Parlement, le programme arrêté et
la discipline imposée du dehors au dedans, le parti plus agissant
et plus puissant au dehors qu'au dedans ; que toutes choses étaient
donc renversées, retournées; et qu'en un mot, — le mot que nous
avons déjà employé, — la force, à présent, était au dehors.
III
A quel point les choses étaient retournées, on devait s'en aperce-
voir mieux encore quand, après la Conférence de 1877, d'où sortit
la Fédération des Associations libérales, et en attendant que d'un
(1) Conférence de Birmingham, 31 mai 1877. Discours de M. Joseph Cham-
berlain.
TOME XXI. — 1904, 57
i
898 REVUE DBS DEUX MONDES.
seul coup il se séparât d'elle, et du parti libéral, et de M. Glad'
stone, sur la question du ho^ne rule irlandais, en 1886, M. Cham
berlain aurait alTermi, jusqu'à en faire ce qu'on a appelé le
Caucus de Birmingham, le dessin de la machine qu'il avait ima«
ginée. Il en reprit un à lun et en consolida les principaux
rouages : la section de vote, décomposable par rues, elles-mêmes
décomposables en ilôts de maisons ; porte grande ouverte du four
où venaient, sans, autre condition que d'adhérer au parti, s'en-
goufifrer tous ceux qui voulaient, et le plus possible ; au-dessus,
l'association du quartier ou de la circonscription élue par tous
les membres des sections; au-dessus encore, le Comité exécutif
central, élu à son tour par les associations des quartiers; au-
dessus enfin, le Comité général, — la Centaine, — composé de dé-
légués de tous les quartiers ainsi que des présidens et secrétaires
des comités de quartier; tout à fait au sommet, dans la gloire, le
Sous-Comité directeur, les Onze, et, dans l'ombre, l'Unique.
Entre l'Unique et les Onze, entre Tombre et la gloire, dans la
discrétion propice du demi-jour, l'âme de la machine, le secré^
tfdre général, nommé par le comité et travaillant sous son inspi-
ration. Ce qu'il est pour le corps entier de l'Association, le secré-
taire de quartier l'est pour chacune des fractions qui le forment:
ordinairement artisan ou petit employé, il est censé élu par la
réunion de quartier, et il Test, en effet, dans la forme; mais, au
fend, il est « suggéré » à la réunion par le Comité directeur;
ce n'est qu'un fil de plus à l'un des doigts du « tireur de ficelles. »
Pourtant, secrétaire général et secrétaires de quartier, reliés
celui-là à ceux-ci, sont ici comme un appareil de circulation,
par où, du dehors au dedans, et du dedans au dehors, de bas en
haut et de haut en bas, court la force et coule la vie.
Mais cette vie, comme toute vie, entraîne ses misères, et,
comme toute force, cette force engendre ses servitudes. Ici, la
servitude est réciproque : du dehors au dedans, et du dedans au
dehors, de bas en haut et de haut en bas : double chaîne. L'élec-
teur appartient servilement au comité; mais le député, qui se
croit son maître,, ne lui appartient guère moins: à l'un et à
l'autre, la voix tranchante des Onze ou le chœur grondant des Six
Cents signifie brutalement : « Votez comme on vous le dit ! Si
vous ne le faites pas, nous cassons le fil, et vous tombez à plat,
pauvre pantin que vous êtes ! » C'est ainsi que l'omnipotence
tvrannique des comités, là où l'association politique devient en
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 899
vahissante, — et il est de sa nature de le devenir, on ne lui fait
que difficilement sa part, — déforme et fausse le régime repré-
sentatif, le mine, le vide, n'en laisse que la façade ou Tenveloppe.
Et c'est ainsi que le Caucus a rongé, en Angleterre même, le ré-
gime parlementaire. 11 'n'est pour ainsi dire pas un homme,
quels que soient son talent et ses services, qui puisse se vanter
d'échapper à ses tentatives, — un peu de plus, j'écrivais : à ses
tentacules. L'homme politique, saisi et ligotté par le Caucus,
doit alors se résoudre à l'un de ces trois partis : ou se soumettre
au Comité, ou le briser, ou se laisser briser par lui. On en sait
d'illustres exemples : il y en a deux qui disent tout, celui de
W. E. Forster à Bradford et celui de Joseph Cowen à New-
castle.
(( Forster représentait Bradford au Parlement depuis déjà
dix-huit ans. Porté à la Chambre par sa notoriété locale, il s'y
fit en peu de temps une grande place, et passa bientôt au pre-
mier rang des hommes d'Etat du parti libéral. L'éclat de sa car-
rière politique, rejaillissant sur la ville qu'il représentait, for-
tifia les sentîmens de dévouement et d'afTection qui l'unissaient
du premier jour à ses électeurs. Mais, depuis quelque temps, une
petite fraction du corps électoral, animée de passions religieuses,
avait voué à Forster une haine implacable. Elle ne lui pardon-
nait pas le rôle qu'il avait joué, comme ministre de Tlnstruotion
publique du premier cabinet Gladstone (1868-1874), dans la créa-
tion d'un système d'enseignement populaire. » Néanmoins, après
la retraite de Gladstone, Forster restait, à côté du nouveau chef
du parti, lord Hartinglon, « l'homme d'Etat le plus marquant
du parti libéral. »
Sur ces entrefaites, Bradford se donna un caucus à l'instar de
Birmingham, et ses Trois Cents « incorporèrent, en 1878, dans
les statuts de leur association toute la doctrine, écrite et non
écrite, » de la Mecque anglaise où venait de se révéler l'isla-
misme politique de M. Chamberlain. Le § 15 de ces statuts portait
que : « il serait exigé de quiconque proposait un candidat pour
représenter la ville au Parlement qu'il assurât au comité général
de l'Association, — aux Trois Cents, — après en avoir obtenu
le consentement dudit candidat, — que celui-ci se soumettrait
aux décisions de T Association. » Naturellement, W. E. Forster
commença par s'y refuser : « Je ne peux pas, répondit-il, recon-
naître une règle qui, ne fût-ce qu'en théorie, permet à une Asso-
900 REVUK DES DEUX MONDES.
ciation de s'interposer entre moi et un collège électoral que je
représente depuis si longtemps. Je suis député pour la ville, et
je ne peux pas considérer comme correct de me faire le manda-
taire ou le délégué d'une organisation quelconque existant dans
la circonscription, si importante soit-elfe et si complet que soit
mon accord avec elle sur les questions politiques. »
Les Trois Cents ne furent point embarrassés de ce scrupule,
pourtant si légitime, et à ce raisonnement, si bien fondé en
logique et en droit, leur président répliqua en leur nom « qu'en
face d'un candidat qui se permettait d'ignorer ou de contrecarrer
les décisions du parti pour suivre son intérêt personnel, son de-
voir à lui, président, était de soutenir l'Association; qu'un candi-
dat n'avait pas le droit d'en appeler à l'ensemble du corps élec-
toral; qu'il devait obéissance à son parti et à son comité dûment
nommé; et que, si Forster se respectait, il s'inclinerait devant la
règle énoncée dans le § 15. »
Le plus beau, c'est que ce même président avouait volontiers
qu'entre Forster et l'Association, il n'existait d'ailleurs, à ce mo-
ment, aucune divergence d'opinions. Il ne s'agissait donc que
d'une question de principe, d'un acte .de foi ou d'obéissance. On
ne demandait à Forster que de réciter la fatiha : « Il n'y a de
Dieu que l'Association, et X... est le prophète de l'Association. »
Qui ne prononce pas cette formule est infidèle, et qui est infi-
dèle sera exterminé. M. Schnadhorst, de Birmingham, l'enten-
dait au sens strict : « John Bright lui-même, disait-il, aurait à
briguer l'honneur d'être adopté par l'organisation du parti, et à
courir le risque d'être accepté ou rejeté par elle. »
Cependant, la querelle de Forster et du Caucus de Bradford
occupait* toute l'Angleterre. La presse prenait position pour le
député ou pour le Comité : « Si un honime public tel que Forster,
faisait remarquer le TimeSy peut être forcé de passer sous le joug
de l'Association, que faut-il attendre de la plupart des hommes
politiques, moins en vue et moins indépendans? » Quant à la
.ville elle-même de Bradford, elle était en révolution : « Forster
comptait dans sa circonscription électorale de nombreux amis,
des admirateurs. Le Caucus s'appliqua à détacher de Forster ses
partisans, à lui aliéner l'affection des masses et à faire le vide
autour de lui. Une violente campagne fut ouverte, on le dénon-
çait de maison en maison, on le stigmatisait dans les meetings
comme un traître à la cause du libéralisme. Le mot d'ordre donné
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 901
par les chefs du Gaucus fut relevé dans les réunions de quartiers
par de braves gens qui pensaient qu'il s'agissait en effet du
triomphe de la cause populaire et tonnaient à qui mieux mieux
contre Forster. Sa ferme attitude lui valut de nombreuses sym-
pathies dans le pays ; des hommes politiques de tous les partis
le félicitaient et le remerciaient de combattre le bon combat. »
Gladstone offrit son arbitrage, que, respectueusement, Forster
déclina, parce qu'il n'y avait pas là, suivant lui, matière à un ar-
bitrage. A la fin, pourtant, le Gaucus et lui, transigèrent. On
remplaça, dans le texte du § 15 en litige, les termes impératifs :
sera exigée par les termes facultatifs : pourra être exigé; et
Forster, en retour, « consentit à être adopté par l'Association.
A la vérité, la concession faite par le Gaucus n'était pas bien
grande, et ce fut plutôt Forster qui céda. Toute sa fermeté s'était
épuisée dans les protestations solennelles et les nobles déclara-
tions (1). » -
Joseph Gowen ne céda pas, mais il fut brisé. Gowen était un
radical, un vrai radical, s'il en fut, et même un peu mieux, un
radical-socialiste, ou socialisant. Industriel, propriétaire d'usines,
il avait introduit chez lui et autour de lui l'usage des sociétés
coopératives, des bibliothèques ouvrières, des cours, des confé-
rences; rien ne se faisait pour le bien-être moral et matériel du
peuple qu'il n'en fût par son argent et qu'il n y fût de sa per-
sonne. Newcastle Tavait envoyé à la Chambre, après vingt-cinq
ans de cette vie toute au travail et toute à tous, en 1874. Il s'y
était bientôt révélé « comme un des plus grands orateurs que
l'Angleterre cçntemporaine ait produits. Mais, en même temps,
il se montra incapable de suivre le mot d'ordre d'un parti ou de
qui que ce fût. Quand les conservateurs lui semblaient avoir tort,
il leur donnait tort; quand ils lui paraissaient être dans la bonne
voie, il leur donnait raison. Que, d'un côté de la Ghambre, on
ait toujours raison et, de l'autre côté, toujours tort, cela lui ap-
paraissait comme une convention mensongère et souvent néfaste. »
De même, quoique radical, Gowen ne donnait pas toujours raison
aux libéraux, et il leur donnait tort quand ils avaient tort. Il n'ap-
prouvait, par exemple, ni la politique irlandaise ni la politique
égyptienne de Gladstone, alors que le gros du parti gardait le
silence et emboîtait le pas.
(1) Ostrogorski, ouvrage cité, I, 186-188.
902 REVUE' DES DEUX MONDES.
« Depuis quelque temps déjà, la situation d'un membre in
pendant de la Chambre des communes étaijt devenue délicaie,
depuis qu'après l'entrée des masses sur la scène politique, (en
1868, à la suite de la troisième réforme électorale), on avait, des
deux côtés, resserré les rangs. Deux grandes armées s'étaient re-
formées avec deux chefs puissans, Gladstone et Disraeli, dont la
lutte avait pris le caractère d'un duel, d'un combat épiqpe. Pour-
tant une personnalité puissante, qui aurait pris une ptace à pari
dans l'enceinte parlementaire, ne pourrait-elle pas s'y maintenir,
en s'appuyant sur la confiance de ses concitoyens méritée par un
vrai dévouement à la cause du peuple; en s'appuyant précisément
sur les masses qui fournissent la chair à canon politique; en fai-
sant appel, pour ainsi dire, de la faiblesse de la démocratie à$a
force? L'attitude de Gowen posait cette question. Le Caucusse
i^hargea d y répondre. »
La section de Newcastle ouvrit le feu contre Joseph Gowen.
Cependant, comme elle savait son influence dans tout le pays de
Tyne, elle n'alla point jusqu'à lui opposer un candidat aux élec-
tions de 1880; elle se contenta provisoirement de vouloir en faire
«on candidat, de vouloir l'amener à recevoir, à tenir d'elle son
^iège, et à prêter aux Comités serment d'hommage et d'allégeance.
Cowen estima que ce serment, il n'était ni de sa dignité de le
prêter, ni de l'intérêt du régime parlementaire qu'il le prêtât. 11
fut quand même réélu cette fois encore (1880). Mais, lorsqu'en
1882, un des deux sièges auxquels Newcastle a droit devint va-
cant par démission, il fut offert à M. John Morley. Le brillant
<5ritique ne fit point, aux exigences du Caucus^ les difficultés
que, plus que tout autre, il eût été en droit de faire. Plus que
tout autre, il eût pu, sinon imposer ses conditions, du moins ne
pas accepter celles des comités : il les accepta, et il passa. Son
succès ne fit que rendre le Caucus plus intolérant et plus intrai-
table, que l'exciter particulièrement contre cet indiscipliné, contre
•cet orgueilleux de Cowen. Eh quoi ! ce qu'un John Morley ne
trouvait pas au-dessous de lui, Joseph Cowen le repoussait dé-
daigneusement ! Dès lors, séances des « centaines » et réunions
publiques, accusations, insinuations, « résolutions de blâme,
d'indignation, de flétrissure ; » guerre déclarée et lutte sourde :
coups d'épée par devant et coups de couteau par <lerrière : le
Caucus, enragé, « bat la ville en tous sens, faisant appel à toutes
les susceptibilités, à tous les préjugés, à toutes les haines. »
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 903
Viennent les élections de 1885. On pourchasse Cowen, on le
harcèle, on le traque. Il fait tète. En vain on espère Taccabler
sous une grêle de questions. A toutes, invariablement, imper-
turbahlement, il oppose les principes, comme s'il ne s'agissait
en cette occasion, — et il ne s'agit en effet, — ni.de Joseph
Cowen, ni de tel ou tel, mais de quelque chose de plus haut ou
de plus général, des rapports du député et des électeurs, des obli-
gations de parti, des organisations politiques. « Je résumerai,
dit-il, en une ou deux phrases nos divergences : moi, je mets au
premier plan les principes libéraux ; eux, le parti libéral ; à moi,
ce sont les mesures qui importent; à eux, ce sont les personnes.
Voilà où est toute la querelle. » Et ailleurs : :< Le parti est sim-
plement un moyen pour arriver à une fin, ce n'est pas la fin. Des
leaders sont bons à leur place, mais aucun d'eux n'est infaillible,
et je ne remettrai mon jugement sur des questions de principes
à aucun homme, si puissant qu'il soit, ni à aucun groupe
d'hommes, si nombreux qu'ils soient. »
En attendant, « la querelle, » comme disait Cowen, s'élar-
gissait et s'étendait : elle devenait la querelle de tous les comités
contre tous les indépendans; elle s'abaissait et s'envenimait ou
s'embourbait aussi : des sommets où Joseph Cowen se réfugiait
dans la pure doctrine, on s'efforçait de le précipiter au ruisseau ;
on l'attaquait dans les rues, on lui jetait de la boue et des
pierres : les chefs mêmes du Caucus en étaient désolés et hon^
teux; mais ils avaient démuselé la bête, et ne pouvaient plus
l'empêcher de mordre. Au scrutin, malgré tout, Cowen arriva en
tête de liste, mais trop de voix lui manquaient, trop de défec-
tions Tatteignaient au cœur : à la dissolution de 1886, il se retira.
Et, pour justifier sa retraite, il prononça le mot décisif, le mot
définitif : entre son parti et sa conscience, revendiquant le droii
de préférer sa conscience, il s'écriait : « Cette conduite à mon
égard (la persécution mesquine et tracassière du Caucus) ne me
préoccupait pas beaucoup, tant qu'elle était celle d'un groupe de
zélateurs bilieux du parti. Mais, aux dernières élections, elle a
été approuvée par plus de sept mille électeurs qui ont voté contre
moi et dont quelques-uns ont poussé leur opposition jusqu'à
commettre contre ma personne des actes de violence que je n'ai
certes pas oubliés, ni (je le crains) pardonnes. Après une pareille
démonstration, il n'y avait pas, pour un homme d'honneur,
d'autre parti à prendre que la retraite. Je suis prêt à faire mon
904 REVUE DES DEUX MONDES.
devoir dans n'importe quelle situation, élevée ou humble, à la-
quelle mes concitoyens peuvent m'appeler, mais je ne suis pas
obligé de devenir l'esclave d'un parti ou de me soumettre à des
persécutions haineuses sans que cela leur profite. Ce que le Cou-
eus demande, c'est une machine politique. Je suis un homme, et
non une machine (1). »
C'est bien, en vérité, une machine politique que le Caucus
demande. Machine lui-même, il ne veut au-dessus, autour, et
au-dessous de lui que des machines. Certes, les prétentions
qu'émettent les Associations politiques sont énormes ; et cepen-
dant il faut convenir que, dans l'extrême rigueur logique du gou-
vernement du parti, elles ne sont point sans quelque fondement.
Le point faible du droit des Comités est l'irrégularité de leur in-
vestiture, et la part d'usurpation qu'il y a toujours à leur ori-
gine. Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, de ce qu'ils prétendent et de la
légitimité des raisons qu'ils peuvent avoir de le prétendre, ils
tendent en .fait à remplacer par « l'action accidentée de corps
extra-constitutionnels le fonctionnement régulier d'organes
établis. » Au moins tendent-ils à remplacer le parlementarisme
classique par une espèce de néo-parlementarisme, où le rôle du
Parlement lui-même serait très réduit, son initiative très res-
treinte ; à remplacer surtout les anciens chefs de parti, pris dans
le Parlement, par des chefs nouveaux pris hors du Parlement ou
qui ne soient au dedans que des émissaires, des commissaires,
et presque des commissionnaires du dehors. Ainsi M. Chamber-
lain, après 1886, lorsqu'il faisait partie du Cabinet, a été dans le
ministère le leader délégué du Caucus, de l'Association extra-
parlementaire, beaucoup plus que le chef parlementaire de la
majorité parlementaire. Et c'est, en ce sens, un déplacement de la
puissance politique; mais ce n'est pas le seul. Comme le « tireur
de ficelles » a détrôné le leader, l'Association, le Comité, le
Caucus ont diminué la Chambre, l'ont décapitée, l'ont frappée
d'une véritable diminutio capitis, en lui envoyant toutes faites
ses décisions, qui sont plutôt les leurs, et en la transformant par
là en une simple Chambre d'enregistrement. Ne les a-t-on pas
vus intervenir jusque dans une question de règlement inté-
rieur?
En somme, le Caucus fausse absolument le régime parlemen-
(1) Ostrogorski, ouvrage cité, I, 218-223.
COMMENT ON CAPtE LE SUFFRAGE Et LE POUVOIR. 905
taire, et l'atteint dans ses conditions mêmes, dont Tune est, selon
Bagehot, « Tindépendance des représentans » et l'autre « Tespril
de modération. » Avec le Caucus, dans le système nouveau, la
grande qualité du représentant n'est plus l'indépendance ; c'est,
au contraire, l'orthodoxie étroite, qui croit, qui ne discute pas;
et, de même qu'il y eut un conformisme religieux, il y a un con-
formisme politique, auquel on a donné tout justement ce nom :
conformity. Les tables de la loi, ce sont les résolutions, les
ordres du Caucus : il n'est de foi que de les connaître, et de salut
que de les exécuter.
D'autre part, la seconde vertu du parfait représentant sui-
vant le modèle antique, la modération, disparaît sous l'effort de
surenchère que le Caucus impose à ses candidats. Et c'est de la
sorte « que le ton radical du personnel parlementaire s'est élevé
brusquement, durant les quinze dernières années, au-dessus du
niveau de la moyenne du corps électoral et que s'est produit ce
nouveau type de député anglais toujours prêt à marcher de
Tavant sans savoir au juste où il va et où il s'arrêtera, ou même
s'il s'arrêtera (1). » Il ne va pas tout à fait jusqu'à promettre,
comme la légende veut qu'on l'ait fait ailleurs, « la suppression
de la lune rousse, » mais pas bien loin. « Vous engagez-vous,
— demandait-on un jour en réunion publique à l'un de ces
l;iommes à qui les engagemens ne (coûtent pas, — vous engagez-
vous à voter pour l'abrogation des dispositions du chapitre XX
du second livre de Moïse? — Certainement, s'empressa-t-il de
répondre, sans même avoir saisi la fin de la phrase, je n'hési-
terai pas! » Un fou rire éclata dans la salle. « Qu'est-ce donc?
interrogea le politicien, un peu démonté, en se penchant vers le
président. — Mais rien, fit l'autre placidement. Vous venez de
prendre l'engagement de faire abroger les dix commandemens.
Voilà tout. »
Le Caucus fausse encore le régime parlementaire en ce que,
au lieu que les députés, comme des chefs de clan, amènent leurs
contingens au leader, c'est le leader ou le « tireur de ficelles, »
le wire-pullery du Caucus qui leur fournit leurs troupes, et qui
les leur tient attachées. Il le fausse enfin, en ce qu'il fausse l'ex-
pression de Topinion publique et qu'en même temps qu'il sub-
stitue son autorité à Tautorité du Parlement, il substitue ses
(i) Ostrogorski, ouvrage cité, I, 569.
906 REVUE DES DEUX MONDES.
volontés à la volonté populaire, dont il ne s'inspire que dans
mesure où il ne saurait la contrarier sans perdre son crédit. Ol
le surprend là en plein travail de captation, de canalisation et
^ d'appropriation de la force. On voit la « machine » en action, et
Ton peut suivre cette action en ses effets.
Je dis et je répète à dessein la « machine; » aussi longtemps
que, sérieusement ou plaisamment, on s'obstinera à m'oppoôer
que ce n'est qu'une métaphore, — et tant qu'on ne m'aura pas
enseigné comment on peut traduire des idées et des faits sans se
servir ni de mots ni d'images, — aussi longtemps je répéterai
qu'à l'extension du droit de vote, à l'introduction du suffrage
universel, a correspondu, par une espèce d'application du machi-
nisme à la politique, une sorte de manipulation mécanique de la
démocratie, en vue de la production industrielle de l'opinion,
au moyen et au profit du mécanicien ou du chauffeur : — le poli-
ticien professionnel.
Si l'exemple de l'Angleterre ne l'avait déjà montré avec une
clarté suffisante, l'exemple des États-Unis le montrerait en un
coup de lumière tellement cru et brutal, que les pires aveugles, les
aveugles volontaires eux-mêmes, seraient obligés d'ouvrir les yeux.
IV
L'Amérique fait tout en grand, et le grand, là-bas, ne s'arrête
qu'au monstrueux. Villes, fortunes, institutions, parties de très
petits commencemens, y sont, par une croissance extrêmement
rapide, susceptibles de développemens indéfinis. Telle capitale
d'Etat n'était naguère qu'un assemblage improvisé de qpiatre
baracpies de planches, au croisement de deux chemins, qili
n'étaient que des fondrières : tel « roi » de l'industrie ou de la
finance a débuté comme télégraphiste ou comme graisseur de
roues dans une compagnie de chemins de fer, dont il préside
maintenant, avec un énorine paquet de titres, le conseil d'admi-
nistration. La société américaine, aux États-Unis, est une im-
mense champignonnière : parmi les champignons qui, sur cette
couche d'une fécondité incomparable, atteignent en une nuit une
taille gigantescpie, il serait étonnant qu'il n'y en eût pas quelques-
uns de vénéneux ; mais d'être vénéneux ne les empêche pas de
pousser: le mal, comme le bien, par delà l'Océan, s'exagère hors
de toute proportion.
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 907
Ainsi du Caucus, dont les défauts vont devenir ici des vices,
les prétentions, une tyrannie insupportable, la puissance, un
despotisme sans limites. Pour lui aussi, il est aisé de remonter,
— ce n'est pas si loin, — à ses commencemens, qui furent très
petits. On en trouverait le germe ou la semence dans les comités
de correspondance qui se formèrent un peu partout au moment
de la guerre d'Indépendance ; plus tard, et en tant que Caucus,
il fut d'abord officiel, n'étant que le Congrès délibérant séance
close; puis mixte, à la fois parlementaire et extra-parlementaire;
pour finir, extra-parlementaire surtout, mais se prolongeant et
aboutissant, par des voies de lui connues, à l'intérieur du Par-
lement.
Une partie de sa force lui vint de bonne heure de ce sentiment
généralement répandu que la politique est un combat ; qu'un
parti politique est une armée ; que le devoir est de « faire face
à l'ennemi, » de faire passer avant tout, de préférer à tout et
presque de se préférer à soi-même, en tout cas de préférer & ses
sympathies et à ses antipathies « l'intérêt du parti, la cause sou-
veraine du parti. » Mais, si le parti est une armée, à cette armée
il faut des cadres ; et, si la politique est un combat, pour ce
combat, il faut un plan : iJ faut donc une organisation. Organi-
sation d'autant plus serrée et solide que l'armée devait opérer,
que le combat devait se livrer sur un territoire immense qui, sans
cesse s'élargissait encore : c'est ce' qui fait qu'on a pu dire que
chaque progrès dans la vie des partis américains a été déterminé
par l'extension des moyens de communication ; évidemment; et
la difficulté de mobiliser l'armée et de diriger le combat aug-
mentait auparavant, en quelque sorte avec le carré des distances.
Mais, les élections étant très nombreuses et très, fréquentes,
l'armée était pour ainsi dire continuellement à la bataille ou à
la manœuvre : ses cadres ne pouvaient guère, en conséquence,
être composés que de gens qui n'auraient pas autre chose à faire,
qui vivraient de le faire, et qui, en le faisant pour vivre, donne-
raient naissance à une classe de politiciens professionnels.
Aux bas-officiers ou sous-ofiîciers on ne demandait d'ailleurs
point d'aptitudes ni d'études spéciales. C'était assez qu'ils fussent
capables de crier tous, au signal, en mesure et d'une seule voix:
Hurrah for Jackson! ou : Tippecanoe and Tyler tool comme, chez
nous, on crie : A bas la calotte ! et (nouveau style) : La calotte,
hou, hou! On ne leur demandait pas non plus d'avoir de la déli-
908 REVUE DES DEUX MONDES.
catesse, et peut-être leur eût-on plutôt demandé de nen
avoir trop. En tout cas, Tesprit public s'accoutuma bien vile
ce qu'ils n'en eussent guère : « Ce qui aurait' choqué toute la se
ciété, il y a quelques années, écrivait Galhoun, maintenant o;
s'en aperçoit à peine. » Ces professionnels de la politique eurent,
en peu de temps, fait contracter à la République américaine non
seulement de mauvaises manières, mais de mauvaises mœurs.
Non seulement les réunions publiques furent « faites » et, si Ton
ose le dire, « truquées, » — comme chez nous ; — non seulement,
— comme chez nous, — on y discuta « à coups de poing, » et, —
comme chez nous encore, — non seulement on ne se fatigua pas
à poursuivre la parfaite correction des listes électorales, estimant
sans doute, ainsi qu'il le fut confessé à la tribune française en
1898, que « tout est bon qui réussit, » injures, calomnies, chan-
tage, falsifications et fraudes ; mais il y eut pis, car il peut y
avoir pis ! et l'État fut mis en coupe réglée.
Les associations politiques, ou, pour réserver toutes excep-
tions honorables, des associations politiques se constituèrent à
l'effet d'exploiter le riche et tentant domaine de l'Union. Le
système entier, constitutionnel, législatif et administratif, se
prêtait du reste, malheureusement, à ces entreprises blâmables ;
et une pratique défectueuse aggravait chaque jour l'inconvénient
du système. En haut, « l'activité du Congrès se concentrait gra-
duellement dans de nombreux comités secrets qui préparaient
toute la besogne des séances publiques au point de faire d'elles
une simple parade. » Quant au Sénat, on sait que la Constitu-
tion fédérale lui attribue une part importante dans la nomination
des fonctionnaires, et que son rôle, déjà illogique en ce point, est
rendu d'autant plus dangereux par le manque de publicité (1).
Toute la législation et toutes les nominations tombaient de la
sorte aux mains non pas même du Congrès et du Sénat, mais de
comités du Congrès et du Sénat, aux mains de certains repré-
sentans et de certains sénateurs, dont le Président ne pouvait
que contresigner les choix : ce que fit, entre autres, Lincoln, et
contre quoi Hayes et M. Cleveland tentèrent, à peu près en vain,
de s'insurger.
(1) Ostrogorski, ouvrage cité, II, 125-126. — Cf. James Bryce, la RépuUique
américaine, traduction française, t. 111; James H. Hopkins, A History of poliiical
parties in the United States; Jotin S. Hittell, Refoim or Révolution ? notamment,
ch. m, the Spoils, p. 94-181.
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 909
Mais ces choix de personnes que représentans .ou sénateurs
inspiraient au Président et lui imposaient presque, les associa-
tions politiques, les sociétés pour l'exploitation de TÉtat, les in-
spiraienty les imposaient aux sénateurs et représentans. Dans les
États particuliers, c'étaient les mêmes coutumes, les mômes
erremens que dans la Confédération, en sorte que partout ré-
gnaient le favoritisme et la délation ; que partout s'établissait,
s'installait en maîtresse une féodalité nouvelle, une féodalité
électorale, fondée et soutenue par la corruption ; puisque le
moyen le plus sûr d'inspirer aux comités eux-mêmes les choix
qu'ils imposaient aux représentans ou sénateurs, et ceux-ci au
Président, était, avec le service de paix et de guerre, du ban et
de l'arrière-ban, de payer, fonctionnaires en place ou candidats
aux places, le juste tribut, à titre, dans le premier cas, de prime
d'assurance, et, dans le second, de prix d'achat.
On a souvent décrit, — et nous ne décrirons pas à nouveau,
— « ces combinaisons de politiciens maraudeurs » que l'on a
nommées les Rings et qui, en Tammany Hall, touchèrent au su-
blime, — ou à l'intime, — du genre, s'il est difficile de descendre
plus bas dans l'exploitation de la crédulité et de la cupidité hu-
maines. On a dépeint ces fêtes bizarres, où « hommes, femmes
et enfans, déguisés en aborigènes, affublés de plumes, de queues
de daim, dansaient autour d'un m&t couronné d'un bonnet de
liberté et garni tout du long de tomahawks et autres accessoires
indiens, » qui furent les premières fêtes de Tammany, en com-
mémoration du chef indien légendaire, Tammany ou Tamma-
nend, « grand guerrier, prince généreux, sage insigne, père de
son peuple (1). » Comment, de Philadelphie à New- York, à Bal-
timore et ailleurs, ces sociétés gagnèrent de proche en proche,
et comment celle de New- York survécut, en subissant les plus
étranges transformations, nous n'avons pas non plus à le redire
ici. Rappelons seulement qu'elle avait été fondée en 1789 par un
tapissier irlandais, Mooney, « pour affirmer les idées démocra-
tiques en face de l'esprit d'exclusivisme aristocratique de prove-
nance anglaise, qui n'avait pas encore complètement disparu » et
« rallier par des liens indissolubles d amitié les frères améri-
cains connus par leur attachement aux droits politiques de la
nature humaine et aux libertés de la patrie. » Ce fut, d'abord,
(1) Le mot cauciLs lui-môme est également, croit-on, d'origine indienne.
910 REVUE DES DEUX MONDES
une société secrète, et, pour tout dire d'un mot, une frai
maçonnerie, avec des rites et une hiérarchie « à nomenclatuk^
indienne qui devait mettre en relief son caractère éminemment
américain : elle'était partagée en treize tribus, en nombre égal
à celui des États qui formèrent TUnion, et portant chacune un
nom d'animal : tigre, renard, loup, aigle, etc. Le comité direc-
teur de la société se composait de treize ^cA^ww (chefs) dont un
grand sachem ou « grand-père ; » un scagamore avait la charge
de maitre des cérémonies, et un wiskinskie s acquittait des fonc^
tions plus modestes de portier. Les membres s'appelaient
« braves; » le local où ils se réunissaient portait le nom de
wigwam (hutte, en indien). L'année était partagée en saisons
dès fleurs, des fruits, de la chasse, et des neiges, et chaque saison
divisée en lunes. »
Jeux innocens et, comme à l'ordinaire, appareil un , peu
puéril d'une association à ses débuts, patriotique et philan-
thropique sans hypocrisie ; mais tout de suite, dès 1800, la so-
ciété de Tammany commença à s'occuper de politique, et dl^
commença à s'en occuper par la fraude : h l'intention des caodi-
dàts républicains-démocrates qu'elle soutenait, elle se chargea de
procurer la franchise électorale à ceux qui ne la posséduent pas,
en faisant transférer à une seule personne les titres de propriété
de plusieurs jusqu'à concurrence de ceux exigés légaterment. Tout
cela resta cependant couvert d'apparences de respectabilité et
d*austérité puritaine, tant que la société ^e recruta parmi la
bourgeoisie moyenne et la petite bourgeoisie; mais, plus tard,
quand les élections furent décidément sa principale affaire, la
Tammany dut traîner après elle une « queue, » toujours plus
longue, « de gens qui, sans avoir été admis en qualité de mem-
bres de la société secrète, la suivaient dans les combats électo-
raux... appendice politique qui devint bientôt une excroissance
gangreneuse (1). »
La populace, le mob élément^ envahit et inonda Tammany
Hall. Groupés en « clubs » et en o bandes, » gangs, ou versés
dans les « compagnies libres de pompiers, » les contingensde
la Tammany furent ensuite réunis en associations d'arrondisse-
ment uniformes pour chacune des circonscriptions électorales de
la cité. Ces associations d'arrondissement relevaient d'un comité
(1) Ostrogoreki, ouvrage citéy II, 146.
W^'--
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIB 911
central qui possédait, sur toute l'organisation, des pouvoirs dis-
crétionnaires. Les membres des associations n'étaient admis
qu'après un triage rigoureux et devaient promettre une obéis-
sance absolue aux chefs de la Tammany, laquelle « se créa
ainsi une armée de mamelouks démocratiques, qui étayaient sur
des formes républicaines un véritable système de despotisme
exercé par une poignée d'hommes. » Despotisme envers l'adhé-
rent le plus humble, et despotisme non moins absolu envers le
représentant de l'ordre le plus élevé. La conformity anglaise prit
à New- York la forme de la party regularity ; mais, sous un vo-
cable ou sous l'autre, c'était toujours la fatiha la plus impérative
du Coran le plus intransigeant, d autant plus obéi qu'il promet-
tait à ses fidèles les biens de ce monde, qui leur étaient en effet
partagés.
L'objet de l'association politique fut si bien compris, si hau-
tement avoué, que l'on s'assembla non plus seulement par cir-
conscriptions électorales, mais par fonctions ou groupes dé
fonctions à pourvoir, ou, mieux, à enlever. Conventions de
quartier, de cité, ou de comté, furent en réalité des conventions
destinées à s'emparer de tel ou tel poste, que ce soit de haute
lutte ou « par doi et larcin subtilement fait. >) La composition
de certaines d'entre elles n'est ni plus ni moins que scandaleuse.
Voici, par exemple, une convention de comté (comté de Cook;
— Chicago, 1896) où, sur 723 délégués, figurèrent, outre 265 ca-
baretiers, — profession peut-être trop abondamment représentée,
tnais en elle-même point immorale, ni déshonorante, -—17 per-
sonnes jugées et 7 condamnées pour assassinat, 36 condamnées
pour vol avec effraction, 2 pickpockets, 7 tenanciers de tripot,
2 tenanciers de maisons de tolérance... etc. Faut«il s'étonner si
parfois de semblables compagnies élèvent aux emploii des sujets
tout à fait indignes? Et elles en éliraient plus encore, et de plus
indignes, si la convention n'était le plus souvent une réunioù
pour la forme et l'on peut bien dire & propos d'elle pour la
frime ; à laquelle le choix arrive tout fait des primaries^ k laquelle
on se contente de passer l'ardoise, le slaie, où les noms sont
écrits d'avance.
De là, pourtant, de conventions de cet acabit, sortent ces
boodle aldefmen, dont le sobriquet ne se peut traduire qu'en
argot, ces « conseillers du chopin^ » avec, autour d'eux, à leur
suite et, s'ils ne marchent pas, à leurs trousses, un essaim bour-
ff^l
912 REVUE DES DEUX MONDES.
donnant de strikers, de « maîtres-chanteurs, » qui, les uns et les
autres, obligent par instans à se demander si vraiment il reste
h un honnête homme tombé dans une pareille société autre chose
à faire qu'à prendre son revolver, et Ton s'émerveille que les
Américains en usent si modérément ! De là, ces élections an Par-
lement, ridicules ou révoltantes, qui font dire proverbialement :
« Vil comme un député ! » et, par elles, le pitoyable abaissement
du niveau de la valeur dans les Chambres, abaissement accéléré
encore par la règle de la rotation des emplois, — du changement
pour que tout le monde y goûte ! — appliquée aux élections lé-
gislatives comme au reste, et par cette autre règle de n'admettre
que Vavailable candidat, le candidat qui se prête complaisam-
ment à tout. C'est ce que les outsiders j — car le langage des
courses rend expressivement et vigoureusement le caractère de
cette politique qui se présente comme une épreuve de sport et
qui n'intéresse dans le citoyen que l'instinct de la lutte et du
jeu, — c'est donc ce que les outsiders , ou les chevaux sur les-
quels on ne compte pas, qui ne sont pas cotés, les dark horseSy
acceptent plus volontiers que ceux dont leur valeur et leur his-
toire devaient faire les grands favoris ; et c'est pourquoi les
outsiders et les dark horses sont, en retour, plus volontiers
acceptés des « entraîneurs, » des électeurs; c'est pourquoi, enfin,
il n'est pas rare qu'ils gagnent les plus belles courses, jusques
et yx compris la course présidentielle.
À Dieu ne plaise,, ayant renoncé à faire une fois de plus le
tableau des gabegies de Tammany Hall, qu'une fois de plus nous
allions faire le tableau de cette cérémonie tout ensemble bur-
lesque et solennelle qu'est, sous le régime du Caucus, une élec-
tion à la présidence ! Processions avec costumes, emblèmes et
insignes, qui sont un peu des mascarades et sont complètement
des impostures en ce qu'elles ont pour objet de tromper sur la
force réelle des partis, booms à l'mtérieur et à l'extérieur, tapage
orchestré, acclamations et imprécations, bans battus par une
claque et musique hurlée par un orphéon de sauvages, bruit
infernal qui tend à déchaîner et à exaspérer, avec la folie des
foules assemblées, leur rage d'imitation ; chocs violens d'ono-
matopées comme celles-ci :
Ho, ha, he ! who are we ?
OU encore :
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 913
Wahoo waugh! Wahoo waugk!
Billy Mac Kinley I Billy Mac KinUy !
attaques simulées d'épilepsie électorale qui ont pour but de pro-
voquer le break, la vraie crise, après laquelle, la victoire appe-
lant la victoire et le nombre entraînant le nombre, viendront le
stampedey — c'est V «accession » des conclaves, moins la gravité,
la dignité, la majesté, — et Télection définitive. Elle viendra,
cette élection bienheureuse, mais peut-être pas tout de suite
(plus elle est malaisée et dure, plus s'affirme l'importance des po-
liticiens): ne fallut-il pas 38 scrutins pour Garfield, 49 pour
Pierce, 52 pour Scott? Les conventions de district se comportent
en cela comme la convention nationale, et n'ai-je pas lu, — je
Tai même relu, tant j'ai eu de peine à le croire, — que récem-
ment, en 1897, dans l'État d'iowa, pour nommer un sénateur, il
a fallu plusieurs centaines de tours de scrutin ; et l'on y passa
plusieurs jours (1) !
Tout le territoire fédéral est, de l'Extrême-Est à l'Extrême-
Ouest, couvert d'un formidable réseau d'associations politiques
de taille et d'appétit variables : grands et petits Cattcus^ grands
et petits Rings; comités permanens ou temporaires, national,
congressionnel, d'État ou de comté, de village ou de district sco-
laire; clubs sédentaires ou ambulans [marching clubs); groupe-
mens par affinités d'origine ou de profession. Et l'association po-
litique, le syndicat de politiciens, entreprend, à forfait, c'est le
cas de le dire, tout ce qui concerne son état : la maison tient
tous les articles, depuis le discours de haute et sévère éloquence
jusqu'à l'entrefilet de journal difl^amatoire, depuis la note h faire
passer aux organes de presse jusqu'aux brochures, circulaires, et
papiers de propagande. Elle fournit, pour la campagne électo-
rale, depuis la polling list, la liste des électeurs revisée et
pointée après enquête sur leurs opinions, jusqu'aux accessoires
nécessaires à ce que ces estimables industriels eux-mêmes ap-
pellent <c le travail chinois, » the chinese business : le personnel
et le matériel que réclament les parties de plaisir offertes au
peuple souverain, rallys et barbecues, promenades et pique-
niques sur rherbe; depuis les accusations infamantes contre
l'adversaire [charges), les mensonges et les calomnies valables
quinze jours {campaign-lies), jusqu'aux pronostics suggestifs
(1) Ostrogorski, ouvrage cite, II, p. 22i.
TOMI XXI. — 1904. 58
914 .revue" DES DEUX MONDES.
{estimâtes ou claims) et aux paris ouverts, plus suggestifs encore.
La même maison ^ charge de ce qui est licite et de ce qui ne
lest pas : de faire respecter la loi, et de la tourner ou de la violer;
elle solde indifféremment les dépenses permises et les dépenses
interdites; indifféremment elle pratique le canvass, la visite i
domicile, — et le cooping ou le bottling, la <« mise en cage, » la
« mise en bouteille » des électeurs récalcitrans ; elle proche ia-
différemment le straight ticket, le vote en bloc pour la liste en-
tière, le split ticket, le « bulletin fendu, » le vote pour une partie
seulement de la liste, ou le « vote muet, » le dumb votty le sUq
at home vote, le « vote cpii garde la maison, » rdbstention.
Par ses bandes ou gangs, par ses clubs, par mille sociétés
qui guettent l'homme à tous les détours et à toutes les haltes de
sa vie, la Machine aspire et pompe la matière électorale, que
grossit incessamment, aux États-Unis, une continuelle alluvion;
elle l'amène au leader de quartier, qui Télève vers les henchmen,
les boys, le boss : d'un geste, grâce aux fils qu'ils tiennent ras-
semblés, les wire-pullers, les tireurs de ficelles, déclenchent et
mettent en marche cette machine, d'une incalculable puissance
et d'une inlassable docilité, qui n'est qu'eux,' et qui est tout. Peut-
être une association rivale, un autre parti, d'autres « tireurs de
ficelles, » lui opposeront-ils une autre machine, mais ce sera en-
core une machine, ce sera toujours la Machine; et il pourra
arriver que, quoique adverses, les deux machines coopèrent de
toute leur force contre l'ennemi commun : l'électeur qui leur
échappe ou le candidat qui prétend se passer d'elles.
Sous un régime comme celui-là, ce sont en effet de mauvais
citoyens que les citoyens indépendans. On les considère peu et
on les traite mal : professeurs, doctrinaires, théoriciens, contem-
plateurs d'étoiles, « pêcheurs de lune; » ou bien kickers, « sau-
vages, » rebelles à toute discipline et à tout ordre ; sorte de mal-
faiteurs publics ! Le devoir civique, c'est d'être « conforme, »
d'être « régulier, » d'être « harmonieux, » et de voter toujours
avec son parti. Aussi bien la politique n'est-elle pas chose « vul-
gaire » dont le better élément, dont les gens distingués doivent
s'écarter avec soin ? Il faut laisser cela aux gens qui ne sont point
rebutés d'une si basse besogne et qui n'ont d'ailleurs rien de
mieux à faire. Car la politique, qu'est-ce au fond, sinon une
querelle, un pugilat pour les dépouilles, la lutte des ins et des
outs, de ceux qui sont en place et de ceux qui n'y sont pas? Bon
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 915
pour les déclassés à « existence catilinaire » et U)s malheureux à
existence précaire ! Tout ce qu'un homme sérieux et bien posé
demande & la politique, c'est qu'elle ne s'occupe pas de lui, qui
ne s'occupe pas d'elle, et, pour « être tranquille, » au besoin il
paiera le prix de la paix, — price of the peace.
D'autres s'empareront des fonctions et en tireront profit,
sinon honneur; mais toute peine ne mérite-t-elle pas salaire et
n'est*ce pas justice de récompenser le zèle et le dévouement au
parti? Car on admet sans difficulté qu'entre la morale privée et
la morale d'État, il y en a une troisième, la morale de parti, la
morale de clan, et l'on fait presque moins de façons pour sup-
porter qu'il y en ait trois que pour avouer qu'il peut y en avoir
deux. Que si cette n^orale de parti, pratiquée sans retenue par
des politiciens sans vergogne, tourne à « l'exploitation indus-
trielle de la souveraineté populaire, » tant pis, on s'y résigne :
ne sait-on pas que « le gouvernement libre et le suffrage uni-»
verset sont des blagues? » Au surplus, tout n'est pas mauvais
dans la Machine, qui exerce, fût-ce électoralement, une espèce
de charité sociale. Et puis, en dernier ressort et en dernier re-
cours, la Constitution garantit les droits fondamentaux du ci-
toyen, et la Cour Suprême empêche que la Constitution devienne
lettre morte. Il y a donc un domaine réservé où le politicien ne
pénètre pas, où la Machine n'atteint pas; et cela suffit h l'Amé-
ricain, qui attend plus de lui-même que de l'État, plus de son
industrie que de la politique; mais, sauf ce petit coin, le politi-
cien est partout, la Machine est maîtresse de la démocratie.
Maltresse de la démocratie, la Machine a un maître : le mé-
canicien, qui, aux États-Unis, est le boss, L'étymologio du mol
dit sans ambages ce que c'est : le boss, du hollandais baas^ c'est
le « bourgeois, » le « patron ; » c'est, tout justement et tout plei-
nement, le « maître. » Le boss apparut pour la première fois là
où il devait apparaître, à Tammany Hall, comme une orchidée
sur un bois pourri. Imaginez un homme, le plus énergique de
tous et le plus habile èi manier ceux qui manient déjà, par goût ou
par métier, la pâte électorale ; s'il n'a qu'à « transformer en votes
et en mandats publics » l'attachement, inconditionnel jusqu'à la
servilité, qu'ont voué au parti tant d'adhérens «réguliers, »
916 REVUE DES DEUX MONDES.
« conformes, » « harmonieux; » cet homme, « hien qae'conse.
vant intactes extérieurement « les formes du gouvernement po
pulaire, aura vite fait d'accaparer en réalité tous les pouvoirs
publics et en réalité régnera sur la ville ou sur la nation. Il n'a
pas besoin pour cela d'être « d'une profondeur de desseins in-
croyable, » il n'a pas besoin d'être Cromwell, mais Danton seu-
lement : « De l'audace! toujours de l'audace! »
Ainsi le fameux Tweed ; ainsi son précurseur Fernando Wood,
qui mit debout la populace « et, en s'appuyant sur elle, devint le
dictateur de Tammany. Plusieurs fois maire de New-Yorifi| il
vendait aux enchères les emplois publics, en tes faisant payer,
argent comptant, 10 000, 20 000 et même 50000 dollars. Son astrr
pâlit devant celui de Tweed, et il accepta ^e ses mains, pour ses
vieux jours, un siège au Congrès des États-Unis. La brillante
carrière de Tweed fut prématurément interrompue ^par son in-
carcération, mais la dignité de boss ne resta pas longtemps va-
cante. Après un court interrègne, elle fut occupée par John
Kelly, qui, pendant de longues années, gouverna en autocrate
Tammany Hall et la cité, urbem et orbem, disposant des res-
sources de la ville, fixant son budget, décidant qui obtiendrait
les différens emplois municipaux, qui représenterait la cité à la
législature, qui serait nommé au Congrès, qui serait élu juge,
maire, conseiller municipal; comités administratifs, conventions
de parti désignant les candidats, ne faisaient qu'enregistrer ses
volontés, ses ordres. Après la mort de Kelly, sa dignité passa sans
trouble, sans secousse, comme dans ime monarchie où le droit
dynastique est bien réglé, à son lieutenant, qui est jusqu'à ce jour
le boss régnant de New- York (1). » Ainsi de plusieurs autres, dans
plusieurs autres villes, des boss d'État comme des boss de cité,
et des boss fédéraux, ou sénatoriaux, les Conkling, les CameroD,
les Chandler, les Morton du temps de Grant, et d'autres, —
d'autre temps, — comme des boss d'État et de cité.
« De même que l'Américain respectable marque au Caucus
quelque considération et lui reconnaît une manière de rôle de
charité sociale, en tout cas une utilité, de même il n'est pas sans
considération pour le boss, et par le motif, identique ou analogue,
que le boss fait une besogne dont, lui, il ne voudrait pas se
charger, et que, néanmoins, il regarde conmie nécessaire. Dans
(i) Ostrogorski, ouvi^age cile, II, 182.
COMMENT ON CAPTE LE SUFFRAGE ET LE POUVOIR. 917
une société, où la grande majorité des citoyens met ses préoccu-
pations à tout autre chose qu'à la politique, se désintéressant dé
tout ce qui n'est pas l'intérêt immédiat, des hommes du modèle
de ces boss « s'opposent par leurs qualités^ — et en effet, ce sont
« qualités » quand môme, — à la société en général ; ils en de-
viennent en quelque sorte les complémentaires (1). »
Bien plus; quand ils sont de taille, on fait mieux que de ne
pas les mépriser absolument; ils inspirent une espèce d'orgueil
national : on a, dans le secret de son âme, une façon d'être fier
de leurs exploits, pour lesquels on éprouve un peu de ce senti-
ment que les Florentins ou les Vénitiens du xv« et du xvi« siècle
éprouvaient devant un beau crime, c'est-à-dire devant un crime
artistement fait : Che bellezza! — Com'è bello! Ici, où l'on estime
plus la force que l'art, on pense plutôt : « Que c'est fort ! » Mais
\a pensée est, au fond, la même, et l'on pousse le boss jusqu'au
K héros, » jusqu'au « surhomme, » jusqu'au « prince. » L'un
des fédéralistes, Alexandre Hamilton, s'amusait beaucoup de la
phrase de Montesquieu sur « la vertu, » ressort des démocraties.'
Entendez « vertu » à l'italienne, virtù^ extrême virilité, virilité
plénière et débordante, « suryirilité; » ôtez-en toute qualification
morale, tout coefficient de bien ou de mal ; le précepte demeure
d'une vérité profonde : la virtù est le ressort de la démocratie;
il n'y a, dans la démocratie, de ressort que la viriù; l'homme
de virtù^ le « surhomme », le « héros », — tribun latin ou boss
américain, — est le « Prince » de la démocratie.
11 l'est fatalement. La Machine, inerte sans le mécanicien, ne
s'anime que par le boss; mais la démocratie, qui est toute et met
tout dans le régime électif, ne se meut que par la Machine. D'oii
le grand conflit qui déchire la vie politique des États modernes ;
conflit de l'élément mécanique et de l'élément psychologique :
d'une part, la discipline, l'obéissance, le mot d'ordie : « Votez
comme on vous le dit! » les cadres, la mécanique; d'autre parl^
la réflexion, l'éducation, la liberté, la volonté, la personnalité;
d'une part, la manipulation des passions; d'autre part, les ma-
nifestations de la raison; d'une part, le Caucus, la Machine, lo
Surhomme, le Prince; d'autre part, l'Homme et le Citoyen.
La vie politique des démocraties restera-t-cllc une série d'im-
pulsions électorales spasmodiques, provoquées et propagées mé-
(i) Ostrogorski, ouvrage cité, II, 403 et suiy.
918 REVUE DES DEUX MONDES.
rçaniquement, ou se déploiera-t-elle, se développera-t-elle on jo
en un tout organique, — an organisated whole^ — comme les
Américains eux-mômes le souhaitent? D'aussi pesantes masses
que les démocraties contemporaines pourront-elles être soulevées
.sans levier? L'éducation de ces démocraties serait-elle suffisante?
est-elle possible? Toute institution politique n'a*t-elle pas tou-
jours été, sera-t-elle toujours l'application d'une mécanique à la
société? La « double force d'intimidation sociale de la démo-
cratie, » tirée des lois et de l'opinion, ne servira-t-elle jamais qu'à
jintimider les gens honnêtes et tranquilles, au bénéfice des « ef-
frontés » qui brandissent « l'épouvantail de l'hétérodoxie poli-
(tique? » Ou, plus simplement, les braves gens se décideront-ils à
<6tre aussi hardis, aussi actifs, aussi intelligens que... les autres?
T ar-i-il des conditions du régime parlementaiife et de la démo-
cratie représentative, auxquelles rien ne puisse suppléer, en de^
hors desquelles il n'y ait que déformation, que caricature du ré-
gime parlementaire et de la démocratie, et quelles sont ces
conditions ? La suppression des partis permanens et leur rempla-
cement par des groupemens temporaires remédieraient-ils aux
maux ou à quelques-uns des maux que nous avons signalés? En
: France, particulièrement, et dans le moment où nous sommes,
faudrait-il en finir avec de vieux partis qui depuis quinze ou
*vingt ans durent par delà la mort, et en venir à des groupemens
temporaires, fondés en vue d'un seul objet, d'un but prochain et
défini, quitte à se renouveler, le but atteint, et à contracter de
nouveau pour un nouvel objet?
Gela fait beaucoup de questions, et ce sont de graves ques-
tions. Loin de chercher à les résoudre, nous ne voulons même
pas les poser aujourd'hui. Mais, si l'on pouvait toutes les ré-
sumer en une, qui serait à peu près : Y a-t-il un moyen pour
une démocratie de se passer de la Machine et du mécanicien?
alors je répondrais : Un seul moyen, peut-être. Je n'oserais dire
que « peut-être, » car il convient d'être prudent; mais — peut-être
r— y en a-t-il un : et c'est de « s'organiser. » La démocratie la
moins « mécanisée )> sera la démocratie la plus « organisée. ^
Charles Benoist.
POESIE
I
Je voudrais faire avec une pâte de fleurs
Des vers de langoureuse et glissante couleur,
Où la rose d'été, ToBillet et le troène
Répandraient leur arôme et leur douce migraine.
Des vers, qui seraient tels qpi'un parterre en juin
Où Ton marche en posant sur son cœur une main.
Où, las de la lumière et des herbes trop belles,
On soupire en rêvant sous de larges ombrelles.
Des vers, qui soient pareils à nos premiers jardins,
Quand, remuant le sable et les cailloux, soudain
^ Le paon traînait le beau feuillage de sa queue
Près de la mauve molle et des bourraches bleues.
Des vers, toujours gluans de sucre et de liqueurs,
Gomme le doux gosier des plus suaves fleurs,
Comme la patte aiguë et mince de Tabeille
Enduite de miel fin et de poudre vermeille,
Et comme le fruit chaud du tendre framboisier.
Qu'étant petite enfant, mon âme, vous baisiez.
Car vous aimiez déjà les choses de la vie,
Le matin odorant, la pelouse ravie,
' ^il^W^
920 REVUE DES DEUX MONDES.
Les rosiers emplis d'ombre et d'insectes légers,
L'inexprimable odeur du divin oranger,
Avec le cœur penchant et le fervent malaise
De sainte Catherine et de sainte Thérèse...
II
Mes maîns ont la douceur, la chaleur et l'éclat
Des mousses tièdes sous les fraises ;
Elles sont quelquefois comme un bol délicat
En porcelaine japonaise.
Pour avoir tant touché l^ choses des forêts
Avec des caresses légères,
Elles ont conservé dans leurs dessins secrets
Le corps des petites fougères.
Mes mains, pour le plaisir qu'avec vous je cherchais
En vous enfonçant dans des roses,
Vous êtes tous les jours comme deux beaux sachets
Oii l'odeur du monde repose.
Mais pour les durs tourmens que vous avez connus
En vous appuyant sur ma tête
Les soirs où notre cœur était saignant et nu,
Ah ! quelle peine vous me faites ;
Et vous serez un jour, mes douces mains, mes doigts,
Glacés comme la blanche opale.
Comme un morceau d'hiver qui meurt au fond des bois.
Et comme deux petites dalles.
Vous ne tiendrez plus rien, vous en qui le soleil
Se glissait et se plaisait d'être;
Vous qui jouiez avec l'aube et Tété vermeil
Sur le devant de la fenêtre.
POÉSIE. 921
Vous qui vous ouvriez comme un bourgeon étroit
Que Tété gonfle, écarte, écrase;
Qui fûtes pleines d'âme et d'orgueil, et parfois
Pleines de petites extases.
— Mes mains qui balancez Tazur, l'espoir, reffork
Comme des cloches bleues qui sonnent^
Et qui servez aussi la Gloire aux lèvres d'or,
La douce immortelle personne...
III
Été! sommeil, silence et doux bourdonnement.
Dans la chambre aux murs clairs, par le store charmant,
Le soleil abondant et large entre et dévie.
Instans où la vie est plus douce que la vie I
Où le cœur ne sait plus ce qu'il veut, ce qu'il doit,
Où Ton ne peut tenir son âme entre ses doigts.
Pas plus que l'ombre étroite en sa faible fumée
Ne peut garder l'Aurore amoureuse enfermée...
— Les ailes de Juillet palpitent au plafond,
Des danses de soleil se font et se défont
Sur les murs, sur les chers rideaux verts en cretonne,
Toute la chambre luit, et le parquet rayonne.
Près du divan, où l'air est tiède et i-eplié,
La fleur que l'on a prise au beau magnolier
Avec un fort parfum de pomme et de vervcyie
Épuise lentement le sucre de ses veines.
Hélas ! pourrez- vous bien durer pour nous toujours.
Parfaits enchantemens des étés doux et lourds,
Supplice du bonheur et des extases lentes.
Supplice d'être inerte et chaud comme des plantes.
Supplice de trop d'âme et de trop de clarté,
Eté! luxurieux et langoureux été.
Qui cachez votre plus alanguissante flèche
Dans cette odeur des nuits soudain calmes et fraîches...
922 REVUE DES DEUX MONDES.
IV
Je rêvais sous l'arceau de la nuit claire et lisse:
La Mort m*a pris le bras,
Elle m'a dit : Tu bois la vie et ses délices,
Et pourtant tu mourras.
Un étrange, effrayant et douloureux mystère
Gèlera tout ton sang...
Âh ! le bruit aplati et lourd que fait la terre
Quand un corps y descend.
On te laissera là ; peut-être la nuit même
De cet enterrement,
Sur toi qui fus si douce et d'une ardeur extrême,
Il pleuvra froidement,
Tu dormiras d'un long, épouvantable somme,
Qu'aucun songe n'émeut.
Tes yeux qui se couchaient dans le regard des hommes,
Seront seuls tous les deux.
Tes délicates mains où d'autres mains entrèrent
Pour de si vifs émois.
Sentiront s'infiltrer quelques grains de la terre
Par les fentes du bois.
Là-haut, sur la suave plaine, il fera rose.
Il fera doux et bleu.
Au cœur du lis ouvert, juillet, ô sainte chose,
Déposera son feu.
Tu dormiras dans Tombre, et ta petite gloire
Assise en ce tombeau,
Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins jioire.
Ne te tiendra pas chaud.
POÉSIE. 923
Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,
Leur bonheur est cessé.
Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte
Où elles ont passé.
Il faudrait; pour qu'un peu de plaisir les rassure.
Que le plus cher amant
Leur dise : Vois, je viens pour baiser ta chaussure
Et tes deux pieds charmans.
Qu'il leur dise : « Voyez, votre chambre creusée
Plus qu'une autre me plait.
Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées
Sont ce que je voulais.
« Votre doux, votre long et consentant siience,
Je l'ai tant désiré !
Maintenant que tu dors, je sais ce que tu penses
Cœur qui fut trop serré.
<c Ah ! comme tu voulais toujours, petite amante.
Parler et blasphémer ;
Tu pensais que l'orgueil exige que l'on mente
Dans les instans d'aimer.
« Comme tu me plais mieux avec ton noir visage
Et ton cœur arrêté,
J'enlace enfin, cher être indéfiniment sage,
Ce que tu as été.
« Le dévouement d'amour, si pkisant et si tendre,
Tant que ton corps fut clair,
Je te l'offre ce soir, où tu ne peux prétendre
A nul amour de chair.
« Mais, ah ! quelle rumeur trouble encor notre somme.
Et rend mon cœur jaloux?
J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes,
Les dieux parler de vous... »
QssB Mathieu de Noâillei,
9
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"^^^
REVUE LITTÉRAIRE
LE CENTENAIRE DE GEORGE SAND
On s'apprête à fêter le centenaire de George Sand. Ce sera un
hommage, et quelque chose de plus encore : une réparation. Car il
faut avouer que nous avons, à Tégard de la bonne fée du roman con-
temporain, une singulière façon d'acquitter la dette de reconnais-
sance contractée vis-à-vis de tout grand écrivain. Je ne sache pas
que, dans ces dix dernières annéesi on ait consacré à George Sand on
travail de quelque importance, destiné à remettre son œuvre dans son
jour, et à en raviver pour nous les couleurs. En revanche, on en est à
ne plus compter les publications relatives aux aventures de la baronne
Dudevant et surtout au plus célèbre épisode de son odyssée senti-
mentale. Il est curieux, quand on y songe, qu'il y ait une « question
George Sand » et que cette question, qui passionne les badauds et les
sépare en deux camps ennemis et irréconciliables, consiste à savoir
lequel des « amans de Venise » a eu les premiers torts. Était-ce la
peine d'avoir, aussi soigneusement que Ta fait George Sand, établi la
démarcation entre la part de sa vie qu'elle abandonnait aux orages du
cœur ou aux entralnemens des sens, et celle qu'elle réservait à son
travail paisible, patient et régulier de bon ouvrier appliqué à sa
tâche? Et était-ce la peine d'avoir donné au public une centaine de
volumes, parmi lesquels il n'en est presque pas un d'indifférent, si
l'on y signalerait aisément dix chefs-d'œuvre? Laissons donc aux
amateurs de scandale le soin d'épiloguer sur les nouvelles « révéla-
tions » qui nous arrivent de Bruxelles, et, pour notre part, ne nous
adressons qu'aux amateurs de littérature. Tenons-nous en garde
contre ces indiscrètes curiosités, qui ne changent pas de caractère,
REVUE LITTÉRAIRE. 925
soit qu'elles 'portent sur la vie intime d'un écrivain célèbre, ou sur
celle d'un des [obscurs figurans de la comédie humaine. Et puisque
apparemment les honneurs qu'on prépare s'adressent au génie du
conteur qui, avec Balzac, a creusé le plus large sillon dans le champ
du roman contemporain, ignorons tout ce qui n'est pas son rôve d'ar-
tiste. Depuis qu'elle a cessé de tirer de son intarissable imagination des
récits tantôt passionnés et déclamatoires, tantôt apaisés et rêveurs,
il n'est que juste de le remarquer, George Sand nous est devenue un
peu lointaine. Heureux les écrivains qui ont condensé leur effort dans
une œuvre maltresse à laquelle il faut sans cesse revenir! Non»'
sommes obligés d'aller chercher George Sand à travers des séries de
volumes où s'est étalée et parfois diluée sa grâce nonchalante. Son,
image s'est déjà enfoncée dans le passé, estompée dans une sorte de
brume. Ajoutons que les générations nouvelles ne sont pas de
grandes liseuses : elles ne remontent guère dans l'histoire du roman
contemporain au delà de Flaubert. Pour elles, George Sand fait déjà
partie des classiques : c'est une inauvaise note. Cette grand'mère*
prend à leurs yeux des airs d'ancêtre. Raison de plus pour nous occuper
d'elle pieusement. Donnons-nous la joie de voir à l'œuvre une des
organisations les plus richement douées pour la production littéraire,
et faisons le compte des richesses dont, grâce à elle, s'est accrue notre
littérature.
Si l'on évoque autour de la figure de George Sand celle des écri-
vains qui, vers le temps de ses débuts, déterminaient, suivant leur
conception particulière, la forme encore indécise du roman : un Balzac
inventoriant comme un naturaliste les variétés de la faune humaine,
un Stendhal s'acquittant des devoirs de sa profession d' « observateur
du cœur humain, » un Mérimée embusquant au coin de chacun de ses
récits son imperturbable iro^ie, on constate aussitôt que George Sand
n'est pas.de leur famille. On ne la comparerait pas davantage à un
Flaubert geignant sur ses phrases, non plus qu'aux Goncourt s'essouf-
Qant à la poursuite de l'épithète rare. Cette merveilleuse improvisa-
trice nous ferait bien plutôt songer à ce que pouvaient être nos « vieux
romanciers » conteurs de prouesses chevaleresques et de légendes
naïves, ou, plus loin encore, les aèdes de la Grèce antique. Il y a,
dans la jeunesse des peuples, des hommes qui vont vers les foules
charmées et les tiennent attentives aux récits qu'ils débitent en paroles
nombreuses. Ces récits, ils ne sauraient dire s'ils les inventent au mo-
ment qu'ils les improvisent, ou s'ils ne font que s'en souvenir; car leur
esprit en est tout enchanté. Et ils ne savent dans quelle mesure la
926 REVUE DES DEUX MONDES.
fiction s'y mêle à la réalité, car toute réalité leur apparaît merveillev
Tous les êtres dont ils parlent sont grands, tous les objets sont bien
faits et toutes les choses sont belles. Ils mêlent à des mythes pleim
de sens des contes de nourrice, et Thistoire des peuples à des histoires
enfantineg. On les appelle des poètes, et il est bien vrai qu'ils se
servent du langage rythmé, car c'est le seul qu'on connaisse en leur
temps. George Sand semble un de ces poètes égaré dans le
xix^ siècle, siècle de prose et qui s'est déshabitué de la forme du vers
pour les longs récits.
Comme eux elle est une primitive. Elle a été élevée parmi les
simples, et c'est dans le milieu des choses et des gens de la campagne
que s'est formé ce qu'il y a en elle d'original et do profond : l'imagi-
nation et la sensibilité. C'est en ruminant les impressions qui lui
venaient de ce cadre rustique qu'elle a commencé ce rêve qui devait
durfîr toute sa vie. Comme eux, elle obéit à un dieu intérieur: tout son
talent n'est fait que d'instinct. Le trait auquel on reconnaît les opéra-
tions de l'instinct, c'est qu'il ignore les tàtonnemens et arrive aussitôt à
son but. Tel est le cas pour George Sand, dont les premiers romans,
Indiana et Valentine, sont déjà brillans de toutes les qualités qu'on
admirera dans ses chefs-d'œuvre les plus réputés. On pourrait faire
l'histoire de l'apprentissage littéraire de George Sand : elle tiendrait
en quelques lignes. Des souvenirs de lectures à bâtons rompus, on
essai de journal intime, quelques conseils de son compatriote de La-
touchc, une collaboration avec Sandeau ; et c'est tout. Yoidau sur-
plus à ce sujet son propre témoignage tel que nous le trouvons dans
une lettre inédite datée de 1851 et qui pourrait s'intituler : « Com-
ment je suis devenue romancière (1). » Sa fille, Solange, lui ayant
exprimé son intention de se mettre à écrire, elle lui répond par des
conseils qui, évidemment, ne sont que des souvenirs : — cela même
leur donne un intérêt et une importance qui n'échapperont à personne.
Tu me disais dernièrement que tu essayerais de travailler, si tu avais un
Delatouche. Tu trouveras conseil et amitié partout, et, pour mon compte,je
serai un Delatouche, plus bénin, je t'en réponds. Tu devrais de temps en
temps t'exercer pour toi-même à résumer tes réflexions, tes impressions,
fût<ce un simple journal, fût-ce de temps en temps un compte rendu à toi-
mènie d'un fait, d'un ouvrage, d'une conversation qui t'aurait frappée. C'est
par de petits essais de ce genre qu'on s'habitue presque sans travail, ettonten
(l) M. S. Rocheblave, l'un des « sandistes » les mieux avertis, a bien Toola
détacher pour nous cette lettre et celles qu'on lira plus loin d'une Correspon-
dance de George Sand dont il est possesseur. Nous le prions de trouver ici l'ex-
pression de toute notre gratitude.
REVUE UTTÉRAIRE. 927
s'amusant, à rédiger sa pensée, a la compléter, à la retourner sous plusieurs
faces. C'est comme de dessiner des masques d'après la bosse, en attendant
que Ton sache composer une figure entière, et c*est beaucoup plus amusant
que de copier un plÀtre, puisqu'on tire tout de soi-même. Ensuite on
s'essaye à composer, n'importe quoi, roman, critique, histoire, selon Tappé-
tit qu'on se sent pour tel ou tel aspect de la pensée humaine, car tout cela
se tient plus qu'on ne pense. La forme de lettres est une des plus com-
modes pour commencer; on n'est pas obligé de penser au public, tant qu'on
en est à s'essayer ainsi, et c'est une grande fatigue de moins.
Tous les sujets, tous les aspi'>cts sont bons s'ils vous plaisent. Après un
an ou deux de cet amusement, il est certain que quand on est toi, on peut
se réTeiller avec une forme et mie manière qui s'adaptent à toutes les idées
qu'on a. Beaucoup lire et môme faire beaucoup de pastiches (quoi qu'en ait
dit Latouche à moi dans le temps) est excellent. Grâce aux pastiches on s'as-
simile des formes, et la meilleure est celle qui se compose de beaucoup
d'autres. As-tu mis quelquefois le nez dans Bossuet? Ce n'est pas amusant
comme sujet, mais la forme est si belle que j'en suis épatée^ car figure-toi
que j'étais arrivée jusqu'à l'âge que j'ai sans en avoir lu une ligne. C'est plus
beau que tous les écrivains de ce grand siècle qui en a produit de si grands.
En résumé, à ton âge on a déjà un fonds dans l'esprit, mais il est vague et
flottant, parce qu'on n'a pas la forme. C'est le chaos où tous les élémens
de la création existaient bien, mais qui n'était, comme dit Ovide, que :
rudis indigestaque moles, (Nous avions donné ces épithètes pour surnom à
Borie, pour son physique.) Quand !a forme est venue, on est tout surpris
de voir ce que le fonds produit et on se découvre soi-même après s'être
ignoré longtemps. On s'en veut pour le temps perdu et on ne trouve plus la
vie assez longue pour tout ce qu'on voudrait tirer de soi. Avec ou sans grand
talent, avec ou sans prcHt d'argent, avec on sans réputation, n'est-ce pas un
immense résultat obtenu, victoire sur les ennuis, les déceptions, les lan-
gueurs et les chagrins de la vie? La vi(i ne peut pas changer pour nous et
autour de nous. Tous nous sommes condamnés à en soufifrir plus ou moins,
mais nous pouvons agir sur nous-mêmes, nous nous appartenons^ nous pou-
vons nous transformer, nous fortifier et nous faire du travail et de la réflexion
une arme ou une cuirasse.
Et voilà encore autant de traits où se reconnaît l'instinct. Un Flau-
bert pourra bien souffrir des « affres » du style ; George Sand feindra
de Ten admirer : « Quand je vois le mal que mon vieux se donne
pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis
que je fais de la littérature savetée. » C'est de sa part charité toute
pure. Elle n'a jamais compris qu'il fallût un effort pour écrire, ni, à
plus forte raison^ que ce pût être une souffrance. C'est pour elle un
amusement, un plaisir, celui qui résulte de la satisfaction d'un besoin.
Et c'est encore la plus grande ressource qu'elle ait trouvée dans ses
épreuves et le plus grand réconfort contre la tristesse.
Du poète primitif George Sand a l'impersoimalité. Non certes
928 nsvuE des deux mondes.
qu'elle se soit interdit, quand c'en était la mode, de se mettre elle-mômi.
dans son œuvre. Et en aucim temps elle n'a consenti que Fauteur n'eût
pas le droit d'intervenir dans son récit pour juger ses personnages
et indiquer de quel côté vont ses préférences. Mais elle a été en
quelque sorte indifférente au choix de ses sujets. Elle les a acceptés
tels qu'ils s'offraient successivement à elle, au gré des incidens de sa
vie, de ses amitiés ou de ses rencontres. Réflexions issues de sa més-
aventure conjugale» lyrisme romantique, utopies de réforme sodale,
rêves mystiques de celui-ci, théories musicales de cet autres souvenirs
de son Berry, suggestions de son àme romanesque, elle a tout aeaieilli,
comme autant de matières sur lesquelles pouvait également s'exercer
sa virtuosité. Elle a ainsi reflété tour à tour les milieux différeDS
qu'elle traversait. Comme Victor Hugo se vante d'être l'écho sonore
que Dieu mit au centre de tout, elle se flatte d'être le miroir où
passent toutes les images, sauf pourtant la sienne. « Je suis devenue
un miroir d'où mon propre reflet s'est effacé, tant il s'est rempli du
reflet des objets et des figures qui s'y confondent. Quand j'essaie de
me regarder dans ce miroir, j'y vois passer des plantes, des insectes,
des paysages, de l^eau, des profils de montagnes, de nuages, et sni
tout cela des lumières inouïes, et dans tout cela des êtres excellens
ou splendides. » Comment se combinent ces images, au contact de
son génie propre, elle l'ignore. C'est un travail qui se fait en elle, mai?
auquel elle reste comme étrangère. Elle n'a ni théorie générale du
roman, ni plan arrêté d'avance pour chacune de ses œuvres. Comme
elles ne lui ont pas coûté d'effort, elles ne laissent pas de trace dans
sa mémoire. Avant, elle ne les avait pas « voulues; » après, elle les
oublie, (c Consuelo, la Comtense de Rudolstadt, qu'est-ce que c'est que
ça? Est-ce que c'est de moi ? Je ne m'en rappelle pas un traître mot. »
Son rôle consiste à prendre une matière quelconque, si médiocre
soit-eUe, et à la transformer en beaux contes qui se détachent d'elle
comme autant de fruits savoureux.
Elle est optimiste ; et c'est en cela que consiste son « romanesque. »
Car on lui fait tort, quand on lui refuse le sens de la réalité et le talent
de Tobservation. Elle ne prenait pas de notes; mais les impressions
reçues s'inscrivaient dans son cerveau et y subsistaient sans se défor-
mer. Elle ne se leurrait pas d'atteindre avec les moyens de l'art aux
résultats où mène seul l'emploi des méthodes de la science ; mais, par
là même, elle se préservait d'une cause d'erreur dont les écrivains du
xix^ siècle ont été souvent les dupes et qu'on pourrait définir : le
mirage scientifique en littérature. Elle n'accumulait pas les documeus
REVUE LITTÉRAIRE. 929
et ne cherchait pas à forcer Taiteation; mais, ce qui pent-ètre est de
plus de prix, elle avait le trait juste. Elle savait d'abord peindre Texte
rieur, cadre de paysage ou décor domestique. En outre, elle a maintes
fois réussi à nous donner l'impression d'un milieu de société. Qu*on
se souvienne seulement, pour prendre deux exemples fort différens,
de la première partie de Consuela et de la première partie du Marquis
de Villemer, Elle savait peindre les types : la grande dame, la jeune
aristocrate, l'artiste, le paysan. Elle entrait assez avant dans le jeu des
âmes in^viduelles, à la condition toutefois qu'on ne lui demand&t pa?
de pousser trop loin l'analyse, et en ayant soin toujours de se rap-
peler, -- ce qui, après tout, est commode, — qu'il reste quand même
dans tout être vivant quelque chose d'inexpliqué et des recoins mysté-
rieux. Les romans de George Sand ne seront certes pas inutiles à qui
voudra connaître la vie et les mœurs du xix^ siècle. Ces romans roma-
nesques serviront plus d'une fois à contiôlerle témoignage des romans
réalistes; et l'on y pourra faire encore une ample provision, si l'on
veut seulement en détacher les tableaux de mœurs et les peintures de
caractères empruntées directement à la vie. — Mais George Sand n'a
jamais cru que ce pût être le but de l'art de se borner à reproduire la
réalité. Elle aurait volontiers demandé : à quoi bon? L'art, pour elle,
commence avec l'invention et Tinvention ne peut consister qu'à dé-
passer ce qui est. Donc elle part du spectacle de la réalité; et le fait est
que, dans le début de chacun de ses livres, elle le serre d'assez près;
mais ce n'est pour elle qu'un point de départ. Précisément parce
qu'elle sait observer, elle voit assez que tout dans la vie est incomplet
et médiocre. Êtres et événemens suggèrent par ce qu'ils sont l'idée
de ce qu'ils devraient être. La nature fournit l'ébauche et les commen-^
cemens : il appartient à l'art seul de nous montrer quelque chose'
d'achevé. George Sand veut se donner le spectacle d'âmes sans défail-
lance et de destinées harmonieuses. Nos passions dont l'élan est si
vite brisé, elle les contraint d'allor jusqu'au bout d'elles-mêmes et de
dire leur dernier mot. Elle arrange les circonstances, aûn que les carac-
tères aient l'occasion de se manifester compK^tement. Elle s'élève ainsi
jusqu'à un monde bâti avec des matériaux empruntés à la réalité elle-
même^ mais qui en diffère. Ce monde nouveau n'est pas le domaine du
faux, mais c'est celui de l'absolu. Au surplus, est-ce, comme on a cou-
tume de le dire, un monde meilleur que le nôtre et où il ferait bon
vivre? Cela est douteux. Mais nous n'avons guère à craindre d'être
jamais exposés à l'habiter et il suffit qu'il soit un agréable objet de
contemplation.
TOMK XXI. — 1904. 59
930 REVUE DES DEUX MONDES.
Comme les poètes enfin, George Sand est revenue sans cesse à la
célébration de quelques grands thèofes qui sont les sujets étemels de
toute poésie. Le premier est Tamour. George Sand a cru sinc&rement
à la toute-puissance et à la souveraineté de Tamour. C'a été la cause
de toutes ses erreurs dans la doctrine des mœurs et c'est en quoi con-
siste l'immoralité qu'il est pourtant impossible de ne pas signaler
dans une partie de son œuvre, Car dans le conflit entre Tinstitution
sociale et la passion, elle n'bésite pas : elle tient pour la passion.
Mais que cet amour cesse d'être en conflit avec le devoir, qu'il 4a-
vienne lui-môme une sorte de devoir par sa noblesse, son élévation,
sa pureté, sa fidélité, George Sand sait, pour nous en donner le goût
et nous en inspirer le respect, trouver des accens d'une véritable élo-
quence. C'est ensuite la Nature. £t par ce mot (n'entendons pas seule-
ment les arbres et les prairies, le ciel et les çaux. Geoi-ge Sand
embrasse dans une sympathie universelle l'ensemble de la création,
toutes les choses comme tous les êtres. « J'aime tout ce qui caractérise
un milieu, le roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paria,
les cris de mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarca-
tions sur les fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en
résumé, j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe où Jq suis. >
Elle aime à sentir le frémissement, la palpitation de la vie. Car cette
vie est divine. George Sand y découvre partout l'âme de bonté qui
l'anime. Et cette émotion religieuse dont elle est tout imprégnée est
encore d'essence poétique.
Il n'est pas jusqu'à la langue de George Sand qui ne a>mplète l'il-
lusion. Certes il s'en faut que le choix des mots y soit toujours irré-
prochable. L'exemple de George Sand est celui qu'on invoque toujours
quand on veut établir que, pour bien écrire en français, il n'est pas
nécessaire d'avoir étudié les langues anciennes. Mais, sans compter que
George Sand savait un peu de latin, ce que lui en avait enseigné le
pédagogue Descharlres, cet exemple servirait plutôt à la démonstration
contraire, attendu que, chez George Sand le vocabulaire est souvent
incertain, l'expression manque de précision ou de relief. Mais elle a le
don de l'image et ses images sont d'une adorable fraîcheur, parce
qu'ayant toujours conservé ce pouvoir si rare de s'étonner, elle n'a
cessé de promener sur les choses un regai'd de jeunesse. Elle a le
mouvement qui entraîne, le rythme qui berce; eQe déroule avec
quelque lenteur, mais sans embarras, cette période qui est la vraie
phrase française. On pourrait dire, de son style, ce qu'elle dit du
caractère de l'un de ses héros, « qu'il ne peut se comparer qu'à la
REVUE LITTÉRAIRE. 931
beauté des eaux qui coulent dans notre vallée, toujours limpides,
abondantes, entraînées par un mouvement égal et fort, jamais irri-
tées ni capricieuses. Et, si je poursuivais la comparaison, je pourrais
dire que son esprit a aussi des rives fleuries, des oasis de verdure
où Ton peut s'arrêter et rêver délicieusement, car il est très poète. »
Ces procédés de poète, de conteur primitif, d*épique bourgeois
expliquent assez le charme qui se dégage de Tœuvre de George Sand
et différencie cette œuvre de celle de tous les romanciers contempo-
rains, n reste à rechercher par quoi George Sand a marqué son passage
dans l'histoire du roman, et ce qui manquerait au genre lui-même si
elle ne le lui avait apporté. Or, nous devons en partie à George Sand le
roman à thèse; nous lui devons entièrement le roman rustique, où elle
n'a pas eu d'initiateurs et qui est sa création propre. Je n'y bisiste pas,
puisque aussi bien ce sont là points acquis et sur lesquels tout le monde
s'accorde. Ce qui n'est guère moins important, c'est que George Sand a
mis dans le roman au xix^ siècle la note de sensibilité féminine qui ne
s'y trouvait pas encore, même après Delphine et Corinne, M"*' de Staël
a l'esprit tout viril : c'est un écrivain penseur; George Sand avait
beau s'habiller en homme : elle était femme jusqu'au bout des ongles.
Et les qualités ou les défauts de son esprit sont qualités et défauts de
femme. Cette inaptitude à exprimer les idées, cette vivacité de senti-
ment et d'imagination, ce goût de la noblesse d'âme, cette répu-
gnance instinctive à l'endroit de tout ce qui est vulgaire et bas, cette
abondance de style, cette facilité un peu molle, ce naturel réfractaire
aux contraintes d'une forme artiste, autant d'effets d'une même cause,
n est singulier que le roman, qui fait à la femme une place si considé-
rable, n'ait été en France au xix* siècle pratiqué supérieurement que
par des hommes. Et il était inévitable que, sur certains points, leur
perspicacité se trouvât en défaut. Nous pouvons assez congrûment
parler des souffrances de la femme mariée, puisque aussi bien nous
en sommes les auteurs. Et la psychologie de la femme coupable fait
éminemment partie des attributions masculines. Mais l'âme de la jeune
fille nous est fermée. C'est pourquoi, dans cette littérature moderne
où il y a tant de femmes et de si diverses, si adorables, si haïssables,
si séduisantes et si vivantes, il y a si peu de jeunes filles. Celles qu*on
entrevoit dans le théâtre de Musset, on devine que le poète les a ren-
contrées, qu'elles lui ont plu et qu'il aurait voulu leur plaire. Celles
qui peuplent les romans de George Sand, on se rend compte qu'elle les
a créées avec le meilleur de son âme, que rien de leur nature ne lui
est resté étranger et qu'elle les a fait sentir, parler, agir, comme une
932 REVUE DES DEUX MONDES.
jeune fille en pareil cas et avec ce caractère devait sentir, parler et
agir. Les a-t-elle idéalisées? C'était son droit, et, femme, elle ne
devait pas trahir la cause des femmes. Yalentine, Edmée, Consuelo,
Marie, Fadette, Caroline de Saint-Oeneix et tant d'autres, si nobles et
si gracieuses, si énergiques et si douces, c'est l'honneur de George
Sand d'avoir évoqué, pour nous en entourer, ces figures exquises
devenues les compagnes de notre imagination.
Toutes ces jeunes filles se ressemblent par un trait de caractère
qui leur est commun : la bonté. C'est, à n'en pas douter, un des traits
qui appartiennent — ou si l'on préfère, c'est un de ceux qui convien-
nent le mieux — à la nature féminine. C'est aussi bien un des traits
caractéristiques de la physionomie littéraire de George Sand; et c'est
par là encore qu'elle est femme. Il se peut qu'au temps de se$ débuts
et dans le premier enivrement de la jeuiesse, elle ait fait prédominer
le point de vue personnel. C'a été une crise dont elle s'est bien vite
dégagée; et elle n'a plus fait place dans son cœur qu'à l'affection, à la
tendresse, au besoin de protection maternelle, à l'indulgence, au par-
don, à la pitié. Sur ce point encore il sera intéressant de l'entendre
d'expliquer librement avec sa fille, marquer elle-même le progrès qui
s'est fait en elle et définir en termes d'une gravité remarquable la
conviction où elle s'est arrêtée :
Sonde ton propre cœur et vois si tu n'y trouves pas un grand fond de
personnalité. Je Tai dit quelque part, et c'est vrai parce que je Tai dit en
me rappelant ma propre jeunesse: La, jeunesse est Vàge de la personnalité.
Elle prend son besoin de bonheur pour un droit, elle exige beaucoup des
autres et de la société, qui est mauvaise, et des hommes, qui ne sont pas
bien bons. Elle veut que tout lui cède, et, comme tout lui résiste, elle s'irrite
et se désole. On résiste à beaucoup de chagrins, mon enfant, on est ptas
fort qu'on ne s'imagine, et qu'on ne voudrait peut-être, et chaque douleur a
cela de bon, du moins, qu'elle nous rend plus indulgens pour lavenir.
L'expérience n'est qu'une suite de larmes. Gela ne sera pas autrement pour
toi que pour les autres. Le refuge, c'est le devoir en effet: le devoir qui est
difficile à définir, j'en conviens, puisqu'il est si varié suivant les situations.
Mais il se résume par un mot cependant : être généreux et bon, ne rien faire
par amour de soi, par crainte de souffrir, ou par désir d'être heureux, mais
tout faire par équité, par indulgence, par grandeur d'âme. Je suis sortie de
toutes mes peines, pas subitement, mais peu à peu, en me demandant bien
où était le vrai malheureux ou la vraie malheureuse dans les ruptures de
l'afTeclion. Je me suis dit, j'ai reconnu que c'était le coupable. Eh bien!
quand on n'est pas le coupable, on reprend sa force, son équilibre, et l'on
vit pour souffrir encore sans honte et sans remords. Examine-toi, ma chère
enfant, et si la conscience te reproche quelque chose à l'endroit de l'afTec-
tiun, avoiic-ie aux amis que tu regrettes et fais le-leur oublier. S'ils sont
REVUE UTTÉRAIRE. 933
coupables et qu'ils reviennent, pardonne et oublie. S'ils sont coupables et
entêtés, ils ne valent pas tes regrets et tu pourras en trouver de meil-
leurs. — 19oct. 1851 (1).
Elle écrit encore à Alexandre Dumas fils :
Cher fils, vous ne me parlez que des autres. J'espère donc que vous
allez bien. Les autres ! Quel grand sujet de rétlexion ! Y a-t-il réellement
des autres ? Goncevons-noas notre existence isolée, et le véritable égoïsme
peut-il exister? Non ! ne croyons pas cela. Quand nous paraissons égoïstes
et que nous agissons en égoïstes, ce qui arrive, hélas! trop souvent, c'est que
nous suivons une fausse notion d'indépendance et de satisfaction person-
nelle qui nous trompe et nous égare (2)...
On le voit, Tégoïsme, est un sentiment dont George Sand ne
8*est jamais fait une idée très nette. De môme, elle avait entendu
parler de la méchanceté, et il lui était arrivé de la rencontrer; mais
elle n'y avait jamais cru tout à fait. De là cette tournure idyllique de
son esprit qui la menait tout naturellement au socialisme tel qu'il flo-
rissait dans son temps. Aux doctrines des diverses écoles, elle n*a pas
compris grand*chose : et cela apparaît bien à la manière dont elle les
expose. Mais peu lui importait. Elle allait où l'attirait le mirage d'une
humanité nouvelle où les injustices seraient réparées, les souffrances
abolies, les luttes oubliées, où régnerait le bonheur universel par la
réconciliation des classes. Cela seul suffit à caractériser le socialisme
de George Sand et à le distinguer d'un autre que nous connaissons
bien, pour le voir grandir sous nos yeux : c'est celui qui a pris pour mot
d'ordre la guerre des classes. Au socialisme à base de haine qui est
celui d'aujourd'hui, s'oppose, comme le jour s'oppose à la nuit, celui
de George Sand : un socialisme de paix et de charité, qui n'est qu'un
généreux appel à la pitié sociale.
Ce large courant de pitié qui traverse l'œuvre de George Sand, il est
curienx que, pour le découvrir, nous ayons eu besoin d'y être aidés par
la perspicacité de lecteurs étrangers. Dans un livre récemment paru
et que nous avons signalé en son temps, un écrivain russe, Wladimir
Karénine, témoignait du prodigieux retentissement qu'ont eu chez ses
compatriotes les romans de George Sand, et de l'ébranlement qu'en re-
çurent les consciences. Pour les lecteurs du milieu du siècle, George
Sand était l'écrivain unique, dont on raffolait, la première gloire poétique
du monde contemporain, la source inépuisable d'où découlaient la foi
dans l'humanité, l'espérance d'un avenir de progrès, de lumière et de
(1) Lettre inédite communiquée par M. S. Rochebiave.
(2) Communiquée par S. M. Rochebiave.
934 REVUE DES DEUX MONDES.
bonté. Les Récits d'un Chasseur, qui ont amené Témancipation des sei
ont dû leur origine à Tinfluence de George Sand, et Tourguenief déclare :
« George Sand est une de nos saintes. » Et Dostoïewsky : « George
Sand est une de nos contemporaines, à nous autres idéalistes de i8i0.
C'est dans notre siècle puissant, épris de lui-même et malade en même
temps, plein d'idées indécises et de désirs irréalisables, un de ces
noms qui, surgissant là-bas dans le pays des miracles sacrés, ont attiré
à eux de notre Russie, ce pays en état de formation perpétuelle, une
somme énorme de pensées, d'amour, de nobles élans, de vie et de
convictions profondes. » Aussi est-ce pour acquitter en quelque ma-
nière la dette de reconnaissance de son pays, que le nouveau biograpke
de George Sand consacrait une étude à celle en qui il saluait une des
forces primordiales de la conscience sociale russe de son temps. Nous
cependant, nous nous étions déjà déclarés les débiteurs des écrivains
de là-bas. Nous leur savions gré de nous avoir enseigné une nuance
de sentiment qu'eux-mêmes avaient apprise dans nos livres. A travers
les romans russes nous découvrions cette « religion de la souffrance
humaine » qui donne à l'œuvre de George Sand son frémissement.
Ajoutons qu'il se dégage encore de l'exemple de George Sand une
grande leçon; et les hommes de lettres de notre temps ne sauraient
trop la méditer. Ses lettres à Flaubert sont pleines des conseils les
plus judicieux, les plus utiles ; et c'est à force de bon sens qu'elles
deviennent éloquentes dans leur simplicité. EUe ne comprend rien à
cet isolement où se confine « l'artiste enragé, » dédaigneux de tous
les plaisirs de ce monde, ennemi de la flânerie et de ses douceurs.
Elle a beau s'être déjà mise au roman qui fera suite à celui qu'elle vient
d'achever, elle ne croit pas qu'elle soit condamnée *à ignorer que
l'hiver en Berry est charmant et que la vie d'intérieur a des séductions,
incomparables. Elle ne croit pas que la littérature soit l'unique, ou
même la principale affaire de la vie, et eUe le déclare sans ambages,
au risque de se faire honnir, revendiquant cette fois son droit d'être
bourgeoise : « La sacro-sainte littérature n'est que secondaire pour
moi dans la vie. J'ai toujours aimé quelqu'un plus qu'elle et ma famille
plus que ce quelqu'un. » Si encore l'artiste seul avait à souffrir de
cette conception étroite, absorbante et tyrannique de l'art pour l'art I
Mais c'est que l'art lui-même a tôt fait de s'y étioler. Telle est entre
les deux « troubadours » la querelle sans cesse reprise, jamais épuisée.
Flaubert se fâche et répète à satiété qu'il ne veut pas du suffrage des
imbéciles. George Sand riposte tranquillement. « On écrit pour tout le
monde, pour tout ce qui a besoin d'être initié; quand on n'est pas
REVUE LITTÉRAIRE. 935
icompris, on se résigne et on recommence. Quand on Test, on se ré-
jouit et on continue. Là est tout le secret de nos travaux persévérans
et de notre amour de Tart. Qu'est-ce que Tart sans les cœurs et les
esprits où on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons et
ne donnerait la vie à rien. » Et ailleurs : « J*ai déjà combalta ton
hérésie favorite qui est que Ton écrit pour vingt personnes intelli-
gentes, et qu*on se fiche du reste. Il faut écrire pour tous ceux qui
ont soif de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. » Admi-
rables principes où il faudra toujours revenir chaque fois que l'art,
par une sorte de superstition de lui-même, aboutira à se séparer de la
vie, et à écarter le public, pour se contempler lui-même dans sa soli-
tude et dans sa vanité !
George Sand a imprégné le roman français de la poésie qui était
en son âme ; elle lui a donné une souplesse, une ampleur, une portée
qu'il n'avait pas auparavant ; ellç y a chanté l'hymne de l'amour, de la
nature et de la bonté ; elle nous y a révélé la campagne et les paysans
de France. Voilà plus qu'il n'en faut pour assurer sa gloire. Elle se
défendait d'avoir écrit en vue de la postérité : elle prévoyait qu'au bout
de cinquante ans elle serait oubliée : il lui suffisait d'avoir fait par*
. tager autour d'elle son idéal de poésie. Le fait est qu'elle a pendant
quarante années enchanté ses contemporains, mais qu après avoir plu
dans leur nouveauté, beaucoup de ses livres ont déjà cédé à l'épreuve
du temps. Qu'importe si de l'ensemble de ses écrits se dégage un
pouvoir de séduction qui ne risque pas de s'épuiser, et si quelques-
uns du moins de ses chefs-d^œuvre resteront inséparables de l'his-
toire du roman ? Le triomphe du naturalisme, en faussant pour un
temps le goût, a pu détourner une partie du public de la lecture de
George Sand : nous sommes aujourd'hui aussi fatigués de la littéra-
ture documentaire que dégoûtés de la littérature brutale. De jpur en
jour, nous en reviendrons à mieux comprendre ce qu'il y avait de
« vérité » dans la conception du roman telle que se l'était faite George
Sand, et qui peut se résumer dans ces quelques mots : charmer,
émouvoir, consoler. La lutte entre les deux tendances réaliste et idéa-
liste est de tous les temps; et il y a, entre mille, une raison pour que
le roman à la manière idéaliste ne périsse jamais. C'est celle qu'expri-
mait à merveille George Sand elle-même, quand elle disait à Flau-
bert : (c Tu rends plus tristes les gens qui te lisent. Moi , je voudrais
les rendre moins malheureux, »
R£I«iÉ DOUMIG.
REVUES ÉTRANGÈRES
, UN ROMAN PHILOSOPHIQUE ANGLAIS
The Yeil of the Templây par W. H. Mallock, 1 vol. Londres, 1904.
Le philosophe Herbert Spencer, celui-là même qae nous venons
de voir étalant ingénument devant nous, tout au long des mille pages
de son Autobiographie (1), sa vanité naïve d'autodidacte et son
dgoïsme maniaque de vieux célibataire, voici que nous le retrouvons
à présent, — masqué sous un nom de fantaisie, et peut-être un peu
idéalisé, — dans le nouveau roman de M. Mallock. C'est lui que nous
apercevons, dès la première page, assistant à une grande soirée mon-
daiue où Ta entraîné une dame de ses amies, la « populaire et intel-
lectuelle » M"* Vernon.
A Tendroil où il était assis, sous la lumière des bougies et du lustre, il
formait un objet tout à fait singulier. Son haul front en dôme, ses yeux per-
çans, ses lèvres longues et serrées, trahissaient chez lui un très vif senti-
ment de sa valeur et de son importance; cependant que la raideur du plas*
tron de sa chemise, des souliers aux bouts carrés et aux épaisses semelles,
ainsi qu'une paire de bas blancs que Ton entrevoyait au-dessus d'eux, lui
donnaient, — et à lui seul, entre tous les hommes qui remplissaient le salon,
— la distinction comme d'un habitant d'une autre planète.
Par instans, M"** Vernon lui offrait, vainement, de le présenter à quelque
célébrité, ou encore s'ingéniait à élaborer pour lui quelque réflexion grave :
auquel cas il s'empressait toujours de lui répondre avec une condescen-
dance respectueuse; mais, chose étrange, la conversation qui se poursuivait
autour de lui paraissait avoir pour lui un intérêt beaucoup plus absorbant
(1) Voyez la Revue du 15 mai 1904.
REVUES ÉTRANGÈRES. 937
que tout ce que la sollicitude de son amie préparaît expressément à son
intention. Lorsque M"* Vernon lui demanda, par exemple, si c'était chose
possible que l'archevêque de Cantorbéry, qu'un rationalisme trop radical
avait autrefois failli faire chasser de TÉglise d'Angleterre, se fût décidé, en
vieillissant, à croire vraiment aux miracles, il montra une tendance à écarter
cette question, plutôt qu'à y répondre; mais, au contraire, il sembla boire
les paroles de son amie lorsque celle-ci, tout en caressant de la main un
genou brodé, informa deux douairières, ses voisines, de l'extraordinaire bon
marché de sa robe, qui se trouvait n'avoir coûté que trente guinées, tandis
qu'une certaine personne appelée Katinka ne l'aurait sûrement pas livrée à
moins de soixante. Et son attention ne fit point mine de se relâcher quand
les dames, après une longue discussion, abandonnèrent ce sujet pour con-
stater qu'une certaine Molly Majendie, — c'était, à ce qu'il crut deviner, une
éblouissante jeune fille blonde, debout non loin delà, et entourée d'un petit
groupe d'hommes, — « avait eu l'audace de revenir de Paris, et causait et
riait comrme si de rien n'était. » Sur quoi M™* Vernon déclara tristement
que, si l'on tolérait une pareille conduite, une prompte dissolution de la
société anglaise était inévitable.
Une heure durant, le philosophe, avec une curiosité mêlée de sur-
prise, assiste à cet échange de propos mondains; et sa surprise s'ac-
croît encore quand, ayant demandé à son amie le nom d'un jeune
homme qui est venu bavarder et rire un moment avec elle, il apprend
que ce brillant dandy est l'ancien ministre Rupert Glanville, un écri-
vain politique célèbre, et un savant, et un philosophe, — en fait, l'un
des très rares hommes dont il daigne reconnaître et apprécier le talent.
Mais, au lieu de permettre que M"^* Vernon lui fasse faire la connais-
sance de ce Glanville, le voici maintenant qui se lève brusquement de
sa chaise, et s'apprête à prendre congé.
— Ma chère madame Vernon, dit-il d'une voix solennelle et tranchante,
je vous suis très obligé de m'avoir amené ici. J'ai observé, ce soir, et observé
avec le plus grand soin, ce que, si je ne me trompe, l'on appelle communé-
ment « la meilleure société. » J'ai attendu, et attendu en vain, — exception
faite, naturellement, de vos paroles, à vous, — la moindre discussion, la
moindre allusion, touchant quelqu'un de ces faits ou principes généraux qui
importent essentiellement à tout être raisonnable. Pour ces hommes et ces
femmes, qui ont à leur service toute la richesse et tous les arts du monde
moderne, les seuls sujets sérieux, — autant, du moins, que je puis en juger,
— sont des sujets de même ordre que ceux qui intéressent les commères du
village dans la boutique du marchand de tabac : le prix du jupon de telle
femme; jusqu'à quel degré telle autre se serre dans son corset ; la verroterie
ou les pierres qu'une troisième porte à son cou; et, par-dessus tout le reste
la fréquence avec laquelle l'une ou l'autre de ces élégantes poupées est censée
violer des principes d'éthique monogame dont, avec sa cervelle d'oiseau, elle
938 REVUE DES DEUX MONDES.
est bien incapable de comprendre Timportance sociale. Enfitrjîe^oilVè u
ne se comportant pas plus sainement que les autres, — également préocc
du particulier, également oublieux de Tuniversel, — un homme qui, s*i
voulait, pourrait avoir sur les esprits une influence précieuse. Bonsoir, n
dame Yernon! Ceci est ma première soirée dans le monde : je puis affînnu
sans crainte d'erreur, que ce sera aussi ma dernière I
Cosmo Brock, — c'est le nom prêté par M. Mallock à son pMb
sophe, — était cependant destiné à faire bientôt connaissance avec
Tex-ministre Rupert Glanville. Quelques semaines plus tard, celui-ci,
en arrivant dans ses domaines d'Irlande, apprend que Tillastre Cosmo
Brock a loué, pour la saison d'été, des chambres dans une maison qiii
lui appartient : et, ravi de l'occasion, le Jeune homme s'empresse de
se présenter chez son locataire.
La pièce où on l'introduisit 'était meublée comme une salle k manger;'
maison voyait tout de suite que son occupant non seulement y mangeait,
mais y passait aussi le reste de son temps : car plusieurs des chaises étaient
encombrées de comptes rendus de sociétés savantes, et, sur le buffet, un
encrier figurait entre une tranche de fromage et une boite de biscuits. Plus
remarquable encore, d'ailleui's, était le spectacle de la table elle-même. Là»
sur un tapis de reps rouge, se dressait une machine pneumatique avec une
cloche de verre ; tout contre elle était une grosse baJance de cuisine, avec
des poids sur Tun des plateaux, et une côtelette de mouton crue sur l'antre;
et, derrière la table, il y avait une jeune femme, tout en émoi et toule rou-
gissante, qui évidemment, comme un moineau, était impatiente de pouvoir
s'échapper, à la première issue. Enfin elle n'y tint plus.
— Je crains de ne pouvoir pas rester plus longtemps I murmura-t-elle,
des amis m'attendent pour jouer au croquet I
— En ce cas, au revoir I dit le philosophe. Et n'oubliez pas, durant votre
jeu, que les balles, dans tous leurs mouvemens, même les plus fortuits pour
vous et les plus inattendus, représentent le produit exact d'une chaîne de
causes antécédentes I
La jeune femme, dès qu'elle eut atteint la porte de la chambre, parut
retrouver tonte son assurance.
— Eh bien I dit-elle, vous changeriez d'avis là-dessus si vous voyiez
jouer le jeune M. Maxwell I II est si maladroit que je vous assure bien que
les mouvemens de sa balle n'ont pas de causes du tout I...
— Je crains fort de vous avoir dérangés I s'excusa Glanville.
— Ohl nullement, répondit le philosophe. Au contraire, je suis sincère-
ment heureux de vous voir. Mais avez-vous entendu les derniers mots de
cette jeune dame ? Cela prouve bien encore, — ce que j'ai toujours trouvé,
— que. à beaucoup près, l'idée de lacausation universelle est ce qu'il y a de
plus difficile à faire pénétrer dans l'ordinaire des esprits... Quant à cette
jeune personne elle-même, c'est une miss Kathleen Walsh, la fille d'un
pasteur protestant. Vous voyez celte balance, et cette pompe à air? Je vais
REVUES ÉTRANGÈRES. 939
TOUS dire remploi que j'en faisais quand vous ôtesvenu.Miss Walsb, quim'ac-
compagne souvent dans mes promenades hygiéniques du matin, m'intéresse
comme un échantillon des opérations intellectuelles de Tesprit moyen. Elle
m'a annoncé qu*il y avait eu ici, ou qu'il allait y avoir, — j'ai oublié le
détail, — une cérémonie religieuse, une réunion, je ne sais plus quoi, mais
ayant expressément pour objet des prières pour demander la pluie. Sur
quoi je lui ai demandé si elle croyait à l'efficacité de tels actes pour modifier
les conditions météorologiques du canton ; et elle a manifesté une certaine
surprise de ce que, moi-même, je parusse en douter. Alors je me suis amusé
à avoir avec elle, sur ce sujet, un petit entretien scientifique, illustré par
quelques expériences. Je me suis fait apporter ici cette côtelette de mouton,
— mon dtuer de ce soir. Nous l'avons pesée ; et je lui ai demandé si elle
estimerait utile et raisonnable de faire une prière pour que la côtelette
devint plus grosse. Elle m'a répondu que non. Je lui ai demandé ce qui
l'avait amenée à me faire une réponse aussi sage : à quoi elle m'a répondu
que, de faire devenir la côtelette plus grosse, ce serait un miracle, et que
les miracles, comme le sait tout protestant, ont pris un avec la mort du
dernier apôtre. « Fort bien, lui ai-je dit : occupons-nous maintenant de la
pompe à air I » Je lui ai donc expliqué la nature du vide. J'ai fait le vide
dans la cloche de verre, et je lui ai montré comment, en tournant un ro-
binet, j'y faisais aussitôt rentrer une masse d'air. Et je lui ai dit : « L'idée
vous viendrait-elle, ma chère jeune amie, de prier pour que cet air ne
rentrât point dans cet espace vide? » Elle a reconnu que cette idée ne lui
viendrait pas; et je le lui ai dit, — j'étais en train de le lui dire lorsqu'on
m'a annoncé votre bonne visite, monsieur Glanville : « Mais, en ce cas,
pourquoi, — en demandant à Dieu de faire pleuvoir, — pourquoi lui de-
mandez-vous de réaliser, dans l'atmosphère du globe tout entier, le même
miracle que vous admettez vous-même qu'il serait absurde d'attendre de lui
par rapport à ce joujou pneumatique que voici 7 «Voyez-vous, monsieur Glan-
ville, c'est avec des argumens de ce genre que l'on a chance d'ouvrir les yeux
d'une jeune dame telle que miss Walsh, que l'on a chance d'ouvrir les yeux
de tous les étrangers survivans du passé qui, ici même et partout, se réunis-
sent en congrès pour se quereller sur des détails du culte hébraîste (1).
Et si un catarrhe dont je suis un peu atteint veut bien me le permettre,
j'ai l'intention, avec ma machine pneumatique, de faire ici une petite con-
férence publique sur le même sujet...
— Gomme je vous serais reconnaissant, dit alors Glanville, si vous pou-
viez venir passer un ou deux jours chez moi, à une heure d'ici, et faire
devant mes amis cette petite conférence de la causationi
— Je vous remercie I dit gravement le philosophe. La société, en géné-
ral, n'est guère mon fait : la société élégante n'est pas mon fait du tout.
Mais avec cela, j'ai toujours soutenu qu'une conversation rationnelle était,
un stimulant précieux aussi bien pour les organes digestifs que pour l'appa-
reil cérébral ; sans compter que, peut-être, si je trouvais le moyen de me
rendre à votre aimable invitation, vous pourriez m'aider dans une étude
(1) Un congrès de pasteurs anglicans devait avoir lieu prochainement dans la
petite ville où Cosmo Brock était venu passer l'été.
940 REVUE DES DEUX MONDES.
que je me divertis à poursuivre en ce moment : une collection des diverse,
particularités sociales propres aux Celtes d'Irlande!
Et la visite projetée a lieu, avec la « conférence sur la causation; »
et M. Mallock en a fait Tune des scènes les. plus amusantes de son
livre. Car, le matin même du jour où Gosmo Brock est venu déjeuner
chez Rupert Glanville, les amis de celui-ci ont assisté à un « sermon
laïque » à\m certain Brompton, qui a fondé une religion nouvelle,
définitivement délivrée de toute « superstition théiste, » et toute fon-
dée sur le culte de THumanité. Ce Brompton, comme Toii peut penser,
fait un cas extrême du grand philosophe évolutionniste, un des
<K Pères » de son église nouvelle. Et il applaudit avec enthousiasme à
tout ce que dit Gosmo Brock de la possibilité, pour la science, d'ache-
ver la synthèse universelle, en anéantissant la monstrueuse folie des
vieilles illusions métaphysiques : mais quand ensuite Tévolutionniste
annonce qu^un jour la morale elle-niême finira par devenir superflue,
quand il déclare, — très brièvement, ayant la gorge un peu fatiguée.
— que le sentiment reUgieux, « à condition que Ton n'y attache
aucune importance morale ni théologique, peut faire du bien à cer-
taines natures, et ne peut guère faire de mal à personne, » le fonda-
teur de « TËglise Ethique » ne se connaît plus, dans son indignation.
— « Seriez-vous souffrant? lui demande une dame. — Souffrant?
s'écrie M. Brompton. Non : je suis simplement écœuré de tout ce que
vient de nous dire ce sophiste,... cet ignorant..., cette outre gonflée
de vent. Attendez seulement jusqu'à ce soir, et vous verrez connue
j'aurai vite fait de le faire sauter avec son propre pfétard ! »
Bien amusant aussi, et probablement bien vrai, ce Brompton, fon-
dateur de r « Ëglise Ëthique. » C'est un ancien prêtre catholique chez
qui, comme chez nombre de ses pareils, la haine féroce de son culte
de jadis s'allie à un besoin irrésistible de religiosité et de prédication.
Sans cesse il s'élève, avec une violence d'apôtre, contre la dégradante
barbarie des « préjugés chrétiens. » Les églises, à l'en croire, « ont
toujours été pour la science ce que Néron a été pour elles. » 11 affirme
que « toute religion surnaturaliste comporte, à sa base, un certain
élément d'imposture voulue. » Mais il dit tout cela avec un appareil
constant d'images et d'allusions bibliques; et toute occasion lui est
bonne pour prêcher sa foi nouvelle, un humanitarisme mystique
dont il emprunte les dogmes à Auguste Comte et à M. Frédéric Har-
rison. Lui objecte-t-on que, au point de vue de la science, l'humanité
REVUES ÉTRANGÈRES. 9il
elle-môme est chose transitoire» et destinée à disparaître un jour*^
« Ëcartons ces mauvaises rêveries ! » s'écrie Thomme qui vient de
reprocher au christianisme Tinanité ae ses espérances. Après quoi il
recommande l'effort, la lutte, le renoncement à soi-même en faveur
de rhimianité présente et future : trouvant fort mauvais qu'on lui
rappelle ses récentes invectives contre des dogmes fondés sur la
croyance anti-scientifique du libre arbitre et sur la répression dès
désirs individuels. Et il en est là de sa prédication lorsqu'un télé-
gramme lui annonce la ruine d'une banque où il a mis toute sa for-
tcme. Ahl il faut voir la mine déconfite de ce prêtre de l'humanité, en
présence de ce renoncement forcé à son bien-être propre 1 Mais sur-
tout il faut voir avec quelle joie infinie, et sans l'ombre de réserve, il
accueUle la nouvelle qui lui arrive dès l'instant suivant : quand on lui
explique que la banque qui a fait faillite n'est point celle où il a lui-
même placé son argent, mais une autre, d'un nom analogue, une
banque populaire, et dont la faillite va entraîner la ruine d'une foule
de petites gens. Décidément cet humanitaire est loin d'être mûr encore
pour une religion de l'humanité. Et je ne crois pas que, dans toute la
série des romans satiriques de M. Mallock, on puisse rencontrer une
figure plus ingénieusement dessinée que celle-là, d'un contour plus
net, avec une signification à la fois plus simple et plus forte.
Voici maintenant d'autres figures, nous introduisant dans d'autres
recoins de ce « temple » dont M. Mallock a entrepris de soulever le
« voile » à notre intention. Un dimanche, .Glanville, profitant du con-
grès religieux qui doit se tenir dans la ville voisine, a invité quatre
pasteurs anglicans à venir prêcher, tour à tour, dans le petit oratoire
de sa maison de campagne. C'est d'abord un haut dignitaire, le véné-
rable évêque de Glastonbury. « Qu'importent, s'écrie celui-là, les
prétentions d'une soi-disant science à expliquer l'origine des choses?
Quoi que fasse la science, il restera toujours trois mystères qu'elle
n'expliquera point : le passage de la matière à la force, le passage de
l'inorganique à la vie, et le passage de la vie à la pensée. Ces trois
mystères suffisent pour justifier notre reUgion. Et qu'importent les
prétentions de la critique à nier l'authenticité de nos livres sacrés!
_ Certes, il y a maints passages de ces livres que nous ne pouvons plus
accepter au sens littéral : mais qu'importe cela, puisque les dogmes
essentiels, puisque des faits comme la Résurrection et l'Ascension du
Sauveur, sont au-dessus de toute critique et demeurent pour servir
de fondement à notre croyance ? Sans doute c'est chose regrettable
que, pour le moment, l'Ëglise d'Angleterre soit seule à détenir la véri-
942 REVUE DES DEUX MONDES.
table foi mule de la religion et de Tesprit chrétien : mais un joar
viendra où le grain confié à 3es soins germera, et où le monde entier
en recueillera les fruits 1 »
Vient ensuite le révérend Maxwell, le père du jeune homme dont
miss Walsh nous a dit la maladresse au jeu de croipiet. Pour le pas-
teur Maxwell comme pour Tévèque de Glastonbury, TÊglise d'Angle-
terre est a seule à détenir la véritable formule de la religion et de l'es*
prit chrétien : » mais à cela se borne, absolument, la ressemblance de
son dogme avec celui de Téminent prélat. Pour lui, les prétentions de
la scic^nce et de la critique doivent être rejetées en bloc : transiger
avec elles, c'est s'exposer à perdre tout contact avec la vérité du
Christ. Et, du reste, ces prétentions n'ont qu'une importance médiocrei
et ce n'est point la science ni la critique qui sont un danger réel pour
la vraie religion. L'unique ennemi de celle-ci, c'est Tidolàtrie romaine,
incarnation vivante de l'Antéchrist : et le bon chrétien n'a pas de plus
saint devoir que de lutter contre elle.
Le pasteur et chanoine Morgan, lui, est de vues plus libérales. « Les
miracles, dit-il, ont heureusement fait leur temps, et il n'y a plus per-
sonne qui prenne au sérieux les affirmations historiques des deuxTes**
tamens. La Résurrection, l'Ascension, nous savons tous que ce sont
des légendes, ou encore des symboles : et que le véritable christia-
nisme ne consiste pas à tenir pour vraies des fables désormais annu-
lées par la science, mais bien à comprendre l'esprit du Christ, et à le
faire vivre dans son cœur. C'est ce que, seule, l'Ëglise d'Aogleterre a
aujourd'hui le mérite de comprendre et de proclamer. EUe seule con-
cilie la science et la foi, la connaissance et la charité. »
Enfin, le soir, quand ces trois représentans de l'Ëglise d'Angleterre
s'en sont retournés à leurs hôtels, les invités de Rupert Glanville voient
arriver une façon de capucin, le Père Skipton, ancien lauréat de Gam«
bridge, et célèbre, dans sa jeunesse, pour son remarquable talent
d'acteur de salon. Le Père Skipton ne prend même pas la peine de
prêcher : il fait allimier des cierges, dans l'oratoire, fait brûler de
l'encens et invite son auditoire à chanter avec lui des litanies de sa
composition, ayant pour objet de mettre l'Angleterre sous la protec-
tion spéciale de la Vierge Marie, (c Mais, lui dit-on, qu'est-ce donc qoi
vous empêche de vous joindre décidément à l'Ëglise de Rome? puisque,
aussi bien, vous reproduisez toutes ses pratiques, et qiie voua vous
appropriez toutes seg doctrines? » Mais le Père Skipton ne l'entend pas
ainsi. « Les doctrines et pratiques auxquelles je présume que vous
faites allusiop, — dit-il, en se défaisant pour un moment de sa miel-
REVUES ÉTBANGÈRES. 943
leuse humilité habituelle , — elles nous appartiennent aussi bien qu'à
la secte dont vous parlez ; ou plutôt elles sont à nous plus encore
qu'à elle. Au reste, je veux bien admettre que nous adhérons à ses
dogmes : mais ce contre quoi nous protesterons jusqu'à la mort, c'est
l'absurde prétention de Rome à l'autorité. Je vous assure, monsieur
Glanville, que, après l'autorité que prétendent avoir sur nous nos
évoques» il n'y a rien que nous méprisions autant que l'autorité du
Pape. » Seule, une coupe de Champagne parvient à calmer un peu
l'irritation du fervent ritualiste. « Ahl dit-il, voilà qui rappelle le
cher vieux temps de l'Université !»
Qu'on ne croie pas, pourtant, que le nouveau roman de M. Mallock
ne âoit tout rempli que de ces traits de satire, ni que le but unique de
l'auteur ait été de nous dépeindre l'état de désarroi où se trouve
aujourd'hui l'Église Anglicane. Au contraire, M Mallock a, cette fois,
visé plus haut encore que dans ses romans précédons, dont j'ai eu
déjà l'occasion de signaler l'éminente portée (i). Sous le couvert d'un
roman satirique et mondain, son Voile du Temple est, en fin de compte,
un grîind dialogue philosophique, un peu à la façon de Berkeley, ou
encore de Renan : un dialogue où, de proche en proche, surviennent
de nouveaux interlocuteurs, lorsque le moment arrive de nous faire
entendre telle ou telle opinion, incamée en eux. Ainsi Brompton
prêche son sermon « éthique » quand l'auteur veut que nous connais,
sions l'effort du positivisme pour substituer une religion « positive »
aux dogmes anciens; et Cosmo Brock, à son tour, pour divertissantes
ou vivantes que soient toujours ses apparitions, n'apparatt toutefois
qu'aux instans où le plan du dialogue appelle un exposé des affirma-
tions ou des négations de l'évolutionnisme. A travers toute sorte de
piquans épisodes, et même de péripéties souvent émouvantes, M. Mal-
lock, d'un bout à l'autre de son livre, poursuit le développement d'une
thèse dont nous savons, au resté, qu'elle doit lui tenir profondément
au cœur : car plusieurs fois déjà, dans ses romans et ses ouvrages de
pure théorie, il nous en a laissé entrevoir les lignes principales.
Cette thèse peut se résumer, à peu près comme suit. D'abord, c'est
chose absolument certaine que la science et la religion sont, plus que
jamais, en conflit, et que, chaque jour, dans ce conflit, la science rem-
porte sur son vieil adversaire quelque avantage nouveau. En vain la
religion s'efforce de défendre, l'une après l'autre, des positions dont
(1) Voyez la Revue du 15 Juin 1899, Un roman satirique anglais.
944 BEVUE DES DEUX MONDES.
naguère encore elle se croyait absolument sûre ; en vain elle fait à
rennemi sa part. Ni la religion révélée, ni la religion naturelle, n'ont
désormais un seul dogme que la science n'ait réussi à détruire ou à
ébranler : et quiconque admet l'autorité de la science doit, du même
coup, pour peu qu'il soit logique, renoncer non seulement à son catho-
licisme ou à son évangélisme, mais aux formes les plus « positives »
de la religion, du culte de l'humanité, au culte de l'effort et de l'action
morale. Oui I et ce n'est pas chose moins certaine, d'autre part, que
la science repose elle-même sur une série de mystères et de contradic-
tions, et que, détruisant tout, elle est incapable de rien reconstruire.
Depuis l'idéal de l'Ëvangile jusqu'à celui de Nietzsche, il n'y a pas un
mode de vie qui soit possible, si, admettant l'autorité de la science,
on la suit jusqu'au bout de ses conclusions. L'action et le rêve, le
regret et l'espoir, l'amour et la beauté, tout cela noos est expressé-
ment défendu par une science qui, après nous avoir été toute croyance
religieuse, nous dépouille encore de notre liberté, de notre personna-
lité, de notre vie même. De telle sorte que, entre les deux solutions
opposées, — si nous n'avons pas le droit de songer à les concilier, —
nous avons, en revanche, le droit, et aussi le devoir, de choisir. Noub
avons le droit et le devoir de préférer, librement, à l'hypothèse qui
nous tue celle qui nous fait vivre. Mais c'est à la condition de dénier
ft la science, en bloc, son autorité, de la tenir tout entière, comme
faisaient déjà Parménide et Platon, pour la loi de « l'apparence, » et
de ne chercher que dans notre cœur la loi, plus sacrée, de la vérité. Si
bien que le conflit de la religion et de la science se réduit, en dernière
analyse, à une question (de psychologie, ou, plus proprement, d'^'-
stémiologie : à la question de savoir jusqu'à quel point nous pouvons et
devons nous en remettre à notre seule intelligence du soin de régler,
de diriger, d'animer notre vie.
Telle est la thèse de M. Mallock : et peut-être celui-ci, dans son
légitime orgueU de l'avoir aussi'ingénieusement conçue et combinée,
se fait-il un peu illusion sur sa nouveauté. Déjà Parménide et Platon,
que je n'ai pu m'empêcher de citer tout à l'heure, nous ont préparé?
jadis à ne pas admettre sans réserve l'autorité de la science : pour ne
rien dire de maîtres plus récens, depuis bon nombre de Pères de
l 'Église jusqu'aux derniers héritiers de Berkeley et de Schopeiihauer.
bit quant à la théorie d'un libre choix à faire entre deux hypothèses;
Pascal, là-dessus, nous en a appris autant et plus que M. Mallock. Pour
ingénieuse qu'elle soit, la doctrine de celui-ci ne saurait prétendre à
être nouvelle : mais je ne saurais assez dire, après cela, combien elle
REVUES ÉIRANGÈRES.
94S
est ingénieuse, et claire^ et suivie, ni avec quel art son auteur a su
Tadapter aux conditions présentes de l'important problème qu'elle
aspire à résoudre. Entremêlée à un roman, qui du reste est lui-même
tout à fait agréable, la doctrine philosophique de Técrivain anglais, à
la voir se dérouler devant nous, nous offre en vérité tout Timprévu,
tout le charme, toute Témotion vivante d'un roman.
Le malheur est qu'il y a toujours chez M. Mallock un besoin
instinctif de satire, qui le porte, dans ses romans, à ridiculiser jusqu'à
ses héros mêmes, ce qui ne laisse pas de déprécier un peu, pour nous,
les idées et les sentimens qu'ils doivent exprimer. Et ainsi, dans son
Voiie du Temple, toute la discussion philosophique se trouve
conduite, d'un bout à l'autre, par l'ex-ministre Rupert Glanville, par-
fait homme du monde, mais fort au-dessous du grand rôle dont l'au-
teur l'a chargé. C'est, ce Glanville, un curieux spécimen du philosophe
de salon. Intelligent, spirituel, instruit, il s'intéresse à tout, mais sans
avoir le temps de rien approfondir. Sur les questions les plus graves,
on sent qu'il n'est jamais renseigné que de seconde main. Aussi bien
a-t-n les poches remplies de coupures de journaux ; et c'est en s'ap-
puyant sur des chroniques du Times qu'il traite des hypothèses évo-
lutionnistes de M. Hœckel ou de l'exégèse de l'abbé Loisy.
Encore n'est-ce point là son principal défaut. Le désir de briller
dans les salons lui a donné, en outre, un goût maladif de paradoxe :
de telle sorte que sans cesse il exagère la portée de ses argumens, et
nous empêche, par là, de les prendre au sérieux. Pour mieux nous
convaincre de l'impossibilité d'un compromis entre la religion et la
science, il attribue à celle-ci des victoires dont nous ne sachions pas
qu'elle-même ait songé, jusqu'ici, à s'enorgueUlir. A un idéaliste
« hégélien » qui affirme que notre moi est l'unique objet que nous
connaissions directement, il répond que cette théorie, soutenable
jadis, a tout à fjait perdu sa valeur depuis le jour où l'évolutionnisme
a découvert les origines du moi et reconstitué sa genèse progressive :
réponse qui atteste, en vérité, une singulière ignorance des principes
les plus élémentaires de tout idéalisme. On lui dit que Huxley lui-
même tenait pour inexplicable le passage de la vie organique à la vie
consciente. c< Oui, répond-il, mais des faits se sont produits, depuis la
mort de Huxley, qui ont bouleversé de fond en comble notre concep-
tion de l'esprit. » Et ces faits se trouvent être des cas de double per-
sonnalité, de suggestion hypnotique, etc., toute une série de phéno-
mènes que Huxley, cependant, n'aura pas manqué de connaître, mais
TOMK XII. — i904. 60
946 REVUE DES DEUX MONDES.
OÙ personne, avant Taudacieux héros de M. Mallock, n'avait en l'idée
de voir une explication du passage de la vie physiologique à la vie
mentale. Pareillement la découverte du radium, d'après Rupert Glan-
ville, est venue combler une autre des lacunes de la synthèse évolu-
tionniste : c'est encore, suivant son expression, un « nouveau tunnel
que la science a fort heureusement réussi à creuser. » Car le radium
nous apprend que « la distinction naguère établie par les biologistes
entre la matière vivante et la matière soi-disant morte n'est, en fin de
compte, qu'une fausse distinction ; la nature entière nous apparaissant
désormais comme une manifestation de la vie. »
Il n'est point d'hypothèse si hasardée d'un anthropologiste ou
d'un sociologue évolutionniste que Rupert Glanville ne la prenne
aussitôt pour argent comptant : et c'est ce qui explique, sans doute,
les protestations qu'a soulevées, parmi le monde religieux anglais, la
publication, dans la Monthly Review, de plusieurs chapitres du roman
de M. Mallock. Mais celui-ci nous dit lui-même, dans la préface de
son livre, que le lecteur « fera bien de considérer le caractère des
personnages » qu'il a mis en scène, [avant de se scandaliser des opi-
nions qu'il leur a prêtées. Pourquoi faut-il seulement que, ayant à
exprimer lui-même son opinion propre, il n'ait point préféré choisir,
pour nous la présenter, un personnage d'une compétence philoso-
phique plus sérieuse, plus mesuré dans ses certitudes comme dans
ses doutes, et, surtout, moins constamment préoccupé de trop facile
hardiesse dans ses paradoxes?
T. DE Wyzewa.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 juin.
La Chambre des députés a commencé la discussion de la loi sur le
service de deux ans. Les séances se poursuivent avec quelque mono-
tonie, malgré Timportance de la réforme qu'il s'agit d'introduire dans
notre organisation militaire. Le dénouement est d'ailleurs connu
d'avance ; le parti pris de la majorité est inébranlable. C'est encore
une loi qu'il faut accepter en bloc. Les socialistes sont même allés très
audacieusement jusqu'au dernier terme de cette méthode : ils auraient
voulu qu'on votât la loi telle qu'elle était venue du Sénat sans prendre
la peine de la discuter. Cette loi, disent-ils, traîne depuis assez long-
temps. — Il faut en finir, ne fût-ce que pour passer à un autre exer-
cice. Les lois sociales attendent. M. Millerand a déjà manifesté une
grande impatience de les aborder, et ce sentiment est partagé par bien
d'autres. Puisque l'accord est fait, à peu de chose près, sur la loi mili-
taire, qu'on la vote au galop : elle n'en vaudra ni plus ni moins, et
qu'importe au surplus? Elle n'est pas faite pour durer; elle n'est
qu'une étape dans la voie qui nous conduira aux milices et nous don-
nera enfin la véritable armée démocratique. — Le rapporteur, M. Ber-
teaux, s'est ému en entendant ce langage sortir de la bouche de
M. Jaurès, et il a essayé de convaincre la Chambre qu'elle construisait
un « monument » définitif et intangible. C'est le dernier mot du
progrès. Nous^ voudrions le croire, car, même dans la désorganisation
et dans l'affaiblissement qui en résulte, on est heureux de rencontrer
un point d'arrrét : mais, de M. Jaurès et de M. Berteaux, il est à
craindre que ce ne soit le premier qui ait raison. En attendant, nous
948 REVUE DES DEUX MONDES.
nous payons de mots, nous nous coniplaisons dans des afGrmations
purement oratoires, nous faisons des phrases patriotiques après les-
quelles nous nous croyons quittes envers la patrie.
Car la Chambre vibre toujours lorsqu'on invoque devant elle de
nobles sentimens. Elle est loin d'être satisfaite de tout ce' qui se passe,
et, si elle le supporte ou le subit par faiblesse, elle a des momens de
révolte où se manifeste sa secrète inquiétude. Alors, qu'un incident
survienne, qu'une parole un peu chaude s'élève, et la Chambre re-
trouve en elle ces vieux instincts français qui paraissaient endormis,
et qui se réveillent tout d'un coup. Malheureusement ces réveils sont
rares et courts. Le phénomène s'est produit l'autre jour à propos d'an
manuel d^histoire qui a été déjà la cause de beaucoup de polémiques,
et dont l'auteur, M. Gustave Hervé, est un professeur, publidste à
ses heures, qui s*est rendu célèbre par des articles de journaux où il
proposait de planter le drapeau tricolore sur du fumier. Le trait a
paru fort : aussi M. Hervé a-t-U été l'objet de mesures disciplinaires
qui lui ont fait des loisirs, qu'il consacre à écrire des livres. S'il les
écrivait pour le grand public, nous n'aurions rien à dire. Mais ce sont
des livres de classe, des manuels scolaires, et on peut juger de Tes-
prit qui les anime. Nous avons tort de parler au pluriel ; nous ne con-
naissons encore de M. Hervé qu'un volume. C'est une histoire univer-
selle, rédigée à grands traits, avec des abréviations et des suppressions
significatives, et, tout à côté, des développemens qui ne le sont pas
moins. Des images impressionnistes illustrent le texte : on n'y voit
guère que des scènes de massacres, de meurtres, et d'incendies. Le
livre n'est pas fait sans adresse. M. Hervé vise à se montrer impar-
tial, et on pourrait citer de lui des pages où il n'y a rien à reprendre;
mais ce procédé de composition sert à faire passer, tantôt d'autres
pages, tantôt quelques lignes ou même quelques mots où il met sa
véritable pensée. M. Hervé est un socialiste militant. Tel est son livre.
Fait pour les classes, peut-il y pénétrer? C'est la question qui s'est
posée devant la Chambre, à propos d'une interpellation de M. Gros-
jean. D'après M. Grosjean, un instituteur aurait distribué le livre de
M. Hervé à ses élèves. Il parait bien que l'instituteur en avait eu effec-
tivement la pensée, car il avait adressé une commande de plusieurs
exemplaires à un libraire ; mais il s'est arrêté à temps, et la com-
mande a été retirée. M. le ministre de l'Instruction publique a affirmé
que le livre en cause n'avait pénétré jusqu'ici dans aucune école, et
aussitôt l'extrême gauche a voulu clore le débat, sous prétexte qu'on
ne pouvait pas interpeller à propos d'un fait reconnu inexact. Mais
REVUE. CHRONIQUE.' 949
beaucoup d'orateurs s'étaient succédé à la tribune, M. Grosjean,
M. Buisson, M. Gauthier (de Clagny). La Chambre éprouvait un malaise
manifeste. M. Chaumié ne s'est pas dérobé au débat. Il a donc pailé
à son tour, et Ta fait avec un accent de sincérité qui a ému son audi-
toire. Jamais il n'avait été plus applaudi, ni plus justement.
n a commencé par dire à quelles conditions un livre pouvait être
mis par un instituteur entre les mains de ses élèves. S'il s'agit d'un
instituteur libre, il choisit les livres qu'il veut, à l'exception de ceux
que le Conseil supérieur de l'Instruction publique a interdits. Pour les
instituteurs universitaires, voici la règle. Ces instituteurs se réunis-
sent tous les ans, au mois de juUlet, au chef-lieu de canton, et, après
en avoir conféré entre eux, ils dressent la liste des ouvrages qui leur
paraissent le mieux appropriés aux besoins de l'enseignement. C'est
une liste de propositions. Elle est envoyée au chef-lieu du départe-
ment où une commission, présidée par Tinspecteur d'académie et
composée de membres de l'enseignement, notamment des directeurs
et des directrices des écoles normales,la revise et la soumet en fin de
compte à l'approbation du recteur. Il faut avouer que ce sont là des
garanties sérieuses, et elles sont généralement efficaces. Les institu-
teurs peuvent se tromper dans le choix d'un livre, et on verra bientôt
que cela leur arrive quelquefois; mais au-dessus d'eux, il y a la com-
mission départementale présidée par l'inspecteur d'académie, et au-
dessus de celle-ci le recteur. Cependant, toutes ces précautions ne
sont pas toujours suffisantes : des livres dangereux ont franchi ces
trois digues successives pour arriver jusqu'à l'écolier. Alors Inter-
vient le ministre. Il n'a pas le droit d'interdire le livre à lui seul, ne
fût-ce qu'à titre préventif, et cette dernière restriction est peut-être
excessive : il le soumet à la section permanente du Conseil supérieur
de l'Instruction publique, qui prononce en dernier ressort.
Nous donnons tous ces détails parce qu'ils sont intéressans en
eux-mêmes, et peu connus du public. M. Chaumié n'a pas hésité à
dire que, si le livre de M. Gustave Hervé avait été trouvé dans une
école, il l'aurait déféré immédiatement au Conseil supérieur de l'In-
struction publique. Il en a parlé conmie nous venons de le faire
nous-môme. — C'est, a-t-il dit, un livre de polémique, et cela suffi-
rait pour qu'il ne fût pas mis entre les mains des enfans ; mais c'est de
plus un mauvais livre. — M. Chaumié a reproduit à la tribune le pas-
sage qui a été si souvent cité et où, parlant de l'assassinat du prési-
dent Carnot, M. Hervé le qualifie d'acte « d'impatience de justice
sociale. » H a fait allusion à une des images qui illustrent le texte : on
'■' ^
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y voit des soldats français, en Afri(ine, enfumant des Arabes dans
une grotte. Le fait auquel elle se rapporte est malheureusement
exact, et M. Chaumié Ta condamné avec énergie; mais on con-
viendra qu'il ne devait pas trouver place dans une histoire univer-
selle en un petit volume, et que c'était encore en exagérer singu-
lièrement rimportance que de la consacrer par une gravure. On lit
au bas la mention : « La civilisation européenne en Afrique. »
Il est permis de haïr la guerre, surtout dans ses pires excès,
mais résumer la civilisation européenne en Afrique dans ce triste
incident et dans cette image, est-ce bien faire œuvre d'historien ? Ni
M. Chaumié, ni la Chambre ne l'ont cru : celle-d l'a montré par
les manifestations les plus expressives. La réprobation, l'indigna-
tion étaient à peu près générales, et M. Lasies a pu constater que
les applaudissemens recueillis par le ministre s'étaient continués de
l'extrême droite à l'extrême gauche, pour « aller mourir devant le
visage attristé de M. Jaurès. » En effet, M. Jaurès a éprouvé une
immense tristesse. Toutefois, trop bon ministériel pour blâmer for-
mellement un ministre, il a plaidé pour lui les circonstances atté-
nuantes. A l'entendre, M. Chaumié s'était laissé entraîner ; il avait,
sans le vouloir à coup sûr, donné une satisfaction imprévue aux
adversaires de la République et contristé ses meilleurs amis ; enfin
il avait groupé une majorité nouvelle, dont « l'ampleur admirable »
n'était pas sans causer quelque étonnement. La majorité, en effet, a
été de ^68 voix contre 47, et, certes, nous ne la donnons pas conune
durable; elle ne pourrait pas servir à toute occasion; mais il est bon
qu'elle se foime quelquefois, ne fût-ce que pour une heure, autour
des idées générales de morale sociale et de patrie, en dehors des
passions de parti qui nous divisent. Si 468 députés se sont unis dans
un même jugement et dans un même sentiment contre le manuel de
M. Hervé et la propagande dont il est l'instrument, M. Jaurès, en
revanche, n'a conservé autour de lui que 47 fidèles. On a yu alors à
quel chiffre infime se réduit le groupe socialiste à la Chambre, lors-
qu'il ne peut compter que sur sa force numérique. Il est vrai qu'en
temps ordinaire il compte surtout sur la faiblesse morale des autres,
et ce calcul le trompe rarement.
L'incident a eu un épilogue dans le journal V Humanité. M. Jaurès
y écrivait le lendemain un article où il assurait que « le dernier mol
n'était pas dit. » Il a bien raison, d'abord parce que le dernier mot
n'est jamais dit en quoi que ce soit, ensuite parce que le parti socia-
liste se sent des ressources qu'il n'a pas encore épuisées. M. le mi-
REVUE. — CHRONIQUE. fSl
nistre de Tlnstruction publique a parlé avec éloge de Tesprit qui
règne dans renseignement primaire parmi les instituteurs, et nous
sommes convaincus qu'il en a parlé avec exactitude. La plupart de nos
instituteurs ne font pas de politique, ou du moins ils s'efforcent de ne
pas en faire et de se tenir en dehors des querelles locales ; mais sotrvent
la politique vient les chercher sans qu'ils le veuillent. Quelquefois
aussi c'est bien eux qui la cherchent et qui s'y mêlent, sachant qu'ils
s'assureront par là des appuis puissans et qu'ils feront une carrière
plus rapide et plus fructueuse. 11 ne sert de rien de fermer les yeux à
l'évidence : le mal existe, et ceux mêmes qui le nient le connaissent
fort bien. Dans le discours de H. Chaumié, nous avons remarqué et
apprécié le passage suivant : « M. Grosjean a apporté à la tribune 'une
série de citations empruntées à des revues dont M. Gautier (de Clagny)
s'étonnait qu'elles pussent aller jusqu'à la porte de l'instituteur. Je
voudrais bien savoir qui de nous oserait élever contre la presse,
contre les journaux ou les revues, une censure préventive et dire :
Vous ne serez pas introduits dans cette maison, vous ne pourrez pas
parvenir jusqu'ici? Qui de vous oserait interdire à un instituteur ou
À lin professeur maître de sa conscience et de ses idées de lire tel
journal ou telle revue? » Personne, certes, n'oserait le faire ouverte-
ment et directement, et M. Chaumié, en établissant cette règle, était
bien sûr de ne soulever aucune protestation ; mais la liberté des insti-
tuteurs est-elle aussi grande qu'il l'a dit? Les moyens d'y porter
atteinte sont très variés. Peut-être n'y en a-t-il qu'un seul qui ne soit
pas employé : c'est celui qui consisterait tout simplement à leur inter-
dire la lecture de tel journal ou de telle revue. Ce serait l'enfance de
l'art dans sa naïveté première, et nos mœurs administratives sont
plus raffinées. Sans doute, nos instituteurs lisent les journaux qu^ils
veulent ; seulement on sait à l'inspection d'académie et à la préfecture
quels sont les journaux qu'ils lisent. Ce renseignement figure dans
leurs dossiers personnels, et il exerce sur leur carrière une influence
•que M. Chaumié ne niera certainement pas : il a trop de bonne foi
pour cela. Quelles que soient leurs opinions véritables, nos institu-
teurs n'ignorent pas à quoi ils s'exposeraient en s'abonnant à tel ou à
tel journal. Leur pensée intime ne leur appartient plus. S'ils tiennent
à avancer, s'ils ne veulent pas tomber en disgrâce, il faut qu'ils la ma-
nifestent sous une forme qui sera agréable au gouvernement, c'est-à-
dire conforme à la mode du jour. Que peut faire un homme qui le plus
souvent est marié et père de famille? Il suit le courant et U finit par s'y
laisser entraîner. Or, le courant, ce n'est pas aujourd'hui M. Chaumié
952 REVUE DES DEUX MONDES.
qui en détermine la direction, et tout au plus s*efForce-t-il quelquefois
de le ralentir : nous pourrions citer des exemples où il y a eu peu de
succès. L'esprit socialiste souffle aujourd'hui sur TUniversité comme
ailleurs : y céder est le moyen d'enfler ses voiles et arriver à tout.
Lorsque M. le ministre de l'Instruction publique a dit à la Chambre
que le livre de M. Gustave Hervé n'avait pénétré dans aucune école, il
a été sincère à coup sûr, mais a-t-il dit toute la vérité? Oui, à prendre
les choses strictement et matériellement; non, à les prendre morale-
ment.
Le lendemain de la séance delà Chambre, M.Hervé a écrit à M. Jau-
rès une lettre ironique où îl lui disait : « Sans le moindre écœurement,
car j'ai l'estomac solide, je vais redoubler de propagande auprès des
instituteurs qui, dans une foule de conférences pédagogiqpies, même
à Paris, ont demandé l'inscription de mon livre. » Cette révélation
jette un jour fâcheux sur l'étal d'esprit des instituteurs, non pas de
tous assurément, ni du plus grand nombre sans doute, mais de beau-
coup, et nous nous demandons si M. Chaumié n'a pas trop rassuré la
Chambre. Quand il a décrit la filière qu'un livre doit traverser pour
entrer dans les écoles, l'appareil a paru assez compliqué pour remplir
son but. Comment un mauvais livre y pourrait-il passer? Soit, il n'y
passe pas, il est arrêté dès le premier pas. Mais il faut qu'on l'arrête,
car, si M. Hervé a dit vrai, « une foule de conférences pédagogiques »
l'ont demandé, et cela est inquiétant. Que penser des instituteurs qui
demandent le livre de M, Hervé? Ils le connaissent, ils l'ont lu, ils
l'ont jugé bon : dès lors, est-il téméraire de croire qu'ils s'en inspirent
et que leur enseignement en porte la marque ? Allons plus loin, est-il
exact, strictement exact que le livre ne pénètre pas dans les écoles?
Sans doute, îl n'est pas mis au rang des ouvrages scolaires et les élèves
ne peuvent pas en user directement à ce titre. Mais l'instituteur? Le
Journal des Débats a publié une lettre d'un honorable correspondant
qui donnait son nom comme garantie de son assertion, et qui disait
deux choses : d'abord que, dans l'école de sa commune, le livre de
M. Hervé avait été fort bien mis entre les mains des élèves au mois de
décembre dernier : on l'en avait retiré au bout de quelques jours de
crainte d'un scandale. Mais, ajoutait-U, il a reparu sournoisement par
la suite sous forme de dictées, et maintenant l'instituteur rassuré
n'hésite plus à le prêter aux élèves. Nous espérons que l'interpella-
tion de l'autre jour aura fait réfléchir l'instituteur et qpie le livre
disparaitra de nouveau. Sera-ce pour longtemps? Et enfin, ce qui se
passe pour le livre de M. Hervé ne se passe-t-il pas pour d'autres, car
REVUE. — CHRONIQUE. 953
il y en a d'autres qui sont dangereux, surtout pour des enfans et de
tout jeunes gens, et quelle que soit la barrière que Ton dresse à
l'entrée des écoles, elle n*est pas assez haute, ni assez épaisse, pour
empêcher le mauvais esprit d'entrer quand l'instituteur en est com-
plice? La lettre de M. Hervé à M. Jaurès nous a effrayés.
Cette lettre, qui a été suivie de plusieurs autres, a eu aussi un côté
moins grave. M. Hervé ne paraît pas avoir l'humeur commode. 11 a
été mécontent et piqué de la défense insuffisante que les socialistes
parlementaires ont faite de son manuel d'histoire. Â vrai dire, ils
ne l'ont pas défendu du tout. M. Hervé en a été d'autant plus indigné
que M. Jaurès, dans son article, après avoir fait quelques phrases
polies où il disait, par exemple, que ce livre était nécessaire, laissait
clairement entendre qu'il était surtout embarrassant, n déclarait ne
pas aimer personnellement « la manière » de l'auteur, en quoi il se
montrait bien dégoûté. On comprend que ses allures de plus en plus
opportunistes s'accommodent mal de ce qu'il y a d'excessif, de mal-
adroit et de brutal dans celles de M. Hervé. Depuis qu'il appartient
au Bloc, ou pour parler plus exactement que le Bloc lui appartient,
il comprend la nécessité de mettre une sourdine à sa voix pour
qu'elle ne détonne pas trop dans le concert commun; et alors les
coups de trompette de M. Hervé, aigus et stridens, lui font l'effet
d'une fausse note. Il faut plus de prudence aujourd'hui. Mais lorsque
M. Jaurès, à Carmaux, montait sur une table pour chanter la Cai^ma-
gnole, ou encore lorsqu'il applaudissait à tour de bras le souvenir
de la Commune, ou enfin lorsqu'il écrivait à des camarades italiens
que la Triple Alliance était nécessaire, tout conmie le livre de
M. Hervé, il se rapprochait singulièrement de la « manière » de celui-
ci. A présent, il s'efforce d'être plus sage dans la forme, afin de moins
effrayer le bourgeois. Mais, dans le fond, l'est-il plus que M. Hervé,
ou encore que M. Sembat qui, l'autre jour, dans la discussion de la
loi militaire, menaçait de mobiliser les femmes et les enfans et de
les jeter sous les roues des trains militaires, si on voulait jamais
envoyer nos soldats guerroyer en Extrême-Orient? Quoi qu'il en
soit, M. Hervé s'est plaint avec acrimonie d'avoir été, sinon désa-
voué, au moins abandonné, et, à son tour, il a déclaré à M. Jaurès
que le dernier mot n'était pas dit. Pour mieux le lui prouver, après sa
première lettre, il lui en a envoyé une seconde et, après la seconde
une troisième, en lui enjoignant de les publier au nom de la loi. H est
toujours piquant d'entendre les socialistes invoquer la loi, et faire
appel aux huissiers, voire aux gendarmes, les uns contre les autres.
■••'^^-^^
934 REVUE DES DEUX MONDES.
« La belle âme! » s'écrie M. Jaurès agacé. Il nous serait facile de
dénoncer la discorde au camp d'Agramant. Mais elle n'est qpi'apparente,
et nous savons bien que les socialistes, même lorsqu'ils se détestent
entre eux, ce qui est fréquent, sont toujours prêts à se réunir contre
nous. Ils continuent leur propagande dans les journaux, dans les re-
vues, dans les livres, dans les écoles, dans les casernes. Tous les
moyens et tous les endroits leur sont bons. Une séance comme c^e
de l'autre jour, un discours coname celui de M. Chaumié nous font
sans doute passer un bon moment; mais qu'en reste-t-il? L'impression
en est éphémère, et ce qui reste vraiment, c'est un ministère qm, ne
pouvant et ne voulant pas se passer des socialistes, quoiqu'ils ne soient
que 47, retombe inévitablement sous leur joug.
Parfois un ministre, conmie M. Ghaumié, se laisse aller à une indi-
gnation très honorable pour lui ; il pousse un cri, il fait un geste, il se
débat dans son inquiétude patriotique. Nous lui savons gré de (l'inten-
tion comime il convient, mais ne faut-il pas constater aussi son im-
puissance ? Les causes n'en cesseront pas de sitôt. En attendant, la pro-
pagande de M. Hervé et de ses pareils continue ses ravages, et nous
voyons poindre une génération où les idées qui nous sont chères
s'obscurcissent de jour en jour davantage. Quel chemin parcouru
depuis cinq ans ! Nous le mesurons avec anxiété ; les socialistes le
mesurent avec joie. Et nous avons bien raison les uns et les autres!
Est-il bien nécessaire de parler dès aujourd'hui d'un incident
violent qui s'est produit, le 10 juin, au Palais-Bourbon, et à la suite
duquel la Chambre a décidé la nomination d'une commission d'en-
quête sur ce qu'on est convenu d'appeler « le million des chartreux?»
Personne n'y pensait plus, sauf, paralt-il, M. Combes qui, dans un
moment d'impatience rageuse, a remis lui-même la question sur le
tapis. La suite montrera s'il a bien ou mal fait. L'affaire avait été
étouffée, et mal étouffée comme il arrive presque toujours en pareil
cas. Il y a eu tentative de corruption : M. Combes l'a dit à la Chambre.
L'auteur de la tentative était connu de lui et de quelques autres pe^
sonnes : pourquoi donc [la justice n'a-t-elle pas suivi son cours? Ona
parlé d'un « intérêt supérieur » qui conseillait, ou même enjoignait
le silence. Qu'est-ce que cela signifie? La Chambre a compris seule-
ment qu'on lui cachait quelque chose ; elle a voulu savoir quoi, et le
sentiment qu'elle a éprouvé a été si général et si fort que nul n'a pu
songer à y faire obstacle. La nomination d'une commission d'enquête
a été votée à l'unanimité. Nous ne sommes pas en principe partisans
REVUE. — CHRONIQUE. 935
de ces commissions. Les tribunaux ordinaires offrent beaucoup plus
de garanties : mais, quand on s'est soustrait arbitrairement à la juri-
diction des tribunaux ordinaires, on tombe un jour ou Tautre sous
celle des commissions d'enquête. Saura-t-on enfin la vérité? Tout le
monde doit le souhaiter, et le souhaite sans doute. Attendons.
n faut avouer que, sans qu'il y ait de notre faute, nous jouons
de malheur au Maroc. L'incident Perdicaris ne pouvait pas se produire
phis mal à propos que le lendemain de notre arrangement avec
l'Angleterre, c'est-à-dire à un moment où nous avons annoncé l'in-
tention d'assumer certaines responsabilités, sans être encore en
mesure d'y faire face. Mais personne ne sera surpris, — précisément
parce que notre arrangement est d'hier et que le temps matériel nous
a manqué pour le rendre effectif du côté du Maroc, — que nous
n'ayons pu rien faire de bien efficace pour donner à l'affaire le dé-
nouement qu'elle comportait. De tout cela il résulte pour nous une
leçon dont nous devrons profiter.
MM. Perdicaris et Varney, sujets américains, habitaient tantôt
Tanger, tantôt une maison de campagne des environs. Us étaient
très connus ici et là, et rien ne semblait devoir menacer leur sécurité,
lorsque, il y a quelques jours, ils ont été arrêtés à la campagne par
Erraissouli, qu'on nous a d'abord présenté comme un pur bandit, et
qui s'est trouvé depuis être un personnage assez important, fort connu
lui aussi, et qui aspirait à améliorer sa situation par des moyens
hardis. C'est un de ces hommes qui vivent en marge de la civilisation
et de la barbarie, plus près de la seconde que de la première, cupides,
ambitieux, énergiques, sans scrupules. Il y en avait beaucoup comme
lui dans l'Europe du moyen âge : heureusement l'espèce en a dis-
paru sur notre continent, maïs en Afrique il ne faut même pas aller
bien loin pour en retrouver d'étranges spécimens. Erraissouli, qui
connaissait MM. Perdicaris et Varney et les savait riches, s'est
emparé d'eux pour en faire des otages, en déclarant qu'il ne les
remettrait en liberté que sous certaines conditions, les unes pécu-
niaires, les autres politiques : en un mot, il entendait qu'on négo-
ciât avec lui et qu'on subit ses exigences. Il a commencé par traiter
ses prisonniers avec douceur, mais on assure que la santé de M. Per-
dicaris, qui est âgé, est sensiblement altérée, et qu'il y aurait urgence
à mettre fin à sa captivité. Que faire pour cela? Erraissouli demande
une rançon, cela va de soi, et de plus une indemnité pour le couvrir
des vexations qu'il a eu à subir de la part du gouvernement chérifien
956 REVUE DES DEUX MONDES.
OU de ses afûdés. Il exige en outre la révocation du gouverneur de
Tanger, et enfin sa nomination à des fonctions publiques. On voit
qu'Erraissouli est un bandit de grande allure : on aurait tort de le
confondre avec un simple coureur de grands chemins. Le gouverne-
ment des États-Unis devait se préoccuper, s'émouvoir même de la
situation de ses deux nationaux ; mais a-t-il pris le meilleur moyen
delà dénouer? Ha envoyé successivement plusieurs navires, presque
une escadre devant Tanger, soit qu'il se crût encore au temps où les
démonstrations de ce genre produisaient un effet considérable et im-
médiat sur les gouvernemensbarbaresques, soit qu'il ait voulu profiter
de l'occasion pour déployer sa force navale devant l'Europe, genre de
préoccupation auquel il ne semble pas être tout à fait étranger. Si c'est
à l'Europe que les États-Unis ont voulu donner l'impression de leur
puissance, cela n'était peut-être pas très utile, car leur puissance est
parfaitement connue et appréciée à sa haute valeur. Si c'est sur le
gouvernement marocain qu'ils se sont proposé d'exercer une sorte
d'intimidation, cela était plus inutile encore. Il n'y a pas à douter
des bonnes dispositions du Makhzen. Son intérêt est de clore l'in-
cident le plus vite possible à la satisfaction de F Amérique; mais il
ne peut pas grand 'chose contre Elrraissouli dans l'état de désorgani-
sation où est l'empire. Les forces militaires dont dispose l'amiral
américain peuvent encore moins. Gomme il ne saurait être question
de bombarder un point de la côte, car les villes sont remplies d'Euro-
péens et le reste du pays serait insensible à quelques coups de canon,
on ne voit pas à quoi peut servir la démonstration des États-Unis.
L'amiral américain s'est adressé à nous d'une manière amicale et
correcte, et nous a demandé nos bons offices auprès du gouverne-
ment marocain : c'était reconnaître la situation privilégiée que nous
avons entendu prendre. Malheureusement nous ne l'avons pas encore,
et nous ne pourrons l'avoir que dans quelque temps. Nos moyens
d'action n'étaient pourtant pas tout à fait nuls. Nous avons envoyé à
Erraissouli le schérif d'Ouezzan, notre protégé, qui paraissait en me-
sure d'exercer sur lui quelque influence, et nous avons agi d'autre
pari sur le gouvernement marocain pour qu'il mît toute la bonne
volonté et toute l'activité possibles à dénouer une situation qui ne
pourrait que s'aggraver en se prolongeant. Il fallait en sortir un peu à
tout prix, et sacrifier, si on ne pouvait pas faire autrement, le présent
à Tavenir.
On a vu assez vite qu'ErraissouU, en opérant son coup de main,
en avait assez bien mesuré les suites. Le gouvernement chérifien
REVUE. — CHRONIQUE. 957
n'avait pas sur place les moyens nécessaires pour lui arracher ses
prisonniers de vive force, et d'ailleurs il était à craindre (pie les mal-
heureux ne fussent mis à mal dès 1^ première menace dirigée contre
le bandit. Le gouvernement a donc pris le parti d'entrer en composi-
tion avec lui, ce qui est peu glorieux sans doute, ce qui est môme
très humiliant, mais ce qu'il ne faut pourtant pas juger avec nos
idées et nos mœurs européennes. Ces choses-là sont arrivées souvent
au Maroc ; seulement on les voyait moins, ou môme on ne les voyait
pas du tout, tandis que Téclat de l'incident Perdicaris, augmenté par
celui de la manifestation américaine, a frappé l'attention du monde
entier. Tous les yeux sont aujourd'hui fixés sur Tanger comme s'il
allait s'y passer quelque chose, alors que très vraisemblablement il ne
s'y passera rien que d'assez habituel dans un pays où le gouverne-
ment, sur tous les points où il n'est pas immédiatement le plus fort,
vit de concessions, de transactions, de capitulations. D après les dé-
pêches, il a déjà accordé à Erraissouli une partie de ce qu'il deman-
dait, par exemple la révocation du pacha de Tanger. Il est à craindre
que cela n'augmente les exigences du brigand : nous ne savons en-
core, ni où elles s'arrêteront, ni où s'arrêtera le gouvernement maro-
cain lui-même. D'après les dernières nouvelles, il semble que le gou-
vernement américain demande que M. Perdicaris soit remis en liberté,
ou vengé, n accepterait la seconde hypothèse ; mais le gouvernement
du Makhzen est-il en mesure de la réaliser? On connaît l'histoire de
César qui, ayant été dans sa jeunesse fait prisonnier par des pirates,
se conduisit spirituellement et gaîment avec eux , et leur promit
qu'après avoir payé la rançon à laquelle ils l'avaient estimé, et dès lors
reconquis sa liberté, il les ferait pendre. Il ne manqua pas de le faire,
C'est une solution qui ne parait être pour le moment à la portée,
ni de M. Perdicaris, ni du gouvernement marocain lui-môme. Les
choses pourront changer par la suite ; mais il y faudra du temps, et
nous n'en sommes pas encore là.
L'affaire n'est brillante pour personne, excepté jusqu'à présent pour
Erraissouli. Le meilleur parti que nous ayons à en tirer est de nous
mettre mifeux en mesure pour l'avenir. Nous avons fait au sujet du
Maroc un premier arrangement avec l'Italie, un second avec l'Angle-
terre, et nous en préparons un troisième avec l'Espagne. Quand nous
serons d'accord avec ces trois puissances, il faut espérer que nous le
serons aussi avec les autres, et qu'elles reconnaîtront ou accepteront
le nouveau statut du Maroc. Mais il resteï-a à le faire reconnaître et
accepter par le Maroc lui-même. Ce sera d'autant plus difficile qu'il ne
958 REVUE DES DEUX MONDES.
sufQt pas pour cela de nous présenter au sultan en amis et en cais-
siers, et de nous faire agréer comme tels. Après nous être arrangés avec
lui, nous devrons imposer son autorité à tous les Erraissoulis petits
et grands qui pullulent sur le sol marocain. La besogne sera lourde.
Le sultan n'a jamais été à même de la remplir à lui seul, et celui
d'aujourd'hui a tout Tair d'en être un peu plus incapable encore que
ses prédécesseurs. Nous voilà donc obligés de suppléer à son
insuffisance. Admettons qu'un incident analogue à celui de M. Per-
dicaris vienne à se produire, hypothèse qui n'est pas invraisemblable,
il arrivera de deux choses Tune. Ou le gouvernement dont un des
nationaux aura été lésé sera un de nos amis, et il nous dira :
Faites-moi rendre justice. C'est à peu près ce que les États-Unis nous
disent. Mais quand nous aurons pris la charge morale du gou-
vernement marocain, nous ne pourrons pas consentir à ce qu'il se
tire d'affaire comme aujourd'hui en cédant sur tous les points. Ou
le gouvernement intéressé sera un peu moins de nos amis, et il s'ad-
ressera directement au gouvernement marocain : alors surtout, nous
aurons intérêt à une solution prompte et honorable. Dans un cas
comme dans l'autre, si nous ne lui faisons pas rendre justice le gou-
vernement demandeur se la fera rendre lui-même, et que deviendra
notre situation prépondérante? Evidemment l'état de choses actuel ne
peut pas durer. D'autre part, nous ne saurions procéder au Maroc
avec trop de prudence, et la prudence ne va pas sans une certaine
lenteur. Le problème est délicat. Qui sait si, dans l'avenir, nous ne
nous rappellerons pas quelquefois la parole légèrement ironique de
lord Lansdowne, qui a mis un si cordial empressement à nous aban-
donner des responsabilités revendiquées par nous, a-t-il dit, et dont
l'Angleterre aimait mieux ne pas se charger ?
Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant
F. Brunbtière.
CINQUIÈME PÉRIODE — LXXIV ANNÉE
TABLE DES MATIÈRES
DU
VINGT-ET-UNIÈME VOLUME
MAI — JUIN
Livraison du 1«' Mai.
P««ef.
Un Divorce, première partie» par M. Paul BOURGET, de rAcadémie
française 5
Les transformations du Maroc. — Le Makbzbn, par *** 52
Madame de MAurrEMON et Madame de Caylus, par M. le comte D'HAUSSON-
VILLE, de TAcadémie française 95
Erhest Curtius, d'après sa correspondance, par M. A. BOSSERT 137
Le retour de Varennes (juin 1791). — II. Le retour, par M. G. LENOTRE. 157
La guerre russo-japonaise et l'opinion européenne, par M. René PINON. • 186
Revue musicale. — Impressions GRéooRnuiNBs dans Rome, par M. Camille
BELLAIGUE 220
Gbroniqukdb la QumzAiNE, Histoire politique, par M. Francis CHARMES. . 22»
UvraisoB da 16 Mai.
Premier conflit avec la Prusse : le Luxembourg (1867), par M. Emile
OLLIVIER, de l'Académie française 241
Un Divorce, deuxième partie, par M. Paul BOURGET, de l'Académie
française • 278
L'Organisation militaire. — Le Service de deux ans : les finances, la popu-
lation, LE NOMBRE, par M. le colonel DE LA PANOUSE 318
Les fiançailles de Bernardin de Saint-Pierre, d'après des lettres inédites,
par M. Jean RUINAT DE GOURNIER 353
960 REVUE DES DEUX MONDES.
GÊNES ET Marseille, par M. Louis PAUL-DUBOIS 394
Le retour de Varennes {juin 1791). — IIL La rentrée, par M. G. LENOTRE. 413
Poésie, par M— Alphonse DAUDET 441
Revue liitéraire. — Le sentiment de la solitude dans la poésie moderne,
par M. René DOUMIC. 446
Revues étrangères. — L^autobiographie d*Herbert Spencer, par M. T. DE
WYZEWA 458
Chronique de la Quinzaine, Histoire politique, par M. Francis CHARMES. . 469
Livraisoii du 1" Juin.
Un Divorce, troisième partie, par M. Paul BOURGET, de TAcadémie
française 481
La Crise intérieure après Sadowa, par M. Emile OLLIVIER, de l'Académie
française 517
Un peintre du Japon. — Lafcadio Hbarn, par Th. BENTZON 556
A Toulon, par *** 593
Le Musée du Louvre, par M. Emile MICHEL, de l'Académie des Beaux- Arts. 636
La traversée dv Pas de Calais. — Bac, pont ou tunnel? par M. Charles
LENTHÉRIC 667
De l'océan Atlantique au lac Tchad. — Mission du capitaine Lenfant, par
M. le baron HULOT 69i
Chronique de la Quinzaine, Histoire poutiqub, par M. Francis CHARMES. . 708
Livraison du 15 Jain.
Un Divorce, quatrième partie, par M. Paul BOURGET, de l'Académie fran-
çaise 721
La Lutte pacifique entre la France et l'Angleterre, par M. René MILLET. 765
Fêtes et Points noirs. — L'Exposition universelle et l'entrevue de Salzbourg,
par M. Emile OLLIVIER, de l'Académie française 802
L'Évolution de l'industrie métallurgique, par M. P. BANET-RIVET.. .... 836
Les Époques de la musique. — La Renaissance française, par M. Camille
BELLAIGUE. 862
Comment on capte le Suffrage et le Pouvoir. — La « Machine «>, par
M. Charles BENOIST. . . 885
Poésie, par M"' la comtesse MATHIEU DE NOAILLES 919
Revue littéraire. — Le Centenaire de George Sand, par M. René DOUMIC. 924
Revues étrangères. — Un roman philosophique anglais, par M. T. DE
WYZEWA 936
Chronique de la Quinzaine, Histoire politique, par M. Francis CHARMES. 947
Paris. — Typ. Phiuppe Rbkoua&d, 19, rue des SAinis-Pères. — kkiH,